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jeudi 19 mars 2026

Les corps inutiles, de Delphine Bertholon

 


 Clémence, 15 ans, sort du collège, insouciante, presque euphorique : c'est la fin de l'année scolaire, et elle se rend à une soirée dans la grande maison de son amie Amélie ("elle avait rarement le droit de sortir le soir, c'était exceptionnel"). Elle passe dans une rue au nom d'oiseau "mille fois empruntée, à deux pas de chez elle, à deux pas du collège, petite rue bien tranquille", et soudainement ("Sur l'instant, elle n'a pas compris. Il fallut à son cerveau un temps d'adaptation"), sa vie bascule : "Elle avait quinze ans depuis quelques jours. Elle avait mille ans depuis quelques minutes."

 Un homme armé d'un couteau surgit, l'insulte, la menace de viol. Elle sent son haleine, voit son visage ("Il ne faisait pas peur, n'était pas celui auquel elle s'attendait ; jusqu'à ce qu'elle croise son regard"), sent le couteau s'enfoncer dans sa blouse, puis dans sa peau. Il finit par renoncer et s'enfuir en lui demandant de compter jusqu'à cent, parce qu'il n'avait pas prévu que la porte du chantier dans lequel il pensait l'emmener serait, inhabituellement, cadenassée, parce que son attitude à elle (restant calme, cherchant à dialoguer, après les premiers cris de panique qui l'avaient excité) l'a déstabilisé. Elle apprendra des années plus tard que bien d'autres ne lui ont pas échappé, que l'une de ses victimes, de 19 ans, a cherché à se défendre et a été tuée.

 Après quelques heures à pleurer, elle décide d'aller à la soirée. Si elle reste à déambuler dans la rue, elle risque de le recroiser, si elle rentre, elle devra répondre aux questions de ses parents. Là-bas, personne ne se préoccupe vraiment de son état, de la raison de son arrivée tardive ("Va dans la baignoire, y a des bières au frais", "Virgile posait des questions mais, au fond, se fichait des réponses"). Lorsqu'elle finit par en parler à Virgile, son petit ami, sa réaction fige quelque chose : "Écoute, tu ne t'es pas fait violer, Clémence. C'est pas si grave, ça va aller... Tu veux une autre bière?" La leçon est apprise, en parler, ça ne sert à rien, elle restera seule avec son vécu. En parler à ses parents, ce serait encore pire : ses parents qui ne respectent pas son intimité (la fois où elle a fermé la porte de sa chambre, pour expérimenter le fait d'avoir son espace à elle, ça a été la source de mille suspicions), ses parents surprotecteurs dont l'infinité de précautions compliquent sa vie d'adolescente mais, de toute évidence, sont moyennement efficaces, ses parents qui ont du mal avec le fait d'être soutenants ("si une mauvaise chose lui arrivait, elle en était toujours responsable"), ses parents qui aiment mieux quand les choses sont sous le tapis ("les problèmes, ma petite fille, ça reste à l'intérieur", "chez les Blisson, nous refusons la honte"), ne vont certainement pas lui permettre de surmonter ça.

 La conséquence, c'est que, physiquement, elle ne ressent rien : quand elle se blesse, elle ne s'en aperçoit pas, elle ne ressent pas les contacts physique, les températures (elle doit regarder la tenue des gens dehors pour savoir comment s'habiller), ... Adulte, son métier (elle a fait une formation de maquilleuse car c'était situé un peu loin et ça lui permettait d'échapper à ses parents, qui évidemment l'ont mal pris) est de maquiller des poupées gonflables de luxe, des objets qui ont l'apparence d'un corps, qui sont objets d'attention, mais qui ne ressentent rien non plus. Elle finira, brusquement, par retrouver ses sensations, parler de l'évènement à ses parents, ce qui sera une nouvelle épreuve et l'opportunité d'un nouveau début.

 La forme du roman est au service d'un regard particulièrement incarné sur les réalités que peuvent avoir les conséquences d'un traumatisme : la sensation d'être dépossédé·e de soi, l'importance d'être écouté·e, l'ambivalence entre acceptation et tentatives d'échapper aux symptômes, ... Le récit est fort et a probablement de nombreux niveaux de lecture. 

jeudi 19 février 2026

Le consentement, de Vanessa Springora

 


 La mère de V. s'est séparée de son père violent, dont la fréquence des visites comme l'investissement affectif lors desdites visites sont aléatoires (la seule constante est qu'il ne faut pas s'attendre à grand chose). Adolescente, elle est solitaire, n'aime pas son corps, est peu sûre d'elle mais adore les livres et la littérature. Alors quelle chance quand à treize ans elle a le privilège d'attirer l'attention de G., adulte (très adulte, il y a trente-six ans d'écart!) et écrivain renommé, avec lequel elle va vivre un amour sulfureux et interdit!

 G. est bien entendu Gabriel Matzneff, connu aujourd'hui pour avoir violé de nombreux·ses enfants et adolescent·e·s, ce qu'il racontait en longueur dans ses livres. 

 Si ça commence par des échanges de lettres, la relation sera sexualisée très rapidement : dès leur premier rendez-vous à l'extérieur, il insiste pour qu'elle aille chez lui. Elle se rendra compte plus tard à quel point les relations sexuelles sont monotones et n'ont rien d'incroyable, mais lui qui a, évidemment, bien plus d'expérience qu'une adolescente de 13 ans se présente comme un généreux initiateur. V. ne se pose pas trop de questions (et G., bien entendu, ne lui posera jamais la moindre question sur ce qu'elle veut) : l'essentiel, c'est d'être au centre du monde pour lui, peu importent les moqueries et les rumeurs au collège (et quand quelqu'un lui assurera qu'iel a vu G. embrasser une autre adolescente, elle mettra des œillères), et peu importent surtout les réticences de sa mère ("Comment peut-elle me priver de cet amour, le premier, le dernier, l'unique? Elle s'imagine peut-être qu'après m'avoir enlevé mon père (car bien sûr, maintenant, tout est de sa faute), je la laisserais faire une seconde fois?"). Ce n'est que deux ans plus tard, avec l'effet cumulé de plusieurs désillusions (qui seront l'occasion d'inversion de la remise en question quand elle essayera de le confronter : face à un écrivain manipulateur plus âgé que son père, l'autrice, à 15 ans, ne peut avoir le niveau pour ce qu'elle appelle des joutes verbales), le fait qu'elle apprenne l'existence d'une autre "maîtresse" (elle aussi âgée de 15 ans), et le soutien d'un homme qui n'a "que" 7 ans de plus qu'elle, soutien qu'aucun autre adulte ne lui a apporté jusqu'ici, qu'elle parviendra à s'affirmer et à le quitter, non sans détresse, douleur et jalousie.

 Elle s'en rendra compte en partie sur la fin de la relation, en partie a posteriori,  ce qu'elle a vécu n'est pas l'histoire d'amour que ses carences affectives, son estime de soi en souffrance, et surtout l'instauration d'une emprise, lui ont fait croire que c'était. Elle observe d'ailleurs que ce récit de l'amour interdit, l'amour qui surpasse les tabous, est fallacieux, une fois qu'on ne se demande plus si c'était normal qu'elle l'aime lui, mais si c'était normal qu'il l' "aime" elle : c'était lui l'adulte qui aurait du trouver évident que rien de tout ça n'aurait du arriver, sans compter que l'infinité de viols sur d'autres enfants et adolescent·e·s montrent bien qu'il ne s'agissait pas d'un amour si intense qu'il a surpassé la barrière de l'âge, mais d'une relation tout à fait ordinaire pour cet agresseur. L'autrice donne un exemple insidieux de dépossession : elle a une rédaction à faire, il est enthousiasmé par le sujet (le récit d'un épisode autobiographique), il veut lui dicter, elle refuse, il fait du chantage affectif, elle finit par céder. Elle a dix-neuf sur vingt, l'enseignante est impressionnée, et partage à toute la classe ce récit qu'elle n'a pas écrit, d'un exploit dans un sport (l'équitation) qu'elle ne maîtrise absolument pas.

 Les dépossessions seront nombreuses : de sa sexualité (elle ne décide de rien dans leurs rapports, il s'agit de viols en fait d'initiation et l'autrice mettra de nombreuses années, traversera de nombreuses souffrances, avant de se réapproprier son corps), de ses proches (G. l'isole et sélectionne, il ne faudrait surtout pas qu'elle fréquente des gens étroits d'esprit qui ne comprennent pas et pourraient les éloigner), mais surtout du récit de leur relation et de son intimité. Les échanges de lettres du début qui donnaient cet aspect romantique et sulfureux, étaient aussi au service d'une discrétion (ne pas être vu·e·s ensemble)... et de la conservation d'une trace. V. sait que ça arrivera car elle l'a suffisamment lu dans les autres ouvrages de G. : cet échange épistolaire, rendu public sous un certain angle, donnera une image particulièrement fallacieuse de la relation. Son ascendant, son expérience, lui permettent même dès le début d'orienter le contenu de ses lettres à elle, exprimant ses attentes, orientant le style, avec ses propres lettres. Le récit de l'agresseur, qui en effet le fera passer pour une victime et elle pour une ingrate déraisonnable, sera publié, célébré, pendant qu'elle sera silenciée.  

 Le principal responsable de ces violences est bien sûr G., mais de nombreux autres adultes aussi, qui ne seront pas intervenus, ou encore qui auront fait des reproches... à V.! Sa mère plaindra G. lors de la séparation, un prof de lycée viendra même vérifier les rumeurs auprès de l'autrice, lui dire son admiration pour Matzneff tout en lui adressant un regard libidineux. Cet homme puissant (en particulier dans le monde de l'édition dans lequel V. évoluera adulte), manipulateur, pèsera de tout son poids pour maintenir une emprise, mais même en dehors de son réseau d'influence de nombreux adultes ont laissé faire. L'autrice, après avoir décrit la relation depuis son regard d'adolescente, détaille tous les mécanismes des responsabilités individuelles et collectives, impose sa parole qui a été silenciée, et propose un autre récit que celui qui a permis d'innombrables violences sur des victimes encore plus nombreuses, de la part de G. et d'autres. 

lundi 29 septembre 2025

C'est mon petit doigt qui me l'a dit, de Samboyy

 


 

 L'autrice partage un récit autobiographique, de la petite enfance au moment de la parution de la BD, mais surtout de la petite enfance à la fin de la procédure judiciaire contre son beau-père incesteur, innocenté pour cause de prescription (il n'a avoué que des faits prescrits, les autres n'ont pu être prouvés).

 Le récit est souvent présenté sous le prisme de la relation de l'autrice avec sa mère, les moments où elle a été présente, protectrice, importante, et les moments où elle a été vulnérable voire fuyante. Son tout premier souvenir, à 4 ans, est celui où elle a subi une dispute violence entre sa mère et son père : elle a passé un après-midi avec lui et "sa copine" (le soir même il est retourné dans son couple), en ayant l'impression d'être de trop ("tu ne veux pas t'amuser, faire des manèges?") et surtout en se demandant si sa mère avait sauté par la fenêtre comme elle avait menacé de le faire. Ni l'un ni l'autre ne semblent s'inquiéter de ce qu'elle a vécu, entendu, encaissé, ce jour là. Avec son père, elle a souvent la sensation d'être invisible ("j'avais l'impression d'être son jouet, qu'il ne m'exhibait que quand j'étais jolie", "Je ne comprenais pas ce que je faisais là... j'avais l'impression d'être la figurante d'une mauvaise série", "je ne sais toujours pas qui il est").

 La séparation sera l'opportunité de se rapprocher de sa mère... jusqu'à la rencontre avec son beau-père, puis son emménagement. Malaisant avec l'autrice déjà lors de leur toute première rencontre alors que sa mère était en couple avec quelqu'un d'autre ("il a l'air spécial ce mec... laisse couler"), il le sera de plus en plus, d'un autoritarisme déplacé ("Ce n'est pas tant qu'il avait tort :  je n'aimais pas spécialement mettre la table, je ne me précipitais jamais pour lui dire bonjour et je regardais la télé de trop près... mais dans sa façon de communiquer, je sentais son besoin de domination, d'emprise sur moi, et je ne comprenais pas pourquoi") à des échanges à caractère sexuel (visionnage imposé d'un "film qui montre des filles vierges", exhibition d'un sex-toy de sa mère sur le chemin en voiture jusqu'à l'école en lui proposant de jouer avec, ...), jusqu'au viol pour "fêter" la naissance de son frère, après l'avoir poussée à boire et à fumer.

 Pour éviter le harcèlement, l'autrice cherche de plus en plus à être invisible. De peur qu'il ne la rejoigne dans sa chambre comme il lui arrive de le faire, elle est en hypervigilance et ne dort presque pas. Mais, peut-être plus encore que ce climat d'oppression et de violence engendré par l'agresseur (l'autrice ne peut se sentir bien qu'à l'extérieur de chez elle, et cherche tous les prétextes pour y passer le moins de temps possible), il sera question des défaillances des adultes, en  particulier de sa mère. Elle ne perçoit pas, le jour même, ce qu'il s'est passé. Un jour où le flagrant délit était possible ("il était là, il avait mis un film pornographique, et il parlait à sa fille de l'autre côté du lit"), elle invite simplement sa fille qui la réveille en pleine nuit pour dire "viens m'aider... il nous embête" à aller dormir ailleurs ("cet épisode m'a conforté dans le sentiment que personne ne m'aiderait"). Quand elle la confronte pour son hostilité à son beau-père et qu'à la question "il t'a violée?" l'autrice répond "non, mais presque", elle refuse explicitement d'envisager une séparation et l'envoie chez un psychiatre ("C'était il y a un an... je ne peux plus rien faire maintenant"). Quand elle finit par se confier après plusieurs semaines de séances surréalistes (d'une durée de moins de 10 minutes, il lui demande si ça va elle répond "oui", puis "génial" de façon plus sarcastique quand la frustration augmente) il lui demande si elle ne l'aurait pas souhaité inconsciemment. Elle n'y retourne pas et dit à sa mère que ça l'a aidée quand elle lui pose la question. 

 Quand le sujet revient quelques années plus tard suite à un sarcasme qui fait exploser l'autrice, sa nouvelle réaction à "ce vieux truc, là, dont tu m'avais parlé après la naissance de ton frère" est de faire la promesse qu'elle la soutiendra en cas de plainte et de l'emmener chez une gynécologue qui l'a auscultée froidement sans poser de questions et ne s'est pas prononcée (l'agresseur avait été vigilant à ne pas laisser de trace visible). Seules... d'autres adolescentes seront à la hauteur pour le recueil de sa parole (tout en respectant leur promesse de ne pas en parler).

 C'est seulement une fois adulte, grâce à une thérapeute qui enfin donnera de l'importance à ce traumatisme, que l'autrice trouvera la force de porter plainte... et se confrontera à la rupture de la promesse de soutien de sa mère, qui minimisera le passé tout en s'alarmant des conséquences de la plainte, puis coupera le contact.

 Le livre parle bien sûr de l'agression, de l'environnement incestueux lui-même, mais aussi de l'importance de l'entourage, du poids des personnes qui ne répondent pas présent (y compris des professionnel·le·s!) et des personnes qui répondent présent, et de comment on peut se construire, se concentrer sur son chemin, malgré l'environnement invivable, malgré la souffrance, sans bien sûr minimiser celle-ci. 

jeudi 14 août 2025

Le voyage dans l'Est, de Christine Angot

 

 Dans ce livre, l'autrice évoque de façon très factuelle l'inceste qu'elle a vécu de la part de son père. Elle en avait déjà parlé, mais sans donner de nom, en passant par un personnage, en étant réticente à parler publiquement de son propre vécu... tout en vivant ce rapport à la vérité de façon complexe. Elle avait par exemple voulu refuser une interview avant que son éditeur n'insiste fortement. Devant la pression et l'enjeu bien réel (le roman ne se vendait pas, n'était pas évoqué dans la presse, accepter l'interview et les conditions de la journaliste -parler des points communs entre le personnage et l'autrice, rentrer dans le détail de son vécu-, c'était garantir une critique positive dans des pages prisées), elle finit par accepter. Devant le risque de procès en diffamation, la journaliste souhaite finalement publier l'interview, mais de façon anonyme (la critique du livre, elle, fera partie du marché comme convenu). Enjeu ou non, Christine Angot refuse ces nouvelles conditions.

 Là, des noms, des lieux, des dates, sont données. Du moins, autant que possible. Prolongeant le refus de l'agresseur de nommer les choses, la confusion, conséquence du traumatisme, empêche de se les réapproprier pleinement, de retrouver une cohérence au moins chronologique ("Ce qui peut manquer, faire défaut, c'est l'historique. L'ordre. L'enchaînement technique des scènes. La logique de certains gestes. Tel week-end ou tel autre. C'est plus difficile à garantir. Parfois, j'y arrive. Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L'Isère, l'anus. La fellation, c'est venu tôt. Il n'y a pas de date. Ça arrive bientôt. C'était entre Gérardmer et Le Touquet. L'enchâssement n'est pas toujours certain.").

 Pour autant, dès la première agression, alors qu'à douze ans elle rencontre pour la première fois cet homme intimidant, à la carrière prestigieuse, qui accepte de la reconnaître officiellement (mais pas de lui faire rencontrer son demi-frère ni sa demi-sœur), elle met déjà le mot d' "inceste" sur ce qu'il se passe quand il l'embrasse sur la bouche. Elle n'est pas dupe lorsqu'il décrit son érection comme une preuve d'amour paternel. Elle est en hypervigilance ("une surveillance constante, sans relâche. Les gestes, les expressions") sur ses gestes à lui, sur les moments où elle pourrait éventuellement se protéger (les tentatives de protection seront toujours contournées), sur ce qu'elle laisse paraître ("Mon attitude ne reflétait pas ma peur. Je pensais une chose, j'en manifestais une autre"). 

 Par ailleurs, elle parlera. Souvent plus tard qu'elle ne l'aurait voulu, à sa mère, en particulier. Elle confrontera son père. Elle en parlera à des amants, à des collègues. Mais, quand résistance il y aura (son premier amant... de 30 ans alors qu'elle an avait 16, son époux, confronteront l'agresseur), elle sera écrasée (les deux hommes assisteront finalement à des incestes sans réagir), sans parler des réactions qui seront une violence (ses collègues de théâtre lui disant avec un clin d’œil que son père serait une personne très séduisante, son demi-frère se refusant à trancher entre deux versions opposées, ...).

 En effet, l'agresseur, traducteur brillant dont les compétences intimident (il parle 30 langues!), en plus de prendre l'habitude de reprendre son entourage sur les formulations utilisées ("C'était un présage magnifique, tu ne trouves pas? Il ne faut pas que je dise "tu ne trouves pas" devant Pierre. Il ne va pas être content", dira sa femme dans une de leurs premières conversations), façon détournée de se donner une position d'autorité, de créer chez l'autre une vigilance constante, imposera sa lecture de ce qu'il s'est passé. La première fois que l'autrice lui demandera à passer un week-end père-fille normal, il dira oui ("Bien sûr. Ce n'est pas le plus important entre nous") et prendra pour prétexte un contact avec son sein quand elle lui tiendra le bras ("tu te rends compte de ce que tu fais, là?") pour poursuivre les violences. Une seconde fois, plusieurs années plus tard, il donne à nouveau son accord pour le temps d'un week-end ("Je n'avais plus d'illusions sur la valeur de sa parole. Mais pas d'autre recours") puis la ramène à la gare ("J'étais perdue, paumée. Seule. J'avais quatre heures à attendre avant le prochain train. Je n'avais rien à lire. Pas d'argent. Je ne pouvais pas téléphoner"), malgré ses protestations et ses larmes, dès le premier refus ("Je n'ai pas à subir tes reproches", "Tu es blessante").

 Il parlera parfois de l'inceste comme d'une curiosité intellectuelle (il commentera une allusion dans un livre par "Il faudrait que le lecteur s'interroge, qu'il se demande s'il est dans le rêve ou dans la réalité, que ce soit un peu incertain, un peu à la manière de Robbe-Grillet. Tu as lu son dernier roman, Djinn?"), parfois comme d'un sujet sur lequel quand même elle pourrait faire l'effort d'être discrète ("Tu vois, pour moi, quand on les rencontre, comme là, il est extrêmement déplaisant de savoir qu'ils connaissent nos rapports"), ou encore se victimisera à outrance quand les choses ne suivent pas le cours qu'il souhaite. Mais surtout, il se mettra, par ses actes même et par son attitude, en travers du besoin de l'autrice de faire officiellement partie de la famille (dès leurs premiers échanges, elle veut rencontrer ses enfants, ce qui lui est refusé, et c'est comme ça qu'elle demande à passer un week-end sans viols -"J'aimerais bien avoir des relations avec toi comme celles qu'ont les autres enfants avec leur père. Je voudrais savoir ce que c'est. Je voudrais vraiment connaître ça. J'en ai besoin."-).

 Au delà du comportement, des comportements, de l'agresseur, qui étend son emprise avec suffisance pendant des années sans se soucier des nombreux symptômes traumatiques qu'il provoque, Christine Angot exprime une forte colère contre la société en général : "quand le père démontrait, par cet acte, qu'il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n'avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait". Cette confirmation passe par les blagues douteuses et les ricanements de journalistes et animateur·ice·s télé, les questions sur le plaisir ressenti ("est-ce qu'on demande à un enfant battu s'il a eu mal?"), les acteur·ice·s de la pièce sur l'inceste relayant "le point de vue de spectateurs ayant connu votre père et le trouvant séduisant, qui posaient sur vous un œil brillant et interrogateur comme si vous étiez l'une de ses conquêtes", un écrivain qui explique "en vous regardant droit dans les yeux d'un air de défi, qu'une de ses amies avait vécu un inceste avec son père, et que ça s'était très bien passé.", ou encore Eric Dupont-Moretti plaidant l'inceste heureux au procès Mannechez (les personnes ne sont pas nommées et l'autrice utilise le terme "inceste consenti"). Ayant subi d'autres viols étant adulte, elle exprime aussi une colère contre la minimisation de l'inceste sur les adultes, qui reste de l'inceste.

 Ce livre est une prise de parole qui met en relief les entraves à cette prise de parole. Il constitue une bonne illustration de la distinction entre libération de la parole et libération de l'écoute. 

jeudi 22 mai 2025

Tu n'auras pas mon silence, de Florence Rivières et Steren

 

 Marie a été victime de violences conjugales. Elle a aussi subi plusieurs viols dans le cadre de sa relation avec Arthur. Mais ce n'est pas une "bonne victime", ce qui complique considérablement le dépôt de plainte qu'elle finit par décider de faire ("être un sale type, c'est pas illégal", "alors vous, on vous viole et vous ne vous en rendez pas compte?").

 Ce n'est pas une bonne victime parce qu'elle a eu une sexualité après leur dernière séparation au lieu d'être "brisée" (elle a eu des symptômes traumatiques, mais pas ceux qui sont conformes au stéréotype), parce qu'elle s'est remise en couple de nombreuses fois avec lui, et d'ailleurs c'est lui qui se séparait, parfois une fois par semaine, une fois le prétexte était qu'elle l'avait empêché d'attraper un pikachu à Pokemon Go. Ce n'est pas une bonne victime parce que c'était son supérieur hiérarchique (avec le statut de freelance qui lui-même ouvre énormément aux abus) donc est-ce que ce ne serait pas une contrariété professionnelle qui l'amènerait d'un coup à voir a posteriori des violences. Ce n'est pas une bonne victime parce qu'il n'y a pas eu de coups (Arthur allant jusqu'à dire qu'elle profite de la situation parce que s'il la frappe il y aura des marques et ça va se retourner contre lui donc selon son raisonnement il se retrouve injustement sans défense), parce que les viols ont été le résultat de manipulations et d'insistance et pas imposés physiquement, parce que le dénigrement constant a été intégré (Arthur s'empare d'une expression de visage, du choix d'un mot, pour exploser et dire à quel point elle ne pense qu'à elle et lui fait du mal, générant une vigilance constante bien que forcément insuffisante), parce qu'il a pu imposer sa version auprès de leurs ami·e·s commun·e·s lorsqu'il a perçu que là elle ne reviendrait pas.

 Sauf que "vous savez quoi? Même les bonnes victimes, on ne les écoute pas. Alors autant que je parle". Par ailleurs, tous ces éléments qui pourraient (et ont) fait douter de sa bonne foi sont caractéristiques des violences dans le couple. Il a pu imposer sa version car il la dénigrait et la faisait culpabiliser constamment, il y avait donc peu de chances qu'elle ose parler. La dépendance professionnelle, loin de la servir, a conduit à une exploitation (beaucoup de travail bénévole), et les violences financières ne se sont pas arrêtées là (il l'a fait acheter des billets pour un voyage commun au Japon pour se séparer juste avant, a habité chez elle sans participer au loyer -"bien sûr, le lui faire remarquer aurait fait de moi une personne vénale"-, l'a poussée à déménager pour habiter à deux là encore avant de se séparer, ...).

 Le livre est explicitement militant, mais est aussi très riche sur la description des mécanismes interindividuels de la violence, montrant en particulier comment le doute peut s'ancrer et se maintenir longtemps dans la relation.

vendredi 11 avril 2025

La familia grande, de Camille Kouchner



 Une famille riche, prestigieuse (encore plus quand Bernard Kouchner deviendra ministre, mais bien avant déjà, Evelyne, la mère de l'autrice, impressionne tout l'amphi avec ses cours magistraux), qui tient à vivre la vie à fond, où le mot "liberté" est clamé encore et encore, dans laquelle la mère et la grand-mère (Paula) estiment que les relations avec les hommes c'est pour s'amuser et certainement pas pour devenir un maillon du patriarcat... Et pourtant, c'est dans cette famille que Victor, frère jumeau de Camille, subira l'inceste par son beau-père, que ni lui ni Camille, au courant, ne parleront pendant des années et des années. Et c'est dans cette famille que, quand iels parleront, iels recevront très peu de soutien.

 En effet, et ce n'est pas sans rappeler, dans un contexte bien plus léger, une autre famille, quand le vernis se fissure, il ne fait pas bon le gratter. Quand le grand-père, quasi inconnu, maurrassien, se suicide, c'est officiellement un non-évènement. "Tout est dit, rien n'est expliqué". Quand la grand-mère, plus tard, se suicide à son tour, sans avoir, du point de vue des petits-enfants, exprimé de détresse ni demandé d'aide, iels sont prié·e·s de ne pas déranger. Leur père, autoritariste et très peu présent, vient les chercher et leur intime de prendre un somnifère pour être en forme pour aller au collège le lendemain. Leur mère pendant des années boit, disparaît, pleure sans discontinuer la mort de sa mère sans sembler se préoccuper du fait que ses enfants, en deuil aussi ("quand je pleurais, ma mère m'engueulait. Il fallait savoir respecter, tenir le choix pour un haut fait"), voient leur propre mère disparaître.

 La liberté clamée est elle-même très unilatérale. Souffrir, à six ans, du divorce parental? "Paula nous plantait sur le trottoir. Chacun sa liberté. Petits Poucets. A la maison, ma mère nous attendait, très énervée. Nous étions si cruels de nous être plaints." Liberté, à la piscine, de trouver la nudité normale : Muriel, la meilleure amie d'Evelyne, qui ne suit pas, subit des moqueries constantes, le beau-père commente ("ça pousse, ma Camouche! Mais tu ne vas quand même pas garder le haut?"). Liberté très insistante d'avoir une sexualité précoce ("j'ai fait l'amour à l'âge de 12 ans. Faire l'amour, c'est la liberté. Et toi, qu'est-ce que tu attends?", "je faisais la leçon à mes copines coincées", "Quelques années plus tard, c'était au tour de ma tante de se moquer : "Comment? A ton âge? Tu n'as toujours pas vu le loup?" "), parfois de façon particulièrement malsaine, comme cette fois où Evelyne propose à Camille, 7 ou 8 ans, qui voit des préados s'embrasser, d'essayer avec elle. Liberté, à 15 ans, de sortir en boîte (alcool inclus) jusqu'à 5 heure du matin, ce qui a l'avantage de laisser le champ libre aux adultes. Liberté de ne pas allaiter parce que c'est une aliénation ("ma mère enrage lorsque la sage-femme me tend mon enfant pour que je lui donne le sein").

 C'est dans ce contexte de deuil, de non dits, d'interdit d'interdire qui se transforme souvent en obligations implicites ou explicites, que le beau-père de Victor viendra régulièrement l'agresser, dans sa chambre, la nuit. Camille est témoin, mais comment parler quand Victor ne le veut pas? Comment parler quand sa mère, dont la santé mentale est déjà très préoccupante, risque de s'effondrer, peut-être même de se suicider comme l'ont fait ses parents? Comment parler quand ce type de parole est mal vu (une femme de 20 ans a été exclue manu militari du cercle d'ami·e·s pour avoir évoqué son viol)? Comment parler quand l'agresseur est aussi une personne agréable au quotidien, attentive, cultivée, qui passe du temps avec les enfants, se substitue à leur père absent physiquement et à leur mère absente mentalement?

 Autant d'injonctions qui écrasent l'autrice, qui transforment le serpent de la culpabilité en hydre, culpabilité de ne pas parler, culpabilité quand elle et son frère le feront, d'abord pour protéger leurs propres enfants. La parole brisera, en de nombreux endroits, la famille.

 Ce livre, où l'agresseur n'est pas si présent, décrit avant tout un climat, où l'union est souvent de façade, et quand elle ne l'est pas (comme entre Camille et Victor) ne suffit pas à protéger, où les victimes portent la double peine d'avoir subi l'agression et de vivre avec la culpabilité, et l'angoisse de ce qui se passera si le silence est rompu, ou s'il n'est jamais rompu.

vendredi 25 octobre 2024

On tue les petites filles, de Leïla Sebbar

 


 Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.

 Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.

 L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.

 Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.

 Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.

lundi 4 septembre 2023

Brise le silence. Histoire de vie régénérante, de Melkior Capitolin

 

 Dans ce récit autobiographique fort, l'auteur, que j'ai connu comme formateur ACP sur le thème de l'addiction, recoud son identité en assemblant les pièces de puzzle de son histoire, qu'il n'a eues que très progressivement, et qu'il fait remonter à Zizi Capitolin, esclave affranchi ("l'officier civil du registre des nouveaux libres m'a affublé d'un prénom dégradant qui se réfère à une partie de mon anatomie, qui n'est pas exposée normalement") dont le mariage en 1851 est le "premier acte libre", et à Petry dit de Grangia Contat, paysan savoyard ("le soin que j'apporte à cette terre conforte le sentiment collectif d'être savoyard et aussi je me relie à cette communauté  à laquelle je suis uni") né en 1413. Comme le rappelle avec éloquence la postface de Martine Lani-Bayle, l'histoire familiale est nécessairement complexe : "sur 10 générations avec une amplitude temporelle d'environ 2 siècles 1/2 à peine, voilà un total de 1022 personnes : que d'évènements se cachent derrière tout ce monde, qu'est-il possible d'en savoir et selon quels critères de choix". Pour l'auteur, cette complexité est démultipliée par un secret pesant dont il n'obtiendra les éléments que par bribes, souvent dévoilées involontairement.

Il subit, enfant, "un cauchemar, toujours le même : tu tombes, tu te vois tomber du ciel, tu as peur, tu es terrifié, tu te réveilles avant de toucher le sol". L'atterrissage, violent ("tu touches le sol, tu t'écrases brutalement"), aura lieu à l'adolescence, quand la famille, sans bienveillance, confirme ce qu'une voisine a révélé par mégarde : celle qu'il appelait "maman" est sa grand-mère, et sa mère est celle qu'il pensait être une de ses sœurs. Une place particulièrement dure à trouver, à comprendre, sur fond de transferts d'un internat à l'autre, et de la conscience de son métissage ("j'ai entendu : -Café au lait, -Noir -Black -Métis -Negro (une fois)"). D'autres secrets continueront d'être révélés, encore à l'âge adulte : son père, dont l'identité lui aura longtemps été cachée malgré ses demandes répétées, est l'oncle de sa mère, et reste connu pour avoir tué son psychiatre. Il a été arraché, à l'âge de 8 mois, à la marraine à qui il avait été confié, qui voulait le garder ("il y a en moi un malaise qui s'installe quand je suis dans une relation amoureuse autour des huit mois"). Il a une sœur, qu'il rencontrera très tard, avec la sensation apaisante de trouver une nouvelle famille ("Quelqu'un a vécu la même folie et traversé les mêmes manques. Vous parlez du passé et construisez le présent. Tu te retrouves "oncle" et tu as un beau-frère.").

Une écriture puissante est au service de ce récit marquant, et ce qui est annoncé dans le poème qui ouvre le livre ("je me décris vulnérable et fort") et gagne à être relu à la fin décrit bien l'ensemble.

dimanche 14 mai 2023

Beginning to heal, d'Ellen Bass et Laura Davis

 


 Ce livre, court et très accessible -mais seulement en anglais si je ne me trompe pas- (c'est d'ailleurs une version plus courte de The courage to heal, des mêmes autrices), est destiné aux personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l'enfance. Tout en étant clair sur le caractère douloureux et éprouvant du parcours de résilience, il en souligne la nécessité (et la beauté de la récompense quand ce parcours a été effectué) et donne des éléments à la fois concrets et rendant compte de la diversité des situations pour mieux traverser les différentes étapes. Les trois dernières pages sont des conseils pour les proches de victimes (en particulier croire la personne et insister sur le fait qu'elle n'a strictement rien à se reprocher -même si elle a gardé le silence des années, même si elle a pris du plaisir, même si elle a gardé un lien affectif avec l'agresseur·se, même si non mais vous êtes sérieux·se vous estimez que cette liste a une raison d'être?-, ne pas chercher d'excuses à l'agresseur·se ou minimiser ses actes, respecter la temporalité du processus post-traumatique, et avoir conscience de ses propres limites), mais les autrices ont aussi consacré un livre entier (Allies in healing) au sujet.

 Dans un livre par ailleurs technique et généraliste sur le traumatisme, Pascale Brillon précise que les traumatismes les plus violents sont ceux qui sont survenus dans l'enfance, et ceux générés par des violences sexuelles. Comme si cette cumulation des deux plus importants critères de gravité ne suffisait pas, les violences sexuelles dans l'enfance peuvent avoir des caractéristiques spécifiques, comme ne pas être en mesure de comprendre ce qui se passe (ce qui peut causer un oubli et faire réémerger le souvenir à l'âge adulte), impacter fortement la relation avec un·e ou des proches (qui font, ou qui laissent faire) qui sont par ailleurs important·e·s pour se construire ou, quand ce sont les parents, pour une question de survie et, on peut l'imaginer, une exposition plus forte à une répétition des violences. Les autrices identifient différentes étapes de guérison, qui seront douloureuses parce qu'elles contribuent aussi à réaliser pleinement la réalité de ce qui s'est passé, mais avec une récompense à la fin qui selon elles vaut largement le chemin parcouru ("à la fin, vous vous rendez compte que la guérison vous a apporté plus qu'une simple diminution de la souffrance. Vous commencez à voir le processus de guérison comme le début d'une vie d'épanouissement").

 Un élément essentiel, commun à plusieurs étapes, est de pouvoir s'appuyer sur le soutien d'allié·e·s. Les récits autobiographiques de la fin le montrent, parler de ce qu'on a vécu c'est aussi s'exposer à des désillusions dans des moments où on est pourtant à vif... cependant, ça reste important de ne pas être seul·e, de pouvoir être entendu·e vraiment, de pouvoir partager cette réalité qui est souvent un secret lourdement et longuement porté... et donc partagé avec le·a seul·e agresseur·se (qui par ailleurs ne reconnaîtra pas forcément les faits, ou même minimisera sa propre responsabilité, ce qui n'a bien entendu aucun sens et constitue une violence supplémentaire). Les autrices partagent des critères pour trouver un·e interlocuteur·ice fiable : une personne qui nous respecte, avec laquelle on se sent en sécurité, avec qui on a déjà parlé de sujets personnels et qui se soucie de notre bien-être. Les groupes de parole spécialisés sont également fortement recommandés : "Quand votre thérapeute vous dit "Ce n'est pas de votre faute", c'est une chose. Mais quand vous avez huit personnes qui vous le disent, c'est bien plus puissant".

 La culpabilité est un sujet central. Si la ressentir est légitime dans le sens où elle fait souvent partie du parcours (n'allez pas culpabiliser de culpabiliser!), elle n'a objectivement, comme il faut savoir se le rappeler (ou se le faire rappeler par d'autres) aussi souvent que nécessaire, aucun début de raison d'être. Un enfant n'a aucun moyen de se défendre face à un·e adulte (ni même face à un enfant plus âgé) qui a de son côté la force physique, souvent l'emprise émotionnelle, et le temps d'avance qu'a la personne qui prend la décision d'être violente sur la personne qui va subir les violences (par ailleurs, il est par définition question de violences, donc même sans parler de rapport de force entre enfants et adultes il serait saugrenu de prêter une responsabilité à la victime plutôt qu'à l'agresseur·se). Et le fait pour l'agresseur·se d'avoir éventuellement subi une enfance traumatique n'excuse rien. Pour mieux en prendre conscience, les autrices proposent de rentrer en contact avec son enfant intérieur (une étape réparatrice importante par ailleurs : l'adulte que l'on est peut enfin prendre soin de l'enfant qui n'a pas reçu la bienveillance qu'il aurait du recevoir), ou de passer de temps avec des enfants pour réaliser de façon plus concrète la réalité de ce qu'est un enfant, donc son innocence et sa vulnérabilité physique et psychique (un témoignage rapporte une prise de conscience intense en s'identifiant à une petite fille de cinq ans déguisée en ange lors d'une distribution de bonbons à Halloween).

 L'une des conséquences du rapport de force qui change est l'émergence de la colère. Elle peut être effrayante, débordante, c'est pourtant important de l'accepter pleinement pour précisément mieux la maîtriser avec le temps, mesurer progressivement qu'être en colère ça ne veut pas dire être violent·e ("la colère est un sentiment, et les sentiments en eux-mêmes ne font de mal à personne") et la rendre plus saine. Les autrices la voient comme un outil pour s'extraire du désespoir. A l'inverse, le pardon est une étape... facultative ("le pardon est un sujet très personnel"). L'injonction au pardon, intérieure ou extérieure, peut par ailleurs retarder la guérison, et avec elle l'accessibilité du pardon véritable si c'est effectivement un objectif.

 Le livre porte la promesse d'un cheminement certes positif à l'arrivée, mais aussi sombre et difficile. Les autrices sont claires sur le fait que ce cheminement n'est par ailleurs pas linéaire, qu'il y aura des reculs, des rechutes, probablement des moments de désespoir. La reconnaissance de cette réalité porte toutefois l'indication que ces moments font partie du parcours et ne doivent pas décourager lorsqu'on les traverse, en plus de donner, de façon synthétique, de nombreux conseils pour faire face aux divers questionnements et difficultés, et probablement se sentir moins seul·e, à la fois par la description de ce que le·a lecteur·ice peut ressentir et les témoignages qui accompagnent les propositions pratiques.

samedi 27 août 2022

L'énigme des tueurs en série, de Daniel Zagury


 

 S'il a lui-même vécu de plein fouet cette fascination, cette subjugation, pour le monstre absolu qu'est dans l'imaginaire collectif le serial killer (s'écriant "je viens de voir le diable!" à quelques proches qu'il a appelés pour récupérer de son entretien avec Julien, qui lui a raconté entre autres comment il avait bu quelques verres avec des amis avec la tête de sa deuxième victime dans un sac à dos), Daniel Zagury insiste sur le fait qu'il écrit ce livre pour assurer le rôle nécessairement frustrant d'expert (en tant que psychiatre, il a rempli ce rôle pour de nombreux procès donc certains très médiatiques), apportant des réponses qui pour être sérieuses se doivent d'être humbles et partielles. S'il déconstruit le mythe que le tueur en série est par essence un avatar d'Hannibal Lecter ("allez donc dire à d'éminents enquêteurs qu'ils ont passé des années à pourchasser un imbécile"), s'il va obstinément chercher l'humain derrière le monstre sans être lui-même, loin de là, invulnérable à l'horreur de la rencontre (le·a lecteur·ice se verra épargner les détails les plus sordides, que lui s'est parfois vu raconter par leur auteur même), ce n'est pas pour excuser ou relativiser mais pour fournir de meilleurs outils face à cette forme de criminalité ("transformer un assassin en machine programmée pour tuer, c'est très exactement rejoindre et renforcer le fantasme de toute puissance du criminel"). Il appréhende d'ailleurs qu'une ultra-médiatisation, un phénomène de fan-clubs sur le modèle de ce qui existe aux Etats-Unis, fasse augmenter le nombre de tueur·se·s en série en France.

 Si la couverture est, je pense qu'on peut le dire, racoleuse, et que l'auteur a sollicité l'assistance de la journaliste Florence Assouline pour rendre son propos accessible, le contenu reste parfois complexe et, même avec une licence de psychologie dans mes bagages, j'ai parfois franchement froncé les sourcils lors de la lecture. Zagury annonce dans l'intro qu'il tient à prendre des distances avec la mythologie caricaturale répandue auprès du grand public, mais il a, tôt dans sa carrière, pris d'autres distances avec les conceptions de collègues expert·e·s qu'il jugeait tout aussi simplistes et néfastes (Julien, évoqué plus haut, a tué un gardien de prison, l'auteur pense que ça aurait pu être évité si on l'avait mieux écouté et si des soins psychiatriques et une surveillance adaptée avaient accompagné l'incarcération). Il s'appuie en particulier sur les travaux des psychanalystes Paul-Claude Racamier et René Roussillon. Pour lui, trois caractéristiques, à des degrés divers, sont communes aux tueurs en série : un pôle psychopathique ("leur capital compassionnel est comme calciné", "ils sont vulnérables aux décompensations psychiatriques", "ils vivent au jour le jour dans le défi"), un pôle psychotique (si l'expert judiciaire qu'est Zagury rappelle régulièrement que le fait de prendre des précautions pour ne pas se faire prendre exclut la psychose à proprement parler, le délire reste proche dans la violence du passage à l'acte, et les justifications, la rigidité du psychisme en particulier dans des mouvements défensifs, évoquent l'état psychotique) (je rappelle en passant que psychose ne veut pas dire violence et que les personnes psychotiques en général sont bien plus exposées aux violences qu'autrices de violences) et un pôle pervers, relevant à la fois de la perversion narcissique ("éradiquer en soi le gouffre de la déréliction, cette détresse des premiers temps, en la transformant en jouissance de toute-puissance au détriment de l'autre") et de la perversion sexuelle (si le terme appelle à des contresens -"on ne saurait confondre celui qui ne peut être satisfait que si la dame met des chaussures à talon rouge et celui qui sodomise le cadavre de la femme qu'il vient de tuer"-, le concept a une signification bien spécifique : la dimension sexualisée des meurtres ne donne pas lieu à une excitation sexuelle à proprement parler -du moins, si ça arrive, ce n'est pas au centre, ni la motivation première- mais "la recherche d'une toute-puissance qui sauve de la menace d'anéantissement", une expression cathartique qui protège de l'effondrement psychique).

 Un autre élément fort est le clivage : comme le grand public, les tueurs eux-mêmes semblent avoir du mal à s'identifier au monstre qui passe à l'acte, sur le modèle de Jekyll et Hyde, livre très souvent cité par l'auteur. Qu'ils soient d'un abord sympathique comme Guy Georges ("après son arrestation, il a gardé de nombreux amis qui, même s'ils ont en horreur "le tueur de l'Est parisien", n'ont pas abandonné ce copain assez sympa par certains aspects") ou dans une manipulation malsaine comme Michel Fourniret ("Il glace de bout en bout, même quand il pleure. Tout est calculé, et ce qui ne l'était pas le devient"), ils prennent une distance presque hermétique avec leurs passages à l'acte, au point de se dire incapable de les expliquer (Guy Georges répète que s'il savait ce qui l'amenait à tuer, il ne l'aurait pas fait). Par ailleurs, contrairement à l'idée reçue, le serial killer ne voue pas un culte à ses victimes mais au contraire leur déshumanisation permet et donne un sens au meurtre ("c'est parce que la victime n'est "rien" à ses yeux que précisément il est "tout" "). Cette toute-puissance est d'ailleurs une autre expression du clivage : l'échec est extrêmement pénible, et dans le discours du concerné n'existe pas ("monsieur l'expert, j'ai décidé de me faire prendre, mais je ne vous dirai pas pourquoi"). Les explications ad hoc volent au secours des moments qui pourraient être embarrassants  : si telle victime s'est échappée, par exemple, c'est parce que le tueur, pris d'indulgence pour telle ou telle raison, a finalement décidé qu'il le voulait bien, peu importe si ce n'est pas vraiment cohérent avec les faits. Cet élément psychique rend aussi difficile la confrontation à la réalité de l'acte, en particulier lorsqu'elle n'est plus intime mais publique : loin de l'image du génie du mal mégalo, Guy Georges supportait mal la médiatisation de ses meurtres, et Pierre Chanal, dont la présomption d'innocence est régulièrement rappelée pour des raisons juridiques, s'est suicidé avant son procès. Le concept de clivage nourrit une hypothèse de l'auteur : il suspecte chez le serial killer un matricide impensé, interpellé en particulier par l'idéalisation de la mère, l'impossibilité de lui faire le moindre reproche, résistante même aux questionnements orientés du psychiatre. L'auteur est particulièrement marqué par Guy Georges, qui idéalise non sa mère biologique mais sa mère adoptive, mais répétant qu'il ne peut pas en vouloir à sa mère biologique de l'avoir abandonné (tout en ayant gardé son frère) car c'est "une étrangère". Sans sembler faire le lien, il dit aussi qu'il ne peut pas compatir avec ses victimes car ce sont "des étrangères".

 Si cette représentation du matricide peut ressembler à un cliché, l'ensemble du livre permet en revanche de prendre des distances avec le cliché du traumatisme fondateur. Si la personnalité psychopathique favorise les passages à l'acte violents en général (délinquance, violence physique, ...), les tueurs interrogés ont souvent aussi grandi dans un environnement traumatogène, exposés à des violences intrafamiliales, sexuelles, ou encore aux foyers de l'ASE. De même, le parcours de serial killer se construit : le premier meurtre est souvent d'opportunité, et ce n'est qu'ensuite qu'une habitude, des rituels se mettent en place. L'auteur estime par exemple que Michel Fourniret ne serait jamais devenu Michel Fourniret sans Monique Olivier, qui a fait gagner ses meurtres en sophistication et les a inscrits dans une mythologie personnelle. Par ailleurs, si le potentiel hollywoodien est indéniable, le meurtre comme répétition, partage au monde et sublimation d'un traumatisme originel est particulièrement peu plausible selon Zagury, dans la mesure où selon ses observations, si traumatisme originel il y avait, il serait occulté par le phénomène de clivage ("un traumatisme allégué en cache un autre"). 

 Parfois complexe mais rendu accessible par des exemples tirés de l'expérience de l'auteur, le livre conforte certaines représentations mais permet de prendre des distances avec d'autres, et permet de mettre des éléments de sens derrière des actes, qu'on le veuille ou non, bien humains mais entourés d'une aura de monstruosité qu'il est difficile de relativiser.

dimanche 5 juin 2022

Ce n'était pas de l'amour, de Betty Mannechez

 

 Il sera énormément questions d'apparences dans ce livre, de public et de caché, de manipulations voilées ou explicites (marchandage et chantage). Il s'ouvre d'ailleurs sur la comparaison des photos de famille ("la mise en scène de la famille française en vacances est parfaite") et la réalité ("un quart d'heure plus tard, les garçons étaient expédiés à l'autre bout du camping, tous seuls. Ma mère et Ninie allaient faire les boutiques, et moi, j'étais abusée par mon père dans la caravane"), ce qui était montré ("on nous enviait, nous les enfants") et caché ("une fois les portes de la maison fermées, notre vie était un enfer que nul ne pouvait imaginer", "un examen attentif permet de voir que notre joie n'est pas sincère. Et pour cause : nous ne sommes réunis que pour les photos, sinon nous ne jouons pas ensemble, nous ne mangeons pas ensemble"), évoquant par contraste les photos qui n'existent pas ("Dans nos albums, on passe directement de la naissance aux Noëls. Pour la simple et bonne raison que nos parents ne se souciaient pas des autres moments, vu qu'il ne sont pas destinés à être montrés").

 Betty et ses frères et sœurs grandiront en effet (presque séparément -"nous étions plus isolés que des enfants uniques"-) dans ce qu'elle appelle un système, une secte, où Denis Mannechez, un homme à l'éblouissante réussite sociale (il a grandi dans une famille pauvre et maltraitante, il possède une belle maison et même un avion), règne, de l'enfance de Betty au meurtre de sa fille aînée Virginie, par une extrême violence psychologique et physique, une surveillance et une menace constantes ("l'emprise de notre père menaçait même nos pensées. Nous n'avions pas le droit de divaguer, de rêver,", "dans toutes les activités qu'il faisait avec nous, il y avait une possibilité de mort : le ball-trap, la chasse, la moto, la vitesse, ..."), l'entretien de tensions et de conflits (Virginie, "la duchesse", recevra des cadeaux somptueux contrastant ostensiblement avec ceux de Betty, qui sera appelée "Alfred" -parce que pas assez féminine-, "la grosse", puis plus tard "la pute" par sa mère). Les violences et l'emprise augmenteront d'un cran lorsque Denis violera Betty et Virginie, selon un planning supervisé par leur mère, emprise qui se refermera plus définitivement encore lorsqu'il décidera d'avoir un enfant avec Virginie.

 A 18 ans et trois mois, Betty fugue, ce n'est pas la première fois, mais maintenant qu'elle a passé la barre des dix-huit ans, c'est pour de bon ("quand, comme nous, on a vécu dans un univers sectaire, l'extérieur a un goût incomparable, totalement grisant"). Elle peut être hébergée et porter plainte, mais alors qu'elle pense enfin libérer Virginie, concrétisant le pacte qu'elles avaient passé, ce sont des reproches qui lui tombent dessus : le bébé va lui être enlevé, par sa faute! Le secret, soigneusement gardé pendant des années par des mensonges, des manipulations, en dernier recours des déménagements, éclate au grand jour, et pourtant depuis sa prison Denis Mannechez continue de manipuler : des alliances sont stratégiquement construites pour que chacun·e présente la version qui lui est le plus favorable, stratégie qui repose principalement sur Virginie qui parviendra à convaincre Betty ("j'ai un cœur, c'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont toujours su me manipuler") de revenir sur sa version -elle a menti, les maltraitances, elles les a inventées parce qu'elle était jalouse-. Une version qui fonctionnera au premier procès ("je redeviens le pantin que j'étais, enfant. Je fais ce qu'on m'a dit de faire. Je n'ai rien oublié, mais je récite mon texte") : Denis est condamné à 8 ans sans mandat de dépôt ("nos parents sortent. L'enfant perd, l'adulte gagne"). C'est pour lui une victoire... après avoir créé une emprise sur sa famille, il a réussi à tromper, via le système judiciaire, la société, rien que ça! Ce sera une incitation à aller plus loin : les faits ont été minimisés au premier procès, ils seront assumés en appel. Denis et Virginie s'aiment, et certes c'est un peu étrange, mais qui est la société pour juger, et par dessus le marché pour faire du mal à leur enfant? Certes Denis Mannechez n'aurait pas du faire ce qu'il a fait, mais qui était-il pour résister à tant d'amour de trois femmes, lui qui culpabilisait de ne pas être assez présent? Un mensonge est élaboré pour faire croire que les viols ont commencé après 15 ans, sans que personne ne s'interroge sur les nombreux avortements subis par Betty bien avant. La peine est encore plus légère qu'en première instance.

 Si ce livre rétablit la vérité, il s'interroge aussi sur ce qui a permis de la dissimuler. Et si à l'école, certain·e·s professionnel·le·s s'étaient plus interrogé·e·s ("sur chaque photo de classe, il y a donc entre un et trois enfants qui sont victimes d'inceste. Et ce ne sont pas fatalement les moins souriants", "si on m'avait posé plus de questions, peut-être que j'aurais parlé? Pour cela, il aurait fallu que les enseignants passent au-delà de ma carapace")? Et si les soignant·e·s qui ont encadré les IVG de Betty s'étaient un peu plus demandé·e·s qui était le père? Et pendant les procès, pourquoi le sujet de l'emprise et de l'aliénation n'a pas été mieux pris en compte ("Il aurait fallu qu'on m'encadre, qu'on me dise que j'avais bien agi. La justice a besoin de ma parole pour aller jusqu'au procès, mais elle ne va pas m'extraire du problème ni me protéger, comme un repenti de la mafia")? Pourquoi les faits démontrés lors de l'enquête, le tempérament de Denis Mannechez décrit par les experts, loin de l'image de celui qui comparaît "avec sa tête compassée d'homme faible et candide", n'ont pas soulevé plus d'interrogations ("dans ces deux procès, il n'y a pas eu d'adulte pour parler au nom des enfants")? Et, plus tard, encore plus tragiquement, quand Virginie a enfin parlé, pourquoi n'a-t-elle pas été mieux protégée d'un homme dangereux et armé qui la poursuivait de façon obsessionnelle? Denis l'a en effet tuée à l'arme à feu, avec son employeur qui l'aidait à se cacher, avant de retourner l'arme contre lui. Il a étonnement survécu, et a avoué et admis ses torts, extrêmement affaibli et incapable de parler (il s'exprimait en tapant un texte sur une tablette), lors d'un troisième procès dans lequel il a cette fois-ci été condamné à perpétuité. Il est mort juste après. 

 Ce livre est celui du rétablissement de la parole confisquée, de la colère, mais aussi de la reconstruction et de la combativité ("N'oubliez jamais que rien n'est de votre faute, que vous pouvez vivre normalement en brisant le silence, que derrière l'uniforme on peut trouver de l'humanité... Je crois encore aux valeurs de la famille, de l'honnêteté, de l'amitié et du respect"). L'enjeu est, explicitement, à la fois personnel et collectif.

samedi 1 mai 2021

Counselling a survivor of child sexual abuse, de Richard Bryant-Jefferies

 


  Même si l'auteur précise à plusieurs reprises (tout en étant extrêmement réservé envers les TCC) que selon lui, plus que la méthode utilisée, c'est la qualité de la relation thérapeutique qui compte, ce livre sera consacré à l'accompagnement des victimes de violences sexuelles dans l'enfance avec la très spécifique Approche Centrée sur la Personne (la méthodologie, les concepts, seront régulièrement évoqués). Dans les débuts de sa vie professionnelle, Richard Bryant-Jefferies était spécialisé dans l'accompagnement de personnes alcooliques, ce qui n'est peut-être pas pour rien dans l'écriture de ce livre là puisqu'il mentionne dans l'intro une étude établissant que les violences sexuelles dans l'enfance sont l'un des plus grands prédicteurs de l'alcoolisme. La diminution de la consommation d'alcool (comme le processus thérapeutique en lui-même) peuvent par ailleurs faire émerger des vécus enfouis.

 La forme que prend l'ouvrage est très originale, et pourtant semble vite évidente au fur et à mesure que ses potentialités didactiques se dévoilent. Le·a lecteur·ice suit la thérapie, imaginaire (mais l'auteur précise que ses propres personnages l'ont plusieurs fois surpris, et que l'écriture a été intense émotionnellement), de Jennifer par Laura, ainsi que les séances de supervision avec Malcolm (et Malcolm évoque parfois des moments qu'il devra reprendre en supervision, mais le détail n'est pas poussé jusqu'à raconter ces séances là!). Le procédé permet d'explorer quand c'est pertinent l'intérieur de l'esprit des protagonistes, ce qui, la science est tellement limitée, est compliqué à faire à partir d'une retranscription, et le fait de s'appuyer sur une seule thérapie s'avère vite bien plus riche qu'on ne pourrait s'y attendre, tant de nombreuses questions centrales sont évoquées : que faire de l'émergence de souvenirs en thérapie? comment agir quand le·a client.e semble dissocié·e ou même s'évanouit en séance? quand et comment exprimer sa présence dans les moments les plus difficiles? jusqu'où rester dans l'approche non-directive?

 Jennifer est plutôt épanouie dans sa vie professionnelle mais boit et consomme de la cocaïne. Elle a réussi à diminuer l'alcool et arrêter la cocaïne, est en couple suite à une belle rencontre alors que ce n'était pas dans ses projets, et sa thérapie se passe bien, au point qu'elle a pu créer un lien presque amical avec sa thérapeute, Laura. Mais, au détour d'une séance qui s'annonce légère (il est question de ses vacances de la semaine prochaine, d'ailleurs Laura connaît le coin et inhibe la tentation de basculer dans une conversation classique en lui demandant plus de précisions sur le lieu), Jennifer s'interrompt, se sent mal ("je ne sentais rien. C'est comme si mon corps était assis là et que je n'étais pas dedans", "Ooh, c'est bizarre"), mais est incapable de comprendre, encore plus d'expliquer, ce qui vient de se passer et n'est d'ailleurs pas tout à fait fini. Quelques instants plus tard, elle a trop chaud, semble perdre conscience mais rouvre vite les yeux. Epuisée, elle préfère rentrer chez elle... c'était peut-être tout simplement une grosse journée, et la fatigue l'aura rattrapée d'un coup. Laura a la sensation persistante que quelque chose est survenu, mais n'insiste pas ("si c'est important, je suis sûre que ça va revenir plus tard"). Et en effet, ce malaise (épisode dissociatif) est le début de quelque chose de colossal, qui surprendra à plusieurs reprises Laura et Jennifer. Cauchemars d'abord, flashbacks de plus en plus explicites (Jennifer à 10 ans, puis Jennifer à 4 ans, prendront la parole en séance), Jennifer réalise progressivement qu'elle a été violée par son père, l'amenant dans une extrême douleur à augmenter sa consommation d'alcool et dépasser la dose de tranquillisants prescrits par son médecin. L'auteur insiste énormément sur l'importance de respecter le rythme du ou de la client·e, d'une part pour ne pas induire de faux souvenirs ("parfois la spéculation peut nous faire partir loin, et nous éloigner de la réalité de ce qui est vécu par le·a client·e et par nous-même dans la relation thérapeutique") et d'autre part parce que la partie du psychisme qui ne veut pas voir est importante à écouter aussi ("c'est comme apprendre qu'il y a quelque chose d'effrayant derrière une porte - une partie de moi veut savoir ce que c'est, et l'autre veut que la porte soit fermée, pas juste fermée, condamnée pour que ce qui est dedans ne puisse pas sortir", "quelque chose de dérangeant ou de trop menaçant peut provoquer un retrait, et potentiellement la perte d'une opportunité thérapeutique"). La difficulté d'appliquer ces conseils est particulièrement saillante quand Jennifer doute, après les dénégations fermes de son père lors d'une première confrontation : Laura accompagne avec empathie le doute et la souffrance, mais ne se prononce pas sur la réalité des souvenirs malgré l'enjeu et tous ces éléments dont elle dispose. "Le doute fait partie du processus d'acceptation", comme le disent Ellen Bass et Laura Davis citées par l'auteur, et le rôle de la thérapeute est alors d'aider la cliente à trouver sa propre conviction intérieure. Ce ne sera pas linéaire, ça passera par des souffrances terribles, mais Jennifer, sans être parfaitement rétablie (même les excuses de son père, difficilement obtenues, ne porteront que sur une partie des faits), finira par aller mieux. 

 Le livre est à la fois fort émotionnellement et exigeant techniquement, mettant en valeur les subtilités de l'accompagnement aux moments les plus sensibles et, bien sûr, l'importance de la supervision. Le sujet est pour le moins spécialisé (un accompagnement précis pour une pathologie précise), mais tout.e thérapeute ACP ou tout·e thérapeute spécialisé·e dans les violences sexuelles peut à mon avis en bénéficier.

mardi 6 avril 2021

Pandorini, de Florence Porcel


 Ses vies sociale et professionnelle en suspens jusqu'à ses 19 ans à cause de graves problèmes de santé, la narratrice compte bien prendre sa revanche, entrer dans la vie par la grande porte. L'opportunité arrive bientôt : figurante sur un tournage avec le légendaire et charismatique Pandorini, acteur dont ceux et celles qui l'ont vu en vrai évoquent le magnétisme, fondateur et soutien très actif des Colettines, centres d'accueils pour victimes de violences conjugales, elle dépose une vidéo de démo dans sa loge, avec ses coordonnées. Après une attente interminable, c'est... l'acteur lui-même qui la rappelle! Il laisse un message vocal, tente de la joindre deux soirs à la même heure. Le troisième soir, la narratrice s'assure d'être disponible pour décrocher et... il lui propose un rendez-vous! Elle va rencontrer, elle, le légendaire Pandorini! Le rejoindre sur un tournage, puis être à son bureau. Pourtant, alors qu'elle avait tant envie de partager son incroyable aventure avec ses amies après le message vocal qu'elle a écouté et fait écouter tellement de fois, elle n'aura plus du tout envie d'échanger, au point d'être virulente, après le premier appel. Ce moment où l'échange a pris très subitement une connotation étrange ("-Est-ce que vous êtes heureuse? -Euh... oui... Oui, mon école me plaît beaucoup... -Et dans votre vie amoureuse? -Euh... oui, là euh je sais pas..." suivi de questions de plus en plus intrusives, obscènes "Vous n'avez jamais embrassé un garçon alors?" "Vous n'avez jamais fait l'amour?" "Vous vous caressez?" "Vous vous caressez comment?"), elle n'a vraiment pas envie de l'évoquer. Et il lui faudra un moment pour parler de ce qui s'est passé pendant le rendez-vous en question ("il a été trop cool parce qu'il a mis la capote sans faire d'histoire, hein Soline c'est pas si fréquent, il a été doux j'ai rien senti - enfin je veux dire j'ai pas eu mal - enfin si un peu à la fin mais c'est normal, il a pas insisté quand j'ai refusé de faire ce qu'il m'a proposé oh la la c'était tellement adorable de sa part"), avant de rentrer dans une fureur terrible parce que son enthousiasme n'est pas partagé.

 Structuré narrativement par les réactions médiatiques aux dénonciations des violences sexuelles commises par Pandorini (multiplicité croissante des témoignages d'un côté, défense plus ou moins agressive de la personne de l'autre), cette histoire peut en rappeler d'autres, en particulier après le mouvement #MeToo, après les réactions provoquées par l'obtention d'un César par Polanski. Et pour cause : ce récit est de très forte inspiration autobiographique. Florence Porcel a d'ailleurs, depuis la parution, porté plainte contre Patrick Poivre d'Arvor. Mais, si c'est bien la multiplicité des regards qui est au cœur du récit, c'est avant tout à travers l'évolution du regard de la narratrice, qui progressivement cessera de voir ce 22 mars comme "le plus beau jour de (s)a vie" suivi d'une histoire d'amour, et accédera finalement, quatorze ans plus tard, à une perception lucide ("de quel DROIT, Jean-Yves, DE QUEL PUTAIN DE DROIT?", "Cette situation n'est pas normale : IL T'A FAIT DU MAL") mais apaisée ("la déflagration avait fusionné les deux moi").

 Si ce temps était aussi long, aussi douloureux (vaginisme, tentative de suicide, médication nécessaire, ...), c'était toutefois nécessaire, car il s'agissait bien d'un viol, d'un traumatisme, avec le temps que ça implique pour s'en remettre alors que tant de vulnérabilités, parfaitement identifiées par l'agresseur, étaient présentes ("mon cerveau, sachant que la vérité m'aurait été insupportable, m'en a protégé comme il a pu"). Le rappel, simplement, des faits, est une première étape : le double-jeu de Pandorini, jouant la complicité voire la timidité avant de donner des ordres avec froideur, la confusion des genres dans un rendez-vous qui était supposé être professionnel (si elle a bien fait carrière, la narratrice n'a bénéficié d'aucun coup de pouce de l'acteur et producteur si influent), le fait qu'elle ait eu mal pendant le rapport et l'ait exprimé très clairement, sans aucune prise en compte en face, ... Et même dans la poursuite de la relation : il continue d'abord à être en contact avec la narratrice, par appels et SMS, puis disparaît du jour au lendemain, réapparaît avec un comportement ambigu... rien pour définir sainement la relation, la clarifier, l'aider à l'oublier ou à comprendre ce qu'elle représente effectivement pour lui. Et pourtant, même si l'attirance physique n'était pas vraiment là (la narratrice préfère Di Caprio), c'était le légendaire Pandorini : si son objectif était vraiment de coucher avec cette actrice de 19 ans à l'entrée de sa carrière, il avait bien des façons plus saines, et tout aussi fiables, d'arriver à ses fins.

 Un choix fort du récit est de se concentrer, plus que sur la destruction du criminel, de celui qui a provoqué tous ces traumatismes, semble-t-il à de nombreuses personnes (le récit commence d'ailleurs à la mort de Pandorini, alors que Patrick Poivre d'Arvor est bien vivant), sur le récit personnel de reconstruction. Accepter que ça prend du temps, accepter qu'il y ait de l'ambivalence ("je t'aimais"), montrer qu'il y a une fin possible à ces souffrances, sans rendre, en rien, les faits plus acceptables. Florence Porcel a déjà montré qu'elle savait exprimer sa colère de façon exceptionnelle, ce récit en est une preuve, considérable, supplémentaire, avec des enjeux à la fois individuels (la souffrance a une fin, les vécus paradoxaux sont pleinement légitimes et font même partie intégrante des mécanismes de ce type de violences, d'autres sont passé·e·s par là) et collectifs (les associations, les médias, ont leur rôle à jouer et le pouvoir de faire bouger les choses).

jeudi 12 mars 2020

Le harcèlement sexuel, de Muriel Salmona




 Pour la collection Que Sais-Je?, la psychiatre Muriel Salmona, déjà autrice d’un travail important sur la vulgarisation des conséquences des violences sexuelles, présente de façon synthétique cette violence qui, selon la loi française, consiste en "le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante, ou comme le fait, même si c’est unique, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle pour lui ou un tiers".

 Mais, si l’article de loi est clair, pourquoi consacrer un Que Sais-Je? au sujet (et, accessoirement, pourquoi parler du livre sur un blog de psycho)? L’enjeu dépasse hélas de loin la sphère juridique… probablement un peu voire beaucoup trop, d’ailleurs, puisque, par exemple, "sur les 1004 plaintes pour harcèlement sexuel en 2016, plus de 80 % ont été classées sans suite". Le harcèlement sexuel est en effet par de nombreux aspects ancré culturellement, à travers des injonctions sociales, des stéréotypes, favorisant l'impunité, qui concernent les auteur·ice·s et les éventuel·le·s spectateur·ice·s, mais aussi les victimes ("près de 30 % des victimes n’en parlent à personne"). Sous couvert d’humour, de tempérament maladroit de l’auteur·ice, d’approche un peu directe de la séduction, le harcèlement sexuel est une violence qui dit rarement son nom, au point que la victime risque d’être mise en cause si elle proteste trop, avec parfois une absurde accusation de conservatisme. C’est pourtant le harcèlement sexuel qui est au service de la préservation d’un système de domination, les minorités (de genre, de couleur de peau, de religion, d’orientation sexuelle) étant les plus visées : l’accès à l’espace public (dans le cas du harcèlement de rue, recensé par exemple sur le site Paye ta Schneck), aux études, à l’espace professionnel… et même à Internet ("les femmes sont 27 fois plus harcelées sur Internet que les hommes"), est rendu plus inégalitaire, les femmes sont visées dès l’adolescence. Résultat de nombreux combats militants, l’outil législatif est là, y compris dans l’entreprise où "les employeurs ont une obligation de sécurité de résultat" et où l’auteur·ice de harcèlement peut être sanctioné·e sans décision de justice, mais les mentalités, y compris celles du personnel policier et judiciaire, n’ont pas encore suffisamment changé pour protéger les victimes de façon satisfaisante.

 Les victimes voient donc leur quotidien rendu plus difficile, leurs opportunités rendues bien plus coûteuses (ce qui devrait être la norme devient un combat), mais voient aussi leur santé risquer de se dégrader. Faire rédiger un livre sur ce thème par une psychiatre est pleinement pertinent, d’ailleurs "les victimes savent bien que les soins sont essentiels puisqu’elles citent comme premier recours le médecin traitant et le médecin psychiatre, avant le recours aux forces de l’ordre"… seulement, le milieu médical est particulièrement exposé aux injonctions sociales évoquées plus haut. Selon l’AVFT, "le monde médical est, avec le milieu de l’hôtellerie et de la restauration, le milieu professionnel où les victimes de violences sexistes et sexuelles sont le plus nombreuses, que ce soit chez les soignantes ou les patientes". Et, même chez les professionnel·le·s, les conséquences sur le psychisme sont mal connues, les comportements même qui sont provoqués par les séquelles des violences peuvent nuire à la crédibilité des victimes : la sidération empêche d’agir de la façon la plus adéquate possible, l’émoussement émotionnel donne une impression d’indifférence qui contraste avec la gravité des faits évoqués, les conséquences du traumatismes poussent à des conduites à risque, … Ces manifestations sont connues de façon particulièrement fine par l’autrice, qui les vulgarise autant que possible depuis des années, et les explications sur le sujet sont synthétiques et claires et pourtant… j’ai été en difficulté avec cette partie du livre. En effet, les conséquences des violences sexuelles en général sont évoquées, mais sans préciser les spécificités du harcèlement sexuel. La démarche reste pertinente : le harcèlement sexuel est une forme de violence sexuelle, et surtout "il est rare qu’une femme ayant subi un type de violence sexuelle n’en ait pas subi d’autre", mais il a aussi des aspects spécifiques (absence de contact physique impliqué, plus grande répétition potentielle en particulier dans le cas du cyberharcèlement, …) qui ne seront pas commentés. Est-ce que le risque de développer une mémoire traumatique est le même qu’en cas, par exemple, de viol? Est-ce qu’il y a des facteurs de risque à surveiller particulièrement? Le·a lecteur·ice ne le saura pas.

 Le constat du livre pourrait être particulièrement sombre : si la législation bouge, la pratique policière et judiciaire semble à la traîne, alors qu’avec le développement des réseaux sociaux, l’anonymat et la facilité du geste décuplent les comportement de harcèlement (rien qu’en traînant sur Twitter entre deux paragraphes de ce résumé, j’ai pu lire une personne qui relayait les menaces de viol et de torture qu’elle avait reçues sur CuriousCat). Et pourtant, si l'état des lieux n’est pas euphémisé, le livre dégage une énergie positive : l’autrice relaye aussi les combats associatifs, par exemple celui de Féministes contre le cyberharcèlement, ou les victoires culturelles comme le mouvement #MeToo. Selon elle, la clef pour lutter est l’information, la plus massive possible, en particulier en milieu scolaire : ce livre contribue précisément à mieux et plus informer. Il tient aussi les promesses d’un ouvrage synthétique : les données sont sourcées, les chiffres sont nombreux, et les différentes rubriques (législative, médicale, statistique, conduites recommandées pour les victimes, …) faciles à repérer.

vendredi 6 mars 2020

Traiter la dissociation d’origine traumatique, de Kathy Steele, Suzette Boone et Onno Van der Hart





 Après Le soi hanté qui détaille en quoi consiste la dissociation d’origine traumatique, et Gérer la dissociation d’origine traumatique, manuel détaillant, pas à pas, les différentes étapes d’une thérapie, les auteur·ice·s proposent dans ce livre le détail des principes thérapeutiques et surtout des difficultés spécifiques rencontrées dans ce type de thérapie.

 Si les fondamentaux du Soi hanté sont toujours d’actualité (en particulier le traitement en trois phases, qui consiste à fournir les ressources de santé et de sécurité externe et interne pour avancer jusqu’à la phase 2, puis à intégrer les souvenirs traumatiques -le·a patient·e est capable de se les remémorer, de savoir que ça lui est arrivé à lui ou elle, et que ces souvenirs appartiennent au passé- et enfin à intégrer ensemble les différentes parties de la personnalités), la théorie a un peu évolué : par exemple, il n’est plus question de Personnalité Apparemment Normale et de Personnalité Emotionnelle mais de part de la personnalité fonctionnant au quotidien et des autres. Le fait de rentrer dans le détail de la thérapie, des difficultés spécifiques, permet de mieux se représenter les effets de la dissociation d’origine traumatique. L’un des enjeux est par exemple de permettre au ou à la patient·e de considérer que ses différentes parts ne sont pas effectivement des personnes distinctes mais des parties de lui ou  d'elle-même (le·a thérapeute ne doit par ailleurs surtout pas tomber dans ce piège, ce qui est moins simple qu’il n’y paraît sans formation spécifique, en particulier quand une personnalité ne se souvient plus des actions et paroles d’une autre, ou quand elles sont en conflit). L’importance de cet élément est particulièrement claire quand certaines personnalités sont encore des enfants (qui potentiellement continuent de vivre le traumatisme)… ou quand l’une des personnalités incarne l’agresseur·se, reprenant ses propos culpabilisants, ses menaces interdisant de parler. Le cadre de la thérapie, à construire de façon sécurisante mais à respecter strictement ensuite, doit être le même pour toutes les personnalités. Une autre façon de mieux ancrer les patient·e·s dans la réalité est de relever, tout en gardant une attitude empathique et compréhensive, les contradictions (par exemple, faire remarquer que la personne incarnée est maintenant âgée, voire décédée, ou habite loin, et demander avec douceur comment ça peut s’expliquer). Un autre élément particulièrement important est la gestion de la violence, contre le·a thérapeute ou la structure, ou du ou de la patient·e envers lui ou elle-même. Les règles doivent être explicites, et, s’il est essentiel de toujours rester empathique, les transgressions doivent être suivies des conséquences indiquées (pause dans la session, voire une pause d’une ou plusieurs séances, allant jusqu’à l’arrêt de la thérapie sous cette forme quand c’est nécessaire), tout en expliquant pourquoi le cadre n’est pas négociable. Concernant l’auto-mutilation, il est rappelé que le·a thérapeute ne peut absolument pas protéger le·a patiente de lui ou d'elle-même vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si travailler ensemble pour éviter que le·a patient·e ne se fasse du mal fait partie de la thérapie, le·a thérapeute doit rappeler au ou à la patiente que se préserver est de son entière responsabilité. Autre élément : le risque de contre-transfert est démultiplié par le risque de préférer certaines personnalités, et d’en rejeter d’autres. Pour cette raison (même s’il y en a d’autres!), la supervision et la thérapie sont indispensables pour le·a thérapeute.

Mais ce qui fait la grande richesse du livre est que la plupart des recommandations, pour ce travail intense… sont en fait valables pour n’importe quelle thérapie (et, inversement, les fondamentaux qui sont valables pour n’importe quelle thérapie s’appliquent pour les patient·e·s dissocié·e·s). Il est important que le cadre ait un sens, qu’il puisse être renégocié quand ça ne fonctionne pas. Pour sa propre sécurité mais aussi pour la sécurité des patient·e·s, le·a thérapeute doit impérativement connaître et respecter ses propres limites. Les développements sur l’attachement dans la relation thérapeutique (pour ces patient·e·s, l’agresseur·se est souvent une figure d’attachement primaire… l’entrée en relation, indispensable pour le soin, peut donc aussi réactiver le traumatisme!) sont particulièrement riches tout en étant ancrés sur leur aspect pratique. De précieuses indications sont aussi données, par exemple, pour sécuriser le·a patient·e à la fin de la séance, ou pour mettre fin à la thérapie (parfois après plusieurs années). Pour ces raisons, plus encore que Le soi hanté, je recommande très fortement ce livre à tout·e thérapeute et apprenti-thérapeute (d’autant que le chapitrage est clair et les concepts centraux sont mis en valeur, ce qui permet de retrouver un point spécifique lorsqu’on est face à un questionnement particulier).

C’est écrit sur la couverture, mais l’approche est intégrative et toute spécialité peut être un atout pour un éventuel travail en équipe (qui doit toutefois être sous la responsabilité de thérapeutes expert·e·s). Sans surprise les TCC à travers différentes spécialités et l’EMDR sont souvent évoqués, mais l’hypnose, par exemple, est aussi un outil très aidant dans certaines circonstances.