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jeudi 23 avril 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, d'Adèle Yon

 

 L'autrice entame des investigations sur son arrière-grand-mère Betsy, qui a longtemps été internée dans des hôpitaux psychiatriques, d'abord pour des raisons très pragmatiques : la schizophrénie étant en partie héréditaire, avec quel degré de certitude on peut appliquer ce diagnostic à Betsy, dans quelle mesure l'autrice doit-elle s'inquiéter?

 Le puzzle, dont on aura un aperçu synthétique dans le tout dernier chapitre, s'avérera constitué de pièces très diverses (archives, témoignages parfois conflictuels de la famille, de soignant·e·s, ... les voix de Betsy elle-même et de son époux André ne seront présentes directement que dans des lettres qu'iels se sont échangées avant leur mariage), et gagnera en cohérence au fur et à mesure qu'il s'éloignera de la représentation initiale. La lobotomie? C'était une pratique très contestée déjà à l'époque, et elle avait été pratiquée suite à la lourde insistance d'André. La conviction que son petit-fils la regarde nue, depuis sa chambre, à travers les murs? Il ne s'agissait pas de chambre adjacente mais de salle de bain adjacente, et de nombreux éléments laissent penser qu'elle avait été agressée par son père, dans son enfance, dans la salle de bain familiale. 

 Les symptômes de pathologie lourde, sans être exclus, sont de moins en moins établis, et la liste de ceux qui auraient justifié un internement en hôpital psychiatrique relèvent pour beaucoup de protestations, de colère, pour le moins légitimes avec la prise d'un minimum de recul. En effet, si l'existence des délires, des comportements alarmants, est questionnable, les maltraitances sont avérées. André, décrit comme extrêmement sévère, est violent envers elle et leurs enfants. Alors que, ses libertés étaient très limitées, sa vie se résume presque à sa vie conjugale et familiale, il la trompe. Les traitements subis sont également d'une grande violence : série d'électrochocs qui la laissent extrêmement affaiblie et en proie à des migraines, ce qui la rend physiquement incapable de s'occuper de ses enfants et génère une forte culpabilité en plus du manque de liens, lobotomie qui, l'enquête de l'autrice le montre clairement, a plus vocation à rendre docile qu'à soigner, conditions de vie terriblement éprouvantes dans les hôpitaux psychiatriques, ...

 Élisabeth a, de fait, été effacée en plus d'être silenciée, par des forces beaucoup trop lourdes pour pouvoir y résister. Cet ouvrage lui redonne une mémoire qui a été activement écrasée par son époux, une partie de sa famille, les institutions, ... C'est une illustration de la brutalité du sexisme et de la psychiatrisation, qui derrière cette reconstitution si précieuse rappelle implicitement la réalité tragique de toutes les Élisabeth, passées, présentes, probablement futures, qui resteront anonymes.

lundi 29 septembre 2025

C'est mon petit doigt qui me l'a dit, de Samboyy

 


 

 L'autrice partage un récit autobiographique, de la petite enfance au moment de la parution de la BD, mais surtout de la petite enfance à la fin de la procédure judiciaire contre son beau-père incesteur, innocenté pour cause de prescription (il n'a avoué que des faits prescrits, les autres n'ont pu être prouvés).

 Le récit est souvent présenté sous le prisme de la relation de l'autrice avec sa mère, les moments où elle a été présente, protectrice, importante, et les moments où elle a été vulnérable voire fuyante. Son tout premier souvenir, à 4 ans, est celui où elle a subi une dispute violence entre sa mère et son père : elle a passé un après-midi avec lui et "sa copine" (le soir même il est retourné dans son couple), en ayant l'impression d'être de trop ("tu ne veux pas t'amuser, faire des manèges?") et surtout en se demandant si sa mère avait sauté par la fenêtre comme elle avait menacé de le faire. Ni l'un ni l'autre ne semblent s'inquiéter de ce qu'elle a vécu, entendu, encaissé, ce jour là. Avec son père, elle a souvent la sensation d'être invisible ("j'avais l'impression d'être son jouet, qu'il ne m'exhibait que quand j'étais jolie", "Je ne comprenais pas ce que je faisais là... j'avais l'impression d'être la figurante d'une mauvaise série", "je ne sais toujours pas qui il est").

 La séparation sera l'opportunité de se rapprocher de sa mère... jusqu'à la rencontre avec son beau-père, puis son emménagement. Malaisant avec l'autrice déjà lors de leur toute première rencontre alors que sa mère était en couple avec quelqu'un d'autre ("il a l'air spécial ce mec... laisse couler"), il le sera de plus en plus, d'un autoritarisme déplacé ("Ce n'est pas tant qu'il avait tort :  je n'aimais pas spécialement mettre la table, je ne me précipitais jamais pour lui dire bonjour et je regardais la télé de trop près... mais dans sa façon de communiquer, je sentais son besoin de domination, d'emprise sur moi, et je ne comprenais pas pourquoi") à des échanges à caractère sexuel (visionnage imposé d'un "film qui montre des filles vierges", exhibition d'un sex-toy de sa mère sur le chemin en voiture jusqu'à l'école en lui proposant de jouer avec, ...), jusqu'au viol pour "fêter" la naissance de son frère, après l'avoir poussée à boire et à fumer.

 Pour éviter le harcèlement, l'autrice cherche de plus en plus à être invisible. De peur qu'il ne la rejoigne dans sa chambre comme il lui arrive de le faire, elle est en hypervigilance et ne dort presque pas. Mais, peut-être plus encore que ce climat d'oppression et de violence engendré par l'agresseur (l'autrice ne peut se sentir bien qu'à l'extérieur de chez elle, et cherche tous les prétextes pour y passer le moins de temps possible), il sera question des défaillances des adultes, en  particulier de sa mère. Elle ne perçoit pas, le jour même, ce qu'il s'est passé. Un jour où le flagrant délit était possible ("il était là, il avait mis un film pornographique, et il parlait à sa fille de l'autre côté du lit"), elle invite simplement sa fille qui la réveille en pleine nuit pour dire "viens m'aider... il nous embête" à aller dormir ailleurs ("cet épisode m'a conforté dans le sentiment que personne ne m'aiderait"). Quand elle la confronte pour son hostilité à son beau-père et qu'à la question "il t'a violée?" l'autrice répond "non, mais presque", elle refuse explicitement d'envisager une séparation et l'envoie chez un psychiatre ("C'était il y a un an... je ne peux plus rien faire maintenant"). Quand elle finit par se confier après plusieurs semaines de séances surréalistes (d'une durée de moins de 10 minutes, il lui demande si ça va elle répond "oui", puis "génial" de façon plus sarcastique quand la frustration augmente) il lui demande si elle ne l'aurait pas souhaité inconsciemment. Elle n'y retourne pas et dit à sa mère que ça l'a aidée quand elle lui pose la question. 

 Quand le sujet revient quelques années plus tard suite à un sarcasme qui fait exploser l'autrice, sa nouvelle réaction à "ce vieux truc, là, dont tu m'avais parlé après la naissance de ton frère" est de faire la promesse qu'elle la soutiendra en cas de plainte et de l'emmener chez une gynécologue qui l'a auscultée froidement sans poser de questions et ne s'est pas prononcée (l'agresseur avait été vigilant à ne pas laisser de trace visible). Seules... d'autres adolescentes seront à la hauteur pour le recueil de sa parole (tout en respectant leur promesse de ne pas en parler).

 C'est seulement une fois adulte, grâce à une thérapeute qui enfin donnera de l'importance à ce traumatisme, que l'autrice trouvera la force de porter plainte... et se confrontera à la rupture de la promesse de soutien de sa mère, qui minimisera le passé tout en s'alarmant des conséquences de la plainte, puis coupera le contact.

 Le livre parle bien sûr de l'agression, de l'environnement incestueux lui-même, mais aussi de l'importance de l'entourage, du poids des personnes qui ne répondent pas présent (y compris des professionnel·le·s!) et des personnes qui répondent présent, et de comment on peut se construire, se concentrer sur son chemin, malgré l'environnement invivable, malgré la souffrance, sans bien sûr minimiser celle-ci. 

jeudi 14 août 2025

Le voyage dans l'Est, de Christine Angot

 

 Dans ce livre, l'autrice évoque de façon très factuelle l'inceste qu'elle a vécu de la part de son père. Elle en avait déjà parlé, mais sans donner de nom, en passant par un personnage, en étant réticente à parler publiquement de son propre vécu... tout en vivant ce rapport à la vérité de façon complexe. Elle avait par exemple voulu refuser une interview avant que son éditeur n'insiste fortement. Devant la pression et l'enjeu bien réel (le roman ne se vendait pas, n'était pas évoqué dans la presse, accepter l'interview et les conditions de la journaliste -parler des points communs entre le personnage et l'autrice, rentrer dans le détail de son vécu-, c'était garantir une critique positive dans des pages prisées), elle finit par accepter. Devant le risque de procès en diffamation, la journaliste souhaite finalement publier l'interview, mais de façon anonyme (la critique du livre, elle, fera partie du marché comme convenu). Enjeu ou non, Christine Angot refuse ces nouvelles conditions.

 Là, des noms, des lieux, des dates, sont données. Du moins, autant que possible. Prolongeant le refus de l'agresseur de nommer les choses, la confusion, conséquence du traumatisme, empêche de se les réapproprier pleinement, de retrouver une cohérence au moins chronologique ("Ce qui peut manquer, faire défaut, c'est l'historique. L'ordre. L'enchaînement technique des scènes. La logique de certains gestes. Tel week-end ou tel autre. C'est plus difficile à garantir. Parfois, j'y arrive. Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L'Isère, l'anus. La fellation, c'est venu tôt. Il n'y a pas de date. Ça arrive bientôt. C'était entre Gérardmer et Le Touquet. L'enchâssement n'est pas toujours certain.").

 Pour autant, dès la première agression, alors qu'à douze ans elle rencontre pour la première fois cet homme intimidant, à la carrière prestigieuse, qui accepte de la reconnaître officiellement (mais pas de lui faire rencontrer son demi-frère ni sa demi-sœur), elle met déjà le mot d' "inceste" sur ce qu'il se passe quand il l'embrasse sur la bouche. Elle n'est pas dupe lorsqu'il décrit son érection comme une preuve d'amour paternel. Elle est en hypervigilance ("une surveillance constante, sans relâche. Les gestes, les expressions") sur ses gestes à lui, sur les moments où elle pourrait éventuellement se protéger (les tentatives de protection seront toujours contournées), sur ce qu'elle laisse paraître ("Mon attitude ne reflétait pas ma peur. Je pensais une chose, j'en manifestais une autre"). 

 Par ailleurs, elle parlera. Souvent plus tard qu'elle ne l'aurait voulu, à sa mère, en particulier. Elle confrontera son père. Elle en parlera à des amants, à des collègues. Mais, quand résistance il y aura (son premier amant... de 30 ans alors qu'elle an avait 16, son époux, confronteront l'agresseur), elle sera écrasée (les deux hommes assisteront finalement à des incestes sans réagir), sans parler des réactions qui seront une violence (ses collègues de théâtre lui disant avec un clin d’œil que son père serait une personne très séduisante, son demi-frère se refusant à trancher entre deux versions opposées, ...).

 En effet, l'agresseur, traducteur brillant dont les compétences intimident (il parle 30 langues!), en plus de prendre l'habitude de reprendre son entourage sur les formulations utilisées ("C'était un présage magnifique, tu ne trouves pas? Il ne faut pas que je dise "tu ne trouves pas" devant Pierre. Il ne va pas être content", dira sa femme dans une de leurs premières conversations), façon détournée de se donner une position d'autorité, de créer chez l'autre une vigilance constante, imposera sa lecture de ce qu'il s'est passé. La première fois que l'autrice lui demandera à passer un week-end père-fille normal, il dira oui ("Bien sûr. Ce n'est pas le plus important entre nous") et prendra pour prétexte un contact avec son sein quand elle lui tiendra le bras ("tu te rends compte de ce que tu fais, là?") pour poursuivre les violences. Une seconde fois, plusieurs années plus tard, il donne à nouveau son accord pour le temps d'un week-end ("Je n'avais plus d'illusions sur la valeur de sa parole. Mais pas d'autre recours") puis la ramène à la gare ("J'étais perdue, paumée. Seule. J'avais quatre heures à attendre avant le prochain train. Je n'avais rien à lire. Pas d'argent. Je ne pouvais pas téléphoner"), malgré ses protestations et ses larmes, dès le premier refus ("Je n'ai pas à subir tes reproches", "Tu es blessante").

 Il parlera parfois de l'inceste comme d'une curiosité intellectuelle (il commentera une allusion dans un livre par "Il faudrait que le lecteur s'interroge, qu'il se demande s'il est dans le rêve ou dans la réalité, que ce soit un peu incertain, un peu à la manière de Robbe-Grillet. Tu as lu son dernier roman, Djinn?"), parfois comme d'un sujet sur lequel quand même elle pourrait faire l'effort d'être discrète ("Tu vois, pour moi, quand on les rencontre, comme là, il est extrêmement déplaisant de savoir qu'ils connaissent nos rapports"), ou encore se victimisera à outrance quand les choses ne suivent pas le cours qu'il souhaite. Mais surtout, il se mettra, par ses actes même et par son attitude, en travers du besoin de l'autrice de faire officiellement partie de la famille (dès leurs premiers échanges, elle veut rencontrer ses enfants, ce qui lui est refusé, et c'est comme ça qu'elle demande à passer un week-end sans viols -"J'aimerais bien avoir des relations avec toi comme celles qu'ont les autres enfants avec leur père. Je voudrais savoir ce que c'est. Je voudrais vraiment connaître ça. J'en ai besoin."-).

 Au delà du comportement, des comportements, de l'agresseur, qui étend son emprise avec suffisance pendant des années sans se soucier des nombreux symptômes traumatiques qu'il provoque, Christine Angot exprime une forte colère contre la société en général : "quand le père démontrait, par cet acte, qu'il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n'avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait". Cette confirmation passe par les blagues douteuses et les ricanements de journalistes et animateur·ice·s télé, les questions sur le plaisir ressenti ("est-ce qu'on demande à un enfant battu s'il a eu mal?"), les acteur·ice·s de la pièce sur l'inceste relayant "le point de vue de spectateurs ayant connu votre père et le trouvant séduisant, qui posaient sur vous un œil brillant et interrogateur comme si vous étiez l'une de ses conquêtes", un écrivain qui explique "en vous regardant droit dans les yeux d'un air de défi, qu'une de ses amies avait vécu un inceste avec son père, et que ça s'était très bien passé.", ou encore Eric Dupont-Moretti plaidant l'inceste heureux au procès Mannechez (les personnes ne sont pas nommées et l'autrice utilise le terme "inceste consenti"). Ayant subi d'autres viols étant adulte, elle exprime aussi une colère contre la minimisation de l'inceste sur les adultes, qui reste de l'inceste.

 Ce livre est une prise de parole qui met en relief les entraves à cette prise de parole. Il constitue une bonne illustration de la distinction entre libération de la parole et libération de l'écoute. 

vendredi 23 mai 2025

Les parents manipulateurs, d'Isabelle Nazare-Aga

 


 Spécialiste des manipulateur·ice·s (avant ce livre là, elle a écrit Les manipulateurs sont parmi nous et Les manipulateurs et l'amour), Isabelle Nazare-Aga décrit ici le comportement des parents concernés envers leurs enfants, en particulier la poursuite de ces comportements à l'âge adulte.

 Vous l'aurez probablement compris, il ne s'agit pas ici de personnes qui aiment manipuler dans un contexte précis, mais de personnes qui font de l'emprise l'essence de la relation. L'autrice liste 30 critères, tels que "il reporte sa responsabilité sur les autres ou se démet de ses propres responsabilités", "il sème la zizanie et créée la suspicion, divise pour mieux régner" ou "il est constamment l'objet de discussions entre les gens qui le connaissent, même s'il n'est pas là", et pour elle un·e manipulateur·ice est concerné·e par au moins 14 d'entre eux.  

 Si cette liste constitue un repère pratique, c'est selon moi l'abondance de témoignages, dont le partage constitue la grande majorité du livre, qui permet de reconnaître ou non le vécu. Des situations réelles montrent dans la longueur comment les personnes manipulatrices peuvent déstabiliser, entretenir des tensions, pousser à marcher constamment sur des œufs, culpabiliser, dénigrer, s'en prenant de façon répétée à leurs propres enfants. Leurs problèmes de santé impliquent de répondre sans aucune limite à leurs demandes les plus incongrues et contraignantes (comment pourrait-on oser, alors qu'on a le privilège d'être en bonne santé, remettre en question le moindre de leur besoin dans l'épreuve insoutenable qu'iels traversent!), ceux de leurs cibles ne sont que caprices et exagérations. Ce qui est fait pour elles et eux n'est jamais assez, jamais assez bien, et il s'agirait de prouver que ce n'est pas par une inadmissible mauvaise volonté. Les cadeaux sont une opportunité de mettre mal à l'aise (avec un cadeau dont la personne ne veut pas ou qui fait preuve d'une pingrerie caricaturale, ou au contraire un cadeau disproportionné qui générera un sentiment de dette ou un malaise si le cadeau fait à une personne a une valeur qui n'a rien à voir avec celui fait aux autres, ...). Les limites posées, ou celles qui devraient être évidentes, ne sont jamais respectées (une des personnes qui témoigne accepte de laisser sa mère occuper sa maison de vacances, la maison se retrouve réaménagée de façon à ce qu'elle ne se sente pas chez elle quand elle-même y va, une autre mère ouvre régulièrement la porte de la chambre de son fils dépressif sans frapper et y amène des visiteurs à la moindre opportunité, ...). Des mensonges sont diffusés auprès des proches (l'autrice recommande d'anticiper en cas de conflit et de raconter sa version aux personnes importantes) ou sur les proches (une des personnes qui témoignent tenait à recontacter sa nounou, ses parents lui disent qu'elle a déménagé, elle apprend plusieurs années plus tard que c'était faux). Cette liste n'est pas exhaustive, et les violences peuvent parfois prendre la forme extrême de violences physiques, de négligences lourdes, ou d'inceste (ou d'inaction quand un inceste est dénoncé).

 Cette forme, si elle rend la lecture (qui constitue un catalogue d'actes de violences!) éprouvante, est selon moi particulièrement précieuse : le propre de la manipulation, c'est que la victime, même si la colère est là (c'est souvent le cas) doute, culpabilise, cherche à réparer ses erreurs (qui, à supposer qu'elles existent, n'ont rien à voir avec le problème), à porter la responsabilité d'un apaisement. La diversité des témoignages, la clarté de la contextualisation, permettra de se conforter dans la réalité de la situation, de mieux voir les mécanismes, de se sentir moins seul·e, de faire plus confiance à ses interrogations. J'ai juste un regret... sur le fait que ça ne s'arrête pas là.

 En effet, certes ça occupe peu de place dans le livre mais ça m'interroge, des explications aux comportements se glissent entre certains témoignages, avec un certain manque de rigueur voire des contradictions, et surtout sans démonstration solide (on doit se contenter d'affirmations). J'avais commencé à tiquer quand l'autrice affirme dans le premier chapitre que manipulateur·ice, narcissique et pervers·e narcissique, c'est pareil (manipulateur·ice c'est sa terminologie, narcissique celle du DSM, pervers·e narcissique celle de la psychanalyse). Elle utilise d'ailleurs les trois termes de façon interchangeable (ajoutant celui d'hypernarcissique parce que pourquoi pas). Il y a pourtant des différences : une personne narcissique fera tout tourner autour de son égo (dans toutes les circonstances, pas dans le cadre d'une relation spécifique, même si ça a de fortes chances d'être exacerbé dans les relations importantes), une personne perverse cherchera à faire du mal (pour une personne narcissique, faire du mal est un moyen d'affirmer et de renforcer l'emprise, pour une personne perverse ce sera une fin en soi). Les différences sont subtiles, ne sont pas nécessairement détectables dans le comportement observable, mais ça reste surprenant, à mon sens, de décréter que ces termes sont synonymes dans un livre spécialisé (et puis, dans ce cas, quelle est l'utilité d'avoir sa propre liste de  critères?).

  C'était peut-être un peu pointilleux de ma part de tiquer là dessus, mais j'ai été franchement interpellé dans les tentatives d'interprétations des comportements (qui, pour le coup, ne correspondent pas à ce que la thérapie des schémas a pu établir sur la personnalité narcissique!). L'anniversaire de la personne manipulatrice est par exemple une opportunité de manipuler (en se plaignant du manque d'intentions quoi qu'il arrive), mais quelque pages plus tard la personne manipulatrice sera ravie qu'on y pense. Le·a manipulatrice tient des propos contradictoires qui empêchent d'avoir un échange cohérent... ce serait lié à une confusion intérieure (donc, l'une des techniques de manipulation les plus efficaces de personnes désignées comme manipulatrices -c'est quand même dans le titre!- serait presque involontaire, liée à des limites cognitives!). Telle ou telle attitude angoissante, blessante, se trouve être un besoin d'amour exprimé bien maladroitement par une personne qui ne sait pas le faire de façon adaptée. Le profil des manipulateur·ice·s les plus violent·e·s est particulièrement spécifique (mais sans aucune source parce que pourquoi faire), jusqu'à détailler leurs fantasmes sexuels, leur haine des chats (!) et leur obsession pour le rangement (si vous avez subi des violences intrafamiliales extrêmes mais que votre géniteur·ice n'avait rien contre les chats ou ne s'alarmait pas d'une vaisselle qui s'accumule un peu dans l'évier, ou encore n'était pas dans l'élite de son domaine professionnel, vous pouvez refermer le livre, il semble qu'on ne parle pas de vous). L'autrice indique pourtant dans la conclusion que "nos croyances représentent un terreau fertile pour les semis du manipulateur" ou encore que "les hypothèses théoriques pures n'ont aucun intérêt pour notre sujet".

 Précisément, ces hypothèses théoriques n'apportent rien de particulier au contenu tant les témoignages ont une énorme valeur en eux-mêmes, et auraient d'autant plus gagné à ne pas figurer dans le livre (à moins d'être argumentées de façon rigoureuse, mais elles ne sont pas argumentées tout court), qu'elles sont dangereuses : prendre ses distances avec une personne, quand il y a eu emprise, c'est dur. C'est dur cognitivement, du fait précisément de tout ce qui fait douter dans la manipulation, mais c'est dur aussi, et ça l'est infiniment plus quand c'est une personne proche (conjoint·e, parent, ...), affectivement! Et ces affirmations qui suggèrent une vulnérabilité, un manque d'amour, n'aident vraiment, mais alors vraiment pas. Certes, l'autrice est limpide sur le fait qu'il ne faut rien attendre d'une personne manipulatrice ("Si, grâce à vos stratégies d'évitement et d'apaisement, vous détectez un changement, vous constaterez que le château de cartes s'écroule au bout de deux mois et au maximum quatre mois", "le cycle de ses attitudes toxiques revient. En réalité, il ne disparaît jamais"), et ses recommandations consistent principalement en des moyens de prendre des distances (et aussi de regagner de l'estime de soi, qui est en général endommagée en profondeur après un tel vécu)... mais ces propos arrivent en fin d'ouvrage, après d'autres qui peuvent stimuler cette graine du doute qui est si dangereuse à alimenter dans ce contexte.

 Le livre est salutaire dans l'ensemble, la forme de l'accumulation de témoignages est selon moi particulièrement bien vue, mais ça reste teinté par ce défaut aussi regrettable qu'inexplicable.

vendredi 11 avril 2025

La familia grande, de Camille Kouchner



 Une famille riche, prestigieuse (encore plus quand Bernard Kouchner deviendra ministre, mais bien avant déjà, Evelyne, la mère de l'autrice, impressionne tout l'amphi avec ses cours magistraux), qui tient à vivre la vie à fond, où le mot "liberté" est clamé encore et encore, dans laquelle la mère et la grand-mère (Paula) estiment que les relations avec les hommes c'est pour s'amuser et certainement pas pour devenir un maillon du patriarcat... Et pourtant, c'est dans cette famille que Victor, frère jumeau de Camille, subira l'inceste par son beau-père, que ni lui ni Camille, au courant, ne parleront pendant des années et des années. Et c'est dans cette famille que, quand iels parleront, iels recevront très peu de soutien.

 En effet, et ce n'est pas sans rappeler, dans un contexte bien plus léger, une autre famille, quand le vernis se fissure, il ne fait pas bon le gratter. Quand le grand-père, quasi inconnu, maurrassien, se suicide, c'est officiellement un non-évènement. "Tout est dit, rien n'est expliqué". Quand la grand-mère, plus tard, se suicide à son tour, sans avoir, du point de vue des petits-enfants, exprimé de détresse ni demandé d'aide, iels sont prié·e·s de ne pas déranger. Leur père, autoritariste et très peu présent, vient les chercher et leur intime de prendre un somnifère pour être en forme pour aller au collège le lendemain. Leur mère pendant des années boit, disparaît, pleure sans discontinuer la mort de sa mère sans sembler se préoccuper du fait que ses enfants, en deuil aussi ("quand je pleurais, ma mère m'engueulait. Il fallait savoir respecter, tenir le choix pour un haut fait"), voient leur propre mère disparaître.

 La liberté clamée est elle-même très unilatérale. Souffrir, à six ans, du divorce parental? "Paula nous plantait sur le trottoir. Chacun sa liberté. Petits Poucets. A la maison, ma mère nous attendait, très énervée. Nous étions si cruels de nous être plaints." Liberté, à la piscine, de trouver la nudité normale : Muriel, la meilleure amie d'Evelyne, qui ne suit pas, subit des moqueries constantes, le beau-père commente ("ça pousse, ma Camouche! Mais tu ne vas quand même pas garder le haut?"). Liberté très insistante d'avoir une sexualité précoce ("j'ai fait l'amour à l'âge de 12 ans. Faire l'amour, c'est la liberté. Et toi, qu'est-ce que tu attends?", "je faisais la leçon à mes copines coincées", "Quelques années plus tard, c'était au tour de ma tante de se moquer : "Comment? A ton âge? Tu n'as toujours pas vu le loup?" "), parfois de façon particulièrement malsaine, comme cette fois où Evelyne propose à Camille, 7 ou 8 ans, qui voit des préados s'embrasser, d'essayer avec elle. Liberté, à 15 ans, de sortir en boîte (alcool inclus) jusqu'à 5 heure du matin, ce qui a l'avantage de laisser le champ libre aux adultes. Liberté de ne pas allaiter parce que c'est une aliénation ("ma mère enrage lorsque la sage-femme me tend mon enfant pour que je lui donne le sein").

 C'est dans ce contexte de deuil, de non dits, d'interdit d'interdire qui se transforme souvent en obligations implicites ou explicites, que le beau-père de Victor viendra régulièrement l'agresser, dans sa chambre, la nuit. Camille est témoin, mais comment parler quand Victor ne le veut pas? Comment parler quand sa mère, dont la santé mentale est déjà très préoccupante, risque de s'effondrer, peut-être même de se suicider comme l'ont fait ses parents? Comment parler quand ce type de parole est mal vu (une femme de 20 ans a été exclue manu militari du cercle d'ami·e·s pour avoir évoqué son viol)? Comment parler quand l'agresseur est aussi une personne agréable au quotidien, attentive, cultivée, qui passe du temps avec les enfants, se substitue à leur père absent physiquement et à leur mère absente mentalement?

 Autant d'injonctions qui écrasent l'autrice, qui transforment le serpent de la culpabilité en hydre, culpabilité de ne pas parler, culpabilité quand elle et son frère le feront, d'abord pour protéger leurs propres enfants. La parole brisera, en de nombreux endroits, la famille.

 Ce livre, où l'agresseur n'est pas si présent, décrit avant tout un climat, où l'union est souvent de façade, et quand elle ne l'est pas (comme entre Camille et Victor) ne suffit pas à protéger, où les victimes portent la double peine d'avoir subi l'agression et de vivre avec la culpabilité, et l'angoisse de ce qui se passera si le silence est rompu, ou s'il n'est jamais rompu.

jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.


vendredi 25 octobre 2024

On tue les petites filles, de Leïla Sebbar

 


 Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.

 Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.

 L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.

 Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.

 Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.

vendredi 19 juillet 2024

"Aliénation parentale", regards croisés, dirigé par Blandine Mallevaey


 Sur le sujet du syndrome d'aliénation parentale, les échanges sont généralement vifs, avec une fermeture complète au point de vue opposé (je parle d'échanges et non pas de débats car ça suggérerait qu'il y a une certaine équivalence de la qualité des arguments de part et d'autre). Cette situation fait que c'est difficile pour le grand public, et même pour certain·e·s professionnel·le·s, de se faire une idée claire, d'où cet ouvrage constitué d'échanges théoriques et de propositions pratiques, avec comme objectif final de mieux protéger les enfants, en particulier d'un point de vue judiciaire (le livre est dirigé par une chercheuse en droit), lors de séparations conflictuelles des parents.

 La définition la plus consensuelle du syndrome d'aliénation parentale, concept venant du psychiatre Richard Gardner et jamais validé scientifiquement, présentée par Hubert Van Gijseghem, docteur en psychologie et expert psycholégal, se caractérise par une forte alliance à un parent, et un rejet fort de l'autre parent, jusqu'au refus de tout contact. Il recommande un diagnostic en trois étapes (la dernière étant l'identification de la source), en s'appuyant sur huit critères de Gardner : campagne de dénigrement contre le parent rejeté, rationalisations absurdes, manque d'ambivalence du rejet, enfant qui se présente comme le soutien du parent aliénant, animosité qui s'étend à tout ce qui concerne le parent rejeté, scénarii empruntés (l'enfant répète des choses qu'il a entendues mais pas vécues), absence de culpabilité par rapport au rejet. Quatre critères sur huit doivent être observés, dont nécessairement les deux premiers. Selon les critères officiels, si des violences du parent aliéné sur l'enfant sont avérées, il ne s'agit pas d'un syndrome d'aliénation parentale, mais les lecteur·ice·s du livre verront les défenseur·se·s du concept faire preuve d'une flexibilité spectaculaire sur le sujet (mention particulière quand une hostilité de l'enfant qui aurait vu le père exercer une violence sur la mère est mentionnée... j'ai du mal à saisir la tournure d'esprit qui permet d'occulter que les violences d'un parent sur l'autre sont par définition des violences sur l'enfant, donc que c'est lui aussi qu'il chercher à protéger s'il prend des distances).

 Les promoteur·ice·s du concept avancent une volonté de protéger l'enfant bien sûr, mais aussi le parent aliéné de la souffrance à la fois de la calomnie et de la séparation. Les personnes qui s'y opposent avancent le besoin que les accusations de violences, conjugales ou intrafamiliales, soient prises au sérieux, et surtout qu'elles ne soient pas décrédibilisées a priori par un concept qui n'a jamais eu de validation scientifique.

 On comprend, avec des perspectives aussi opposées et sur un sujet aussi sensible, que les échanges soient hostiles. Difficile par exemple de comprendre pourquoi Paul Bensussan, promoteur actif du syndrome d'aliénation parentale en France, déplore l'aspect émotionnel de l'opposition : est-ce qu'il trouve inapproprié de vouloir avec trop de ferveur protéger des enfants des violences psychologiques, physiques, sexuelles, potentiellement quotidiennes, de l'un de ses parents? D'autant que les émotions n'ont jamais empêcher d'avancer des arguments solides, et, là dessus, Bensussan pêche, décrédibilisant son propos à lui tout seul avant même que d'autres auteur·ice·s n'avancent des arguments contre. 

  Il écrit par exemple que la non inscription du syndrome d'aliénation parentale dans le DSM-5 et le CIM-11 viendrait en grande partie d'une pression populaire, alors que les deux classifications sont le résultat d'un travail entre chercheur·se·s et non une sorte de consensus de l'opinion publique (le DSM-5 a par exemple été accusé une infinité de fois d'être au service de l'industrie pharmaceutique et des assurances, sans que sa ligne ne bouge d'un millimètre). Il en vient donc dans un raisonnement circulaire à déplorer que le syndrome d'aliénation parentale n'est pas jugé crédible scientifiquement parce qu'il n'est pas dans le CIM-11 et le DSM-5... sauf que justement, il n'y figure pas parce que les éléments scientifiques étaient insuffisants. Son souci de protéger les enfants se fait par ailleurs particulièrement discret quand il déplore que des psychologues et des médecins écoutent les enfants et font des attestations quand un enfant est mal avant ou après la visite chez un parent (en effet, quel rapport ça pourrait bien avoir avec de la maltraitance!), estime que c'est un indice de syndrome d'aliénation parentale si un parent ne cherche pas à maintenir le lien dans le cadre d'accusations de maltraitance (!), ou encore que la marche à suivre est d'imposer la résidence chez le parent aliéné. Il se présente comme un défenseur des enfants faisant face à une idéologie par trop passionnelle et par dessus le marché à du sexisme anti-hommes, et je ne peux que lui recommander de tenir cette posture (malheureusement assez efficace en rhétorique) parce que sur le terrain de la crédibilité des arguments, c'est mal engagé.

 Gérard Poussin prend un chemin différent en faisant tout le long de son chapitre, qui est illustré par des cas cliniques qu'il a observés lui-même, comme si l'enjeu d'exposer l'enfant à la violence n'existait pas. Il ne parle que de situations où cet enjeu n'est pas présent, ce qui est certes efficace pour donner la sensation que des souffrances sont niées par pure idéologie, mais qui occulte complètement la réalité de l'instrumentalisation du concept, en particulier pour faire croire à de fausses accusations. C'est ce qui sera développé dans le chapitre de Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur, ou dans celui dirigé par Simon Lapierre, cette fois-ci avec des arguments sourcés (Bensussan déplore que le concept n'est pas validé scientifiquement malgré de nombreuses parutions, mais balance des références sans les commenter de façon critique plutôt que de développer une argumentation détaillée et sourcée... sans doute qu'il ne savait pas par où commencer). Le concept a par exemple beaucoup été promu par des associations masculinistes dites de défense des pères, et peut générer par son invocation (alors, une fois encore, qu'il n'y a aucune preuve de son sérieux) une inversion de la charge de la preuve, l'expression d'un besoin de protéger l'enfant devenant intrinsèquement suspecte. "Lorsque le SAP est invoqué, entendu et pris en compte par le juge aux affaires familiales, l'enfant devient l'ennemi de ses besoins fondamentaux". Des descriptions du comportement des mères aliénantes "correspondent aux stratégies de protection mises en place par les femmes victimes de violences conjugales". Et même quand les violences conjugales sont reconnues, "les femmes sont accusées d'exagérer les manifestations ou les conséquences de cette violence". Et, de fait, "aux Etats-Unis, l'usage de l'aliénation parentale par un père accusé de violences conjugales divise au moins par deux la probabilité que le juge reconnaisse la violence".

 On a donc d'un côté un "syndrome" dont la validité n'a jamais été prouvée, et de l'autre des conséquences avérées sur les victimes de violences conjugales et intrafamiliales, avec une composante militante avérée, et qui s'inscrit pour le coup dans la continuité de mécanismes très très avérés des violences conjugales (instrumentalisation de la justice, et souvent des enfants, pour poursuivre les violences).

 C'est observé par plusieurs auteur·ice·s : pour un concept venant de la psychologie clinique, le syndrome d'aliénation parentale est très axé sur le judiciaire, la réponse préconisée étant, en lieu et place d'un protocole thérapeutique, de rapprocher l'enfant, de force s'il le faut, du parent rejeté. Des échos à la théorie de l'attachement, au mécanisme de l'emprise, sont évoqués. Et en effet le syndrome d'aliénation parentale pose aussi un problème épistémique : une grille de lecture qui, c'est un comble, n'explique rien du tout, est posée d'autorité sur des situations qui ont leur complexité et mériteraient d'être explorées avec d'autres outils (l'attachement et l'emprise évoqués plus haut, la psychologie du développement pour éclairer l'attitude de l'enfant selon son âge, la psychologie systémique, ...).

 Blandine Mallevaey déplore dans la conclusion que le manque de distinction entre syndrome d'aliénation parentale, le concept de Gardner, et les situations d'aliénation parentale, qui peuvent exister (certaines sont rapportées dans le livre), "conduit à obscurcir les choses et suscite de la méfiance". Sauf qu'il a été largement démontré que le syndrome d'aliénation parentale était instrumentalisé, et l'était efficacement, par un militantisme masculiniste, pour mettre encore plus en danger les victimes de violences conjugales et intrafamiliales qui sont déjà protégées de façon extrêmement insuffisante. L'appel à l'apaisement dans cette conclusion ("il est dès lors loisible de s'affranchir des approches parfois dogmatiques") est donc selon moi hors de propos puisque le danger de l'utilisation de ce concept est plus qu'avérée, et la voie pour "s'intéresser concrètement aux situations qui correspondent à la définition de ce que certains nomment "aliénation parentale" " ne peut être que de le renvoyer, fermement, à sa juste place.

samedi 3 juin 2023

Je réinvente ma vie, de Jeffrey Young et Janet Klosko


 Difficultés à dire non ou à s'affirmer de façon plus générale, anxiété de la performance, besoin d'être dépendant·e de ses proches, crainte envahissante de tomber malade ou de sombrer dans la pauvreté, de nombreux freins qui peuvent franchement pourrir la vie (potentiellement aussi celle des autres) découlent de visions du monde qui se sont construites et ancrées dans l'enfance et dont les adaptations (éviter de se confronter aux situations difficiles ou au contraire surcompensation), quand elles sont mises en place, ne suffisent pas nécessairement pour les surmonter à l'âge adulte.

 L'auteur et l'autrice partagent dans ce livre les outils de la thérapie des schémas pour vous aider à vous sortir de ces, vous l'aurez compris, schémas, ou "pièges", et le programme est pour le moins chargé! L'auteur et l'autrice de ce livre là rappellent que les client·e·s s'appuient sur différents leviers pour chercher des solutions, Young et Klosko ne font pas dans la dentelle et vous invitent à solliciter tous les leviers (dans l'introduction de la version anglophone, Young raconte son parcours et surtout ses frustrations de thérapeute, confronté successivement aux différentes limites des modèles qu'il avait appris à utiliser). Après une description de chaque schéma, un test est proposé pour voir si vous êtes concerné·e, et à quel degré (de "c'est un sujet mais ce n'est a priori pas trop encombrant" à "c'est un pilier de votre fonctionnement") : j'ai par exemple pu voir sur un test dont j'avais presque l'impression qu'il était fait exprès pour moi que certes j'étais concerné mais ça pourrait être bien plus envahissant. Sont ensuite proposés des éléments de compréhension exhaustifs (qu'est-ce qui sous-tend le schéma, d'où il vient généralement, quelle vision du monde il entretient pour différents domaines, ...), une liste des conséquences à prévoir en particulier dans les sphères amoureuses, familiales et professionnelles, et des exercices pour s'en sortir qui vont concerner les sphères cognitives (mesurer les appréhensions puis estimer leur réalisme), comportementales (faire une liste de choses que le schéma empêche de faire, graduer leur difficulté puis s'y confronter en commençant par les plus faciles), autobiographiques (identifier les racines du schéma, les souvenirs d'enfance qui émergent devant les moments compliqués de la vie d'adulte peuvent aider), expérientielles (communiquer avec l'enfant intérieur, se confronter de façon imaginaire aux adultes qui nous ont fait du mal, ...). Ces deux dernières parties ne sont pas à négliger, tant les schémas semblent émerger souvent, très souvent, de violences intrafamiliales (et plus les violences sont importantes -même si toute violence est à prendre au sérieux-, plus le schéma risque de s'ancrer profondément), ce qui peut rendre la lecture éprouvante. Le sujet de la vie de couple est également récurrent : le choix du ou de la partenaire peut renforcer les schémas (et une relation saine est une première porte de sortie)... et les problèmes de couple sont très fréquemment l'objet de la première consultation (parfois en estimant que le problème vient de l'autre). L'auteur et l'autrice fournissent systématiquement ou presque une liste d'attitudes qui doivent être objet de vigilance chez l'autre selon ses propres vulnérabilités.

 Contrairement à ce que le titre indique, vous n'allez pas inventer grand chose tant la démarche est guidée mais des changement radicaux sont promis... conditionnés à du travail! Si le livre est blindé théoriquement, c'est d'abord un support pour un investissement exigeant et laborieux, et une première lecture, même si elle va nécessairement être enrichissante et potentiellement secouer, ne permet de profiter que d'une fraction de ce qui est proposé. Mais les résultats promis sont précis aussi, et le détail des chaînes qui peuvent entraver peut franchement motiver à se lancer.

dimanche 14 mai 2023

Beginning to heal, d'Ellen Bass et Laura Davis

 


 Ce livre, court et très accessible -mais seulement en anglais si je ne me trompe pas- (c'est d'ailleurs une version plus courte de The courage to heal, des mêmes autrices), est destiné aux personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l'enfance. Tout en étant clair sur le caractère douloureux et éprouvant du parcours de résilience, il en souligne la nécessité (et la beauté de la récompense quand ce parcours a été effectué) et donne des éléments à la fois concrets et rendant compte de la diversité des situations pour mieux traverser les différentes étapes. Les trois dernières pages sont des conseils pour les proches de victimes (en particulier croire la personne et insister sur le fait qu'elle n'a strictement rien à se reprocher -même si elle a gardé le silence des années, même si elle a pris du plaisir, même si elle a gardé un lien affectif avec l'agresseur·se, même si non mais vous êtes sérieux·se vous estimez que cette liste a une raison d'être?-, ne pas chercher d'excuses à l'agresseur·se ou minimiser ses actes, respecter la temporalité du processus post-traumatique, et avoir conscience de ses propres limites), mais les autrices ont aussi consacré un livre entier (Allies in healing) au sujet.

 Dans un livre par ailleurs technique et généraliste sur le traumatisme, Pascale Brillon précise que les traumatismes les plus violents sont ceux qui sont survenus dans l'enfance, et ceux générés par des violences sexuelles. Comme si cette cumulation des deux plus importants critères de gravité ne suffisait pas, les violences sexuelles dans l'enfance peuvent avoir des caractéristiques spécifiques, comme ne pas être en mesure de comprendre ce qui se passe (ce qui peut causer un oubli et faire réémerger le souvenir à l'âge adulte), impacter fortement la relation avec un·e ou des proches (qui font, ou qui laissent faire) qui sont par ailleurs important·e·s pour se construire ou, quand ce sont les parents, pour une question de survie et, on peut l'imaginer, une exposition plus forte à une répétition des violences. Les autrices identifient différentes étapes de guérison, qui seront douloureuses parce qu'elles contribuent aussi à réaliser pleinement la réalité de ce qui s'est passé, mais avec une récompense à la fin qui selon elles vaut largement le chemin parcouru ("à la fin, vous vous rendez compte que la guérison vous a apporté plus qu'une simple diminution de la souffrance. Vous commencez à voir le processus de guérison comme le début d'une vie d'épanouissement").

 Un élément essentiel, commun à plusieurs étapes, est de pouvoir s'appuyer sur le soutien d'allié·e·s. Les récits autobiographiques de la fin le montrent, parler de ce qu'on a vécu c'est aussi s'exposer à des désillusions dans des moments où on est pourtant à vif... cependant, ça reste important de ne pas être seul·e, de pouvoir être entendu·e vraiment, de pouvoir partager cette réalité qui est souvent un secret lourdement et longuement porté... et donc partagé avec le·a seul·e agresseur·se (qui par ailleurs ne reconnaîtra pas forcément les faits, ou même minimisera sa propre responsabilité, ce qui n'a bien entendu aucun sens et constitue une violence supplémentaire). Les autrices partagent des critères pour trouver un·e interlocuteur·ice fiable : une personne qui nous respecte, avec laquelle on se sent en sécurité, avec qui on a déjà parlé de sujets personnels et qui se soucie de notre bien-être. Les groupes de parole spécialisés sont également fortement recommandés : "Quand votre thérapeute vous dit "Ce n'est pas de votre faute", c'est une chose. Mais quand vous avez huit personnes qui vous le disent, c'est bien plus puissant".

 La culpabilité est un sujet central. Si la ressentir est légitime dans le sens où elle fait souvent partie du parcours (n'allez pas culpabiliser de culpabiliser!), elle n'a objectivement, comme il faut savoir se le rappeler (ou se le faire rappeler par d'autres) aussi souvent que nécessaire, aucun début de raison d'être. Un enfant n'a aucun moyen de se défendre face à un·e adulte (ni même face à un enfant plus âgé) qui a de son côté la force physique, souvent l'emprise émotionnelle, et le temps d'avance qu'a la personne qui prend la décision d'être violente sur la personne qui va subir les violences (par ailleurs, il est par définition question de violences, donc même sans parler de rapport de force entre enfants et adultes il serait saugrenu de prêter une responsabilité à la victime plutôt qu'à l'agresseur·se). Et le fait pour l'agresseur·se d'avoir éventuellement subi une enfance traumatique n'excuse rien. Pour mieux en prendre conscience, les autrices proposent de rentrer en contact avec son enfant intérieur (une étape réparatrice importante par ailleurs : l'adulte que l'on est peut enfin prendre soin de l'enfant qui n'a pas reçu la bienveillance qu'il aurait du recevoir), ou de passer de temps avec des enfants pour réaliser de façon plus concrète la réalité de ce qu'est un enfant, donc son innocence et sa vulnérabilité physique et psychique (un témoignage rapporte une prise de conscience intense en s'identifiant à une petite fille de cinq ans déguisée en ange lors d'une distribution de bonbons à Halloween).

 L'une des conséquences du rapport de force qui change est l'émergence de la colère. Elle peut être effrayante, débordante, c'est pourtant important de l'accepter pleinement pour précisément mieux la maîtriser avec le temps, mesurer progressivement qu'être en colère ça ne veut pas dire être violent·e ("la colère est un sentiment, et les sentiments en eux-mêmes ne font de mal à personne") et la rendre plus saine. Les autrices la voient comme un outil pour s'extraire du désespoir. A l'inverse, le pardon est une étape... facultative ("le pardon est un sujet très personnel"). L'injonction au pardon, intérieure ou extérieure, peut par ailleurs retarder la guérison, et avec elle l'accessibilité du pardon véritable si c'est effectivement un objectif.

 Le livre porte la promesse d'un cheminement certes positif à l'arrivée, mais aussi sombre et difficile. Les autrices sont claires sur le fait que ce cheminement n'est par ailleurs pas linéaire, qu'il y aura des reculs, des rechutes, probablement des moments de désespoir. La reconnaissance de cette réalité porte toutefois l'indication que ces moments font partie du parcours et ne doivent pas décourager lorsqu'on les traverse, en plus de donner, de façon synthétique, de nombreux conseils pour faire face aux divers questionnements et difficultés, et probablement se sentir moins seul·e, à la fois par la description de ce que le·a lecteur·ice peut ressentir et les témoignages qui accompagnent les propositions pratiques.

mardi 16 août 2022

Notre corps ne ment jamais, d'Alice Miller

 


 Alice Miller s'intéresse ici à une injonction sociale qui prolonge les violences intrafamiliales (ce qu'elle nomme "pédagogie noire"), celle d'aimer ses parents, qui devient une injonction contradictoire dans les cas de parentalité maltraitante, et qui est si ancienne et ancrée que l'autrice s'y réfère souvent sous sa forme biblique, en parlant de Quatrième Commandement (elle suspecte par ailleurs que la religiosité renforce, généralement, cette injonction). Pour Miller, non seulement c'est néfaste, mais c'est un non sens, dans la mesure où les sentiments ne se décrètent pas. Et c'est, précisément, le sens du titre : si on peut se dissimuler une réalité difficile à supporter, a fortiori si cette dissimulation est conforme à une injonction sociale souvent implicite mais forte, la contradiction reste ancrée quelque part, et peut se manifester avec violence.

 Maladie somatique (de l'asthme au cancer), suicide, anorexie, boulimie, alcoolisme, schizophrénie, une liste interminable de malheurs vous attend si vous ne laissez pas sa juste place à votre colère, selon Alice Miller, qui n'a pas vraiment développé de sens de la nuance depuis C'est pour ton bien. En plus, ça va de soi, de maltraiter vous-mêmes vos enfants (oui, tous les enfants maltraitants deviennent des parents maltraitants, elle a décidé -certes les données disponibles ne disent pas ça, mais est-ce que quelqu'un qui se compare sérieusement à Galilée a bien le temps de s'embarrasser de ce genre de détails?-), et d'éventuellement devenir dictateur ou tueur·se en série (d'ailleurs, il ne faut surtout pas pardonner aux parents, mais au tueur·se·s en série, si, apparemment, puisqu'iels ont été victimes de maltraitance -les parents aussi, si on la suit, mais ça ne compte pas, je suppose-). Avec sa méthodologie bien particulière qui consiste à tirer des traits entre les éléments qui vont dans son sens et à mettre tout le reste de côté, Miller appuie son propos sur des biographies de personnes célèbres, en ayant souvent besoin de préciser, on se demande bien pourquoi, que ni les personnes concernées (y compris des artistes ayant exploré très finement leur propre psychisme), ni les biographes ne sont parvenus à ses propres conclusions (et, si les données sont manquantes, c'est qu'elle vont dans son sens -oui, elle dit vraiment ça-, je vais désormais appeler ça "faire un Alice Miller").

 En dehors de cette attitude caricaturale (ne faites jamais lire ce livre à un·e sociologue -c'est souvent une gymnastique particulière de se rappeler que le livre a été publié en 2004 et non en 1904, et que de nombreuses affirmations disons surprenantes sont vérifiables-), le propos est pourtant riche et intéressant, et l'enjeu fort. Les nombreuses vignettes cliniques illustrent les chemins complexes que peut prendre le psychisme pour s'accommoder d'un passé de maltraitance, la façon dont des parents peuvent maintenir délibérément ou non une emprise malsaine, ou encore... les dégâts que peuvent faire, avec de fausses bonnes idées, des thérapeutes a priori bien intentionné·e·s. L'injonction à pardonner, se réconcilier (ce qui peut sembler en effet sembler pertinent lorsque, par exemple, la personne à pardonner est mourante ou affaiblie par la vieillesse ou la maladie), à prendre en compte la souffrance probable des parents, ou encore à nuancer la souffrance passée en la contrebalançant avec les bons moments, peut être vécue, en particulier quand elle vient de la personne de confiance qu'est le·a thérapeute, comme une prolongation de la maltraitance, une invitation à encore prioriser l'autre sur soi, à minimiser ses souffrances, à souscrire jusqu'au bout au tabou de la haine contre ses propres parents. Si c'est, l'ensemble du livre est limpide là-dessus, extrêmement facultatif, Alice Miller précise d'ailleurs que selon elle, même le pardon ne peut être vrai (et non rester au niveau externe pour donner le change) que quand la colère a été pleinement acceptée et intégrée.

 Au delà de la forme parfois grotesque du propos qui peut hélas avoir de vraies conséquences (jusqu'à preuve du contraire -et les preuves, ce n'est pas la grande passion d'Alice Miller-, toutes les maladies ne sont pas psychosomatiques, avoir été maltraité ne transforme pas automatiquement en mauvais parent), le livre explore donc un tabou bien réel et insidieux et donne de nombreux exemples des formes qu'il peut prendre. Dommage que le propos, riche et original, soit desservi avec une telle énergie.

dimanche 5 juin 2022

Ce n'était pas de l'amour, de Betty Mannechez

 

 Il sera énormément questions d'apparences dans ce livre, de public et de caché, de manipulations voilées ou explicites (marchandage et chantage). Il s'ouvre d'ailleurs sur la comparaison des photos de famille ("la mise en scène de la famille française en vacances est parfaite") et la réalité ("un quart d'heure plus tard, les garçons étaient expédiés à l'autre bout du camping, tous seuls. Ma mère et Ninie allaient faire les boutiques, et moi, j'étais abusée par mon père dans la caravane"), ce qui était montré ("on nous enviait, nous les enfants") et caché ("une fois les portes de la maison fermées, notre vie était un enfer que nul ne pouvait imaginer", "un examen attentif permet de voir que notre joie n'est pas sincère. Et pour cause : nous ne sommes réunis que pour les photos, sinon nous ne jouons pas ensemble, nous ne mangeons pas ensemble"), évoquant par contraste les photos qui n'existent pas ("Dans nos albums, on passe directement de la naissance aux Noëls. Pour la simple et bonne raison que nos parents ne se souciaient pas des autres moments, vu qu'il ne sont pas destinés à être montrés").

 Betty et ses frères et sœurs grandiront en effet (presque séparément -"nous étions plus isolés que des enfants uniques"-) dans ce qu'elle appelle un système, une secte, où Denis Mannechez, un homme à l'éblouissante réussite sociale (il a grandi dans une famille pauvre et maltraitante, il possède une belle maison et même un avion), règne, de l'enfance de Betty au meurtre de sa fille aînée Virginie, par une extrême violence psychologique et physique, une surveillance et une menace constantes ("l'emprise de notre père menaçait même nos pensées. Nous n'avions pas le droit de divaguer, de rêver,", "dans toutes les activités qu'il faisait avec nous, il y avait une possibilité de mort : le ball-trap, la chasse, la moto, la vitesse, ..."), l'entretien de tensions et de conflits (Virginie, "la duchesse", recevra des cadeaux somptueux contrastant ostensiblement avec ceux de Betty, qui sera appelée "Alfred" -parce que pas assez féminine-, "la grosse", puis plus tard "la pute" par sa mère). Les violences et l'emprise augmenteront d'un cran lorsque Denis violera Betty et Virginie, selon un planning supervisé par leur mère, emprise qui se refermera plus définitivement encore lorsqu'il décidera d'avoir un enfant avec Virginie.

 A 18 ans et trois mois, Betty fugue, ce n'est pas la première fois, mais maintenant qu'elle a passé la barre des dix-huit ans, c'est pour de bon ("quand, comme nous, on a vécu dans un univers sectaire, l'extérieur a un goût incomparable, totalement grisant"). Elle peut être hébergée et porter plainte, mais alors qu'elle pense enfin libérer Virginie, concrétisant le pacte qu'elles avaient passé, ce sont des reproches qui lui tombent dessus : le bébé va lui être enlevé, par sa faute! Le secret, soigneusement gardé pendant des années par des mensonges, des manipulations, en dernier recours des déménagements, éclate au grand jour, et pourtant depuis sa prison Denis Mannechez continue de manipuler : des alliances sont stratégiquement construites pour que chacun·e présente la version qui lui est le plus favorable, stratégie qui repose principalement sur Virginie qui parviendra à convaincre Betty ("j'ai un cœur, c'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont toujours su me manipuler") de revenir sur sa version -elle a menti, les maltraitances, elles les a inventées parce qu'elle était jalouse-. Une version qui fonctionnera au premier procès ("je redeviens le pantin que j'étais, enfant. Je fais ce qu'on m'a dit de faire. Je n'ai rien oublié, mais je récite mon texte") : Denis est condamné à 8 ans sans mandat de dépôt ("nos parents sortent. L'enfant perd, l'adulte gagne"). C'est pour lui une victoire... après avoir créé une emprise sur sa famille, il a réussi à tromper, via le système judiciaire, la société, rien que ça! Ce sera une incitation à aller plus loin : les faits ont été minimisés au premier procès, ils seront assumés en appel. Denis et Virginie s'aiment, et certes c'est un peu étrange, mais qui est la société pour juger, et par dessus le marché pour faire du mal à leur enfant? Certes Denis Mannechez n'aurait pas du faire ce qu'il a fait, mais qui était-il pour résister à tant d'amour de trois femmes, lui qui culpabilisait de ne pas être assez présent? Un mensonge est élaboré pour faire croire que les viols ont commencé après 15 ans, sans que personne ne s'interroge sur les nombreux avortements subis par Betty bien avant. La peine est encore plus légère qu'en première instance.

 Si ce livre rétablit la vérité, il s'interroge aussi sur ce qui a permis de la dissimuler. Et si à l'école, certain·e·s professionnel·le·s s'étaient plus interrogé·e·s ("sur chaque photo de classe, il y a donc entre un et trois enfants qui sont victimes d'inceste. Et ce ne sont pas fatalement les moins souriants", "si on m'avait posé plus de questions, peut-être que j'aurais parlé? Pour cela, il aurait fallu que les enseignants passent au-delà de ma carapace")? Et si les soignant·e·s qui ont encadré les IVG de Betty s'étaient un peu plus demandé·e·s qui était le père? Et pendant les procès, pourquoi le sujet de l'emprise et de l'aliénation n'a pas été mieux pris en compte ("Il aurait fallu qu'on m'encadre, qu'on me dise que j'avais bien agi. La justice a besoin de ma parole pour aller jusqu'au procès, mais elle ne va pas m'extraire du problème ni me protéger, comme un repenti de la mafia")? Pourquoi les faits démontrés lors de l'enquête, le tempérament de Denis Mannechez décrit par les experts, loin de l'image de celui qui comparaît "avec sa tête compassée d'homme faible et candide", n'ont pas soulevé plus d'interrogations ("dans ces deux procès, il n'y a pas eu d'adulte pour parler au nom des enfants")? Et, plus tard, encore plus tragiquement, quand Virginie a enfin parlé, pourquoi n'a-t-elle pas été mieux protégée d'un homme dangereux et armé qui la poursuivait de façon obsessionnelle? Denis l'a en effet tuée à l'arme à feu, avec son employeur qui l'aidait à se cacher, avant de retourner l'arme contre lui. Il a étonnement survécu, et a avoué et admis ses torts, extrêmement affaibli et incapable de parler (il s'exprimait en tapant un texte sur une tablette), lors d'un troisième procès dans lequel il a cette fois-ci été condamné à perpétuité. Il est mort juste après. 

 Ce livre est celui du rétablissement de la parole confisquée, de la colère, mais aussi de la reconstruction et de la combativité ("N'oubliez jamais que rien n'est de votre faute, que vous pouvez vivre normalement en brisant le silence, que derrière l'uniforme on peut trouver de l'humanité... Je crois encore aux valeurs de la famille, de l'honnêteté, de l'amitié et du respect"). L'enjeu est, explicitement, à la fois personnel et collectif.

mardi 1 mars 2022

La maladroite, d'Alexandre Seurat

  


 Si le nom n'est pas mentionné dans le livre (ni dans le corps du texte ni dans une préface ou sur le 4ème de couverture), la "maladroite" du roman est Marina Sabatier, que les lecteur·ice·s qui comme moi ont été marqué·e·s par cette affaire reconnaîtront immédiatement, en cas de doute, à l'évocation dès la 2ème ligne de "ce visage gonflé" sur l'avis de recherche. Si le roman, qui fait parler les différentes personnes (grand-mère, tante, personnel scolaire, social et judiciaire, mais aussi plus discrètement le frère qui a grandi dans ce contexte) qui ont tenté d'intervenir avant que les maltraitances ne deviennent meurtrières, reprend assez fidèlement les faits, Marina est rebaptisée Diana, "l'image d'une princesse dans une tôle carbonisée, froissée la nuit contre un pilier, dans un tunnel".

 Si c'est d'abord Diana qui se désigne comme maladroite, pour répondre aux questions des adultes sur toutes les blessures qui apparaissent sur elle quotidiennement et qu'une institutrice finira par noter systématiquement ("6 décembre, une trace au cou, un centimètre, et des rougeurs aux poignets et aux avants-bras. 9 décembre, un gros bleu à la cuisse, un centimètre et demie de diamètre. 15 décembre, son pouce lui "fait mal", elle dit être "tombée de vélo les deux mains en avant" "), c'est aussi la maladresse tellement incompréhensible de la société qui se dessine, alors que rien n'a été fait malgré le caractère ostensible de la gravité de la situation, malgré l'attitude particulièrement proactive de certain·e·s adultes qui parfois n'en dormaient pas. Une maladresse qui contraste avec l'adresse des parents, qui désarment par leur attitude ("ils m'avaient déstabilisée avec leur apparence de politesse, leurs faux airs de réserve et de spontanéité -qui leur donnaient l'image de ne pas maîtriser les codes, alors qu'ils les contournaient tous"), ont réponse à tout ("Quelques années auparavant, alors qu'ils faisaient des travaux dans une maison où ils venaient d'emménager et qu'ils refaisaient le plâtre, un morceau du plafond était tombé par accident sur elle. Elle avait des séquelles, il y avait eu l'hospitalisation, les visites médicales. Bref, Diana n'avait, jusqu'à présent, jamais été scolarisée"), déménagent quand la situation devient critique ce qui permet de considérablement ralentir les investigations, le tout avec l'application de Diana (elle ne commencera à parler à demi-mot qu'à la fin) à dissimuler la réalité ("J'avais déjà mené de nombreux interrogatoires de ce genre, et toujours réussi à trouver les réponses dans les contradictions qui permettaient de déstabiliser l'enfant et avec ça, après, on pouvait travailler. Mais avec cette petite, il n'y avait pas de brèche -que ce rire incessant, qui secouait ses réponses", "Son ton était innocent, ou cherchait à paraître innocent, et j'ai tout de suite compris que ç'allait être difficile, plus difficile que je n'avais imaginé, car la difficulté n'était pas mon angoisse comme je l'avais pensé mais le nœud d'énergie, de résistance, dans ce petit corps sur cette chaise").

 Malgré de nombreux signalements appuyés par des faits venant de plusieurs personnes, après une enquête classée "faute d'éléments suffisants" et pendant une enquête sociale ("Je lui ai expliqué que peut-être un suivi d'ordre psychologique ou un appui social pourraient leur être profitable, si leur patience était mise à l'épreuve, afin que son mari et elle se trouvent mieux en mesure d'exercer leur fonction parentale en toute sérénité"), Diana mourra ("Un jour, un gros morceau d'émail de la baignoire était parti, ils ont dit que quelque chose était tombé, mais moi je savais bien que non. Je l'entendais parfois, Diana, à travers la trappe, puis pendant plusieurs jours tout à été plus calme"), à l'âge de 8 ans.




samedi 1 mai 2021

Counselling a survivor of child sexual abuse, de Richard Bryant-Jefferies

 


  Même si l'auteur précise à plusieurs reprises (tout en étant extrêmement réservé envers les TCC) que selon lui, plus que la méthode utilisée, c'est la qualité de la relation thérapeutique qui compte, ce livre sera consacré à l'accompagnement des victimes de violences sexuelles dans l'enfance avec la très spécifique Approche Centrée sur la Personne (la méthodologie, les concepts, seront régulièrement évoqués). Dans les débuts de sa vie professionnelle, Richard Bryant-Jefferies était spécialisé dans l'accompagnement de personnes alcooliques, ce qui n'est peut-être pas pour rien dans l'écriture de ce livre là puisqu'il mentionne dans l'intro une étude établissant que les violences sexuelles dans l'enfance sont l'un des plus grands prédicteurs de l'alcoolisme. La diminution de la consommation d'alcool (comme le processus thérapeutique en lui-même) peuvent par ailleurs faire émerger des vécus enfouis.

 La forme que prend l'ouvrage est très originale, et pourtant semble vite évidente au fur et à mesure que ses potentialités didactiques se dévoilent. Le·a lecteur·ice suit la thérapie, imaginaire (mais l'auteur précise que ses propres personnages l'ont plusieurs fois surpris, et que l'écriture a été intense émotionnellement), de Jennifer par Laura, ainsi que les séances de supervision avec Malcolm (et Malcolm évoque parfois des moments qu'il devra reprendre en supervision, mais le détail n'est pas poussé jusqu'à raconter ces séances là!). Le procédé permet d'explorer quand c'est pertinent l'intérieur de l'esprit des protagonistes, ce qui, la science est tellement limitée, est compliqué à faire à partir d'une retranscription, et le fait de s'appuyer sur une seule thérapie s'avère vite bien plus riche qu'on ne pourrait s'y attendre, tant de nombreuses questions centrales sont évoquées : que faire de l'émergence de souvenirs en thérapie? comment agir quand le·a client.e semble dissocié·e ou même s'évanouit en séance? quand et comment exprimer sa présence dans les moments les plus difficiles? jusqu'où rester dans l'approche non-directive?

 Jennifer est plutôt épanouie dans sa vie professionnelle mais boit et consomme de la cocaïne. Elle a réussi à diminuer l'alcool et arrêter la cocaïne, est en couple suite à une belle rencontre alors que ce n'était pas dans ses projets, et sa thérapie se passe bien, au point qu'elle a pu créer un lien presque amical avec sa thérapeute, Laura. Mais, au détour d'une séance qui s'annonce légère (il est question de ses vacances de la semaine prochaine, d'ailleurs Laura connaît le coin et inhibe la tentation de basculer dans une conversation classique en lui demandant plus de précisions sur le lieu), Jennifer s'interrompt, se sent mal ("je ne sentais rien. C'est comme si mon corps était assis là et que je n'étais pas dedans", "Ooh, c'est bizarre"), mais est incapable de comprendre, encore plus d'expliquer, ce qui vient de se passer et n'est d'ailleurs pas tout à fait fini. Quelques instants plus tard, elle a trop chaud, semble perdre conscience mais rouvre vite les yeux. Epuisée, elle préfère rentrer chez elle... c'était peut-être tout simplement une grosse journée, et la fatigue l'aura rattrapée d'un coup. Laura a la sensation persistante que quelque chose est survenu, mais n'insiste pas ("si c'est important, je suis sûre que ça va revenir plus tard"). Et en effet, ce malaise (épisode dissociatif) est le début de quelque chose de colossal, qui surprendra à plusieurs reprises Laura et Jennifer. Cauchemars d'abord, flashbacks de plus en plus explicites (Jennifer à 10 ans, puis Jennifer à 4 ans, prendront la parole en séance), Jennifer réalise progressivement qu'elle a été violée par son père, l'amenant dans une extrême douleur à augmenter sa consommation d'alcool et dépasser la dose de tranquillisants prescrits par son médecin. L'auteur insiste énormément sur l'importance de respecter le rythme du ou de la client·e, d'une part pour ne pas induire de faux souvenirs ("parfois la spéculation peut nous faire partir loin, et nous éloigner de la réalité de ce qui est vécu par le·a client·e et par nous-même dans la relation thérapeutique") et d'autre part parce que la partie du psychisme qui ne veut pas voir est importante à écouter aussi ("c'est comme apprendre qu'il y a quelque chose d'effrayant derrière une porte - une partie de moi veut savoir ce que c'est, et l'autre veut que la porte soit fermée, pas juste fermée, condamnée pour que ce qui est dedans ne puisse pas sortir", "quelque chose de dérangeant ou de trop menaçant peut provoquer un retrait, et potentiellement la perte d'une opportunité thérapeutique"). La difficulté d'appliquer ces conseils est particulièrement saillante quand Jennifer doute, après les dénégations fermes de son père lors d'une première confrontation : Laura accompagne avec empathie le doute et la souffrance, mais ne se prononce pas sur la réalité des souvenirs malgré l'enjeu et tous ces éléments dont elle dispose. "Le doute fait partie du processus d'acceptation", comme le disent Ellen Bass et Laura Davis citées par l'auteur, et le rôle de la thérapeute est alors d'aider la cliente à trouver sa propre conviction intérieure. Ce ne sera pas linéaire, ça passera par des souffrances terribles, mais Jennifer, sans être parfaitement rétablie (même les excuses de son père, difficilement obtenues, ne porteront que sur une partie des faits), finira par aller mieux. 

 Le livre est à la fois fort émotionnellement et exigeant techniquement, mettant en valeur les subtilités de l'accompagnement aux moments les plus sensibles et, bien sûr, l'importance de la supervision. Le sujet est pour le moins spécialisé (un accompagnement précis pour une pathologie précise), mais tout.e thérapeute ACP ou tout·e thérapeute spécialisé·e dans les violences sexuelles peut à mon avis en bénéficier.

vendredi 20 septembre 2019

When dad hurts mom, de Lundy Bancroft




 L’auteur, spécialiste des violences conjugales et thérapeute pour hommes violents, traite dans ce livre le sujet spécifique de l’impact de cette situation sur les enfants, et donne des solutions pour s’en sortir dans les meilleures conditions possibles. S’il précise bien que la violence conjugale ne concerne pas uniquement les couples hétérosexuels (il donne d’ailleurs des ressources spécifiques pour les couples lesbiens… mais n’évoque pas les couples gay) et que les hommes peuvent être victimes de violences par des femmes (il explique qu’il ne traite pas ce cas spécifique dans son livre car les mécanismes sont différents, ce qui personnellement m’a surpris), le livre dans son ensemble traitera de violence d’hommes envers des femmes. Il utilisera donc systématiquement le masculin pour parler de l’auteur, et le féminin pour parler de la victime, configuration que je vais garder dans ce résumé malgré quelques réserves.

 L’auteur écrit avant tout pour donner des solutions aux victimes, que ce soit sur le plan thérapeutique, matériel ou juridique, et son objet, conformément au thème, est avant tout de se soucier des enfants… ce qui implique de se soucier de leur mère ("c’est important de faire de votre mieux pour faire preuve de compassion envers vous même") car, il y reviendra souvent, il est indispensable qu’elle prenne soin d’elle pour être en mesure de prendre soin au mieux de ses enfants. L’une des premières questions qui peut venir à l’esprit est de savoir si un homme violent, verbalement ou physiquement, avec sa conjointe, fait nécessairement du mal à ses enfants. C’est un sujet que l’auteur va beaucoup développer, mais à toute fin utile il fournit aussi une réponse courte ("élever des enfants est peut-être la tâche la plus difficile qu’on puisse imaginer dans le cours de la vie humaine. Le faire alors qu’on est discréditée, dénigrée ou brutalisée par son conjoint est plus dur encore"). Si chaque cas est différent, l’auteur liste des comportements, et des conséquences, dont les victimes pourront reconnaître tout ou une partie chez leur conjoint ou ex-conjoint. Les hommes violents envers leur conjointe sont par ailleurs six fois plus nombreux à être violents aussi envers leurs enfants (ce qui peut inclure des violences sexuelles, à surveiller particulièrement lorsqu'il tend à ne pas respecter leur espace). Les garçons qui ont grandi dans cette atmosphère ont plus de chances de devenir violents à leur tour une fois adultes, les filles d’être victimes de violences. Même quand les violences n’ont pas lieu devant les enfants, ils en ont, l’auteur insiste beaucoup dessus, presque nécessairement conscience : les cris peuvent les réveiller, les traces de coups, les meubles cassés, sont autant d’indices qu’ils apprennent à repérer, et l’angoisse de leur mère peut être plus visible qu’elle ne le pense. Le rapport à l’autorité est perturbé aussi : l’auteur distingue trois modèles de rapports à l’autorité selon les parents. Le modèle permissif consiste à laisser les enfants faire à peu près ce qu’ils veulent quand ils veulent, jusqu’à une éventuelle explosion de colère quand l’adulte n’aura plus de patience. Le modèle autoritariste maintient au contraire les enfants dans la peur, soumis au dénigrement, sans espace pour s’exprimer, avec des exigences irréalistes, des punitions fréquentes et sévères mais aléatoires (sans proportionnalité avec la faute reprochée). Le modèle autoritaire, qui malgré son drôle de nom est celui que l’auteur considère comme souhaitable, se base sur des règles fermement établies, claires et justes, qui laissent des libertés aux enfants, des sanctions cohérentes avec lesdites règles, et une écoute des enfants par les parents. Selon l’auteur, il n’est pas rare que le conjoint violent alterne entre une parentalité permissive (par paresse) et autoritariste (par besoin de contrôle, trait de personnalité récurrent chez les auteurs de violences conjugales)… tout en ignorant l’autorité de la mère. Les enfants seront donc potentiellement face à un père qu’il est plus prudent de ne jamais contredire, et une mère dont les décisions ne sont pas respectées, qui se fait dénigrer voire insulter. Ils pourront donc être tentés à leur tour d’être insolents envers leur mère, et seulement leur mère, quand ils n’auront pas envie d’obéir. Plus insidieux, ils risquent de s’en prendre à leur mère pour la peur, la colère que la situation leur fait ressentir, dans la mesure où leur sécurité n’est pas garantie s’ils s’en prennent à leur père. L’auteur ne se contente pas de dresser ce portrait sombre, mais donne des solutions pour prendre soin des enfants, à commencer par ne pas culpabiliser : personne n’est un parent parfait, a fortiori dans ce type de situations, et l’unique responsable des violences, quel que soit le prétexte avancé, est l’auteur des violences, ce qu’il est aussi important de préciser aux enfants qui peuvent eux mêmes se sentir mal, soit parce qu’ils sont l’objet du prétexte de départ, soit parce qu’ils voudraient pouvoir mieux protéger leur mère. Il est important, aussi, d’accepter de parler des violences (sans utiliser les enfants comme support émotionnel, responsabilité trop lourde pour eux). Ils perçoivent beaucoup de choses de la situation, et chercher à dissimuler les faits les prive d’un espace pour exprimer ce qu’ils ressentent, et peut leur envoyer le message que le sujet est tabou. Sans dénigrer leur père en tant que personne, il est souhaitable aussi de verbaliser que ce qu’il fait n’est pas acceptable (c'est le cas aussi, peut-être plus encore, quand les comportements malveillants continuent après la séparation).

 La solution qui peut sembler la plus évidente… en particulier aux yeux des personnes extérieures, est de partir. Pour de nombreuses raisons, ce choix et sa faisabilité dépendent de la situation (la sécurité immédiate de la mère et des enfants étant le premier critère!). L’auteur fournit des outils pour peser le pour et le contre, et le cas échéant partir dans les meilleures conditions. Il donne en particulier des conseils pour interagir avec les services sociaux, et les services judiciaires. En cas de doute avant d’entamer une procédure, il conseille de contacter, anonymement pour que la procédure ne soit pas lancée par quelqu’un d’autre, une association spécialisée dans les violences conjugales, qui saura à quoi s’en tenir en ce qui concerne les services locaux. L’auteur est particulièrement méfiant envers la justice : les professionnel·le·s sont souvent insuffisamment formé·e·s aux spécificités de la violence conjugale, mais, il l’a abondamment constaté dans le cadre de son travail, sont tout aussi exposé·e·s, hommes ou femmes, que le reste de la population aux stéréotypes de genre. Des exemples sont donnés dont celui, alors que la mère avait une sérieuse suspicion d’inceste (sa fille qui a des gestes bizarres en rentrant de visites avec le père, par exemple l’embrasser avec la langue, et évoque des attouchements), où un juge a ordonné que l’enfant cesse tout contact non pas avec le père mais… avec son psychothérapeute, avec des résultats désastreux jusqu'à ce qu'une décision de justice plus appropriée ne soit prise. Le poids de la responsabilité des enfants est par exemple porté entièrement sur la mère, qui peut ainsi être regardée d’un œil suspicieux en tant que victime, pour ne pas avoir su protéger ses enfants de l’environnement violent. Quand le père demande des droits, cette bonne volonté paternelle, trop rare, est souvent vue avec une grande bienveillance, et le niveau d’exigence envers lui est très bas. La colère de la mère est perçue comme un manque de self-control, la colère du père comme l’indignation légitime de l’homme qu’on salit pour lui retirer ses enfants. L’opinion publique, prolongée par les tribunaux, impose une injonction contradictoire : la victime de violence conjugale ne protège pas ses enfants si elle reste, et ose les priver de leur père pour se protéger elle-même si elle part. L’auteur conseille de rester calme, quelle que soit l’injustice de la situation, pour augmenter les chances de victoire, et rappelle qu’en cas de revers même absurde, la procédure suivante sera peut-être la bonne. Il insiste aussi pour prendre un·e avocat·e spécialisé·e et impliqué·e. Le livre est américain mais, selon les témoignages des associations féministes, la situation est semblable dans la justice française. Si l’auteur appelle, en ce qui concerne les services sociaux, à la vigilance concernant, le cas échéant, les stéréotypes racistes, de classe, et homophobes, et a conscience de la peur d’être confronté à des professionnel·le·s qui ont le pouvoir de placer les enfants, il est plus optimiste que pour le système judiciaire en général. Pour mettre toutes les chances de son côté, il invite à coopérer même quand ça semble injuste, à mettre en avant les efforts faits pour protéger les enfants (les carences risquent de plus attirer l’attention), à ne pas dissimuler les failles qui vont être découvertes (consommation de drogue, violences éducatives) et à faire preuve de volonté de changer, à garder les éléments matériels pour prouver les violences conjugales donc la nécessité d’éloigner l’homme violent, …

 Une dernière partie du livre concerne le rétablissement, et invite à la persévérance (le processus peut être long et irrégulier) et à la bienveillance, qui sera le pilier qui permettra tout le reste. Le processus va potentiellement être long et irrégulier, le père peut par exemple être haï ou sembler oublié pendant des mois puis idéalisé. Des actes malveillants de sa part, insidieux (montrer ostensiblement à quel point il est malheureux depuis la rupture ô combien injuste, gâter les enfants pendant leurs visites pour contraster le plus possible avec le quotidien avec la mère, ...) ou ouverts (pression sur les enfants pour qu'ils aillent vivre avec lui, propos insultants et répétés envers la mère voire incitations explicites à lui désobéir ou à la surveiller pour lui) si le contact est maintenu avec lui, compliqueront considérablement les choses : l'auteur invite dans ce cas à rompre ce contact malsain si c'est possible, sinon de faire le maximum pour que les visites soient surveillées par un·e professionnel·le. D'autres recommandations consistent par exemple à laisser l'enfant exprimer ses émotions même négatives (il précise que les pleurs sont un signe de soulagement et non de détresse) et même quand c'est spectaculaire, à être ferme sur les manifestations de manque de respect (en particulier entre frères et sœurs), à avoir une vie sociale riche ou encore à développer l'esprit critique pour être moins vulnérable à l'aliénation que peut provoquer un vécu de violences et aux injonctions sociales de la société patriarcale (sexualisation excessive des femmes, violence vue comme un signe de virilité, ...). Pour ce dernier point, il recommande en particulier la discussion autour des publicités, qui ont pour but de faire passer l'objectif commercial de la marque pour le désir propre du ou de la spectateur·ice.

 Des ressources supplémentaires sont proposées, dont des livres de l’auteur, mais il fait aussi l’éloge de beaucoup d’autres livres, que ce soit sur le thème du système judiciaire, de l’éducation des enfants, des relations abusives en général… Si la partie théorique est claire et au service du reste, le livre est avant tout extrêmement pragmatique, orienté sur l’objectif de protéger et préserver les enfants le plus concrètement possible, et propose des conduites à tenir dans une grande diversité de situations. On peut d’autant plus regretter qu’il ne soit pas traduit en français, d’autant qu’au moment où je rédige ce résumé 107 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint cette année en France.