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vendredi 6 juin 2025

Le couple brisé, de Christophe Fauré

 


 La fin d'une longue relation, c'est un bouleversement à de nombreux niveaux : on perd bien évidemment ce lien unique avec la personne qu'on a aimée si longtemps, qui tenait de l'évidence, mais ça entraîne aussi des changements dans la relation avec les enfants, dans la relation avec les ami·e·s, dans l'image de soi, dans les perspectives d'avenir... Et Christophe Fauré, qui sait parler avec tant de clarté, sur un ton si tranquille, de deuil ou de changements majeurs, est une des personnes les plus indiquées pour ce sujet, non?

 Oui, sauf que... selon le niveau de tension préexistant, selon si la personne qui subit la séparation a pu voir venir ou non (et selon qu'on soit ou non la personne qui décide de la séparation!), selon la fermeté de la décision et son acceptation, selon qu'il y a ou non des enfants, selon la situation financière et les éventuelles inégalités, ça en fait, des selon, et j'en oublie! Multipliez tout ça par les six étapes détaillées dans le livre (le temps du doute, l'annonce de la rupture, au cœur de la tempête, l'enfant et la séparation, un temps de convalescence et de réflexion, vers un nouveau départ) et, certes ce n'est pas le cas tout le temps, mais ça part régulièrement dans tous les sens, avec un niveau de documentation que je suspecte très inégal (avec des aspects dangereux, comme quand l'auteur met en garde plusieurs fois contre les fausses accusations de violences sur les enfants de la mère envers le père -les pères ne font pas de fausses accusations, apparemment- en omettant, on ne peut pas non plus penser à tout, que vu l'aspect massif de ces violences, on peut envisager que les "fausses" accusations soient souvent vraies, ou en tout cas ne font pas partie de la routine du divorce conflictuel).

 Dans la masse improbable d'exemples donnés, certaines personnes se reconnaîtront probablement et trouveront un apaisement (après avoir défriché l'infinité d'exemples qui ne leur ressemblent en rien). La mise en garde sur le risque d'insatisfaction si ce qu'on recherche n'est pas clair donne des clefs intéressantes pour envisager l'après et rappelle ce livre là, même si à d'autres endroits les affirmations sont trop définitives à mon goût (ce qui, dans un livre de vulgarisation, peut donner l'impression qu'il n'y a qu'une seule vérité). Je n'irais pas jusqu'à dire que ce livre est à jeter, mais ça ne me viendrait pas à l'esprit de le recommander.

samedi 3 février 2024

The Science of Trust, de John Gottman


 Le prestigieux et très actif chercheur et thérapeute de couple John Gottman livre ici un travail sur le sujet de la confiance dans le couple, un sujet à la fois évident à circonscrire et fondamental... du moins, c'est ce qu'on pourrait penser avant la lecture du livre. Après la lecture, le sujet semble tout aussi fondamental sinon plus, mais complexe et multidimensionnel.

 Si les précédents livres de John Gottman que j'ai lus sont pragmatiques, pertinents et extrêmement accessibles, il devient évident que celui-ci va être bien plus ardu quand l'auteur commence à aborder le sujet par le biais du modèle mathématique de la théorie des jeux. J'avoue ne pas m'être assez méfié quand il révèle qu'avant de bifurquer vers la psycho, il était étudiant en mathématique et que cette vision lui a permis de renouer avec son ancienne passion, mais la réalité m'a vite rattrapé. Pour autant, même s'il va effectivement être question d'équations (mais pas autant qu'on pourrait s'y attendre), les réflexions restent ancrées sur des enjeux extrêmement concrets. Si le détour par l'histoire des mathématiques évoque deux stratégies opposées étudiées en théorie des jeux (gagner en ayant moins de pertes que l'adversaire, ou gagner en ayant plus de gains), c'est pour mieux revenir sur deux façons de vivre le couple en particulier dans la résolution de conflits (pour une simplification extrême -parce qu'il faut aussi que je fasse avec ce que j'en ai compris et retenu-, ne céder sur aucun compromis au risque de ne pas être en mesure d'en demander non plus, ou chercher des changements qui conviennent mieux à chacun·e-), la seconde augurant d'une vie de couple bien plus heureuse que la première.

 Les développements qui ne s'appuient pas sur les maths restent complexes, parce qu'ils restituent les observations et questionnements fins d'un expert. Le·a lecteur·ice se verra par exemple proposer des éléments très détaillés sur ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas dans la résolution de conflit (pendant le conflit donc à très court terme mais aussi sur l'impact sur le couple à plus long terme), qui auront le défaut de profiter surtout à des couples hétéros car très genrés (cette limite, dont l'auteur a conscience, concerne un seul chapitre). Même dans l'extrême immédiateté d'une dispute, où les capacités de prise de distance, l'auteur le souligne régulièrement, sont fortement détériorées par l'état de détresse, la confiance est un enjeu majeur : comment s'apaiser sans avoir la sensation d'être pris·e au sérieux, que les engagements vont être tenus? D'autant que, ça a été observé rigoureusement, les blessures gardées pour soi pèsent lourdement sur la relation : éviter les conflits, ça peut être une fausse bonne idée qui aura un impact conséquent pour la suite. L'auteur rappelle par ailleurs ce qu'il suggérait fortement dans ce livre : si le couple s'éloigne imperceptiblement du fait des tensions, plus rien ne les rassemblera une fois les problèmes résolus, ce qui aboutira un échec difficile à comprendre pour les personnes concernées et potentiellement aussi pour le·a thérapeute ("tout est réglé, pourquoi ça ne marche pas?"). Manifestation (conséquence?) de l'éloignement parmi d'autres, la projection dans une autre relation ou la recherche d'autres relations (abrégée par CL-ALT, "currently looking at alternatives") est très longuement commentée et est un signal d'alarme qui appelle à une grande vigilance. L'auteur précise qu'une relation entretenue avec quelqu'un d'autre, même sans aller jusqu'à l'adultère, a nécessairement des conséquences : même si le secret n'est pas découvert, le simple fait de garder un secret change l'attitude dans la relation. En cas d'adultère, dont l'auteur précise qu'il peut générer des séquelles comparables au stress post-traumatique, ou autres trahisons de même importance, le besoin de réparations et les demandes qui vont avec doivent être respectés de façon non-négociable. Gottman va jusqu'à préciser que, alors que la règle en thérapie de couple est généralement de préserver l'équité dans les échanges, dans cette situation c'est à la personne trahie de s'exprimer de façon unilatérale, et c'est alors cet équilibre là que le·a thérapeute devra préserver pour que le couple ait une chance de se remettre.

 Je n'ai abordé qu'une partie des thèmes abordés dans ce livre, et encore je les ai à la fois esquissés et grossièrement simplifiés. Le livre est riche, dense, et s'appuie sur une grande expertise. Il reste bien entendu lisible sans avoir un doctorat en thérapie de couple, mais il y a largement de quoi faire plusieurs lectures et prendre beaucoup de notes. Les thérapeutes de couple les plus chevronné·e·s sont assuré·e·s d'y trouver de quoi nourrir leurs réflexion et ajuster leur pratique.

mardi 4 juillet 2023

L'intelligence érotique, d'Esther Perel

 


 Appuyée en grande partie par son expérience de thérapeute de couple (les explications sont toujours ou presque articulées autour d'exemples issus de sa pratique), l'autrice explore les articulations plutôt complexes entre sexualité et vie de couple ("l'idée sous-jacente est que si on peut améliorer la relation, la sexualité va suivre. Mais mon expérience m'a montré que souvent, ce n'est pas ce qui se passe", "c'est peut-être contre-intuitif, mais ce que j'ai observé en tant que thérapeute c'est qu'une augmentation de l'intimité émotionnelle s'accompagne souvent d'une diminution du désir sexuel").

 L'axe le plus souvent exploré est celui du poids, conscient ou non, d'injonctions sociales souvent contradictoires (cet axe est plus qu'explicite dans le titre original, Mating in captivity). Le discours sur la sexualité est rarement direct dans l'espace public, mais est quasi omniprésent de façon implicite ("la religion, le gouvernement, la médecine, l'éducation, les médias et la culture pop s'échinent continuellement à définir et réguler les paramètres de notre bien-être sexuel"). Satisfais ton ou ta conjoint·e, mais ne désacralise pas trop l'institution du mariage quand même. Ecoute tes désirs et ce que dit ton corps, mais sois performant·e selon les normes qui sont doucement distillées au quotidien ("avant on moralisait, maintenant on normalise"). La sexualité t'a peut-être été présentée comme quelque chose de sale ou de pas très [insérez ici la religion qui correspond] au cours de ton éducation, mais maintenant que tu es en couple c'est une preuve d'amour de l'investir (et donc ne pas trouver cet espace épanouissant c'est ne pas être à la hauteur).  

 A ces injonctions contradictoires dont la perception ne va pas nécessairement de soi s'ajoutent des épreuves plus classiques : usure de la relation avec le temps, différence de tempérament, et bien sûr la parentalité, avec les ajustements que ça implique sur le couple et accessoirement sur le quotidien (c'est un petit peu plus compliqué par exemple de décider spontanément de partir en week-end), et l'énorme accroissement de la fatigue qui va avec (surtout pour les femmes dans le couple hétéro, comme l'autrice le rappelle). L'autrice présente l'érotisme comme un équilibre délicat entre être avec l'autre et être avec soi, entre la force du lien et la perception de sa fragilité (plusieurs personnes présentées dans le livre perdent leur désir... parce que la relation est trop stable! -"Vous savez ce que je lui ai dit? Je lui ai dit "si tu me quittais aujourd'hui tu m'intéresserais sexuellement" "-). Les derniers chapitres du livre sont d'ailleurs consacrées à la présence d'un tiers, l'un plus métaphorique sous la forme des fantasmes, l'autre sous la forme de l'adultère. Pour l'autrice, si les fantasmes peuvent déstabiliser, en étant frontalement contradictoires avec les valeurs de la personne concernée (par exemple une féministe qui rêverait de soumission, ou un homme très attaché à la fidélité qui a une collection de cassettes -oui, cette vignette clinique là date probablement un peu- intitulées Gang Bang) ou en donnant la sensation d'être infidèle, ils sont à écouter dans la mesure où ils représentent potentiellement, précisément, le passage à l'acte qu'on s'interdit. L'adultère, au contraire, est clairement un passage à l'acte, et dans ce cas le préalable pour préserver le couple (ou décider plus sereinement de ne pas le préserver) est de comprendre ce qu'il y a derrière, ce qui comme l'asymétrie du désir peut avoir des racines complexes. L'autrice constate toutefois que la frustration dans le couple est rarement la vraie origine (plusieurs de ses client·e·s ont trompé en étant par ailleurs épanoui·e·s sexuellement), ni même l'attirance pour la personne concernée (dans la mesure où elle a vu de nombreuses liaisons prendre fin avec la disparition du couple, elle suspecte que c'est le statut de liaison qui faisait vraiment tenir cette relation là). 

 Si le livre est accessible, en particulier du fait qu'il se structure autour d'exemples, il donne la sensation, tout en donnant des éléments concrets pour mieux comprendre un sujet sur lequel il n'est pas évident de se documenter, de ne faire qu'esquisser sa complexité. L'autrice ne cache d'ailleurs pas que, même en ayant de l'expérience, elle a franchement ramé dans certains cas. C'est aussi un livre qui est probablement assez riche pour que chaque lecture apporte quelque chose de nouveau.

samedi 3 juin 2023

Je réinvente ma vie, de Jeffrey Young et Janet Klosko


 Difficultés à dire non ou à s'affirmer de façon plus générale, anxiété de la performance, besoin d'être dépendant·e de ses proches, crainte envahissante de tomber malade ou de sombrer dans la pauvreté, de nombreux freins qui peuvent franchement pourrir la vie (potentiellement aussi celle des autres) découlent de visions du monde qui se sont construites et ancrées dans l'enfance et dont les adaptations (éviter de se confronter aux situations difficiles ou au contraire surcompensation), quand elles sont mises en place, ne suffisent pas nécessairement pour les surmonter à l'âge adulte.

 L'auteur et l'autrice partagent dans ce livre les outils de la thérapie des schémas pour vous aider à vous sortir de ces, vous l'aurez compris, schémas, ou "pièges", et le programme est pour le moins chargé! L'auteur et l'autrice de ce livre là rappellent que les client·e·s s'appuient sur différents leviers pour chercher des solutions, Young et Klosko ne font pas dans la dentelle et vous invitent à solliciter tous les leviers (dans l'introduction de la version anglophone, Young raconte son parcours et surtout ses frustrations de thérapeute, confronté successivement aux différentes limites des modèles qu'il avait appris à utiliser). Après une description de chaque schéma, un test est proposé pour voir si vous êtes concerné·e, et à quel degré (de "c'est un sujet mais ce n'est a priori pas trop encombrant" à "c'est un pilier de votre fonctionnement") : j'ai par exemple pu voir sur un test dont j'avais presque l'impression qu'il était fait exprès pour moi que certes j'étais concerné mais ça pourrait être bien plus envahissant. Sont ensuite proposés des éléments de compréhension exhaustifs (qu'est-ce qui sous-tend le schéma, d'où il vient généralement, quelle vision du monde il entretient pour différents domaines, ...), une liste des conséquences à prévoir en particulier dans les sphères amoureuses, familiales et professionnelles, et des exercices pour s'en sortir qui vont concerner les sphères cognitives (mesurer les appréhensions puis estimer leur réalisme), comportementales (faire une liste de choses que le schéma empêche de faire, graduer leur difficulté puis s'y confronter en commençant par les plus faciles), autobiographiques (identifier les racines du schéma, les souvenirs d'enfance qui émergent devant les moments compliqués de la vie d'adulte peuvent aider), expérientielles (communiquer avec l'enfant intérieur, se confronter de façon imaginaire aux adultes qui nous ont fait du mal, ...). Ces deux dernières parties ne sont pas à négliger, tant les schémas semblent émerger souvent, très souvent, de violences intrafamiliales (et plus les violences sont importantes -même si toute violence est à prendre au sérieux-, plus le schéma risque de s'ancrer profondément), ce qui peut rendre la lecture éprouvante. Le sujet de la vie de couple est également récurrent : le choix du ou de la partenaire peut renforcer les schémas (et une relation saine est une première porte de sortie)... et les problèmes de couple sont très fréquemment l'objet de la première consultation (parfois en estimant que le problème vient de l'autre). L'auteur et l'autrice fournissent systématiquement ou presque une liste d'attitudes qui doivent être objet de vigilance chez l'autre selon ses propres vulnérabilités.

 Contrairement à ce que le titre indique, vous n'allez pas inventer grand chose tant la démarche est guidée mais des changement radicaux sont promis... conditionnés à du travail! Si le livre est blindé théoriquement, c'est d'abord un support pour un investissement exigeant et laborieux, et une première lecture, même si elle va nécessairement être enrichissante et potentiellement secouer, ne permet de profiter que d'une fraction de ce qui est proposé. Mais les résultats promis sont précis aussi, et le détail des chaînes qui peuvent entraver peut franchement motiver à se lancer.

jeudi 18 mai 2023

The love secret, de Susan Johnson

 


 "L'amour a ses raisons que la raison ignore", "de toutes façons, les hommes et les femmes n'arriveront jamais à se comprendre" (oui, le livre a l'agaçante spécificité de sembler croire que les couples sont nécessairement hétéro, ce qui n'est pourtant pas le cas de l'autrice), "passé la passion du début il n'y a plus rien et c'est normal, ça ne sert à rien de se voiler la face"... ces idées reçues, et d'autres, peuvent sembler difficilement contestables, et pourtant des chercheur·se·s, en psychologie et dans d'autres domaines, ont pu réunir un certain nombre d'éléments pour montrer qu'il n'en est rien, et Susan Johnson les rassemble pour montrer qu'en dehors de ses propres succès thérapeutiques (elle estime son taux de réussite en thérapie de couple à 75%), il y a de bonnes raisons de croire qu'une relation amoureuse peut tenir, mais aussi qu'une vie amoureuse épanouie est un pilier important du bien-être global.

 Théorie de l'attachement de John Bolwby, neurologie (et mesures physiologiques en général), éthologie, psychologie sociale, recherches en thérapie de couple évidemment (avec un gros gros accent mis sur la théorie de l'attachement quand même), sont convoquées pour démontrer que, même si l'idée a mis un temps certain à être largement acceptée dans la communauté scientifique (Bowlby aurait évité d'appeler son modèle "théorie de l'amour" par certitude de ne pas être pris au sérieux s'il l'avait fait), la relation amoureuse est un élément important de la vie humaine, presque autant que la relation parents-enfant. Ces éléments permettent à l'autrice de détailler sa propre méthode de thérapie de couple (l'Emotionally Focused Therapy), dont le cœur consiste à identifier les tentatives de rapprochement derrière les manifestations d'hostilité (un reproche, c'est l'expression d'une attente, une attitude froide, c'est le signe qu'on est atteint par les conflits parce qu'on tient à l'autre, une provocation, c'est une tentative de mettre en mouvement, ...) et donc transformer, à long terme et avec un accompagnement compassionnel, un cercle vicieux d'éloignement (la personne se sent atteinte donc riposte, l'autre se sent encore plus mal, les disputes montent en fréquence et en intensité, le mal-être augmente de façon exponentielle, ...) en une expression authentique de ses sentiments envers l'autre et de sa propre vulnérabilité (ce qui passe aussi par reconnaître ses fautes quand on a blessé l'autre). Cette partie thérapeutique est infiniment plus développée dans le livre précédent de Susan Johnson, mais ce nouveau livre inclut une partie supplémentaire, détaillée, sur la sexualité, en partie le type de sexualité que chacun·e tend à développer en fonction de son modèle d'attachement et son impact sur la relation (si le chapitre est riche et intéressant, son insistance sur la sexualité comme pilier du couple m'a fait grincer des dents dans la mesure où elle ne parle à aucun moment d'asexualité, ce qui peut donner l'impression qu'elle n'en reconnaît pas l'existence voire la validité).

 Le livre porte aussi des préoccupations sociales, concernant généralement le numérique, en particulier les sites de rencontres qui peuvent donner la sensation que la clef d'une histoire d'amour épanouie est de sélectionner le bon profil au départ (alors que selon l'autrice les critères de préférences amoureuses s'inclinent bien vite devant la réalité de la rencontre prévue ou imprévue, et surtout une relation amoureuse ça se construit donc attacher trop d'importance au point de départ donne une impression fausse), la pornographie qui donne accès à un plaisir immédiat et sur commande (et une drôle de représentation de la performance) alors que la sexualité c'est d'abord pour elle un espace de rencontre, et le smartphone qui intègre beaucoup trop le multitâche à la vie quotidienne et fait perdre l'habitude d'être vraiment avec l'autre même quand on est effectivement avec l'autre. Ces éléments (et d'autres) sont argumentés, sources à l'appui, donc permettent, au delà d'une posture d'accord/pas d'accord qui peut être assez spontanée sur les sujets de société, de donner des axes de réflexion.

 J'ai été un peu surpris de le constater, je n'ai pas tant que ça aimé ce livre. Ou plutôt, je l'ai beaucoup moins aimé que si je n'avais pas lu Serre-moi fort juste avant : si le propos est dans l'ensemble le même, The love secret consacre selon moi beaucoup moins de temps au cœur du sujet (si la vie de couple peut être si douloureuse c'est précisément parce qu'elle est importante, et cette douleur peut être transformée en un mouvement positif vers l'autre, ce qui est par ailleurs le besoin qu'elle exprime) et beaucoup de temps à faire un inventaire de différentes expériences scientifiques, de noms de partie du cerveau et de mesures physiologiques qui rappellent à quel point l'humain est un être profondément social au cas où les 44 expériences précédentes ne l'auraient pas montré assez clairement. C'est probablement un parti pris (le sous-titre du livre est "The revolutionary new science of romantic relationships", omettant de préciser qu'il sera quand même bien plus question de "science" que de "new") mais, et ce n'est pas faute d'être attaché à la rigueur et aux niveaux de preuve en général, j'ai du mal à en saisir l'intérêt : Serre-moi fort m'avait paru tout aussi sérieux. Sans compter que, même si c'est classe de parler sans arrêt de cerveau et d'IRM, l'aspect scientifique d'une affirmation c'est plus une question de méthodologie que de technologie, et quand par ailleurs l'autrice parle de cerveau mammifère (ça n'existe pas) ou affirme à plusieurs reprises que les neurones miroirs et eux seuls servent à décoder les émotions en quelques millisecondes (c'est aller vite en besogne), ça renforce la sensation que le reste est du vernis (même si je pense que c'est loin d'être le cas). Si c'est important pour vous de parler de couple et d'attachement en balançant plein d'infos éparses, éventuellement avec des mots compliqués ou au moins des noms de chercheur·se·s à lister avec nonchalance pour vous donner l'air intelligent, foncez, sinon je vous recommande plutôt la lecture de Serre-moi fort (qui en plus a été traduit en français).

dimanche 5 mars 2023

The relationship cure, de John Gottman et Joan DeClaire

 


 Connu pour ses travaux sur la thérapie de couple, John Gottman présente ici, avec Joan DeClaire, des outils pour soigner les relations en général, le couple donc, mais aussi la famille (en particulier les relations parents-enfants), les relations entre ami·e·s, entre collègues, ...

 Les propositions s'articulent autour de cinq axes, qui vont être détaillés avec des explications théoriques, des exemples concrets et des exercices à faire, seul·e ou avec les personnes concernées. Le premier axe, de loin celui qui m'a le plus parlé, concerne la relation aux offres ("bids" en VO) de connexion. Gottman a observé, dans son love lab (le lieu utilisé pour observer des couples dans le cadre de ses recherches), que les échanges les plus anodins étaient en fait centraux et pour évaluer l'état de la relation et pour la faire évoluer dans un sens ou dans un autre. Une offre est un mouvement généralement verbal (mais ça peut aussi être un contact physique, un échange de regards, ...) vers l'autre, le plus souvent pour engager la conversation. Parler à l'autre du temps qu'il fait, poser une question anodine, a souvent plus pour objectif de créer un contact que d'avoir des informations, marque plus un intérêt pour l'autre que pour le sujet directement évoqué. Et pourtant, ces échanges, si anodins qu'ils soient sur la forme ("même les couples qui avaient un score élevé aux questionnaires sur la satisfaction envers leur mariage passaient l'essentiel de leur temps à parler de sujets aussi éblouissants que les céréales du petit déjeuner, les taux d'intérêt ou le dernier match de baseball"), s'avèrent être des piliers relationnels ("en m'appuyant sur les résultats de nos recherches, je pense que l'échec à créer des connexions est une cause majeure du taux de divorces élevé dans notre culture"). Les réactions à ces offres sont le mouvement vers (montrer du plaisir à l'interaction et un intérêt pour le propos, donner une réponse qui invite à un échange), le mouvement contre (sarcasme, remarque désobligeante, ...) ou le mouvement d'éloignement (ne pas réagir, ou répondre à côté... l'auteur et l'autrice constatent que cette attitude peut faire pas mal de dégâts dans le couple, en particulier quand c'est un sujet de conflit qui est évoqué). Des conseils sont donnés (persévérer dans la mesure du raisonnable, essayer d'identifier ce qu'il y a derrière l'attitude de l'autre et notre propre frustration, ...) pour optimiser les échanges lorsque la réception de l'offre de connexion est difficile dans un premier temps. 

 Le deuxième axe concerne les différents Systèmes de Commande Emotionnels. L'auteur et l'autrice proposent d'identifier quelle partie du psychisme est aux commandes à tel ou tel moment de la relation, chez soi mais aussi chez l'autre, dans différents échanges, entre le·a Commandant·e en chef, qui aime bien tout décider, l'Explorateur·ice, qui veut faire plein de choses en commençant par ce qui est inconnu et inédit, la Sentinelle, qui se préoccupe de la sécurité de tou·te·s, le·a Tsar de l'Energie particulièrement attentif·ve aux ressources et aux risques par exemple de faim ou de manque de sommeil, le·a Sensualiste (je ne vais pas vous faire un dessin -surtout que je dessine mal-), le·a Bouffon·ne qui a envie de passer de bons moments (mais de façon plus polyvalente que le·a Sensualiste!) et le·a Constructeur·ice de Nid qui s'inquiète du confort de chacun·e. Les identifier permet de mieux comprendre son propre tempérament (des questionnaires sont proposés dans le livre), mais aussi de percevoir différemment les enjeux quand il y a tension, désaccord ou conflit ("On vient d'arriver sur notre lieu de vacances ce serait sympathique de la part de Y de comprendre qu'on peut bien se reposer deux secondes avant de ranger nos affaires et de faire un planning des tâches ménagères" est plus inflammable que "le Constructeur de Nid de Y est en conflit avec mon Bouffon -ou mon Tsar de l'Energie-").

 Le troisième axe est l'identification de l'héritage émotionnel. La personnalité, la vision des interactions interpersonnelles, la façon de réagir en situation de conflit, se construisent sur le long terme et depuis la petite enfance, et ce qui est évident pour l'un·e ne l'est pas nécessairement pour l'autre, le sens de telle ou telle attitude diffère selon les personnes. La conscience de cet aspect, en plus de potentiellement générer plus d'intérêt pour le passé et les évènements de vie importants des personnes avec lesquelles on interagit, permet de mesurer la subjectivité de la façon dont on vit tel ou tel échange, et d'avoir moins de certitudes sur les intentions de l'autre, donc pousse à aller vers plus d'écoute et d'échanges pour clarifier et avoir une compréhension plus profonde. 

 Le quatrième axe est le développement de la sensibilité à la communication émotionnelle. Le verbal ne dit pas tout, et les multiples indices des mouvements du visage, de la posture, de la tonalité de la voix, contribuent à rendre tel ou tel message plus riche et mieux adapter sa réponse. L'auteur et l'autrice proposent de nombreux exercices où une même phrase peut avoir trois sens différents. Par exemple, dans l'interaction parent-enfant "tu as fait tes devoirs?" (oui pardon pour l'originalité), la question peut vouloir dire "est-ce que tu as le temps de faire tes devoirs? que je puisse adapter notre emploi du temps en fonction", "tes devoirs se sont bien passés? tu as besoin d'aide?" ou encore, aussi surprenant que ça puisse paraître, "j'espère que tu as enfin fait tes devoirs".

 Le cinquième axe est la recherche commune de sens, qui va d'identifier ce qui est important pour soi et pour l'autre (prérequis important pour mieux comprendre le vrai enjeu des conflits ou pour prévoir des activités qui vont avoir un intérêt réel pour chacun·e) à l'importance des rituels (sur ce point spécifique, je serais très curieux de ce que donnerait un échange entre John Gottman et Susan Johnson, autre spécialiste de la thérapie de couple qui est à fond anti-Saint Valentin)

 J'ai personnellement trouvé le livre assez inégal, entre le premier axe qui m'a beaucoup enthousiasmé (qui n'a jamais sous-estimé l'importance de ces micro-échanges omniprésents et d'apparence anodine?) et les autres, en particulier le troisième et le quatrième qui me semblent être des sujets très vastes donc moins propices à la mise en place d'une observation concrète du quotidien qui permettrait des ajustements rapides. D'un côté je me dis que c'est parce que je ne suis pas le public auquel le livre est destiné : c'est un peu facile de dire que l'intérêt est limité si, en tant qu'étudiant et même bientôt thérapeute, j'ai déjà entendu parler des sujets évoqués sous une voire plusieurs autres formes, et quelqu'un d'aussi expérimenté, en tant que chercheur comme en tant que thérapeute, que John Gottman est pour le moins bien placé pour savoir ce qui va parler aux personnes en difficulté et les aider, et d'un autre côté je me dis que oui mais quand même, certaines parties et en particulier le troisième et le quatrième axe me semblent être des sujets très vastes donc moins propices à la mise en place d'une observation concrète du quotidien qui permettrait des ajustements rapides (notre personnalité est en grande partie construite par notre passé et l'expression du visage donne des indications sur nos émotions... oui merci d'un coup je vois mieux comment régler mes problèmes!). Certains exercices et questionnaires m'ont aussi paru être plus du remplissage que des propositions fortes et pleines de sens, mais je ne saurais pas dire si ça a renforcé mon impression ou si ça a été renforcé par mon impression. J'imagine que chacun·e pourra se faire sa propre idée à la lecture, enfin seulement les personnes qui peuvent le lire en anglais car il me semble que le livre n'existe pas en français.

mardi 31 janvier 2023

Serre-moi fort!, de Susan Johnson

 


 

 Les livres sur le couple ou la thérapie de couple ne manquent pas, mais celui-ci a la spécificité de s'appuyer sur deux postulats forts, en réponse aux frustrations de l'autrice thérapeute débutante et étudiante/chercheuse, qui avait la sensation de passer à côté de quelque chose, au niveau pratique comme au niveau théorique, lorsqu'elle avait affaire à des couples. D'une part, si la théorie de l'attachement, qui reconnaît la relation comme un besoin vital au sens propre, s'est surtout, en particulier dans un premier temps, développée autour de l'enfance voire la petite enfance, Susan Johnson estime que les besoins sont tout aussi primordiaux à l'âge adulte ("les partenaires se comportaient comme si ils se battaient pour leur survie en thérapie parce que c'est exactement ce qu'ils faisaient"). Elle ajoute que dans la société contemporaine plus individualiste, un poids d'autant plus important repose sur la relation amoureuse. D'autre part, élément qui rapproche énormément sa méthode, l'Emotionally Focused Therapy, de l'Approche Centrée sur la Personne (qui n'est pas évoquée là mais l'est dans cet autre livre), les émotions ne sont pas un aspect superficiel de la relation voire un mal nécessaire qu'il faut apprendre à brider pour que les disputes ne prennent pas des proportions impossibles, mais le cœur, l'essence, de la relation amoureuse (sur ce point, elle a mis un temps certain, malgré des preuves empiriques qui s'accumulaient, à être entendue par ses collègues et à se voir accorder une légitimité).

 Du fait que la relation soit un besoin primaire, ce qui génère la tension, l'éloignement, puis la douleur, ce sont paradoxalement des tentatives de se rapprocher, l'expression de la peur de ne pas être aimé·e par l'autre ("derrière toute la détresse, chaque partenaire demande à l'autre : est-ce que je peux compter sur toi, me reposer sur toi? Est-ce que tu es là pour moi? [...] Est-ce que je suis important pour toi? Est-ce que j'ai de la valeur pour toi, est-ce que tu m'acceptes pleinement? Est-ce que tu as besoin de moi, comptes sur moi?"). Les solutions proposées n'auront donc pas vraiment pour but d'apaiser l'objet des conflits, qui en général n'est pas le vrai sujet, mais de se rapprocher vraiment, d'exprimer les sentiments et les craintes qu'il y a derrière puis, à terme, la vulnérabilité, étape qui certes constitue un risque mais si la personne répond amènera à un rapprochement bien plus profond. L'autrice appelle les Dialogues Démon les mécanismes qui se mettent en place et font que les conflits ne rapprochent pas mais éloignent ("le changement débute en observant les schémas, en concentrant l'attention sur le match plutôt que sur tel ou tel échange") : "trouver le coupable", qui consiste à s'attarder sur les faits et démontrer que l'autre est en tort ("la plupart d'entre nous sommes doués pour faire des reproches"), la Polka de la Protestation, qui sur le mode de l'activation d'un attachement insécure va pousser à des réactions défensives d'agressivité ou au contraire de retrait émotionnel ("en voyant des partenaires exiger et se mettre en retrait, je voyais les concepts de Bowlby sur la détresse provoquée par la séparation"), de manifestation d'indifférence ("les relations d'attachement sont les seuls liens sur la planète où n'importe quelle réaction vaut mieux que pas de réaction"), et la Paralysie ou la Fuite, lorsque les mouvements de la Polka de la Protestation ne sont plus supportables et que la personne ou le couple se coupe de ses émotions. Les Dialogues Démon sont à remplacer progressivement par l'ARE, pour Accessibilité (rester ouvert·e à ce que l'autre communique, malgré les désaccords potentiels et les réactions émotionnelles défensives), Réactivité (montrer que les émotions de l'autre, en particulier les manifestations de vulnérabilité ou qui concernent le lien, ont un impact) et Engagement ("l'attention particulière qu'on ne donne qu'à une personne qu'on aime").

 C'est beaucoup de jargon, beaucoup de références à la théorie de l'attachement, mais l'ensemble est rendu extrêmement concret et accessible par l'abondance de vignettes cliniques. Le mouvement (l'autrice parle souvent de danse) amène à un déplacement de l'enjeu, à une nouvelle rencontre lorsque ce qui était vécu comme une incompréhension, une injustice, révèle une angoisse, une volonté de se rapprocher. Certains éléments spécifiques donnent lieu à un développement, comme les blessures du passé qui ne passent pas, et devront être prises au sérieux et se voir accorder une attention spécifique. L'autrice donne l'exemple de la réaction idéale avec un client qui s'excuse en cinq étapes : elle est d'autant plus admiratrice qu'elle n'a elle-même pas réussi à en faire autant quand elle en a eu besoin ("Il a fallu m'y reprendre à trois fois pour arriver ne serait-ce qu'à la moitié de ce que Ted a intégré dans ses excuses lorsque j'ai vraiment fait du mal à ma fille"). Ce type de blessures, comme les traumatismes qui ne sont pas liés au couple, demandent une vigilance particulière car les réactions peuvent sembler disproportionnées, et la cause ne sera pas forcément identifiée par la personne même (l'autrice elle-même a ressenti une colère explosive en voyant les yeux de son mari qui se fermaient pendant une discussion, avant de comprendre qu'elle avait ressenti cette émotion parce que son ex faisait ça régulièrement pour fuir les conversations importantes), et dans le cas d'un traumatisme ça peut être particulièrement difficile d'en parler car trop douloureux voire honteux. Un chapitre est également consacré à la sexualité, qui pour l'autrice à la fois renforce et mesure l'intensité du lien.

 Les explications théoriques, les très nombreux exemples qui seront forcément parlants, sont renforcés, dans ce livre destiné au grand public, par un guide de questions à se poser et de pistes de réflexion pour chaque problématique évoquée. L'autrice précise que ce livre ne concerne pas les relations abusives, ce qui est le cas pour tout ce qui concerne la thérapie de couple mais peut-être plus encore pour l'EFT qui a pour objet d'ouvrir pleinement à la vulnérabilité.

dimanche 22 janvier 2023

Petit guide de l'amour heureux, de Stéphanie Hahusseau

 



 L'autrice passe un bon moment avec Paul. Elle et lui sont déjà en couple, il n'y a donc pas a priori d'ambigüité, et pourtant, elle est de plus en plus à l'affut de ses SMS, mails... et finit brisée lorsqu'elle apprend que ses sentiments, qui sont allés croissants de façon exponentielle, ne sont pas réciproques. Plus tard, elle rencontre Hugues. Même contexte (bon moment passé ensemble, mais pas de recherche d'un côté ni de l'autre d'une relation amoureuse), même niveau d'attirance physique (sans plus), et pourtant, cette fois, ni étincelle ni brasier... enfin, pour elle, parce que des sentiments naissent et s'amplifient de son côté à lui, et c'est cette fois-ci elle qui mettra fin à ses espoirs (elle en parlera plus tard, dans la relation amoureuse, on aime en grande partie être aimé·e, mais là ça ne suffira pas). Deux vécus qui avaient de quoi interpeller une psychiatre, par ailleurs spécialiste des émotions, et qui ont donné naissance à ce livre. Dans la mesure où "si commencer une relation amoureuse est l'un des évènements de vie qui rend le plus heureux, y mettre un terme fait partie de ceux qui ont le plus grand impact négatif sur le bonheur", il y a en effet un sujet!

 De la naissance de la passion qui génère ce fameux sourire niais (mais réveille aussi pas mal de douleurs et d'anxiété si on a eu des expériences éprouvantes) au coup difficile à encaisser de la séparation, en passant par la séduction, la naissance de la relation et son grand huit émotionnel, la sexualité, la consolidation du couple au moment où la bamboche c'est terminé "les hormones, c'est fini" et la parentalité (qui est selon l'autrice une épreuve et non une rampe de lancement, épreuve qui peut s'atténuer proportionnellement à l'implication du père pour les couples héréro), des explications techniques et des conseils éclaireront de fond en comble l'ensemble des étapes de la relation amoureuse. Les thérapies comportementales et cognitives (principalement) guideront sur la façon de s'emparer du positif, de traverser les épreuves, rendre les conflits (indispensables à la solidité de la relation) moins douloureux et plus constructifs, avec souvent des méthodes précises qu'il faudra prendre le temps d'appliquer (d'autres accessibles plus immédiatement, comme être vigilant·e au fait que vouloir réprimer une émotion -"ne pensez pas à un ours blanc"- va avoir tendance à l'amplifier), et la théorie de l'attachement, entre autres, permettra de mieux comprendre ses attentes et attitudes et celles du ou de la partenaire.

 D'autres éléments viendront de la psychologie évolutionniste, pas toujours très fiable, et renforceront, en insistant sur les traits spécifiquement masculins et féminins, l'aspect très hétérocentré du livre (les couples homosexuels se verront consacrer une phrase, qui indique que pour elles et eux c'est à peu près pareil). Et, si l'ensemble des informations sont sourcées, et que la plupart des sources sont des articles de revues scientifiques (encore que, pour l'accroissement du désir les week-ends de pleine lune pour 30% des femmes, il faudra se contenter de "la rumeur dit que"... c'est 30%, ni 15% ni 40% ni même un tiers, elle est précise, la rumeur!), certains extraits s'apparentent à un bombardement de faits, sans hiérarchisation de leur fiabilité, avec parfois des affirmations contradictoires : ça peut être l'intégration de l'écoute de l'autre à ses propres revendications rejetée de façon sarcastique -avec une blague sur le fait de gifler, ce que je trouve extrêmement douteux-, avant d'être développée de façon plus convaincante, moins caricaturale et... recommandée dans un autre chapitre, ou encore, mon passage préféré : "Si vous vous sentez sexy, vous l'êtes. Quittez ce vieux survêt et cette vieille culotte certes très confortables, mais réellement moches. Soyez sûr de votre charme, bien dans votre corps, un corps propre, doux, parfumé, entretenu par une activité sportive régulière". Ben oui, soyez sûr·e de vous, mais seulement si vous faites du sport, portez de la lingerie et/ou êtes parfumé·e et confiant·e, si vous vous laissez complètement aller (votre quotidien n'est pas un sujet) attendez vous quand même à ce que votre partenaire trouve que vous ne ressemblez à rien! Un aspect inégal particulièrement frustrant dans un livre clairement axé sur la vulgarisation et l'accessibilité, donc où le·a lecteur·ice n'est pas censé·e s'attendre à devoir faire du tri.

 La synthèse est efficace, la lecture agréable, des outils à la fois de compréhension ("l'amour a ses raisons que la raison ignore", mais a surtout des émotions que la raison permet de bien éclairer) et d'action sont proposés pour une multiplicité de situations, mais je garde des regrets pour les passages qui m'ont fait grincer des dents, pour les raisons exposées plus haut.

samedi 12 novembre 2022

The Practice of Emotionally Focused Couple Therapy, de Susan Johnson

 


 Si l'EFT (cette EFT ci, à ne pas confondre avec cette EFT là) a de nombreuses racines théoriques et alimente et se nourrit abondamment de la littérature scientifique, son essence peut se saisir sans connaissances encyclopédiques puisqu'il s'agit d'accompagner le couple, émotionnellement, dans l'ici et maintenant.

 J'ai entendu parler pour la première fois d'EFT ici , et la proximité avec l'ACP est en effet marquée, au point que l'autrice, qui s'appuie aussi énormément sur la théorie de l'attachement, souligne la proximité entre les fondamentaux de Rogers et ceux de Bowlby. La méthodologie est certes détaillée, avec des éléments à identifier et des attentes à avoir selon les étapes de la thérapie, mais elle peut presque se résumer à une reformulation de ce qui se déroule dans l'interaction du couple, avec une attention particulière portée à l'aspect émotionnel : le point de départ est l'ici et maintenant, associé au non-jugement. Le principe est que les dysfonctionnements du couple ne viennent pas des défaillances de l'un·e ou de l'autre mais du blocage dans une dynamique d'interaction néfaste : la douleur déclenche, par exemple, de l'agressivité, un retrait affectif, qui va accentuer la douleur de l'autre et provoquer en retour des réactions semblables. Il est donc important que les observations actives et accompagnées se portent sur la personne qui exprime son vécu mais aussi sur la réaction de l'autre, en particulier non-verbale, pendant cette expression, avec un encouragement à partager les émotions qui émergent. Pas la peine de faire un dessin : il faut s'attendre à des premières séances, ou du moins de premiers échanges, intenses, et l'autrice utilise l'expression très parlante de "chuchoter à l'oreille de l'amygdale" (celle-ci, pas celle-là) pour désigner l'attitude apaisée et surtout patiente qui sera nécessaire pour que les messages soient entendus dans leur dimension positive, au delà des réactions défensives voire de détresse.

 Si la thérapie se déroule bien, les conflits devraient s'apaiser dans un premier temps (et, pour les conflits qui persistent, le message implicite qui sera entendu de part et d'autre, donc l'enjeu, ne sera plus le même) et dans un deuxième temps, l'autrice insiste sur le fait que c'est une étape indispensable pour des résultats durables, le couple devrait se rapprocher (il s'agit d'une thérapie de couple et non de la négociation d'un traité de paix, l'objectif est donc bien de renforcer le lien). C'est à partir de cette étape que l'association entre la dimension relationnelle de la théorie de l'attachement et la dimension existentielle de l'ACP donnent une puissance unique à l'EFT : certes, la cliente, c'est la relation, mais la relation à l'autre parle aussi de soi, a fortiori quand une relation aussi fondamentale est menacée. Les mécanismes du conflit, alors que les défenses sont identifiées et surmontées, finissent par mettre à jour des enjeux beaucoup plus intimes : est-ce que je peux vraiment être aimé par quelqu'un d'autre? est-ce que je peux faire, en confiance, le pari que l'autre tient à moi? quelles insécurités profondes la relation vient révéler (besoin de prouver quelque chose, enjeu d'estime de soi voire honte existentielle, ...)? L'autrice, à l'origine plutôt spécialisée dans la thérapie individuelle, dit avoir été plusieurs fois surprise par l'intensité des évolutions personnelles dans la thérapie de couple.

  L'objectif est ambitieux  et le livre est assez complet sur les moyens (à quelles mécaniques être attentif? qu'attendre de telle ou telle étape? comment surmonter les difficultés fréquentes?), tout en étant clair sur le fait qu'on ne peut pas faire l'économie de la pratique et en conseillant fortement d'enregistrer et revisionner les séances, ou à défaut d'utiliser d'autres entretiens retranscrits ou filmés, avec un guide des questions à se poser pour que l'observation soit active. Il n'est malheureusement, à ma connaissance, pas disponible en français, mais sa version à destination du grand public l'est, et pour les personnes qui maîtrisent l'anglais et voudraient aller plus loin, pas mal de ressources sont disponibles sur le site de l'autrice et surtout sur celui de l'EFT, comme elle le rappelle beaucoup dans son livre.

lundi 19 septembre 2022

Couples en difficulté, accepter ses différences, de Andrew Christensen, Brian Doss et Neil Jacobson

 

 Debra en a marre de l'attitude renfrognée de Frank, qui semble plus préoccupé de retrouver la télé plutôt qu'elle quand il rentre du travail. Quand elle cherche à en parler, il met fin à l'échange en disant qu'il est "fatigué". Frank trouve ces reproches injustes, il a d'autres qualités mais Debra semble accorder une importance démesurée à ce trait de caractère qui ne lui convient pas. En plus, ses journées de travail sont stressantes et il a effectivement besoin de s'affaler devant la télé en rentrant. Iels ont par ailleurs une différence de tempérament : Debra est assez émotive, et Frank, qui aime plutôt quand tout est calme, a souvent du mal à la suivre. Iels passent une soirée au restaurant avec un couple d'ami·e·s. Leur complicité, par contraste avec son propre couple, est douloureuse à voir pour Debra (et le contraste entre leurs réussites professionnelles n'arrange pas particulièrement son ressenti). Ce n'est plus possible, il faut faire quelque chose. Ce soir, pas de "je suis fatigué", on en parle, un point c'est tout. Frank a passé une bonne soirée, et est surpris de se faire encore tomber dessus. Là il n'a pas envie de subir encore une colère de Debra avec son cortège de reproches, si même une soirée entre ami·e·s peut servir de déclencheur il ne va jamais avoir la paix. Pour signifier que la conversation est close, au cas où son attitude ne serait pas assez claire, il se couche et met son oreiller sur ses oreilles. Debra répond à cette provocation en rallumant la lumière et en haussant le ton. La colère a maintenant atteint un certain niveau des deux côtés, et des mots agressifs, blessants, sont échangés qui ne reflètent certainement pas l'état d'esprit initial de Frank ni de Debra ni ce que chacun·e ressent pour l'autre.

 Un livre de thérapie de couple (c'est la version destinée au grand public de celui-ci) qui s'ouvre sur la description d'une dispute qui n'a absolument rien d'original, mais pour quoi faire? Sauf que les auteurs commencent par présenter le point de vue unilatéral de Debra puis de Frank, et ça change tout. Debra n'a aucune idée du ressenti de Frank sur leur sujet récurrent de conflit, puisqu'il refuse d'en parler. Frank ne mesure pas la violence de son geste quand il met son oreiller sur ses oreilles, puisque s'il a bien vu venir qu'il y aurait "encore" une dispute, il n'a pas réalisé que du point de vue de Debra il y avait "encore" un évitement et que, ce soir où elle avait décidé de ne pas laisser passer, ce geste revient à la réduire au silence. Lui sortait d'une soirée légère et agréable, elle d'une prise de conscience douloureuse. L'essentiel des lecteur·ice·s (à part peut-être celles et ceux qui ne se sont jamais disputé·e·s avec leur conjoint·e) reconnaîtront probablement de nombreux mécanismes dans cette introduction : quand les sujets conflictuels prennent de l'ampleur, ça devient de plus en plus évident que le problème, c'est l'autre, et c'est très important de lui faire comprendre, puisque la solution, tout aussi évidente si ce n'est plus, c'est qu'iel se décide enfin à changer, selon les modalités qu'on s'évertue à répéter et pas autrement. Maintenant. Sans surprise, ce point de vue, et les réactions qui tendent à aller avec (critiques, reproches, sarcasmes), enveniment les choses plus qu'elles ne les arrangent.

 Si le diagnostic est rapide, l'éventail des solutions proposées relève plus du guide d'escalade de l'Everest que du catalogue de baguettes magiques. Les auteurs affirment explicitement que les solutions simples sont rarement efficaces. Ils donnent l'exemple d'un couple dont le conflit porte sur les tâches ménagères : une solution simple consiste à lui demander de faire les corvées qu'elle lui demande de faire. Mais cette solution, qui certes ressemble à un juste milieu, n'est satisfaisante ni pour elle (elle doit toujours aller le chercher derrière son journal pour qu'il s'occupe de quelque chose), ni pour lui (ses exigences de propreté à elle ne sont pas ses exigences à lui, elle sera frustrée du résultat et lui fera savoir, et lui récoltera des reproches alors qu'il a fait des efforts). Pour ne rien arranger, les progrès ne seront probablement pas linéaires : faire un pas vers l'autre, c'est s'exposer, avec les risques que ça implique, en particulier dans un contexte tendu, avec des rancœurs accumulées potentiellement depuis des mois ou des années. Les conseils donnés couvrent un éventail large, sont précis et s'inscrivent chacun dans une démarche clairement décrite, mais s'il fallait les synthétiser (ce qui va forcément en donner une image simpliste et faussée, pardon les auteurs), ils consistent à gagner en bienveillance, envers soi et envers l'autre, et prendre de la distance, inscrire les échanges difficiles dans une vision plus générale, en particulier en identifiant au mieux les émotions impliquées et la demande derrière le message. En effet, paradoxalement, les émotions exprimées sont généralement plus agressives que les émotions ressenties (par exemple, "tu passes ton temps sur ton téléphone" pour exprimer le besoin de passer plus de temps avec la personne).  Les personnes familières avec la CNV seront souvent en terrain connu (de nombreux chapitres détaillent comment aider l'autre à exprimer son besoin, comment identifier le sien, comment reformuler la situation dans des termes neutres et faire une demande claire, parler de son ressenti ...), mais les outils qui concernent directement la communication ne seront pas les seuls proposés. Identifier les différences de tempérament et de mode d'expression, être vigilant·e aux difficultés extérieures qui peuvent exacerber les tensions (maladie, conflit avec la famille, difficultés financières, ...) et leur laisser leur juste place, travailler l'acceptation et ne pas la confondre avec la résignation, font partie des nombreuses propositions (et pour les personnes qui finiraient par vouloir jeter l'éponge devant l'ampleur de la tâche, les auteurs donnent des indications à la fin pour choisir un·e thérapeute de couple).

 Le livre s'achève sur la conduite à tenir quand certaines limites significatives ont été franchies, à savoir les violences physiques, les violences verbales, et l'adultère. Les auteurs sont extrêmement clairs : les situations de relation abusive ne relèvent pas de la thérapie de couple, et s'il est vital (potentiellement au sens propre) de se faire aider, les outils proposés dans le livre ne sont pas appropriés (d'autres ressources sont proposées, dont ce livre là ). Pour les violences physiques qui ne relèveraient pas de la violence conjugale (qui relèvent de l'exception plutôt que de la continuité, et bien sûr qui sont plus légères que des coups de poing ou un jet d'objet sur la personne -pousser, intimider physiquement, casser des effets personnels, ça relève de la violence physique-), la tolérance zéro est préconisée, d'une part pour le risque d'escalade en cas de récidive et d'autre part pour l'effet évidemment traumatogène pour la victime. Concernant les violences verbales, elles sont dans certains cas évidentes à identifier (menaces!, propos humiliants, ...), dans d'autres moins, auquel cas la solution est de poser et s'approprier (ça évite d'entrer dans le débat de savoir si le propos est objectivement intolérable ou non) ses limites ("pour moi ce terme est une insulte/n'est pas acceptable, ne l'utilise pas avec moi"), et d'effectivement couper court à l'échange (en sortant de la pièce, par exemple) si le·a partenaire persiste à l'utiliser (je rappelle que cette marche à suivre ne concerne pas les relations abusives, où les attentes ne peuvent pas être les mêmes). La réconciliation post-adultère est complexe (une section des ressources en fin de livre y est d'ailleurs consacrée) et je ne peux pas la résumer de façon satisfaisante ici. Le point commun entre ces trois éléments est que la seule personne responsable quand ces limites sont franchies, c'est la personne qui les a franchies : qu'elle dise ou même pense qu'elle a agi "pour" telle ou telle raison ou en réaction à telle ou telle action ne doit pas occulter que c'est une réaction possible parmi d'autres, qui relève d'un choix.

 Le livre est accessible, du moins autant que possible vu son ambition et son exhaustivité, et appuyé à la fois par des évaluations quantitatives et par l'expérience clinique des thérapeutes. Il permet d'explorer en profondeur la partie qui fait moins rêver des relations amoureuses, et donne de bonnes pistes (même si elles sont exigeantes) pour se sortir d'un enlisement douloureux.

samedi 9 janvier 2021

Les couples heureux ont leurs secrets. Les sept lois de la réussite, de John Gottman et Nan Silver

 

 Ce livre destiné au grand public (et réédité en 2018!) s'appuie en très (très) grande partie sur les recherches de John Gottman lui-même, menées pour l'essentiel dans son "love lab" (mais non, ce n'est pas un oxymore). La quantité de données recueillies lui permet de s'enorgueillir d'être capable de pronostiquer de façon très fiable, après une brève observation, si un couple va durer ou non, mais lui a aussi permis de revenir sur ses propres idées reçues sur la thérapie de couple, en particulier celle, assez centrale, que l'essentiel est dans la résolution des conflits. En effet, si un conflit peut en quelques minutes lui donner énormément d'informations sur la santé du couple (qui n'est pas sans impact, il le rappelle souvent, sur la santé physique), en particulier la présence des quatre cavaliers de l'apocalypse qu'il a théorisés (la critique -critiquer la personne plutôt qu'un comportement en particulier-, le mépris -exprimé par du cynisme, des sarcasmes, ...-, l'attitude défensive -qui consiste à nier, de diverses façons, la légitimité du reproche, le retourner contre la personne qui l'exprime-, et le retrait -ne plus répondre du tout, l'inertie affichée extérieurement contrastant avec un niveau de stress qui fait des feux d'artifice-), si des conseils très précis sont donnés pour que chacun puisse s'exprimer et être écouté, ce qui est vital (le conflit fait partie de la vie de couple... pire, certains sujets de conflit, par nature, ne trouveront jamais de solution), l'essentiel est ce qui se passe au quotidien, en amont, donc, dudit conflit.

 L'important pour une relation amoureuse heureuse dans la durée, solide, est en effet la force du lien, l'estime réciproque, les plaisirs et valeurs partagés : la puissance de ce qui est construit quand la relation va bien contribue à mieux traverser les moments difficiles, à moins interpréter les demandes de l'autre comme des reproches, à prendre moins personnellement ses moments de mauvaise humeur. Ainsi, sur les sept lois de la réussite annoncées dans le titre (améliorer sa cartographie amoureuse, nourrir sa tendresse et son admiration, se rapprocher de l'autre plutôt que de s'en éloigner, se laisser influencer, régler les problèmes qui peuvent l'être, venir à bout des impasses, créer du sens en commun), seules deux (bon, d'accord, deux et demie) vont concerner les conflits. Les instants anodins du quotidien ont largement autant d'importance que la capacité à prendre de grandes décisions, le voyage romantique d'une semaine pour tout réparer tournera à l'aventure survivaliste si les cinquante et une autres semaines n'allaient pas dans le bon sens ("mes enregistrements préférés du Love Lab sont des enregistrements que n'importe quel monteur holywoodien compétent se serait empressé d'effacer. C'est parce que les plus grands ressorts dramatiques sont pour moi dans les petits instants"). 

 La théorie est claire et remarquablement expliquée (et éclairée par beaucoup, beaucoup d'exemples), mais le livre est sans ambiguïté axé sur la pratique. Des tests diagnostics simples sont proposés pour repérer précisément où se situent les difficultés, avec des exercices très concrets (l'auteur et l'autrice rassurent sur l'efficacité des propositions les plus contre-intuitives) pour améliorer la situation. Des pistes sont proposées que ce soit pour chacune des sept lois ou pour les sujets de difficultés spécifiques souvent observés par John Gottman (gestion de l'argent, sexualité, parentalité, relation avec la belle-famille, tâches ménagères, ...). L'ensemble donne toutefois l'impression de constituer un cercle vertueux : améliorer un aspect aura un effet positif sur les autres, même si patience et abnégation peuvent être de rigueur dans un premier temps quand on part de loin. Mais, malgré l'assemblage de conseils pratiques ciblés, c'est d'abord un engagement, un choix de vie qui est demandé, et que lesdits conseils ne font qu'aider à mettre en place.

 Que ce soit par la clarté et l'aspect concret de l'ensemble ou la structure (sujet spécifique-test-proposition de solution) qui permet de retrouver facilement une réponse particulière (pour cet aspect, c'est sans doute nettement préférable d'avoir le livre en version papier plutôt qu'en version numérique), le livre est extrêmement accessible. La diversité des approches proposées et de l'éventail des difficultés recensées dans lesquelles on peut s'enliser mais qui ont des réponses adaptées, est un fort message d'espoir... qui a aussi la spécificité de rappeler, par effet miroir, le message de Lundy Bancroft qu'une relation abusive n'est pas une relation amoureuse en montrant qu'une avancée vertueuse (ce qui inclut, l'auteur et l'autrice sont clair·e·s là-dessus, les compromis effectués dans de bonnes conditions) augmente perceptiblement le bonheur des deux membres du couple.

jeudi 5 novembre 2020

Integrative Behavioral Couple Therapy, de Andrew Christensen, Brian D. Doss, et Neil S. Jacobson


 Dans une seconde édition flambant neuve... 25 ans après la première, les auteurs nous disent tout sur l'Integrative Behavioral Couple Therapy (thérapie de couple comportementale intégrative), IBCT pour les plus romantiques. Ce recul d'un quart de siècle a permis d'accumuler une quantité considérable d'expérience clinique et empirique, et ainsi de mieux trier ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, pour élaborer un modèle thérapeutique optimal. Des comparaisons détaillées seront d'ailleurs faites avec les modèles précédents (qui ont des noms poétiques tels que TBCT, CBCT ou encore EFCT), qui seront infiniment plus claires pour les lecteur·ice·s qui auront déjà entendu parler desdits modèles précédents, mais, bien que l'IBCT soit par plusieurs aspects assez technique, les propositions thérapeutiques seront claires et concrètes, et on suivra bien plus l'évolution de vies de couple (en particulier celle d'Hank et Maria, dont le mariage va très mal depuis la naissance de leur enfant James) que celle de considérations techniques.

 Les auteurs précisent à la fin que tout ce qui est proposé n'a pas vocation à être une méthode clefs en main, que le·a thérapeute devra prendre ses propres décisions et qu'ils estiment d'ailleurs qu'iel est là pour ça, la flexibilité, l'adaptation étant garantes d'une bonne thérapie... mais heureusement qu'ils le disent! Un des éléments qui rend le contenu particulièrement dense est que les étapes thérapeutiques sont extrêmement structurées, avec un nombre optimal de séances (huit) qui inclut, dans un ordre donné, des séances avec le couple ensemble et séparément avec chaque membre, des instructions précises sur ce qui est à évaluer et comment l'évaluer, les propositions successives pour aboutir d'une part à une meilleure écoute et d'autre part à des actions concrètes, avec même des indications pour les cas spécifiques (situation d'adultère, violences dans le couple, éviter les discriminations involontaires, ...) ... Certes, rien ne permet de douter de la vitalité du processus thérapeutique (des exemples sont régulièrement donnés, dont des retranscriptions d'extraits de séances, et même des vidéos que je n'ai pas encore pris le temps de regarder), mais le protocole de départ est plutôt strict. 

 L'évaluation initiale des difficultés du couple se fait selon le modèle DEEP. Le D de départ correspond aux Différences entre partenaires : non, l'âme sœur absolue n'existe pas, et des différences de tempérament, de désirs sexuels, de valeurs (dans l'éducation des enfants, par exemple, ou même le désir d'enfants), ... pourront être source de conflits, potentiellement récurrents. Le premier E désigne la vulnérabilité émotionnelle ("Emotional Sensitivities") : ce qui est blessant pour l'un·e peut être anodin pour l'autre, avec le risque d'un manque d'attention d'un côté, et d'une réaction perçue comme exagérée de l'autre. Avec le second E, on passe de l'interne à... l'Externe, avec les circonstances extérieures qui parfois pèsent lourd sur la relation : maladie (dans le cas d'Hank et Maria, un soupçon de retard de développement pour James), précarité, relations compliquées avec les parents de l'un ou de l'autre, ... Enfin, le P de DEEP est l'identification des modèles ("Patterns") de communication et d'interaction, la façon qu'a chacun de tenter de résoudre les difficultés. Oui, en français ça fait DVEM et ça ne veut absolument rien dire. Ce modèle permet d'aller plus loin ("deeper") dans l'analyse des difficultés, tout en restant conforme au principe de départ selon lequel la relation se détériore avec l'augmentation des moments désagréables et la diminution des moments agréables. Pour mieux comprendre ce qui se passe, pour chacun·e, derrière chaque élément, il est indispensable de prendre le temps de faire des entretiens individuels avec chaque membre du couple, ce qui est proposé par les auteurs après une première séance commune. Ces entretiens permettront aussi de savoir dans quel mesure chaque personne a l'intention de s'investir dans la thérapie et croit que le couple peut effectivement aller mieux, et de présenter un questionnaire hebdomadaire (degré de satisfaction dans le couple, interactions positives et déplaisantes de la semaine, ...) qui servira d'appui aux séances suivantes.

 En plus de l'élaboration de changement concrets et précis qui conviendront à chaque membre du couple (tout en gardant des attentes réalistes : par exemple, quelqu'un qui rentre souvent tard peut s'engager à rentrer moins tard en général, à l'heure prévue une ou deux fois par semaine, et prévenir quand il est en retard, plutôt que d'annoncer que du jour au lendemain il va soudain être à l'heure tous les jours) avec, j'en ai parlé plus haut, une méthodologie détaillée, un fort accent sera mis sur la communication et, TCC 3ème vague obligent, en particulier sur l'aspect émotionnel de la communication. Les axes principaux seront l'acceptation des sentiments de l'autre (accepter ne signifiant pas nécessairement être d'accord), donc de prendre le temps de les écouter dans un premier temps sans jugement, avant de répondre en explicitant ses propres sentiments. La diminution de l'intensité des émotions négatives sera aussi un élément important ("Dans presque tous les conflits conjugaux quelle qu'en soit la durée, il y a à la fois un problème bien réel et une certaine tendance a surréagir, ou une sensibilité acquise, suite aux nombreux échecs à régler ce problème")  : c'est plus facile d'écouter l'autre, de prendre soin de l'émotion derrière la demande, quand on est pas soi-même dans un état de détresse (colère, découragement, ...) envahissant. Un exercice particulièrement contre-intuitif sera par exemple proposé : déclencher le conflit avant d'être vraiment en colère, et observer ce que ça change dans les échanges qui vont suivre. 

 Le livre se marque vraiment par son aspect détaillé, inutile de préciser que je n'ai fait qu'en évoquer rapidement les grandes lignes. Il n'est malheureusement pas disponible (pour l'instant?) en français... mais un site propose documents et formations , ce qui m'a permis de voir que le livre des mêmes auteurs destinés aux couples (Reconciliable Differences, résumé a venir sur ce blog mais pas tout de suite du tout) a, lui, été traduit, si lesdites grandes lignes vous ont donné envie d'en savoir plus.

lundi 28 septembre 2020

Helping couples change, de Richard B. Stuart


 Si l’approche principale utilisée dans ce livre sur la thérapie de couple est celle du social learning, qui si j’ai bien compris concerne l’application des connaissances de la psychologie sociale à la psychologie clinique (je n’ai pas la moindre idée du nom français), il s’agit plus généralement d’une synthèse ambitieuse des méthodes et techniques qui ont, au moment de l’écriture (le livre a été publié en 1980), le plus fait preuve de leur efficacité. De fait, l’ensemble est assez technique et sera bien plus clair pour le·a lecteur·ice qui a déjà des connaissances solides sur le sujet.

  Le livre s’ouvre sur pas mal de stats, tout en insistant sur le fait que la thérapie de couple reste une discipline distincte de la voyance : le.a thérapeute ne peut pas savoir, quels que soient les éléments disponibles, si la thérapie va aboutir ou non à une séparation (une séparation n’étant pas nécessairement un échec). Même une demande a priori peu imprévisible a potentiellement une part d’ambiguïté : des séances de préparation au mariage peuvent être le signe que la personne qui les demande n’a pas tellement envie de s’engager si rien ne bouge, et derrière une demande d’aide à une séparation harmonieuse peut se dissimuler une envie de reconstruire le lien plutôt que d'y renoncer. Des données sont toutefois disponibles, comme le fait que, tant mieux ou tant pis, qui se ressemble s’assemble (des points communs au niveau par exemple de l’âge, des valeurs, de la religion, de la classe sociale, rendent les unions plus solides), que le mariage rend effectivement heureux (encore que, les statistiques données ne sont pas genrées, alors que de mémoire il me semble que ce vécu n’est pas le même pour les hommes et pour les femmes) mais que le divorce n’a pas tellement d’impact négatif sur les enfants (ou en tout cas moins que de vivre la cohabitation avec un couple qui ne s’aime plus), ou encore que les couples épanouis expriment plus fréquemment leurs désaccords (oui, je vous donne vraiment les infos en vrac, il y en a des dizaines de pages).

  La structure de thérapie proposée aura en substance pour objectif d’améliorer la communication (certes, ce n’est pas un sommet d’originalité, mais, une fois encore, le livre est extrêmement technique, là c’est la version très courte) : prendre soin d’exprimer le positif, expliciter ce qui pose problème (l’implicite se met vite en place mais c’est un terrain miné), être plus clair·e sur ses attentes. La difficulté posée par le changement profond est souvent évoquée et, si l’objectif est que les patient·e·s s’approprient les outils qu’iels ont appris à utiliser chez le·a thérapeute, l’approche est très progressive. La première étape consiste d’ailleurs à prendre soin de l’autre au quotidien à travers de petits gestes : c’est aussi une première occasion de créer un espace de communication et de négociation, pour savoir quels gestes feraient effectivement du bien à l’autre. Si l’idée est de créer un passage à l’action bien présent mais peu contraignant, l’auteur conseille quand même de passer un coup de fil aux client·e·s trois jours après la séance pour s’assurer que passage à l’action il y a effectivement eu. Les étapes suivantes consisteront à construire une communication plus saine, par exemple en s’engageant à expliciter le négatif plutôt que le passer dans le non-verbal, à exprimer le positif sans l’utiliser comme cheval de Troie pour balancer une critique ("c’était gentil de faire la vaisselle pour moi, ce serait sympathique de la faire aussi de temps en temps même quand je n’ai pas 40 de fièvre"), ou encore à clarifier les espaces de décision (qui, selon les données fournies par l’auteur, tendent à s’installer de façon assez stable sans pour autant être clairs pour les parties concernées) et éventuellement les renégocier en s’inscrivant dans une dynamique gagnant-gagnant. 

  Difficile pour moi d’évaluer ce livre… le contenu était certes intéressant, mais je n’en ai retenu qu’une infime partie de ce que j’aurais retenu si j’avais des connaissances solides dans ce domaine (au lieu de aucune connaissance du tout). Pour autant, je ne peux pas me contenter de le conseiller chaudement aux expert·e·s du sujet, puisqu’il date de 1980 et que la thérapie de couple a très probablement, et c’est le moins qu’on puisse souhaiter, considérablement évolué en 40 ans (et elle a peut-être même évolué en partie grâce à ce livre!). Je peux en tout cas affirmer qu’il est rigoureux, dense et documenté (faute d’être traduit en français).


mercredi 15 janvier 2020

The practice of person-centred couple and family therapy, de Charles O’Leary



 Si Carl Rogers, loin de se cantonner à la thérapie individuelle, a ouvert les potentialités de son approche à de nombreux sujets tels que les groupes de rencontre ou la pédagogie, allant jusqu’à proposer un projet de société, un vide surprenant est laissé au niveau de la thérapie de couple ou de la thérapie familiale. Certes, il a écrit un livre par ailleurs très enrichissant sur les relations amoureuses, mais la principale conclusion pratique qu’on peut en tirer sur la thérapie de couple semble être que c’est avant tout le développement personnel individuel qui aidera à mieux être capable d’écouter l’autre, d’identifier finement ses propres besoins et de communiquer. Se rabattre sur la conduite à suivre dans un groupe de rencontre n’aide pas beaucoup plus : le·a facilitateur·ice a certes aussi affaire à plusieurs personnes simultanément, dans des échanges pas toujours apaisés, mais il s’agit d’inconnu·e·s qui interagissent dans un cadre arrêté, qui a un début et une fin, soit à peu près le contraire d’une famille ou d’un couple. Charles O’Leary comble ce manque, avec l’appui d’autres cadres théoriques, en particulier la thérapie systémique, mais en insistant constamment sur l’importance d’être centré·e sur la personne.

 Les spécificités de l’approche rogérienne, telles que l’approche positive inconditionnelle, l’empathie, la confiance dans le processus d’actualisation, sont en effet exigeants à mettre en œuvre en eux-mêmes, mais plus encore en recevant plusieurs personnes simultanément : ce sont des points de vue parfois très opposés qu’il convient alors d’accueillir avec une même écoute, et ce en présence de personnes qui ont, potentiellement, une vision beaucoup moins positive du point de vue de l’autre! Difficulté supplémentaire : le·a thérapeute a ses propres valeurs, sa propre vision de ce en quoi consiste une relation amoureuse, une parentalité souhaitables, alors même que prendre parti peut avoir une influence extrêmement néfaste sur le déroulement de la thérapie ("lorsqu’il y a alliance avec un client contre un autre -ce qui se manifeste généralement par des tentatives bienveillantes de convaincre ce client de quelque chose qu’il "devrait" faire ou accepter- ou de l’irritation envers les clients, il vaut mieux que le thérapeute s’en rende compte avant les clients!"). Pourtant, l’auteur va abondamment rappeler à quel point les fondamentaux rogériens sont… fondamentaux, en particulier les six conditions nécessaires et suffisantes pour la thérapie (1. il y a contact psychologique entre thérapeute et client·e(s), 2. le·a client·e n’est pas dans un état de congruence 3. le·a thérapeute est congruent.e dans le cadre de cette relation 4. le·a thérapeute ressent une approche positive inconditionnelle envers le·a client.e 5. le.la thérapeute ressent une compréhension empathique du cadre de référence interne du ou de la client·e et cherche à le communiquer 6. cette communication est réussie au moins dans une certaine mesure). Le fait que tout ressenti devienne acceptable et exprimable dans un cadre sécurisé a en effet une grande importance, quand certaines revendications ne peuvent plus être entendues… à charge toutefois au ou à la thérapeute de fournir ce cadre sécurisant ("un thérapeute réticent à interrompre un client devrait s’en tenir aux thérapies individiduelles", "les clients sont amers et découragés si on les laisse exprimer ou si on les force à entendre des mots hostiles et blessants envers l’autre") : l’idée n’est pas d’exporter tels quels les conflits du quotidien dans le cadre du cabinet du thérapeute ("le bon thérapeute encourage ses clients à trouver un moyen de décrire la situation qui encourage le dialogue, détourne la tendance à faire des reproches et génère de l’espoir à échelle humaine"). Les client·e·s sont progressivement invité·e·s à exprimer leurs ressentis, ce qui les apaiserait, plutôt que d’exprimer des reproches, ou d’insister sur ce que l’autre ne fait pas. Il est aussi important d’être attentif à ceux ou celles qui ne parlent pas : leur rappeler que leur parole est bienvenue, mais ne jamais leur forcer la main.

 Si des éléments factuels sur le couple en général sont apportés, si le livre est très documenté, de façon sourcée (avec toutes les références proposées, ma propre liste de livres que je n’aurai jamais le temps de lire a pris un certain volume supplémentaire), l’auteur appelle constamment à l’humilité (avec entre autres cette magnifique phrase : "les thérapeutes ne peuvent pas tout savoir et, dans leur sagesse, n’oublient pas l’ampleur de ce qu’ils ne savent pas"). L’ignorance, ou plutôt la conscience de l’ignorance, est un outil thérapeutique à part entière. L’auteur évoque d’ailleurs plusieurs fois où il s’est lui-même planté : la meilleure attitude dans ce cas est de l’admettre. Rien ne permet de savoir de façon sûre comment la thérapie va se conclure, ni même quelle direction elle va prendre : même si ça peut être, qu’on soit inexpérimenté ou non, tentant, il n’est donc pas souhaitable de l’orienter. Dans un chapitre consacré aux couples homosexuels (il est rappelé dès le premier paragraphe que ça ne couvre par ailleurs pas l’ensemble du spectre LGBT), cette humilité nécessaire est surlignée : c’est particulièrement important qu’un·e client·e victime de discrimination puisse dire au ou à la thérapeute qu’iel a été discriminant·e… le·a client·e est mieux placé·e pour s’en rendre compte, et pour une personne qui subit des discriminations, c’est encore plus important que le cadre soit sécurisant. L’expertise du ou de la thérapeute, quand elle est partagée (explications sur une situation, suggestions, …), doit être proposée de façon horizontale, et non être présentée comme une vérité. Même dans un cas où l’auteur a été particulièrement confrontant avec des parents (mettant l’accent successivement sur leur surréaction à une crise provoquée par leur fils aîné, puis sur leur laxisme paradoxal envers lui), il l’a fait sous forme de questions, prêt à entendre d’autres réponses que celles qu’il attendait (oui, bon, suggérait, dans ce cas). L’auteur liste plusieurs cas dans lesquels il est particulièrement important d’être humble, de se recentrer sur l’approche rogérienne : quand l’envie de se comporter comme un professeur se fait plus forte que l’envie de comprendre les client·e·s, quand il est tenté de fournir son attention à un·e client·e et des instructions aux autres, quand il parle plus que les client·e·s, quand le déroulement de l’heure de thérapie devient trop prévisible, quand rien de ce que le·a client·e peut dire ne le surprend, ou quand il se sent débordé par la sensation que les problèmes des client·e·s dépassent leurs ressources.

 L’ensemble du livre est à la fois inspirant et riche en ressources, tout en donnant de très nombreuses pistes pour aller plus loin, que ce soit sur les subtilités de l’ACP, sur les mécanismes de la vie de couple ou sur les outils de la thérapie systémique. Hélas, il n’est pas traduit en français.

mardi 19 juin 2018

Le couple et l’âge, de Pierre Charazac et Marguerite Charazac-Brunel




 Spécialistes du vieillissement (en particulier du suicide chez les personnes âgées concernant Marguerite Charazac-Brunel) et, si j’ai bien compris (il faut dire que la presse people ne suit pas leur situation de très près), couple, l'auteur et l'autrice s’attachent à éclairer de leurs connaissances et de leur expérience l’infinité d’enjeux qui se présentent dans la clinique des couples vieillissants.

 La complexité de la notion de couple (liens amoureux, matériels, sexuels, affectifs, éventuellement parentalité, importance de l’autre et de la relation dans l’image de soi, …) et de celle de vieillissement (perspectives de la mort et de la dépendance, remaniement de l’image de soi, déclin physique et cognitif, …) donne en effet une idée de l’ambition d’un tel livre, qu’on ne suspectait pas nécessairement avec un titre qui tient en cinq petits mots… et plusieurs lectures, confrontées pour le·a clinicien·ne à son expérience professionnelle, seront probablement nécessaires pour profiter de toute sa richesse.

 Le vieillissement peut en effet venir bouleverser, ou réinterroger, par différents éléments, un équilibre qui jusqu’ici pouvait sembler stable : la dépendance ou le décès d’un parent peut réveiller des conflits ou des souffrances en suspens, selon des modalités qui ne sont pas sans évoquer la psychogénéalogie, l’entrée d’un des membres du couple dans la dépendance peut modifier les rôles implicites et l’identité respective de chacun, l’acceptation de la mortalité ne se fait pas nécessairement au même rythme… Ces modifications peuvent par ailleurs brusquement remettre en question le couple lui-même, le changement de perspective permettant à l’un des membres de s’apercevoir que la vie serait peut-être plus heureuse seul·e ou avec quelqu’un d’autre, alors même que l’angoisse de la rupture, l’âge augmentant, n’a plus le même enjeu.

 Une part importante de l’ouvrage est consacrée à la violence dans le couple. Parfois difficile à percevoir pour l’entourage qui ne peut ou ne veut pas s’en rendre compte, voire qui estime que ça fait partie de la vie de couple normale, elle peut prendre diverses formes qui évoluent parfois avec le temps : violence physique, morale avec la dévalorisation de l’autre (parfois alternant avec les compliments, quand l’estime de soi est fragile, pour renforcer l’emprise), matérielle (dans plusieurs vignettes cliniques, des femmes à qui il a été imposé un rôle de femme au foyer se voient reprocher par leur époux de profiter de leur argent), … Le couple peut aussi lui-même être violent, comme dans ces cas rapportés d’inceste subi par les petits-enfants, où la grand-mère va soutenir son conjoint face à la/aux victime(s).

 La spécialisation de l'auteur et de l'autrice est précieuse sur ce thème qui complexifie encore les nombreux enjeux du vieillissement. Ce livre sera probablement utile pour le·a clinicien·ne qui y est confronté·e au quotidien, mais donne aussi de nombreuses pistes d’approfondissement pour quelqu’un qui souhaiterait mieux connaître le sujet.

vendredi 2 février 2018

Réinventer le couple, de Carl Rogers



 Sous la forme, le plus souvent, de récits commentés (dont celui du mariage de l'auteur!), Carl Rogers propose des éléments pour identifier ce qui fait qu'un mariage (ou une relation de couple, mais il est surtout question de mariages) sera ou non heureux, les difficultés et échecs étant tout autant source d'enseignements que les succès.

 Sans surprise, la communication est un élément central. Si essentiel que soit cet élément, il n'en est pas pour autant facile : la communication sincère implique l'écoute de l'autre, y compris pour entendre des choses désagréables, et l'éventuelle remise en question qui s'ensuit. Une connaissance de Carl Rogers a par exemple, alors que son mariage, de l'extérieur, semblait idéal en tous points (confort matériel, enfants, vie sociale riche, …), souffert de découvrir qu'elle ressentait de l'agacement en entendant la voiture de son époux rentrant du travail : elle a alors pris conscience de tout ce qui n'allait pas, et lui a tout envoyé à la figure. Pris au dépourvu, il en a conclu que comme tout allait bien de son point de vue, le problème venait de son épouse qui du jour au lendemain le faisait souffrir bien injustement. Les échanges auraient pu être plus fructueux si le couple avait pris plus tôt l'habitude d'échanger, mais aussi si elle avait pris conscience plus progressivement de ce qui n'allait pas : s'écouter soi-même est un élément non négligeable de la communication.

 L'un des obstacles à s'écouter soi se glisse dans les injonctions de la société : personne ne se met en couple, ne se marie, en étant affranchi d'un certain nombre de conceptions plus ou moins rigides du rôle de chacun, du comportement à avoir, du statut que ça implique. Le risque est de diriger ses efforts pour "faire marcher" la relation vers la conformité à un modèle, plutôt qu'à l'écoute de ses valeurs et désirs. Une personne interrogée, qui n'a trouvé le bonheur qu'à son troisième mariage (ce qui a demandé un travail sur elle-même, sur la relation, et un changement de perspective) s'est mariée jeune avec des attentes urgentes d'émancipation de ses parents, et la volonté d'avoir une sexualité, sujet sur lequel elle n'était presque pas informée. Elle a ainsi mis trop de temps à se rendre compte que le premier, puis le second mariage étaient insatisfaisants, et n'a pu apprécier pleinement sa relation avec son troisième époux que quand elle s'est demandée ce qui la rendait heureuse, plutôt que quel objectif elle voulait atteindre. Le couple heureux est d'ailleurs un couple en mouvement : Rogers a très largement montré dans l'ensemble de son œuvre que mieux se connaître tel que l'on est permet paradoxalement de changer. Dans la mesure où le couple implique de mieux se connaître et de mieux connaître l'autre, on peut s'attendre dans une relation à de riches changements de personnalité (le dernier couple présenté -auquel Rogers avait d'abord prédit une longévité très limitée!- réalise vers la fin de l'entretien que, si chacun rencontrait maintenant l'autre tel qu'iel était au début de la relation, il n'y aurait probablement pas d'attirance mutuelle).

 Les couples présentés impliquent rarement (jamais ? je n'ai pas revérifié) seulement deux personnes : que ce soit uniquement érotique ou qu'il y ait eu des sentiments plus intenses, d'autres personnes ont, serait-ce temporairement, été en situation d'intimité avec au moins l'un des deux membres du couple interrogé. Une fois encore, l'ensemble des entretiens permet de constater que la communication est au centre : plus que la non-exclusivité, c'est l'extra-conjugalité qui pose problème. Cette non-exclusivité peut en effet être acceptée voire, comme c'est le cas pour le dernier couple interrogé, enrichir la relation et renforcer finalement l'exclusivité du couple, lorsque les termes sont négociés ensemble, les motivations explorées sincèrement (Rogers n'ayant lui-même pas assez communiqué au préalable, les compétences diplomatiques de sa fille ont du être appelées à la rescousse pour sauver son couple!). Les communautés où la sexualité est explicitement ouverte entre tous les membres ne sont par ailleurs pas à l'abri des disputes, des accès de jalousie, … L'ensemble des entretiens permet de constater que la sexualité est en soi une part importante du couple, la communication est donc là aussi source d'enrichissement de la relation. Rogers fait part des difficultés qu'il a lui-même connues : alors qu'il avait répondu à des questionnaires en tant que sujet (rémunéré, lui semble-t-il quand il essaye de se souvenir de sa motivation initiale) d'une recherche, parler de ce sujet avec un chercheur l'a aidé à décider d'en parler avec son épouse, plutôt que de se contenter de constater son insatisfaction. Surmonter le tabou n'était que la première étape : comme toute communication en cas d'insatisfaction, celle-ci implique d'entendre des choses désobligeantes et de se remettre en question, mais comme toute communication, elle a permis une amélioration considérable sur le long terme.

 Si les conclusions sur ce qui fonctionne ou non -si vous avez le livre sous la main, c'est expliqué beaucoup mieux qu'ici sur une dizaine de pages dans le neuvième chapitre- sont assez transparentes et récurrentes à la lecture des entretiens (Rogers assure que ce n'était pas prémédité), l'enjeu du livre, plus ambitieux, est de redéfinir les relations amoureuses (c'est plus explicite dans le titre français, le titre anglophone se contentant d'un moins intimidant Becoming Partners). Alors que l'auteur se demande dans l'introduction à quoi ressemblera le mariage dans 30 ans (vu que le livre date de 1973, le suspense pour le·a lecteur·ice ne sera pas tout à fait insoutenable), il est plus direct dans la conclusion en déplorant que la société s'accroche au carcan du mariage et s'alarme des expérimentations alternatives sur ce sujet pourtant essentiel (il constate que l'adultère, l'érotisme, les divorces, voire dans un cas la consommation de cannabis, cauchemars aux yeux des personnes conservatrices, ont permis à certains couples de s'épanouir -j'ai failli écrire tenir, brrr- ) au lieu de les étudier et les encourager comme dans d'autres domaines (agriculture, ingénierie, …). Au delà de la définition d'un couple épanoui comme un couple qui se redéfinit sans cesse, il invite donc l'ensemble de la société à redéfinir la relation amoureuse.