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samedi 11 octobre 2025

Les émotions de l'enfant, d'Héloïse Junier et Mademoiselle Caroline

 

 La couverture de ce volume de la série BD Psy indique qu'il va s'agir de "ce que dit la science", et en effet l'autrice est docteure en psychologie de l'enfant et spécialiste des émotions (la dessinatrice elle-même a beaucoup écrit sur la santé mentale, par exemple et ), mais le contenu va vraiment être axé sur la difficulté des interactions avec les enfants au quotidien, des interactions qui, c'est rappelé à la fin, ne sont pas faciles même quand on est psy et qu'on a tous les outils en main. Le fil conducteur est d'ailleurs un dialogue entre une jeune adolescente et l'autrice, et la plupart du contenu est probablement accessible y compris pour des collégien·ne·s.

  En effet, dans le speed du quotidien (décuplé quand on a un voire plusieurs enfants), quand les adultes ont aussi leurs limites parce qu'ils s'avèrent généralement être des êtres humains (avec éventuellement des problèmes de santé mentale qui ajoutent à la difficulté, parce qu'ils s'avèrent généralement être des êtres humains), faire face à des réactions incompréhensibles, perçues comme disproportionnées et disons-le, pénibles ("les pleurs du bébé humain ont été façonnés par l'évolution pour être les plus stressants possibles", "toute parentalité repose sur un équilibre fragile entre les besoins des parents et ceux de leurs enfants"), peut générer un sentiment d'impuissance et de fortes tensions. Des réactions inadaptées ("la punition ne donne pas les ressources à l'enfant pour se calmer, perd progressivement son effet dissuasif, augmente la frustration de l'enfant, accroît le risque qu'il recommence") risquent d'augmenter le stress de part et d'autre et d'aggraver la situation, avec des conséquences lourdes quand le recours aux violences éducatives ordinaires (menaces, gifles, moqueries, ...) sont vues comme une solution au quotidien ("ces violences augmentent le risque d'agressivité, d'anxiété, de dépression, de délinquance, d'addiction, de prise de risque, etc.).

 L'attitude recommandée, par exemple en cas de forte colère d'un jeune enfant, est de laisser passer l'orage (ce qui, l'autrice en convient, n'a rien de facile) et de chercher l'apaisement avec une attitude douce (le câlin sera plus efficace que la tétine ou le doudou, mais ne sera pas efficace du tout pendant le pic de colère), d'exprimer ses besoins d'adulte qui ont une légitimité aussi et de chercher à identifier les vrais besoins de l'enfant (le concept de caprice ne correspond pas à la réalité du psychisme de l'enfant tel que la science le comprend aujourd'hui, en revanche la difficulté à réguler ses émotions est bien réelle et s'atténue avec l'âge).

  La clarté est là, les recommandations pratico-pratiques aussi (ça aurait changé beaucoup de choses si j'avais lu ce livre il y a... euh... quelques années), mais les informations sont argumentées et sourcées. Ce n'est pas une baguette magique, d'ailleurs c'est rappelé régulièrement, mais les outils de compréhension permettent d'éviter ou en tout cas de limiter fortement les risques d'escalade, et évidemment il n'y a aucune injonction à être un parent parfait, ce qui n'existe pas. 

jeudi 9 octobre 2025

Adieu traumatismes... et autres blessures invisibles, de François Louboff, Jean-François Marmion et Valentine Sarfaty

 


  Ce livre de la série BD Psy concerne les traumatismes, avec le parti pris de mettre en lumière leur diversité : accident de voiture ayant provoqué un handicap lourd, passé de harcèlement, deuil, viol subi durant l'enfance en gardant le secret toute sa vie...

 Si la lourdeur de la thématique et de ce qui est montré contraste avec un dessin qui peut donner une sensation de légèreté (Jules, qui a subi l'accident, a des symptômes dépressifs violents devant ses ami·e·s et ses enfants, le viol est dessiné dans la partie qui explique le déroulement d'une séance EMDR, ...), la vulgarisation est exigeante, et relève avec succès le défi de partager, de façon condensée, des informations complexes et de les rendre accessibles. Un choix particulièrement bien vu est fait pour décrire les mécanismes du traumatisme chez Jules : sur la même case figurent les explications techniques (y compris au niveau cérébral), une schématisation de ce qui est décrit, plus facile à saisir, et un dessin de ce qu'il se passe concrètement. Le·a lectrice a donc plusieurs niveaux d'explications pour mieux comprendre, mais aussi choisir le niveau de complexité qui lui convient pour cette vulgarisation.

  Après la bande-dessinée, sur quelques pages, des explications sont reprises, éclairant l'aspect théorique sur différents aspects (superposant par exemple l'importance du travail spécifique sur les symptômes au besoin de recherche de sens, tout en expliquant pourquoi cette recherche de sens est importante), mais aussi en donnant des conseils pratiques pour les personnes concernées et leurs proches qui ne sont pas forcément intuitifs (par exemple, le fait que remettre en question d'office certains aspects du récit -"Tu es sûr que ça s'est passé comme ça?" puisse être dangereux, ou que les réassurances de type "Tu t'en remettras", "Change-toi les idées", potentiellement bien intentionnées, vont plutôt aggraver les choses).

 J'ai tiqué sur certains détails (l'explication de l'attachement envers l'agresseur·se dans le cas des violences intrafamiliales était un peu rapide pour moi, il n'est pas précisé que Kübler-Ross elle-même dit que ses cinq étapes du deuil n'impliquent en aucun cas un ordre chronologique -et je n'aime pas qu'on critique Kübler-Ross, non mais!-), mais ce sont vraiment des détails, le travail de vulgarisation est fait, il est de qualité, sur un sujet à la fois sensible et complexe.

lundi 29 septembre 2025

C'est mon petit doigt qui me l'a dit, de Samboyy

 


 

 L'autrice partage un récit autobiographique, de la petite enfance au moment de la parution de la BD, mais surtout de la petite enfance à la fin de la procédure judiciaire contre son beau-père incesteur, innocenté pour cause de prescription (il n'a avoué que des faits prescrits, les autres n'ont pu être prouvés).

 Le récit est souvent présenté sous le prisme de la relation de l'autrice avec sa mère, les moments où elle a été présente, protectrice, importante, et les moments où elle a été vulnérable voire fuyante. Son tout premier souvenir, à 4 ans, est celui où elle a subi une dispute violence entre sa mère et son père : elle a passé un après-midi avec lui et "sa copine" (le soir même il est retourné dans son couple), en ayant l'impression d'être de trop ("tu ne veux pas t'amuser, faire des manèges?") et surtout en se demandant si sa mère avait sauté par la fenêtre comme elle avait menacé de le faire. Ni l'un ni l'autre ne semblent s'inquiéter de ce qu'elle a vécu, entendu, encaissé, ce jour là. Avec son père, elle a souvent la sensation d'être invisible ("j'avais l'impression d'être son jouet, qu'il ne m'exhibait que quand j'étais jolie", "Je ne comprenais pas ce que je faisais là... j'avais l'impression d'être la figurante d'une mauvaise série", "je ne sais toujours pas qui il est").

 La séparation sera l'opportunité de se rapprocher de sa mère... jusqu'à la rencontre avec son beau-père, puis son emménagement. Malaisant avec l'autrice déjà lors de leur toute première rencontre alors que sa mère était en couple avec quelqu'un d'autre ("il a l'air spécial ce mec... laisse couler"), il le sera de plus en plus, d'un autoritarisme déplacé ("Ce n'est pas tant qu'il avait tort :  je n'aimais pas spécialement mettre la table, je ne me précipitais jamais pour lui dire bonjour et je regardais la télé de trop près... mais dans sa façon de communiquer, je sentais son besoin de domination, d'emprise sur moi, et je ne comprenais pas pourquoi") à des échanges à caractère sexuel (visionnage imposé d'un "film qui montre des filles vierges", exhibition d'un sex-toy de sa mère sur le chemin en voiture jusqu'à l'école en lui proposant de jouer avec, ...), jusqu'au viol pour "fêter" la naissance de son frère, après l'avoir poussée à boire et à fumer.

 Pour éviter le harcèlement, l'autrice cherche de plus en plus à être invisible. De peur qu'il ne la rejoigne dans sa chambre comme il lui arrive de le faire, elle est en hypervigilance et ne dort presque pas. Mais, peut-être plus encore que ce climat d'oppression et de violence engendré par l'agresseur (l'autrice ne peut se sentir bien qu'à l'extérieur de chez elle, et cherche tous les prétextes pour y passer le moins de temps possible), il sera question des défaillances des adultes, en  particulier de sa mère. Elle ne perçoit pas, le jour même, ce qu'il s'est passé. Un jour où le flagrant délit était possible ("il était là, il avait mis un film pornographique, et il parlait à sa fille de l'autre côté du lit"), elle invite simplement sa fille qui la réveille en pleine nuit pour dire "viens m'aider... il nous embête" à aller dormir ailleurs ("cet épisode m'a conforté dans le sentiment que personne ne m'aiderait"). Quand elle la confronte pour son hostilité à son beau-père et qu'à la question "il t'a violée?" l'autrice répond "non, mais presque", elle refuse explicitement d'envisager une séparation et l'envoie chez un psychiatre ("C'était il y a un an... je ne peux plus rien faire maintenant"). Quand elle finit par se confier après plusieurs semaines de séances surréalistes (d'une durée de moins de 10 minutes, il lui demande si ça va elle répond "oui", puis "génial" de façon plus sarcastique quand la frustration augmente) il lui demande si elle ne l'aurait pas souhaité inconsciemment. Elle n'y retourne pas et dit à sa mère que ça l'a aidée quand elle lui pose la question. 

 Quand le sujet revient quelques années plus tard suite à un sarcasme qui fait exploser l'autrice, sa nouvelle réaction à "ce vieux truc, là, dont tu m'avais parlé après la naissance de ton frère" est de faire la promesse qu'elle la soutiendra en cas de plainte et de l'emmener chez une gynécologue qui l'a auscultée froidement sans poser de questions et ne s'est pas prononcée (l'agresseur avait été vigilant à ne pas laisser de trace visible). Seules... d'autres adolescentes seront à la hauteur pour le recueil de sa parole (tout en respectant leur promesse de ne pas en parler).

 C'est seulement une fois adulte, grâce à une thérapeute qui enfin donnera de l'importance à ce traumatisme, que l'autrice trouvera la force de porter plainte... et se confrontera à la rupture de la promesse de soutien de sa mère, qui minimisera le passé tout en s'alarmant des conséquences de la plainte, puis coupera le contact.

 Le livre parle bien sûr de l'agression, de l'environnement incestueux lui-même, mais aussi de l'importance de l'entourage, du poids des personnes qui ne répondent pas présent (y compris des professionnel·le·s!) et des personnes qui répondent présent, et de comment on peut se construire, se concentrer sur son chemin, malgré l'environnement invivable, malgré la souffrance, sans bien sûr minimiser celle-ci. 

jeudi 22 mai 2025

Tu n'auras pas mon silence, de Florence Rivières et Steren

 

 Marie a été victime de violences conjugales. Elle a aussi subi plusieurs viols dans le cadre de sa relation avec Arthur. Mais ce n'est pas une "bonne victime", ce qui complique considérablement le dépôt de plainte qu'elle finit par décider de faire ("être un sale type, c'est pas illégal", "alors vous, on vous viole et vous ne vous en rendez pas compte?").

 Ce n'est pas une bonne victime parce qu'elle a eu une sexualité après leur dernière séparation au lieu d'être "brisée" (elle a eu des symptômes traumatiques, mais pas ceux qui sont conformes au stéréotype), parce qu'elle s'est remise en couple de nombreuses fois avec lui, et d'ailleurs c'est lui qui se séparait, parfois une fois par semaine, une fois le prétexte était qu'elle l'avait empêché d'attraper un pikachu à Pokemon Go. Ce n'est pas une bonne victime parce que c'était son supérieur hiérarchique (avec le statut de freelance qui lui-même ouvre énormément aux abus) donc est-ce que ce ne serait pas une contrariété professionnelle qui l'amènerait d'un coup à voir a posteriori des violences. Ce n'est pas une bonne victime parce qu'il n'y a pas eu de coups (Arthur allant jusqu'à dire qu'elle profite de la situation parce que s'il la frappe il y aura des marques et ça va se retourner contre lui donc selon son raisonnement il se retrouve injustement sans défense), parce que les viols ont été le résultat de manipulations et d'insistance et pas imposés physiquement, parce que le dénigrement constant a été intégré (Arthur s'empare d'une expression de visage, du choix d'un mot, pour exploser et dire à quel point elle ne pense qu'à elle et lui fait du mal, générant une vigilance constante bien que forcément insuffisante), parce qu'il a pu imposer sa version auprès de leurs ami·e·s commun·e·s lorsqu'il a perçu que là elle ne reviendrait pas.

 Sauf que "vous savez quoi? Même les bonnes victimes, on ne les écoute pas. Alors autant que je parle". Par ailleurs, tous ces éléments qui pourraient (et ont) fait douter de sa bonne foi sont caractéristiques des violences dans le couple. Il a pu imposer sa version car il la dénigrait et la faisait culpabiliser constamment, il y avait donc peu de chances qu'elle ose parler. La dépendance professionnelle, loin de la servir, a conduit à une exploitation (beaucoup de travail bénévole), et les violences financières ne se sont pas arrêtées là (il l'a fait acheter des billets pour un voyage commun au Japon pour se séparer juste avant, a habité chez elle sans participer au loyer -"bien sûr, le lui faire remarquer aurait fait de moi une personne vénale"-, l'a poussée à déménager pour habiter à deux là encore avant de se séparer, ...).

 Le livre est explicitement militant, mais est aussi très riche sur la description des mécanismes interindividuels de la violence, montrant en particulier comment le doute peut s'ancrer et se maintenir longtemps dans la relation.

dimanche 27 avril 2025

Dans la tête des HPI, de Nicolas Gauvrit, Jean-François Marmion et Thomas Mathieu

 

 

 Cette BD de vulgarisation de la série BD psy porte sur les enfants (et les adultes aussi, mais beaucoup moins) HPI, surdoués, EIP... bref qui ont une intelligence plus élevée que la moyenne (un QI supérieur à 130, soit une personne sur 40).

 Nicolas Gauvrit est chercheur en psychologie cognitive mais aussi agrégé en mathématiques, et de fait le livre sera constitué de nombreuses stats... sauf que le·a lecteur·ice ne se verra pas infliger des graphiques indigestes, mais suivra le parcours de Violette, 8 ans, et Albert, 6 ans, et les questions qu'iels se posent, que se posent leurs parents, leurs enseignant·e·s, ... Les données chiffrées sont donc au service de la précision du propos et le rendent plus concret.

 Les questions qu'on peut se poser sur les personnes HPI sont nombreux·ses, tant iels sont l'objet de discours innombrables, pas toujours très rigoureux. L'auteur dit à demi-mot ce qu'il en pense ("-Ah, il va dire que c'est de ma faute... Que c'est un bon business pour les autrices comme moi, n'est-ce pas? -Ah bon? Je n'y avais pas pensé"), et attribue les causes des plus négatifs de ces discours à des revendications qui datent de la mise en place du collège unique (mais depuis 2019, l'Education Nationale a des recommandations plus conformes à l'état de la science) et l'aspect tentant d'attribuer ses difficultés à ce profil ("se dire : je suis tellement intelligent que les autre ne me comprennent pas! c'est plus valorisant que se dire : "Du point de vue de l'intelligence, je suis dans la norme mais j'ai un gros problème ailleurs").

  Si quelques difficultés sont favorisées par le profil HPI (ennui à l'école, maturité émotionnelle normale donc moins avancée que la maturité intellectuelle ce qui peut provoquer des incompréhensions, ...), ce n'est pas particulièrement négatif en soi ("les HPI sont, dans l'ensemble, plutôt satisfaits de leur travail, à condition qu'ils l'aient choisi", "leur salaire est plus élevé que la moyenne, de même que leur niveau social de manière générale", "dans leur vie privée, ils ne sont ni plus ni moins heureux que les autres"). Certes, ça n'empêche absolument pas d'être en souffrance, mais les souffrances, en général, ne sont pas particulièrement liées au profil HPI, contrairement à ce que certains discours laissent entendre ("-Mais vous savez qu'il y a des HPI dépressifs, non? Vous n'allez pas le nier, tout de même? -Bien sûr! Mais ils sont alors dépressifs et surdoués, pas dépressifs parce que surdoués.")

 Plusieurs profils de surdoué·e·s à l'école sont présentés... si les plus en difficulté sont une minorité (le profil de type 1, "l'enfant qui réussit", est estimé représenter 90% des HPI), leur existence est pour autant bien réelle, d'autant qu'iels ne sont pas nécessairement identifié·e·s comme HPI. On y retrouve par exemple  l'enfant "underground", qui fait tout (y compris des erreurs volontaires dans les copies) pour ne pas se distinguer, ou l'enfant marginal, dans une agressivité et une opposition qui dissimulent une grande détresse. Et c'est l'intérêt du livre : il est rappelé constamment, de diverses façons, que les enfants HPI sont différents entre eux. Situation familiale, niveau socio-professionnel de la famille, parentalité, rapport à la scolarité... il y a des tendances, des choses qu'on observe plus que d'autres, mais la diversité est infinie. D'ailleurs, pour les adaptations en milieu scolaire, l'auteur montre diverses options possibles mais insiste sur le fait que c'est l'enfant qui saura le mieux ce qui lui convient.

 Des questions-réponses plus formelles et des ressources sont présentées en fin d'ouvrage. Le tour d'horizon est vaste, et plutôt nuancé.

lundi 17 mars 2025

Baby Bleu, de Marion Nail

 


 Né d'exercices proposés par sa psychologue, ce livre/carnet parle de la dépression post-partum vécue par l'autrice, son aspect envahissant, la multiplicité de ses dimensions.

 Les dessins en apparence simples (la dépression post-partum, "être polymorphe", est nommée "bleu" et est le plus souvent représentée sous la forme d'un cercle), les phrases courtes, n'occultent pas l'extrême violence du vécu, avec ses moments d'envies suicidaires ("Je cherche toujours autour de moi les moyens de... bah, d'en finir. Comme des doudous, ça me rassure de les savoir autour de moi") voire d'envies que le bébé meure ("C'était tellement monstrueux. Honteux... J'ai admis ça, et du jour au lendemain, cette angoisse a disparu") et même un acte de violence ("J'étais désemparée. Je n'en pouvais plus. Je l'ai mordu. Jaune a pleuré de plus belle. Et moi, j'ai ri")

 Les causes explorées sont multiples : en plus de l'épuisement physique et mental du quotidien, une colère trop longtemps enterrée ("Je n'avais pas conscience d'avoir autant de colère en moi. Peut-être parce que, jusqu'ici, je la dirigeais seulement contre moi-même"), un rapport au corps compliqué géré par l'évitement ("en y réfléchissant, ça fait longtemps que je cherche à l'oublier, celui-là..."), la difficulté de définir son identité entre injonctions, valeurs et réalité ("Comment voulez-vous que je me différencie avec, ou sans masque? A force de le porter, je ne sais même plus dire où il commence, ni où il s'arrête"). S'en sortir, c'est aussi pour l'autrice l'opportunité de faire une rencontre avec elle-même.

 Le récit est bref mais dense et percutant. Si le style de dessin peut donner une sensation de douceur ou de légèreté vu de loin, ni la dureté, ni la complexité, ne sont édulcorées.

jeudi 23 mai 2024

A volonté, de Mademoiselle Caroline et Mathou

 

 Mademoiselle Caroline ("née avec 25 kilos de trop") et Mathou ("des kilos en trop depuis bien trop longtemps") racontent à quel point les stéréotypes sur le surpoids leur pourrissent la vie au quotidien.

 Les injonctions sociales, le rappel de leur statut, est partout, dans les appels à faire un régime qui surgissent dans tous les sens (couvertures de magazines, livres, médiatisation de nouvelle méthode miracle, remarques des soignant·e·s et des proches, ...), les plaisanteries dans la fiction ou dans la vie quotidienne, les recommandations médicales parfois douteuses sur le fond et/ou sur la forme ("Je suis surpris, vous n'avez pas de cholestérol. J'aurais cru pourtant", "-Oui mais pour mon allergie? -Maigrissez, vous verrez, vous irez mieux", "vous avez une grosse hernie discale. Vous êtes enceinte de jumeaux. Vous allez donc prendre une quarantaine de kilos, telle que je vous connais. Vous allez avoir la moelle épinière écrasée, finir tétraplégique. Faudrait songer à l'avortement"). Les remarques déplacées sont fréquentes, et les personnes qui les font ne veulent pas entendre que c'est blessant ("tu te victimises", "c'est parce qu'on tient à toi qu'on te dit ça, tu sais", "si tu te plais pas, t'as qu'à maigrir au lieu de nous faire chier avec ton poids", ...).

 Les autrices montrent à quel point cette ambiance les envahit, les pousse à réfléchir à leur moindre faits et gestes, culpabiliser ou s'inquiéter du moindre relâchement, se préoccuper sans arrêt de leur apparence ("je regarde si j'ai des mégabourrelets quand je m'assois... les gens vont les voir... je calcule comment m'asseoir pour que ça se remarque moins") et ce, qu'elles soient ou non effectivement au régime et, surtout, quoi qu'elles pensent de la légitimité de ces jugements et injonctions : "On a intégré leur grossophobie. Notre poids est devenu l'échelle de notre propre valeur. Tout ce qu'il ne faut pas faire, pas penser, pas intégrer, on le fait."

 Le combat est collectif et de long terme, et est magnifiquement rappelé dans la conclusion : "Quand on aura vraiment compris que le poids n'est pas une échelle de valeur, la grossophobie rend les gens plus gros, et plus tristes, personne ne décide si je suis belle, sexy ou désirable. Quand tout ça ne sera pas qu'un discours militant qu'on admire ou des phrases bateau de pseudo-développement personnel... que ce sera devenu des mots compris, intégrés, digérés auxquels on adhérera totalement, sans se dire "oui mais bon, si je perdais un peu, je serais une meilleure personne", ce jour là, on aura tout gagné".

samedi 18 mai 2024

Le seuil, de Fanny Vella

 
 
 Fanny Vella est l'autrice de l'indispensable Et si on changeait d'angle, dans lequel elle montre astucieusement à quel point ce n'est pas toujours la meilleure idée du monde d'infantiliser... des enfants. Elle est donc particulièrement bien placée pour parler, comme elle le fait ici, de relations abusives, qui ont la spécificité de rendre normale, progressivement, une très grande asymétrie dans le couple.

 La grande originalité du livre est qu'elle ne rentre pas dans le détail des mécanismes qui font que la violence s'installe : Camille flirte avec un autre homme, dit qu'elle veut se séparer, et a le corps couverts de bleus dès les premières cases. Le mode d'emploi des relations abusives est donc fourni en accéléré, un parti pris qui est d'une grande efficacité : dans un bref échange, on peut percevoir à quel point Jonathan souffle le chaud et le froid, dénigre constamment ("ça y est, t'as 22 ans, t'es déjà sur la pente descendante physiquement") avant d'inviter Camille à ne pas se formaliser et de lui dire qu'elle exagère, va jusqu'à affirmer qu'il ne lui ferait jamais de mal, et surtout, quel que soit le sujet, tout est toujours de la faute de Camille ("tu te rends pas compte à quel point tu me fais du mal, Camille").

 L'accent est donc mis sur les difficultés matérielles. Pas d'envie de guérir Jonathan chez Camille, pas de lâcher prise et d'envie de repartir de zéro pendant les phases de lune de miel (au contraire, les moments où il joue, avec succès, le conjoint modèle devant témoins ont plutôt tendance à la révulser), pas de cœur brisé à l'idée de renoncer aux bons moments ("Tu vas finir par me tuer, je suis trop conne!"). Ce qui entrave sont départ, ce sont des problèmes matériels : parce qu'il l'a poussée à quitter son emploi de serveuse ("tu travaillais pas, tu faisais la p...", "tu aimais bien ça, le regard des vieux porcs sur toi"), elle n'a plus de revenus, et au prétexte qu'il paye le loyer depuis six mois, il refuse de quitter son appartement à elle. S'ajoute à ça le danger de quitter une personne violente physiquement, qui entretient constamment l'aspect imprévisible de son comportement (il va d'ailleurs la harceler pendant des mois après la séparation). Et en effet, si l'une des caractéristiques des relations abusives est la confusion qu'elle entretient, à travers des mécanismes qu'il est important de prendre au sérieux, si une aliénation peut se créer qui maintient un attachement voire une dépendance malgré les violences, la réalité matérielle est un sujet à part entière, et certaines victimes ont des difficultés à partir pour des raisons uniquement pratiques, en n'ayant aucune illusion sur la personne avec laquelle elles sont en couple (il va de soi que si ces deux aspects sont distincts et peuvent se cumuler, il n'y a pas de victime plus ou moins légitime qu'une autre, porter un jugement sur la volonté ou les capacités de la victime, c'est être du côté de l'agresseur·se).
 
 Camille sera sauvée par Margaux, qui reste en contact avec elle et renouvelle ses propositions d'aide ("je peux accepter votre proposition d'hébergement pour un temps?") même si elle manque parfois de patience avec sa temporalité ("Camille, merde, tu dois le quitter pour de bon!" "Tu cherches des excuses, là..."), et par Sami, avec qui elle entretient une relation ambiguë (contre sa volonté à lui qui n'a aucune idée de la raison de ces signaux contradictoires) jusqu'à passer le pas de la séparation. Au contraire de Jonathan, Sami est la boussole de ce que doit être une relation saine : il se réjouit des réussites de Camille, la laisse entrer dans la relation à son rythme, et l'encourage même à partir longtemps au Canada pour se reconstruire ("ce départ à l'étranger... c'est une foutue bonne idée"). Il fait par ailleurs face sans crainte à Jonathan, et surtout ne se laisse pas entraîner dans l'univers de l'implicite qui est le terrain des agresseur·se·s ("il se fout de nous, en plus!").

 La BD est extrêmement efficace, en couvrant plusieurs aspects importants des relations abusives de façon très synthétique, avec le parti pris de montrer en miroir les caractéristiques, qui ne vont pas forcément de soi (le cliché du comportement possessif qui serait une preuve d'amour est bien trop répandu), d'une relation saine.

lundi 6 mai 2024

Moi en double, de Navie et Audrey Lainé

 


 Navie est en obésité morbide. C'est un fait, puisque c'est son IMC qui le dit, et "l'IMC n'a pas été inventé par les magazines féminins pour nous pourrir la tronche et nous faire entrer dans un bikini qui coûte un SMIC, mais par l'OMS pour évaluer les risques liés au surpoids". Certes elle n'a pas de problèmes de santé pour l'instant, elle sait cacher ses moments de mal-être ("pour l'image, j'étais une experte"), mais derrière le surpoids il y a une hyperphagie, qu'elle associe à une part dépressive. Au sens propre et au sens figuré, c'est comme si elle portait le poids d'une autre personne ("vous portez sur vos épaules le poids moyen d'une femme de votre âge" "Je peux dire à mon mec qu'on fait des plans à trois, alors?").

 Après une prise de conscience brutale (la peur de ne pas rattraper à temps son fils qui courait vers la piscine), elle décide de tuer ce double, en commençant par se mettre au sport de façon très active ("J'aimerais vous dire quelque chose de plus chic, mais la vérité c'est que c'est Chris Powell, le coach de "Extreme Weight Loss", qui m'a donné envie de faire du sport"). Le double, joyeux, tente constamment de mettre cette détermination en échec ("Viens, on mange là! Allez! J'ai faim, moi! Un bon GROS burger! Et des FRITES! OHLALA des frites! HAN! Et des nuggets! Avec une petite sauce curry...").

 Au delà des parcours de prise et de perte de poids tout au long de la vie ("Je me souviens du goût des shakers Weight Watchers, j'avais 12 ans. Avec ma mère, c'était notre repas du soir", "A 19 ans, a commencé la valse à mille temps des nutritionnistes. En 12 ans, j'ai tout vu, tout entendu, tout essayé pour en arriver à chaque fois à la prise de poids supplémentaire. Histoire banale de tous les obèses."), c'est surtout la grande complexité du vécu avec l'obésité que le livre évoque. La figure du double permet de l'articuler tout au long du récit, mais pour autant il y a infiniment plus que deux facettes. L'alternance entre la joie de vivre (pour de vrai, pour convaincre les autres... ou pour se convaincre soi) et une violente détresse qui peut brusquement prendre toute la place, la légèreté et le sérieux ("Vous avez jamais remarqué que quand on est obèse, si on met plus de 10cm d'eau dans le bain il déborde? Je suis tellement plus écolo que vous. Sauf pour l'huile de palme. Rapport au Nutella" "Vous avez jamais remarqué que quand on est obèse au milieu de la foule on voudrait disparaître sous terre et crever?"), la tension entre prendre soin de soi en mangeant comme on en a envie et prendre soin de soi en s'astreignant à une hygiène de vie ultra exigeante, entre cibler le comportement hyperphagique ou le mal-être qui pourrait en être la cause ("Comme j'ai peur de la police, j'ai choisi une addiction légale"), ... Complexité, en plus de celle, quasi constante, de son propre regard, du regard des autres : "Quand ça fait quinze ans que t'annonces que tu vas faire un régime, que tu perds 10kg en un mois et que tu reprends à chaque fois le double six mois plus tard tes proches, bien que bienveillants, ont toujours la même réaction : 1°) ils t'encouragent comme des pom-pom girls. 2)° ils se taisent quand tu reprends", "Parce que si on adore faire des compliments, on ne dit pas : "Merde, t'as pris vachement de poids, qu'est-ce qu'il se passe? C'est volontaire?" ".

 Le récit, en apparence linéaire, devient vite avec un peu de recul une invitation constante aux questionnements. La certitude d'une page peut être fortement nuancée dix pages plus tard, la stabilité n'existe pas dans cette bande-dessinée qui ressemble parfois presque à un dessin animé tant les dessins rendent extrêmement bien la sensation de mouvement, en particulier dans les moments de lutte entre Navie et son double.

jeudi 1 février 2024

Amours en cendres, d'Anne Billows

 


 Ce roman graphique sur les relations abusives est le résultat d'un important travail de documentation. Les histoires d'Andrea et Thomas, de Femi et Patrick et de Sophie et Julien sont les compilations de nombreux témoignages recueillis, une forme qui permet de préserver l'anonymat des personnes concernées. Entre ces récits sont intercalés des points théoriques indispensables pour vraiment comprendre les relations abusives, saisir en quoi elles sont fondamentalement différentes de relations amoureuses, même conflictuelles. Ces affirmations sont appuyées par des paroles d'expert·e·s, plutôt nombreux·ses ce qui donne une idée du travail de préparation colossal, soit extraites de leurs textes (livres, articles, ...) soit recueillies directement. L'idée probablement la plus importante est que ce sont des situations où l'agresseur, s'il peut mettre en avant avec insistance des motifs qui correspondent aux idées reçues (souffrances terribles infligées par leur mère ou une ex, incapacité à contrôler ses émotions en particulier la colère, ...), perçoit sa compagne comme sa propriété,  ce qui est la cause fondamentale des violences. La tentation de prendre soin de lui, d'écouter ses souffrances, de se plier à ses exigences, aggravera donc la situation au lieu de l'apaiser comme on pourrait s'y attendre. Dans de nombreux cas, il sait d'ailleurs parfaitement avoir un comportement différent selon les interlocuteur·ice·s, soigner son image, ou encore reculer (contrition, promesses, ...) juste assez pour pouvoir ensuite reprendre, plus intensément, son emprise.

 Dans les trois histoires, une femme est victime d'un homme violent, ce qui est le cas dans la très grande majorité des situations même s'il n'est bien entendu pas question de nier le vécu d'hommes victimes de femmes, ou l'existence de violences dans les couples homosexuels. Ces trois histoires sont parlantes et marquantes tant par leurs points communs que dans leurs différences. Dans les trois, un net changement de comportement a lieu quand le couple se rapproche, après une première période idyllique (Julien fait d'ailleurs du forcing pour habiter chez Sophie, prétextant ou provoquant des soucis de logement de son côté, alors qu'elle n'est vraiment pas à l'aise avec l'idée). Dans les trois, les colères, explosives, qu'elles mènent à des violences physiques ou non, sont une menace, un souci constant. Sophie évite de rappeler à Julien pour la énième fois que c'est son tour de faire la vaisselle alors que la situation lui pèse, parce qu'il a fini par hurler lorsqu'elle a insisté un peu après d'infinies précautions pour amener le sujet. Femi, après le premier épisode de violences physiques, estime avoir recadré les choses comme il le fallait et est plutôt satisfaite de, cette fois, ne pas s'être laissée faire, sauf qu'intérieurement la peur s'est installée et qu'elle commence à marcher sur des œufs. Thomas ne frappe pas, mais prive régulièrement Andrea de sommeil par des disputes interminables qui finissent par être tellement vides de sens que, même prête à dire n'importe quoi pour qu'il s'arrête, elle finit par ne pas savoir quoi répondre. Les trois dénigrent régulièrement, très régulièrement, et c'est entrecoupé ou non de périodes plus joyeuses qui laissent la place aux compliments. Les trois disent très régulièrement à quel point elles ne comprennent rien à leur souffrance et passent leur temps à les embêter pour rien. Dans les trois cas, et le livre est certes cru mais a le mérite de rentrer dans les détails de cet aspect important, la sexualité est un outil de manipulation et d'emprise. Thomas pousse sans arrêt Andrea à des pratiques toujours plus extrêmes, qu'elle accepte sous la pression de la comparaison avec ses ex et des accusations d'être coincée. Patrick ne s'intéresse absolument pas au plaisir de Femi, et souvent la viole après des violences physiques. Julien impose à Sophie des choses pour lesquelles elle n'est pas consentante (rapports sexuels pendant les règles alors qu'elle est extrêmement mal physiquement, retrait du préservatif malgré un refus clair, relation sexuelle à côté de sa fille qui dort dans le même lit, pour laquelle il a par ailleurs des gestes alarmants, ...). Les trois isolent leur victime, soit directement comme Patrick qui trace le portable de Femi et l'enferme et coupe l'électricité quand il sort, soit indirectement comme Thomas dont les colères disproportionnées font honte à Andrea. Dans deux cas, c'est un déclic, après une période interminable de doutes, qui poussera à mettre fin à la relation : Andréa voit Thomas se masturber en riant pendant qu'elle essaye de lui parler sérieusement de la relation, et le perçoit soudain comme minable, ridicule et plus effrayant. Femi prend immédiatement la décision de partir, ce qu'elle fait avec énormément de précautions pour se protéger, lorsqu'il frappe leur fille ("Comme si j'étais morte puis revenue à la vie. Faire preuve d'une telle violence à l'égard d'un enfant si petit, pour rien, je ne pouvais pas le supporter."). En ce qui concerne Sophie, c'est la police qui l'encourage à porter plainte alors qu'elle est enfermée hors de son propre appartement (police qui a aussi refusé la plainte de Femi -"on n'est pas des conseillers conjugaux. Madame, nous ne sommes pas là pour régler vos conflits"-).

 La lecture peut être éprouvante car rien n'est euphémisé et le dessin impose une représentation visuelle, mais la complémentarité du récit et des explications permet de vraiment comprendre des aspects cruciaux et hélas probablement éloignés, au service des agresseurs, des représentations générales, comme le fait que, évidemment, les agresseurs ne ressemblent a priori pas à des agresseurs et savent par ailleurs bien dissimuler les choses, que les violences ne sont pas des disputes même si elles peuvent y ressembler au point de tromper les victimes même, que la relation abusive c'est, encore plus que des explosions spectaculaires, un poids constant (pressions sur le comportement, dénigrement, impossibilité de s'exprimer, confusion entretenue, ...) qui a de lourdes conséquences, que les proches et les forces de l'ordre ne protègent pas nécessairement les victimes, ... C'est à ma connaissance l'un des livres voire le livre en français le plus complet sur le sujet, et si la forme du récit fait que les informations sont données de façon implicite, le contenu est extrêmement riche.

jeudi 11 janvier 2024

Le trauma, quelle chose étrange, de Steve Haines et Sophie Standing

 


 Après La douleur, quelle chose étrange et L'anxiété, quelle chose étrange, Steve Haines et Sophie Standing reviennent respectivement au texte et au dessin pour atténuer l'étrangeté du trauma. On commence par la citation de David Livingstone décrivant son vécu effectivement étrange lorsqu'il s'est retrouvé face à un lion, ce qui permet d'introduire et d'illustrer la notion de dissociation. Les manifestation physiques et psychologiques du traumatisme seront détaillées, ainsi que la façon de s'en sortir, la plupart des affirmations étant accompagnées de références bibliographiques.

 Sauf que... contrairement à ce que le titre m'avait laissé supposer, la démarche de l'auteur et de l'illustratrice semble être de renforcer l'étrangeté de leur sujet, et non de l'atténuer. C'est personnel, mais j'ai trouvé les dessins plutôt déstabilisants et malaisants (même si, oui, un bonhomme avec plein de nerfs dedans, ça fait scientifique), ce qui peut paraître une drôle d'idée dans un livre de vulgarisation qui a, j'espère, vocation à clarifier (et, vu le sujet traité, rassurer -sans bien sûr minimiser- ça pourrait être une bonne initiative aussi). Moins subjectif, la structure a de quoi laisser perplexe : on passe joyeusement d'un sujet à l'autre (symptômes, fonctionnement du psychisme, solutions, éléments observables, ...) avec la prévisibilité du roman Alice au Pays des Merveilles tout en piochant dans un modèle théorique ou dans un autre (en plus la théorie de l'attachement est évoquée de façon particulièrement succincte et obscure, grrrr), le tout en bombardant de mots compliqués, on se demande ce que Haines et Standing ont vraiment voulu faire aux lecteur·ice·s.

  Une raison qui fait que je ne peux vraiment pas aimer le livre est que la qualité des références est aussi aléatoire que le reste. Il est question du cerveau tripartite, pseudoscientifique, et énormément question de la théorie polyvagale, pseudoscientifique aussi dans la mesure où même son auteur a dit que ses affirmations n'avaient pas vocations à être prouvées (mais pleine de mots compliqués donc dans un livre destiné aux profanes ça fait très très sérieux). La vulgarisation est pour moi extrêmement importante, mais elle implique qu'en plus du devoir de clarté, il y a un devoir de fiabilité bien plus fort que dans une publication destinée aux étudiant·e·s ou aux professionnel·le·s, qui sont censé·e·s connaître au moins un peu le sujet et être habitué·e·s à (et avoir le temps et l'énergie de) croiser les sources. La moindre des choses, si on présente des informations de fiabilités différentes à des personnes non spécialistes en tant qu'expert·e·s, c'est quand même d'indiquer que la fiabilité n'est pas la même, ce qui est solidement validé par la recherche et la pratique, ce qui est controversé, ce qui est réfuté mais peut être une simplification utile, ...

 Un livre qui a donc en théorie une utilité énorme (pouvoir comprendre les bases du trauma en 30-60 minutes de lecture peut être utile à tou·te·s) devient donc un gloubi-boulga certes avec un certain sens de l'esthétique, et avec de nombreuses apparences de sérieux, mais qui a tout pour embrouiller (structure difficile à suivre, vocabulaire inutilement complexe, sentiment d'étrangeté avec les illustrations, ...) en manquant en plus de rigueur.

jeudi 28 décembre 2023

Déraillée, de Jo Mouke et Julien Rodriguez

 

 

  Le·a lecteur·ice suivra le parcours de Pénélope Renard (qui est Jo Mouke, sauf quand ce n'est pas elle : "s'agissant d'un récit purement autobiographique, tout est vrai sauf ce qui a été inventé") dans l'univers perturbant et labyrinthique de l'HP-Kistan.

 Le jour de la Saint-Valentin, Pénélope prend son courage à deux mains ("Y a pas de review Google des meilleurs HP du monde", "Peur qu'on me dise qu'il n'y a pas de problème. Qu'on ne m'accepte pas") et se présente aux urgences psychiatriques de l'hôpital Saint-Anne, prononce pour la première fois le mot de "toxicomanie", parle de ses pensées suicidaires et de ses tentatives, et est hospitalisée avec son accord ("Le fait d'habiter au quatrième étage semble un élément favorable à ma candidature"). Transférée au service Maison Blanche, elle restera longtemps au service psychiatrie, jusqu'à ce que son combat pour être admise au service addictologie... un étage plus bas, ne finisse par aboutir. Quelques pages seulement seront consacrées au séjour dans le nouveau service, où le travail thérapeutique (groupes de parole avec des personnes concernées, interventions adaptées aux besoins, ...) semble commencer vraiment.

 La bande-dessinée rend extrêmement bien la sensation de confusion régnant à l' "HP-Kistan" : interlocuteur·ice·s, traitements, projets, changent, de même que l'état mental, les procédures recommandées (sinon qu'un séjour onéreux en clinique privée est très très souvent suggéré pour une meilleure prise en charge), l'espoir de Pénélope, celui de ses proches (qui ont par ailleurs un avis chacun·e sur ce qu'il convient de faire), ... Un immobilisme pesant s'articule avec le mouvement constant des rencontres, de la façon d'envisager l'étape suivante... Les rapports avec l'extérieur sont complexes aussi. Comment passer du temps avec ses parents en continuant de leur cacher ce qui a mené à l'hospitalisation? Est-ce qu'il faut dire oui ou non à ce projet pro séduisant qui va se matérialiser dans un avenir proche? Est-ce que c'est possible de faire face à la tentation violente du message d'un dealer ("Mes symptômes portent un nom : LE CRAVING. C'est le désir ultraviolent de consommer quoi qu'il en coûte, de chercher comment se procurer le produit sans capacité d'autorégulation, en totale perte de contrôle") alors qu'on commence enfin à aller mieux, et combien de fois ce sera possible?

 Un parcours intense qui se termine par une dédicace "à la vie", mais qui contient aussi le rappel que la guérison, même partielle ("Dix ans!!! Et il se définit toujours comme dépendant!"), n'est pas l'issue pour tout le monde.

mardi 26 décembre 2023

Mal de mère, de Rodéric Valambois

 

  Dans ce récit autobiographique, l'auteur parle de l'alcoolisme de sa mère, de la prise de conscience ("la révélation"), quand il minimise ce que lui dit sa (petite!) sœur ("alcoolique, c'est quand t'es bourré! Enfin, je sais même pas si tu sais ce que ça veut dire, être bourré. Je t'expliquerai quand tu seras plus grande") avant de se sentir bête quand elle brandit, comme preuve, une bouteille cachée sous le matelas du lit parental, à sa mort, "à l'hôpital, dans son sommeil. Elle n'a pas du souffrir", apprise par téléphone, et à l'ambiance étrange du jour de l'enterrement ("Tu n'y es pour rien mais ça ressemble tellement à ta vie. C'est moche, nul, pathétique, sans dignité").

 Le parti pris est extrêmement clair : il s'agit de parler de la vie d'une personne alcoolique, et non de tenir un propos sur l'alcoolisme en général. Cette distance est renforcée par le fait que le récit n'est pas fait par la personne alcoolique elle-même. C'est précisément un objet de frustration intense pour l'auteur : les tentatives de comprendre, de dialoguer, sont réduites à néant (même si la piste d'une sensation d'enfermement dans la vie de famille, de frustration, se détache régulièrement). Le père qui sort au milieu d'un entretien avec un psychiatre qui plutôt qu'apporter le regard extérieur professionnel qu'il attendait répète les propos de la mère, bien trop familiers, y compris des détails intimes, devant les enfants, la tentative d'échanger vraiment ("Dis. On est là pour ça. On peut comprendre. On peut t'aider") lors d'une soirée qui avait particulièrement mal commencé ("Tu ne nous a pas parlé de la semaine! Tu viens nous voir uniquement pour nous faire chier!"), utilisée pour tenir des propos plus blessants et choquants que constructifs (insatisfaction sexuelle, tentative d'avortement pour la plus jeune des enfants qui est là au moment de la conversation, ...) ou encore la fois où, alors que l'espoir revient quand elle rentre d'une cure de désintoxication ("c'était sûr, ma mère avait changé. Elle était plus belle et plus gentille"), elle descend continuellement du linge à la cave alors même que l'auteur l'encourage à ne plus rechuter ("on va faire des efforts. On va tous faire des efforts"), attitude qui s'éclaire bien trop rapidement quand il s'avère qu'elle y a caché une bouteille ("On a rempli trois coffres de voiture de bouteilles vide. Celle-là, tu l'as achetée cet après-midi"). 

 Cette situation s'inscrit bien entendu dans un environnement. Le conflit entre les parents est très explicitement instrumentalisé (la mère accuse régulièrement les enfants d'être contre elle à cause d'une alliance montée par le père), mais les interactions peuvent être plus complexes, comme avec les grands-parents. Ceux-ci vont d'abord, à l'occasion d'une annonce faite par surprise dans une ambiance plutôt orageuse, héberger la mère en estimant que la libérer de la mauvaise influence de son mari réglera le problème ("Si ma fille boit, c'est que vous la rendez malheureuse! Ici, elle ne boit pas!"). Ils vont renoncer en l'espace de deux jours en trouvant une bouteille cachée dans le garage, mais resteront dans une alliance avec leur fille, y compris contre leurs petits-enfants ("-Ça fait plusieurs mois qu'on a de nouvelles de personne et pendant ce temps-là, ils passent te voir en cachette! -J'ai tout de même le droit de voir ma mère"). A ces jeux d'union et de désunion s'ajoutent les colères non-dites : pourquoi le père n'est pas plus ferme en arrêtant de lui donner de l'argent? pourquoi le boucher continue d'accepter de lui vendre de l'alcool alors qu'il est nécessairement au courant de la situation? pourquoi l'auteur lui-même n'a pas toujours le courage de vider les bouteilles qu'il trouve?

Un texte de présentation de la BD montre une prise de distance avec la colère du passé ("Elle n'était pas seulement ma mère, elle était aussi une femme, une épouse, une institutrice. Je ne l'avais d'abord jugée que comme mère, alors que c'est d'abord à elle-même qu'elle avait infligé tout cela", "certains événements me sont apparus sous un autre angle") et en effet, même dans les passages qui pourraient sembler les plus cyniques, le regret, l'amertume, semblent dominer.

jeudi 21 décembre 2023

La montagne escarpée, de Léanne et Pioc

 

 Cette bande dessinée raconte le parcours d'une personne (un canard, semble-t-il) schizophrène, les premiers symptômes (enfin, les premiers symptômes ostensibles, le personnage principal en identifie d'autre a posteriori qui datent de la sixième), l'hospitalisation après une tentative de suicide, le diagnostic que le psychiatre accepte finalement de donner du bout des lèvres, puis le traitement et la rémission, enfin, les rémissions...

 Ce dernier passage donne tout son sens au titre : l'euphorie d'aller mieux alterne avec la douleur des rechutes, le tout coloré par l'état de confusion qui peut être propre à la schizophrénie. Il y a un vrai mieux être, un vrai élan, surtout quand le personnage principal publie et dédicace sa BD dans laquelle d'autres se reconnaîtront ("La plume a compris mon urgence. Elle a convoqué le ciel, les anges. Le soleil était enterré, la plume l'a exhumé"), mais tout ce qui précède rappelle à quel point les moments compliqués peuvent ressurgir.

 Si j'ai bien compris, le récit n'est pas autobiographique, mais j'en ai laborieusement pris conscience tant il ressemble aux autres récits autobiographiques de personnes schizophrènes que j'ai lus (et que j'ai résumés sur ce blog). La confusion croissante des premiers symptômes est particulièrement bien rendue, au point que le glissement d'une écriture, d'une pensées floues, aux premiers délires et mises en danger est presque imperceptible en temps réel. La BD se lit très rapidement, mais le travail qu'il y a eu derrière est probablement conséquent.

mardi 19 décembre 2023

Ça n'a pas l'air d'aller du tout! de Olivia Hagimont et Christophe André


 Olivia Hagimont a des crises de panique, de plus en plus fortes, dont l'appréhension croissante l'empêche souvent de sortir ("-nous sommes très intéressés par des illustrations, on vous paierait 12000 Euros les 3 illustrations, nous sommes à Balard, vous êtes libre quand? -Hum! J'aimerais, mais un poney m'a écrasé le pied et je ne peux pas marcher... On peut faire ça par mail?"), et parfois de rentrer (au point une fois de rester plusieurs heures sur le parking d'un magasin de peinture, pour le plus grand bonheur de sa mère qui l'accompagnait). La crise de panique de trop (avec envies de mort, à 3 heures du matin, et surtout au domicile qui n'est même plus une protection) la décide à aller en hôpital psychiatrique, puis à entamer une psychothérapie (l'herboriste et le magnétiseur avaient été des réussites plutôt mitigées).

 L'autrice est aussi dessinatrice, c'est donc par la BD qu'elle décrira son parcours avant, pendant et après l'hôpital psychiatrique (elle partagera aussi des peintures réalisées pendant son parcours de guérison), et ses dessins donnent une bonne idée de l'état mental dans lequel on peut se trouver dans les périodes difficiles! Quelques pages de la BD dispensent des explications sur le trouble, mais c'est surtout dans la partie qui suit, rédigée par Christophe André, que des informations complètes seront données : définitions, comment fonctionne la thérapie (en faisant semblant qu'il n'y a que les thérapie comportementales et cognitives qui existent), comment faire face au quotidien, est-ce qu'on peut guérir définitivement, ... L'idée est d'apprendre à accepter les réactions physiologiques qui indiquent une montée de l'angoisse (il est même recommandé de faire du sport -trois fois une demi-heure de marche rapide par semaine- pour s'habituer par exemple à l'accélération du rythme cardiaque, à l'essoufflement, ...), et de s'entraîner en parallèle à la maîtrise d'exercices de relaxation. Il faut aussi s'attendre à des rechutes, qu'on imagine particulièrement difficiles à accepter quand en plus il ne faut pas paniquer en observant qu'on re-panique!

 Le livre est extrêmement pédagogique, la boîte à outils tient en quelques pages (et est illustrée aussi!) et me semble plutôt complète, c'est parfait pour les personnes concernées et leurs proches.

mercredi 1 novembre 2023

Autopsie des échos dans ma tête, de Freaks


 

  Ce livre porte l'ambition de Freaks de parler de ce qu'est sa vie avec la maladie mentale, mais surtout de porter sa voix, un projet où il est plus simple de savoir ce qu'on ne veut pas ("la glamorisation niaise de la folie a tendance à me gonfler. Mais je n'aime pas non plus quand on en exagère la noirceur à outrance... sans parler des discours médicaux aseptisés") que ce qu'on veut : la maladie mentale, est-ce que c'est d'abord des symptômes, le regard des autres, les relations complexes avec l'institution psychiatrique, une recherche d'épanouissement qui passe par l'adaptation à ses besoins et limites?

 L'autrice arrive à articuler tous ces aspects, peut-être en parlant plus d'elle qu'elle ne l'aurait voulu ("je voulais écrire ma folie sans faire un livre intime") mais surtout en faisant parfaitement percevoir l'aspect social du sujet. Certes, si elle ne livrera pas son diagnostic ("ma folie a un sens politique qui n'est pas déterminé par son diagnostic"), le travail de vulgarisation est bien là et de qualité, de la description extrêmement claire de différents symptômes (mythomanie, paranoïa, dépression, dissociation... et je peux attester que l'hypersensibilité aux sons est remarquablement bien décrite!) aux directives anticipées pour se protéger juridiquement dans les moments de crise ou encore le parcours de combattant·e pour obtenir l'Allocation Adulte Handicapé, incluant beaucoup d'attente, de l'incertitude ("vous recevrez une réponse de la MDPH. Souvent ça se passe comme ça... vous n'avez pas bien rempli le formulaire/on a tiré aux dés, vous avez perdu/ le certificat médical doit être rempli par un autre médecin/ votre tronche ne nous revient pas/ votre projet de vie n'est pas assez convaincant") et qui commence par un dossier laborieux à remplir, incluant un projet professionnel ("mais je ne peux pas travailler. C'est pour ça que je demande l'AAH") et un projet de vie à remplir sur papier libre ("bonjour mon projet de vie est de ne pas mourir il faut manger pour ne pas mourir il faut de l'argent pour manger bisous, Freaks").

 Mais surtout, le livre permet de saisir la difficulté de définir la maladie mentale, et a fortiori la folie ("j'en ai passé, des nuits blanches sur Internet, à plonger de trou de lapin en trou de lapin à la recherche d'une définition de la folie qui serait un tant soit peu universelle... Sans grande surprise, je n'en ai pas trouvé", "Déviant. Antisocial. Marginal. C'est supposé être péjoratif, tout ça?"). Certaines souffrances décrites sont lourdes et indéniables, certaines tentatives d'automédication s'avèrent dangereuses sur le long terme ("Ça fait un bien fou. Mais mon histoire avec la drogue ne s'arrête pas là. En altérant mon esprit altéré de nature, j'avais soudain la sensation de contrôler mes hallucinations, ma peur des autres, mon angoisse, mes émotions... évidemment, c'était juste une illusion. Quand mes amis de défonce ont commencé à faire des overdoses, la descente fut brutale"). Pour autant, on tique avec l'autrice quand un médecin moralisateur impose un isolement total ("vous n'avez pas des livres? Non. Des crayons, du papier? Non. La télé? Non."), après une tentative de suicide, à une adolescente qui ne supporte physiquement pas l'ennui, ou quand une protestation est rebaptisée "réticence aux soins", la joie de retrouver son téléphone confisqué "addiction", ou encore de nombreux dessins, bouée de sauvetage pour la patiente, "névrose obsessionnelle". On tique encore plus quand le manque d'écoute bascule dans la violence ("-J'ai mal. -On passe à la prise de sang. -Vous me faites mal, arrêtez! Arrêtez de faire comme si je n'existais pas! Arrêtez! -La patiente semble agitée, faudrait sédater. -Non pitié faites pas ça, arrêtez!"). L'enjeu des relations avec l'institution psychiatrique, par ailleurs relais d'injonctions sociales qui peuvent entraver le bien-être et l'atténuation des symptômes ("aimer la solitude est l'exemple parfait d'un comportement inoffensif que l'on tente de guérir car il dévie de la norme"), est donc complexe : à la fois rester en lien pour avoir accès à des médicaments ou à l'AAH évoqué plus haut, et danger car potentiellement vecteur de violences qui ne vont en rien aider à la guérison ("quand la noirceur refaisait surface, je camouflais les dégâts plutôt que de demander de l'aide").

 La stigmatisation de la folie, en plus de rendre moins audibles les critiques de la psychiatrie, constitue en soi une épreuve supplémentaire à travers le regard des autres ("essayer de retrouver une vie normale avoir été internée, c'était encore plus dur que l'internement en soi") : moqueries, trahisons, isolement social, exposition à des relations abusives en sont des conséquences directes. L'autrice a pu retrouver acceptation et sentiment d'appartenance dans les marges, au sein de la communauté punk où elle s'est aussi énormément documentée sur l'antipsychiatrie ("l'objectif de l'antipsychiatrie n'est ni d'empêcher l'accès au soin, ni de culpabiliser les personnes qui ont recours à la psychiatrie, mais de dénoncer l'hégémonie de cette dernière, et le contrôle social qu'elle opère sur la vie des malades."). Elle invite d'ailleurs les lecteur·ice·s à faire de même, en fournissant des ressources (en ligne : www.zinzinzine.net , https://commedesfous.com , https://icarus.poivron.org , http://lesdevalideuses.org et https://cle-autistes.fr ).

 Dans la continuité de ces revendications (ce n'est pas particulièrement surprenant que les couleurs utilisées dans cette BD soient le rouge et le noir!), l'autrice finit par brandir son identité de folle ("je suis folle, enfin, parce que c'est un mot qu'on a utilisé pour me faire beaucoup de mal et si je le transforme en arme, alors on ne pourra plus s'en servir contre moi plus tard"), sans bien sûr minimiser les souffrances ("il y a tellement de choses qui ont été dures dans la folie, traumatisantes, brutales, qui ont laissé à vie des cicatrices sur mon cœur"), et porte un message d'espoir ("des gens se battront pour toi et tes droits, même si tu n'as pas la force de te joindre à eux. Des gens seront là pour te soutenir et t'écouter, même si tu n'as pas la force de leur parler.", "plus que tout, j'ai des projets. Des projets que ni ma folie, ni la psychatrie, ni la société, ni personne ne pourront m'empêcher de concrétiser"). Un livre précieux, direct, plein d'énergie, accessible, pour se documenter sur la maladie mentale ou sur le rapport militant à la psychiatrie... à supposer qu'une distinction soit possible entre les deux.

samedi 2 septembre 2023

Le club des anxieux qui se soignent, de Frédéric Fanget, Catherine Meyer et Pauline Aubry

 

 


 Ce volume de la série BD Psy, qui me donne plutôt confiance envers les autres, traite des nombreuses réalités que peuvent recouvrir l'anxiété, en donnant des pistes à la fois pour mieux les comprendre et pour s'en sortir.

 Parfois particulièrement paralysante (phobie sociale intense, agoraphobie, crises d'angoisse fréquentes, ...), parfois généralisatrice d'angoisses qui rendent le quotidien extrêmement pénible (hypocondrie, trouble anxieux généralisé, ...), d'autres fois encore extrêmement spécifique (phobies, ...), l'anxiété est présentée comme un signal d'alarme qui serait déréglé ("exactement comme si l'alarme d'une maison se mettait en marche dès qu'une mouche vole. Alors qu'elle doit se mobiliser seulement en cas d'effraction d'un cambrioleur. Une mouche, ce n'est pas un danger. Sans compter qu'elle risque de déclencher l'alarme toutes les deux secondes.") : anticiper les dangers au quotidien, c'est nécessaire dans l'absolu, mais quand ça prend certaines proportions, ça ne sert plus à rien voire l'anxiété devient un danger à anticiper en soi, générant un cercle vicieux.

 Selon l'état de la science d'aujourd'hui, les causes sont à rechercher du côté de prédispositions génétiques, de l'éducation (pression subie au quotidien, monde extérieur présenté comme hostile et dangereux, ...) et de l'histoire personnelle (moments de vie particulièrement douloureux, ...). La thérapie présentée, d'orientation TCC (selon les auteur·ice·s la seule qui a des preuves d'efficacité scientifique contre l'anxiété), repose sur trois axes : la partie cognitive (identifier les idées angoissantes et les comparer avec des idées alternatives, par exemple ce qui s'est passé les fois précédentes dans des situations semblables ou, à travers un dialogue imaginaire ou réel avec un·e ami·e, se demander comment quelqu'un de plus apaisé percevrait la situation), la partie comportementale (exercices de relaxation à pratiquer régulièrement -la vraie efficacité sera sur le long terme- en mesurant les résultats, exposition très progressive aux situations les plus difficiles, ...) et la partie émotionnelle (issue des TCC 3ème vague comme la thérapie d'acceptation et d'engagement, qui consistera par exemple à identifier son état et différencier pensée, ressenti et réalité objective).

 Le livre fournit clefs en main des outils très clairs pour comprendre les mécanismes et aller mieux, et le cas échéant chercher un·e thérapeute ou gérer des questions délicates et complexes comme l'impact des traitements médicamenteux (qui peuvent être pris pour traiter directement l'anxiété, ou répondre à d'autres besoins mais avoir un impact sur l'anxiété qui est à surveiller). En revanche, si la lecture est très rapide, les auteur·ice·s sont clairs sur le fait que des résultats solides (qui consisteront généralement à atténuer l'anxiété et la rendre vivable, la faire disparaître ne sera pas nécessairement possible) demanderont un travail assidu et plutôt de long terme (au moins plusieurs mois).

dimanche 25 juin 2023

Chute libre - carnets du gouffre, de Mademoiselle Caroline

 


 L'autrice décrit dans ce livre sa cohabitation avec la dépression pendant une dizaine d'années, de la première prescription d'anti-dépresseurs par son généraliste ("C'est bizarre... Vous ne riez plus?!"), prescription d'un mois en omettant de préciser qu'il ne faut surtout pas arrêter brusquement ("J'ai tenu un mois, mais je me sentais glisser. Tout redevenait pesant, lourd, mou... Et puis un jour je me suis mise à pleurer, comme ça, presque pour le plaisir de pleurer") à l'après, de nombreuses années et souffrances, jusqu'aux idées suicidaires, et 4 psys plus tard, un après certes relatif ("une jolie boîte de médicaments pour une prise quotidienne inéluctable", "il est hors de question que j'y retourne. C'est une lutte quotidienne. Je suis sur mes gardes") mais radicalement différent de ce qui a été vécu pendant toute cette période ("j'apprenais à 35 ans le bonheur, j'apprenais en fait à ne plus en avoir peur").

 Le récit couvre la compréhension progressive de la maladie, les moments les plus difficiles vécus avec les proches ("je me prenais la tête, je me parlais en la secouant... Un jour, mon homme l'a découvert et j'ai vu la peur, la vraie, sur son visage", "mon fils était terrifié : il n'avait jamais vu ma mère pleurer"), parfois soutenant·e·s ("merci du fond de mon âme à Raf, qui ne m'a jamais lâchée ni jugée") parfois moins ("M'enfin, je ne comprends pas!? Tu as tout pour être heureuse! Oui mais c'est dans ta tête, la santé, ça va?! Alors ça va"). Une maladie avec des moments de mieux donc d'espoir, et des moments plus alarmants qui déclenchent des sentiments d'urgence, souvent suivis du début d'un suivi psy plus ou moins concluant (quand ce n'est pas l'appel à d'autres types de pro -exorciste, magnétiseuse, ...-, démarches auxquelles l'autrice adhère moyennement -"J'avais un truc à lire. Façon "mantra"... Une feuille que je devais lire tous les jours devant mon miroir. Pour aller mieux, me calmer. Je l'ai fait une fois. A défaut d'aller mieux, j'ai bien rigolé"-).

 L'autrice fait une distinction très radicale entre ses trois premiers psy et le quatrième, recommandé par Christophe André (et à "seulement" 1h30 de route) dont elle a découvert par hasard qu'elle connaissait l'épouse. Les trois premier·ère·s l'écoutaient raconter ses difficultés, ce qui lui a permis d'avancer sur certains sujets, mais pas sur sa dépression (ce qui n'a pas empêché les deux premiers, au moment d'arrêter le suivi pour des raisons extra-thérapeutiques -déménagement pour l'une, retraite pour l'autre- d'affirmer que "Mais ça tombe bien. Vous êtes guérie"). Le quatrième se démarque dès les premières phrases (l'autrice est plus directe en parlant de "grosses claques dans ma face"), en particulier en la déculpabilisant ("Ce n'est pas de votre faute! Vous êtes tout simplement MALADE!") et en lui parlant de guérison ("Vous pouvez guérir. Et vous allez guérir"). Avec lui, pas d'espace pour parler de "ma mère, ma sœur, l'argent, mon boulot, la vie en général, mon corps affreux, les questions en spirale, l'Himalaya, pourquoi elle et pas moi?, mes bouquins", mais de la psychoéducation ("mon cerveau déforme allègrement la réalité", "le moindre "traumatisme" laisse une longue trace. Il est comme bloqué dans le système nerveux, gravé", "je sais que je ne risque rien, mais je ne le ressens pas, j'ai peur"), et des exercices, des "choses nases" (méditation, sollicitude, fleurs, croix sur la main pour penser à faire une "crise de calme" -exercice de relaxation dont l'efficacité croît avec la répétition- en la voyant) mais qui fonctionnent ("j'aurais pu en rire, mais là, je buvais ses paroles"). En plus de l'impact direct sur les symptômes, le mieux-être s'accompagne d'un changement intérieur ("je m'autorisais à me faire du bien", "Un boulot super pourri? Que si je veux", "J'ai le droit"). 

 Le livre est assez dense en informations, mais le format BD et autobiographique fait qu'on s'en rend surtout compte après la lecture. Le parcours est raconté pour l'essentiel en temps réel, sur un ton positif mais sans angélisme, y compris pour l'après. Il permet d'éclairer sur différents aspects de la dépression, y compris certains qui sont inattendus (le fait par exemple que ça peut ne pas se voir de l'extérieur, que c'est parfois difficile d'identifier et de comprendre ce qui aide ou pas, ...).


dimanche 29 janvier 2023

Goupil ou face, de Lou Lubie

 


 

  Depuis la fin de l'adolescence, Lou connaît des périodes sombres, très sombres. Dépression, pas dépression? Les avis des proches ("C'est dangereux de s'autodiagnostiquer" "Impossible, voyons! Elle est trop jeune") et même des professionnel·le·s ("Je ne vais quand même pas vous prescrire des antidépresseurs, si?") divergent. Toujours est-il qu'elle a besoin d'aide, vraiment, et que c'est compliqué d'en trouver ("-Vous êtes jeune, jolie et intelligente. Ça va vite s'arranger. -Et mes crises d'angoisse, comment on les prévient que je suis jeune et jolie?" "La prochaine fois, on va travailler sur le bonheur. CB?"). Certes, il y a des périodes où ça va mieux, et même beaucoup beaucoup mieux, mais la rechute, brutale, reste une menace constante. Une psychologue orientée TCC, la première, pense à un trouble de l'humeur de type cyclothymie (ce qui expliquerait l'échec des traitements précédents), et oriente vers un psychiatre, disponible 2 semaines plus tard, pour une médication appropriée. Entre temps, une nouvelle rechute survient, plus violente que les précédentes, au point qu'une pulsion suicidaire particulièrement forte pousse Lou à se faire hospitaliser en psychiatrie. Nouvelles frustrations ("J'espérais beaucoup de l'hôpital psychiatrique. J'allais avoir une horde de psychiatres à portée de main! En fait, la seule chose qu'on tuait là-bas, c'était le temps"), nouveaux avis contradictoires ("Mais enfin mademoiselle, tout le monde a des variations d'humeur! Les vrais bipolaires, on les remarque très vite. Leur comportement est excessif et risqué. Ils font des achats impulsifs sans en avoir les moyens, ils sortent nus dans la rue... Par exemple. Vous avez déjà acheté deux voitures d'un coup. Non? Vous voyez, vous n'êtes pas bipolaire" "Test infaillible élaboré par une psychiatre : Avez vous déjà acheté deux voitures d'un coup? Oui -->  Vous êtes bipolaire. Non --> Vous n'êtes pas bipolaire"), Lou a toujours urgemment besoin d'aide mais elle en a surtout marre, vraiment marre, des soignant·e·s ("VOS GUEULES! Nan mais c'est dingue! Je vous pose à tous la même question, et chacun me donne une réponse différente!").

 Le diagnostic se confirmera finalement... par un article du Nouvel Obs  sur la cyclothymie dans lequel elle se reconnaîtra fortement. Son problème, jusque là représenté par une sorte de loup terrifiant, sera désormais incarné par un renard ("-Tout ça... tout ça à cause d'un petit renard de rien du tout? -Tu voulais quoi, une baleine? -Mais tu faisais deux mètres de haut et t'étais tout noir et t'avais plein de dents! -Forcément, si tu t'intéresses à moi seulement quand je vais mal!"), pas facile à vivre et encore moins à contrôler pour autant. Le tempérament cyclothymique concerne 6% de la population, mais il peut être plus ou moins intense (le renard de Lou est "un gros relou" selon elle, "beau et vigoureux" selon lui), et constitue non pas seulement un tempérament cyclothymique mais un trouble cyclothymique, un type de bipolarité, aux côtés, dans la classification présentée dans la BD, de la bipolarité de type 1 (celle qui fait acheter deux voitures d'un coup) et de type 2. Au niveau neurologique, elle se caractérise par une instabilité de l'activité de la dopamine, qui alternativement grimpe en flèche, provoquant des crises d'hypomanie (très forte énergie, euphorie ou irritabilité, projets qui se multiplient, besoin intense de nouveauté, ...), ou chute brutalement, faisant basculer dans une période de dépression. Dans la liste des co-morbidités, ou des "(pas) super pouvoirs" du renard, peuvent figurer la boulimie, les troubles obsessionnels compulsifs, la phobie sociale ou les troubles anxieux, ainsi qu'un risque suicidaire extrêmement élevé. Il est a priori impossible de se débarrasser du renard, mais il peut être plus ou moins contrôlé, avec un traitement et une hygiène de vie (alcool, drogues, café, sommeil décalé, stress et antidépresseurs accentuent les symptômes) adaptés et surtout en le connaissant bien et en sachant expliquer aux proches à quoi s'attendre et comment réagir (ne pas prendre personnellement les moments de dépression où la personne se renfermera sur elle-même voire sera agressive, par exemple). Dans l'édition de 2021, 9 pages supplémentaires sont d'ailleurs consacrées aux proches de personnes souffrant d'un trouble cyclothymique.

 Le support de la bande dessinée et l'humour et la pédagogie de l'autrice, l'aspect très incarné de ce récit autobiographique permettent de rendre extrêmement claires certaines informations assez techniques, et alors que le livre rentre vraiment dans le détail des symptômes et de comment y faire face, on ne s'ennuie pas une seconde, aspects dont on mesure d'autant plus l'importance après l'errance diagnostique particulièrement dure décrite dans la première partie.

dimanche 1 mars 2020

C'est comme ça que je disparais, de Mirion Malle



 Clara a un travail et même deux (écrivaine, et attachée de presse à mi-temps avec un responsable dont certains comportements flirtent avec le harcèlement moral), des ami·e·s proches et soutenant·e·s... pas tout à fait l'image qui peut venir à l'esprit spontanément pour se représenter une personne dépressive.

 Et, pourtant, Clara disparaît... Elle disparaît pour cacher la crise de larmes qui vient d'un coup, elle disparaît quand elle ne répond pas aux appels ni aux SMS de ses ami·e·s qui s'inquiètent de ne plus la voir... surtout qu'iels ont peur qu'elle ne disparaisse pour de bon, alors que pour elle, c'est clair, si elle a parfois des pensées suicidaires, il n'est pas question de passage à l'acte ("j'ai jamais été "au bord du gouffre". Genre. Je le vois au loin"). Disparaissent aussi dans ces moments là les messages de réponse qu'elle commence à écrire, puis efface avant de les envoyer. Ses émotions, même, finissent par disparaître, quand le problème n'est plus d'être triste mais de ne plus être capable de ressentir la tristesse. Et elle disparaît en tant que victime de violences sexuelles : après avoir tenté de faire disparaître le souvenir (avec succès, pendant un an), elle disparaît de la vie de son agresseur, impuni, alors qu'elle-même souffre tellement, des années après ("Depuis SEPT ans, y a pas un jour, pas une heure où je n'ai pas pensé à ce qui est arrivé. Et lui, il y pense à ce qu'il m'a fait? Ou il a rangé ça dans un coin de sa tête? Il continue sa vie, sans embûches, sans répercussions. Il m'a détruite et il a le droit de vivre une vie heureuse.")

 Ce voyage avec Clara permet aussi de mettre en lumière quelques éléments, comme les signaux chez l'autre qu'une personne qui souffre sait repérer, et les conseils pertinents que peut donner quelqu'un qui est passé par là, ou encore les difficultés d'accès à des soins de qualité (5 à 7 mois d'attente pour un service de psychothérapie, 125$ de l'heure pour une thérapeute spécialisée -"Ah bah nickel! J'imagine que je dois choisir entre ça ou manger, alors!", recherche sur Internet avec des avis très contradictoires pour savoir si prendre des antidépresseurs serait pertinent, ...) ou le fait que, même pour réconforter, même si c'est un·e proche, on ne touche pas quelqu'un qui fait une crise sans demander avant.

 La bande-dessinée se lit bien, et contient probablement des subtilités qui sont plus saillantes au bout de plusieurs lectures. Elle permet aussi de réfuter un certain nombre de clichés sur la dépression, et la façon dont elle peut être vécue par les personnes concernées et par l'entourage... en particulier le fait que cette maladie puisse être invisible!