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lundi 25 juillet 2022

The surprising purpose of anger, de Marshall Rosenberg

 


 Marshall Rosenberg, créateur de la Communication Non Violente, focalise ici sur l'aspect qui concerne la gestion de la colère. S'il n'encourage pas à l'utiliser de la manière qui est, de façon assez consensuelle, la plus intuitive ("tuer des gens, c'est trop superficiel"), ou du moins de ne le faire que dans un premier temps (écouter l'envie de tuer des gens, pas être violent pour de vrai, ça même dans un premier temps il n'invite pas à le faire!), il déplore que ce sentiment soit souvent un tabou, et va jusqu'à dire que ce tabou est aussi une injonction à supporter des violences ("quand on apprend aux autres que la colère doit être évitée, ça peut être utilisé pour opprimer des gens en les amenant à tolérer tout ce qui leur arrive").

 La colère est un signal d'alarme qui indique qu'on n'est pas connecté·e à ses besoins. Pour sortir d'une conflictualité qui est contreproductive (une concession obtenue sous la contrainte risque d'être moins stable dans le temps, sans compter les dégâts sur la relation) en plus d'être moyennement agréable, Rosenberg propose plusieurs étapes qui conformément à l'ensemble de la CNV sont faciles à comprendre, beaucoup moins à mettre en œuvre en particulier en direct. Le postulat principal de Rosenberg est que ce qui déclenche la colère n'est pas l'action de l'autre personne, ni même les besoins auxquels une obstruction est faite (ce qui peut en soi déclencher bien des émotions, mais pas de la colère), ni, encore plus surprenant, l'interprétation qu'on fait des motivations de la personne qui nous énerve, mais les conclusions qu'on tire sur sa personnalité ou ses intentions à partir de cette interprétation. Rien que dans ce postulat, une distinction est faite entre sentiments, besoins, faits et interprétation, tri qui reconnaissons-le n'est pas systématiquement fait dans le feu de l'action. Ce tri constitue d'ailleurs les trois premières étapes (sur quatre!) de la proposition de Rosenberg, soit 75% du travail. Pour les deux premières, prendre conscience que le déclencheur de la colère n'est pas sa cause directe, puis que la colère naît d'une interprétation particulière de ce qui vient de se passer. La troisième étape, qui peut prendre un certain temps, consiste à identifier la vraie racine de la colère, la colère étant l'expression mal dirigée d'un besoin ("quand on n'est pas directement connecté à notre besoin, on passe à une étape plus mentale et on commence à se demander ce qui ne va pas chez ces gens qui ne remplissent pas nos besoins"). Une connexion, hostile, à l'autre remplace une connexion à soi. 

 C'est après ces trois étapes, internes, que vient le moment de faire un pas vers l'interlocuteur·ice : évoquer le stimulus (qui n'est pas, donc, la cause directe de la colère), dire ce qu'on ressent (ce qui sera a priori fait de façon plus constructive après avoir fait les trois premières étapes), puis parler de notre besoin non rempli et expliquer ce qu'on attend de l'autre (la demande claire est un sujet à part entière, Rosenberg le détaille à d'autres reprises par exemple ici). Dit comme ça, ça peut sembler naïf (oui, je vous vois, ricaner en imaginant cette procédure dans des situations tendues que vous avez vécues), mais l'auteur l'a testé dans de nombreuses situations, et a même réussi, à travers un jeu de rôles retranscrit dans le livre, à convaincre un prisonnier qui pourtant n'attendait sa libération que pour se venger. Si le livre est extrêmement court, au point que c'est presque litigieux de parler de livre (50 pages... dont une bonne partie consacrée à de la pub pour des institutions ou des livres de CNV), les exemples sont nombreux, avec des solutions pour surmonter les difficultés les plus évidentes. Reste à passer, c'est plus délicat, à la pratique.




mercredi 4 mai 2022

Que faire avec un enfant qui vous manipule?, de Christophe Carré

 

  L'éducation est selon Freud un métier impossible (c'est probablement une des rares affirmations sur laquelle il n'a pas été contredit), et la difficulté de la parentalité augmente d'un cran significatif lorsque l'enfant ou l'ado, par le mensonge, l'insolence, coupe l'espace de communication, laisse place au sentiment d'impuissance et toutes les émotions qui vont avec. Heureusement, Christophe Carré, médiateur professionnel, va proposer des solutions. On est sauvé·e·s?

 Si vous culpabilisiez, vous allez être rassuré·e·s : les deux tiers du livres sont consacrés à vous l'expliquer, c'est effectivement de votre faute. Certes, c'est un peu la faute de la société : le "système nerveux" des enfants n'est pas "correctement équipé" (je n'ai toujours pas compris ce que l'auteur voulait dire par là, mais il est très créatif sur le sujet du système nerveux) pour faire face au monde occidental contemporain (et son "emprise") dans lequel "la consommation débridée, la satisfaction immédiate des désirs, l'acte impulsif et le narcissisme sont devenus des valeurs fortes", rien que ça! Mais, si vous êtes autoritaire, si vous êtes laxiste, si vous avez des représentations de ce que vous souhaitez pour vos enfants, si vous cédez aux caprices, si vous restez sourds aux caprices (ou encore si vous cherchez à négocier), s'il vous est arrivé de dire à vos enfants de se dépêcher (sauf si c'est de la bonne façon, qui n'est pas indiquée), la liste, vous l'imaginez bien, n'est pas exhaustive, vous provoquez les manipulations, en plus de faire du mal à vos enfants. 

 Heureusement, l'auteur vous dit de temps en temps de ne pas culpabiliser. Tant qu'à mettre dans une situation inextricable, les messages sont parfois contradictoires, comme quand il dit que toute interaction comporte une part de manipulation (c'est dans la partie où il dit plusieurs fois qu'un enfant qui manipule n'est pas un pervers narcissique -ce qu'a priori pas grand monde n'avait avancé- et en profite pour tourner le concept en dérision -"J'ai découvert avec horreur que mon conjoint était un manipulateur en faisant un test dans un magazine, chez le coiffeur"-, tant pis pour les personnes qui souffrent dans leur vie de couple ou leur vie professionnelle, ou encore que cet auteur de quatre livres -celui-ci inclus!- sur le sujet déplore l'omniprésence médiatique du terme qui porte à confusion) puis qu'il est intarissable sur les manipulations des parents qui bien évidemment sont néfastes. Coup de grâce : après 140 pages à avoir désigné la manipulation comme tout et son contraire (y compris en mettant sur le même plan, par exemple, des gifles et une négociation maladroite), l'auteur invite à parler "sobre, court, et précis" parce que "la clarté est anti-manipulatoire" (et, si vous vous posiez la question, oui, il dit aussi que le "fais ce que je dis, pas ce que je fais" est à proscrire). Les "principes d'une relation parent-enfant consciente et apaisée", qui précèdent la conclusion, moins directement culpabilisants, restent du même ordre : dégoulinants de guimauve, ils ne sont pas accompagnés de propositions d'actions concrètes et réalisables.

 Après tous ces éléments avec lesquels à peu près tout le monde sera d'accord (l'autoritarisme comme le laxisme ont leurs écueils, un enfant ou un·e ado qui manipule n'est pas par définition un·e pervers·e narcissique, le caprice prend au piège parce que ni la capitulation ni le coup de force ne sont de bonnes solutions, les parents font des projections sur leurs enfants, ...) mais qui seront rendus très pesants par leur répétition, sans parler des conséquences apocalyptiques annoncées qui accompagnent ce dictionnaire des choses à ne pas faire (mais il dit qu'il ne demande à personne d'être un parent parfait, donc si il suggère lourdement le contraire sur des pages et des pages ce n'est pas grave), l'auteur propose tout de même, ouf, des solutions (après plus de 100 pages!). Et il s'agit, à 95%, des principes de la communication non-violente : s'entraîner à formuler sans jugement, faire des demandes claires, exprimer ses propres besoins et identifier les besoins qui sont derrière le comportement de l'autre, ... Je ne peux donc que conseiller aux personnes intéressées, si elles ont le livre entre les mains, d'aller directement à la partie des solutions, c'est beaucoup de temps et d'énergie psychique gagnés, ou, encore mieux, de s'intéresser directement à la communication non-violente ( ou encore , par exemple) plutôt que d'en lire une reformulation par ailleurs noyée dans un ensemble douteux sur la forme au point de sérieusement esquinter le fond.

jeudi 2 juillet 2020

Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), de Marshall Rosenberg



 Alors que le titre français en fait un peu des caisses (surtout que les mots ne sont qu'un outil parmi d'autres de la Communication Non Violente), le titre anglais (Nonviolent Communication, a language of life) va plus directement au but, sans rien enlever aux hautes ambitions de l'auteur : en effet, non seulement la CNV est un outil de résolution de conflits, y compris de conflits armés (Marshall Rosenberg a fait de nombreuses interventions dans des affrontements entre gangs, ou dans le cadre de la guerre israelo-palestinienne), mais c'est aussi un outil de rencontre avec soi-même... le maîtriser implique donc de vivre plus pleinement.

 Les conflits tendent à être vite perçus comme des impasses, où des demandes ne peuvent être satisfaites et deviennent des accusations, qui peuvent elles-même vite tourner à l'essentialisation de l'autre : avec un·e con(spirationniste) pareil·le, pas étonnant qu'on ne s'en sorte pas! L'auteur propose une méthodologie en quatre étapes pour se sortir non seulement de cette impasse là, mais aussi de la fausse solution du compromis, qui risque de ne satisfaire personne : identifier ce qui nous affecte exactement, observer les émotions que ces choses qui nous affectent provoquent chez nous, prendre conscience des besoins qui sont derrière ces émotions, et enfin faire une demande concrète. Oui, dit comme ça, ça semble plutôt naïf... pas évident d'imaginer ces techniques fonctionner pour réconcilier deux enfants à l'école primaire, pour peu qu'ils soient déjà assez remontés, sans parler de calmer des types musclés qui ont l'habitude de s'engueuler en groupe et à coups d'armes à feu. Rosenberg a pourtant pu utiliser sa méthode avec succès dans de nombreux contextes, de la situation de guerre au couple en conflit depuis trente-neuf ans (!), des tensions en milieu scolaire entre élèves et équipe enseignante au chauffeur de taxi qui fait dans le plus grand des calmes une remarque antisémite en écoutant la radio. L'auteur attribue une part importante de l'efficacité au fait qu'il développe quelque chose d'essentiel que la vie en société nous a appris à négliger : l'écoute de ses besoins ("notre culture nous apprend que les besoins sont négatifs et destructeurs", "de la même façon que nous n'avons pas appris à exprimer nos propres besoins, la plupart d'entre nous n'ont pas appris à entendre les besoins des autres"). La CNV réussie aboutit aussi à gommer les jugements pour se concentrer sur la rencontre d'humain à humain, qui rend chacun plus audible. Mais surtout, plus qu'une formule magique, la CNV est une gymnastique, plutôt simple à comprendre mais qui demande de nombreuses répétitions, des essais et erreurs au fur et à mesure de la découverte des obstacles et des subtilités, pour pouvoir s'en servir en temps réel, et qui pour fonctionner exige à chaque fois une implication pleine et sincère (Rosenberg rappelle régulièrement que même pour lui, l'identification des besoins de l'autre est loin de toujours être la première chose qui lui vient à l'esprit).

 L'objectif de la première étape est de reprendre la responsabilité de ses émotions : ce qui provoque de la tristesse, de la colère, ce sont des stimuli, ce n'est pas l'autre personne. Les événements ont (vigoureusement!) réveillé des besoins qui m'appartiennent. Pour aller mieux, me débarrasser de l'autre serait certes apaisant à court terme,  mais prendre soin de moi serait plus pleinement satisfaisant. C'est là que la partie plus subtile du travail commence : quels sont mes besoins exactement? Qu'est-ce que je peux proposer à l'autre de faire, concrètement, pour m'aider? Le mot "concrètement" est plus retors qu'il n'en a l'air : il implique d'avoir gommé les jugements ("j'en ai marre que tu me juges", "tu me prends pour ton ou ta domestique"), de nommer ce qui ne va pas de façon précise et neutre ("je me sens rabaissé·e quand tu dis "..." ", "je me sens épuisé·e et en colère quand tu as sorti beaucoup de choses dans la pièce que je viens de ranger", ...) et de faire une demande explicite ("j'aimerais que tu n'utilises pas tel ou tel terme quand tu t'adresses à moi", "je me sentirais beaucoup mieux si tu rangeais derrière toi"). Subtilité supplémentaire : la demande doit être une demande, et non une exigence, c'est à dire qu'un refus doit être accepté comme faisant partie de la communication. Enfin, et c'est ce qui rapproche la CNV des thérapies humanistes (Rosenberg, psychologue clinicien de formation, dit lui-même qu'il n'a rien inventé) plus que du guide pratique, l'autre doit être constamment intégré à la conversation, de façon empathique : vérifier les besoins identifiés derrière le comportement de l'autre (ce qui n'est pas toujours évident et peut nécessiter de s'y reprendre à plusieurs fois), exprimer son ressenti, sa demande, et s'assurer qu'elle a bien été comprise (en particulier, qu'elle a été comprise comme une demande et non comme une exigence). Dans l'exemple du chauffeur de taxi antisémite, l'auteur a dans un premier temps pris soin de gérer les envies pressantes de communication pas très non-violente qui se sont prestement imposées à lui, a ensuite écouté le besoin qui s'exprimait à travers la remarque antisémite (la peur d'être escroqué, qui elle-même était reliée à d'autres peurs), puis a exprimé son propre ressenti, et a demandé au chauffeur de taxi de redire ce qu'il avait entendu (il avait entendu une injonction à s'excuser plutôt qu'un partage de la souffrance causée par le préjugé, Rosenberg a du insister et s'y reprendre à plusieurs fois, ce qui n'est pas rare dans les exemples proposés).

 Ecouter ses besoins, c'est aussi régler les conflits avec... soi-même. Presque provocateur, l'auteur dit qu'exprimer pleinement sa colère, c'est prendre profondément conscience de ses besoins (pas bon pour le chiffre d'affaire des salles de défoulement, ça...). En effet, identifier l'émotion derrière le conflit, puis rechercher des solutions concrètes, il l'a fait avec lui-même. Il a par exemple constaté que deux choses lui pourrissaient le quotidien : rédiger des rapports cliniques, et le co-voiturage de ses enfants. Après avoir pris le temps de se demander pourquoi il faisait ces choses qui l'agaçaient, il a conclu que s'il rédigeait des rapports cliniques, c'est parce que ça lui rapportait de l'argent, et s'il co-voiturait ses enfants au lycée (au collège? enfin bref), c'est parce que les options de scolarisation plus proches géographiquement correspondaient beaucoup moins à ses valeurs. Il a donc arrêté les rapports cliniques et continué le covoiturage... mais avec bien plus de plaisir. 

 Une chose cependant m'a fait tiquer avec ce livre : l'auteur le présente comme, certes dans la difficulté, certes de façon exigeante, la solution potentielle à tout conflit, si ancien, si violent, si partagé soit-il. Pour développer de façon vraiment satisfaisante le problème que ça me pose, il me faudrait pas mal de temps et d'espace supplémentaire (comment ça, vous en avez déjà marre de me lire?), et, pour être honnête, probablement des connaissances plus précises. Mais, pour aller vite, Rosenberg intervient dans des situations, parfois en effet extrêmes, de conflit, ce qui implique que le rapport de force est tel que tous les partis concernés ont un intérêt à ce qu'une solution commune soit trouvée. C'est là qu'il arrive et qu'à force de savoir-faire, d'empathie, de patience, parfois d'épuisement, il parvient à créer une communication d'humain à humain plutôt que de revendication à revendication ou d'insultes à insultes. Seulement, le livre donne l'impression que toutes les oppositions sont plus ou moins sur ce modèle. Or, le rapport de force est parfois si asymétrique que le dominant n'aura aucun intérêt à demander l'assistance d'un médiateur, encore moins à humaniser l'autre. Ça peut être le cas dans une situation de violences conjugales (Lundy Bancroft, thérapeute spécialisé, déconseille très fortement la thérapie de couple dans cette situation), dans le monde professionnel, dans le racisme ou le sexisme du quotidien quand la personne raciste est par ailleurs en position de force ("on ne justifie pas son humanité", rappelle Marie Dasylva, coach experte dans la lutte contre les discriminations en entreprise), ... Rosenberg passe un message humaniste, et se donne les moyen de la crédibilité principalement en montrant des moments où il a été lui-même mis en difficulté (il a d'ailleurs été marqué par une agression antisémite vécue dans son enfance, et il est souvent question de racisme dans les exemples), mais semble oublier comment la situation de communication, qu'il a certes considérablement optimisée, est arrivée. Il y a bien une section consacrée à la violence protectrice (mise en place pour assurer la sécurité, et non pour punir), mais le message général peut faire vite oublier que, précisément, la violence est parfois nécessaire et protectrice, ce qui peut poser problème quand l'organisation sociale fait que les personnes ou groupes en position de force sont par définition plus écoutées, et peuvent accuser de violence et déshumaniser celles et ceux qui résistent à leur propre violence. Oui, bon, encore une fois, pour l'argumenter solidement et correctement, il me faudrait plus de temps et sûrement plus de connaissances, mais pour moi ce message qui sonne si bien a des atouts mais aussi des aspects dangereux.

 Je me suis attardé sur la limite du livre mais je retiens surtout ses points forts alors même que, avant de le lire, j'étais plutôt sceptique (communication non-violente, est-ce que ce ne serait pas un oxymore?). Mes préjugés se sont révélés faux : la méthode n'est pas simpliste (elle est simple à comprendre mais, on s'en rend vite compte, difficile à maîtriser) et encore moins présentée comme une formule magique (l'auteur rappelle régulièrement, serait-ce implicitement, qu'on ne peut pas faire de la CNV vingt-quatre heures sur vingt-quatre), et l'ensemble se lit facilement, les enjeux sont clairement exposés, les possibles contresens désamorcés en longueur au fur et à mesure. Aux lecteur·ice·s de s'en emparer, ou non, et de se mettre avec patience à la pratique.