Affichage des articles dont le libellé est attachement. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est attachement. Afficher tous les articles

jeudi 9 mai 2024

Tact-Pulsion, de Régine Prat


 Ce livre fait, par bien des aspects, très fortement écho au livre précédent de la même autrice, mais est bien plus ambitieux car il propose, en invitant à en débattre, une nouvelle compréhension de la constitution du psychisme et de la relation thérapeutique, rien que ça!

 Les échos à Maman-Bébé, Duo ou duel ne résident pas seulement dans le fait que le développement du bébé (et les hommages à Esther Bick à peu près toutes les trois pages) occupera une place importante du développement, mais aussi dans le fort intérêt pluridisciplinaire (transdisciplinaire, dira Bernard Golse dans la postface) porté aux développements scientifiques et aux aspérités de la pratique clinique. La formule "il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie" est selon moi un bon baromètre de la qualité de la théorie, et pour Régine Prat il semble qu'une bonne théorie ne peut qu'émerger de la pratique, et même des pratiques puisqu'elle juge indispensable de se nourrir des autres disciplines scientifiques, jusqu'à, sans méchanceté (c'est presque pire), comparer les psychanalystes qui ne veulent rien savoir hors des frontières de la psychanalyse aux théoriciens de la Terre plate.

 Il serait injuste de dire que la psychanalyse n'a pas évolué depuis Freud, mais il serait aussi illusoire d'oublier que, dans de nombreux domaines sur lesquels les réflexions de Freud s'appuyaient, les connaissances ont explosé. Les premiers chapitres seront consacrés aux apports de la recherche entre autres en psychologie du développement ou en neurologie (malheureusement, les références des recherches évoquées ne sont pas toutes fournies, loin de là) sur le développement sensoriel et cognitif du bébé, et ce dès la vie intra-utérine, en s'intéressant en particulier aux capacités à interagir. Un extrait, qui aurait parfaitement pu figurer dans le premier livre de Régine Prat, clarifie particulièrement l'enjeu clinique : "le premier soin psychique est le soin du corps. Prendre soin de l'autre, c'est toucher son corps avec respect, prévisibilité, sans effraction, le contenir sans le contraindre ou le coincer, en lui permettant d'être actif par l'anticipation de ce qu'on va faire pour lui." Ça pourrait être tautologique mais c'est toujours utile à rappeler, la relation est une interaction. La théorie de l'attachement, à laquelle il est largement fait référence, le rappelle d'ailleurs, peut-être de façon implicite. Régine Prat resitue cette dimension interactionnelle, nommée Tact-Pulsion ou parfois par le concept voisin de tenu-lâché, au centre du développement affectif et cognitif : l'identité se détermine par l'effet qu'on peut observer avoir chez l'autre ou sur l'environnement ("toucher, établir le contact, se rapprocher, fonde l'essence même du psychisme").

 Si le terme peut donner cette impression, le toucher au sens strict n'est pas le seul sens impliqué dans le Tact-Pulsion (l'autrice précise qu'elle n'invite pas les psychanalystes à intégrer le contact physique dans leur clinique... du moins pas obligatoirement). Elle parle d'ailleurs d' "opéra de la rencontre", et la période du Covid qui a secoué la pratique assez brusquement nourrit de nombreuses vignettes cliniques. Ces vignettes cliniques, en plus d'illustrer que le concept a bien vocation à s'appliquer à la thérapie d'adultes (et ce même dans le dispositif désuet antique ultraclassique divan-fauteuil, que l'autrice a tenté de répliquer sur Skype), rendent concret et parlant cette attention portée sur la dimension interactionnelle, qu'on pourrait penser être là par définition ("on ne peut pas ne pas communiquer", rappellent les systémiciens) (cette citation aussi est dans le livre, quand je dis que l'approche est pluridisciplinaire...). Régine Prat raconte comment, une fois le regard porté sur ses propres malaises, ses propres difficultés à entrer en contact, de la somnolence vive et récurrente au trop grand confort de la patiente qui semble faire sa thérapie toute seule, elle a pu surmonter un obstacle antithérapeutique qui parfois n'était même pas identifié. Elle invite aussi à s'intéresser à ce qu'il se passe hors-cadre, dans une rencontre fortuite hors du cabinet où l'attitude à tenir n'est pas claire mais aussi dans les moments où on se salue, où chacun·e s'installe... Un exemple particulièrement parlant est donné où une cliente lui offre un livre sur les bateaux, tout en précisant qu'elle est au courant que ce type de cadeau ne se fait pas. L'autrice se voit donc mise en face d'une injonction à blesser sa patiente, en refusant un cadeau, ou à être prise en défaut sur sa capacité à garantir le cadre, ce qui n'est pas la moindre des remises en questions. Elle approche le fauteuil, puis l'éloigne, feuillette le livre avec la patiente, commente "on se sent tout petit" (le "on" réunit patiente et analyste)... ouf, il y a bien eu interaction, contact, plutôt que l'une des deux prises de distances qui semblaient à première vue être les seules alternatives. 

 Je suppose qu'il faudra du temps pour mesurer l'importance, l'influence, du concept de Tact-Pulsion (et j'imagine qu'il va surtout concerner la psychanalyse, donc c'est une évolution que je ne vais éventuellement suivre que de loin). On pourrait presque être cynique et dire qu'après tout, il n'y a rien là de bien nouveau. La théorie de l'attachement a depuis longtemps souligné l'importance des interactions mère-enfant et de leur synchronicité, l'analogie avec le rythme et la musicalité est loin d'être inédite, et des concepts tels que transfert et contre-transfert, alliance thérapeutique, nourrissent, ce n'est vraiment pas une nouveauté, des réflexions semblables. Pour autant, Régine Prat fournit un travail particulièrement complet et solide, souligne à quel point ça a apporté à sa propre pratique qu'on ne peut qu'imaginer exigeante, et surtout invite au débat, démarche qui paraît être en bonne voie puisqu'elle donne l'exemple par la multiplicité de ses inspirations, et que son livre a été évoqué plusieurs fois dans un colloque de psychanalyse auquel je suis allé récemment.

dimanche 27 août 2023

Les vilains petits canards, de Boris Cyrulnik

 


 La référence du titre a le mérite d'être limpide : le traumatisme, en plus de la souffrance causée directement, peut générer l'exclusion, exclusion par les autres peu indulgent·e·s avec des comportements incompris ou tenant à s'éloigner, dans divers sens du terme, de la personne qui souffre, qui a subi l'indicible, ou exclusion des autres par un vécu qui altère la vision du monde.

 Dans ce livre qui si je ne me trompe pas est le plus célèbre de son auteur, Cyrulnik va lister les conditions qui peuvent permettre, peut-être pas de devenir un cygne comme le promet le titre, mais de réintégrer dans les meilleures conditions possibles le monde des canards. La cellule familiale est un élément essentiel : c'est là que se construisent dans les premières années la confiance en soi et en l'autre, et les façons de réagir à l'adversité (avec humour, angoisse, résignation, ...). La théorie de l'attachement est énormément citée, les éléments théoriques sont accompagnés d'exemples biographiques qui illustrent comment l'histoire familiale s'articule autour d'un récit qui a un pouvoir important de prophétie autoréalisatrice (un enfant jugé à l'avance pénible ou joyeux, par exemple du fait de son genre ou du contexte de sa naissance, verra ses comportements interprétés en fonction, et s'adaptera à son tour aux réactions que ça génère, ...). Autre élément important, le récit fait a posteriori du traumatisme (qui a l'avantage de pouvoir évoluer avec le temps), qu'il soit intérieur ou qu'il trouve un public (l'auteur souligne que des réactions de minimisation, d'incrédulité, voire de pitié trop forte peuvent aggraver le traumatisme) est un pilier de la résilience. Et ce récit peut être fortement impacté par l'univers social : le contexte influe considérablement les chances d'être entendu ou au contraire silencié, voire d'avoir les éléments pour comprendre ce qui s'est passé ("Pour parler, encore faut-il comprendre ce que l'on a subi. Et c'est beaucoup moins fréquent qu'on ne le pense", pour reprendre les termes de Florence Porcel ) (sur ce thème, ou d'ailleurs n'importe quel autre, lisez Florence Porcel, plutôt que Cyrulnik!). Quand le récit ne peut être reçu, quand sa verbalisation est bloquée, que ce soit pour des raisons internes ou externes, le médium artistique, moins direct, est une solution alternative. Pour faire un résumé extrêmement rapide, un accompagnement bienveillant, que ce soit avant ou après le traumatisme, modifiera très significativement son impact.

 Ces éléments sont très pertinents, c'est une excellente nouvelle qu'ils soient vulgarisés dans un best-seller, sauf que... Cyrulnik! Le propos est noyé dans une structure extrêmement chaotique, et surnage au milieu d'affirmations parfois vraiment fantaisistes, en particulier quand l'auteur s'improvise historien ("la notion de père biologique est née en même temps que la possession d'un bien", "les soldats étaient encore civilisés"... pendant la seconde guerre mondiale!, "c'est le chemin de fer, en 1890, qui a préparé la naissance du concept de traumatisme", ...) ou anthropologue ("un orphelin de père africain a beaucoup plus de chances de devenir résilient qu'un enfant de père bangladais" car comme chacun sait les structures familiales sont toutes les mêmes en Afrique), sachant que même sur les sujets qu'il est censé maîtriser il est capable de partir franchement en vrille ("les petites molécules du stress passent facilement le filtre du placenta"... on ne connaîtra pas la composition chimique des fameuses molécules du stress mais peu importe on a appris que les mères faisaient du mal à leur bébé si elles osaient être stressées, "notre système nerveux fabrique vingt-mille neurones à chaque seconde" à une époque de la vie qui ne sera pas précisée parce que pourquoi faire, ce qui est censé expliquer la personnalité plus flexible chez l'enfant que chez l'adulte, sauf que les neurones n'ont pas nécessairement quoi que ce soit à voir avec la personnalité, ...). La grande variété dans la qualité des sources contribue à embrouiller et potentiellement, en particulier quand la préface rappelle qu'on a quand même affaire à quelqu'un qui dirige des thèses, donner la sensation que l'ensemble est très savant (des articles scientifiques sont souvent cités, mais beaucoup d'affirmations qui ne vont vraiment pas de soi n'ont aucune source, et pour l'une d'entre elles on devra se contenter de -hélas je n'invente pas- "il paraît que"), les redites innombrables peuvent donner la sensation d'un propos dense alors que c'est juste une idée qui est répétée encore et encore avec des illustrations différentes, ... S'il n'y avait que ça, ça pourrait faire sourire (pour peu qu'on ait beaucoup d'indulgence pour la cohabitation avec une confusion qui semble un peu entretenue quand même entre des affirmations sorties du chapeau et des commentaires appuyés par la littérature scientifique) si ce n'était pas aussi au service d'idées douteuses, comme le fait de suggérer très fortement que les pères incestueux sont après tout sympathiques si on oublie le passage à l'acte (mais bon qui n'a jamais fait d'erreurs dans sa vie), ce qui ne colle pas à la réalité et a priori il le sait parfaitement parce qu'il a travaillé sur l'inceste, ou encore que le violeur ne se rend pas compte qu'il fait du mal, c'est la faute de la société ou alors de son développement psycho-affectif, on sait pas trop, et on ne sait pas non plus trop d'où il sort ça parce qu'il n'y a pas de source.

 Ce livre pose de sérieuses questions sur la vulgarisation : des notions importantes sont présentées, de toute évidence de façon attrayante si on en croit les ventes et la réputation du livre lui-même et de l'auteur. Ce qui apparaît comme du baratin dégoulinant quand on voit les manipulations derrière est aussi au service d'une accessibilité d'un niveau difficilement imaginable pour des livres qui sont pourtant accessibles et de qualité sur les même thèmes de l'attachement ou du traumatisme. Je ne peux que rêver très fort à l'arrivée d'un Cyrulnik honnête.

mardi 31 janvier 2023

Serre-moi fort!, de Susan Johnson

 


 

 Les livres sur le couple ou la thérapie de couple ne manquent pas, mais celui-ci a la spécificité de s'appuyer sur deux postulats forts, en réponse aux frustrations de l'autrice thérapeute débutante et étudiante/chercheuse, qui avait la sensation de passer à côté de quelque chose, au niveau pratique comme au niveau théorique, lorsqu'elle avait affaire à des couples. D'une part, si la théorie de l'attachement, qui reconnaît la relation comme un besoin vital au sens propre, s'est surtout, en particulier dans un premier temps, développée autour de l'enfance voire la petite enfance, Susan Johnson estime que les besoins sont tout aussi primordiaux à l'âge adulte ("les partenaires se comportaient comme si ils se battaient pour leur survie en thérapie parce que c'est exactement ce qu'ils faisaient"). Elle ajoute que dans la société contemporaine plus individualiste, un poids d'autant plus important repose sur la relation amoureuse. D'autre part, élément qui rapproche énormément sa méthode, l'Emotionally Focused Therapy, de l'Approche Centrée sur la Personne (qui n'est pas évoquée là mais l'est dans cet autre livre), les émotions ne sont pas un aspect superficiel de la relation voire un mal nécessaire qu'il faut apprendre à brider pour que les disputes ne prennent pas des proportions impossibles, mais le cœur, l'essence, de la relation amoureuse (sur ce point, elle a mis un temps certain, malgré des preuves empiriques qui s'accumulaient, à être entendue par ses collègues et à se voir accorder une légitimité).

 Du fait que la relation soit un besoin primaire, ce qui génère la tension, l'éloignement, puis la douleur, ce sont paradoxalement des tentatives de se rapprocher, l'expression de la peur de ne pas être aimé·e par l'autre ("derrière toute la détresse, chaque partenaire demande à l'autre : est-ce que je peux compter sur toi, me reposer sur toi? Est-ce que tu es là pour moi? [...] Est-ce que je suis important pour toi? Est-ce que j'ai de la valeur pour toi, est-ce que tu m'acceptes pleinement? Est-ce que tu as besoin de moi, comptes sur moi?"). Les solutions proposées n'auront donc pas vraiment pour but d'apaiser l'objet des conflits, qui en général n'est pas le vrai sujet, mais de se rapprocher vraiment, d'exprimer les sentiments et les craintes qu'il y a derrière puis, à terme, la vulnérabilité, étape qui certes constitue un risque mais si la personne répond amènera à un rapprochement bien plus profond. L'autrice appelle les Dialogues Démon les mécanismes qui se mettent en place et font que les conflits ne rapprochent pas mais éloignent ("le changement débute en observant les schémas, en concentrant l'attention sur le match plutôt que sur tel ou tel échange") : "trouver le coupable", qui consiste à s'attarder sur les faits et démontrer que l'autre est en tort ("la plupart d'entre nous sommes doués pour faire des reproches"), la Polka de la Protestation, qui sur le mode de l'activation d'un attachement insécure va pousser à des réactions défensives d'agressivité ou au contraire de retrait émotionnel ("en voyant des partenaires exiger et se mettre en retrait, je voyais les concepts de Bowlby sur la détresse provoquée par la séparation"), de manifestation d'indifférence ("les relations d'attachement sont les seuls liens sur la planète où n'importe quelle réaction vaut mieux que pas de réaction"), et la Paralysie ou la Fuite, lorsque les mouvements de la Polka de la Protestation ne sont plus supportables et que la personne ou le couple se coupe de ses émotions. Les Dialogues Démon sont à remplacer progressivement par l'ARE, pour Accessibilité (rester ouvert·e à ce que l'autre communique, malgré les désaccords potentiels et les réactions émotionnelles défensives), Réactivité (montrer que les émotions de l'autre, en particulier les manifestations de vulnérabilité ou qui concernent le lien, ont un impact) et Engagement ("l'attention particulière qu'on ne donne qu'à une personne qu'on aime").

 C'est beaucoup de jargon, beaucoup de références à la théorie de l'attachement, mais l'ensemble est rendu extrêmement concret et accessible par l'abondance de vignettes cliniques. Le mouvement (l'autrice parle souvent de danse) amène à un déplacement de l'enjeu, à une nouvelle rencontre lorsque ce qui était vécu comme une incompréhension, une injustice, révèle une angoisse, une volonté de se rapprocher. Certains éléments spécifiques donnent lieu à un développement, comme les blessures du passé qui ne passent pas, et devront être prises au sérieux et se voir accorder une attention spécifique. L'autrice donne l'exemple de la réaction idéale avec un client qui s'excuse en cinq étapes : elle est d'autant plus admiratrice qu'elle n'a elle-même pas réussi à en faire autant quand elle en a eu besoin ("Il a fallu m'y reprendre à trois fois pour arriver ne serait-ce qu'à la moitié de ce que Ted a intégré dans ses excuses lorsque j'ai vraiment fait du mal à ma fille"). Ce type de blessures, comme les traumatismes qui ne sont pas liés au couple, demandent une vigilance particulière car les réactions peuvent sembler disproportionnées, et la cause ne sera pas forcément identifiée par la personne même (l'autrice elle-même a ressenti une colère explosive en voyant les yeux de son mari qui se fermaient pendant une discussion, avant de comprendre qu'elle avait ressenti cette émotion parce que son ex faisait ça régulièrement pour fuir les conversations importantes), et dans le cas d'un traumatisme ça peut être particulièrement difficile d'en parler car trop douloureux voire honteux. Un chapitre est également consacré à la sexualité, qui pour l'autrice à la fois renforce et mesure l'intensité du lien.

 Les explications théoriques, les très nombreux exemples qui seront forcément parlants, sont renforcés, dans ce livre destiné au grand public, par un guide de questions à se poser et de pistes de réflexion pour chaque problématique évoquée. L'autrice précise que ce livre ne concerne pas les relations abusives, ce qui est le cas pour tout ce qui concerne la thérapie de couple mais peut-être plus encore pour l'EFT qui a pour objet d'ouvrir pleinement à la vulnérabilité.

jeudi 13 octobre 2022

L'attachement au cours de la vie, de Raphaële Miljkovitch


 

  Avec un recul d'une vingtaine d'année, Raphaële Miljkovitch, chercheuse spécialiste du sujet, fait une synthèse critique de l'état de la recherche sur la théorie de l'attachement, ses apports, ses limites et les questionnements à explorer, dans un livre qu'on pourrait bien considérer comme le volume 4 de la trilogie de l'attachement.

 Des connaissances sur le concept de John Bowlby ne sont certes pas indispensables dans la mesure où les fondamentaux sont repris, mais une familiarité avec les enjeux de l'attachement sécure ou les différents types d'attachement identifiés par le test de la Situation Etrange facilite la compréhension, dans la mesure où ils sont repris et surtout approfondis rapidement. Certaines critiques de ce dispositif expérimental sont d'ailleurs prises en compte mais réfutées (des mesures physiologiques ont établi que les comportements d'exploration de l'environnement visaient bien à atténuer le stress et n'étaient pas la marque d'un tempérament plus ou moins curieux, la comparaison entre une cohorte gardée au domicile et une autre en crèche a confirmé que l'habitude de -l' "entraînement à"- la séparation n'avait pas d'influence sur les résultats, ...). Mais, comme le titre l'indique, la richesse du livre va surtout consister dans les connaissances disponibles sur l'attachement à l'âge adulte et ses conséquences identifiables sur la parentalité, le couple, le deuil, ... (j'aurais été curieux du résultat de recherches sur l'influence ou non de l'attachement sécure sur la peur de la mort, mais le livre ne va pas aussi loin que ça dans "le cours de la vie")

La question qui est probablement la plus critique, celle de la transmission du style d'attachement de parents à enfants, est longuement traitée, à différents niveaux, du mode de garde (si l'autrice semble peu préoccupée par l'enjeu social des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, reproche par ailleurs régulièrement fait à Bowlby, la conclusion des différentes études commentées est que ça dépend énormément de la qualité du mode de garde utilisé -si stupéfiant que ça puisse paraître, une crèche sous-staffée sera un milieu moins épanouissant- et de la façon dont les parents présentent le mode de garde aux enfants) à l'éventuelle corrélation entre le style d'attachement de la mère et celui de l'enfant. Sur ce dernier point, s'il serait exagéré de dire que le style d'attachement ne se transmet pas du tout (le critère est estimé à 25% de la variance), l'autrice appelle à se méfier des corrélations entre le score de l'adulte à l'Adult Attachment Interview et celui de l'enfant à la Situation Etrange, qui ne mesurent pas exactement la même chose ("nous pensons qu'il serait plus approprié de considérer que les mères d'enfants sécures sont sécurisantes plutôt que sécures"), et fait par ailleurs plusieurs rappels qui invitent à prendre de la distance avec cette approche déterministe (l'attachement à la mère n'est souvent pas identique à l'attachement au père, les styles d'attachement peuvent différer dans une même fratrie, le style d'attachement tend à être de plus en plus stable au cours de la vie -même s'il reste modifiable à l'âge adulte- ce qui implique qu'il est flexible dans l'enfance, ...).

 Certains développements pourront intéresser y compris des thérapeutes qui ne sont absolument pas spécialisé·e·s dans l'attachement, comme ce que l'élaboration de l'Adult Attachment Interview a permis d'identifier sur la construction de récits en particulier autobiographiques, par exemple un attachement sécure est associé au respect des maximes conversationnelles de Grice (la qualité -"n'affirmez pas ce que vous croyez être faux", "n'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves"-, la quantité -ne donner ni trop d'informations ni pas assez-, la relation -la tendance à garder le fil du récit- et la modalité -la clarté, le manque de confusion-) ou le fait qu'une personne ayant un attachement évitant tendra à occulter les éléments autobiographiques négatifs (ainsi, un récit nuancé sera a priori un meilleur signe d'un passé épanoui qu'un récit ne présentant aucun nuage ou s'empressant de relativiser les éléments négatifs), ou encore les nombreux (et complexes!) effets que peut avoir le style d'attachement sur la vie amoureuse (sur ce sujet là en particulier, l'autrice propose un livre plus détaillé encore).

 Le livre commence à dater (il a été édité en 2001!), et la curiosité est parfois grande de savoir si les questions qui y sont posées ont eu des réponses depuis, mais il est extrêmement riche et garantit de beaucoup s'occuper l'esprit, que ce soit en découvrant les sujet évoqués et en les adaptant à sa pratique ou, pour les personnes plus orientées vers la recherche, en reprenant dans le détail les nombreuses références fournies.

mercredi 19 mai 2021

Restoring mentalizing in attachment relationships. Treating trauma with plain old therapy, de Jon G. Allen

 


 Dans un contexte d'augmentation exponentielle des classifications diagnostiques et  des modèles thérapeutiques mis à l'épreuve de la validation scientifique, l'auteur propose et surtout argumente pour un retour aux fondamentaux. S'il reconnaît qu'il n'y a pas de frontière nette entre une thérapie spécifique même extrêmement structurée et "la thérapie la plus classique" (il l'a constaté en tant qu'étudiant, quand le premier patient qu'on lui a confié s'obstinait à vouloir parler de ses problèmes pendant les séances au lieu de le laisser appliquer le protocole strict demandé), s'il met en avant sa subjectivité, son propos sera extrêmement documenté et détaillé : en plus d'être un plaidoyer convainquant, le livre est une vulgarisation particulièrement exigeante de psychopathologie du traumatisme.

 Lorsque l'auteur ironise sur l'invasion de la psychothérapie par des sigles, c'est une rhétorique adroite, mais qui peut laisser perplexe sur le fond : certes, dire que "l'EMDR a une efficacité reconnue pour le TPST mais n'est pas particulièrement recommandée pour le TDI", ça fait sourire, ça ne sonne pas très chaleureux, mais c'est une affirmation concrète (une fois qu'on l'a décodée), qui n'implique par ailleurs à aucun moment de négliger l'aspect relationnel. Pourtant, les classifications, quand on les observe de près, ont bien des défauts, en particulier, paradoxalement, celui de... manquer de précision. Par exemple, la dépression est une conséquence plus fréquente du traumatisme que... le trouble de stress post-traumatique! A l'inverse, les symptômes de trouble de stress post-traumatique peuvent survenir sans traumatisme spécifique identifiable. Il arrive donc que les thérapeutes cherchent un évènement traumatique qui n'existe pas forcément, tout en négligeant des pistes parfaitement accessibles ("non, ce·tte patient.e n'a pas vécu d'accident de voiture ni de tentative de meurtre, par contre ce serait peut-être intéressant d'explorer la maltraitance parentale donc iel a déjà parlé plusieurs fois?"), au risque, dans des cas extrêmes, de générer des faux souvenirs (Allen insiste : le·a thérapeute doit faire avec ce qu'iel a). Les pathologies peuvent également être liées les unes aux autres (addictions, troubles du comportement alimentaire, ...), ou ne pas l'être... or, chercher d'emblée la meilleure thérapie implique de mettre le·a patient·e dans une case dès que possible, et négliger de prendre le temps du questionnement. Inconvénient supplémentaire de l'hyperspécialisation : aucun·e thérapeute ne peut maîtriser toutes les méthodes, et dans ces conditions la flexibilité des thérapeutes ne pourra pas suivre celle des symptômes dans la mesure où les classifications, on l'a vu, sont très imparfaites ("les symptômes ne sont pas rangés bien proprement. Tel que je le perçois, les boîtes ne sont pas hermétiques : leur contenu déborde et se mélange, et c'est souvent difficile de déterminer dans quelle boîte il faut mettre tel ou tel contenu (symptôme)"). Pour autant, l'état de la science est un guide précieux, que la "thérapie la plus classique", si classique soit-elle, n'est pas dispensée de prendre en compte ("je pense que les généralistes que nous sommes, au même titre que les spécialistes, devons baser notre travail sur les preuves fournies par la recherche scientifique").

 Mais au fait, c'est quoi, la "thérapie la plus classique"? D'ailleurs, l'auteur admet avoir été provocateur, dans la mesure où il aurait tout autant pu parler de thérapie par la parole. Plus qu'un appel nostalgique à la tradition, la formule désigne deux piliers : la mentalisation et l'attachement. La mentalisation, c'est l'action de se représenter ce que pense l'autre, et d'expliciter à l'autre ses propres pensées. Chacun le pratique au quotidien, les thérapeutes probablement plus que les autres, et il se peut même que certain·e·s le fassent correctement (la théorie est simple, la pratique est exigeante, l'auteur l'a même vécu dans une thérapie particulièrement laborieuse qui s'est débloquée quand... le patient l'a invité à mentaliser!). L'attachement est aussi un domaine riche qui désigne avant tout la confiance dans la qualité de la relation : la relation thérapeutique étant, comme son nom l'indique, une relation, difficile d'en faire abstraction quel que soit le modèle théorique. La thérapie idéale sera donc constituée par un cadre sécurisant, un·e thérapeute qui cherche à comprendre le·a patient·e et qui exprime de façon maîtrisée son propre vécu, et une gestion apaisée des conflits. Même s'il a quelques réserves (par exemple l'idée que la qualité de la relation soit une garantie suffisante de l'efficacité de la thérapie), l'auteur estime que l'Approche Centrée sur la Personne, de Carl Rogers, se rapproche énormément de cet idéal, et je trouve qu'il a bien raison (mais non, je ne dis absolument pas ça parce que je me forme à l'ACP).

 D'accord, se spécialiser a ses limites, mais quel rapport entre la mentalisation et l'attachement de cette fameuse "thérapie la plus classique" et le traumatisme? Le résumé sera forcément brouillon par rapport à la technicité du livre, mais certains éléments sont assez frappants. Par exemple, selon la chercheuse Ronnie Janoff-Bulman, le traumatisme détruit trois présupposés : le monde est bienveillant, le monde a un sens, j'ai de la valeur. Le premier et le troisième présupposé sont des préoccupations directes de la théorie de l'attachement : plus la bienveillance de la figure d'attachement principale est inconditionnelle (donc, plus je suis valorisé·e pour ce que je suis et non selon ce que je fais), plus je vais me sentir en sécurité. Le second présupposé peut être réparé par la mentalisation, qui permet de redonner du sens. L'une des conséquences fréquentes du traumatisme est qu'y repenser revient à le revivre, ce qui génère souvent des comportements d'évitement (des stimuli externes -sons, odeurs, lieux qui rappellent l'évènement- et internes -émotions, sensations semblables à celles qui ont alors été vécues-). La mentalisation est un travail d'élaboration qui permet de passer progressivement de la sensation à la rationalisation. L'auteur reconnaît pleinement l'efficacité des thérapies basées sur l'exposition (qui sont même supérieures à la mentalisation sur un aspect : le protocole initie la confrontation redoutée, là où une thérapie non directive permet l'évitement pour une durée indéterminée), mais constate aussi un taux d'abandon élevé. En plus de la différence de méthode, une subtile différence d'objectif existe : l'idée n'est pas de se confronter directement au traumatisme jusqu'à ce qu'il ne soit plus douloureux, mais à rendre le·a client·e capable d'y repenser, donc ne pas être contraint·e à des comportements d'évitement eux-mêmes potentiellement insupportables.

 Le livre se clôture sur des aspects existentiels qui surviennent souvent en thérapie, en particulier en thérapie du traumatisme (bien et mal, religion et spiritualité, et espoir), mais ces thèmes extrêmement vastes (ils peuvent chacun occuper à peu près l'éternité, en faisant appel à plusieurs disciplines) sont expédiés en quelques pages avec une superficialité qui contraste fortement avec le reste du livre, et cette partie à mon avis appauvrit le livre plus qu'elle ne le sert.

 Le livre est extrêmement riche, et ouvre sur énormément de dimensions de l'attachement et de la mentalisation, mais aussi (un comble avec l'appel dans le titre à revenir à l'essentiel) de la complexité de la clinique du traumatisme. Celles et ceux qui recherchaient un étendard à brandir contre les thérapies les plus récentes seront d'ailleurs probablement déçu·e·s : le propos est solide mais nuancé, l'auteur insiste sur l'importance de la recherche scientifique et du mouvement constant vers de meilleures solutions, et rappelle que ce sera compliqué de trouver un·e thérapeute, quelle que soit sa méthode, qui n'attache pas d'importance à la relation (par contre, sans surprise, il est plus que réservé envers les thérapies sur ordinateur... et, certes elles peuvent avoir des qualités, mais sur l'aspect relationnel, difficile de contre-argumenter). Malheureusement, il ne semble pas y avoir de traduction française à l'horizon.

jeudi 1 avril 2021

Pratiquer l'ICV : l'intégration au cycle de la vie, de Peggy Pace


 Peggy Pace détaille ici sa méthode (ICV en français, pour Intégration au Cycle de la Vie) pour retrouver une unité plus complète entre les différents états du Moi, en particulier lorsqu'un ou plusieurs évènements de vie ont modifié la personnalité du.de la client.e. Un concept particulièrement important est la distinction entre la mémoire explicite (je suis capable de raconter l'évènement en utilisant mes propres souvenirs) et implicite (l'évènement est ancré dans mon corps et mon psychisme mais je ne suis pas en capacité de me remémorer suffisamment d'éléments pour en faire un récit cohérent).

 La procédure thérapeutique consiste à, par un voyage progressif dans les souvenirs balisé dans un premier temps par la mémoire explicite (l'autrice conseille de prévoir environ un souvenir par an pour constituer des repères), établir un dialogue entre le Moi du passé et le Moi du présent : ce dialogue peut permettre au Moi du présent de faire bénéficier de ses ressources au Moi du passé ou encore de le rassurer ("tu es en sécurité maintenant, ta peur et ta détresse appartiennent à une période qui est terminée"), ou encore de résoudre des conflits intrapsychiques. Pour ce dernier cas, un exemple particulièrement parlant est celui du soin de l'anorexie : l'autrice invite la personne à parler avec son Moi de l'adolescence (elle précise que les client·e·s savent généralement exactement situer l'âge concerné) et à entamer une négociation, en précisant que l'objectif est louable mais que les résultats sont dangereux (en donnant des exemples précis) et en réfléchissant ensemble à d'autres solutions pour mieux aimer son corps. La répétition (du voyage sur la ligne de vie) est un élément clef pour une intégration plus solide et complète (comme un sentier qui devient plus praticable à force d'être emprunté), c'est d'ailleurs répété plusieurs fois dans l'ouvrage. Le·a thérapeute ne s'adresse pas directement à l'état du Moi du passé, mais guide le·a client·e du présent dans leur échange, tout en laissant la place à son imagination et à son intuition (le·a client·e sait mieux que le·a thérapeute quel chemin suivre, tout en étant lui ou elle-même souvent surpris·e de la direction que prend la thérapie). 

 "La thérapeute doit rester présente, ancrée, connectée énergétiquement à la cliente, et disponible émotionnellement tout au long du processus", sous peine de ne pas aider ou, pire, d'aggraver la situation. L'autrice insiste là-dessus à plusieurs reprises, et est très claire sur le fait que son livre ne constitue pas une formation suffisante pour exercer. L'importance de la présence solide et bienveillante du ou de la thérapeute est explicitement reliée à la théorie de l'attachement, pilier théorique fondamental, parfois avec de drôles d'interprétations (un parent, même bienveillant, avec un attachement insécure, fera du mal à son enfant et risque de même de provoquer un trouble dissociatif de l'identité -mais qu'est-ce qu'elle raconte? ce qui cause un trouble dissociatif de l'identité ce sont des traumatismes extrêmes et répétés-, ou encore un enfant ne saura pas réguler ses émotions si ses parents ne savent pas le faire et sera prédisposé aux addictions et troubles du comportement alimentaires, et l'affirmation n'est pas sourcée parce que pourquoi faire...). Des affirmations pseudoscientifiques surgissent d'ailleurs parfois inopinément, comme l'hémisphère droit rationnel et l'hémisphère gauche intuitif (AAAAAARGH) ou encore la comparaison de l'émergence du langage avec un logiciel de traitement de texte (en cinq éditions, ça a été gardé? vraiment?), ce qui est extrêmement ironique au milieu de références à la neurologie et à la psychologie du développement.

 Des indications sont données pour soigner des troubles spécifiques comme les troubles du comportement alimentaire évoqués plus haut mais aussi par exemple la dépression, l'anxiété, avec une insistance particulière sur les traumatismes (avec, ce qui fait sens pour une thérapie avec "intégration" dans le nom, une place conséquente donnée au trouble dissociatif de l'identité). Le·a lecteur·ice n'en saura en revanche pas beaucoup sur l'efficacité à attendre : c'est précisé en fin d'ouvrage, le niveau de preuve se limite aux constats personnels, et, comme la méthode a plus de quinze ans, c'est probablement parce que les résultats n'ont pas suivi au moment de la recherche d'une validation plus solide. L'affirmation a toutefois le (grand) mérite de la transparence, et même si l'efficacité ne semble pas au rendez-vous pour des troubles spécifiques, difficile d'estimer que la méthode n'a pas d'intérêt quand elle offre des propositions pour explorer des parties difficilement accessibles du psychisme.

mercredi 27 janvier 2021

Le premier lien. Théorie de l'attachement, de Blaise Pierrehumbert


 Le livre propose, avec une approche chronologique, la genèse des précieux apports de John Bowlby, un bilan, et les avancées et l'état de la recherche depuis (avec une réédition en 2018, on peut imaginer que le texte est pas mal à jour), pour s'achever sur un chapitre peut-être un peu dense sur l'amour où cohabitent Freud, les astronautes, la quatrième paire de nerf crâniens ou encore le moi-peau, les Vierges à l'enfant de la Renaissance, la phényléthylamine et l'ocytocine.

 Si l'incarnation emblématique de la théorie de l'attachement est la situation étrange de Mary Ainsworth, expérimentation qui permet d'observer l'attitude de l'enfant (de 9 à 18 mois) au moment de la séparation mais surtout des retrouvailles avec une figure d'attachement, ce n'est ni son début ni sa fin. L'historique détaillé, jusqu'à reprendre des éléments biographique de l'enfance de Bowlby et... de Darwin, rappellera sa genèse dans la psychanalyse (Bowlby a en grande partie été formé par Melanie Klein) puis l'éthologie (qui donnera un appui méthodologique à l'inclination de Bowlby de s'intéresser aux objets réels plutôt qu'aux objets fantasmatiques), avant de faire des aller-retour enrichissants entre la psychologie du développement, la psychologie clinique... et même un retour final à la psychanalyse, sans compter les apports de la linguistique avec le travail de Mary Main, qui a permis une évolution importante de l'évaluation de l'attachement pour les adultes.

 Même si tout est repris depuis le début (et même avant, on remonte quand même parfois à Darwin!), la lecture sera infiniment plus fluide pour le·a lecteur·ice qui est déjà familier·ère avec la théorie : sous son aspect de livre de vulgarisation, le livre va parfois très, très vite... ce qui est aussi le cas pour les nuances, remises en questions, ouvertures qu'a engendrées le travail de Bowlby. L'ouvrage est intéressant, mais pas vraiment confortable à lire, forçant à reconsidérer ce qu'on croyait savoir. Vous aviez intégré que l'attachement d'une personne était plus ou moins sécure? Oui, mais, par exemple, l'attachement au père et à la mère est la plupart des cas différent (et c'est l'attachement à la mère qui sera le plus prédicteur de la sécurité émotionnelle). Et puis, que penser du fait que l'attachement avec des personnes extérieures à la famille (nounou, professionnel·le dans les crèches ou les orphelinats, ...) n'ait pas été tant mesuré que ça? Par contre, malgré beaucoup de temps passé sur l'attachement respectif envers le père et la mère, pas un mot sur l'homoparentalité (mais c'est peut-être une question d'époque... après tout, en 2018, qui était sensibilisé au sujet?). Une certaine continuité a été observée entre l'attachement de l'enfant et celui de l'adolescent·e ou de l'adulte? Oui, mais les investigations étaient calquées sur le modèle appliqué à l'enfance, est-ce qu'on a pas un peu trop trouvé ce qu'on cherchait?

 Ces questions, et bien d'autres, se voient apporter des réponses élaborées et nuancées, recensement de la recherche à l'appui, les zones d'ombre restantes sont exprimées, mais ça va souvent assez vite : une fois la question posée, le·a lecteur·ice se retrouve parfois à devoir composer avec une avalanche de données, sans avoir forcément trop le temps de respirer. La forme est par contre parfaitement adaptée au préalable à un travail de recherche, avec un état de la science détaillé et des référence pour explorer plus en détail. Le tout donne une sensation d'ouverture : les certitudes d'hier sont remplacées par des questions, et les réponses apportées entre temps appellent à de nouvelles questions, de nouveaux secteurs à explorer (j'ai parlé de l'amour dans l'intro du résumé -grâce à moi vous penserez à la quatrième paire de nerfs crâniens lors de votre prochaine Saint Valentin-, mais des pistes enthousiasmantes sont données sur la transmission intergénérationnelle, l'addiction, ...). Même si il y a beaucoup de données dedans (dont l'essentiel est à aller chercher dans les références fournies), c'est plus un livre qui allume un feu qu'un livre qui remplit un vase.

mardi 15 décembre 2020

Dibs, de Virginia Axline


  Dibs a cinq ans, et met vraiment en difficulté le personnel, pourtant bienveillant, de l'école privée dans laquelle il est scolarisé. S'il sait parfaitement exprimer son désaccord en frappant l'élève qui aurait l'indélicatesse de trop s'approcher de lui, ou en rendant la tâche ardue à la personne qui lui met son manteau au moment de partir, il ne parle pas ou presque, reste seul l'essentiel de la journée, semble parfois apprécier de regarder longtemps un livre "comme s'il le lisait". Les réunions d'équipe ne permettent pas de trouver une réponse (bien que le sujet revienne souvent!), le pédiatre de l'école n'en a pas plus. Autisme? Retard? Psychose? "Le plus souvent il semblait que son univers était une réalité douloureuse, faite de tourments et de malheur". Les autres parents d'élèves marquent des signes d'impatience envers cet enfant qui frappe et griffe, et il est décidé, en dernier recours avant un renvoi, de l'envoyer en thérapie avec une psychologue clinicienne qui se trouve être Virginia Axline.

 L'autrice est une thérapeute rogérienne, et sa façon de procéder est assez orthodoxe : l'enfant fait et dit ce qu'il veut (dans la limite d'éventuelles interdictions... mais en l'occurence Dibs renverse un pot de peinture par terre pendant une séance, donc niveau interdictions ça n'a pas l'air super strict) avec ce qui est disponible dans la salle de thérapie ("play room", salle de jeux), le·a thérapeute l'accompagne de façon empathique, sans orienter, juger ni interpréter. Virginia Axline se retiendra par exemple de féliciter Dibs pour ne pas envoyer le message implicite que certains comportements sont plus souhaitables que d'autres (et en effet elle constatera que Dibs a tendance à faire une démonstration de performance scolaire/intellectuelle, comme un pas en arrière, quand il sent que ses émotions commencent à avoir trop d'emprise), et ne cherchera pas à le réconforter en minimisant une situation quand il ira mal (ce sera surtout le cas à la fin des premières séances, où il fera comprendre assez clairement qu'il n'a vraiment pas envie de partir... la stratégie de la thérapeute sera alors de l'amener à distinguer ses pensées, ses émotions et la réalité de la situation). Mais sa plus grande difficulté avec l'approche non-directive sera probablement de... ne pas se renseigner sur les progrès à l'école et à la maison.

Des progrès, Dibs en fera pourtant très vite. Dès la première séance, il parle, montre qu'il sait lire (en fait de retard mental, son QI sera évalué à 168 après la thérapie), et même si "Mme A" se refuse à interpréter, ses premiers jeux ont un contenu assez riche. Au fur et à mesure des séances, la communication sera plus fluide, la frustration et en particulier la séparation seront de mieux en mieux gérées, au point que Dibs décidera lui-même de mettre fin à la thérapie (en choisissant de faire une dernière et unique séance après la longue pause des vacances d'été). Il répétera régulièrement à quel point cette heure hebdomadaire est importante pour lui. La colère exprimée contre sa mère, sa sœur mais surtout son père à travers les jeux sera de plus en plus explicite, mais aussi plus apaisée à la fin de la thérapie. Virginia Axline finit aussi par obtenir des informations de l'école : il semble infiniment plus heureux, parle et joue avec les autres enfants, danse et invente des chansons, et apprend à lire avec les autres (à la grande surprise de la thérapeute, il fait en fait semblant de ne pas savoir tout à fait lire et de déchiffrer au même rythme que les autres). Mais des moments essentiels ont pourtant eu lieu sans Dibs : à deux reprises, sa mère, qui a dit avec beaucoup d'insistance qu'il n'était pas question qu'elle donne des informations sur elle ni sur le père, demande un entretien et s'effondre (Axline, lorsqu'elle rapporte ces moments, insiste sur l'importance fondamentale du non-jugement, et sur l'importance de laisser la personne qui a demandé l'entretien de prendre l'initiative de la parole, même si ça implique de commencer par un silence).

 L'arrivée imprévue de Dibs a été un choc pour elle et son époux, un frein insupportable à leurs brillantes carrières (elle est chirurgienne et lui scientifique). Ni l'un ni l'autre n'avaient envie d'avoir un enfant, ne s'en sentait les compétences. La parentalité a été appréhendée sous l'angle de la performance : elle a cherché à lui apprendre le plus de choses possible le plus vite possible, l'essentiel de leur relation se résumait à l'utilisation de matériel éducatif. Le père, lui, est intransigeant, dénigre et punit vite (Dibs est particulièrement marqué par la fois où il a été enfermé dans sa chambre pour avoir renversé quelque chose en courant le rejoindre alors qu'il rentrait). Son état qui pouvait évoquer l'autisme ou le retard mental a été d'autant plus insupportable pour eux : en fait de performance à présenter à leurs proches, la sensation était celle d'un échec, alors que la parentalité était déjà un sujet de honte puisqu'elle les avait freinés professionnellement. La douleur de voir Dibs si distant a finalement permis à sa mère de voir le problème que posait sa propre distance, et leur relation s'améliore radicalement pendant la thérapie (c'est le cas aussi, mais infiniment plus progressivement, avec le père).

 La théorie de l'attachement n'existait pas encore (ou alors dans ses balbutiements) au moment de l'écriture du livre, mais difficile de ne pas y penser! Tous les besoins de Dibs sont remplis, mais l'absence de véritable relation avec son père et sa mère génère la douleur insupportable qui explique son état au début du livre. Il a énormément de mal à supporter la séparation (à l'école comme en thérapie, même si des progrès rapides sont faits), et il exprime assez clairement pendant une séance que s'il reste loin des autres élèves, c'est qu'il a envie de jouer avec eux mais ne peut pas prendre le risque d'être rejeté. L'approche positive inconditionnelle, pilier de l'Approche Centrée sur la Personne de Rogers, la régularité des rendez-vous (toujours le même jour à la même heure, pour la même durée), ont donc probablement été pour beaucoup dans la réussite de la thérapie.

 L'autrice précise dans le dernier chapitre et l'épilogue que l'histoire de Dibs a inspiré nombre de ses élèves, et elle a eu de ses nouvelles par hasard à plusieurs reprises. En dehors de l'aspect inspirant difficile à contester, c'est aussi une bonne illustration du potentiel et du fonctionnement de l'ACP adaptée aux enfants.

samedi 14 novembre 2020

A la rencontre de son bébé intérieur, de Joanna Smith


 Formatrice et superviseure en ICV (Intégration au Cycle de la Vie), l'autrice propose dans ce livre à destination du grand public de remonter encore plus loin dans le temps, dans son passé de bébé, voire dans la vie intra-utérine. En effet, si les souvenirs autobiographiques de cette période ne sont pas tout à fait légion, énormément d'étapes cruciales du développement s'y jouent (développement des cinq sens, de la parole, de l'attachement, comportements d'exploration, intégration des interdits, ...), et il serait saugrenu d'estimer que les étapes en question n'ont aucun impact sur la vie d'adulte. Joanna Smith parle de mémoire implicite : certes, on est pas en mesure de raconter les événements, mais ils sont bel et bien stockés, et peuvent se manifester encore et encore dans l'attitude et le ressenti face à la difficulté ("Tout comme une assiette fissurée peut être employée durant des années sans se briser, le moindre choc va l'amener à se briser le long de la fissure").

 Précisés de façon théorique mais aussi à travers de nombreuses vignettes cliniques où des améliorations spectaculaires ont eu lieu, après des années d'avancées bien plus timides, suite à une séance de contact du moi présent avec le bébé du passé, les enjeux sont particulièrement saillants au niveau de l'estime de soi (oser se mettre en avant, accepter ou non certains comportements des supérieur·e·s hiérarchiques au travail ou demander une augmentation), de la relation à l'autre, mais surtout au niveau de la parentalité : la confrontation à son propre bébé (pas intérieur, celui-là) peut réveiller des affects douloureux, éventuellement des sentiments d'hostilité, qui constituent potentiellement des blessures non cicatrisées du passé. Pour éclairer plus précisément ce qui se joue, l'autrice détaille le développement moteur et cognitif du bébé, de la grossesse à l'âge de trois ans, en le mettant en parallèle avec les enjeux affectifs. En plus de donner des pistes sur les origines de certains conflits intérieurs (est-ce que ma difficulté est comparable au vécu d'un bébé qu'on laisse pleurer ou qu'on réduit au silence? à un comportement d'exploration découragé voire sanctionné?), ça permet de mieux préparer, en séance, un éventuel travail d'exploration des ressentis du passé, à une plus grande empathie avec cette partie de soi dans le cas où on voudrait la rencontrer. 

 L'ICV est la principale influence de ce livre, et bien que souvent évoquée, elle est malheureusement présentée assez succinctement. Il est pourtant bien question d'intégration : la rencontre du bébé intérieur est une mise en relation entre le bébé du passé et l'adulte d'aujourd'hui, qui peut par exemple lui dire ce qu'il aurait aimé entendre dans le passé, ou lui dire ce qui a eu lieu après. En séance, la rencontre est rendue visuelle lorsque l'autrice tient dans ses bras un poupon réaliste. Elle invite alors le·a patient·e à explorer ses ressentis, comme elle invite les lecteur·ice·s à le faire lors de la lecture. Des exercices concrets sont aussi proposés, comme l'évaluation de son état actuel (des conseils pratiques sont donnés pour éventuellement décider de consulter) ou encore la constitution d'une autobiographie émotionnelle, pour trouver plus directement ce qui est à réparer (mais aussi trouver et célébrer les ressources qui ont aidé à tenir, à avancer).

 Quelques inégalités sont malheureusement à déplorer dans l'écriture : certes le propos est novateur et ambitieux et l'ensemble est convaincant, mais les recherches scientifiques évoquées sont rarement sourcées, le niveau de consensus est très rarement indiqué même quand il est question de découvertes récentes, et certaines affirmations sont assez péremptoires (la maltraitance parentale est "toujours" la conséquence d'un trop grand stress... ah bon?). Un sommet est atteint lorsque l'idée pseudoscientifique de l'hémisphère droit créatif et de l'hémisphère gauche rationnel est présentée sans aucune réserve (certes cette idée reçue est plutôt inoffensive tant que son chemin ne croise pas malencontreusement celui d'une copie de partiel, mais si l'autrice écrit ça, que penser de tout ce qu'elle a écrit d'autre, dans le même livre, sur le développement cérébral?) ou encore quand il est question d' "Hitler qui a reproduit sur le peuple juif, comme un papier calque, les violences, la persécution et la discrimination qu'il avait lui-même subies, enfant, de la part de son père", phrase qui commet l'exploit, en une trentaine de mots, de faire des avions en papier à la fois avec la psychologie, l'histoire et la sociologie, le tout sur les sujets graves que constituent le génocide juif et la violence parentale. C'est pourtant le même livre qui vulgarise brillamment par exemple les enjeux de l'attachement ou encore, en quelques pages, les impacts pourtant complexes du traumatisme sur le psychisme. Ces drôles de passages donnent l'impression d'une tâche de Nutella faite délibérément sur une belle peinture, et hélas ne mettent pas en confiance pour les moments plus litigieux (est-ce que les connaissances actuelles sur les neurones miroirs permettent vraiment de tirer ces conclusions là? est-ce que telle ou telle réflexion sur l'éducation repose sur un consensus scientifique ou sur les valeurs et opinions de l'autrice?). 

En dehors de ces limites qui font d'autant plus grincer des dents qu'elles semblent évitables (90% du livre semble solidement documenté, pourquoi sacrifier les 10% restants?), le livre, qui se lit assez rapidement, vulgarise des aspects de la psychologie clinique importants et pourtant pas nécessairement évidents (traumatisme, attachement, développement cognitif de l'enfant, ..) tout en proposant aux lecteur·ice·s une application clinique à la fois ambitieuse et novatrice.

jeudi 23 juillet 2020

Mentaliser, de Martin Debanné



 Contrairement à ce que je pensais quand j’ai repéré le livre, mentaliser n’y désigne pas le fait de créer et manipuler des représentations mentales élaborées, mais l’action d’identifier ses propres ressentis, et de se représenter ceux des autres tout en ayant conscience qu’il s’agit d’une représentation (mais ce n’est pas grave, le livre était intéressant quand même). L’idée de développer le potentiel thérapeutique de la mentalisation est venu à des psychanalystes qui réfléchissaient à certains de leurs échecs thérapeutiques, en particulier auprès de patient·e·s souffrant de trouble borderline. L’intérêt va toutefois bien au-delà : les personnes qui se forment à la mentalisation viennent de très nombreux horizons (thérapies humanistes, systémiques, et même les fameux ennemis TCC et psychanalyse) et, si elles sont parfois déstabilisées par certains aspects (l’appui sur la recherche scientifique et des protocoles normalisés gène les psychanalystes, les adeptes des TCC sont réticent·e·s au travail sur le transfert, …), sont souvent surprises du nombre de points communs entre les approches. Difficile en effet d’imaginer une méthode thérapeutique dont la mentalisation serait complètement absente (moi-même en formation à l’Approche Centrée sur la Personne, j’ai de nombreuses fois eu du mal à différencier le contenu du livre avec exactement la méthode à laquelle je me forme… même si, à d’autres moments, les différences étaient bien plus claires) et, l’auteur le rappelle souvent avec dérision (et avec de la compassion pour ses proches), les psy sont les premiers à beaucoup mentaliser.

Si des protocoles très précis sont fournis pour diriger des thérapies de groupe axées sur la mentalisation, les différents développements proposés dans le livre permettent tout à fait de l’intégrer à n’importe quel mode de thérapie (l’auteur précise même que modifier un aspect de sa pratique n’est pas nécessairement plus facile que d’adopter une nouvelle pratique). Cela consiste principalement, face à une difficulté, à exprimer son ressenti et à vérifier celui du ou de la client·e. La procédure est plus complexe qu’il n’y paraît : un mauvais timing, une interprétation qui va trop loin et qui ne correspond pas au vécu du ou de la client·e dans l’ici et maintenant, et le·a thérapeute s’éloigne au lieu de se rapprocher. Plusieurs propositions précises de mode d’action sont faites (manœuvrer à contresens, c’est à dire centrer la personne sur un autre aspect de ce qu’elle vit -le ressenti plutôt que les faits, parler de soi plutôt que parler de l’autre, ...-, arrêt-écoute-observe, pour prendre le temps d’explorer une dimension émotionnelle spécifique, ou encore arrêt-retour en arrière-explore, qui consiste à revenir sur un moment difficile qui vient de survenir et identifier quand et comment la séance a basculé). Les propositions sont accompagnées de nombreux conseils et de vignettes cliniques qui illustrent clairement le propos, mais même en ayant tout appris par cœur, l’application demandera beaucoup d’empathie et surtout d’humilité au ou à la thérapeute. Les techniques spécifiques auront particulièrement leur place lorsque le·a client·e sera débordé·e par ses émotions, ou encore lorsque la thérapie semblera tourner en rond, pour comprendre de façon collaborative ce qui bloque.

La partie pratique est extrêmement claire et concrète, et, le livre étant court, un aspect particulier doit pouvoir se retrouver assez rapidement si on le cherche. Je pense que ça peut être particulièrement aidant de relire attentivement un passage spécifique après avoir rencontré une difficulté en séance, pour mieux percevoir ce qui aurait pu être fait autrement. De façon surprenante, le livre s’ouvre pourtant sur une partie théorique à l’opposé : certes très intéressante (il est question de la construction de la mentalisation se structurant avec celle de l’attachement, ou encore du fait que, lorsqu’une figure d’attachement est violente, en particulier lorsqu’elle l’est tout en dénigrant, la mentalisation est insupportable psychiquement, ce qui a un impact sur le développement général), elle est extrêmement technique, avec beaucoup de vocabulaire spécialisé. Bien entendu, le développement reste lisible, et la complexité est probablement indispensable pour avoir la précision nécessaire, mais j’ai un peu peur que ça puisse repousser des lecteur·ice·s qui n’ont pas forcément l’habitude de ce vocabulaire spécialisé là et qui pourraient largement bénéficier, professionnellement, des conseils bien plus accessibles donnés dans la seconde partie (enseignant·e·s, travailleur·se·s sociaux·ales, éducateur·ice·s, …).

mercredi 6 mai 2020

Attachment disturbances in adults. Treatment for comprehensive repair, dirigé par Daniel Brown et David Eliott



 Si l'attachement est considéré depuis un moment, de façon relativement unanime, comme un pilier fondamental du psychisme, les thérapies directement centrées dessus restent rares. Dans le cadre en particulier d'expertises judiciaires, Daniel Brown a pourtant constaté que le rétablissement d'un attachement sécure avait des enjeux peut-être encore sous-estimés : une expertise en particulier, concernant des violences sexuelles commises dans un orphelinat, lui a permis d'observer que les victimes qui ont, adulte, développé les symptômes les plus graves (traumatisme dissociatif en particulier), étaient celles qui avaient un attachement insécure. Selon lui, les violences graves endurées ne sont donc pas la cause directe de telles séquelles (ce qui ne revient certainement pas à dire qu'elles n'ont pas causé de troubles psychopathologiques pour l'ensemble des victimes!), mais ont causé l'aggravation d'un attachement insécure, ce qui expliquerait l'échec, pour certain·e·s patient·e·s, de thérapies classiques. Il propose donc, avec les co-auteur·ice·s, une thérapie articulée sur trois piliers pour permettre, à terme, un attachement plus sécure. Le protocole a été évalué par une étude pilote (3,4 ans de durée moyenne de traitement) sur 12 patient·e·s, donc les résultats sont rapportés dans le livre et jugés satisfaisants. Le fait que Kathy Steele et Onno van der Hart fassent l'éloge du livre sur le 4ème de couverture met aussi plutôt en confiance pour ce qui est de l'efficacité plausible pour le traitement du traumatisme dissociatif.

 Le premier des piliers est le protocole de l'image du parent idéal (Ideal Parent Figure, ou IPF). Les pratiquant·e·s de l'hypnose seront probablement en terrain familier, puisque non seulement il s'agit d'un travail de représentation intérieure, mais dans l'accompagnement le·a thérapeute accentue les mots importants et positifs, et il est précédé d'une forme d'induction ("Prends quelques instants pour t'installer confortablement dans le fauteuil, tu peux bouger ou ajuster ta position de façon à augmenter ta sensation de confort. Voilà, ce qu'il faut pour que tu te sentes plus à l'aise, plus détendu, plus reposé·e. Et alors que tu portes encore un peu plus ton attention cette perception de ton corps, tu remarques que tu n'as aucun effort à faire du tout pour que le fauteuil te porte.  Tu peux laisser le fauteuil faire tout le travail", ...). Le travail consiste à se représenter, dans cet état de détente proche, donc, de l'hypnose, des parents idéaux du point de vue de l'attachement, c'est à dire aimants, sécurisants, confiants, patients, ... La représentation est affinée dans un dialogue avec le·a thérapeute, qui accentue les éléments importants, et oriente les représentations vers les failles identifiées pendant l'anamnèse, en particulier avec la passation de l'AAI (Adult Attachment Interview), outil très très (très) fortement recommandé au ou à la thérapeute (en plus de savoir quelles failles combler, l'outil permet de décider précisément du protocole thérapeutique en identifiant le type d'attachement du ou de la patient·e -évitant, ambivalent, ou désorganisé- et d'évaluer l'avancement de la thérapie). Les difficultés les plus fréquemment rencontrées, et la conduite à suivre, sont détaillées, et les vignettes cliniques sont nombreuses. Les auteur·ice·s sont aussi clair·e·s sur un point : pour cet exercice, il ne faut pas avoir peur de la répétition. J'ai été personnellement très enthousiaste à la découverte de l'IPF, qui tout en étant novateur semble parfaitement évident, et je suis assez curieux de le voir se développer, de voir l'étendue de ses applications possibles, et ses limites. Je recommande fortement aux personnes curieuses de lire ne serait-ce que ce chapitre. L'appendice A propose des méthodes similaires adaptées à l'estime de soi, au développement du self ou d'une attitude proactive.

 Le second pilier est le développement de compétences de métacognition : ce drôle de mot désigne la conscience de ses propres mécanismes de pensée, et ici, pour aller très vite, la capacité à faire la distinction la plus fine possible entre ses perceptions immédiates et la réalité. Un exemple particulièrement parlant de ce que peut provoquer un manque de métacognition extrême est donné dans Un voyage à travers la folie, quand Mary Barnes, voyant Joseph (son psychiatre) saler son assiette, pense qu'il le fait pour la punir : elle n'a alors pas les ressources cognitives pour, par exemple, 1°) se différencier de Joseph (il sale sa propre assiette, pas celle de Mary, et quand il va manger le contenu de ladite assiette, Mary ne le mangera pas pour autant), 2°) différencier ses propres préférences de celles de Joseph (il sale son assiette parce qu'il en a envie parce que lui aime la nourriture plus salée, et non par masochisme), 3°) prendre conscience que ce qu'elle perçoit n'a pas nécessairement de lien direct avec elle (Joseph sale son assiette pour son propre bénéfice, le geste n'est pas effectué à l'intention de Mary), 4°) distinguer son ressenti ("je mérite d'être punie") de l'intention de l'autre et plus généralement de l'environnement. D'autres exemples, plus particulièrement liés au traumatisme dissociatif, sont donnés par exemple dans Le Soi Hanté (difficultés à évaluer une situation de sécurité ou d'insécurité, à intégrer profondément que l'auteur·ice des violences n'est pas là et ne peut pas être là ici et maintenant, ...). Des exemples concrets de mécanismes cognitifs, et de façons d'aider à les développer, sont donnés dans ce chapitre.

 Le troisième pilier concerne l'aspect collaboratif de la relation thérapeutique. En plus de prendre le temps d'élaborer de façon détaillée le cadre et les attentes, ce pilier vise aussi, ce qui a un lien plus direct avec l'attachement, à être attentif aux failles dans la communication verbale et non verbale. Un attachement sécure se construit en effet en grande partie sur la prévisibilité du comportement de la figure d'attachement, sa réponse adaptée à tel ou tel signal (de faim, de peur, de besoin de contact, ...). Développer la capacité à s'exprimer d'une façon qui a plus de chances de provoquer la réaction attendue est donc un élément important pour constituer des relations de qualité. Pour ce pilier, le·a thérapeute sera attentif·ve à la cohérence entre langage verbal et non verbal, et demandera avec bienveillance mais de façon répétée s'il le faut une clarification lorsque le langage verbal ne sera pas compréhensible, en expliquant son intention, et éventuellement ce qu'iel ressent et perçoit.

 Un protocole détaillé sera proposé pour l'utilisation de ces trois piliers selon que le·a patient·e a un type d'attachement évitant, ambivalent ou désorganisé (protocole détaillé ou non, la flexibilité du ou de la thérapeute, la capacité de prendre en compte l'état du ou de la patient·e restent fondamentales), ainsi que des éléments pour évaluer le succès de la thérapie. Une vignette clinique particulièrement longue concernant une patiente souffrant de traumatisme dissociatif est donnée, qui illustre les difficultés qui peuvent être rencontrées et l'empathie nécessaire, l'importance de respecter le rythme du ou de la patiente tout en gardant une confiance ferme dans l'efficacité, à terme, des propositions thérapeutiques. Le livre n'est pas (encore? il date de 2016) traduit en français, mais l'approche est novatrice (tout en s'appuyant pour l'essentiel sur des méthodes et théories ultraclassiques) et convaincante, et j'invite les professionnel·le.s et étudiant·e·s à ne surtout pas se laisser décourager par le volume du livre (650 pages) ou encore par la première partie qui est un peu indigeste si on n'est pas formé·e à l'AAI.

vendredi 6 mars 2020

Traiter la dissociation d’origine traumatique, de Kathy Steele, Suzette Boone et Onno Van der Hart





 Après Le soi hanté qui détaille en quoi consiste la dissociation d’origine traumatique, et Gérer la dissociation d’origine traumatique, manuel détaillant, pas à pas, les différentes étapes d’une thérapie, les auteur·ice·s proposent dans ce livre le détail des principes thérapeutiques et surtout des difficultés spécifiques rencontrées dans ce type de thérapie.

 Si les fondamentaux du Soi hanté sont toujours d’actualité (en particulier le traitement en trois phases, qui consiste à fournir les ressources de santé et de sécurité externe et interne pour avancer jusqu’à la phase 2, puis à intégrer les souvenirs traumatiques -le·a patient·e est capable de se les remémorer, de savoir que ça lui est arrivé à lui ou elle, et que ces souvenirs appartiennent au passé- et enfin à intégrer ensemble les différentes parties de la personnalités), la théorie a un peu évolué : par exemple, il n’est plus question de Personnalité Apparemment Normale et de Personnalité Emotionnelle mais de part de la personnalité fonctionnant au quotidien et des autres. Le fait de rentrer dans le détail de la thérapie, des difficultés spécifiques, permet de mieux se représenter les effets de la dissociation d’origine traumatique. L’un des enjeux est par exemple de permettre au ou à la patient·e de considérer que ses différentes parts ne sont pas effectivement des personnes distinctes mais des parties de lui ou  d'elle-même (le·a thérapeute ne doit par ailleurs surtout pas tomber dans ce piège, ce qui est moins simple qu’il n’y paraît sans formation spécifique, en particulier quand une personnalité ne se souvient plus des actions et paroles d’une autre, ou quand elles sont en conflit). L’importance de cet élément est particulièrement claire quand certaines personnalités sont encore des enfants (qui potentiellement continuent de vivre le traumatisme)… ou quand l’une des personnalités incarne l’agresseur·se, reprenant ses propos culpabilisants, ses menaces interdisant de parler. Le cadre de la thérapie, à construire de façon sécurisante mais à respecter strictement ensuite, doit être le même pour toutes les personnalités. Une autre façon de mieux ancrer les patient·e·s dans la réalité est de relever, tout en gardant une attitude empathique et compréhensive, les contradictions (par exemple, faire remarquer que la personne incarnée est maintenant âgée, voire décédée, ou habite loin, et demander avec douceur comment ça peut s’expliquer). Un autre élément particulièrement important est la gestion de la violence, contre le·a thérapeute ou la structure, ou du ou de la patient·e envers lui ou elle-même. Les règles doivent être explicites, et, s’il est essentiel de toujours rester empathique, les transgressions doivent être suivies des conséquences indiquées (pause dans la session, voire une pause d’une ou plusieurs séances, allant jusqu’à l’arrêt de la thérapie sous cette forme quand c’est nécessaire), tout en expliquant pourquoi le cadre n’est pas négociable. Concernant l’auto-mutilation, il est rappelé que le·a thérapeute ne peut absolument pas protéger le·a patiente de lui ou d'elle-même vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si travailler ensemble pour éviter que le·a patient·e ne se fasse du mal fait partie de la thérapie, le·a thérapeute doit rappeler au ou à la patiente que se préserver est de son entière responsabilité. Autre élément : le risque de contre-transfert est démultiplié par le risque de préférer certaines personnalités, et d’en rejeter d’autres. Pour cette raison (même s’il y en a d’autres!), la supervision et la thérapie sont indispensables pour le·a thérapeute.

Mais ce qui fait la grande richesse du livre est que la plupart des recommandations, pour ce travail intense… sont en fait valables pour n’importe quelle thérapie (et, inversement, les fondamentaux qui sont valables pour n’importe quelle thérapie s’appliquent pour les patient·e·s dissocié·e·s). Il est important que le cadre ait un sens, qu’il puisse être renégocié quand ça ne fonctionne pas. Pour sa propre sécurité mais aussi pour la sécurité des patient·e·s, le·a thérapeute doit impérativement connaître et respecter ses propres limites. Les développements sur l’attachement dans la relation thérapeutique (pour ces patient·e·s, l’agresseur·se est souvent une figure d’attachement primaire… l’entrée en relation, indispensable pour le soin, peut donc aussi réactiver le traumatisme!) sont particulièrement riches tout en étant ancrés sur leur aspect pratique. De précieuses indications sont aussi données, par exemple, pour sécuriser le·a patient·e à la fin de la séance, ou pour mettre fin à la thérapie (parfois après plusieurs années). Pour ces raisons, plus encore que Le soi hanté, je recommande très fortement ce livre à tout·e thérapeute et apprenti-thérapeute (d’autant que le chapitrage est clair et les concepts centraux sont mis en valeur, ce qui permet de retrouver un point spécifique lorsqu’on est face à un questionnement particulier).

C’est écrit sur la couverture, mais l’approche est intégrative et toute spécialité peut être un atout pour un éventuel travail en équipe (qui doit toutefois être sous la responsabilité de thérapeutes expert·e·s). Sans surprise les TCC à travers différentes spécialités et l’EMDR sont souvent évoqués, mais l’hypnose, par exemple, est aussi un outil très aidant dans certaines circonstances.

mardi 7 janvier 2020

Gérer la dissociation d’origine traumatique, de Suzette Boon, Kathy Steel et Onno van der Hart




 Deux des auteur·ice·s du Soi Hanté s’associent à Suzette Boon pour un manuel centré sur l’application pratique de la méthode décrite dans le livre précédent. Appui pour des thérapies en groupe ou encore pour des patient·e·s en thérapie spécialisée, les auteur·ice·s sont clair·e·s sur le fait que l’ouvrage n’est pas suffisant pour se soigner soi-même, et surtout qu’il ne constitue certainement pas, à lui seul, une formation pour exercer : seul·e·s des thérapeutes spécialisé·e·s et expérimenté·e·s peuvent recevoir, à deux ou trois, des groupes de patient·e·s. Autres précisions : selon les recommandations des auteur·ice·s, la thérapie en groupe ne dispense pas d’une thérapie individuelle, qui doit elle aussi être spécialisée (le trouble dissociatif d’origine traumatique ne doit pas être soigné distinctement des autres problématiques)… ce qui fait regretter que le livre ne donne pas d’indications pour trouver le·a soignant·e approprié·e, alors même que la difficulté d’accès à des soins de qualité (par exemple un·e généraliste bienveillant·e, pour ne pas risquer d’aggraver les troubles) est évoquée à plusieurs reprises.

 Très complémentaire avec Le soi hanté, ce livre entre dans le détail de ce qui y était décrit de façon théorique : comment s’ancrer dans le présent, comment prendre mieux conscience des différentes parties créées par la dissociation (Personnalité(s) Apparamment Normale(s), Personnalité(s) Emotionnelle(s) ) et les faire communiquer entre elles, y compris gérer leurs oppositions, mais aussi comment reprendre le contrôle sur le quotidien par l’acquisition d’habitudes plus saines (sommeil, alimentation) et en développant ses compétences relationnelles (comment ne pas être débordé.e par ses émotions, poser ses limites, gérer un conflit, …). Chaque chapitre, plutôt bref, correspond à une séance de thérapie et à une thématique précise, et inclut des explications théoriques, des conseils pratiques, et surtout, c’est particulièrement important, des exercices d’application à faire entre les séances, qui consisteront généralement à appliquer les conseils et à observer ce qui se passe et revenir dessus.

Même si ce n’est pas l’usage idéal, le livre peut aussi permettre à des client·e·s ou à des thérapeutes non spécialisé·e·s de mieux comprendre certaines manifestation du trauma complexe qui… porte bien son nom!, et proposer des pistes de sorties. Les propositions d’exercices, pour les personnes traumatisé·e·s en cours de guérison, peuvent aussi éventuellement servir d’appoint pour améliorer un aspect particulier.

lundi 21 octobre 2019

Un merveilleux malheur, de Boris Cyrulnik




 L'auteur est clair dès l'intro : le titre ne veut pas dire ce que vous croyez qu'il veut dire ("Un malheur n'est jamais merveilleux. C'est une fange glacée, une boue noire, une escarre de douleur"). Ce qui intéresse Cyrulnik, et qu'il souhaite mettre en valeur, ce sont les nombreux paradoxes attachés au parcours de résilience, où une souffrance insoutenable contraint à chercher des ressources, de la beauté, pour tenir, où un passé qui appelle à la pitié est le terreau d'un avenir qui force l'admiration ("chaque terme souligne l'autre, et le contraste les éclaire", "la gangrène et la beauté, le fumier et la fleur se trouvent ainsi associés lors de l'adaptation au fracas", "le bâtiment ne tient debout que grâce à la croisée des ogives, les deux forces opposées sont nécessaires à l'équilibre"). Si des facteurs aidants sont regroupés dès l'intro (le déni, la rêverie, l'intellectualisation, l'humour, qui permettent de prendre des distances), se remettre du pire implique en effet des subtilités, des nuances, des paradoxes : l'institution, la famille aidante doivent tendre la main mais en respectant les conditions nécessaires pour rendre autonome, celui ou celle qu'on avait envie de protéger quand sa détresse donnait un sentiment de supériorité ne devient plus assez gratifiant·e quand iel commence à aller trop bien, ou au contraire son vécu est trop insoutenable pour qu'on ait envie de s'y confronter, le récit peut être libérateur ("raconter son désastre, c'est le faire exister dans l'esprit d'un autre et se donner ainsi l'illusion d'être compris","c'est aussi faire de son épreuve une confidence qui prend valeur de relation") mais aussi destructeur ("quand une victime se dévoile, elle se met à nu, exposée au regard des autres, parfois gourmand souvent moqueur"), ... L'oxymoron si précieux pour l'auteur n'est pas à confondre avec l'ambivalence : "l'oxymoron décrit une pathologie de la coupure du lien qu'il faudra renouer, tandis que l'ambivalence désigne une pathologie du tissage du lien".

 Mais, paradoxe dans la structure même de l'ouvrage, ce livre qui parle de lien, de nœuds, de tissage, est extrêmement décousu. L'auteur semble naviguer au gré des idées selon un fil conducteur franchement pas toujours identifiable, et bombarde le·a lecteur·ice de notions qui se succèdent rapidement, de développements théoriques franchement brefs, de récits de vie souvent terribles et éprouvants émotionnellement, de textes littéraires pour éclaircir ou illustrer, parfois de recherches scientifiques plus quantitatives commentées. Les nuances ne sont pas discutées sur la longueur, les contradictions ne sont pas vraiment confrontées, les éléments sur une même thématique ne sont pas rassemblés (il y a pas mal de redites)... malgré l'abondance d'affirmations il y a au final peu de substance pour une compréhension solide sur ce thème pourtant si important. Plus embêtant, si de nombreux vécus individuels sont racontés, le passé traumatique semble constituer une sorte de bloc, comme si la perte des parents, la maltraitance par les parents, la guerre, le génocide, l'inceste, l'exclusion de la communauté appelaient pour l'essentiel aux mêmes réponses. Ces objections sur la forme peuvent sembler un peu pointilleuses : une ressource est une ressource, et puis un·e lecteur·ice peut bien prendre la peine de mettre de l'ordre lui ou elle-même quand un si précieux savoir, sur un sujet si fondamental, est dispensé. Le problème, c'est que le fond lui-même est parfois franchement inquiétant.

 J'ai évoqué plus haut les redites, les paradoxes aussi, mais Cyrulnik dit parfois aussi une chose et son contraire. Un exemple particulièrement problématique (mais ce n'est qu'un exemple parmi d'autres!) est quand il évoque dans une même phrase la réalité et la violence des incestes et... la tendance des mères à en inventer pour être victorieuses en situation de divorce (au plus grand mépris de la réalité judiciaire), le tout quelques lignes avant de décréter que les données chiffrées sur la maltraitance, ça ne sert à rien (parce que tout le monde aurait une notion différente de la maltraitance... l'homme qui dit avoir dirigé une cinquantaine de thèses ignore donc que quand une recherche sérieuse chiffre quelque chose, les termes sont en général strictement définis, point de méthodologie basique), et pousse le manque de rigueur jusqu'à asséner "plus on a de connaissances, moins on a de convictions" un paragraphe seulement après avoir appelé à ne surtout pas avoir de connaissances. Sur le thème de l'inceste il ne s'arrête d'ailleurs pas là : celui qui parlait d' "inceste joyeux" dans Les Nourritures Affectives enfile un costume de chevalier blanc un peu plus tard ("toutes les petites victimes d'inceste ont lancé des signaux de détresse. Mais on les a fait taire en disant qu'elles fantasmaient"), avant d'enchaîner sur un développement sur les faux souvenirs où règne la confusion la plus totale (il mélange sans sourciller psychologie sociale, hypnose, faux souvenirs induits par des thérapeutes, évoque le travail de Susan Loftus en quelques lignes sans développer) avant de décrire des hypothétiques regroupements de victimes sur un ton complotiste, sur ce sujet très technique où la moindre imprécision est dangereuse. Bien moins grave, mais ça n'aide pas à le prendre au sérieux, il balance parfois sans prévenir des phrases qui semblent sorties d'un générateur aléatoire ("est-ce qu'une facture a vraiment plus de valeur qu'un homme handicapé?" -prenez-ça dans la gueule, les nombreuses personnes qui n'arrêtent pas de dire qu'une facture a plus de valeur qu'un homme handicapé-, ou encore "on demande le nombre d'années de cotisations pour la retraite à des enfants évadés", qui va continuer de me fasciner pendant un moment). Il explique aussi le plus sérieusement du monde qu'il n'est pas important de se soucier du bien-être matériel des enfants orphelins ("si vraiment nous voulons aider ces enfants blessés, il nous faut les rendre actifs et non pas les gaver")... juste après avoir insisté sur le dénuement dont ils étaient très souvent victimes.

 Est-ce bien pertinent de s'attarder sur des détails quand on a entre les mains le travail d'un scientifique de cette stature? Hélas, comme je l'ai dit plus haut, Cyrulnik bombarde, et des détails qui font tiquer, il y en a d'autres, y compris des affirmations qui tiennent carrément de l'intox. Passons sur l'exemple des enfants soldats (on ne saura pas desquels il parle, mais ça ne semble pas très important) qui tuent "le plus gentiment du monde" et "rentrent chez eux tranquillement après une journée de travail"... l'extrême pauvreté? Les violences physiques et sexuelles? La drogue pour amplifier les performances physiques, aliéner et accessoirement ne pas s'effondrer en commettant de telles violences? L'auteur ne pousse pas le souci de documentation jusque là. On peut certes argumenter qu'il n'est pas historien (cela dit moi non plus!), mais sur la psychologie, sur des thèmes qu'il choisit lui-même de traiter, il est souvent perturbant. Choix particulièrement étrange sur la forme : la théorie de l'attachement, omniprésente (à juste titre!) alors qu'il est si souvent question de recréer des liens après des séparations tragiques, n'est mentionnée que deux fois, l'une dans l'intro pour dire qu'elle est influente, l'autre implicitement en nommant une forme d'attachement insécure. Cyrulnik prétendra pourtant (quatre lignes après cette seconde mention!) que "personne ne sait pourquoi ces enfants sont tellement vulnérables à toute perte affective", alors qu'il est forcément parfaitement au courant du contraire. Intox difficilement explicable aussi quand il évoquera le si précieux travail d'Antonio Damasio dans L'Erreur de Descartes, et répétera encore et encore que la lésion évoquée atteint la capacité de planifier, de se représenter le futur, alors que ce n'est vraiment pas le cas (c'est la capacité de ressentir des émotions qui est atteinte, ce qui a un effet radical sur la motivation, mais, précisément, Damasio a testé les capacités de planifications qui étaient intactes, ce qui l'avait sur le coup laissé perplexe). 

 Vous l'aurez compris, c'est un livre que je ne recommande pas particulièrement, et ce serait presque manquer de respect à l'auteur de le recommander tant lui-même ne semble pas s'être préoccupé d'écrire un ouvrage de qualité.  Certains éléments sont certes intéressants, mais c'est cher payé quand par hasard on y accède, avant de replonger dans des développements dont au mieux on ne sait pas s'ils sont sérieux ou non.