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mercredi 24 mars 2021

Voices of the Voiceless, de Jan Hawkins


 Jan Hawkins, elle-même mère d'un fils handicapé mental, et d'autres qui seront présent·e.s à travers des interviews ou des textes, détaillent l'intérêt de l'Approche Centrée sur la Personne auprès d'un public d'handicapé·e·s mentaux·ales. Si ce domaine est particulièrement emblématique de l'intersection entre les aspects cliniques et politiques de l'ACP, cette approche est dans les faits peu présente, les thérapeutes ACP étant peu nombreux·ses, voire réticent·e·s, à s'y impliquer (plusieurs sujets d'une recherche de l'autrice ont exprimé leur sentiment de solitude, et l'autrice a même entendu plusieurs personnes dire que l'ACP, qui a pour objectif le développement de l'expression et de l'intelligence, n'avait pas d'intérêt pour des personnes qui n'étaient pas intelligentes et ne savaient pas communiquer). 

 Les thérapeutes ACP, c'est peut-être le centre du problème, ne sont pourtant pas les seul·e·s à penser que, pour ces personnes, les principes rogériens n'ont pas d'importance. L'empathie, l'encouragement à faire des choix, ou même simplement l'écoute, nombreux·ses sont celles et ceux qui n'y ont pas droit. Quand à l'approche positive inconditionnelle, quand la réponse en institution à des conflits et comportements difficiles est une approche strictement comportementaliste, le concept même est souvent inaccessible. Si l'autrice critique souvent le thérapeute imaginaire holywoodien qui bouleverse l'existence de ses patient·e·s, le simple fait d'écouter, de chercher vraiment à comprendre, a souvent été la source de changements importants. Difficultés à communiquer ou non, les client·e·s évoqué·e·s par Jan Hawkins sont bien, pleinement, des êtres humains, avec une personnalité propre, des désirs et préférences, des émotions positives et négatives (l'autrice déplore que face à un comportement problématique, la recherche de solutions fait souvent l'impasse sur... la motivation du comportement!), une sexualité, des vécus d'attachement et de deuil, un désir d'autonomie, des traumatismes (beaucoup sont ou ont été victimes de violences sexuelles... et en plus de ne pas être cru·e·s, écouté·e·s, ont vu leurs comportements de détresse liés au traumatisme réprimés). L'autrice est particulièrement remontée contre le "diagnostic" de recherche d'attention : en plus de nier par anticipation la légitimité des besoins et souffrances derrière un comportement, ça implique que le désir d'attention, pourtant pleinement humain, n'est pas légitime. Plusieurs intervenant·e·s disent d'ailleurs ne pas être choqué·e·s par les expressions de colères virulentes : iels auraient aussi du mal à supporter de telles conditions de vie.

 Si le message politique est clair (le premier livre de Rogers lu par l'autrice est Le Manifeste Personnaliste), si la pertinence clinique est largement étayée, le livre ne verse pourtant pas dans l'angélisme, et ne nie certainement pas les difficultés. La rencontre présentée en introduction aboutit d'ailleurs à un échec, douloureux au propre et au figuré puisque Danny, la personne présentée, au gabarit de rugbyman, mord les autres patient·e·s et éducateur·ice·s, dans un cas jusqu'à l'os. L'entrée en relation thérapeutique ACP, et c'est le cas pour tou·te·s les client·e·s, comme le rappelle une thérapeute interviewée, consiste à apprendre le langage de l'autre. Dans certains cas, la seule solution consiste à procéder par essai-erreur, et c'est parfois laborieux, comme la fois où il a fallu 5 ans pour comprendre que ce résident qui se tapait la tête contre un placard demandait "simplement" un thé (une fois cette demande comprise, il en a progressivement fait d'autres). Parfois, le simple fait d'avoir une émotion entendue, identifiée, acceptée, est un moment fort, source de changements, tant c'est inhabituel. La compréhension demande souvent un travail d'équipe (avec le recueil du consentement du ou de la client·e, dans la mesure du possible, pour évoquer un sujet en dehors de l'espace thérapeutique) : c'est en recensant laborieusement ce qu'il se passait aux moments où Carl déclenchait l'alarme incendie que l'équipe a pu comprendre que ça arrivait aux moments des rotations de personnel, dont il n'était pas informé. Un autre client se servait dans les poubelles, tout en admettant que c'était sale... l'écoute a permis de déterminer que c'était parce qu'il avait faim!

 Le message porté est fort, et il est puissamment porté, que ce soit par l'autrice ou les autres intervenant·e·s, avec une grande implication émotionnelle. Les nombreux exemples rendent l'intérêt des valeurs humanistes extrêmement concret et direct. Pour autant, le message n'est vraiment pas flatteur, y compris pour les institutions et thérapeutes ACP, et je me demande si ce livre a contribué à faire bouger les choses depuis sa publication (sauf erreur de ma part, par exemple, le sujet est absent du manuel de l'ACP).


vendredi 23 septembre 2016

Everyday Feminism Magazine



 D'habitude, je ne commence pas mes posts de blogs comme ça, mais je vous prie de ne pas fuir en voyant le titre. Le mot "féminisme" fait certes parfois peur (surtout si vous avez lu ce livre là), bien qu'il ne signifie rien de plus qu'être en faveur de l'égalité entre hommes et femmes, mais je ne relaie pas ce site Internet pour faire de la propagande (en plus j'ai un autre blog pour ça O:) ) mais bien parce qu'il m'a autant intéressé qu'en tant qu'étudiant en psycho qu'en tant que citoyen.

 Ce site est plus précisément un site de féminisme intersectionnel, c'est à dire que son objet est non seulement le sexisme, mais l'ensemble des stéréotypes intégrés dans un système de domination (pas dans un sens complotiste mais dans la mesure où nous vivons dans une société qui rend ces stéréotypes, à notre insu ou non, normaux) qui peuvent conduire à des inégalités ou des difficultés au quotidien pour ceux et celles qui les subissent (racisme et homophobie pour les plus connus, validisme -qui concerne le handicap physique mais aussi la maladie mentale-, transphobie, grossophobie -c'est le vrai terme-, ...). L'un des grands intérêts cliniques est de donner d'abord la parole aux personnes directement concernées ("Tout ce qui se fait pour nous sans nous se fait contre nous", disait Nelson Mandela, mais je crois que ce n'était pas dans un article d'everydayfeminism.com ). La démarche n'est pas si fréquente puisque, du fait même des stéréotypes, il n'est pas rare que cette parole soit confisquée, quand la souffrance n'est pas tout simplement niée (le fait que reconnaître cette souffrance soit un premier pas vers la remise en cause du système -par exemple, condamner le harcèlement de rue va à l'encontre de certaines conceptions de la virilité ou de l'injonction à la discrétion des femmes- ne facilite pas les choses).

 Everyday Feminism propose donc une approche intéressante sur des thèmes divers, tels que cet article autobiographique sur comment le rapport à la nourriture dans la famille a largement contribué à des troubles du comportement alimentaire (et la difficulté pour la famille de se remettre en question même après coup) mais aussi des articles sur les idées reçues sur, exemples parmi beaucoup d'autres, la drogue, l'hyperactivité, la paranoïa, ...

 Le site a une quantité particulière de ressources sur la violence conjugale, qu'elle soit physique ou psychologique, ce qui correspond en effet au thème du site : les victimes de violence conjugales sont elles-mêmes victimes de stéréotypes, le racisme ou l'homophobie intégrés peuvent aggraver ces stéréotypes pour les personnes concernées, les stéréotypes de genre ont leur part de responsabilité, ... Le site offre donc de nombreuses ressources et témoignages pour aider les victimes lorsqu'on en a l'opportunité, repérer les signes avant coureurs, déjouer les pièges de la manipulation, mieux connaître le traumatisme qui peut suivre, ...

 Les articles sont écrits par des personnes concernées mais aussi par des professionnel·le·s tels des psychologues ou des travailleur·se·s sociaux·les (d'ailleurs on peut parfaitement être concerné·e et professionnel·le en même temps). Ils peuvent être lus à toute fin utile par tout le monde bien sûr, mais en particulier par l'étudiant·e qui veut recueillir rapidement des infos sur un sujet, le·a soignant·e qui veut donner des informations à la fois pratiques et dé-stigmatisantes à un·e patient·e sur ce dont iel souffre (l'aspect dé-stigmatisant peut être d'autant plus salutaire que tou·te·s les soignant·e·s sont loin d'être à l'abri des stéréotypes), les proches des personnes concernées... Le moteur de recherche est, ça ne gâche rien, très efficace et simple d'utilisation (il est en elastic search : quand on commence à taper un mot, le moteur de recherche commence déjà à proposer une liste d'articles qui correspond) et que, cette qualité est presque un défaut, il y a de nombreux liens intégrés dans chaque article, non pas pour combler ses lacunes parce qu'il n'y en a pas spécialement mais pour approfondir certains aspects : vous risquez donc de vous retrouver rapidement avec une dizaine d'onglets ouverts alors que vous vouliez juste lire un article (c'est d'ailleurs pour ça que je n'ai lu qu'à peu près la moitié des articles mis en lien dans ce post).

 Le site a en revanche le défaut, c'est indéniable, d'être en anglais...

Le lien : http://everydayfeminism.com/ 

mercredi 25 mai 2016

Evaluer les enfants avec déficiences ou troubles du développement, de Catherine Tourrette



 Outils complexes, éventuellement arides au premier abord, les tests peuvent pourtant vite s'avérer indispensables à la pratique du ou de la psychologue : ils sont précieux entre autres pour dépister un trouble,  préciser un diagnostic, élaborer avec les proches et les soignant·e·s un projet adapté, mesurer une progression, identifier des points forts pour compenser certaines lacunes, ou même bien sûr faire de la recherche. L'enfance est par définition le moment où d'éventuelles difficultés de développement vont apparaître, et un moment critique pour proposer une prise en charge pertinente s'il y a lieu, les tests sont donc particulièrement utiles aux psychologues qui ont affaire à ce public là.

 Le livre rappelle l'utilité, le fonctionnement des tests, la spécificité de ce type d'outil, comment ils sont élaborés (un test doit être sensible -permettre de différencier les personnes qui le passent entre elles-, indiquer précisément ce qu'il mesure, doit sauf exception pour être valide avoir été étalonné, c'est à dire passé par un grand nombre de personnes, ce qui permet de situer statistiquement les résultats, …), et surtout comment ils doivent être utilisés (le·a psychologue doit être attentif·ve -dans le sens de vigilant·e mais aussi dans le sens de bienveillant·e- à la personne qui passe le test et à son entourage, l'attitude lors de la passation pouvant donner des informations aussi précieuses que les résultats bruts et faisant partie intégrante des éléments à prendre en compte dans le bilan, les consignes de passation doivent être appliquées avec souplesse selon le contexte et le déroulement du test, …). De nombreux tests sont listés et décrits en détails, avec bien sûr les consignes de passation des différentes épreuves mais aussi des précisions sur leur solidité scientifique, ce qu'ils mesurent, ce qu'ils ne mesurent pas, les compléments qui peuvent être pertinents, … Le·a lecteur·ice sera ainsi renseigné·e sur les outils pour évaluer entre autres le développement intellectuel, psychomoteur, affectif mais aussi les troubles autistiques, les troubles des apprentissages, l'adaptation sociale, …


 Si, par l'abondance des tests présentés, le livre a des aspects de dictionnaire, il n'en a pourtant pas les inconvénients : une troisième partie décrit plus en détails les troubles eux-mêmes et donne des indications pour une évaluation de qualité dans des situations complexes (troubles associés à une déficience visuelle ou auditive, polyhandicap, troubles du langage ou autisme qui peuvent induire en erreur sur certains éléments d'une évaluation si la personne qui évalue n'y est pas vigilante, …) et, surtout, fournit de précieuses vignettes cliniques. En effet, c'est une chose (souhaitable et louable) d'insister dans l'introduction sur le fait que l'attitude de l'évaluateur·ice est d'une grande importance, que le test doit pouvoir être adapté à la personne qui le passe, c'en est une autre de voir des exemples précis où les résultats d'une partie du test sont mis de côté parce que les parents ont un peu trop aidé l'enfant sans que ça ne nuise à l'évaluation dans son ensemble, où une épreuve est zappée parce que l'enfant est vite angoissé par l'échec et qu'elle le mettrait en difficulté, où l'enjeu explicite (savoir si on oriente un enfant en école spécialisée où si on peut le faire redoubler en CP normal) est aussi un enjeu de tension entre les parents et l'enseignante (les parents remettant en question avec virulence les compétences de l'enseignante), le tout dans une situation clinique difficile (les parents sont sur le point de divorcer, l'enfant est accusé successivement d'être réorienté en CLIS parce qu'il ne travaille pas assez bien puis lorsque le CP paraît plus pertinent de rester à l'école parce que la CLIS ne veut pas de lui, …) : le message humaniste devient pragmatique. L'humanisme est d'ailleurs présent jusqu'au dernier paragraphe du livre, qui remercie les enfants de faire progresser les chercheur·se·s ("Nous devons aux enfants dont le développement est contraint par des déficiences ou des anomalies d'avoir interrogé les scientifiques sur les limites de la quantification de leur efficience, d'avoir questionné la psychologie du développement et de l'avoir poussée à évoluer"), façon détournée de rappeler que les tests doivent s'adapter continuellement aux enfants, et non l'inverse (la standardisation des évaluations pourrait pousser indirectement à vouloir faire rentrer les enfants dans des cases). La conclusion s'attarde d'ailleurs sur l'évolution que prend l'évaluation, par exemple la prise en compte croissante de la qualité de vie, ou encore les intérêts et les limites de la passation informatisée.

 Le livre est dans l'ensemble clair mais nécessairement technique. La quantité de tests listés en fait un outils précieux pour l'étudiant·e ou pour le·a practitien·ne, mais il peut également être d'une grande utilité aux proches de patient·e·s, pour en savoir plus sur les troubles mais surtout pour mieux comprendre les différentes évaluations effectuées ou savoir ce qu'ils peuvent attendre d'un bilan.