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jeudi 19 mars 2026

Les corps inutiles, de Delphine Bertholon

 


 Clémence, 15 ans, sort du collège, insouciante, presque euphorique : c'est la fin de l'année scolaire, et elle se rend à une soirée dans la grande maison de son amie Amélie ("elle avait rarement le droit de sortir le soir, c'était exceptionnel"). Elle passe dans une rue au nom d'oiseau "mille fois empruntée, à deux pas de chez elle, à deux pas du collège, petite rue bien tranquille", et soudainement ("Sur l'instant, elle n'a pas compris. Il fallut à son cerveau un temps d'adaptation"), sa vie bascule : "Elle avait quinze ans depuis quelques jours. Elle avait mille ans depuis quelques minutes."

 Un homme armé d'un couteau surgit, l'insulte, la menace de viol. Elle sent son haleine, voit son visage ("Il ne faisait pas peur, n'était pas celui auquel elle s'attendait ; jusqu'à ce qu'elle croise son regard"), sent le couteau s'enfoncer dans sa blouse, puis dans sa peau. Il finit par renoncer et s'enfuir en lui demandant de compter jusqu'à cent, parce qu'il n'avait pas prévu que la porte du chantier dans lequel il pensait l'emmener serait, inhabituellement, cadenassée, parce que son attitude à elle (restant calme, cherchant à dialoguer, après les premiers cris de panique qui l'avaient excité) l'a déstabilisé. Elle apprendra des années plus tard que bien d'autres ne lui ont pas échappé, que l'une de ses victimes, de 19 ans, a cherché à se défendre et a été tuée.

 Après quelques heures à pleurer, elle décide d'aller à la soirée. Si elle reste à déambuler dans la rue, elle risque de le recroiser, si elle rentre, elle devra répondre aux questions de ses parents. Là-bas, personne ne se préoccupe vraiment de son état, de la raison de son arrivée tardive ("Va dans la baignoire, y a des bières au frais", "Virgile posait des questions mais, au fond, se fichait des réponses"). Lorsqu'elle finit par en parler à Virgile, son petit ami, sa réaction fige quelque chose : "Écoute, tu ne t'es pas fait violer, Clémence. C'est pas si grave, ça va aller... Tu veux une autre bière?" La leçon est apprise, en parler, ça ne sert à rien, elle restera seule avec son vécu. En parler à ses parents, ce serait encore pire : ses parents qui ne respectent pas son intimité (la fois où elle a fermé la porte de sa chambre, pour expérimenter le fait d'avoir son espace à elle, ça a été la source de mille suspicions), ses parents surprotecteurs dont l'infinité de précautions compliquent sa vie d'adolescente mais, de toute évidence, sont moyennement efficaces, ses parents qui ont du mal avec le fait d'être soutenants ("si une mauvaise chose lui arrivait, elle en était toujours responsable"), ses parents qui aiment mieux quand les choses sont sous le tapis ("les problèmes, ma petite fille, ça reste à l'intérieur", "chez les Blisson, nous refusons la honte"), ne vont certainement pas lui permettre de surmonter ça.

 La conséquence, c'est que, physiquement, elle ne ressent rien : quand elle se blesse, elle ne s'en aperçoit pas, elle ne ressent pas les contacts physique, les températures (elle doit regarder la tenue des gens dehors pour savoir comment s'habiller), ... Adulte, son métier (elle a fait une formation de maquilleuse car c'était situé un peu loin et ça lui permettait d'échapper à ses parents, qui évidemment l'ont mal pris) est de maquiller des poupées gonflables de luxe, des objets qui ont l'apparence d'un corps, qui sont objets d'attention, mais qui ne ressentent rien non plus. Elle finira, brusquement, par retrouver ses sensations, parler de l'évènement à ses parents, ce qui sera une nouvelle épreuve et l'opportunité d'un nouveau début.

 La forme du roman est au service d'un regard particulièrement incarné sur les réalités que peuvent avoir les conséquences d'un traumatisme : la sensation d'être dépossédé·e de soi, l'importance d'être écouté·e, l'ambivalence entre acceptation et tentatives d'échapper aux symptômes, ... Le récit est fort et a probablement de nombreux niveaux de lecture. 

mardi 30 décembre 2025

Comment ne plus subir, de Stéphanie Hahusseau

 

 

 Si le livre a une dimension sociale explicite, en dénonçant une société qui produit de la violence et invisibilise ses conséquences sur les victimes, en particulier les femmes ou les enfants, ou encore en faisant le choix d'une rédaction au féminin par défaut, réponse particulièrement cohérente avec l'invisibilisation dénoncée, c'est d'abord une proposition thérapeutique forte.

 En effet, les maltraitances, les violences, sont trop rarement nommées voire perçues comme telles, ce qui conduit entre autres à sous-estimer l'impact de leurs conséquences au quotidien. Pour l'autrice, de nombreuses difficultés de vie (dans la sphère amoureuse ou professionnelle, dans la possibilité d'avoir une hygiène de vie qui préserve la santé, ...) sont en fait des symptômes traumatiques qui ne sont pas identifiés voire pas légitimés à cause de l'infinité d'injonctions sociales à minimiser son vécu (d'autant que leur négation, leur justification ou la négation de leur ampleur font le plus souvent partie intégrante des violences!), ce qui fait que de nombreuses personnes n'avancent pas bien qu'elles aient "tout essayé" dans le domaine de la psychothérapie. 

 L'autrice propose donc un programme plutôt complet, avec une temporalité spécifique, et avec la consigne de garder de la bienveillance envers soi tout le long du processus. Le cheminement commencera par identifier les moments qui pourraient peser aujourd'hui à travers une écoute émotionnelle et un passage par l'écrit, à se connecter aussi au positif, à faire un travail de régulation émotionnelle, ... De la vulgarisation sur différents aspects, dont l'attachement, est aussi proposé.

 La démarche, la sensibilisation à l'impact des traumatismes (donc au fait que ce ne sont pas des évènements de vie normaux, que c'est légitime d'en souffrir et de prendre soin de soi pour réparer ces blessures... ce qui permet aussi de se déculpabiliser à la fois de son passé -car oui, aussi injuste que ce soit, vivre des violences génère souvent de la culpabilité- et des difficultés qu'on ne parvient pas à surmonter dans le présent à la suite des symptômes), est à mon sens extrêmement pertinente, sauf que... pour moi la vulgarisation va extrêmement vite, et les risques sont beaucoup, beaucoup trop minimisés. J'ai un peu tiqué, par exemple, quand les quatre types d'attachement étaient décrits à travers un tableau ce qui donnait l'impression que chaque caractéristique était figée selon le type d'attachement de chaque personne (en plus d'avoir parfois un certain scepticisme sur le fond... une personne qui a un attachement évitant a une estime d'elle-même "idéalisée"? vraiment?), et j'ai énormément tiqué quand la Personnalité Apparemment Normale (un concept qui concerne le diagnostic très spécifique de Trouble Dissociatif de l'Identité) était décrite comme "le "soi central", le "self" ", ou même pourquoi pas "tout simplement le souffle". Oui, vulgariser c'est synthétiser, parler de parties de soi a du sens même quand on ne parle pas de TDI, mais là on parle d'un concept très spécifique, et de mon point de vue on est bien plus dans la génération de confusion que dans la vulgarisation, et l'usage aussi inapproprié d'un terme spécialisé m'interpelle beaucoup de la part d'une psychiatre. 

 De même, l'autrice recommande d'accueillir les émotions qui vont émerger dans le contact avec les souvenirs traumatiques, prévient que ça va être difficile mais argumente que ça le sera moins que de vivre au quotidien avec le poids de ces blessures non cicatrisées. Elle indique ensuite que l'intensité des émotions va monter, puis s'apaiser, le tout généralement sur une durée d'une heure. C'est en effet un protocole utilisé en TCC, mais est-ce que ce n'est pas très imprudent de le faire utiliser à une personne seule, non pas pour la régulation émotionnelle de l'anxiété ou de la colère mais pour des souvenirs traumatiques, donc littéralement insupportables? Parfois même insupportables au point d'amener à se scinder en différentes personnalités, comme dans le TDI qui, comme je le disais plus haut, est évoqué sans être évoqué, et qui apparemment est un trouble qui selon l'autrice peut être traité avec son livre! Par ailleurs, dans le cas par exemple des phobies, ce protocole de désensibilisation peut aggraver le problème si l'exposition n'est pas suffisamment progressive. Comment s'assurer de cette progressivité lorsqu'on se confronte à des souvenirs traumatiques tout·e seule avec un livre, surtout quand l'autrice du livre écrit noir sur blanc que "non mais ne t'inquiète pas le niveau d'anxiété va baisser tout seul et en plus si tu ne fais pas ce que je te dis ça va être encore pire".

 Je ne m'explique pas vraiment cette légèreté que je déplore fortement, dans un livre par ailleurs très documenté (même si cet aspect peut déstabiliser aussi : les références bibliographiques vont de l'article scientifique aux livres de l'autrice) et explicitement militant. Je ne peux qu'espérer très fort une deuxième édition qui mettrait bien plus l'accent sur les symptômes à surveiller pour éviter que le protocole n'aggrave les symptômes au lieu de les soigner, et quel·le·s professionnel·le·s contacter si ça arrive.

jeudi 9 octobre 2025

Adieu traumatismes... et autres blessures invisibles, de François Louboff, Jean-François Marmion et Valentine Sarfaty

 


  Ce livre de la série BD Psy concerne les traumatismes, avec le parti pris de mettre en lumière leur diversité : accident de voiture ayant provoqué un handicap lourd, passé de harcèlement, deuil, viol subi durant l'enfance en gardant le secret toute sa vie...

 Si la lourdeur de la thématique et de ce qui est montré contraste avec un dessin qui peut donner une sensation de légèreté (Jules, qui a subi l'accident, a des symptômes dépressifs violents devant ses ami·e·s et ses enfants, le viol est dessiné dans la partie qui explique le déroulement d'une séance EMDR, ...), la vulgarisation est exigeante, et relève avec succès le défi de partager, de façon condensée, des informations complexes et de les rendre accessibles. Un choix particulièrement bien vu est fait pour décrire les mécanismes du traumatisme chez Jules : sur la même case figurent les explications techniques (y compris au niveau cérébral), une schématisation de ce qui est décrit, plus facile à saisir, et un dessin de ce qu'il se passe concrètement. Le·a lectrice a donc plusieurs niveaux d'explications pour mieux comprendre, mais aussi choisir le niveau de complexité qui lui convient pour cette vulgarisation.

  Après la bande-dessinée, sur quelques pages, des explications sont reprises, éclairant l'aspect théorique sur différents aspects (superposant par exemple l'importance du travail spécifique sur les symptômes au besoin de recherche de sens, tout en expliquant pourquoi cette recherche de sens est importante), mais aussi en donnant des conseils pratiques pour les personnes concernées et leurs proches qui ne sont pas forcément intuitifs (par exemple, le fait que remettre en question d'office certains aspects du récit -"Tu es sûr que ça s'est passé comme ça?" puisse être dangereux, ou que les réassurances de type "Tu t'en remettras", "Change-toi les idées", potentiellement bien intentionnées, vont plutôt aggraver les choses).

 J'ai tiqué sur certains détails (l'explication de l'attachement envers l'agresseur·se dans le cas des violences intrafamiliales était un peu rapide pour moi, il n'est pas précisé que Kübler-Ross elle-même dit que ses cinq étapes du deuil n'impliquent en aucun cas un ordre chronologique -et je n'aime pas qu'on critique Kübler-Ross, non mais!-), mais ce sont vraiment des détails, le travail de vulgarisation est fait, il est de qualité, sur un sujet à la fois sensible et complexe.

vendredi 26 septembre 2025

Psychopathologie des violences collectives, de Françoise Sironi

 


 Guerre, torture, exil, colonisation, les violences qui ont une dimension collective sont nombreuses, multidimensionnelles, peuvent être dévastatrices pour les victimes mais aussi pour les bourreaux dont le statut, dans ces situations, est loin de toujours être le résultat d'un libre-arbitre. L'autrice a environ 15 ans d'expérience clinique auprès de personnes concernées, dans différents pays.

 Pour autant, le livre est... très frustrant. Le constat est difficilement contestable : oui, les stéréotypes se mettent en travers du soin et plus largement de l'accueil de ces personnes qui ont un vécu spécifique (déracinement, deuils multiples, culpabilité, désir de vengeance, ...), difficilement compréhensible de façon profonde et satisfaisante pour ceux et celles qui ne sont pas concerné·e·s, oui, un dogmatisme dans l'approche de la thérapie peut amener le ou la thérapeute à confondre une ignorance crasse et une fermeture d'esprit avec de l'expertise et de la sagesse et faire bien plus de mal que de bien aux personnes accompagnées (l'autrice utilise pour en parler le concept de maltraitance théorique, et donne l'exemple des personnes transgenre, n'hésitant pas à nommer par exemple Colette Chiland en citant des propos abominables qu'elle a tenus sur ce sujet), oui, la pluridisciplinarité est une clef pour avancer de façon sérieuse et constructive et ne pas s'enfermer dans des concepts rigides.

 Sauf que... toute cette expérience, toutes ces valeurs que je suis le premier à partager, sont restituées sous la forme d'un langage ampoulé qui donne artificiellement une impression de complexité alors qu'il y a à peu près trois ou quatre idées qui sont répétées encore et encore dans les 250 pages de l'ouvrage ("psychologie géopolitique clinique", ça fait beaucoup de mots -et l'autrice aime beaucoup rajouter des mots et les mettre en italique et les détailler pour montrer à quel point ce qu'elle propose c'est très sérieux et c'est très la complexité- pour dire que pour accompagner une personne il faut prendre son vécu dans son ensemble -historique, autobiographique, culturel, religieux, ...- et pas juste un aspect a fortiori si c'est une grille de lecture plaquée d'autorité sur le symptôme, ce qui est certes important mais qu'on peut exprimer de façon bien plus directe et accessoirement plus courte et moins hautaine). La prétention va jusqu'à basher du revers de la main les autres approches (qu'est-ce que ce serait s'il n'y avait pas la pluridisciplinarité et la nécessité de se prémunir d'une rigidité théorique dans les valeurs portées!) qui sont évidemment toutes superficielles et pour la plupart motivées par la cupidité parce que pourquoi pas (mais on ne va pas non plus l'argumenter sérieusement ou le sourcer, ce ne serait pas assez hautain).

 S'il y a quelques éléments intéressants, ce livre reste à mon sens une lecture très dispensable alors que vu le sujet et l'expérience clinique de l'autrice il ne devrait vraiment, vraiment pas l'être. Je l'ai refermé avec une énorme sensation de gâchis. 

jeudi 22 mai 2025

Tu n'auras pas mon silence, de Florence Rivières et Steren

 

 Marie a été victime de violences conjugales. Elle a aussi subi plusieurs viols dans le cadre de sa relation avec Arthur. Mais ce n'est pas une "bonne victime", ce qui complique considérablement le dépôt de plainte qu'elle finit par décider de faire ("être un sale type, c'est pas illégal", "alors vous, on vous viole et vous ne vous en rendez pas compte?").

 Ce n'est pas une bonne victime parce qu'elle a eu une sexualité après leur dernière séparation au lieu d'être "brisée" (elle a eu des symptômes traumatiques, mais pas ceux qui sont conformes au stéréotype), parce qu'elle s'est remise en couple de nombreuses fois avec lui, et d'ailleurs c'est lui qui se séparait, parfois une fois par semaine, une fois le prétexte était qu'elle l'avait empêché d'attraper un pikachu à Pokemon Go. Ce n'est pas une bonne victime parce que c'était son supérieur hiérarchique (avec le statut de freelance qui lui-même ouvre énormément aux abus) donc est-ce que ce ne serait pas une contrariété professionnelle qui l'amènerait d'un coup à voir a posteriori des violences. Ce n'est pas une bonne victime parce qu'il n'y a pas eu de coups (Arthur allant jusqu'à dire qu'elle profite de la situation parce que s'il la frappe il y aura des marques et ça va se retourner contre lui donc selon son raisonnement il se retrouve injustement sans défense), parce que les viols ont été le résultat de manipulations et d'insistance et pas imposés physiquement, parce que le dénigrement constant a été intégré (Arthur s'empare d'une expression de visage, du choix d'un mot, pour exploser et dire à quel point elle ne pense qu'à elle et lui fait du mal, générant une vigilance constante bien que forcément insuffisante), parce qu'il a pu imposer sa version auprès de leurs ami·e·s commun·e·s lorsqu'il a perçu que là elle ne reviendrait pas.

 Sauf que "vous savez quoi? Même les bonnes victimes, on ne les écoute pas. Alors autant que je parle". Par ailleurs, tous ces éléments qui pourraient (et ont) fait douter de sa bonne foi sont caractéristiques des violences dans le couple. Il a pu imposer sa version car il la dénigrait et la faisait culpabiliser constamment, il y avait donc peu de chances qu'elle ose parler. La dépendance professionnelle, loin de la servir, a conduit à une exploitation (beaucoup de travail bénévole), et les violences financières ne se sont pas arrêtées là (il l'a fait acheter des billets pour un voyage commun au Japon pour se séparer juste avant, a habité chez elle sans participer au loyer -"bien sûr, le lui faire remarquer aurait fait de moi une personne vénale"-, l'a poussée à déménager pour habiter à deux là encore avant de se séparer, ...).

 Le livre est explicitement militant, mais est aussi très riche sur la description des mécanismes interindividuels de la violence, montrant en particulier comment le doute peut s'ancrer et se maintenir longtemps dans la relation.

vendredi 4 avril 2025

Consolations, de Christophe André

 


 La vie, tôt ou tard, implique de traverser des moments sombres, voire des bouleversements. Il peut y en avoir plus, ou moins, de plus ou moins tragiques, on peut dans une certaine mesure s'en prémunir, dans l'idéal y échapper, mais chacun·e un jour ou l'autre se retrouvera a priori confronté·e à une réalité brutale, la maladie, l'accident, la violence, une précarité inattendue, une trahison, ... Réparer n'est pas toujours possible, reste alors à consoler.

  Christophe André s'est bien entendu trouvé une infinité de fois dans cette position de consoler, avec ses proches, avec ses patient·e·s, mais c'est après avoir été lui-même confronté à la maladie qu'il écrit ce livre. Cet inventaire, proposé avec douceur, de ce en quoi peut consister la consolation, ne fait pas l'impasse sur la complexité, ou plutôt sur l'exigence, du geste.

 La consolation a une forte dimension relationnelle. Elle consiste à utiliser les bons termes, pour la bonne personne, au bon moment. Certes, l'intention peut toucher, parfois en différé quand sur le coup une parole maladroite a réactivé la souffrance à vif, mais savoir où en est la personne, ce que lui dit sa douleur et éventuellement son désespoir, donne plus de chances d'aider vraiment. Et puis, quand on va trop vite, est-ce que ce n'est pas soi-même qu'on cherche à consoler, en minimisant la souffrance, en mettant une barrière pour ne pas s'identifier, plutôt que l'autre?

 Accepter la consolation peut d'ailleurs être difficile en soi, parce que c'est admettre une vulnérabilité, voire une réalité, qu'on a pour l'instant envie de nier, parce qu'on a trop appris à serrer les dents et ne pas s'apitoyer sur son sort, parce que la relation peut faire peur, encore plus quand on en a besoin. Christophe André met aussi en garde contre certaines convictions qui peuvent faire du bien quand elles viennent de la personne heurtée, mais qui peuvent être extrêmement malvenues quand elles viennent de l'extérieur, comme "ce qui ne tue pas rend plus fort" (il précise d'ailleurs que la phrase exacte de Nietzsche est "ce qui ne me tue pas me rend plus fort) qui peut être violent à entendre (ma vie est en train de s'écrouler et il faudrait que je dise merci?) et culpabilisant (est-ce que c'est parce que je n'ai pas le bon état d'esprit que je ne vais pas mieux?) ou encore l'idée que l'épreuve est un message de l'Univers.

 Donner, redonner du sens, offrir sa présence et son soutien, sont autant d'actes qui peuvent être réparateurs quand ils sont faits de façon ajustée, mais l'auteur évoque aussi des consolations plus immédiates. La vie est faite de négatif et de positif, mais là où le négatif s'impose, le positif, il faut en général s'en emparer plus activement. Christophe André cite plusieurs personnes qui, dans des situations extrêmes, se sont réjouies d'un bruit, d'une odeur agréable, d'un chemin familier, d'un contact avec la nature. Autant de choses que l'épreuve n'aura pas retirées, autant d'opportunités de contacter encore le bonheur, le plaisir, de bouffées d'oxygènes dans ces moments où notre monde semble irrespirable.

 C'est une lecture dans laquelle j'ai eu du mal à entrer. De mon point de vue de thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je voyais la consolation presque comme une diversion, un palliatif : c'est une acceptation, mais c'est aussi un renoncement. Je voyais la consolation comme un "oui, mais..." ("oui tu as perdu l'un de tes enfants, mais tu as des ami·e·s sur lesquel·le·s tu peux compter", "oui tu es maintenant malade chronique, mais tu peux encore t'épanouir dans telle ou telle activité si tu gères bien tes ressources") contradictoire avec un objectif de congruence (donc plutôt un "oui, et"), comme une façon de mettre un cache sur une souffrance qu'il y aurait lieu d'écouter et d'explorer pleinement (au bon moment!) pour aller vraiment mieux. Et... le début du livre ne m'a pas rassuré. En lisant dans les premières pages que les chagrins de l'enfance sont "intenses, absolus et vite consolés" (c'est bien connu qu'aucun enfant n'a jamais traversé quelque chose de grave et que tous les parents ont sans exception la réaction idéale) ou encore que dire à une personne condamnée qu'elle va s'en sortir "ce n'est pas mal faire : c'est mettre de l'amour dans une situation de désolation" et ce sans apporter aucune nuance (Elisabeth Kubler-Ross relève au contraire que quand la fin est une certitude, la personne concernée et ses proches évitent généralement le sujet pour ne pas se blesser mutuellement, et que c'est plutôt un soulagement quand c'est enfin évoqué), ma peur de la superficialité a plutôt explosé! 

 Et pourtant, ce début improbable que je ne m'explique pas passé, la consolation est bien délimitée, dans sa complexité, dans ses intérêts et ses limites. Comme pour l'ensemble des livres de Christophe André, le texte a aussi le mérite d'être accessible.

vendredi 14 février 2025

Entretenir ma vitalité d'aidant, de Pascale Brillon

 


 Être aidant·e, c'est généralement une vocation, c'est extrêmement riche humainement, mais ça demande aussi beaucoup, d'autant que ce métier est rarement accompagné d'un bouton "pause" à disposition. L'exposition à des récits de situations terribles, au sentiment d'impuissance, aux scènes de violence les plus explicites, parfois à la prise à partie par les personnes mêmes qu'on accompagne, que ce soit de façon indirecte (absences ou arrêt du suivi sans informer, manipulations, ...) ou directe (agressivité verbale voire physique), peuvent user, fissurer le pilier que l'aidant·e se doit d'être, au point de pousser à des remises en questions brutales voire menacer la santé mentale. Les deux manifestations principales sont la fatigue de compassion (qui va se manifester pendant les séances par un manque de patience, des jugements, en dehors des séances par un besoin de calme exacerbé parfois au point de ne supporter personne) ou le traumatisme vicariant ("Je suis incapable d'aller dans ce centre commercial depuis que cette cliente m'a raconté son agression", "des images de charnier africain se sont imposées dans ma tête. J'ai même eu une odeur de brûlé dans le nez, c'est ridicule! Or je n'ai jamais vu de cadavres de toute ma vie. Je n'ai même jamais été en Afrique...").

 L'autrice recommande de repérer les signes (irritabilité, évitement plus ou moins actif de certains sujets en thérapie, envie de boire qui se fait plus fréquente, ...) le plus précocement possible, car ils constituent un signal d'alarme indiquant qu'une limite a été atteinte. La grande richesse du livre, et on n'en attendait pas moins d'une experte du traumatisme qui a aussi une grande expérience de la formation et de la supervision auprès de thérapeutes spécialistes du sujet, est que les pistes sont nombreuses, ce qui permet vraiment d'individualiser les solutions. Bien entendu, faire une pause (ou, plus exactement, oser faire une pause, parce qu'acter que même si on est aidant·e on est pas invulnérable, ne pas être à la disposition des personnes qu'on accompagne, partager le fardeau avec les collègues, souvent ça ne va vraiment pas, mais alors vraiment pas, de soi), prendre soin de soi de toutes les façons que ça peut impliquer (musique, sport, vacances, méditation et exercices de respirations, humour, bons repas, ...), font partie de l'éventail des propositions et sont des éléments importants, mais ce ne sont pas les seuls.

  Moins intuitif, mais tout aussi important, l'autrice invite par exemple à revenir aux racines de sa vocation pour mieux comprendre ce qui, potentiellement, a été brisé (l'attachement à une posture de sauveur·se, la croyance dans une bienveillance humaine générale, le besoin de gratitude, la certitude d'être capable d'encaisser n'importe quoi, ...), à mieux identifier qui peut nous soutenir et comment (soutien émotionnel et écoute, proposition de solutions, hédonisme, ...) ce qui peut éviter agacement et frustration, réapprendre à accompagner sans se laisser envahir, ou encore se souvenir et se connecter à ce qui nourrit tant dans ce métier (qui peut parfaitement cohabiter avec la fatigue de compassion!).

 Ce guide est extrêmement riche en informations tout en étant parfaitement accessible, et d'une part permet de mieux prendre soin de soi en comprenant plus finement pourquoi ça peut être difficile de se l'autoriser, et d'autre part donne une visibilité sur un ensemble de mécanismes pour mieux comprendre d'où vient la détresse et quels leviers activer pour aller mieux.

jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.


jeudi 11 janvier 2024

Le trauma, quelle chose étrange, de Steve Haines et Sophie Standing

 


 Après La douleur, quelle chose étrange et L'anxiété, quelle chose étrange, Steve Haines et Sophie Standing reviennent respectivement au texte et au dessin pour atténuer l'étrangeté du trauma. On commence par la citation de David Livingstone décrivant son vécu effectivement étrange lorsqu'il s'est retrouvé face à un lion, ce qui permet d'introduire et d'illustrer la notion de dissociation. Les manifestation physiques et psychologiques du traumatisme seront détaillées, ainsi que la façon de s'en sortir, la plupart des affirmations étant accompagnées de références bibliographiques.

 Sauf que... contrairement à ce que le titre m'avait laissé supposer, la démarche de l'auteur et de l'illustratrice semble être de renforcer l'étrangeté de leur sujet, et non de l'atténuer. C'est personnel, mais j'ai trouvé les dessins plutôt déstabilisants et malaisants (même si, oui, un bonhomme avec plein de nerfs dedans, ça fait scientifique), ce qui peut paraître une drôle d'idée dans un livre de vulgarisation qui a, j'espère, vocation à clarifier (et, vu le sujet traité, rassurer -sans bien sûr minimiser- ça pourrait être une bonne initiative aussi). Moins subjectif, la structure a de quoi laisser perplexe : on passe joyeusement d'un sujet à l'autre (symptômes, fonctionnement du psychisme, solutions, éléments observables, ...) avec la prévisibilité du roman Alice au Pays des Merveilles tout en piochant dans un modèle théorique ou dans un autre (en plus la théorie de l'attachement est évoquée de façon particulièrement succincte et obscure, grrrr), le tout en bombardant de mots compliqués, on se demande ce que Haines et Standing ont vraiment voulu faire aux lecteur·ice·s.

  Une raison qui fait que je ne peux vraiment pas aimer le livre est que la qualité des références est aussi aléatoire que le reste. Il est question du cerveau tripartite, pseudoscientifique, et énormément question de la théorie polyvagale, pseudoscientifique aussi dans la mesure où même son auteur a dit que ses affirmations n'avaient pas vocations à être prouvées (mais pleine de mots compliqués donc dans un livre destiné aux profanes ça fait très très sérieux). La vulgarisation est pour moi extrêmement importante, mais elle implique qu'en plus du devoir de clarté, il y a un devoir de fiabilité bien plus fort que dans une publication destinée aux étudiant·e·s ou aux professionnel·le·s, qui sont censé·e·s connaître au moins un peu le sujet et être habitué·e·s à (et avoir le temps et l'énergie de) croiser les sources. La moindre des choses, si on présente des informations de fiabilités différentes à des personnes non spécialistes en tant qu'expert·e·s, c'est quand même d'indiquer que la fiabilité n'est pas la même, ce qui est solidement validé par la recherche et la pratique, ce qui est controversé, ce qui est réfuté mais peut être une simplification utile, ...

 Un livre qui a donc en théorie une utilité énorme (pouvoir comprendre les bases du trauma en 30-60 minutes de lecture peut être utile à tou·te·s) devient donc un gloubi-boulga certes avec un certain sens de l'esthétique, et avec de nombreuses apparences de sérieux, mais qui a tout pour embrouiller (structure difficile à suivre, vocabulaire inutilement complexe, sentiment d'étrangeté avec les illustrations, ...) en manquant en plus de rigueur.

dimanche 27 août 2023

Les vilains petits canards, de Boris Cyrulnik

 


 La référence du titre a le mérite d'être limpide : le traumatisme, en plus de la souffrance causée directement, peut générer l'exclusion, exclusion par les autres peu indulgent·e·s avec des comportements incompris ou tenant à s'éloigner, dans divers sens du terme, de la personne qui souffre, qui a subi l'indicible, ou exclusion des autres par un vécu qui altère la vision du monde.

 Dans ce livre qui si je ne me trompe pas est le plus célèbre de son auteur, Cyrulnik va lister les conditions qui peuvent permettre, peut-être pas de devenir un cygne comme le promet le titre, mais de réintégrer dans les meilleures conditions possibles le monde des canards. La cellule familiale est un élément essentiel : c'est là que se construisent dans les premières années la confiance en soi et en l'autre, et les façons de réagir à l'adversité (avec humour, angoisse, résignation, ...). La théorie de l'attachement est énormément citée, les éléments théoriques sont accompagnés d'exemples biographiques qui illustrent comment l'histoire familiale s'articule autour d'un récit qui a un pouvoir important de prophétie autoréalisatrice (un enfant jugé à l'avance pénible ou joyeux, par exemple du fait de son genre ou du contexte de sa naissance, verra ses comportements interprétés en fonction, et s'adaptera à son tour aux réactions que ça génère, ...). Autre élément important, le récit fait a posteriori du traumatisme (qui a l'avantage de pouvoir évoluer avec le temps), qu'il soit intérieur ou qu'il trouve un public (l'auteur souligne que des réactions de minimisation, d'incrédulité, voire de pitié trop forte peuvent aggraver le traumatisme) est un pilier de la résilience. Et ce récit peut être fortement impacté par l'univers social : le contexte influe considérablement les chances d'être entendu ou au contraire silencié, voire d'avoir les éléments pour comprendre ce qui s'est passé ("Pour parler, encore faut-il comprendre ce que l'on a subi. Et c'est beaucoup moins fréquent qu'on ne le pense", pour reprendre les termes de Florence Porcel ) (sur ce thème, ou d'ailleurs n'importe quel autre, lisez Florence Porcel, plutôt que Cyrulnik!). Quand le récit ne peut être reçu, quand sa verbalisation est bloquée, que ce soit pour des raisons internes ou externes, le médium artistique, moins direct, est une solution alternative. Pour faire un résumé extrêmement rapide, un accompagnement bienveillant, que ce soit avant ou après le traumatisme, modifiera très significativement son impact.

 Ces éléments sont très pertinents, c'est une excellente nouvelle qu'ils soient vulgarisés dans un best-seller, sauf que... Cyrulnik! Le propos est noyé dans une structure extrêmement chaotique, et surnage au milieu d'affirmations parfois vraiment fantaisistes, en particulier quand l'auteur s'improvise historien ("la notion de père biologique est née en même temps que la possession d'un bien", "les soldats étaient encore civilisés"... pendant la seconde guerre mondiale!, "c'est le chemin de fer, en 1890, qui a préparé la naissance du concept de traumatisme", ...) ou anthropologue ("un orphelin de père africain a beaucoup plus de chances de devenir résilient qu'un enfant de père bangladais" car comme chacun sait les structures familiales sont toutes les mêmes en Afrique), sachant que même sur les sujets qu'il est censé maîtriser il est capable de partir franchement en vrille ("les petites molécules du stress passent facilement le filtre du placenta"... on ne connaîtra pas la composition chimique des fameuses molécules du stress mais peu importe on a appris que les mères faisaient du mal à leur bébé si elles osaient être stressées, "notre système nerveux fabrique vingt-mille neurones à chaque seconde" à une époque de la vie qui ne sera pas précisée parce que pourquoi faire, ce qui est censé expliquer la personnalité plus flexible chez l'enfant que chez l'adulte, sauf que les neurones n'ont pas nécessairement quoi que ce soit à voir avec la personnalité, ...). La grande variété dans la qualité des sources contribue à embrouiller et potentiellement, en particulier quand la préface rappelle qu'on a quand même affaire à quelqu'un qui dirige des thèses, donner la sensation que l'ensemble est très savant (des articles scientifiques sont souvent cités, mais beaucoup d'affirmations qui ne vont vraiment pas de soi n'ont aucune source, et pour l'une d'entre elles on devra se contenter de -hélas je n'invente pas- "il paraît que"), les redites innombrables peuvent donner la sensation d'un propos dense alors que c'est juste une idée qui est répétée encore et encore avec des illustrations différentes, ... S'il n'y avait que ça, ça pourrait faire sourire (pour peu qu'on ait beaucoup d'indulgence pour la cohabitation avec une confusion qui semble un peu entretenue quand même entre des affirmations sorties du chapeau et des commentaires appuyés par la littérature scientifique) si ce n'était pas aussi au service d'idées douteuses, comme le fait de suggérer très fortement que les pères incestueux sont après tout sympathiques si on oublie le passage à l'acte (mais bon qui n'a jamais fait d'erreurs dans sa vie), ce qui ne colle pas à la réalité et a priori il le sait parfaitement parce qu'il a travaillé sur l'inceste, ou encore que le violeur ne se rend pas compte qu'il fait du mal, c'est la faute de la société ou alors de son développement psycho-affectif, on sait pas trop, et on ne sait pas non plus trop d'où il sort ça parce qu'il n'y a pas de source.

 Ce livre pose de sérieuses questions sur la vulgarisation : des notions importantes sont présentées, de toute évidence de façon attrayante si on en croit les ventes et la réputation du livre lui-même et de l'auteur. Ce qui apparaît comme du baratin dégoulinant quand on voit les manipulations derrière est aussi au service d'une accessibilité d'un niveau difficilement imaginable pour des livres qui sont pourtant accessibles et de qualité sur les même thèmes de l'attachement ou du traumatisme. Je ne peux que rêver très fort à l'arrivée d'un Cyrulnik honnête.

mardi 23 mai 2023

Le traumatisme, de Sandor Ferenczi

  


 Le livre est constitué d'une traduction de notes, publiées à titre posthume, rédigées en 1932, dont l'équipe de traduction s'est efforcée de reproduire le style d'écriture propre à... des notes (Ferenczi passe même parfois d'une langue à l'autre) plutôt qu'à des articles structurés et destinés à la publication. L'auteur construit donc ses réflexions sur le traumatisme, nourries de situations avec des patient·e·s, réflexions qui doivent probablement beaucoup à son approche de la relation thérapeutique décrite par Simone Korff-Sausse dans une riche introduction : un accompagnement empathique (il dénonce le comportement de certains psychanalystes plutôt vertement : "on accueille le patient aimablement, on cherche à assurer le transfert, et pendant que le patient se tourmente, on fume tranquillement son cigare dans un fauteuil, on fait sur un ton ennuyé des remarques conventionnelles") et humble ("il le revendique lui-même, les échecs sont parfois plus riches d'enseignement que les réussites"). 

 Objet parmi d'autres de conflits avec Freud (qui, selon l'intro, se réappropriera discrètement une partie de son travail après l'avoir dénigré publiquement en tant qu'analyste et en tant que personne), il considère les violences intrafamiliales évoquées en thérapie comme réelles et non fantasmatiques, y compris quand elles ont eu lieu tôt dans l'enfance voire concernent la période d'amnésie infantile (il critiquera d'ailleurs l'attitude des adultes qui, selon ses observations, tendent à minimiser les faits donc invitent l'enfant à taire sa souffrance). Il partage également des réflexions étonnamment modernes sur la dissociation (ou alors c'est moi qui connaît très mal l'était de la science de l'époque!), tentant d'en définir, c'est le cas de le dire, les contours ("l'élimination de la conscience du moi entraîne une diminution du caractère pénible de l'action excitatrice et permet à la partie du moi demeurée intacte de se rétablir plus rapidement", "Le retour de la conscience indique des lacunes de la mémoire ou des certitudes de la mémoire relatives à ce qui s'est passé pendant la commotion. Sans modification de la situation extérieure ou de la capacité d'endurance du moi, le retour de la situation psychique traumatique aura nécessairement pour conséquence la désagrégation et la reconstruction"). Il interroge également beaucoup l'impact du traumatisme sur les états modifiés de conscience (rêve évidemment, mais aussi hypnose, et même, dans certaines notes, alcoolisation ou anesthésie).

 A la fois moderne (pionnier?) et obsolète, ce travail est resitué dans l'introduction dans l'histoire de la psychanalyse, et constitue aussi, indirectement, un argument solide en faveur de l'écoute humble et empathique des patient·e·s non seulement pour le bon déroulement de la thérapie mais aussi de la recherche.

mardi 28 juin 2022

Sexy but psycho, de Jessica Taylor

 

 Si l'autrice parle surtout depuis son expérience militante, son expérience de chercheuse et son expérience professionnelle (en particulier en milieu judiciaire), le livre s'ouvre sur deux de ses expériences personnelles qui suffisent à faire comprendre et légitimer son propos : la fois où des policier·ère·s sont venu·e·s lui annoncer que son ex violent, qui continuait à la menacer physiquement pendant l'enquête via des proches, n'allait pas être jugé, ajoutant qu'il avait l'air sympathique (tout en refusant d'écouter les messages vocaux qui pouvaient pour le moins attester du contraire) et qu'elle-même aurait probablement l'utilité d'un suivi (et d'une médication!) psychiatrique, et la fois où, universitaire installée, des e-mails malveillants anonymes ont suffi à la décrédibiliser auprès de sa hiérarchie (là où son argumentation devant le manque de sérieux de la situation n'a pas suffi, ses connaissances du système judiciaire lui ont permis d'obtenir réparation). Dans les deux cas, une suspicion de pathologie psychiatrique, sans être appuyée par le moindre élément tangible, ont suffi à la décrédibiliser ou à justifier de la décrédibiliser, avec des risques de conséquences graves. Ses observations personnelles, les témoignages recueillis depuis, lui ont confirmé que ces deux situations n'avaient rien d'une coïncidence, au point qu'elle estime que la psychiatrie est "le patriarcat avec un ordonnancier et un stylo."

 Au moment où je rédige ce post, difficile de ne pas voir de résonances avec l'actualité, entre le jury qui juge Amber Heard peu crédible en s'appuyant sur des comportements... qui sont des symptômes de traumatisme ou les critères très surprenants sollicités lors du procès pour viol au quai des orfèvres, et ça aurait probablement aussi été le cas si je l'avais rédigé à un autre moment. Entre le stéréotype de l'ex folle, l'histoire de Christine Collins (qui a été adaptée au cinéma) ou encore des récits d'autoritarisme en psychiatrie , il n'y a pas à aller chercher si loin pour trouver des illustrations des violences dénoncées par l'autrice, et pour constater qu'elles sont loin de ne concerner que le Royaume-Uni, où le diagnostic de borderline ou bipolaire en général est régulièrement utilisé, avec une stigmatisation particulièrement forte du trouble borderline. Les conséquences, en plus d'un éventuel traitement lourd et d'un regard suspicieux des services sociaux (ce qui peut avoir un impact, par exemple, sur la garde des enfants des personnes concernées), sont une décrédibilisation de tout propos, que ce soit pour dénoncer des violences (Helen ironise dans son témoignage sur le fait qu'on l'a jugée en incapacité à s'adapter aux violences infligées par son compagnon, "ce qui serait drôle si ce n'était pas si grave") ou même pour obtenir des examens médicaux adaptés (de nombreux témoignages racontent de graves mises en danger, sans parler de la souffrance intenable et surtout évitable endurée).

 L'autrice propose pour mettre fin à ces violences systémiques de centrer la psychopathologie sur le traumatisme et ses conséquences : des comportements jugés irrationnels au point d'être pathologiques sont souvent une réaction parfaitement normale au vécu, des symptômes jugés incurables certes sont potentiellement tenaces, certes ne se manifesteront pas de façon linéaire (l'autrice fait la distinction entre le concept d'endurance et le concept de résilience), mais pourront être surmontés avec l'accompagnement adéquat. Le changement de perspective est montré de façon éloquente avec deux scripts qu'elle a testés auprès de professionnel·le·s du soin : entre "Mandeep a subi violences et exploitation de son enfance à la fin de l'adolescence. Elle a été diagnostiquée d'un trouble de l'attachement, d'un trouble de la personnalité borderline et d'une agoraphobie. Elle se laisse peu approcher, refuse le dialogue avec l'équipe, nie les violences subies et a des comportements problématiques" et ""Mandeep a subi violences et exploitation de son enfance à la fin de l'adolescence. Elle est facilement effrayée, se bat contre des symptômes traumatiques et est surstimulée par l'environnement hospitalier. Elle a très peur des espaces confinés et des petites pièces. Elle ne veut pas parler des violences subies, et n'est pas prête à en parler pour l'instant. Les professionnel·le·s ne lui inspirent pas confiance et elle a une tendance au retrait quand on lui pose des questions trop intrusives ou qu'elle se sent mise en danger", les attitudes sont différentes (impuissance, stress, incompétence dans un cas, compréhension et sensation de pouvoir aider dans l'autre).

 Le propos devient toutefois plus difficile à suivre lorsqu'elle avance qu'il faut renoncer complètement aux autres modèles. Pour l'autrice, rien n'est psychiatrie, tout est traumatisme, au point qu'elle met le terme "schizophrène" entre guillemets à chaque fois qu'elle l'utilise, tant pis pour les personnes qui ont toutes les raisons de se sentir concernées (les troubles de l'humeur non plus n'existent pas, les troubles de la personnalité n'en parlons pas). A la poubelle les diagnostics donc mais aussi les traitements médicamenteux, ou encore, pourquoi pas, les TCC, pas adaptés aux traumatismes (ah bon?) (et même si une erreur de diagnostic fait que c'est le cas, est-il indispensable de se débarrasser d'une méthode qui permet d'atténuer ou de mieux supporter les symptômes?). Les critiques sont certes souvent intéressantes (les classifications type DSM se font sur des bases moins scientifiques qu'on ne pourrait le croire, le fonctionnement des médicaments et les causes biochimiques des différents symptômes ne sont pas si clairs que ça), mais sans pour autant expliquer vraiment pourquoi le rejet total est la solution unique, plutôt qu'une forte remise en question (en particulier réévaluer la pertinence des traitements s'ils ne semblent pas fonctionner, et accessoirement prendre en compte la balance bénéfices/risques et surtout réfléchir au sujet en collaboration avec les patient·e·s et ne pas mentir sur les effets secondaires!). Parfois elles s'accompagnent d'un certain parfum de mauvaise fois, comme quand dans une brève histoire de la psychiatrie sont mis sur le même plan des pratiques qui n'ont jamais même approché le consensus scientifique (phrénologie, magnétisme de Mesmer, ...) et des pratiques, tragiquement, bien réelles et institutionnalisées, ou encore quand l'autrice présente des critiques censées décrédibiliser certains modèles alors qu'elles sont largement intégrées dans la théorie (mention spéciale au moment où elle dit que l'évaluation de la personnalité n'a pas de sens parce que la personnalité n'est pas immuable... avant de lister quelques lignes plus loin ses propres traits de personnalité sans relever la contradiction). D'autres fois encore, elle reproduit ce que précisément elle dénonce (gaslighting, manque d'écoute, mise en danger, ...), comme quand elle affirme qu'il est inapproprié d'aider des adolescent·e·s transgenre à transitionner (qu'iels le veuillent ou non, il faut soigner leurs traumas -tant pis s'iels n'en ont pas- et surtout rien d'autre, on vous dit!), sans prendre le temps de préciser les risques de suicide (sans même évoquer les souffrances) occasionnés.

 Vous l'aurez compris, j'ai eu des sentiments pour le moins contrastés à la lecture de ce livre qui porte des dénonciations urgentes d'un côté, et des mises en danger qui semblent parfaitement gratuites de l'autre.

mardi 7 juin 2022

Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, de Victor Frankl

 


 Si le titre du livre (et sa couverture, du moins celle de l'édition que j'ai eue entre les mains) peuvent donner l'impression qu'il s'agit du dernier livre de développement personnel qui vous livrera la clef très simple du bonheur et du succès à laquelle personne n'avait pensé avant, inutile d'aller loin dans la lecture, entre Gordon Allport qui dans la première phrase de la préface rappelle que l'auteur avait tendance à demander à ses patient·e·s "pourquoi ne vous suicidez-vous pas?" (ce n'était pas une question rhétorique!!!), ou la première des deux parties, autobiographique, où Victor Frankl fait le récit de son expérience de détenu en camp de concentration, pour voir que la légèreté ne sera pas spécialement de mise.

 L'articulation entre cette première partie, illustrant l'adaptation, prenant parfois des formes inattendues, du psychisme à des conditions si extrêmes que même les qualifier d'extrêmes semble dérisoire (l'auteur rappelle qu'il y a eu 3% de survivant·e·s), et la seconde où il expose les principes de la logothérapie, qui repose sur la recherche intérieure de sens, paraît à la lecture aller de soi, et pourtant la première a été écrite de façon indépendante (et les deux peuvent être lues indépendamment l'une de l'autre), Frankl voulait d'ailleurs dans un premier temps la publier de façon anonyme. Ce n'est que dans un second temps, suite à des demandes de lecteur·ice·s, qu'il a relevé le défi d'accompagner ce texte d'une tentative de saisir l'essence de la logothérapie sur quelques dizaines de pages (une brève postface va suivre vingt-cinq ans plus tard).

Psychanalyste de formation (on peut assez prudemment suspecter que c'était le cas de pas mal de psychiatres autrichiens du début du XXème siècle), l'auteur commence sa définition de la logothérapie en la distinguant de la psychanalyse : selon lui, non seulement l'humain ne recherche pas l'homéostasie mais a au contraire un besoin vital de tension ("la santé mentale est fondée sur un certain degré de tensions entre ce que nous avons déjà réalisé et ce qui nous reste à réaliser, ou sur la différence entre ce qu'on est et ce qu'on devrait être"), mais il n'attache en plus pas tant d'importance que ça à l'augmentation du plaisir et la diminution des souffrances ("je ne pourrais pas vivre pour mes mécanismes de "défense", pas plus que pour mes "formations réactionnelles". Mais l'humain peut néanmoins vivre pour préserver ses idéaux et ses valeurs"). Il propose le concept de névroses noogènes pour désigner la souffrance liée à la crise de sens à laquelle la logothérapie propose de remédier ("les névroses noogènes proviennent de l'absence de raison de vivre"). Dans la mesure où ce sens ne peut être qu'intimement saisi (sinon il s'agit d'imitation -"conformisme"- ou d'obéissance -"totalitarisme"-), la logothérapie ne peut être que fondamentalement non-directive ("le rôle du logothérapeute s'apparente davantage à celui de l'ophtalmologiste qu'à celui du peintre"), et la liberté en est une composante essentielle ("chaque être humain propose la liberté de changer à chaque instant"), propos renforcé par l'expérience de l'auteur en camps de concentration où il a pu observer que, même dans cette situation où la menace de mort était constante et la souffrance physique intenable, les détenus, au quotidien, faisaient des choix ("dans les camps de concentration, les "différences individuelles" ne s'aplanissaient pas du tout ; au contraire elles s'accentuaient").

 L'une des clefs de la logothérapie est le rapport au temps. Cela peut constituer dans un regard vers l'avenir dans l'idée, peut-être évidente dans le cadre d'une recherche de sens, d'avoir un projet, mais aussi pour se demander comment seront perçus, dans quelques dizaines d'années, les choix faits aujourd'hui. Le regard peut aussi se tourner vers le passé, pour une relecture des actes déjà accomplis ou encore des vécus difficiles : le rapport à la souffrance est en effet une part importante du travail. Contrairement à ce que peuvent laisser entendre une lecture (très!) rapide, ou l'occurrence à plusieurs reprises de la formule de Nietzsche "ce qui ne tue pas rend plus fort", il ne s'agit certainement pas de complaisance envers les vécus les plus durs mais de "savoir comment souffrir, si on ne peut pas faire autrement" ("l'homme est prêt à souffrir s'il le faut, mais à la condition, bien sûr, que la souffrance ait un sens"). La souffrance a-t-elle été au service d'une cause? D'une personne chère? Une source d'apprentissage? Un changement de perspective intérieur peut apporter de la clarté dans les moments les plus sombres.

 Le livre est synthétique et propose plusieurs clefs pour appliquer une perspective originale, ne se centrant ni sur les symptômes ni sur le fonctionnement psychique mais sur des préoccupations existentielles.

jeudi 3 mars 2022

Vérités et mensonges de nos émotions, de Serge Tisseron


 

  Les émotions, bien que profondément personnelles (parfois au point qu'on peut être réticent·e à écouter ce qu'elles disent vraiment de nous), se construisent dans l'interaction, en particulier les interactions entre le bébé et son entourage proche : non seulement leurs manifestations sont interprétées, de façon plus ou moins adaptée et bienveillante, par l'adulte dans ce premier apprentissage de la communication, mais le bébé lui même, c'est une question de survie, identifiera les signes que l'adulte est plus ou moins disposé à le prendre en compte ("certains se détournent de leur parent accaparé dans ses pensées et s'investissent ailleurs, d'autres tentent de le ranimer à tout prix, et d'autres encore manifestent des signes de tristesse ou de désarroi. Dans tous les cas, aussitôt que le parent reprend un comportement de communication normal, l'enfant a besoin de temps pour accepter la nouvelle donne"). Dans une construction ancrée à ce point dans l'échange, qui plus est asymétrique, il n'est finalement pas si surprenant qu'il soit difficile dans certains cas de faire le tri entre ce qui nous appartient vraiment, et ce qui a été, parfois sur plusieurs années, induit par l'autre.

 L'auteur va ainsi, par exemple, évoquer les émotions prescrites ("quel parent n'a pas imposé un jour à son enfant de se réjouir d'une perspective pourtant pénible, comme d'aller dans un lieu qu'il n'aime pas ou de rendre visite à quelqu'un avec lequel il ne s'entend pas"), ou encore les émotions de proximité (dans ce cas, l'émotion n'est pas imposée à l'enfant par l'adulte, mais l'enfant s'approprie de lui-même, généralement de façon inconsciente, l'émotion de l'adulte), ce qui lui permettra de donner des clefs pour mieux comprendre la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Cette transmission peut bien entendu avoir lieu par le non-dit (réactions intenses dans certains contextes, évitement ou récurrence de certains sujets indirectement liés, répétition de certaines expressions très spécifiques, ... un cas particulièrement parlant est celui d'une victime de viol qui lit très régulièrement La chèvre de Monsieur Seguin à son fils... qui lui-même réclame cette lecture, voyant à quelle point elle anime sa mère, mais sans savoir pour autant, jusqu'à l'apprendre directement, ce qui se joue derrière, secret qui conduira selon l'auteur à des comportements dangereux à l'adolescence, en particulier à l'âge où sa mère elle-même avait été agressée), mais aussi par un récit trop direct, sans mise à distance des émotions ni prise en compte des limites psychiques des interlocuteur·ice·s.

 Une part importante du propos de l'auteur consistera à indiquer comment intégrer de la façon la plus saine possible, que ce soit au niveau autobiographique ou familial, un évènement insupportable, en partie en évitant les fausses bonnes idées (interdire de parler n'est bien entendu pas la meilleure chose à faire, mais trop encourager une personne qui n'y est pas prête, voire l'héroïser et se faire relais d'une injonction à aller bien en considérant que ce qui ne tue pas rend plus fort -le concept de résilience, avec une argumentation plus ou moins solide, en prend pour son grade-, n'est pas non plus sans dangers). Le respect du rythme de la personne (ça peut être, au niveau familial, en étant flou·e -évoquer un secret sur "quelque chose" qui s'est passé "un jour"-) laisse la liberté aux personnes qui savent quelque chose de livrer ce qu'elles sont prêtes à livrer, le passage par des métaphores pour permettre de symboliser, permettent progressivement d'intégrer ce qui faisait effraction.

 Le propos est malheureusement livré dans un ensemble extrêmement inégal... le contraste est particulièrement rude entre un premier chapitre précis, nuancé et sourcé et un second (sur la honte) qui ressemble une invitation très insistante à l'interprétation sauvage en désignant tout un ensemble de comportements (avoir honte de ses parents à l'adolescence -eh oui....- ou encore réussir socialement) comme l'expression d'une honte profonde et inconsciente (de façon extrêmement ironique, l'auteur invite dans le chapitre suivant à se méfier des grilles de lecture trop faciles à plaquer en prenant ses distances avec une interprétation freudienne qui pourrait être tentante... et l'ironie atteint un cran supplémentaire lorsqu'il déplore, au milieu d'un festival de caricatures sur la façon dont les autres professionnels -heureusement que lui est là pour ramener un peu de raison dans tout ça- percevraient la résilience, "un public séduit par les jugements en terme de tout ou rien"). Certains exemples interpellent particulièrement voire sont dangereux, comme l'explication du génocide rwandais par le déni d'une agressivité (toute ma compassion aux historien·ne·s qui sont tombé·e·s sur ce passage, qui ont du ressentir bien des émotions pour le coup très identifiables), l'explication boiteuse d'une prédisposition de la part des victimes de violences conjugales (en oubliant, un détail, de préciser que c'est d'abord un contexte activement construit par l'agresseur), ou encore le récit d'un khmer rouge qui se serait particulièrement acharné sur une victime parce qu'il était amoureux (qu'un ado soumis à une propagande totalitaire et contraint au quotidien de commettre des actes inhumains ne soit pas au clair sur la différence entre être amoureux et vouloir posséder me semble pour le moins explicable, mais ça me plonge dans des abîmes de perplexité quand c'est le cas d'un psychiatre, sauf erreur de ma part adulte... dans le cadre d'un livre sur les émotions!). Si le cœur du propos semble sensé, le fait que la rigueur soit à géométrie aussi variable n'aide malheureusement pas à savoir dans quelle mesure l'ensemble des propositions sont dignes de confiance, ce qui est particulièrement regrettable sur un sujet aussi sensible que celui du traumatisme.

mercredi 19 mai 2021

Restoring mentalizing in attachment relationships. Treating trauma with plain old therapy, de Jon G. Allen

 


 Dans un contexte d'augmentation exponentielle des classifications diagnostiques et  des modèles thérapeutiques mis à l'épreuve de la validation scientifique, l'auteur propose et surtout argumente pour un retour aux fondamentaux. S'il reconnaît qu'il n'y a pas de frontière nette entre une thérapie spécifique même extrêmement structurée et "la thérapie la plus classique" (il l'a constaté en tant qu'étudiant, quand le premier patient qu'on lui a confié s'obstinait à vouloir parler de ses problèmes pendant les séances au lieu de le laisser appliquer le protocole strict demandé), s'il met en avant sa subjectivité, son propos sera extrêmement documenté et détaillé : en plus d'être un plaidoyer convainquant, le livre est une vulgarisation particulièrement exigeante de psychopathologie du traumatisme.

 Lorsque l'auteur ironise sur l'invasion de la psychothérapie par des sigles, c'est une rhétorique adroite, mais qui peut laisser perplexe sur le fond : certes, dire que "l'EMDR a une efficacité reconnue pour le TPST mais n'est pas particulièrement recommandée pour le TDI", ça fait sourire, ça ne sonne pas très chaleureux, mais c'est une affirmation concrète (une fois qu'on l'a décodée), qui n'implique par ailleurs à aucun moment de négliger l'aspect relationnel. Pourtant, les classifications, quand on les observe de près, ont bien des défauts, en particulier, paradoxalement, celui de... manquer de précision. Par exemple, la dépression est une conséquence plus fréquente du traumatisme que... le trouble de stress post-traumatique! A l'inverse, les symptômes de trouble de stress post-traumatique peuvent survenir sans traumatisme spécifique identifiable. Il arrive donc que les thérapeutes cherchent un évènement traumatique qui n'existe pas forcément, tout en négligeant des pistes parfaitement accessibles ("non, ce·tte patient.e n'a pas vécu d'accident de voiture ni de tentative de meurtre, par contre ce serait peut-être intéressant d'explorer la maltraitance parentale donc iel a déjà parlé plusieurs fois?"), au risque, dans des cas extrêmes, de générer des faux souvenirs (Allen insiste : le·a thérapeute doit faire avec ce qu'iel a). Les pathologies peuvent également être liées les unes aux autres (addictions, troubles du comportement alimentaire, ...), ou ne pas l'être... or, chercher d'emblée la meilleure thérapie implique de mettre le·a patient·e dans une case dès que possible, et négliger de prendre le temps du questionnement. Inconvénient supplémentaire de l'hyperspécialisation : aucun·e thérapeute ne peut maîtriser toutes les méthodes, et dans ces conditions la flexibilité des thérapeutes ne pourra pas suivre celle des symptômes dans la mesure où les classifications, on l'a vu, sont très imparfaites ("les symptômes ne sont pas rangés bien proprement. Tel que je le perçois, les boîtes ne sont pas hermétiques : leur contenu déborde et se mélange, et c'est souvent difficile de déterminer dans quelle boîte il faut mettre tel ou tel contenu (symptôme)"). Pour autant, l'état de la science est un guide précieux, que la "thérapie la plus classique", si classique soit-elle, n'est pas dispensée de prendre en compte ("je pense que les généralistes que nous sommes, au même titre que les spécialistes, devons baser notre travail sur les preuves fournies par la recherche scientifique").

 Mais au fait, c'est quoi, la "thérapie la plus classique"? D'ailleurs, l'auteur admet avoir été provocateur, dans la mesure où il aurait tout autant pu parler de thérapie par la parole. Plus qu'un appel nostalgique à la tradition, la formule désigne deux piliers : la mentalisation et l'attachement. La mentalisation, c'est l'action de se représenter ce que pense l'autre, et d'expliciter à l'autre ses propres pensées. Chacun le pratique au quotidien, les thérapeutes probablement plus que les autres, et il se peut même que certain·e·s le fassent correctement (la théorie est simple, la pratique est exigeante, l'auteur l'a même vécu dans une thérapie particulièrement laborieuse qui s'est débloquée quand... le patient l'a invité à mentaliser!). L'attachement est aussi un domaine riche qui désigne avant tout la confiance dans la qualité de la relation : la relation thérapeutique étant, comme son nom l'indique, une relation, difficile d'en faire abstraction quel que soit le modèle théorique. La thérapie idéale sera donc constituée par un cadre sécurisant, un·e thérapeute qui cherche à comprendre le·a patient·e et qui exprime de façon maîtrisée son propre vécu, et une gestion apaisée des conflits. Même s'il a quelques réserves (par exemple l'idée que la qualité de la relation soit une garantie suffisante de l'efficacité de la thérapie), l'auteur estime que l'Approche Centrée sur la Personne, de Carl Rogers, se rapproche énormément de cet idéal, et je trouve qu'il a bien raison (mais non, je ne dis absolument pas ça parce que je me forme à l'ACP).

 D'accord, se spécialiser a ses limites, mais quel rapport entre la mentalisation et l'attachement de cette fameuse "thérapie la plus classique" et le traumatisme? Le résumé sera forcément brouillon par rapport à la technicité du livre, mais certains éléments sont assez frappants. Par exemple, selon la chercheuse Ronnie Janoff-Bulman, le traumatisme détruit trois présupposés : le monde est bienveillant, le monde a un sens, j'ai de la valeur. Le premier et le troisième présupposé sont des préoccupations directes de la théorie de l'attachement : plus la bienveillance de la figure d'attachement principale est inconditionnelle (donc, plus je suis valorisé·e pour ce que je suis et non selon ce que je fais), plus je vais me sentir en sécurité. Le second présupposé peut être réparé par la mentalisation, qui permet de redonner du sens. L'une des conséquences fréquentes du traumatisme est qu'y repenser revient à le revivre, ce qui génère souvent des comportements d'évitement (des stimuli externes -sons, odeurs, lieux qui rappellent l'évènement- et internes -émotions, sensations semblables à celles qui ont alors été vécues-). La mentalisation est un travail d'élaboration qui permet de passer progressivement de la sensation à la rationalisation. L'auteur reconnaît pleinement l'efficacité des thérapies basées sur l'exposition (qui sont même supérieures à la mentalisation sur un aspect : le protocole initie la confrontation redoutée, là où une thérapie non directive permet l'évitement pour une durée indéterminée), mais constate aussi un taux d'abandon élevé. En plus de la différence de méthode, une subtile différence d'objectif existe : l'idée n'est pas de se confronter directement au traumatisme jusqu'à ce qu'il ne soit plus douloureux, mais à rendre le·a client·e capable d'y repenser, donc ne pas être contraint·e à des comportements d'évitement eux-mêmes potentiellement insupportables.

 Le livre se clôture sur des aspects existentiels qui surviennent souvent en thérapie, en particulier en thérapie du traumatisme (bien et mal, religion et spiritualité, et espoir), mais ces thèmes extrêmement vastes (ils peuvent chacun occuper à peu près l'éternité, en faisant appel à plusieurs disciplines) sont expédiés en quelques pages avec une superficialité qui contraste fortement avec le reste du livre, et cette partie à mon avis appauvrit le livre plus qu'elle ne le sert.

 Le livre est extrêmement riche, et ouvre sur énormément de dimensions de l'attachement et de la mentalisation, mais aussi (un comble avec l'appel dans le titre à revenir à l'essentiel) de la complexité de la clinique du traumatisme. Celles et ceux qui recherchaient un étendard à brandir contre les thérapies les plus récentes seront d'ailleurs probablement déçu·e·s : le propos est solide mais nuancé, l'auteur insiste sur l'importance de la recherche scientifique et du mouvement constant vers de meilleures solutions, et rappelle que ce sera compliqué de trouver un·e thérapeute, quelle que soit sa méthode, qui n'attache pas d'importance à la relation (par contre, sans surprise, il est plus que réservé envers les thérapies sur ordinateur... et, certes elles peuvent avoir des qualités, mais sur l'aspect relationnel, difficile de contre-argumenter). Malheureusement, il ne semble pas y avoir de traduction française à l'horizon.

samedi 1 mai 2021

Counselling a survivor of child sexual abuse, de Richard Bryant-Jefferies

 


  Même si l'auteur précise à plusieurs reprises (tout en étant extrêmement réservé envers les TCC) que selon lui, plus que la méthode utilisée, c'est la qualité de la relation thérapeutique qui compte, ce livre sera consacré à l'accompagnement des victimes de violences sexuelles dans l'enfance avec la très spécifique Approche Centrée sur la Personne (la méthodologie, les concepts, seront régulièrement évoqués). Dans les débuts de sa vie professionnelle, Richard Bryant-Jefferies était spécialisé dans l'accompagnement de personnes alcooliques, ce qui n'est peut-être pas pour rien dans l'écriture de ce livre là puisqu'il mentionne dans l'intro une étude établissant que les violences sexuelles dans l'enfance sont l'un des plus grands prédicteurs de l'alcoolisme. La diminution de la consommation d'alcool (comme le processus thérapeutique en lui-même) peuvent par ailleurs faire émerger des vécus enfouis.

 La forme que prend l'ouvrage est très originale, et pourtant semble vite évidente au fur et à mesure que ses potentialités didactiques se dévoilent. Le·a lecteur·ice suit la thérapie, imaginaire (mais l'auteur précise que ses propres personnages l'ont plusieurs fois surpris, et que l'écriture a été intense émotionnellement), de Jennifer par Laura, ainsi que les séances de supervision avec Malcolm (et Malcolm évoque parfois des moments qu'il devra reprendre en supervision, mais le détail n'est pas poussé jusqu'à raconter ces séances là!). Le procédé permet d'explorer quand c'est pertinent l'intérieur de l'esprit des protagonistes, ce qui, la science est tellement limitée, est compliqué à faire à partir d'une retranscription, et le fait de s'appuyer sur une seule thérapie s'avère vite bien plus riche qu'on ne pourrait s'y attendre, tant de nombreuses questions centrales sont évoquées : que faire de l'émergence de souvenirs en thérapie? comment agir quand le·a client.e semble dissocié·e ou même s'évanouit en séance? quand et comment exprimer sa présence dans les moments les plus difficiles? jusqu'où rester dans l'approche non-directive?

 Jennifer est plutôt épanouie dans sa vie professionnelle mais boit et consomme de la cocaïne. Elle a réussi à diminuer l'alcool et arrêter la cocaïne, est en couple suite à une belle rencontre alors que ce n'était pas dans ses projets, et sa thérapie se passe bien, au point qu'elle a pu créer un lien presque amical avec sa thérapeute, Laura. Mais, au détour d'une séance qui s'annonce légère (il est question de ses vacances de la semaine prochaine, d'ailleurs Laura connaît le coin et inhibe la tentation de basculer dans une conversation classique en lui demandant plus de précisions sur le lieu), Jennifer s'interrompt, se sent mal ("je ne sentais rien. C'est comme si mon corps était assis là et que je n'étais pas dedans", "Ooh, c'est bizarre"), mais est incapable de comprendre, encore plus d'expliquer, ce qui vient de se passer et n'est d'ailleurs pas tout à fait fini. Quelques instants plus tard, elle a trop chaud, semble perdre conscience mais rouvre vite les yeux. Epuisée, elle préfère rentrer chez elle... c'était peut-être tout simplement une grosse journée, et la fatigue l'aura rattrapée d'un coup. Laura a la sensation persistante que quelque chose est survenu, mais n'insiste pas ("si c'est important, je suis sûre que ça va revenir plus tard"). Et en effet, ce malaise (épisode dissociatif) est le début de quelque chose de colossal, qui surprendra à plusieurs reprises Laura et Jennifer. Cauchemars d'abord, flashbacks de plus en plus explicites (Jennifer à 10 ans, puis Jennifer à 4 ans, prendront la parole en séance), Jennifer réalise progressivement qu'elle a été violée par son père, l'amenant dans une extrême douleur à augmenter sa consommation d'alcool et dépasser la dose de tranquillisants prescrits par son médecin. L'auteur insiste énormément sur l'importance de respecter le rythme du ou de la client·e, d'une part pour ne pas induire de faux souvenirs ("parfois la spéculation peut nous faire partir loin, et nous éloigner de la réalité de ce qui est vécu par le·a client·e et par nous-même dans la relation thérapeutique") et d'autre part parce que la partie du psychisme qui ne veut pas voir est importante à écouter aussi ("c'est comme apprendre qu'il y a quelque chose d'effrayant derrière une porte - une partie de moi veut savoir ce que c'est, et l'autre veut que la porte soit fermée, pas juste fermée, condamnée pour que ce qui est dedans ne puisse pas sortir", "quelque chose de dérangeant ou de trop menaçant peut provoquer un retrait, et potentiellement la perte d'une opportunité thérapeutique"). La difficulté d'appliquer ces conseils est particulièrement saillante quand Jennifer doute, après les dénégations fermes de son père lors d'une première confrontation : Laura accompagne avec empathie le doute et la souffrance, mais ne se prononce pas sur la réalité des souvenirs malgré l'enjeu et tous ces éléments dont elle dispose. "Le doute fait partie du processus d'acceptation", comme le disent Ellen Bass et Laura Davis citées par l'auteur, et le rôle de la thérapeute est alors d'aider la cliente à trouver sa propre conviction intérieure. Ce ne sera pas linéaire, ça passera par des souffrances terribles, mais Jennifer, sans être parfaitement rétablie (même les excuses de son père, difficilement obtenues, ne porteront que sur une partie des faits), finira par aller mieux. 

 Le livre est à la fois fort émotionnellement et exigeant techniquement, mettant en valeur les subtilités de l'accompagnement aux moments les plus sensibles et, bien sûr, l'importance de la supervision. Le sujet est pour le moins spécialisé (un accompagnement précis pour une pathologie précise), mais tout.e thérapeute ACP ou tout·e thérapeute spécialisé·e dans les violences sexuelles peut à mon avis en bénéficier.

mardi 6 avril 2021

Pandorini, de Florence Porcel


 Ses vies sociale et professionnelle en suspens jusqu'à ses 19 ans à cause de graves problèmes de santé, la narratrice compte bien prendre sa revanche, entrer dans la vie par la grande porte. L'opportunité arrive bientôt : figurante sur un tournage avec le légendaire et charismatique Pandorini, acteur dont ceux et celles qui l'ont vu en vrai évoquent le magnétisme, fondateur et soutien très actif des Colettines, centres d'accueils pour victimes de violences conjugales, elle dépose une vidéo de démo dans sa loge, avec ses coordonnées. Après une attente interminable, c'est... l'acteur lui-même qui la rappelle! Il laisse un message vocal, tente de la joindre deux soirs à la même heure. Le troisième soir, la narratrice s'assure d'être disponible pour décrocher et... il lui propose un rendez-vous! Elle va rencontrer, elle, le légendaire Pandorini! Le rejoindre sur un tournage, puis être à son bureau. Pourtant, alors qu'elle avait tant envie de partager son incroyable aventure avec ses amies après le message vocal qu'elle a écouté et fait écouter tellement de fois, elle n'aura plus du tout envie d'échanger, au point d'être virulente, après le premier appel. Ce moment où l'échange a pris très subitement une connotation étrange ("-Est-ce que vous êtes heureuse? -Euh... oui... Oui, mon école me plaît beaucoup... -Et dans votre vie amoureuse? -Euh... oui, là euh je sais pas..." suivi de questions de plus en plus intrusives, obscènes "Vous n'avez jamais embrassé un garçon alors?" "Vous n'avez jamais fait l'amour?" "Vous vous caressez?" "Vous vous caressez comment?"), elle n'a vraiment pas envie de l'évoquer. Et il lui faudra un moment pour parler de ce qui s'est passé pendant le rendez-vous en question ("il a été trop cool parce qu'il a mis la capote sans faire d'histoire, hein Soline c'est pas si fréquent, il a été doux j'ai rien senti - enfin je veux dire j'ai pas eu mal - enfin si un peu à la fin mais c'est normal, il a pas insisté quand j'ai refusé de faire ce qu'il m'a proposé oh la la c'était tellement adorable de sa part"), avant de rentrer dans une fureur terrible parce que son enthousiasme n'est pas partagé.

 Structuré narrativement par les réactions médiatiques aux dénonciations des violences sexuelles commises par Pandorini (multiplicité croissante des témoignages d'un côté, défense plus ou moins agressive de la personne de l'autre), cette histoire peut en rappeler d'autres, en particulier après le mouvement #MeToo, après les réactions provoquées par l'obtention d'un César par Polanski. Et pour cause : ce récit est de très forte inspiration autobiographique. Florence Porcel a d'ailleurs, depuis la parution, porté plainte contre Patrick Poivre d'Arvor. Mais, si c'est bien la multiplicité des regards qui est au cœur du récit, c'est avant tout à travers l'évolution du regard de la narratrice, qui progressivement cessera de voir ce 22 mars comme "le plus beau jour de (s)a vie" suivi d'une histoire d'amour, et accédera finalement, quatorze ans plus tard, à une perception lucide ("de quel DROIT, Jean-Yves, DE QUEL PUTAIN DE DROIT?", "Cette situation n'est pas normale : IL T'A FAIT DU MAL") mais apaisée ("la déflagration avait fusionné les deux moi").

 Si ce temps était aussi long, aussi douloureux (vaginisme, tentative de suicide, médication nécessaire, ...), c'était toutefois nécessaire, car il s'agissait bien d'un viol, d'un traumatisme, avec le temps que ça implique pour s'en remettre alors que tant de vulnérabilités, parfaitement identifiées par l'agresseur, étaient présentes ("mon cerveau, sachant que la vérité m'aurait été insupportable, m'en a protégé comme il a pu"). Le rappel, simplement, des faits, est une première étape : le double-jeu de Pandorini, jouant la complicité voire la timidité avant de donner des ordres avec froideur, la confusion des genres dans un rendez-vous qui était supposé être professionnel (si elle a bien fait carrière, la narratrice n'a bénéficié d'aucun coup de pouce de l'acteur et producteur si influent), le fait qu'elle ait eu mal pendant le rapport et l'ait exprimé très clairement, sans aucune prise en compte en face, ... Et même dans la poursuite de la relation : il continue d'abord à être en contact avec la narratrice, par appels et SMS, puis disparaît du jour au lendemain, réapparaît avec un comportement ambigu... rien pour définir sainement la relation, la clarifier, l'aider à l'oublier ou à comprendre ce qu'elle représente effectivement pour lui. Et pourtant, même si l'attirance physique n'était pas vraiment là (la narratrice préfère Di Caprio), c'était le légendaire Pandorini : si son objectif était vraiment de coucher avec cette actrice de 19 ans à l'entrée de sa carrière, il avait bien des façons plus saines, et tout aussi fiables, d'arriver à ses fins.

 Un choix fort du récit est de se concentrer, plus que sur la destruction du criminel, de celui qui a provoqué tous ces traumatismes, semble-t-il à de nombreuses personnes (le récit commence d'ailleurs à la mort de Pandorini, alors que Patrick Poivre d'Arvor est bien vivant), sur le récit personnel de reconstruction. Accepter que ça prend du temps, accepter qu'il y ait de l'ambivalence ("je t'aimais"), montrer qu'il y a une fin possible à ces souffrances, sans rendre, en rien, les faits plus acceptables. Florence Porcel a déjà montré qu'elle savait exprimer sa colère de façon exceptionnelle, ce récit en est une preuve, considérable, supplémentaire, avec des enjeux à la fois individuels (la souffrance a une fin, les vécus paradoxaux sont pleinement légitimes et font même partie intégrante des mécanismes de ce type de violences, d'autres sont passé·e·s par là) et collectifs (les associations, les médias, ont leur rôle à jouer et le pouvoir de faire bouger les choses).

jeudi 1 avril 2021

Pratiquer l'ICV : l'intégration au cycle de la vie, de Peggy Pace


 Peggy Pace détaille ici sa méthode (ICV en français, pour Intégration au Cycle de la Vie) pour retrouver une unité plus complète entre les différents états du Moi, en particulier lorsqu'un ou plusieurs évènements de vie ont modifié la personnalité du.de la client.e. Un concept particulièrement important est la distinction entre la mémoire explicite (je suis capable de raconter l'évènement en utilisant mes propres souvenirs) et implicite (l'évènement est ancré dans mon corps et mon psychisme mais je ne suis pas en capacité de me remémorer suffisamment d'éléments pour en faire un récit cohérent).

 La procédure thérapeutique consiste à, par un voyage progressif dans les souvenirs balisé dans un premier temps par la mémoire explicite (l'autrice conseille de prévoir environ un souvenir par an pour constituer des repères), établir un dialogue entre le Moi du passé et le Moi du présent : ce dialogue peut permettre au Moi du présent de faire bénéficier de ses ressources au Moi du passé ou encore de le rassurer ("tu es en sécurité maintenant, ta peur et ta détresse appartiennent à une période qui est terminée"), ou encore de résoudre des conflits intrapsychiques. Pour ce dernier cas, un exemple particulièrement parlant est celui du soin de l'anorexie : l'autrice invite la personne à parler avec son Moi de l'adolescence (elle précise que les client·e·s savent généralement exactement situer l'âge concerné) et à entamer une négociation, en précisant que l'objectif est louable mais que les résultats sont dangereux (en donnant des exemples précis) et en réfléchissant ensemble à d'autres solutions pour mieux aimer son corps. La répétition (du voyage sur la ligne de vie) est un élément clef pour une intégration plus solide et complète (comme un sentier qui devient plus praticable à force d'être emprunté), c'est d'ailleurs répété plusieurs fois dans l'ouvrage. Le·a thérapeute ne s'adresse pas directement à l'état du Moi du passé, mais guide le·a client·e du présent dans leur échange, tout en laissant la place à son imagination et à son intuition (le·a client·e sait mieux que le·a thérapeute quel chemin suivre, tout en étant lui ou elle-même souvent surpris·e de la direction que prend la thérapie). 

 "La thérapeute doit rester présente, ancrée, connectée énergétiquement à la cliente, et disponible émotionnellement tout au long du processus", sous peine de ne pas aider ou, pire, d'aggraver la situation. L'autrice insiste là-dessus à plusieurs reprises, et est très claire sur le fait que son livre ne constitue pas une formation suffisante pour exercer. L'importance de la présence solide et bienveillante du ou de la thérapeute est explicitement reliée à la théorie de l'attachement, pilier théorique fondamental, parfois avec de drôles d'interprétations (un parent, même bienveillant, avec un attachement insécure, fera du mal à son enfant et risque de même de provoquer un trouble dissociatif de l'identité -mais qu'est-ce qu'elle raconte? ce qui cause un trouble dissociatif de l'identité ce sont des traumatismes extrêmes et répétés-, ou encore un enfant ne saura pas réguler ses émotions si ses parents ne savent pas le faire et sera prédisposé aux addictions et troubles du comportement alimentaires, et l'affirmation n'est pas sourcée parce que pourquoi faire...). Des affirmations pseudoscientifiques surgissent d'ailleurs parfois inopinément, comme l'hémisphère droit rationnel et l'hémisphère gauche intuitif (AAAAAARGH) ou encore la comparaison de l'émergence du langage avec un logiciel de traitement de texte (en cinq éditions, ça a été gardé? vraiment?), ce qui est extrêmement ironique au milieu de références à la neurologie et à la psychologie du développement.

 Des indications sont données pour soigner des troubles spécifiques comme les troubles du comportement alimentaire évoqués plus haut mais aussi par exemple la dépression, l'anxiété, avec une insistance particulière sur les traumatismes (avec, ce qui fait sens pour une thérapie avec "intégration" dans le nom, une place conséquente donnée au trouble dissociatif de l'identité). Le·a lecteur·ice n'en saura en revanche pas beaucoup sur l'efficacité à attendre : c'est précisé en fin d'ouvrage, le niveau de preuve se limite aux constats personnels, et, comme la méthode a plus de quinze ans, c'est probablement parce que les résultats n'ont pas suivi au moment de la recherche d'une validation plus solide. L'affirmation a toutefois le (grand) mérite de la transparence, et même si l'efficacité ne semble pas au rendez-vous pour des troubles spécifiques, difficile d'estimer que la méthode n'a pas d'intérêt quand elle offre des propositions pour explorer des parties difficilement accessibles du psychisme.