
Si "le chemin menant des approches exclusives à une approche
intégrative est semé d'embuches" (ce qui n'empêche pas Serban
Ionescu de prévoir de s'attaquer au sujet), l'auteur estime que
l'évaluation de notre approche habituelle "ne peut que bénéficier
d'une connaissance approfondie des autres approches". Il nous
propose donc une introduction, courte mais loin d'être
superficielle, à 14 approches qui ne communiquent pas nécessairement
entre elles, et qui sont la psychopathologie dite athéorique (DSM),
la psychopathologie behavioriste, la psychopathologie biologique, la
psychopathologie cognitiviste, la psychopathologie développementale,
la psychopathologie écosystémique, l'ethnopsychopathologie, la
psychopathologie éthologique, la psychopathologie existentialiste, la
psychopathologie expérimentale, la psychopathologie
phénoménologique, la psychopathologie psychanalytique, la
psychopathologie sociale (la psychopathologie en vacances, la psychopathologie à la ferme, la psychopathogie se rebiffe, la revanche de la psychopathologie) et la psychopathologie structuraliste.
La naissance et l'évolution problématisée de chaque approche sont
présentées dans le chapitre qui leur est consacré, et selon les
objectifs de l'approche des informations sont données sur leur
nosologie, leur vision de la clinique, leur méthodologie de
recherche, …
Le chapitre sur la psychopathologie athéorique est le premier
chapitre, et malheureusement celui où l'ancienneté du livre
(l'édition en cours, la 3ème, date de 1998) se fait le plus sentir : aucune
information ni avis ne seront donnés sur le DSM 5. L'auteur précise
tout de même que le terme d'athéorique n'a pas vraiment de sens (je
suis plutôt d'accord, à moins de confier la rédaction du DSM à
des gens qui n'ont strictement aucune connaissance en
psychopathologie et en leur interdisant formellement de se renseigner
sur le sujet), le DSM devrait plutôt se dire polythéorique, au
mieux impartial (entre les théories existantes), à supposer que ce
soit possible.
La psychopathologie behavioriste a la particularité de ne
s'intéresser qu'aux comportements observables, qui sont une réponse
à l'environnement. Sa forme moderne, peu connue, est le behaviorisme
social ou paradigmatique, où les comportements pathologiques sont
classés d'une part en absence de comportement souhaitables, d'autre part en présence de comportements nuisibles. Le comportement découle de
l'environnement, mais a aussi des conséquences sur celui-ci.
La psychopathologie biologique concerne les éventuelles causes
physiologiques des troubles psychiques. L'auteur donne l'exemple des
étiologies successivement attribuées à l'hystérie, ou d'une étude
sur le lien entre le manque d'acide 5-hydroxyindolacétique et le
suicide.
La psychopathologie cognitiviste a pour objet la façon dont
certaines pathologies peuvent provenir d'une modalité particulière
de traitement de l'information. Par exemple (pour résumer très très
très succinctement), le fait de s'estimer responsable des événements
négatifs qui surviennent contribue à la dépression.
La psychopathologie développementale, à ne pas confondre avec la
psychologie du développement, étudie les liens entre personnalité
et pathologie.
La psychologie écosystémique s'intéresse aux réseaux sociaux
(rien à voir avec Facebook et Twitter), en distinguant par exemple
des réseaux de type névrotique et psychotique (bon, j'entends les
mauvaises langues dire que ça n'a pas tant rien à voir que ça avec
Facebook et Twitter).
L'ethnopsychopathologie s'interroge sur les liens entre culture et
troubles psychiques, d'une part en s'intéressant aux troubles qui
semblent spécifique à une culture en particulier (comme le koro,
crainte que le pénis ne se rétracte a l'intérieur du corps, ou
l'amok, crise de folie meurtrière sans égard pour sa propre
vie, qui a tout de même eu la particularité de se moderniser -les
patient·e·s sont passés du kris, poignard traditionnel, aux grenades-)
et remettent en question l'idée d'universalité des troubles
psychiques, d'autre part en s'intéressant aux pathologies induites,
voire créées, par la culture -Georges Devereux fait une distinction
entre déviation de la norme (qui peut amener à une stigmatisation
et une exclusion plutôt qu'un diagnostic clinique) et conformité à
certaines normes marginales (être fou conformément à la façon
attendue d'être fou)-.
La psychopathologie éthologique est surtout particulière pour ses
apports méthodologiques : elle a adapté les méthodes
d'observation du monde animal à la recherche sur le psychisme
humain. Son principal mérite est d'avoir contribué à élaborer
l'incontournable
théorie de l'attachement.
Je serais bien en peine d'expliquer correctement en quoi consiste la
psychopathologie existentialiste parce que, je suis ravi que Ionescu
me l'accorde, "l'approche existentialiste requiert sans doute une
bonne compréhension de la philosophie qui porte le même nom. Ceci
n'est pas facile!" . Même Maslow trouvait ça super compliqué, au
point qu'il l'a écrit dans un livre consacré au sujet. D'après ce
que j'en ai laborieusement compris, ça consiste à faire précéder
l'existence à l'essence (pour aller très vite, mon identité vient de ce que fais plus que de mon état civil). Le·a patient·e doit donc, avec l'aide du ou de la
thérapeute (et non d'une secte), découvrir son être propre, et
identifier les mécanismes qui pourraient fausser la perception de
son identité (être défini par le monde alentour -Umwelt-, notre entourage -Mitwelt- ou notre image de nous-même
-Eigenwelt-), dénouant progressivement les symptômes, voire
permettant de se libérer d'une "psychopathologie de la moyenne".
La psychopathologie expérimentale a débuté suite à des résultats
imprévus du travail de Pavlov et son équipe : certains animaux
sujets d'expérience sur le conditionnement développaient des
troubles psychiques (on se demande bien pourquoi, passer ses journées
dans une cage entre des expériences qui se termineront soit bien
-nourriture- soit par des chocs électriques, ça doit pourtant être
très épanouissant). La méthode a subi des objections sérieuses
(Pavlov lui même, mais on aurait pu le faire sans lui, rappelle
que les conclusions obtenues avec des animaux ne peuvent être
transposées telles quelles pour les êtres humains) et moins
sérieuses (un chercheur qui expérimentait sur les chats
-
probablement financé par le CCC- s'est vu opposer l'argument que
les comportements observés ne pouvaient pas être le résultat de
névroses, puisque les névroses ne pouvaient que provenir d'un
conflit œdipien non résolu, hors les chats concernés n'avaient pas
connu leur père). L'auteur donne un exemple plus moderne où des
expériences de psychologie cognitive (mesure des temps de réaction),
effectuées cette fois-ci directement sur la population concernée,
ont permis d'établir que les patient·e·s schizophrènes (humain·e·s!)
avaient une vitesse de traitement de l'information visuelle
inférieure à celle des sujets non schizophrènes.
La psychopathologie phénoménologique a le point commun avec la
psychopathologie existentialiste d'avoir ses origines dans la
philosophie, et d'être très complexe. Sa principale originalité
est son approche de la recherche : au lieu de partir, comme la
méthodologie l'impose habituellement, d'une hypothèse que l'on va
confirmer ou infirmer selon des critères très stricts, on part de
l'observation la plus exhaustive possible du ou de la patient·e, en particulier
de ses propos (le·a chercheur·se ou le·a thérapeute "tente de
connaître ce qu'est "l'expérience de la folie" à
partir de ceux qui l'ont vécue et qui deviennent, ainsi, les
principales sources d'informations et de données"). Autre
particularité : "il s'agit d'une recherche engagée
socialement qui, en se développant davantage, pourra contribuer à
un changement des politiques en matière de services psychiatriques".
Bon, la psychopathologie psychanalytique, je pense que vous
connaissez. Intérêts particuliers du chapitre : Ionescu isole
un tronc commun en quatre points des très nombreuses théories analytiques (le passé peut
provoquer des troubles psychiques, surtout lorsqu'il est refoulé
donc inconscient, la sexualité est centrale, le sens donné au vécu
et son impact dépendent du stade de développement auquel il est
survenu, la maladie mentale a une fonction, c'est une adaptation à
la réalité pour éviter une souffrance), et dresse un inventaire
des réponses données à l'éternelle question "la psychanalyse
est-elle une science?" (y compris celles données par les
détracteur·ice·s de la psychanalyse).
La psychopathologie sociale, qui n'est pas la psychologie sociale, a
pour objet d'identifier les aspects pathogènes de la société. Son
point de départ était le constat quantitatif que les troubles
psychiques étaient plus fréquents dans les milieux sociaux
défavorisés.
La psychopathologie structuraliste inscrit la psychopathologie dans
la personnalité : une personne de structure névrotique, si
elle est atteinte d'un trouble psychique, souffrira de névroses, une
personne de structure psychotique souffrira de psychoses. Les
structures peuvent être identifiées par les relations entre les
différentes instances de l'inconscient chez le sujet (Ça, Moi, Surmoi, Idéal du
Moi, …).
Le titre du livre et sa brièveté peuvent donner l'impression
qu'il s'adresse aux débutant·e·s, mais si le texte est clair, le
contenu est dense, et une familiarité avec la psychologie clinique
ne dispensera pas d'une lecture attentive. L'auteur a le plus souvent
la démarche d'expliquer le général en rentrant dans les détails
d'un exemple particulier, ce qui permet de publier le livre en un
seul tome tout en ayant l'espace pour rentrer dans les
subtilités nécessaires. Selon lui, toutes les approches doivent
être prises au sérieux (même la psychopathologie behavioriste), et
il commence sa postface en ironisant sur le fait que les amateur·ice·s de
caricature auront probablement été très déçu·e·s en le lisant (iels
pourront se consoler en lisant mon résumé! c'est ce qui arrive
quand on résume en quelques lignes un contenu nuancé, et qu'on
n'est pas Serban Ionescu mais un étudiant de 3ème année). Pour
appuyer son plaidoyer sur l'écoute attentive entre les approches, il
suggère que "Freud ne s'étonnerait pas des développements actuels
des approches biologique, éthologique et sociale de la
psychopathologie".
Note : je l'ai déjà dit plusieurs fois mais c'est
particulièrement le cas ici puisque pas mal de contenu que je ne
maîtrise pas (on parle quand même de 14 approches qui ont chacune
évolué au cours de décennies de réflexions entre spécialistes)
est balayé dans un tout petit résumé, si il y a des approximations
ou des contresens n'hésitez pas à le signaler en commentaire, pour
éviter que des étudiant·e·s lisent des âneries