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mardi 9 février 2016

La séparation, angoisse et colère, de John Bowlby



 Après un premier volume sur l'attachement, Bolwby s'attarde sur ce qui permet de constater l'importance de l'attachement, à savoir la séparation et ses conséquences.

 Un attachement sécure, on l'a vu dans le premier volume, constitue pour l'enfant une base qui permet, paradoxalement, de s'éloigner plus sereinement de la figure d'attachement, d'explorer l'environnement. Le réflexe, en situation de danger, est non seulement de fuir le danger mais aussi de rechercher une situation de sécurité, qui se trouve souvent, pour l'enfant, être la figure d'attachement (Bowlby avait donné dans le premier volume l'exemple délicat, pour un jeune singe, où la situation faisait que la figure à fuir et la figure auprès de laquelle se réfugier étaient la même -le mâle dominant qui se trouvait être de mauvaise humeur-). Appuyant son argumentation sur des recherches scientifiques commentées et détaillées, Bowlby constate que, chez l'humain comme chez le singe, plus longues, nombreuses et difficiles sont les séparations, moins bien elles sont supportées.

 Une partie conséquente du livre est consacrée à une approche pragmatique de la peur, en particulier de la peur chez l'enfant. Si les psychanalystes tendent à estimer que la peur de la solitude ou du noir, n'étant pas des peurs réalistes (quelqu'un qui rapporte avoir été violemment agressé par la solitude ou l'obscurité risque d'être suspecté de mauvaise foi), sont en fait des peurs d'autre chose, Bowlby rappelle qu'avant que l'humain ne maîtrise la lumière artificielle ou ne puisse construire des logements qui ferment (c'est à dire, du point de vue de l'évolution, à peu près avant-hier), il était plutôt délicat de ne pas pouvoir voir un·e prédateur·ice approcher, et que, surtout pour des enfants mais pour des adultes aussi (statistiques à l'appui), on est bien plus en sécurité à plusieurs que seul. Par ailleurs, en cas de séparation, "moins les lieux et les gens sont familiers, ou plus le geste médical est douloureux, plus l'enfant a des chances d'être effrayé, plus il va être perturbé, à la fois pendant et après la séparation". Les comportements a priori paradoxaux pendant les retrouvailles de l'enfant qui a mal supporté la séparation ont, selon l'auteur, eux aussi une explication pragmatique : "l'attachement anxieux sert à conserver une accessibilité maximale pour la figure d'attachement, et la colère est à la fois un reproche pour ce qui est arrivé et un moyen de prévenir par la dissuasion une nouvelle occurrence".

 Bowlby estime que les conséquences de la peur de la séparation, en particulier lorsqu'elles sont amplifiées par des menaces d'abandon ou de suicide par les parents, sont largement sous estimées par les clinicien·ne·s, d'une part parce que les informations sont difficiles à obtenir (un parent sera probablement réticent à rapporter, au calme et à un·e professionnel·le, des propos qu'il tient dans des accès de colère, en particulier s'ils ne sont pas destinés à l'enfant et tenus dans un contexte conjugal tendu, d'autant qu'il ne fera pas forcément le lien lui-même avec les troubles de l'enfant, et l'enfant risque de les taire par culpabilité - "ça ne fait plaisir à aucun enfant d'admettre que l'un de ses parents a beaucoup à se reprocher"- ou peur que les menaces soient mises à exécution, sans compter que même s'il en parle, la parole de l'enfant, a fortiori de l'enfant qui souffre d'une psychopathologie, tend à être moins prise au sérieux que celle de l'adulte), d'autre part parce qu'elles ne sont pas forcément jugées importantes. L'auteur s'attarde sur la phobie scolaire (en se limitant aux cas, toutefois majoritaires semble-t-il, où l'école elle-même et ce qui s'y passe ne sont pas craints, ce qui laisse penser que la cause principale de la phobie est la peur de s'absenter) et l'agoraphobie, avant de comparer des données disponibles d'études cliniques avec son hypothèse que ces phobies ont quatre causes principales : le fait que l'un des parents ait lui-même un attachement très insécure et fasse tout pour que l'enfant reste auprès de lui, que l'enfant craigne qu'il arrive quelque chose à ses parents pendant son absence, que l'enfant craigne qu'il lui arrive quelque chose à lui, ou que l'un des parents ne fasse tout pour garder l'enfant auprès de lui de peur qu'il ne lui arrive quelque chose ("une fois que les faits sont connus et que la dynamique familiale est identifiée, le comportement de l'enfant trouve une explication simple en fonction de la situation dans laquelle il se trouve"). Les cas cliniques sont en effet assez clairs, et montrent qu'une anamnèse vigilante par un·e clinicien·ne formé·e peut être nécessaire pour percevoir les dynamiques à l'œuvre (de la même façon qu'un enfant qui a un attachement anxieux-ambivalent va ignorer le parent ou être agressif au moment des retrouvailles, le parent à l'attachement insécure tendra à offrir au ou à la clinicien·ne un portrait de lui-même particulièrement flatteur, qui contrastera d'autant plus avec le comportement présenté comme ingrat de l'enfant). Bowlby insiste toutefois fermement sur le fait que les parents ayant des comportements insécurisants pour l'enfant sont avant tout des personnes en souffrance, et que la découverte de ces comportements doit servir à les aider et non à les accuser : une présomption de culpabilité envers les parents (attitude que Bowlby associe par exemple au mouvement de l'anti-psychiatrie) est à la fois problématique éthiquement et contreproductive ("ces remarques ont été si stridentes et si implacables envers les parents que la perspective familiale en a été discréditée et que des éléments pertinents ont été rendus inaudibles").

 Après avoir sensibilisé le·a lecteur·ice aux aspects négatifs de l'attachement insécure, Bowlby, à travers un certain nombre d'études, sur des sujets allant de la petite enfance à l'âge adulte (l'une des études concerne par exemple des astronautes!), recense ce que l'état de la science permet de dire sur les intérêts d'un attachement sécure sur le développement personnel (tout en admettant qu'un consensus sur une définition du développement personnel est impossible). Une étude d'Ainsworth permet ainsi d'observer que des enfants dont l'attachement a été identifié comme sécure à l'âge de 1 an étaient à 21 mois capables de se concentrer mieux et plus longtemps, étaient plus souriants et acceptaient mieux de jouer avec un·e adulte inconnu·e. Plus généralement, un attachement précoce sécure permet d'être plus sûr de soi et de faire plus confiance aux autres au quotidien ("une confiance en soi solide, cela est clair, est non seulement compatible avec la capacité de compter sur les autres, mais est même complémentaire avec cette capacité").

dimanche 10 janvier 2016

L'attachement, de John Bowlby



 En ce moment où on parle pas mal de trilogie, voici l'épisode IV le volume 1 d'une trilogie importantissime en psycho, où John Bowlby présente la notion d'attachement, surtout connue par les étudiant·e·s à travers la fameuse "situation étrange" de Mary Ainsworth.

 Faisant appel à un volume, euh... important d'études scientifiques, Bowlby démontre l'importance, pour le psychisme, de la constitution durant les premiers mois voire les premières années de la vie d'un lien d'attachement solide avec une figure d'attachement principal. Il constate en particulier que nombre de comportements qu'on pouvait interpréter, chez l'humain et d'autres animaux, comme liés à la recherche de nourriture (succion, recherche de proximité avec la mère, ...), ne le sont pas directement : l'affection s'avère bien être un besoin fondamental. L'expérience qui est probablement la plus parlante est celle où des singes ont été élevés seuls,  avec un faux singe en fil de fer auquel un biberon était accroché, et un faux singe recouvert d'une matière plus douce : le jeune singe préférait la compagnie de son faux semblable en matière douce.

 Mon enthousiasme ne me dispense pas d'admettre que ce premier volume n'est pas tout à fait le plus palpitant à lire : pendant une bonne moitié, Bowlby s'explique sur certains points de sa méthodologie, qui intègre il est vrai des domaines aussi divers que la science expérimentale, l'éthologie, la psychanalyse (on reproche souvent à la psychanalyse d'être indémontrable car irréfutable : Bowlby, probablement pas mis au courant, soumet plusieurs raisonnements analytiques à la vérification expérimentale... et en réfute une bonne partie), voire même la cybernétique quand il s'interroge sur ce qu'on peut déduire du fonctionnement de missiles dits intelligents. Des développements complexes sont proposés sur ce que l'observation du comportement permet de déduire quant à une éventuelle intention, sur la notion entre autres d'instinct ou d'intention, sur l'adaptation à l'environnement... Non pas que ce ne soit pas intéressant (loin de là!), mais disons que pour tout suivre il faut beaucoup s'y intéresser, et que ça ne parle pas spécialement d'attachement. Si ma mémoire est bonne, l'auteur lui même propose aux lecteur·ice·s de zapper cette partie si ça les saoule, et je confirme d'une part que ça ne pose pas de problème particulier, et d'autre part que cette partie du livre, très théorique, est très différente de la suite, bien plus concrète, abondamment illustrée de résultats expérimentaux : il ne faut surtout pas éviter de lire la trilogie parce que ces premiers chapitres pourraient être décourageants!

 Les comportements du bébé (et des parents, mais surtout du bébé) tendant vers la création du lien (pleurs, sourires, bras tendus, ...) sont détaillés, avec les différents changements qui surviennent à des âges particuliers (j'ai par exemple appris avec émotion à ma première lecture, peu après la naissance de ma fille aînée, qu'on ne pouvait pas s'habituer aux pleurs parce que le rythme et la fréquence changeaient régulièrement... ô merveilles de la nature). Si le procédé pourrait vite s'apparenter à un catalogue, la plupart des données fournies permettent des éclairages sur la construction de la relation parent-enfant : une mère peut distinguer les pleurs de son enfant de celui des autres 48 heures seulement après la naissance, se comporte différemment quand les pleurs sont causés par la douleur (cri brusque suivi de pleurs moins sonores, le parent se précipite) ou par la faim (le volume sonore va crescendo, le parent finit ce qu'il était en train de faire avant d'arriver), la succion nutritive est différente de la succion non-nutritive, qui a son importance aussi, "quand un bébé n'a pas faim, ni froid, ni mal, les façons les plus efficaces de mettre fin aux pleurs sont, dans l'ordre d'efficacité croissante, le son de la voix, la succion non-nutritive, et bercer le bébé", l'enfant de deux ans se permet des explorations quand la figure d'attachement principale est immobile tant qu'elle reste visible, mais va chercher à la suivre ou surtout à se faire porter si elle s'éloigne, ...

 Le besoin fondamental d'attachement, s'il n'est pas une conséquence du besoin de nutrition, est en fait lié au besoin de sécurité (un jeune singe qui, en l'absence de sa mère, se fait frapper par le mâle dominant, risque donc de se précipiter dans les bras... du mâle dominant) : les comportements d'attachement augmentent avec la fatigue, la maladie, la faim, la peur, ... ce qui n'est pas si différent du comportement adulte ("Dans la maladie ou dans la tragédie, les adultes sont souvent demandeurs de compagnie ; si un danger ou un désastre survient soudainement, il est presque certain qu'une personne va rechercher la proximité avec une autre personne familière et de confiance"). Un attachement de meilleure qualité amènera donc à plus de comportements d'exploration de l'environnement. Le doudou, la succion non-nutritive, loin de constituer une régression, sont un substitut de la figure d'attachement principal, et permettent d'apprendre progressivement à s'en séparer (certains enfants ayant des carences à ce niveau là peuvent justement développer une détestation des objets petits et mous qui peuvent s'apparenter à un doudou). Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, répondre aux demandes relationnelles du bébé contribue à améliorer sa capacité de se séparer sereinement (une recherche d'Ainsworth lui a permis de constater que dans le dernier quart de la première année, les enfants dont la mère répondait rapidement aux pleurs pendant les premiers mois pleuraient moins que les autres) : un attachement de qualité avec la figure d'attachement principal permet même à l'enfant de se constituer d'autres figures d'attachement, alors qu'un enfant dont le lien est moins solide... aura plus tendance à rester scotché à la figure d'attachement principale ("Ce n'est que lorsque l'enfant a atteint l'âge d'aller à l'école que ses demandes peuvent être tempérées avec douceur"). Les cas où Bowlby envisage que les comportements d'attachement soient à limiter sont en fait les cas... où l'offre parentale surpasse la demande de l'enfant.

 Il a souvent été reproché à Bowlby de donner énormément d'importance à la présence de la mère, ce qui peut faire suspecter de sa part une injonction aux femmes à rester au foyer sous peine d'être des parents irresponsables, ou encore une distinction nette des rôles éducatifs du père et de la mère. Il prend le temps de s'en expliquer : d'une part il précise que par mère il n'entend pas nécessairement la mère biologique, et d'autre part que, si la figure d'attachement principal peut parfaitement être quelqu'un d'autre, ça reste la mère dans l'écrasante majorité des données recueillies, et que "mère" c'est quand même plus beaucoup court à écrire à chaque fois que "figure d'attachement principale" (ce dont je peux attester à ce stade du résumé...). On est convaincu si on veut par cette explication (on peut s'étonner que, dans la somme de travail astronomique qu'a probablement représenté l'ouvrage, l'auteur trouve particulièrement épuisant d'écrire quelques mots de plus), et l'ensemble du livre ne me permet de trancher ni dans un sens ni dans l'autre. En dehors de ce problème de vocabulaire qui est, c'est vrai, récurrent, Bowlby ne semble toutefois pas particulièrement être un fanatique de la mère au foyer : il ne donne aucune consigne dans ce sens (alors que même si ce n'est pas formulé comme des consignes il en donne par ailleurs : accepter les demandes d'affection de l'enfant -même quand il y en a beaucoup-, le laisser sucer un truc ou avoir un doudou, ...). Plus spécifique, il rapporte une observation en kibboutz montrant que la situation n'endommage pas le lien d'attachement avec les parents, ou encore une autre observation où le chercheur a constaté que les enfants qui avaient un attachement de qualité avec leurs deux parents allaient plus volontiers vers les autres à 18 mois, informations qu'il aurait été bien ennuyeux de partager s'il y avait une arrière pensée idéologique.

 Reste une question importante : comment mesurer l'attachement? Le dispositif de la "situation étrange", de Mary Ainsworth (c'est écrit Bowlby sur la couverture des livres de la trilogie, mais on en saurait infiniment moins sans les nombreuses recherches d'Ainsworth!), généralement utilisé avec des enfants de un an environ, confronte l'enfant à une séparation progressive de sa figure d'attachement principale dans une pièce accueillante mais inconnue à travers diverses étapes successives d'à peu près trois minutes. La réaction au moment de la séparation ne permet pas de faire de déductions suffisamment précises, c'est donc la réaction au moment des retrouvailles qui est prise en compte. De  très nombreuses utilisations du dispositif dans le cadre de recherches ont permis de délimiter trois profils (en vrai c'est quatre, mais dans le volume 1 seuls les trois principaux sont évoqués, et là c'est le résumé du volume 1) : un attachement sécure (dans 70% des cas), quand la séparation est rapidement acceptée et qu'après de premières protestations l'enfant se concentre sur les jouets à disposition, un attachement anxieux/évitant (dans 20% des cas) où l'enfant va éviter la mère à son retour, voire être plus amical avec l'inconnu·e présent·e dans la pièce ou un attachement anxieux/résistant où l'enfant alterne entre le contact et la fuite. Le résultat de l'observation est plutôt stable, même s'il est par exemple arrivé que des enfants perdent leur attachement sécure entre l'âge de 12 et 18 mois suite à un événement difficile survenu dans la famille.

 On en arrive au moment où je devrais dire à qui recommander le livre, mais j'ai plus de mal à dire à qui ne pas recommander le livre. L'attachement est une notion importante en psychologie clinique, tout·e étudiant·e en psycho pourra profiter des nombreuses données brutes qui sont fournies et sourcées sur le développement de l'enfant (les abondantes références d'études m'ont bien arrangé pour mon projet tutoré en me permettant de gonfler artificiellement la bibliographie d'avoir de nombreuses informations pertinentes au même endroit), les réflexions sur la méthodologie scientifique sont intéressantes aussi même si je pense que personne n'a acheté le livre pour ça, ... Et même sans parler de psychologie clinique, il est question d'un besoin fondamental qui n'est pas toujours considéré comme tel, des données solides contredisent certaines idées reçues sur l'éducation et le comportement de l'enfant, il n'y a pas besoin de connaissances particulières pour comprendre (je l'avais lu en 1ère année sans ressentir de lacunes trop handicapantes) même si il faudra parfois, pour l'étudiant·e avancé·e comme pour le·a débutant·e, pas mal de concentration, donc ne serait-ce que pour la culture générale ce n'est pas une perte de temps non plus. En attendant, je vous dis à bientôt pour le deuxième épisode.

mardi 16 décembre 2014

Les Nourritures affectives, de Boris Cyrulnik




 Utilisant la méthodologie (le plus souvent) de l'éthologie, Boris Cyrulnik dresse un portrait de l'être humain avec, semble-t-il, la volonté d'identifier le sens de la vie (les "idées qui brodent une existence humaine").

 Le récit, s'il s'achève aux portes du décès (les individus "qui toute leur vie auront vécus dans l'affection, la sécurité et l'aventure sociale, vivront intensément les cent-vingt ans de leurs promesses génétiques"), démarre bien avant la naissance, avec les enjeux de la rencontre des parents. Chacun envoie à l'autre un ensemble de signes, que ce soit à travers l'histoire familiale et le statut social, les vêtements, l'attitude, ou même la pilosité (cheveux, moustache... entre autres) ou l'univers olfactif (l'être humain, contrairement au chien par exemple qui a pourtant un meilleur odorat, se donne beaucoup de peine pour dissimuler les odeurs corporelles) : même en dehors du cas extrême du mariage arrangé, la rencontre et son résultat ne relèvent pas toujours autant de la coïncidence qu'on ne pourrait le croire. L'insémination artificielle est bien sûr également évoquée. En faisant commencer l'histoire de l'individu à la rencontre de ses géniteurs, Cyrulnik annonce déjà implicitement le thème de la construction du récit. S'ensuit un chapitre où le neurologue prendra (un peu) le dessus sur l'éthologue, qui parlera cette fois-ci de la vie du fœtus : la vie, en effet, commence avant la naissance, et le fœtus, avant de sortir du ventre de sa mère, a déjà développé des compétences surprenantes (vue, ouïe, odorat, mémoire à court terme, …). On peut même identifier des éléments de personnalité ("A la vingt-sixième semaine, les profils comportementaux sont déjà différents d'un fœtus à l'autre. Certains bébés sont très suceurs, d'autres peu. Certains sont terriblement gambadeurs (956 mouvements par jour), d'autres très calmes (56 mouvements par jour)" ). "Il sursaute, cligne des paupières, explore et goûte quand sa mère chantonne". Une fois né, l'enfant est membre d'une famille, plus largement d'une société, qui participeront aussi à la constitution de son identité. L'enfant adopté aura la possibilité de s'inventer des parents idéaux, et les rencontres qui ont réellement lieu sont souvent source de déception. Grandir avec une identité trop vague pousse à s'en construire une, alors que se sentir membre d'une communauté fournit un rôle implicite. Quand la fin de la vie approche, le thème de la construction du récit reste présent, la personne âgée revient bien sur son passé, mais pas d'une façon aussi linéaire qu'on ne pourrait le croire ("la vieillesse n'est pas le résumé du drame en trois actes de notre existence"). La mémoire prend plutôt la forme d'un palimpseste (parchemin recouvert de plusieurs couches d'écriture, dont on a effacé les plus anciennes pour pouvoir réécrire dessus... enfin, moi, je savais parfaitement ce que c'était, je n'ai pas du tout eu besoin de regarder sur un moteur de recherche) : qu'il y ait ou non troubles cognitifs, l'entourage comme la personne âgée elle-même pourront être surpris par la couche de souvenirs qui ressortira plus que les autres. Ainsi, une personne très âgée, secouée par un cambriolage, demande, terrifiée, à être protégée contre des violeurs. La demande est plutôt accueillie par de la dérision : le cambrioleur n'a pas dû trouver urgent de se précipiter sur cette femme de 78 ans (leur présupposé n'est pas si pertinent que ça : la vulnérabilité, en soi, augmente beaucoup les risques de viol, bien plus que l'attractivité physique). Seulement, "sa famille apprit avec étonnement qu'elle avait été violée à l'âge de 15 ans et qu'elle n'avait jamais eu la force d'en parler". Un autre s'étonne de repenser régulièrement au vol très ancien de sa voiture : lui-même ne pensait pas que ça l'avait marqué. Ces souvenirs sont l'occasion de donner un sens au passé ("les réminiscences font souffrir de manière détournée et quand elle ne servent pas à faire un récit, elles martyrisent le corps"). Cependant, même si "empêcher le récit d'un âgé, c'est l'empêcher de prendre sa place, c'est l'exclure, c'est l'isoler affectivement et socialement", certains récits ne peuvent être racontés, car personne ne peut les entendre. Cyrulnik donne l'exemple d'un vigneron traumatisé par une bataille en Algérie : l'ennemi, parfait connaisseur du terrain, avait fait en sorte de séparer son bataillon en deux et de faire chaque côté tirer sur l'autre, lui a vu les autres tomber autour de lui avec la certitude qu'il allait mourir à son tour. L'armée l'a invité à éviter de mentionner cet épisode pas assez héroïque, et ses proches lui ont reproché d'avoir passé des vacances en Algérie, au service des colons, pendant qu'eux travaillaient dur. Il n'a donc pu parler de cet événement pourtant traumatisant que des années plus tard, à son psychiatre (un certain Boris C... quelque chose) : "pour prendre sa place dans un groupe, on doit donc faire le récit que ce groupe est capable d'entendre".

 Boris Cyrulnik parle aussi de deux éléments particulièrement constitutifs de la société : la violence et l'inceste. Dans les deux cas, la problématique de la distance est centrale ("pour que la violence de l'un s'impose à l'autre comme un contresens émotionnel, il faut qu'il n'y ait pas de représentation du monde de l'autre et qu'une absence de communication empêche la contagion des émotions et des idées", "tout objet ne peut pas devenir sexuel. Le partenaire doit posséder une forme ni trop semblable, ni trop différente, ni trop lointaine"). Quand on achète un poulpe au supermarché, on n'est pas préoccupé par le fait de bénéficier du meurtre d'animaux qui "pensent, agencent des problèmes, trouvent des solutions et s'attachent à leurs petits". La distance peut parfois être introduite artificiellement, au nom de l'intérêt général bien sûr, comme la science ("ayant expérimenté sur des animaux parce qu'ils n'ont pas d'âme et sont différents par nature, ces chercheurs appliquent leurs conclusions aux hommes, comme s'ils étaient analogues après avoir été différents")... ou l'effort de guerre (y compris quand ce sont des civil·le·s qu'il s'agit de massacrer). La promiscuité peut également être source de violence, contre les autres (une société de rats, enfermée dans une cage, devenait désorganisée, les membres s'agressant entre eux et les mères abandonnant leurs petits à la naissance, dès que la population dépassait un certain seuil, avant de retrouver un comportement normal) ou contre soi-même (l'ours enfermé dans une cage se frottant le museau jusqu'au sang, le rituel, à fonction apaisante, devenant contreproductif). En ce qui concerne l'inceste, Boris Cyrulnik, qui a déjà coécrit un livre sur le sujet avec Françoise Héritier et Aldo Naouri, revient beaucoup au complexe d'Oedipe, tout en différenciant très clairement le phénomène psychique du passage à l'acte ("l'Oedipe n'est pas l'inceste. Le petit garçon qui demande sa mère en mariage structure son affectivité et non pas sa sexualité"). L'interdit de l'inceste contribue à définir la famille, donc la société ("si une loi autorisait l'inceste mère-fils, je suis prêt à parier que cette permission légale ne modifierait pas les comportements sexuels"). Comme je l'ai dit plus haut, selon Cyrulnik le modèle explicatif principal de l'inceste est le manque de distance ("il n'y a pas d'émotion à toucher l'autre, comme si c'était soi-même, et, dans ce cas, on se demande pourquoi il y aurait un interdit à toucher son propre corps"), ce qui éclairerait entre autres des comportements incestueux chez les sujets atteints d'une pathologie qui empêche de se différencier de l'autre (schizophrénie, Alzheimer, ...). En plus de contraster avec l'analyse plus récente et bien plus solide de Dorothée Dussy , qui précisément travaille à partir du passage à l'acte et non de l'interdit et des représentations qu'il implique (pour elle, il s'agit d'abord d'une expression de domination particulièrement totale et violente), l'approche parfois extrêmement détendue de l'auteur (qui utilise d'ailleurs surtout comme illustration des incestes mère/fils) a de quoi faire grincer des dents ("La société ignore tout de ces trames familiales, joviales, amoureuses ou tragiques, mais toujours secrètes") d'autant qu'elle contraste, c'est le moins qu'on puisse dire, avec les témoignages de victimes.

 Vous l'aurez constaté, l'approche est très pluridisciplinaire, du développement sensoriel du fœtus aux interdits constitutifs de la société, en passant par les conditions du bon vieillissement chez le chien (si si!). Et, alors que pour l'essentiel les informations sont très documentées et des sources précises citées, d'autres fois sont écrites des généralités aussi absurdes qu'affligeantes, qu'il faut relire plusieurs fois pour s'assurer que l'auteur a bien écrit ça, en cherchant désespérément un indice qui annoncerait qu'il plaisante (du coup on ne sait pas trop quoi penser des phrases intermédiaires, comme "les âgés vivant en institution se rappellent davantage les faits anciens que les faits récents, à l'inverse des sujets demeurant à leur domicile" : il dit ça parce que ça sonne bien, ou il a de solides raisons de le croire?). Petit florilège :
"Les petits Occidentaux aujourd'hui ne savent pas qui est leur père. Ils connaissent la biographie de Balzac, de Marx ou de Michel Platini, mais ne savent pas que leur père a une histoire, ils ne peuvent pas constituer leur génogramme, ni même dire quel est son métier." Je ne sais pas ce qui manque le plus de crédibilité : que les petits occidentaux ne sachent pas quel métier fait leur père, ou que les enfants d'aujourd'hui (en 2000) soient des experts de la vie de Platini, qui n'est pourtant pas pour grand chose dans le célébrissime "3-0" qui a eu lieu 2 ans avant (et si des profs de français passent par là, j'attends avec impatience leurs lumières sur la connaissance encyclopédique de la vie de Balzac par leurs élèves). On peut par ailleurs rêver, au moment où des ouvriers meurent sur les chantiers au Qatar pour préparer les stades de la Coupe du Monde, que Platini connaisse un peu mieux Marx, mais c'est un autre sujet.
"Comment vont-ils raconter l'histoire d'un père transparent, d'une mère débordée, d'une école morose et d'une anxiété monstre, sans commémorations ni fêtes?" Eh oui, tous les pères du monde sont désormais transparents, ce qui est bien pratique pour être agent secret mais n'est pas sans inconvénients, par exemple depuis la naissance de ma fille aînée je n'ose plus m'asseoir dans le métro car les gens s'assoient systématiquement sur moi, c'est très inconfortable et en plus je me fais engueuler. Les mères sont aussi, c'est un cauchemar, devenues débordées du jour au lendemain, alors que quand la contraception existait peu et que la participation aux tâches ménagères était encore plus inégalitaire, elles avaient un temps libre indécent une fois qu'elles avaient fini de s'occuper de leurs 6 enfants (un de plus si on compte le mari) et en étaient réduites à faire des études de chirurgie et du sport de haut niveau pour ne pas trop s'ennuyer. Et, alors que le quotidien d'aujourd'hui est morne et gris, avant, tous les jours (mais surtout les jours d'école et les jours de commémoration) tenaient de la comédie musicale.
"Pendant les guerres il n'y a plus d'insomnie parce que les rythmes sociaux sont parfaitement synchronisés". Les alarmes et les bombardements étaient d'ailleurs particulièrement propices à l'ambiance sereine propre aux temps de guerre, et l'incertitude du retour des proches qui sont au front donnait à la vie un piment qui manque un peu aujourd'hui.
On continue? "Le Code Civil parlait alors de la "puissance paternelle". Dans sa grande tolérance, il a dû, sous la pression des féministes, remplacer cette belle expression par celle d' "autorité parentale" qui, à peine décrétée, devint désuète" (les méchantes féministes et leurs fameux ciseaux...).
"La simple présence du père donne à la femme une place affective différente : c'est aussi la femme du père, elle n'est pas consacrée aux besoins physiques de l'enfant, elle peut aussi ressentir des plaisirs différents des siens." Oui, parce que comme la femme n'a pas d'identité (il l'a expliqué plus haut : la société moderne lui intime de ne pas construire de famille au nom de l'indépendance alors qu'elle a tellement besoin d'un soutien masculin, et pour une raison inconnue une femme ne peut pas fonder une famille ET s'épanouir personnellement et professionnellement, les hommes n'étant pas, on ne sait pas non plus pourquoi, concernés par ces problèmes), elle n'existe que soit pour son mari et ses enfants, soit uniquement pour ses enfants, ce qui n'est bien sûr pas un problème pour elle mais peut l'être pour les enfants en question.
 Si le "c'était mieux avant" (alors que, comme le rappelle GiedRé, "avant il y avait les 2b3") niais et très mal argumenté au mieux fait sourire et au pire agace, la légèreté est, justement, bien moins légère, quand elle est au service d'un discours sexiste plus que douteux, qui confirme la mauvaise impression donnée par la plaisanterie faite au début du livre (à propos de Lacan, spécialiste du fétichisme des étoffes, qui les collectionnait lui-même) "la perversion des étoffes n'existe pas, sinon toutes les femmes en seraient atteintes", qu'on avait plutôt envie d'oublier.

J'ai consacré par mal de place à ces extraits étranges, parce que le malaise est réel, mais quantitativement leur présence est infime, et le livre n'est par ailleurs pas dénué d'intérêt, que ce soit pour l'originalité de l'approche éthologique ou le thème de la construction du récit. Leur présence en est d'autant moins indispensable.