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jeudi 30 janvier 2025

Congruence, dirigé par Gill Wyatt

 


 Premier d'une série de quatre livres sur les fondamentaux de l'Approche Centrée sur la Personne, les auteur·ice·s ouvrent peut-être sur le sujet le plus complexe! Vu de loin, ça va à peu près. On peut évoquer la congruence entre étudiant·e·s, entre thérapeutes ACP en sachant à peu près de quoi on parle. Mais quand on regarde à la loupe, et il y a de quoi observer des choses même au microscope, de plus en plus de questions se posent ("la congruence est probablement la plus complexe des trois attitudes du ou de la thérapeute selon Rogers, et pourtant c'est la moins expliquée"). Et pour autant, le sujet est central, c'est l'une des trois attitudes qui constituent le·a thérapeute ACP pendant la séance.

 Je me souviens d'un échange avec un formateur qui regrettait le manque d'échanges avec les étudiant·e·s sur la théorie. Il était par exemple surpris d'avoir entendu que la congruence, c'est "faire ce qu'on veut". Je m'étais dit que d'une certaine façon, c'était pourtant une bonne définition. Pas dans le sens où c'était a priori entendu, d'une spontanéité qui ignore tout forme d'inhibition (pour le coup ce n'est vraiment pas ça), mais dans le sens de faire ce qu'on veut réellement, profondément, après avoir résolu toutes les contradictions. A ce moment là, pour moi, la meilleure définition, c'était un accord entre ce qu'on pense, ce qu'on exprime et ce qu'on fait. Plus tard, j'ai réalisé que simplement harmoniser ce qu'on pense, se libérer des conflits intérieurs, confronter et résoudre les conceptions qu'on peut avoir sur un même sujet, c'était déjà très ambitieux!

 Même en tant qu'étudiant, j'avais donc de quoi me rendre compte que le concept était plus difficile à saisir que ce que j'aurais pu imaginer au premier abord. Et, ça va de soi, le livre va pousser les réflexions beaucoup plus loin, que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique. La première apparition de ce terme qui deviendra central est située dans un article de Rogers sur les conditions nécessaires et suffisantes de l'efficacité thérapeutique en 1957 (soit 15 ans après Counseling and psychotherapy, dont la parution peut être considérée comme la naissance de l'ACP). L'un des auteurs documente en quoi l'idée était là bien avant, un autre montre comment une première définition ("la cohérence entre le moi conscient véritable, et le moi idéal") qu'on pourrait presque qualifier de freudienne (réduction de l'écart entre qui je suis vraiment et qui je voudrais être, qui j'imagine que je suis) a évolué vers une notion bien plus axée sur l'idée de processus, ce qui a bien plus de sens d'un point de vue rogérien (la congruence est un mouvement, plus qu'un état).

 Les développements théoriques sont riches, documentés et complexes, mais c'est bien entendu au service de la pratique. Et, de fait, bien ou mal comprendre ce qu'est la congruence en tant qu'attitude du ou de la thérapeute, ça fait une différence extrêmement concrète! L'une des autrices observe d'ailleurs que "le concept de congruence est la cause de nombreuses difficultés qui aboutissent à ce qui constitue à mon sens des comportements inadaptés de la part des thérapeutes". Le cœur du problème est décrit dans l'un des chapitres : dans le cadre thérapeutique, la congruence a nécessairement deux dimensions. La première, c'est celle qui est entre le·a thérapeute et le·a thérapeute ("qu'est-ce que je vis maintenant?" "est-ce que je suis dans une attitude d'écoute satisfaisante?" "est-ce que je vis un ou des conflits intérieurs?"). La seconde, et c'est là que c'est casse-gueule ça peut devenir extrêmement délicat, c'est ce que le·a thérapeute fait de sa congruence dans sa relation avec le·a client·e.

 La congruence est un outil thérapeutique puissant, permet des moments de rencontre uniques. Des analyses d'entretien de Carl Rogers ont montré qu'il laissait de plus en plus de place à la spontanéité, et il a d'ailleurs dit explicitement que pour lui il fallait écouter ces intuitions qui n'ont aucun sens rationnellement (en résumé, "pourquoi je veux dire telle chose, faire tel geste, alors que rien dans ce qui a été exprimé ne peut permettre de démontrer qu'il y a quelque chose de logique derrière"). Pour aller plus loin, la congruence permet aussi de partager quand quelque chose de difficilement identifiable bloque dans la thérapie. Des exemples sont données dans le livre, dont certains plutôt insolites. Et c'est là qu'une compréhension fine est nécessaire : proposer une analogie ou une image dont on n'arrive pas à saisir l'origine, a fortiori dire qu'on n'arrive pas à surpasser un ennui ou un agacement, il va sans dire que ça doit être fait de la bonne façon, au bon moment. La connaissance du concept doit être théorique mais aussi expérientielle, et c'est là que la notion de congruence comme processus, que le rappel plusieurs fois dans le livre que la congruence s'articule nécessairement à l'approche positive inconditionnelle et à l'empathie (les deux autres attitudes), prennent tout leur sens.

 Cette dimension relationnelle est particulièrement centrale aux yeux des auteur·ice·s, au point d'être celle qui ouvre l'Approche Centrée sur la Personne pas seulement sur le lien entre thérapeute et client·e, mais au monde en général : "Ce n'est pas une coïncidence si Carl Rogers s'est rendu compte que plus il se confrontait à la congruence et lui donnait de l'importance, plus il s'intéressant aux groupes, aux grands groupes et à la communication entre les groupes, aux sujets interculturels, aux questions sociales et politiques, comme dans le cas de ses implications dans des processus de paix.". Un regard sur l'évolution du concept qui ramène de façon convaincante au Je-Tu de Buber (un "Je-Nous" est même proposé, l'absence de traduction française est regrettable mais au moins elle nous préserve des lacanien·ne·s), soit un retour aux fondamentaux avec une preuve par la pratique.

samedi 14 septembre 2024

The Tribes of the Person-Centred Nation, dirigé par Mick Cooper (3ème édition)

 

 Vous pourrez trouver un splendide résumé de la seconde édition de ce livre ici , aussi j'aurais pu céder à la flemme dont l'appel s'est par ailleurs fait pressant, mais j'ai réalisé que si le livre avait, évidemment, changé entre deux éditions, j'avais moi aussi changé depuis la lecture du livre précédent, donc je me lance quand même dans une nouvelle présentation, qui sera probablement complémentaire avec la première.

 S'il est question de tribus de la nation ACP, il ne sera question que des tribus qui concernent la thérapie, ce qui n'est absolument pas explicite dans le titre (on apprendra d'ailleurs dans l'introduction que certain·e·s parlent d'Approche Centrée sur le·a Client·e pour évoquer la sphère strictement thérapeutique de l'ACP). Le travail de Carl Rogers dépasse en effet largement le cadre du cabinet, puisqu'il s'est préoccupé avec ambition de l'application de ses principes à la pédagogie, et même à la société en général. Ceci explique peut-être l'absence, qui m'interroge beaucoup, de la CNV parmi les tribus présentées. L'absence d'un chapitre consacré aux groupes de rencontre, qui par ailleurs tenaient particulièrement à cœur à Rogers, m'intrigue infiniment plus.

 Il est question de tribus d'une même nation, mais la démarche m'évoque bien plus les branches d'un même arbre. Les tribus peuvent être des spécialisations fortes de l'ACP comme la play therapy, le focusing, la pré-thérapie, l'art-thérapie centré sur la personne ou encore l'ACP spécialisée dans l'accompagnement des personnes dépressives, qui existe surtout pour des raisons institutionnelles (être prise en charge dans le système de santé britannique) ce qui ne la rend pas moins intéressante, des pratiques distinctes mais très voisines comme l'Emotion-focused therapy ou l'entretien motivationnel, ou des orientations d'une pratique classique comme la sensibilité aux thématiques existentielles ou l'ACP intégrative.

 Le livre a pour ambition d'être accessible aux étudiant·e·s comme aux expert·e·s. Pour avoir lu la seconde édition à peu près en milieu de formation et celle-ci en l'ayant finie depuis un peu plus d'un an, je peux dire que cette histoire de tribus est beaucoup moins floue quand on sait au moins approximativement avant la lecture en quoi consiste chacune. En revanche, c'est toujours précieux d'avoir un support qui reprend les fondamentaux de façon exigeante et donne des propositions de lecture de qualité pour approfondir. Mais, j'insiste, j'ai du mal avec l'analogie du titre, dans ma tête ce sont des branches. Comme indiqué dans la conclusion, les fondamentaux sont présents partout (respect profond des ressources des client·e·s, importance de l'aspect relationnel et du travail sur les émotions, ...), et les approches présentées vont généralement soit amplifier un aspect, comme le focusing ou l'Emotion-focused therapy, se spécialiser, comme l'art-thérapie, ou s'adapter à un public particulier, comme la play therapy ou la pré-thérapie. Certes il peut y avoir des divergences sur le niveau de non-directivité et d'interventionnisme, et c'est rappelé, mais le terme de "tribu" suggère, pour moi, des divergences plus profondes sur le sens de la même approche, et non des déclinaisons de cette approche qui ont du sens et une légitimité et dont l'une n'empiétera pas sur le terrain de l'autre.

 Dans la conclusion, Mick Cooper se réjouit que les débats soient plus cordiaux entre les tribus (il dit que dans certaines conférences ça a été à la limite de la bagarre, comme quoi, l'approche positive inconditionnelle...) et souhaite que ce développement en tribus continue. Il donne l'exemple d'une pratique de l'ACP qui serait adaptée aux autistes ou aux personnes trans, ce qui m'intrigue particulièrement (en dehors d'un·e thérapeute dont les stéréotypes -au mieux- ou le conservatisme -au pire- ne vont pas dégouliner pendant la séance, en quoi les personnes trans auraient besoin d'une écoute différente de celle des personnes cis? quand aux autistes, ce terme recouvre de nombreuses réalités différentes), ou encore déplore que l'ACP soit encore trop ethnocentrée et pas assez intersectionnelle, une critique pour le moins légitime pour une approche créée par un homme blanc occidental (et relayée par un homme blanc occidental, ce que Cooper reconnaît). Je pense que sur ce point l'ACP prend la bonne direction, puisque les préoccupations interculturelles sont souvent présentes dans la revue scientifique Person-Centered and Experiential Psychotherapies (et c'est le moins qu'on puisse exiger d'une approche qui dès ses racines mettait l'accent sur la subjectivité, l'aspect arbitraire des normes sociales, la diversité des points de vue et leur horizontalité).

 Un hommage est rendu à Pete Sanders, directeur de l'ouvrage précédent et maintenant décédé, et qui a co-écrit deux chapitres.

samedi 6 juillet 2024

Client Issues in Counselling and Psychotherapy, dirigé par Janet Tolan et Paul Wilkins

 


  Le titre m'a un peu induit en erreur : je m'attendais à ce que le sujet soit les difficultés des client·e·s dans la relation thérapeutique, alors qu'il s'agit plutôt de porter un regard centré sur la personne sur des problématiques spécifiques (deuil, troubles du comportement alimentaire, addictions, ...). Je reste perplexe par rapport au titre (problématiques des client·e·s, ça me semble être un pléonasme... ou en tout cas si le livre portait sur les cas où le·a thérapeute est sujet·te à l'addiction, à l'automutilation, à la psychose ou à l'anxiété, en effet ce serait important de le préciser!), mais ce livre à plusieurs voix (on retrouve notamment Rose Cameron ou Richard Bryant-Jefferies qui ont déjà été présents sur ce blog), qui réunit les deux univers a priori opposés de la psychopathologie et de l'Approche Centrée sur la Personne, a de quoi apporter beaucoup à travers ses courts chapitres.

 Janet Tolan le rappelle dans la conclusion, le livre n'est certainement pas une invitation à voir le·a client·e à travers le prisme de sa problématique, fut-elle une de celles présentées dans le livre ("ce serait une erreur de se concentrer sur le problème présenté et de le soigner à l'exclusion de tout le reste"). Si c'est un rappel qui pourrait paraître indispensable dans la mesure où l'Approche Centrée sur la Personne consiste à donner les moyens à la personne accompagnée de s'accomplir pleinement, et certainement pas de soigner un symptôme ou une pathologie, le reste du livre le rend presque superflu. En effet, la grille de lecture de l'ACP est omniprésente, et les informations données, les situations concrètes évoquées, sont surtout une invitation à ne pas dévier des fondamentaux. Rester avec la personne là où elle en est, l'accompagner dans son univers, ça peut être déstabilisant lorsqu'elle est délirante, effrayant lorsqu'elle s'automutile, ou se met en danger comme dans les troubles du comportement alimentaire. Maintenir le non jugement, avoir confiance dans le processus, peut être particulièrement difficile quand la personne est dans un comportement d'addiction qui semble autodestructeur (Rose Cameron démontre que si elle est consciente que ce ressenti peut être fort, l'addiction est bel et bien cohérente avec la théorie rogérienne de l'actualisation).

 Ce regard théorique est à la fois original et précieux, mais les chapitres, courts (une quinzaine de page chacun, autant dire que le·a lecteur·ice n'est pas noyé·e sous les apports théoriques), sont fortement axés sur la pratique la plus terre à terre. L'idée n'est pas de préparer une thèse, mais de mieux accompagner. Rose Cameron explique par exemple que certains moments de ses séances ressemblent plus à une conversation qu'à un moment thérapeutique, car les client·e·s peuvent en avoir besoin pour apaiser un stress important (mais elle reste vigilante à se demander à chaque fois pourquoi elle le fait, à rester centrée sur l'autre et ne pas basculer l'attention sur elle, et à rester authentique), ou encore mentionne deux fois où elle a évoqué le problème d'alcoolisme de la personne accompagnée avant elle. Dans un cas, ça a été au service de la relation thérapeutique, dans l'autre, le client (elle avait interprété l'odeur d'alcool ce jour là comme un appel pour elle à s'emparer du sujet) l'a très mal vécu. Pour elle, la différence est qu'ils n'en étaient pas au même stade de développement rogérien (Rogers détaille 7 stades de développement dans Le développement de la personne, dans lesquels entre autre la personne se responsabilise plus, accepte mieux les évènements extérieurs, a une plus grande flexibilité mentale et une plus grande conscience de sa subjectivité, ...), respectivement au stade 4 et 1.

 La lecture est rapide mais le contenu est solide, l'expérience des auteur·ice·s transparaît clairement, et je pense que l'ouvrage est précieux à avoir sous la main pour des rappels quand on fait face à telle ou telle difficulté. Il est en revanche explicitement axé sur l'Approche Centrée sur la Personne, et les personnes utilisant d'autres approches en profiteront probablement moins.

mardi 2 avril 2024

La psychothérapie centrée sur la personne, de Bérénice Dartevelle


 Ce livre de la première présidente et cofondatrice de l'AFP-ACP est l'objet, à l'occasion des 25 ans de l'association, d'une réédition hommage. La richesse de l'Approche Centrée sur la Personne y est présentée avec un regard à la fois factuel et personnel, en insistant sur ses spécificités spirituelle et humaniste.

 Les fondamentaux du travail de Carl Rogers sont regroupés avec clarté dans ce petit espace d'environ 50 pages, ce qui permet à l'étudiant·e qui a l'ouvrage sous la main d'éviter de rechercher des concepts disséminés dans plusieurs livres par ailleurs relativement épais : les 7 étapes du développement personnel centré sur la personne, les trois attitudes du ou de la thérapeute (empathie, congruence, approche positive inconditionnelle), les six conditions nécessaires et suffisantes pour que la thérapie fonctionne... et surtout la puissance, la richesse, presque la magie, de ce qui se déroule dans l'espace thérapeutique, qui ne se limite pas aux techniques énumérées mais a aussi une dimension artistique ("c'est en suivant ce fil de vie -où s'entrelacent la pensée, l'émotion, la sensation, sans le parcelliser- que le client et le thérapeute peuvent commencer à voir surgir ces lignes de force, ces structures motivationnelles propres au client, où se mêlent les forces vitales et leurs freins et limitations", "Comment dire en un mot ce qu'est la psychothérapie centrée sur la personne? C'est pour moi le mot VIE").

 L'énergie portée par le texte est magnifiquement accompagnée par les illustrations, photos d'une graine en train de pousser au fil des pages. Étant meilleur thérapeute que botaniste (enfin j'espère, sinon c'est de très très mauvais augure pour mes client·e·s) je vais passer mon tour, mais une graine de fenugrec est jointe aux livres pour les personnes qui voudraient faire pousser une graine à leur tour. En attendant, on peut contribuer à faire pousser la graine de l'Approche Centrée sur la Personne en adhérant à l'AFP-ACP ou en commandant le livre sur leur site.




samedi 23 mars 2024

Counselling Young Binge Drinkers, de Richard Bryant-Jefferies

 


 Ce livre de la Living Therapy Series, comme celui-ci et comme ceux qui vont très probablement arriver plus tard sur ce blog (et aussi comme son nom l'indique!), propose de suivre la thérapie (supervision incluse), en Approche Centrée sur la Personne, de personne(s) rencontrant un problème spécifique, ici Gary et Carrie, alcooliques respectivement de 18 ans et 15 ans.

 Gary aime faire la tournée des bars avec ses ami·e·s pour décompresser des journées de travail, certes ça se finit toujours en bagarre mais bon il n'aime pas qu'on le cherche et il aime bien faire comprendre aux gens que certains comportements ont des conséquences. Carrie boit régulièrement, comme ses parents, et est envoyée à une thérapeute (elle estime qu'elle n'a pas grand chose à faire là) après une chute où elle s'est cassé le bras, peu après un coma éthylique (l'auteur rappelle qu'il est important de placer les personnes en coma éthylique en PLS pour éviter les risques d'étouffement suite à des vomissements).

 Les deux thérapies sont complètement distinctes, thérapeutes et superviseur·se·s ne sont pas les mêmes, et elles sont présentées successivement. Elles ont pourtant de nombreux points communs : Gary et Carrie finissent par aller mieux, estiment initialement qu'iels n'ont pas de problèmes avec l'alcool (et par ailleurs pas vraiment de problèmes tout court, iels ne sont pas très futé·e·s ces thérapeutes à ne pas comprendre que leur vie est plutôt épanouissante), accèdent progressivement à leur vulnérabilité et se confrontent à la difficulté d'arrêter, ... Une forte distinction avec le livre précédent que j'ai lu de la même série est que le contenu est beaucoup moins lisse. Les thérapeutes se trompent, se questionnent, s'égarent, l'un se lance même dans un débat philosophique (avec lui-même) et enflammé sur l'ACP en plein milieu d'une supervision. Le sujet s'y prête particulièrement, d'une part car créer une relation avec des personnes, peut-être encore plus avec des jeunes, qui estiment qu'elles n'ont pas grand chose à faire là est complexe, et que la réalité du danger et le sentiment d'urgence qui va avec, peut-être la tentation d'avoir une attitude de parent (plus dans l'attachement que dans l'expression d'une autorité) du fait de la différence d'âge, rendent les thérapies éprouvantes émotionnellement. Rick et Sally vont un peu trop vite, du fait de cet inconfort à plusieurs dimensions, pour sensibiliser leurs client·e·s à la gravité de leur situation (Rick, par exemple, exprime du scepticisme quand Gary dit qu'il n'a pas de problème avec l'alcool, et finit par reformuler et dire qu'il entend que Gary estime ne pas avoir de problème, mais que lui a un avis différent, ce qui lui convient mieux), et reviennent en supervision sur ce qu'il s'est passé pour elle et lui en réfléchissant aux conséquences sur la relation thérapeutique (et éventuellement comment modifier l'image qu'iels ont donnée).

 Gary et Carrie, malgré le scepticisme voire la tension au départ (Gary veut juste la confirmation qu'il n'a pas besoin de revenir), apprécient cette espace où on ne leur dit pas ce qu'iels doivent faire (la sensibilisation, par d'autres soignant·e·s, aux dangers de l'alcool, ne génère pas tout à fait l'adhésion la plus enthousiaste, même si elle s'articulera finalement à la thérapie quand le message sera entendable), puis le fait d'être écouté·e·s. Iels se connectent progressivement à leur souffrance, intense. C'est particulièrement compliqué pour Gary, qui rejette de façon virulente tout ce qui représente son père, de prendre conscience que son alcoolisme est un point commun. La famille de Carrie suivra une thérapie familiale, l'occasion pour l'auteur de rappeler que certaines conditions de vie difficiles, dont l'alcoolisme des parents, sont un facteur de risque.

 La forme est originale (risquée?) mais efficace : le récit est à la fois prenant et riche en informations et tout aussi exhaustif qu'une présentation théorique, avec des invitations en fin de chapitre à réfléchir avec une liste de points à explorer ou questionner. Il n'y a malheureusement pas de traduction française.

samedi 10 février 2024

Person-Centred Experiential Counselling for Depression, de David Murphy


 

 Un petit point pratique avant de commencer : j'ai pris ce livre parce que je ne trouvais pas celui de Pete Sanders et Andy Hill sur le sujet, et c'est en fait le même, sauf que la seconde édition a impliqué un changement d'auteurs. On peut donc considérer ce livre comme une collaboration de Pete Sanders, Andy Hill et David Murphy (et par la même occasion se réjouir d'avoir une édition aussi récente -2019-, en particulier pour la revue de littérature scientifique qui figure dans le dernier chapitre).

 L'Approche Centrée sur la Personne est polyvalente : son nom semble flou, ce qui peut être frustrant quand (un exemple au hasard) on cherche à la présenter pour démarrer une activité, mais il devient pour le moins clair quand on l'oppose aux approches centrées sur les symptômes. En effet, ce qui est proposé aux client·e·s est une écoute empathique, et en aucune façon un mode d'emploi pour se débarrasser de telle ou telle souffrance ou pathologie, qui impliquerait une vision normative de ce en quoi aller mieux consiste, mais aussi une détermination très arbitraire de ce qui est important pour la personne accompagnée. Certaines figures de l'ACP, en cohérence avec ce principe, ont donc un point de vue assez virulent sur le concept de diagnostic, dont... Pete Sanders (co-auteur de la première édition) qui donne assez régulièrement son point de vue sur le sujet. A titre personnel, sans en remettre en question la légitimité, je n'adhère pas à cette vision (pour moi le diagnostic est un outil parmi d'autres, qui peut parfaitement être utilisé conformément aux principes de non-directivité et d'autodétermination du ou de la client·e... le sens qui lui est donné par la personne accompagnée, par exemple, est en soi un élément de compréhension important qui peut être mis au service de l'écoute), et je ressentais le besoin de savoir, depuis mes connaissances par ailleurs floues, si cette approche était pertinente pour les personnes dépressives : est-ce que le ralentissement cognitif permet 45 minutes, 1 heure d'écoute dans de bonnes conditions? Est-ce qu'une personne qui potentiellement a du mal à trouver l'énergie de s'habiller ou de sortir de chez elle peut voir un intérêt dans la perspective de parler, fut-ce avec un·e thérapeute, le temps d'une séance? Est-ce que le contact avec ses émotions, dans ces conditions, est possible et peut apporter quelque chose, est-ce qu'au contraire une difficulté à les contacter peut augmenter le découragement et le désespoir?

 La réponse à cette question semble être... oui! Si une méthode spécifique, celle dont il va être question dans le livre, a été mise au point (celle qui donne son titre au livre!), ça semble surtout être pour des besoins institutionnels, pour pouvoir être prescrite ou proposer des formations aux professionnel·le·s, tant, et ce sera confirmé dans les vignettes cliniques (pour des raisons de mise en page, une part importante d'entre elles est illisible sur la liseuse à moins de disposer d'un microscope, préférez la version papier), elle consiste en l'application des fondamentaux de l'Approche Centrée sur la Personne : une écoute empathique qui respecte le rythme du ou de la client·e et l'amène à explorer ses émotions dans la temporalité qui lui convient. Les vignettes cliniques rappellent aussi que cette écoute n'a rien d'un automatisme, qu'elle implique une réflexion en temps réel, une observation fine et des prises de décision actives et constantes. Une dizaine d'hypothèses sont présentées pour expliquer la dépression selon ce modèle, qui relèvent le plus souvent d'une contradiction intérieure (écart entre la vie qu'on a et la vie qu'on estime qu'on devrait avoir, conflit entre différents aspects de la personnalité, ...), mais elles ne seront pas activement exploitées. Ce suivi a toutefois des spécificités, comme l'importance de connaître les médicaments proposés en cas de dépression, leurs effets et surtout leurs effets quand le traitement est arrêté, pour pouvoir mieux accompagner les client·e·s dans leur vécu, ou encore, quand un nombre de séances limité est prescrit, de faire confiance aux client·e·s pour exploiter au mieux cette temporalité imposée et donc ne pas chercher à influer le rythme de la thérapie, même avec une bonne intention (l'auteur précise par ailleurs que l'ACP ayant pour objectif le développement de la personne, et non l'atténuation de symptômes, les effets pourront se prolonger après la fin du suivi).

 C'est semble-t-il un passage obligé dans un livre britannique sur l'ACP, mais il sera énormément question des institutions et de la place que l'ACP doit y prendre ou refuser d'y prendre. Quel sens peut avoir, dans un système de santé qui fonctionne à l'opposé de l'ACP (tel traitement doit pouvoir être mis en face de telle pathologie pour pouvoir être légitimé et proposé), une telle approche? Est-ce qu'elle doit tout de même chercher à s'inscrire dedans pour gagner en légitimité institutionnelle, voire comme un cheval de Troie pour modifier le système de l'intérieur, ou est-ce que chercher à rentrer dans les cases, même avec de la vigilance, risque d'aboutir à ce que ces spécificités soient écrasées? L'auteur rapporte par exemple des témoignages de formateur·ice·s qui observaient le soulagement de soignant·e·s à être formées à cette approche plutôt que d'appliquer les protocoles des thérapies comportementales et cognitives.

 Concernant l'efficacité de l'approche... c'est compliqué à déterminer parce que la science, c'est compliqué. L'auteur présente de nombreux résultats de méta-analyses, mais c'est difficile d'en tirer des conclusions fermes car la qualité des études, voire ce qui est évalué (dans de nombreux cas, ce qui est en fait évalué est l'efficacité des approches expérientielles en général, souvent l'ACP, la Gestalt-thérapie et l'Emotionally Focused Therapy, plutôt que l'ACP spécifiquement), varie beaucoup d'une recherche à l'autre. Ce qui a le plus retenu mon attention (parce que c'était en lien avec ma question de départ!) est une étude observant une efficacité pour les dépressions d'intensité faible ou modérée, mais pas pour les plus sévères.

 Le livre a la spécificité de rentrer dans le détail du fonctionnement de l'ACP et surtout de la compréhension du psychisme qui la sous-tend, ce qui sera redondant pour les personnes déjà spécialistes mais en font un livre qui a tout intérêt à être recommandé à des thérapeutes qui s'intéressent de façon plus générale aux diverses approches qui peuvent être proposées pour aider les personnes dépressives.

vendredi 1 décembre 2023

Carl Roger's Helping System : Journey and Substance, de Godfrey Barrett-Lennard

 

 

 A la fois bilan (10 ans environ après le décès de Carl Rogers) et support pour une éventuelle ouverture (vu que ce sont les derniers mots de la conclusion, je pense qu'on peut dire que cette intention est explicite de la part de l'auteur), Godfrey Barret-Lennard nous propose une histoire théorique de l'Approche Centrée sur la Personne.

 Le voyage annoncé dans le titre commence aux premiers questionnements professionnels de Rogers (y compris en mentionnant son vrai premier livre, publié en 39 et portant sur la clinique des enfants "à problèmes", dont j'avais absolument occulté l'existence alors que j'ai relu quasi toute sa bibliographie et même sa biographie il y a peu pour rédiger mon mémoire, c'est la honte absolue) et s'achève en questionnant l'impact de l'ACP aujourd'hui dans le monde (en rappelant que Rogers a été le premier surpris quand Le développement de la personne a eu un écho monumental bien au delà des psychologues auxquel·le·s il était a priori destiné). Seront traités les aspects les plus attendus bien sûr comme la non-directivité (avec un détour original qui montre comment la présidence de Roosevelt a probablement contribué à faire émerger certains principes importants), le modèle de développement personnel, les groupes de rencontre, l'enseignement (que ce soit l'enseignement tout court ou celui de l'ACP), la thérapie de couple (où l'auteur révèle, échanges privés à l'appui, que Réinventer le couple est loin d'être le livre qui a le plus inspiré Rogers... c'est assez surprenant a posteriori, mais cette méthode centrée sur l'écoute empathique ne s'est pas penchée tant que ça sur un sujet dans lequel la communication tend à être placée au centre) ou les interventions de Rogers dans la diplomatie, avec d'autres allant moins de soi comme la parentalité ou encore le développement personnel... des facilitateur·ice·s et thérapeutes ACP!

 Le voyage est donc conséquent mais c'est surtout pour la partie substance qu'on est servi·e·s! La plupart des chapitres ont la densité d'un parpaing, avec la richesse qui va avec mais il faudra aller la chercher à coup de lectures multiples, de froncements de sourcils et de Dolipranes (autant vous dire que, l'ayant lu sur téléphone parce qu'il n'était pas compatible avec ma liseuse, j'ai souffert et je n'ai retiré qu'une infime partie du contenu). L'auteur rentre dans le détail des débats passés et présents, et fournit de nombreuses, nombreuses, références scientifiques des époques évoquées qu'il commente de façon détaillée. Pour un premier regard global sur le parcours de Rogers, la biographie par Howard Kirschenbaum est peut-être à préférer (par contre, l'un et l'autre ne sont dispo qu'en anglais à ma connaissance). Mais pour un mémoire, ou même pour écrire un article pour ACP Pratique et Recherche voire un chapitre de Psychologie centrée sur la personne et expérientielle ou d'un équivalent, je pense que ça va être difficile de trouver mieux (mais pas en le lisant sur téléphone par contre! après c'est votre droit le plus strict...).

mercredi 13 septembre 2023

La pratique de la thérapie et de la relation d'aide, de Dave Mearns et Brian Thorne

 


 Il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie, disait Kurt Lewin cité par Anne Ancelin Schützenberger. Les réflexions riches, exigeantes et novatrices de Carl Rogers, appuyées sur des vérifications empiriques, constituent (en toute objectivité!) une excellente théorie. Et en plus, elle est, sur le papier, particulièrement facile à mettre en pratique, au point qu'elle est parfois caricaturée en disant qu'elle consiste à répéter les trois derniers mots prononcés par le ou la client·e. Et pourtant...

 Rogers est le premier à le dire, une approche dont les fondamentaux sont la rencontre et l'horizontalité ne peut s'enfermer dans des pages imprimées. Les surprises (bonnes ou mauvaises), la remise en question, font partie intégrante du parcours du ou de la thérapeute ACP. Mearns et Thorne (et John McLeod pour le dernier chapitre, sur la recherche), dans ce livre qui en est à sa quatrième édition (la dernière pour Dave Mearns qui va maintenant écrire des romans), se consacre aux questionnements que le·a thérapeute a l'opportunité de découvrir en passant, comme le titre original l'indique, à l'action. L'empathie, la congruence, l'approche positive inconditionnelle, sont des concepts relativement simples à saisir de loin, mais dont la richesse se révèle parfois un peu brusquement quand il faut se positionner en direct face à un·e client·e.

  Certains développements seront pratico-pratiques, comme comment démarrer une thérapie, quelle attitude tenir quand ça tourne en rond (ce qui fait partie intégrante du processus -"ce qui est  probablement le plus difficile à prédire dans le processus thérapeutique est sa rapidité. Parfois le client démarre lentement et va ensuite très vite, alors que d'autres fois le début est rapide, pour s'enchaîner sur une accalmie"-), quand le·a client·e cherche le conflit ou comment finir la thérapie, ou encore sur les différents niveaux de profondeur avec lesquels le·a thérapeute peut répéter les trois derniers mots restituer le propos du ou de la client·e (du niveau 0, qui ne donne pas d'indication que le propos a été compris -conseil, jugement, ...- au niveau 3, qui révèle un niveau de compréhension qui va au-delà de ce que le·a client·e a exprimé), sachant que même une réaction de niveau 1 (compréhension partielle) a une valeur thérapeutique (parce que c'est faire preuve d'une volonté de comprendre qui n'est pas si répandue qu'on ne pourrait le penser au quotidien, parce que se tromper c'est aussi donner à l'autre la possibilité de rectifier donc d'aller, pour chacun·e, vers une compréhension plus précise, ...). D'autres iront explorer des interstices plus complexes, comme les injonctions sociales pas forcément visibles qui rendent difficile de saisir en quoi l'approche positive inconditionnelle consiste vraiment (distinction entre aimer une personne et lui accorder de la valeur, risque de vouloir "être sympa" parce que c'est ce qui est généralement associé à une attitude positive par défaut -" "être sympa" est un masque porté en société - c'est un visage à projeter au monde pour recouvrir ce qu'on ressent vraiment pour se prémunir de tout jugement négatif. Être sympa n'aide pas le client à voir et faire confiance à l'aspect inconditionnel de la relation thérapeutique"-), ce qui est l'occasion de donner une magnifique définition de ladite approche positive inconditionnelle ("l'approche positive inconditionnelle implique de ne pas être illusionné par les diversions de tels boucliers d'autoprotection mais d'attendre, de continuer d'accorder de l'importance à la valeur de la personne et ainsi gagner le droit d'être autorisé à aller au delà du bouclier"), ou encore la difficulté d'offrir une écoute sans préconceptions et sans attentes alors que, qu'on le veuille ou non, des préconceptions et des attentes, on en a forcément.

 Le livre est riche, les difficultés évoquées sont parlantes (on sent bien qu'elles sont nourries de nombreuses années de pratique et de supervision), et la promesse d'un ouvrage axé sur la pratique est vraiment tenu, au point qu'à mon avis c'est préférable de le lire quand on a commencé à pratiquer et qu'on s'est déjà heurté·e à quelques unes des difficultés évoquées (et j'ai peu de doutes sur le fait que le·a thérapeute expérimenté·e trouvera aussi de quoi affiner sa pratique, peut-être avec des passages différents de ceux qui lui auraient parlé quelques années avant ou qui lui parleront quelques années après). Comme les auteurs ont l'air de trouver que le sommeil c'est pour les faibles, ils ont écrit d'autres livres qu'ils présentent comme complémentaires à celui-ci, comme ce livre là par exemple.

dimanche 3 septembre 2023

The Unseen Dance : Subtle interactions and their implications for the therapeutic relationship, de Rose Cameron (thèse de doctorat)

 L'autrice, thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, a eu l'idée de ce sujet de recherche suite à un constat déstabilisant. Elle a observé que les sans-abris avaient tendance à lui adresser spontanément la parole dans la rue, sans qu'elle ne réussisse à expliquer pourquoi. Certes, elle était bénévole auprès de ce public, mais ce n'était pas écrit sur son front en dehors de son temps de bénévolat. Son apparence (la tenue vestimentaire, divers éléments non-verbaux, peuvent être autant de micro-indices -fiables ou non- sur la classe sociale, les opinions politiques, ...) ne constituait pas non plus une explication suffisante : alors qu'elle discutait avec une amie avec laquelle on la confondait souvent, une personne s'est adressée à elle, et non à son amie, alors même qu'elle lui tournait le dos et que son amie était de face. Une attitude corporelle qui suggère la bienveillance? Pour faire l'expérience, elle s'est forcée à continuer de regarder devant elle avec un regard froid en marchant dans la rue, et elle a tout de même été abordée pour une demande d'aide par une personne qui est revenue à la charge plusieurs fois (envers elle, et pas envers quelqu'un d'autre). Identifier les personnes disposées à aider est pour les sans-abris une question de survie : une erreur est au mieux une coûteuse perte d'opportunité, au pire un risque d'agression verbale ou physique. Sur quels indices, qui échappaient à l'autrice même malgré ses efforts actifs pour les identifier, reposaient cette confiance? A l'inverse, son compagnon s'est fait agonir d'injures en tentant d'adresser la parole à quelqu'un à un arrêt de bus. Quand il en a parlé avec elle, elle a répondu qu'elle savait qu'il ne fallait pas parler à cette personne (et qu'intervenir pendant qu'elle était déjà en colère allait aggraver les choses), mais même après réflexion demeure incapable d'expliquer pourquoi.

 En Approche Centrée sur la Personne, le lien à l'autre est particulièrement important. On peut même argumenter que la connexion entre thérapeute et client·e constitue le cœur de la thérapie. L'autrice a donc voulu étudier cette danse invisible, implicite mais nécessairement présente. Elle a donc demandé à des étudiant·e·s, dans des expérimentations en binôme, de se mettre, intérieurement, en disposition d'aller vers l'autre puis en position de retrait vers soi, puis a recueilli leurs réactions. Je ne vais bien entendu pas rentrer dans le détail parce que c'est une thèse, mais le dispositif a permis d'observer que cette attitude intérieure générait bien un ressenti, potentiellement fort, chez l'autre. Plus surprenant (et intéressant à interroger dans le cadre d'une réflexion sur la thérapie!), aller vers peut être menaçant, et le retrait apaisant. Une personne participant à l'étude a par exemple pu bien mieux comprendre son besoin, mystérieux jusqu'ici, d'interrompre la thérapie en présentiel pour passer à une thérapie par e-mails.

 Je suis frustré de ne pas développer pour la même raison que je ne développe pas : Rose Cameron explore un domaine à la fois incontournable et nouveau, extrêmement difficile à délimiter (elle a par exemple le souvenir d'une discussion avec une personne maîtrisant bien le concept de chi qui a surtout abouti à ce que les questionnements de départs soient encore plus obscurs à la fin de la conversation), et complexe malgré son enjeu important. Je ne peux qu'encourager les thérapeutes à lire la thèse en ayant une meilleure compréhension et une meilleure mémoire que moi à prendre conscience de l'existence de cette danse invisible et implicite, au delà du non-verbal et de l'attitude empathique bien plus familiers, et à l'inviter dans leur observation de leur propre pratique (ou, encore mieux, poursuivre les recherches initiées par Rose Cameron!).

dimanche 25 juin 2023

Skills in person-centred counselling and psychotherapy, de Janet Tolan et Rose Cameron


 

 Le premier mot du titre, que je traduirais spontanément par "techniques" ou "compétences", a de quoi faire lever un sourcil intrigué aux personnes familières avec l'approche de Carl Rogers : l'Approche Centrée sur la Personne, est-ce que ce n'est pas d'abord quelque chose d'expérientiel, un travail intérieur, une disponibilité à la rencontre? En allant un peu plus loin, est-ce que ce n'est pas presque vulgaire, alors même que Rogers indique dans une magnifique intro de Client-centered therapy sa réticence à mettre sur le papier quelque chose qui se vit avant tout, de rédiger une liste de "trucs et astuces" pour thérapeutes ACP? Certes, je force le trait, mais je dois bien admettre que je m'inscris dans une certaine mesure dans cette façon de voir les choses, puisque je viens d'écrire dans l'enquête satisfaction de la formation que je viens d'achever (envoyez-moi des client·e·s) (enfin, pas maintenant, mais d'ici deux ou trois mois normalement) que la partie la plus importante était de loin les deux premières années dont les proportions sont d'à peu près 100% de pratique et 0% de théorie.

 Et pourtant, dès les premiers chapitres, j'ai perçu ce livre comme extrêmement pertinent, et complémentaire avec ce que j'ai pu lire jusque là. Certes, il y a de quoi s'occuper et échanger autour des fondamentaux (congruence, approche positive inconditionnelle, non-directivité, ...), dont il est relativement facile d'avoir une compréhension intuitive mais qui peut donner lieu à des débats riches et infinis sur ce qu'ils recouvrent précisément et ce qu'ils impliquent dans la pratique (et, incontournable si on veut avoir l'air sérieux·se, sur ce que Rogers a effectivement dit ou pas dit, en quelle année, dans quel contexte et dans quel paragraphe de quel texte, et si on peut entrevoir une évolution mais ça dépend de comment on l'interprète c'est encore mieux), mais la dimension expérientielle implique aussi que l'ACP soit d'abord quelque chose qui se pratique, et dans la pratique des questions très concrètes émergent, potentiellement récurrentes. Et, si les autrices, dans la tradition de la non-directivité, préfèrent parfois les questions aux réponses ("quand on a peur de tomber à côté, c'est très tentant de vouloir se tourner vers l'illusion de lois de la thérapie"), et sont pour le moins transparentes sur le fait que, non, un catalogue de solutions exhaustif ça ne peut pas exister ("notre connaissance, notre compréhension et notre foi dans notre modèle théorique et nos hypothèses sont mises à l'épreuve sans arrêt"), le livre comporte bien des réponses précises qu'il est plutôt rassurant de voir couchées sur papier. Qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, dans la temporalité d'une séance de thérapie, d'être empathique? Comment ça se traduit exactement, en questionnements et en actions, la congruence? Comment ne pas se prendre les pieds dans l'approche positive inconditionnelle quand le·a client·e nous tape doucement sur le système ou quand vraiment on a du mal avec certains de ses choix (les autrices rappellent d'ailleurs que la bienveillance et la compassion peuvent parfois plus mettre à l'épreuve l'approche positive inconditionnelle que la divergence de valeurs ou l'agacement : quel·le thérapeute n'aura aucune difficulté à accompagner sans même de réticence intérieure un·e client·e qui se dénigre?)? 

 Les autrices couvrent des concepts fondamentaux comme ceux évoqués plus haut, le cadre (qui selon elles doit, comme le roseau d'une fable dont vous avez peut-être entendu parler une fois ou deux, être flexible pour plier mais ne pas rompre... il y aura d'autant moins de réponses clefs en mains sur ce sujet que l'une des autrices dit que ses erreurs les plus douloureuses ont été faites en suivant des conseils obtenus en supervision), ou encore des aspects plus inattendus mais dont elles permettent bien de saisir l'importance comme le début et la fin de la thérapie. Concernant le contact psychologique entre client·e et thérapeute (l'une des six conditions nécessaires et suffisantes pour Rogers), sujet auquel l'une des autrices à consacré sa thèse (oui, j'ai regardé si elle était dispo en ligne et, oui, elle est présentée sur ce blog), beaucoup de pistes sont données avec une insistance sur les aspects implicites, non-verbaux ("de nombreux livres sur l'écoute centrée sur la personne insistent sur l'importance pour le thérapeute d'être authentique, empathique et dans l'acceptation inconditionnelle, mais ne parlent pas de l'importance pour le client de percevoir le thérapeute comme tel").

 Le livre est accessible (du moins pour le public très spécifique qui est visé -thérapeutes, superviseurs et formateur·ice·s ACP, étudiant·e·s aussi mais la lecture apportera beaucoup moins à mon avis si elle n'est pas précédée d'une certaine expérience-), riche (au point que je suis frustré de l'avoir en version numérique parce que c'est moins pratique à feuilleter pour aller chercher spécifiquement tel ou tel passage), et m'a fortement donné la sensation de combler un vide tout en évitant les écueils qu'on pourrait attendre (si vous doutiez avant la lecture que la thérapie ACP est principalement constituée, expérience et supervision ou non, de doutes et de questionnements, vous devriez en avoir la certitude d'ici à votre arrivée à la dernière page!). Dommage qu'il ne soit pas plus connu (et aussi qu'il ne soit pas plus traduit).


lundi 16 janvier 2023

Politicizing the person-centred approach, dirigé par Gillian Proctor, Mick Cooper, Pete Sanders et Beryl Malcolm

 



 Si l'Approche Centrée sur la Personne a tardé à être explicitement politique (il a fallu attendre 35 ans entre le premier livre de Carl Rogers et son Manifeste personnaliste), elle l'est par essence depuis ses débuts, en supprimant le statut de sachant·e du ou de la thérapeute ce qui n'est pas sans enjeux, et cet aspect est allé en se renforçant, en particulier avec des prises de positions radicales et des actions allant dans ce sens dans le domaine de la pédagogie, ou encore quand Rogers se demande pourquoi la société a la drôle d'idée de centrer les relations amoureuses autour du couple, au point qu'il s'approprie le qualificatif de "révolutionnaire tranquille" (et j'ai d'ailleurs fait mon mémoire sur cet aspect du travail de Rogers) (mon mémoire est fini, yay!!!).

 Ce livre est constitué de nombreuses interventions dans l'ensemble brèves qui rendent hommage à, mais surtout se proposent de renforcer, que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique, cette dimension, se demandent comment décentrer l'Approche Centrée sur la Personne de la personne et plus l'orienter vers la société. En effet, quand "un enfant meurt toutes les 15 secondes du fait du manque d'eau potable, plus de 30 000 décès quotidien sont évitables, la moitié de la population d'Afrique sub-saharienne vit avec moins d'un Dollar par jour -soit la moitié des subventions accordées pour une vache européenne-, un sixième de l'humanité vit dans des bidonvilles", faire des groupes de rencontres, ça peut paraître manquer d'ambition. Plusieurs articles sont d'ailleurs consacrés à l'aide aux personnes les plus démunies économiquement. L'un, écrit à quatre mains, décrit la mise en place d'écoute gratuite auprès d'une population très défavorisée au Brésil : contrairement à certaines idées reçues (qui ont d'ailleurs été opposées aux organisateur·ice·s du projet), même dans les pires conditions matérielles, cette assistance psychologique a un vrai intérêt (dans d'autres articles, des éléments sont donnés pour aider à répondre à la question d'aider matériellement -ce qui renforce la relation thérapeutique en confirmant très concrètement l'engagement du ou de la thérapeute- ou non -pour éviter de créer ou renforcer une verticalité dans la relation-).

 L'enjeu de la communication est aussi difficilement contournable, dans la mesure où la conflictualité est un des aspects constitutifs des enjeux politiques. Rosemary Hopkins observe par exemple sa difficulté à concilier le partage de la colère des victimes et l'empathie, l'approche positive inconditionnelle, envers les bourreaux qui sont de fait aussi des êtres humains (mais leur redonner leur humanité, c'est aussi les responsabiliser, ce qui dans certains cas ne facilite pas nécessairement l'empathie). Fiona Hall décrit un projet pédagogique prometteur qui a connu une fin frustrante, ce qu'elle attribue entre autres à la difficulté de trouver un équilibre entre écouter vraiment les personnes disons les moins enthousiastes, et ne pas leur donner une place disproportionnée. Dave Mearns fait part de son dilemme, avec des exemples concrets, lorsqu'il organise des choses qui nécessitent un soutien institutionnel : certes se draper de pureté idéologique a l'avantage du confort mais l'inconvénient d'amener à l'immobilisme, pour autant rentrer dans des cases pour obtenir des moyens indispensables, est-ce que ce n'est pas légitimer et renforcer les cases en question ("les services d'assistance sont d'abord là pour avoir l'air d'aider")? Il ajoute que les critères quantitatifs, pour justifier de l'intérêt d'un projet, peuvent être remplacés ou contournés par le récit de parcours de vie liés au projet en question ("les administrateurs aussi sont des personnes").

 Un point commun entre l'objectivité affichée de critères administratifs ou de la recherche en général et la subjectivité de l'Approche Centrée sur la Personne est le risque de voiler les inégalités insidieuses. En effet, la société contemporaine est extrêmement inégalitaire, et les inégalités, les discriminations, ne se limitent pas à la sphère économique. De la même façon que l'objectivité de la recherche n'est pas si objective et ne permet pas d'échapper à un point de vue par défaut raciste et sexiste (des exemples concrets sont donnés en ce qui concerne le sexisme), la focale portée sur le développement individuel peut détourner l'attention de la diversité des contextes. Rogers s'est incontestablement emparé de cette question ("Rogers, avec son histoire de la pomme de terre, reconnaît clairement l'existence d'environnements différents (et inégaux), ce qui a une forte résonance avec beaucoup de réflexions féministes et anti-racistes"), mais pour autant cet enjeu peut vite être oublié, surtout lorsqu'il rappelle des réalités inconfortables ("les thérapeutes ont plus de chances d'être blancs et de classe moyenne"). Les conséquences concrètes sont détaillées dans plusieurs articles du livre, par exemple la frustration de ne pas être représenté·e, les introjects différents en particulier en ce qui concerne l'expression de la colère (Bea White décrit l'équilibre délicat, pour les femmes victimes de violences passées ou présentes, entre renforcer l'horizontalité -en particulier en ne répondant pas aux questions posées pour rappeler que le·a thérapeute n'aura pas de meilleure réponse que le·a client·e- pour redonner du pouvoir et nommer les situations de violences car ne pas le faire risque de légitimer le discours intégré de culpabilisation des victimes), la difficulté à comprendre ce que signifie "plus de pouvoir" pour la personne (c'est le cas de Suzanne Keys avec un étudiant handicapé) et la sensation d'être jugé·e. L'un des articles constitue en un rappel technique sur la notion de privilège, s'appuyant fortement sur ce texte, que pour l'anecdote j'ai traduit (je peux donc vous l'envoyer en français si vous me le demandez par mail).

 Voisin mais distinct de la discrimination, le sujet de l'interculturalité est également abordé, rappelant en particulier que le rapport à l'horizontalité est encore plus compliqué dans certaines cultures et que dans cette mesure la non-directivité peut être mal vécue (en général elle est mal vécue par tout le monde au début, mais là encore plus) ou encore que des personnes issues de cultures plus collectivistes auront plus de mal à s'impliquer dans le développement de leur personne. Dans un article particulièrement intéressant, Rundeep Sembi, Sikh, raconte comment elle s'est débattue avec la connotation presque opposée du pronom "je" dans l'Approche Centrée sur la Personne (subjectivité, responsabilisation, affirmation de liberté, ...) et parmi ses proches (orgueil mal placé, égoïsme, ...). Les beaux principes universels ne sont pas nécessairement si universels que ça...

 Le livre est riche et exigeant, et la diversité des interventions est fortement au service du propos. Il n'existe malheureusement qu'en anglais, et profitera plus, je pense, aux personnes qui ont déjà de bonnes connaissances sur l'ACP (c'est plus intéressant d'être sensibilisé aux espaces de fragilité de l'édifice après en avoir constaté dans un premier temps la solidité), même si je pense que beaucoup de questionnements peuvent rejoindre ceux d'autres approches voire de l'engagement en général.

samedi 7 janvier 2023

Classic Writings in the Person-Centered Approach, dirigé par David Cain


 Le terme de "classiques" est peut-être un peu fort puisque le livre est une compilation d'articles de la revue Person-Centered Review (deuxième moitié des années 80, soit sur la fin de la vie de Rogers, sachant qu'il a été actif à peu près jusqu'au bout) et non un recensement de textes fondateurs venant de différents supports, mais vu que le livre regroupe 58 articles (dont plusieurs de Rogers himself!), il y a de quoi s'occuper, au niveau de la quantité mais aussi au niveau de la qualité.

 Les sujets, les approches (du très concret au très philosophique), sont très divers, concernant des thèmes aussi variés que les rapports de Rogers avec l'ACP (9 articles quand même, dont deux de Rogers, l'un particulièrement intéressant où il explique que le reflet des sentiments n'est pour lui pas une tentative de "faire un reflet des sentiments" mais de s'assurer qu'il a bien compris la personne, ce qui de fait aboutit à un reflet des sentiments, avec l'effet thérapeutique qui fait l'essence de l'ACP), la psychothérapie (oui, ça peut servir), enfance et famille (thème d'autant plus intéressant qu'il est peu abordé directement par Rogers) avec des comparaisons avec l'approche systémique ou un article de Charles O'Leary, l'éducation (un incontournable!) et la recherche (avec des articles qui auraient probablement gagné à moins se donner l'impératif de diaboliser l'approche positiviste - hypothèse-expérimentation-adapation de l'hypothèse aux résultats-nouvelles hypothèses-etc... -, démarche d'autant plus surprenante que l'ACP s'est construite comme ça du moins dans un premier temps, et de faire l'éloge peu nuancé des approches plus phénoménologiques -le livre de Clark Moustakas, auteur d'un des articles, sur cette méthodologie devrait trouver son chemin sur ce blog, mais je ne sais pas quand-, mais le propos reste riche et documenté dans son ensemble), et s'achève sur une partie consacrée aux débats.

 Un premier débat constitué de trois articles concerne le thème de la non-directivité. L'un, particulièrement intéressant, de Barry Grant, distingue la non-directivité par principe (je suis non-directif·ve parce que ma raison d'être en tant que thérapeute est de redonner le pouvoir aux client·e·s en leur offrant cet espace) et la non-directivité instrumentale (je suis non-directif·ve parce que ça marche), tout en précisant que les textes de Rogers ne permettent pas de trancher, même si les tenant·e·s de l'une ou l'autre approche pourront estimer par leur interprétation qu'il leur donne raison. Le second débat porte sur le diagnostic, ce qui interpelle en soi puisque le diagnostic n'est pas censé concerner l'ACP (un point commun partagé, par exemple, avec le triathlon, et pourtant, alors qu'un article et a fortiori un débat sur le triathlon n'auraient pas particulièrement eu de sens, le débat sur le diagnostic en a assez pour occuper plusieurs auteur·ice·s), et le troisième sur le transfert, constitué d'un article très étayé de John Shlien (qui est plutôt défavorable à son utilisation dans la thérapie) sur la genèse du concept en psychanalyse, de réponses à cet article (dont une de Carl Rogers), et de sa réponse détaillée à l'ensemble des réponses. L'un des aspects qui fait la richesse des deux débats est la difficulté, pour des éléments qui vus de loin semblent aller de soi, d'identifier ce qu'ils constituent vraiment. Critiquer le diagnostic, ça peut être critiquer la difficulté de faire un diagnostic précis (donnant une fausse impression d'objectivité alors que plusieurs psychiatres ne seraient pas nécessairement d'accord pour indiquer que telle personne souffre de telle pathologie) ou critiquer le concept de diagnostic en soi (avec par exemple l'argument, que je n'ai par ailleurs toujours pas compris depuis ma L1, que faire un diagnostic reviendrait à réduire la personne à sa pathologie). Critiquer le transfert, ça peut être comme Rogers estimer que le transfert est un mouvement émotionnel à prendre en considération au même titre que les autres, être réticent·e à estimer que quelque chose qui se manifeste dans l'ici et maintenant est un copié-collé plus ou moins nuancé du passé, se demander si ce concept n'est pas un transfert de responsabilité un peu facile qui éloigne de la relation réelle entre client·e et thérapeute, ou encore, plus concrètement, comment répondre à un·e client·e amoureux·se ou attiré·e physiquement par le·a thérapeute qui exprime une envie de passer à l'acte (ce qui revient à faire l'exercice d'équilibriste de rester dans l'écoute empathique, et de donner une réponse négative ferme tout en restant attentif·ve à l'impact sur la relation thérapeutique).

 Le livre dans son ensemble constitue donc un outil imposant mais riche, malheureusement pas traduit en français, qui révèle et renforce la richesse et la vitalité de l'ACP.

samedi 23 juillet 2022

Psychothérapie centrée sur la personne et expérientielle, dirigé par Emmanuelle Zech, Gaston Demaret, Jean-Marc Priels et Claire Demaret-Wauters



 Je regrettais en présentant le manuel anglophone de l'ACP qu'il n'ait pas été traduit en français mais, encore mieux, une version francophone a depuis vu le jour! En plus de donner la voix à des expert·e·s francophones, la démarche permet en particulier de recenser les lieux de formations, ce que même la meilleure des traductions aurait difficilement permis.

 Si le terme de "manuel" ne figure pas dans le titre, le livre reprend bien, dans le détail, l'histoire et les concepts fondamentaux de l'ACP, en rentrant dans la complexité et les évolutions, et présente les applications spécialisées (travail en groupe -avec en particulier des éléments pour mieux faciliter les groupes-, thérapie de couple ou thérapie pour les enfants) et dérivées (focusing, pré-thérapie, art-thérapie centré sur la personne, ...) du travail de Carl Rogers. Les chapitres sont courts mais denses (ce qui permet de les lire lentement ou plusieurs fois, ou les deux, si on veut aller loin sur un sujet en particulier), et en plus d'une présentation exigeante de la théorie, présentent souvent l'état de la science (un chapitre spécifique est d'ailleurs dédié à la validation scientifique de l'ACP et des méthodes proches), ce qui annonce probablement des rééditions. Le chapitre sur la formation entre particulièrement dans la complexité, interrogeant l'équilibre délicat entre théorie et pratique ou encore la nécessité de suivre une thérapie personnelle. Le dernier chapitre concerne l'évolution possible de l'ACP, avec en particulier le développement de la visioconférence qui a des intérêts pratiques difficiles à nier en période de pandémie et qui permet, selon l'une des références mobilisées, de mieux gommer la perception des inégalités sociales que le présentiel. L'enjeu de l'accès est aussi particulièrement souligné pour l'assistance aux migrant·e·s, souffrant à la fois des traumatismes liés à la migration elle-même et des difficultés à reconstruire leur vie dans un univers potentiellement très différent (langue, culture, ...) de celui dans lequel iels vivaient auparavant.

 Pour découvrir l'ACP, l'idéal est probablement de lire les livres de Carl Rogers, mais pour les personnes désirant connaître l'approche plus finement, pratiquer voire enseigner, il y a largement de quoi s'occuper avec ce livre, qui propose aussi de nombreuses références (une bonne partie, par contre, sont en anglais) pour approfondir (j'en ai relevé à peu près 350, avec le sens de la mesure qui me caractérise).

mercredi 15 juin 2022

Working at relationship depth in counselling and psychotherapy, de Dave Mearns et Mick Cooper

 



  Les auteurs relèvent le défi de consacrer un livre (et même une seconde édition) à ce sujet à la fois incontournable et même essentiel, mais tellement difficile à théoriser voire à saisir, sans parler du fait que ses manifestations observables n'en sont que la surface. Comme indiqué dans l'introduction et dans les deux premiers chapitres (fortement appuyés par la littérature scientifique puisque l'un des auteurs est Mick Cooper), la force de la relation thérapeutique est non seulement l'un des éléments les plus importants de la thérapie, mais peut même être thérapeutique en soi (servant de point d'appui aux client·e·s pour mieux se connecter aux autres -surmontant un vécu de rejet ou de violences, un attachement insécure, ...-, mais aussi à soi, ce qui peut avoir une importance particulière pour l'anxiété, les traumatismes, ...).

 L'un des grands paradoxes de la relation thérapeutique est qu'elle ne doit pas être recherchée trop activement : s'il paraîtrait saugrenu d'imaginer un manuel de la relation thérapeutique profonde sur le modèle d'une notice pour monter un meuble, une telle entreprise ne serait probablement pas souhaitable même si elle était réaliste. En effet, avoir trop d'attentes, si vertueuses que soient les attentes, être trop actif·ve, c'est agir sur, et plus être avec, la personne, ce qui se fait au détriment de la relation, qui nécessairement demande du temps et, surtout, doit être profondément individuelle.  Les larmes de la thérapeute devant le récit de Grace, qui ont été le point de départ d'un moment intense ("Ces larmes devraient venir de moi, n'est-ce pas?"), n'auraient pas nécessairement eu le même effet avec un·e autre client·e : c'est l'intimité acquise en amont qui a déclenché cette réaction pendant cet échange, qui a eu du sens pour Grace. Peut-être plus évident, lorsque Dave Mearns invite son client Dominic à ne pas "jouer au con avec lui", le message n'est pas que c'est nécessairement la meilleure idée du monde de parler comme ça à ses client·e·s à la troisième séance (mais si vous le faites, n'hésitez pas à partager votre expérience en commentaire!). L'écoute, l'empathie, l'entrée progressive dans le monde de l'autre, sont le préalable à ces échanges aussi individualisés que potentiellement puissants... pour le·a client·e comme pour le·a thérapeute ("rien ne garantit que les thérapeutes qui rencontrent leurs client·e·s à un certain niveau de profondeur relationnelle vont être exactement les mêmes personnes qu'avant de s'engager dans la rencontre").

 Si c'est peut-être le plus paradoxal, l'attente n'est bien entendu pas le seul élément qui va permettre, si les conditions le permettent, d'accéder à la relation thérapeutique profonde. Les auteurs regrettent que la peur de la sur-implication soit si présente, en particulier chez les débutant·e·s, alors que le moment où on débute est le moment le·a plus encadré·e, donc le plus approprié pour situer la frontière fine entre une implication forte et une sur-implication. Des conseils sont donnés pour pouvoir être, le plus pleinement possible, là : le travail sur soi et la supervision, bien sûr, non pas pour gommer ses propres vulnérabilités mais pour les identifier et leur donner leur juste place, ou, encore plus terre à terre, des pratiques à mettre en place pour laisser toute la place possible aux client·e·s dans le temps qui leur est consacré (prendre des pauses -donc ne pas prévoir 9 consultations dans la même journée-, se détendre, faire le vide de ses pensées et jugements, rentrer en contact avec son propre corps, tourner son attention vers l'extérieur, prendre conscience de ce qui est notre vérité dans l'instant présent, et s'orienter en direction du ou de la client·e) (en anglais il y a l'acronyme PRESENCE pour retenir tout ça, mais en français ça fait PDVCEIO) (après si ça vous aide, gardez-le, hein!). D'autres gestes, peut-être plus contre-intuitifs, peuvent être au service de la relation : aller plus loin que le strict cadre thérapeutique (ça peut aller de proposer à un·e client·e d'appeler entre les séances s'il y a un besoin urgent à aider à monter les escaliers une personne pour qui c'est difficile), reconnaître ses erreurs ou même sa vulnérabilité... et écouter les critiques même quand elles paraissent injustes (l'expérience de Dave Mearns, en groupes de rencontres, est partagée... avec sa difficulté à progresser!). 

 Le sujet concerne bien entendu les thérapeutes quel que soit leur modèle théorique, mais le livre s'appuie très largement sur l'Approche Centrée sur la Personne et une connaissance du travail de Carl Rogers facilitera de beaucoup la compréhension (et ce n'est pas un problème puisqu'en toute objectivité l'ACP est mieux que toutes les autres approches). Du très concret (le livre présente en longueur deux thérapies de Dave Mearns, respectivement avec un client alcoolique et un autre, militaire, traumatisé au point d'être mutique, soit des situations où une relation thérapeutique forte est pour le moins difficile à établir) au très technique, le travail de Mearns et Cooper pourra profiter aux étudiant·e·s et thérapeutes, et même probablement formateur·ice·s (anglophones seulement, hélas) quel que soit leur niveau.