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mardi 4 octobre 2022

Inpatient group psychotherapy, d'Irvin Yalom

 


 En complément de son livre sur la thérapie de groupe souvent réédité, Yalom donne ici de nombreux éléments, comme à son habitude sans langue de bois, pour s'adapter à la situation bien spécifique des groupes thérapeutiques (ce qui peut concerner de nombreux types de propositions) en institution psychiatrique.

 L'auteur évoque le fait que son livre est souvent appelé par erreur "impatient group psychotherapy" (je ne me sens pas concerné parce que je n'ai absolument pas fait cette erreur une bonne dizaine de fois), ce qui a du sens parce que, dans ce contexte spécifique, il faut viser l'efficacité : les groupes se font et se défont au gré de pas mal de critères que les thérapeutes peuvent difficilement anticiper et contrôler (état de santé des participant·e·s, entrées et sorties de l'institution elle-même, ...) au point qu'il vaut mieux considérer que chaque groupe tel qu'il est constitué ne se réunira qu'une fois, l'espace n'est pas nécessairement valorisé par l'ensemble des professionnel·le·s, ... Pour optimiser ce cadre qui ne permet pas de prendre son temps de la même façon qu'avec la plupart des propositions hors institution, Yalom insiste sur l'importance de sacraliser l'espace (refuser les retards même de quelques minutes pour éviter que la session ne s'ouvre sur une série d'interruptions, refuser également que les patient·e·s ne quittent le groupe car c'est l'heure de leur thérapie individuelle, ce qui implique généralement d'être ferme avec... les thérapeutes) et, en impliquant de façon active les participant·e·s, d'être précis sur les objectifs. Le simple fait de rendre une personne responsable de prévenir les autres de l'horaire et/ou du lieu a de bonne chance d'entraîner une meilleure présence de sa part pendant la session. La définition de l'objectif doit être individuelle (l'un des aspects acrobatiques est que chacun·e doit avoir l'opportunité de participer dans l'espace disponible) et réaliste par rapport au cadre ("soigner ma dépression", ça ne marche pas -malheureusement!-). Pour y contribuer, l'auteur propose de centrer sur le spécifique et l'ici et maintenant. La personne veut, par exemple, surmonter sa timidité? Par quelle personne du groupe est-elle intimidée en ce moment?

 Le fait d'impliquer d'autres personnes a l'avantage supplémentaire de favoriser les interactions. On l'imagine facilement, ça peut être explosif, mais Yalom propose de nombreuses solutions, appuyées sur des situations concrètes, pour que les conflits deviennent productifs et pour apaiser des moments potentiellement angoissants ou pesants (dans l'un d'eux, une patiente effrayée par la colère d'un autre qui a quitté la pièce après avoir balancé quelques chaises finit, avec le questionnement guidé du thérapeute, par identifier qu'elle a surtout eu peur non pas pour lui comme elle l'avait dit au départ mais de sa propre colère, de ce qu'elle pourrait faire à la personne qui l'a violée). Des exemples de solutions sont aussi donnés pour amener à participer des personnes réticentes. Le moment du debrief est également capital (en impliquant les observateur·ice·s quand il y en a) : un recul mis en mots sur ce qui s'est déroulé permet de mieux l'intégrer. C'est aussi l'occasion pour les thérapeutes de partager les questionnements et difficultés (la transparence est de façon générale très encouragée dans le livre, avec des éléments pour permettre de la communiquer dans de bonnes conditions) et d'échanger sur la façon dont leurs interventions ont été perçues, ce qui, point de vigilance à garder en tête, peut certes fragiliser certain·e·s participant·e·s qui pour diverses raisons se sentent mieux en surestimant les ressources des soignant·e·s, mais a en général des conséquences très positives. Autre spécificité de cet espace court : le cadre doit être plus valorisant, les interventions doivent se concentrer sur les aspects positifs ("je vois que tu es en colère contre xxx, j'ai l'impression que ça vient d'une envie de l'aider"), règle encore plus importante quand les groupes concernent des personnes particulièrement en difficulté (psychotiques, ...) pour lesquelles la participation à un groupe est une épreuve en soi.

 Le livre est à la fois accessible et riche, et pourra profiter bien entendu aux soignant·e·s mais aussi, probablement, aux personnes institutionnalisées et à leurs proches, pour éventuellement avoir des attentes plus spécifiques.

samedi 18 janvier 2020

Schizophrènes au XXème siècle. Des effets secondaires de l’histoire, d’Hervé Guillemain




  Sans négliger dans la moindre mesure la gravité des symptômes eux-mêmes, la schizophrénie se caractérise aussi par une image sociale négative : le diagnostic, le mot lui-même est stigmatisant, comme en témoignent certain·e·s patient·e·s, au point que des psychiatres sont parfois réticent·e·s à le communiquer. La démarche entreprise de retracer son histoire au long du XXème siècle, soit le siècle de sa naissance, couvre donc de nombreux enjeux : scientifique (quelle est l’origine de ce diagnostic?), politique (comment ces personnes dépendantes ont-elles été prises en charge par les différentes institutions), médical (historique des traitements proposés et de leur succès), … L’auteur revendique une méthodologie originale, partant des archives de dossiers de patient·e·s, pour raconter avant tout leur histoire.

  Le premier enjeu de la création de ce diagnostic (initialement appelé démence précoce) était institutionnel : il annonçait, implicitement, un pronostic de chronicité. Nommer les patient·e·s de cette façon, c’était conclure, à partir des symptômes observés, que l’hospitalisation allait durer toute la vie. Le terme a commencé à se démocratiser dans la pratique médicale au cours des années 1930. Les questionnements autour des spécificités de cette pathologie consistent pour certain·e·s à la différencier des diverses formes de mélancolie, pour d’autres à rechercher une continuité par la comparaison avec d’autres, semblables, observées dans le passé (hystérie, possession, … l’auteur est sceptique quant à cette démarche). En regardant les dossiers de l’époque, c’est pourtant la déviance par rapport à la norme qui semble être dans un premier temps un critère d’internement : délinquants, hommes pas assez virils ou femmes pas assez féminines ("d’une façon générale, on peut dire en effet qu’une femme qui néglige sa coiffure est très arriérée d’un point de vue mental", peuvent lire les étudiants en psychiatrie dans un manuel de 1929)...  Si la tendance s’inversera vers la fin des années 50, ce sont par ailleurs surtout des femmes qui vont être dans un premier temps concernées. L’auteur a observé que les domestiques et, à une époque où les conditions de travail dans la profession se dégradaient, les sténodactylo, étaient surreprésentées. Si le déracinement, la perte de perspective après un espoir d’ascension sociale, sont suspectés, on peut s’étonner que la piste des violences sexuelles et ses effets traumatiques bien réels ne soit pas explorée (en dehors de l’évocation, dans un témoignage, du harcèlement sexuel qui faisait presque partie de la profession de dactylo), pour ces personnes particulièrement exposées (profession féminine plutôt solitaire, ascendance hiérarchique forte exercée par un ou des hommes, …). De nombreux·ses migrant·e·s sont également interné·e·s en particulier dans les années 30, et parfois déporté·e·s ensuite dans leur pays d’origine.

 Les étiologies suspectées changent avec le temps, et orientent les traitements : la cause est successivement recherchée dans la qualité du sang (les règles sont surveillées de près), rénale, hormonale, on recherche un physique type, puis une gestuelle type du ou de la malade, … L’abondance de données est bien inscrite dans la pratique médicale (la température d’une patiente est prise tous les jours malgré le consensus scientifique sur le fait que la démence précoce ne change rien à la température corporelle, la ponction lombaire devient un passage obligatoire, …), mais la contradiction desdites données avec les hypothèse des psychiatres ne semble pas les perturber outre mesure (l’auteur ironise sur l’evidence-based medecine, ce qui est selon moi à la fois un anachronisme -le terme date de 1980- et un contresens -la pratique de la méta-analyse, de la tentative de réfutation des hypothèse comme recherche de preuve, est plutôt contradictoire avec les pratiques décrites-). Des traitements particulièrement douloureux seront infligés régulièrement ("Gervaise P., une jeune ménagère, subit 23 injections de soude, espacées chacune d’une demi-heure dans la même journée entre 10h et 21h30") sans que, loin de là, la balance bénéfice/risque ne soit étudiée de près, ces pratiques allant jusqu’à la lobotomie ("la lobotomie est une pratique dont la diffusion est indissociable de la construction de l’entité schizophrénique", "la pratique de la lobotomie fonctionne au service de l’ordre institutionnel et d’une justice informelle vouée à établir la mort sociale du sujet").

 La médecine, le traitement des personnes internées, ne sont bien entendu pas indépendants de considérations politiques et économiques. Plus tragique encore que la lobotomie, l’auteur rappelle les décès massifs pendant la seconde guerre mondiale ("56 % des déments précoces et schizophrènes transférés sont morts avant la fin de la guerre") d’une population enfermée exposée à la famine et aux épidémies. Il s’est également particulièrement attardé sur la pratique des transferts, à grande échelle, des patient·e·s parisien·ne·s (les institutions locales étaient surchargées) vers des structures en province, extrêmement lucratifs pour les investisseurs qui en ont bénéficié ("fixé à 13 francs, le prix de journée passe en 1938 à plus de vingt francs, alors que le prix de revient du séjour d’un patient est de 5 francs par jour"), parfois contre la volonté des familles, comme en témoignent certains courriers dénonçant une séparation insupportable pour les proches comme pour les patient·e·s. Aspect politique et économique encore dans l’usage, avec les progrès pharmacologiques, des traitements médicamenteux : la schizophrénie n’est pas soignée mais les symptômes sont émoussés, ce qui facilite aussi la prise en charge… certain·e·s patient·e·s sont ainsi soigné·e·s contre leur gré, et la pratique américaine, où des doses plus fortes sont administrées, est même suspectée de favoriser les passages à l’acte violents. Le développement du traitement par injection permet encore un meilleur contrôle : l’observation quotidienne n’est plus à surveiller, ce qui permet de libérer les patient·e·s de l’hôpital ou, pour le formuler plus cyniquement, de libérer l’hôpital des patient·e·s. Le suivi psychiatrique laisse la place au suivi infirmier, et les efforts nécessaires pour la réinsertion des patient·e·s ne sont pas fournis de façon satisfaisante.

 Le livre se lit facilement, est intéressant, mais, parce qu’il est intéressant, est frustrant. En l’espace d’un peu moins de 300 pages est abordée, sur l’espace de tout un siècle, l’évolution de la société sur le plan médical, scientifique, psychiatrique, politique, économique… Chaque chapitre aurait probablement pu facilement remplir un ouvrage et, la structure du livre étant thématique et non chronologique, c’est plus difficile de se représenter comme un ensemble l’articulation de tous ces aspects avec chaque époque. Certains espaces sont aussi laissés vides, ou presque, comme l’aspect juridique (qui décide de l’internement? qui peut s’y opposer ? les critères étaient ils plutôt centrés sur l’intérêt médical ou sur la préservation de l’ordre public? quelles évolutions pour les droits des patient·e·s?) ou, particulièrement paradoxal pour un ouvrage qui revendique de porter la voix des patient·e·s, leur accès à la parole publique. Certes c’est abordé, mais de façon expresse, au tout début du livre (le travail de Blogschizo est par exemple évoqué… Blogschizo c’est bien, lisez Blogschizo, et suivez la d’urgence sur Twitter) ou encore à la fin pour dire que la médicalisation, avec l’atténuation des symptômes, a permis la prise de parole, mais le sujet aurait certainement pu occuper plus de place (par exemple dès le XIXème siècle, le président Schreber, rendu célèbre par un certain Sigmund Freud, militait pour sa remise en liberté sans dissimuler pour autant des états délirants très avancés). Dans cette mesure, même s’il n’y a pas de prérequis particulier pour comprendre l’ensemble, la lecture est probablement beaucoup plus profitable avec des connaissances en psychopathologie, en histoire de la médecine, des sciences, du droit... Il faut toutefois admettre que l’auteur a répondu en partie à mes protestations en proposant une bibliographie commentée à la fin (sans compter ses propres livres sur d’autres aspects de l’histoire de la psychiatrie).

mardi 2 juillet 2019

Ecouter, Comprendre, Encourager, L’approche centrée sur la personne dans l’accompagnement de personnes ayant un handicap mental et de personnes dépendantes, de Marlis Pörtner




 Marlis Pörtner propose dans ce livre une méthodologie pour appliquer l’Approche Centrée sur la Personne en institution. L’enjeu est particulièrement pertinent dans la mesure où la dépendance peut présenter des obstacles à l’empathie qui est le point central de l’ACP, que ce soit en perturbant la représentation de l’humain qu’a le·a soignant·e (l’autrice met en garde contre la conception de l’handicapé·e comme quelqu’un dont le but dans la vie serait d’être valide, conception qui en dit surtout long sur les angoisses du ou de la soignant·e), le cadre potentiellement contraignant, quand ce n’est pas un sentiment de supériorité assumé (condescendance, surnoms, parler de la personne devant elle, ...). L’objet de la démarche Ecouter, Comprendre, Encourager (Ernstnehmen, Zutrauen, Verstehen en VO) est de "mettre l’intégrité et la dignité des personnes au premier plan", ce qui permet bien sûr un meilleur développement personnel pour les résident·e·s mais aussi une meilleure communication entre elles et eux et les soignant·e·s, dans des situations qui pourraient vite dériver dans le rapport de forces, avec colère et épuisement des deux côtés. L’autrice donne l’exemple d’une résidente particulièrement furieuse au moment de passer l’aspirateur : le comportement semblait dans la continuité de sa réticence habituelle envers les tâches ménagères, mais des investigations plus poussées ont permis de constater que l’aspirateur était abîmé et que le bouton On devait être maintenu appuyé en permanence, ce qui était extrêmement contraignant pour la résidente du fait de son handicap. L’intérêt de chercher ensemble des solutions, ce qui passe par la communication et la volonté de mieux comprendre le ressenti de la personne concernée, est aussi bien illustré par l’exemple de cette résidente qui dépensait tout son argent d’un coup malgré de nombreux conseils et explications des soignant·e·s et se sentait discriminée quand les autres pouvaient encore dépenser (la solution a été de diviser son argent du mois devant elle en quatre enveloppes, chacune lui étant donnée avec son accord chaque semaine), ou encore d’une autre qui transformait chaque lever pour aller prendre le petit déjeuner à l’heure en bataille épuisante (le fait de remplacer le·a soignant·e par un réveil, lui permettant de se lever et se préparer elle-même, a réglé et les conflits et les retards). Dans un autre exemple, un soignant répond à une petite de quatre ans qui a l’habitude dans sa famille d’être au centre de l’attention et donc sollicite beaucoup (limite énormément) le personnel : "Tu voudrais maintenant que je m’occupe de toi. Je t’aime bien et j’aimerais bien passer un peu de temps avec toi mais je ne peux pas maintenant. Tu dois rejoindre ta maisonnée, tu ne peux pas rester ici. Quand j’aurais terminé, je viendrai chez toi. Alors, nous pourrons faire quelque chose ensemble pendant dix minutes." Rien de bien extraordinaire, une application des plus basiques des principes de l’ACP, avec la reconnaissance et l’acceptation des émotions de l’autre et l’expression authentique de son propre ressenti ? Sauf que les autres soignant·e·s, agacé·e·s, avaient plutôt tendance à répondre "Tu déranges, pars s’il te plaît", ce qui déclenchait une crise mouvementée… où l’enfant se retrouvait effectivement au centre de l’attention.

 En plus des rigidités autour de la perception du symptôme (ne voir la personne qu’à travers son symptôme risque, en plus d’effacer l’humain·e derrière… d’aggraver le symptôme), l’autrice constate qu’une trop grande rigidité du cadre peut être néfaste. Faire des reproches à quelqu’un qui refuse un repas en excluant l’idée qu’il arrive d’avoir moins d’appétit certains jours que d’autres, forcer à participer à telle ou telle activité dans des cas où ça ne viendrait pas à l’esprit pour un adulte plus autonome, provoque une dynamique contradictoire avec les principes de l’Approche Centrée sur la Personne. Il n’est bien entendu pas question, dans un accès d’angélisme, de balancer tout cadre à la poubelle. L’exprimer, et exprimer que la réticence du ou de la résident·e a bien été perçue, suffit parfois à apaiser des situations difficiles. Laisser à la personne l’opportunité, le plus souvent possible, de faire des choix, même quand ils peuvent semblent dérisoire (choisir son pain au petit déjeuner), a des effets très positifs. L’autrice a également des recommandations sur le cadre de l’institution. Si la liberté et le respect de la personnalité de chacun est l’objectif ultime, elle ne va pas jusqu’à prétendre que ça peut se faire sans cadre. Au contraire, faire comme s’il n’y avait pas de hiérarchie, comme si on se retrouvait entre ami·e·s, peut s’avérer très contreproductif. L’accent est mis sur l’importance de la communication, et surtout sur la clarté des objectifs et des moyens de chacun·e.

 Concernant les personnes les plus déficientes, c’est la pré-thérapie qui est recommandée, dont les principes sont rappelés. Si la plupart des vignettes cliniques sont tirées du livre de Garry Prouty, une autre, importante, est présentée sur quelques pages. Si elle offre un message d’espoir et d’optimisme tant la situation de départ était difficile, elle est surtout pour moi un appel à la persévérance et à la patience, les progrès apparaissant lentement, avec des étapes qui auraient pu ressembler à des reculs (quand Laure S. sort de son attitude de repli pour hurler de désespoir, la psychologue a la présence d’esprit de voir ça comme une avancée, parce que les émotions sont enfin exprimées… un peu plus de scepticisme aurait pu amener à conclure que la démarche thérapeutique lui faisait du mal et qu’il était temps d’arrêter les dégâts).

 Le livre propose d’étendre la pratique de l’ACP dans un cadre particulier, mais on peut aussi constater qu’il est particulièrement conforme aux principes de l’ACP : un propos qui pourrait paraître simpliste (avoir une attitude plus humaniste dans le cadre d’institutions thérapeutiques c’est mieux qu’être inutilement rigide ou condescendant·e, quelle trouvaille!) porte une idéologie forte (l’objectif face à des personnes dépendantes est d’optimiser leur humanité, de leur donner les moyens d’exprimer leurs désirs et leur personnalité, et non de les rendre les moins contrariantes possible pour optimiser le fonctionnement de l’institution ni même en première intention de compenser leur handicap… la hiérarchie entre résident·e·s et soignant·e:s doit dont être réduite au minimum nécessaire) et tire sa légitimité et ses améliorations de la pratique (l’idée est de le faire parce que ça marche, pas parce que ça sonne bien). Je suis tenté de le recommander à tou·te·s les professionnel·le·s concerné·e·s, même si en tant qu’étudiant qui fait un métier qui n’a rien à voir je ne suis pas forcément le mieux placé pour le faire. D'un autre côté le risque n’est pas bien grand, le livre se lit vite, et les bénéfices peuvent être importants.


mercredi 29 octobre 2014

Le travail d'équipe en institution, de Paul Fustier


 Ce livre détaille la perception que peuvent avoir les membres de l'institution de l'institution elle-même, des patient·e·s (oui, il s'agit d'institutions thérapeutiques), d'eux·elles-mêmes et de leurs collègues (en particulier les collègues qui ont un rôle différent). Une mise en perspective des idéologies post-soixantehuitistes (l'auteur évite soigneusement de dire post-soixantehuitarde : une mise en perspective, serait-ce d'une utopie, n'est pas nécessairement un jugement de valeur négatif) oriente l'ensemble de l'ouvrage.

 Une première partie concerne le mythe de la création de l'institution : les créateur·ice·s, qui savaient ce qu'iels voulaient faire le plus souvent parce qu'iels savaient parfaitement ce qu'iels ne voulaient pas faire (mouvement de l'anti-psychiatrie par exemple), sont idéalisés a posteriori pour la quantité de travail fournie, l'adversité rencontrée, leur foi, leur éthique, ... C'est cet aspect de volonté révolutionnaire qui fait que plusieurs références sont faites à mai 68, parce que sinon il faut bien admettre que le lien avec le travail en institution, là comme ça, n'est pas non plus automatique. Et cet aspect sera particulièrement important en cas de crise ("la crise produit souvent des effets de résurgence de l'utopie"). La succession des fondateur·ice·s est un exemple de crise qui sera particulièrement problématique, surtout dans les cas où l'institution en est difficilement dissociable : le·a successeur·e sera nécessairement ressenti·e par plusieurs personnes comme illégitime, et pourra être tenté de faire sur certains aspects l'inverse de celui ou celle qui l'a précédé·e pour s'affirmer (bon il va sans dire que dans le livre c'est mieux argumenté que ça!). L'illustration de la thématique d'utopie et de contre-utopie est donnée en reprenant des articles de presse à un moment où une institution novatrice (La Belle Etoile, où des patient·e·s en difficultés psychique avaient beaucoup de liberté au quotidien et partageaient le lieu de vie avec infirmier·ère·s et médecins, tout le monde se tutoyant et s'appelant par son prénom) était menacée : les articles de presse prennent la défense de La Belle Etoile précisément sur ses aspects utopiques (dévouement des soignant·e·s, bien-être des patient·e·s qui se sentent plus pensionnaires que patient·e·s, horizontalité, convivialité, ...) tout en admettant que tout n'est pas non plus rose, face aux arguments anti-utopiques, bureaucratiques, des opposant·e·s (médecins de l'hôpital psychiatrique dont la structure dépend, CGT, ...) tels que la sécurité insuffisante, le flou entre patient·e et pensionnaire (pour un médecin, soit on est malade donc à l'hôpital, soit on est pas malade donc chez soi), la frontière trop poreuse entre vie personnelle et vie professionnelle des employé·e·s, la logique comptable (une journée à La Belle Etoile est moins chère qu'un journée en hôpital psychiatrique mais d'une part les coûts vont augmenter et d'autre part ce n'est pas de la vraie thérapie donc ça ne compte pas, ...), ... On peut être un peu perplexe en pensant que les éléments d'idéalisation et d'anti-idéalisation que l'auteur·ice remet précisément en question sont probablement loin d'être systématiques (une institution n'est pas nécessairement créée sur une utopie, et on peut même imaginer, soyons fou·lle·s, une institution qui a l'ambition de faire du chiffre justement en axant sa spécificité sur le bien-être des patient·e·s au service de l'efficacité des soins), donc en ayant l'impression que le mythe révélé est lui-même un mythe, mais c'est une grille de lecture qui reste intéressante. Elle permet par exemple de comprendre comment un·e professionnel·le (dans le domaine du soin ou pas, d'ailleurs) préfère, selon l'image qu'iel a de l'institution, s'affirmer dans ce qu'iel est officiellement (identité professionnelle a priori : poste, statut et éventuels privilèges qui vont avec -bureau personnel, voiture de fonction, ...- qui donc prendront davantage d'importance) plutôt que dans ce qu'iel fait (identité professionnelle a posteriori), ce qui peut aussi être un moyen de tempérer une crise ("la bureaucratisation est tout à la fois un signifiant de la crise et une solution institutionnelle à celle-ci").

 Celles et ceux qui ont lu mes résumés de livres de psychologie sociale savent bien (ou alors qu'iels prennent la peine de le dire, que j'aille me taper la tête contre un mur une heure ou deux) que la cause et/ou la conséquence de la discrimination, c'est de considérer l'autre comme moins humain que soi-même, ce qui peut être volontaire ou involontaire. Le danger est présent dans une relation entre soignant·e et soigné·e, et augmente radicalement selon les compétences cognitives des patient·e·s (le risque est plus grand si on s'occupe d'handicapé·e·s mentaux·ales que si on s'occupe de personnes souffrant de phobie sociale). De plus, il n'est pas écarté même quand l'asymétrie est précisément un des interdits de l'institution : prendre l'habitude d'utiliser le terme d'adulte handicapé·e pour lutter contre un réflexe d'infantilisation, c'est aussi rappeler que le terme d' "adulte" ne va pas de soi ("Eprouver le besoin de dire à l'adulte qu'il l'est, c'est tout à la fois nier et dévoiler que la représentation n'est pas stabilisée et que l'enfant surgit derrière l'adulte dans les représentations que l'on a du handicapé mental"). On tend en effet à se représenter spontanément comme un enfant "un adulte à qui il manquerait quelque chose" ("Si je sens avoir affaire à un adulte dans un lien existentiel spontané, alors j'aurais du mal à garder vivante la représentation du handicap. Mais surtout, et beaucoup plus fréquemment, si je sens que j'ai affaire à un handicapé mental, alors l'adulte sera gommé de ma représentation"). En ce qui concerne les patient·e·s aux troubles cognitifs encore plus importants, le·a soignant·e peut même avoir du mal à se les représenter comme des êtres humains. Paul Fustier propose alors une distinction entre Golem (créature mythique faite d'argile à laquelle un magicien donne puis enlève la vie -on en trouve aussi dans Donjons et Dragons ou dans Heroes of Might and Magic mais ça l'auteur n'en parle pas trop- ) et extra-terrestre ("Autant l'extra-terrestre pourra être la figure convoquée lorsqu'il y a rencontre avec une pathologie bizarre, parfois spectaculaire, quand on soupçonne qu'il y a bien du sens, mais qu'il ne nous est pas accessible, qu'il relève d'un autre univers de pensée... autant la figure du Golem sera présente dans les pathologies déficitaires graves propres à évoquer l'homme sans esprit, une matière à l'état brut"). Bon, je rappelle que les représentations décrites sont involontaires, voire inconscientes : à aucun moment l'auteur ne dit qu'un·e soignant·e s'amuse avec complaisance à cataloguer son ou sa patient·e comme enfant, extra-terrestre, Golem ou hobbit pour avoir un sujet de conversation devant la machine à café. Enfin, dans le cas où l'institution a effectivement pour objet de s'occuper d'enfants (enfants placés, principalement), la représentation des parents n'est pas non plus sans poser problème, les parents comme les éducateur·ice·s sont grandement tenté·e·s de diminuer la légitimité de l'autre pour justifier la leur. Un chapitre concerne également les moyens du personnel pour faire face à la violence dans les institutions les plus concernées ("certaines institutions subissent une telle violence de la part des personnes qu'elles accueillent, qu'elles semblent totalement organisées à partir de celle-ci", "En situation de violence une équipe n'est pas là pour aider à comprendre, elle est là pour faire corps, elle doit avant tout être "incassable" "). Une différence est faite en particulier, en se basant sur le travail de Jean Bergeret, entre la violence fondamentale (qui ne cible personne directement, "dans une situation qu'il ressent comme porteuse d'une extrême dangerosité, l'individu cherche à se préserver, à se maintenir vivant, et non pas à nuire à un objet extérieur clairement différencié") et "des situations dont le moteur est l'agressivité".

 La troisième partie concernera les liens au sein de l'équipe elle-même. Une idée qui revient plusieurs fois est qu'un cadre trop souple ne permet en fait pas grand chose : "il y a une intention meurtrière dans une approbation constante et non critique, qui nie que le travail de l'autre ait une importance suffisante pour être garantie par une instance se prononçant sur son intérêt". Un exemple très parlant est donné : une infirmière passionnée par la photo crée un atelier photo duquel elle attend beaucoup, y compris sur le plan thérapeutique. L'équipe accepte, sauf que l'atelier photo n'a en fait jamais lieu : on donne toujours à l'infirmière quelque chose de plus urgent à faire, ce qu'elle finit par très mal prendre. La même indifférence qui a permis à l'infirmière de planifier son activité sans avoir à plaider pour son intérêt fait qu'elle ne peut finalement jamais l'organiser, qu'aucun effort n'est fait pour fournir l'espace (plage horaire, disponibilité, ...) nécessaire. La délimitation des statuts sera aussi longuement évoquée. Là encore un exemple éloquent est fourni : une discussion qui ne devrait pas avoir une grande importance et qui est d'ailleurs amenée avec le sourire (faut-il autoriser tel·le patient·e à continuer à utiliser le court de tennis de l'hôpital) tournera à l'épreuve de fidélité, entre autres, des médecins envers les infirmier·ère·s ou à l'autonomie qu'on peut permettre aux patient·e·s. Un infirmier s'indignera ainsi que le patient ait déjà joué au tennis avec des médecins (et sous-entendra que c'est peut-être pour ça qu'il se croit tout permis avec les infirmier·ère·s), le médecin le rassurera en disant qu'à eux aussi, il leur tape doucement sur le système, la question sera posée de savoir si à l'origine les installations de loisirs sont destinées aux soignant·e·s ou aux patient·e·s, un médecin affirmera qu'on est à l'hôpital pour se faire soigner et non pour s'amuser (oh que je l'adore cet argument! on est donc bien d'accord pour dire que, comme la nourriture est faite pour apporter des nutriments, il faut penser à balancer une poignée de sable dans chaque assiette pour ne surtout pas se laisser distraire par le goût des éléments qui risquerait sinon de provoquer un plaisir tout accidentel), que la "tenissothérapie" n'existe pas et que de toutes façons aucune activité ne devrait avoir lieu sans au moins un accord de l'équipe soignante. Les enjeux de pouvoir dépassent donc largement la question pratique de la disponibilité d'un local.

 Le livre est court et clair (même si quelqu'un qui maîtrise les nombreuses références culturelles et théoriques en profitera, je pense, encore plus) et l'approche est originale et, je pense, salutaire : ça peut probablement éviter de se noyer dans un verre d'eau dans certaines situations en permettant de prendre du recul.