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jeudi 9 avril 2026

Anthropologie de la douleur, de David Le Breton

 

 Si la douleur est un sujet difficilement contournable, sa dimension anthropologique ne saute pas forcément aux yeux. Je veux dire, je peux me tromper mais là, comme ça, j'imagine que quand notre gros orteil fait une rencontre aussi malencontreuse que matinale avec un pied de table, ou quand on se coupe avec une feuille de papier, c'est plutôt rare de penser spontanément à ce que ça dit de notre statut d'animal social.

 Et pourtant, même si c'est de fait d'abord un phénomène biologique, la douleur, à un niveau social mais même à un niveau individuel, a un sens qui lui est donné de façon collective. L'auteur consacre par exemple un chapitre au statut de la douleur dans l'Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, sujet plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Mais avoir mal a aussi une infinité de sens différents selon la façon dont c'est exprimé : est-ce que c'est mieux vu d'afficher un stoïcisme inflexible, soit en étant démonstratif dans ledit stoïcisme inflexible soit au contraire en prenant sur soi dans le but d'être discret·ète, ou d'être expressif·ve pour être pris·e au sérieux ou plus simplement pour que l'interlocuteur·ice sache de façon plus précise ce qu'on traverse? Le regard médical sur le sujet à travers les époques est documenté, avec les injonctions sociales sous-jacentes.

 La douleur est souvent subie, comme dans les deux exemples que j'ai cités en début de résumé -on pourrait (hélas!) en citer une infinité d'autres-, mais elle est aussi fréquemment infligée. Ça peut être pour des raisons de discipline, qu'elle soit infligée par soi-même (ascétisme) ou par quelqu'un d'autre (punition), pour élever (rituel initiatique) ou dégrader (torture), ... Là encore, les exemples sont nombreux, et cette quantité d'exemples, de façon générale, c'est à la fois la qualité et le défaut du livre.

 En effet, les dimensions à explorer, une fois engagé·e sur ce chemin, sont exponentielles, on s'en rend très vite compte à la lecture. Quand l'auteur dit dans la page de remerciements "j'amassais des données, des notes, des entretiens, mais je reculais devant l'ampleur de la tâche", on n'a aucun mal à le croire! Et les sources sont presque aussi diverses que les sujets à aborder. L'inconvénient, c'est que chaque thème est traité de façon plutôt rapide, sans forcément permettre d'en retirer une synthèse, une conclusion, et, par la force des choses, c'est difficile d'évaluer dans quelle mesure le propos est documenté : est-ce que l'auteur, là, donne son avis? Est-ce qu'ici il s'est appuyé sur une documentation trop sélective pour avoir un regard global? Est-ce que la thèse développée est contredite de façon solide ailleurs, ou éventuellement litigieuse? Devant l'avalanche de thématiques, difficile d'avoir une réponse à ces questions (sinon que l'auteur n'a pas pu tout explorer à fond parce qu'il n'a qu'une seule vie) et c'est d'autant plus frustrant que, précisément, des questions, le livre invite à s'en poser!

 Frustration supplémentaire (mais ça on ne peut pas le reprocher à l'auteur!), le livre date de 1995, et les sciences humaines ont probablement énormément avancé depuis sur toutes les thématiques couvertes. 

jeudi 4 décembre 2025

Émotions, histoire culturelle et étymologique de nos sentiments, de Michel Briand

 


  Les émotions, c'est un aspect dont l'importance est reconnue depuis les travaux pionniers de William James, ont une dimension corporelle forte, dans la façon dont on les ressent, dont on les exprime. Pour autant, elles ont aussi une dimension culturelle : dans leur acceptation sociale, dans la façon dont elles sont communiquées (l'auteur mentionne d'ailleurs les travaux de David Le Breton sur les six émotions dites primaires parce qu'universelles qui ne sont pas si universelles que ça), dans les comportements qu'elles entraîne pour la personne qui les ressent et pour la personne qui les provoque ou les perçoit... ou encore, ça va être le cœur du livre, par la façon dont on les nomme.

 C'est argumenté dans L'analogie, cœur de la pensée, construire des représentations, ça implique des catégories, et nommer, c'est créer des catégories. Est-ce que des émotions aussi spécifiques que l'inquiétante étrangeté (le choix de cette traduction pour Ungeheimlichkeit aurait peut-être pu remplir quelques pages du livre de Michel Briand) ou la Schadenfreude (le plaisir ressenti lorsqu'il arrive quelque chose de mal à quelqu'un) auraient pu être identifiées clairement sans qu'un terme n'y soit consacré? Et pour les émotions bien plus générales que sont les émotions primaires (peur, dégoût, colère, joie, tristesse... et la surprise qui ne se voit pas consacrer son propre chapitre) ou l'amour, la confiance, le mépris (par ailleurs candidat sérieux pour rejoindre le rang des émotions primaires), la fierté et la beauté qui sont traitées en longueur, entre le nombre de termes utilisés pour les exprimer qui ont parfois des sens franchement distincts, et l'étymologie de chacun de ces termes, il y a de quoi s'occuper!

  Le travail est vaste, très vaste, et sa lecture est aussi l'occasion de découvrir ou redécouvrir que l'étymologie est certes une science, mais n'est pas une science exacte : pour certaines origines, on ne peut pas encore trancher. L'auteur navigue, voyage, et son écriture agréable a l'avantage de faire qu'on ne s'ennuie pas dans une lecture qui aurait pu être franchement laborieuse : la cartographie est vertigineuse, mais on a plutôt l'impression de faire une randonnée (une analogie qui m'est venue avant de découvrir que la conclusion était intitulée "invitation à poursuivre l'escapade"). En revanche, une fois la promenade finie, pas de synthèse : le·a lecteur·ice qui voudra tirer des conclusions sur l'évolution culturelle d'une ou des autres émotions explorées devra reprendre le texte (et il y a de la matière, la lecture est fluide mais le contenu est dense) et faire son propre travail, qui par ailleurs en vaut probablement la peine mais s'annonce conséquent. 

jeudi 30 octobre 2025

Histoires insolites de la psychiatrie, de Cyrielle Richard


 D'Hippocrate à un colloque de 2005 sur le thème "Femmes handicapées, la vie devant elles" co-organisé par Maudy Piot et parrainé par Simone Veil, d'une serial-killeuse italienne dans les années 40 aux propositions institutionnelles pour la scolarité des enfants handicapés en France et au Canada (la France est fermement critiquée!) en passant par les troubles psychiatriques d'hommes d'état à travers l'histoire, ce livre fait voyager dans de nombreux espaces très différents (au point qu'un sommaire alternatif est proposé pour ceux et celles qui voudraient visiter l'ouvrage différemment) et les spectateur·ice·s de Doctor Who auront probablement l'impression d'entendre l'inoubliable bruitage du TARDIS (un vaisseau qui permet de voyager dans l'espace et dans le temps et qui a la spécificité de ressembler à une cabine téléphonique britannique) entre les chapitres.

 Derrière l'aspect "curiosité" rendu ostensible, il y a un travail de fond conséquent pour chaque chapitre, et souvent un enjeu. Les symptômes observables de Louis II de Bavière sont détaillés et, comme pour chaque personnalité du passé, croisés avec les connaissances actuelles en psychopathologie, mais c'est aussi une opportunité de s'attarder sur une situation où des juristes sont mobilisés par des personnes qui ont tout intérêt à ce que la personne concernée ne soit pas jugée autonome et capable de discernement. L'infanticide multiple d'Andrea Yates, au delà du fait divers macabre, est une situation où se mêlent certes des symptômes délirants, mais aussi l'influence d'un mouvement sectaire et un patriarcat exacerbé par le fondamentalisme religieux : malgré les nombreuses alertes (et les moyens de son époux qui permettaient largement de recruter de l'aide), Andrea Yates est livrée à elle-même et son mari n'estimera jamais avoir des responsabilités dans l'évènement. Le militantisme controversé d'Antoinette Fouque (féministe du courant différentialiste jugé conservateur) et celui très contemporain de Maudy Piot permettent de parler des conflits de vision dans le militantisme et d'antivalidisme militant. 

 Militant, le livre l'est, derrière l'impression de légèreté que peut donner la couverture (au sens propre, l'ouvrage de 550 pages ne l'est pas particulièrement, léger), et dénonce la violence psychiatrique du passé et contemporaine, souvent articulée par ailleurs à des discriminations de classe, de race, de genre, ... Le message est particulièrement explicite dans la toute petite page de conclusion : "les troubles psychiques sont d'abord des produits de l'environnement et du contexte dans lequel ils apparaissent, "les préjugés sur les troubles psychiques ont probablement tué davantage de personnes que les maladies elles-mêmes. Ils sont responsables du refus de soins, de la conception et de l'administration de traitements inadaptés, voire dangereux, d'enfermements abusifs et de façon générale de privations de droits."

vendredi 26 septembre 2025

Psychopathologie des violences collectives, de Françoise Sironi

 


 Guerre, torture, exil, colonisation, les violences qui ont une dimension collective sont nombreuses, multidimensionnelles, peuvent être dévastatrices pour les victimes mais aussi pour les bourreaux dont le statut, dans ces situations, est loin de toujours être le résultat d'un libre-arbitre. L'autrice a environ 15 ans d'expérience clinique auprès de personnes concernées, dans différents pays.

 Pour autant, le livre est... très frustrant. Le constat est difficilement contestable : oui, les stéréotypes se mettent en travers du soin et plus largement de l'accueil de ces personnes qui ont un vécu spécifique (déracinement, deuils multiples, culpabilité, désir de vengeance, ...), difficilement compréhensible de façon profonde et satisfaisante pour ceux et celles qui ne sont pas concerné·e·s, oui, un dogmatisme dans l'approche de la thérapie peut amener le ou la thérapeute à confondre une ignorance crasse et une fermeture d'esprit avec de l'expertise et de la sagesse et faire bien plus de mal que de bien aux personnes accompagnées (l'autrice utilise pour en parler le concept de maltraitance théorique, et donne l'exemple des personnes transgenre, n'hésitant pas à nommer par exemple Colette Chiland en citant des propos abominables qu'elle a tenus sur ce sujet), oui, la pluridisciplinarité est une clef pour avancer de façon sérieuse et constructive et ne pas s'enfermer dans des concepts rigides.

 Sauf que... toute cette expérience, toutes ces valeurs que je suis le premier à partager, sont restituées sous la forme d'un langage ampoulé qui donne artificiellement une impression de complexité alors qu'il y a à peu près trois ou quatre idées qui sont répétées encore et encore dans les 250 pages de l'ouvrage ("psychologie géopolitique clinique", ça fait beaucoup de mots -et l'autrice aime beaucoup rajouter des mots et les mettre en italique et les détailler pour montrer à quel point ce qu'elle propose c'est très sérieux et c'est très la complexité- pour dire que pour accompagner une personne il faut prendre son vécu dans son ensemble -historique, autobiographique, culturel, religieux, ...- et pas juste un aspect a fortiori si c'est une grille de lecture plaquée d'autorité sur le symptôme, ce qui est certes important mais qu'on peut exprimer de façon bien plus directe et accessoirement plus courte et moins hautaine). La prétention va jusqu'à basher du revers de la main les autres approches (qu'est-ce que ce serait s'il n'y avait pas la pluridisciplinarité et la nécessité de se prémunir d'une rigidité théorique dans les valeurs portées!) qui sont évidemment toutes superficielles et pour la plupart motivées par la cupidité parce que pourquoi pas (mais on ne va pas non plus l'argumenter sérieusement ou le sourcer, ce ne serait pas assez hautain).

 S'il y a quelques éléments intéressants, ce livre reste à mon sens une lecture très dispensable alors que vu le sujet et l'expérience clinique de l'autrice il ne devrait vraiment, vraiment pas l'être. Je l'ai refermé avec une énorme sensation de gâchis. 

samedi 8 mars 2025

A bridge over troubled water, dirigé par Gila Ofer

 


 Ce livre à plusieurs voix (mais majoritairement des voix de psychanalystes) a un titre particulièrement bien trouvé, puisqu'il évoque, le plus souvent expériences thérapeutiques à l'appui, des idées de solutions pour permettre à des groupes ou des personnes de se rencontrer là où le contexte (du grand écart culturel au conflit armé), a priori, ne le facilite pas.

 Le groupe, paradoxalement, à la fois permet la rencontre puisque c'est un espace dédié à l'échange, mais peut aussi y faire obstacle, dans la mesure où les échanges sont publics (à l'échelle du groupe!), ce qui implique une certaine part de représentation. Un chapitre évoque par exemple, dans un groupe d'échanges entre Israëlien·ne·s et Palestinien·ne·s, des interactions détendues dans les moments informels, qui redevenaient impossibles (y compris entre les deux mêmes personnes) à la fraction de seconde où l'espace redevenait celui du groupe. Pour autant, le groupe a aussi permis à une personne d'exprimer à quel point elle trouvait les auteurs d'attentats suicides inhumains, pour se voir répondre avec beaucoup de colère par une travailleuse sociale jusqu'ici aimable et réservée que c'était une réponse méritée aux violences exercées sur le peuple palestinien. Ce préalable à une rencontre certes brutale mais plus authentique aurait difficilement pu survenir, et encore moins générer un mouvement potentiellement constructif, dans un temps informel.

 L'un des auteurs observe que l'issue constructive d'un conflit, y compris un conflit interne (il argumente d'ailleurs à partir de la théorie psychanalytique), n'est pas la résolution mais la croissance. Difficile de le contester en ayant à l'esprit que surmonter un conflit c'est se laisser toucher, changer, par l'autre... mais c'est justement dans cet espace que la perspective du moindre mouvement peut être particulièrement compromise : "la tendance à blâmer l'ennemi tout en se confortant dans la position de victime, tout en évitant d'accepter une culpabilité ou toute responsabilité dans la situation de violence, semblent être les deux faces d'une même pièce. Ces tendances m'ont semblé être aussi fondamentales et tenaces que les "pulsions de bases"", "les gens qui perçoivent une menace existentielle semblent considérer la possibilité de faire preuve de sentiments de culpabilité envers leur ennemi comme un luxe inaccessible".

 Même dans des contextes moins extrêmes, et même quand il y a une certaine bonne volonté de tous côtés, les échanges véritables peuvent rencontrer des obstacles à la fois ostensibles et invisibles. Un autre auteur en a fait l'expérience en animant un groupe de Roms pour le compte d'une ONG. Il était dérangé par son agacement, peu propice à l'animation d'échanges de qualités, envers des participants qui s'engageaient peu dans le groupe mais beaucoup dans la nourriture mise à disposition, étaient très familiers voire impolis entre eux, tout en étant extrêmement aimables avec lui. Il a fini par exprimer son inconfort, en disant aux membres du groupes qu'il les sentait plutôt motivés par la rémunération promise que par le travail lui-même : leur réaction a été d'éclater de rire, un rire qui était une appréciation de son honnêteté. Il a alors réalisé que si les participants ne s'investissaient pas de façon constructive, on pouvait en dire autant de l'ONG qui avait mis en place le dispositif sans se poser la question de sa pertinence par rapport aux besoins des principaux·ales intéressé·e·s, et lui-même en tant qu'animateur s'était acharné à faire tenir ledit dispositif inadapté par plusieurs aspects, ce qui a contribué à l'éloigner de son but (de vraies rencontres, des échanges qui ont du sens) plutôt qu'à l'en rapprocher.

 Un autre exemple est donné de rencontres... intraculturelles à l'occasion d'un groupe de femmes bédouines. Le groupe leur a permis de constater que les moyens de résistance qu'elles mettaient en place de façon implicite, informelle (aller chercher des médicaments au prétexte d'un mal de tête pour pouvoir échanger avec d'autres femmes sur le trajet, parfois très significativement prolongé), répondaient à un besoin d'être moins écrasées par un patriarcat oppressant, qu'elles ont pu décrire et critiquer plus directement.

 Les contenus, comme vous avez pu le constater, sont extrêmement variés et je n'en ai décrit qu'une partie. Certains sont bien plus théoriques. L'objet est singulier, peut-être frustrant parce que la complexité et l'importance vitale (parfois au sens propre!) de chaque sujet pourrait donner lieu à des développements bien plus complets, mais c'est aussi, de façon cohérente avec le titre, un beau support d'ouverture, car qui aura déjà ne serait-ce qu'entendu parler de chacune des situations traitées?

mercredi 1 novembre 2023

Autopsie des échos dans ma tête, de Freaks


 

  Ce livre porte l'ambition de Freaks de parler de ce qu'est sa vie avec la maladie mentale, mais surtout de porter sa voix, un projet où il est plus simple de savoir ce qu'on ne veut pas ("la glamorisation niaise de la folie a tendance à me gonfler. Mais je n'aime pas non plus quand on en exagère la noirceur à outrance... sans parler des discours médicaux aseptisés") que ce qu'on veut : la maladie mentale, est-ce que c'est d'abord des symptômes, le regard des autres, les relations complexes avec l'institution psychiatrique, une recherche d'épanouissement qui passe par l'adaptation à ses besoins et limites?

 L'autrice arrive à articuler tous ces aspects, peut-être en parlant plus d'elle qu'elle ne l'aurait voulu ("je voulais écrire ma folie sans faire un livre intime") mais surtout en faisant parfaitement percevoir l'aspect social du sujet. Certes, si elle ne livrera pas son diagnostic ("ma folie a un sens politique qui n'est pas déterminé par son diagnostic"), le travail de vulgarisation est bien là et de qualité, de la description extrêmement claire de différents symptômes (mythomanie, paranoïa, dépression, dissociation... et je peux attester que l'hypersensibilité aux sons est remarquablement bien décrite!) aux directives anticipées pour se protéger juridiquement dans les moments de crise ou encore le parcours de combattant·e pour obtenir l'Allocation Adulte Handicapé, incluant beaucoup d'attente, de l'incertitude ("vous recevrez une réponse de la MDPH. Souvent ça se passe comme ça... vous n'avez pas bien rempli le formulaire/on a tiré aux dés, vous avez perdu/ le certificat médical doit être rempli par un autre médecin/ votre tronche ne nous revient pas/ votre projet de vie n'est pas assez convaincant") et qui commence par un dossier laborieux à remplir, incluant un projet professionnel ("mais je ne peux pas travailler. C'est pour ça que je demande l'AAH") et un projet de vie à remplir sur papier libre ("bonjour mon projet de vie est de ne pas mourir il faut manger pour ne pas mourir il faut de l'argent pour manger bisous, Freaks").

 Mais surtout, le livre permet de saisir la difficulté de définir la maladie mentale, et a fortiori la folie ("j'en ai passé, des nuits blanches sur Internet, à plonger de trou de lapin en trou de lapin à la recherche d'une définition de la folie qui serait un tant soit peu universelle... Sans grande surprise, je n'en ai pas trouvé", "Déviant. Antisocial. Marginal. C'est supposé être péjoratif, tout ça?"). Certaines souffrances décrites sont lourdes et indéniables, certaines tentatives d'automédication s'avèrent dangereuses sur le long terme ("Ça fait un bien fou. Mais mon histoire avec la drogue ne s'arrête pas là. En altérant mon esprit altéré de nature, j'avais soudain la sensation de contrôler mes hallucinations, ma peur des autres, mon angoisse, mes émotions... évidemment, c'était juste une illusion. Quand mes amis de défonce ont commencé à faire des overdoses, la descente fut brutale"). Pour autant, on tique avec l'autrice quand un médecin moralisateur impose un isolement total ("vous n'avez pas des livres? Non. Des crayons, du papier? Non. La télé? Non."), après une tentative de suicide, à une adolescente qui ne supporte physiquement pas l'ennui, ou quand une protestation est rebaptisée "réticence aux soins", la joie de retrouver son téléphone confisqué "addiction", ou encore de nombreux dessins, bouée de sauvetage pour la patiente, "névrose obsessionnelle". On tique encore plus quand le manque d'écoute bascule dans la violence ("-J'ai mal. -On passe à la prise de sang. -Vous me faites mal, arrêtez! Arrêtez de faire comme si je n'existais pas! Arrêtez! -La patiente semble agitée, faudrait sédater. -Non pitié faites pas ça, arrêtez!"). L'enjeu des relations avec l'institution psychiatrique, par ailleurs relais d'injonctions sociales qui peuvent entraver le bien-être et l'atténuation des symptômes ("aimer la solitude est l'exemple parfait d'un comportement inoffensif que l'on tente de guérir car il dévie de la norme"), est donc complexe : à la fois rester en lien pour avoir accès à des médicaments ou à l'AAH évoqué plus haut, et danger car potentiellement vecteur de violences qui ne vont en rien aider à la guérison ("quand la noirceur refaisait surface, je camouflais les dégâts plutôt que de demander de l'aide").

 La stigmatisation de la folie, en plus de rendre moins audibles les critiques de la psychiatrie, constitue en soi une épreuve supplémentaire à travers le regard des autres ("essayer de retrouver une vie normale avoir été internée, c'était encore plus dur que l'internement en soi") : moqueries, trahisons, isolement social, exposition à des relations abusives en sont des conséquences directes. L'autrice a pu retrouver acceptation et sentiment d'appartenance dans les marges, au sein de la communauté punk où elle s'est aussi énormément documentée sur l'antipsychiatrie ("l'objectif de l'antipsychiatrie n'est ni d'empêcher l'accès au soin, ni de culpabiliser les personnes qui ont recours à la psychiatrie, mais de dénoncer l'hégémonie de cette dernière, et le contrôle social qu'elle opère sur la vie des malades."). Elle invite d'ailleurs les lecteur·ice·s à faire de même, en fournissant des ressources (en ligne : www.zinzinzine.net , https://commedesfous.com , https://icarus.poivron.org , http://lesdevalideuses.org et https://cle-autistes.fr ).

 Dans la continuité de ces revendications (ce n'est pas particulièrement surprenant que les couleurs utilisées dans cette BD soient le rouge et le noir!), l'autrice finit par brandir son identité de folle ("je suis folle, enfin, parce que c'est un mot qu'on a utilisé pour me faire beaucoup de mal et si je le transforme en arme, alors on ne pourra plus s'en servir contre moi plus tard"), sans bien sûr minimiser les souffrances ("il y a tellement de choses qui ont été dures dans la folie, traumatisantes, brutales, qui ont laissé à vie des cicatrices sur mon cœur"), et porte un message d'espoir ("des gens se battront pour toi et tes droits, même si tu n'as pas la force de te joindre à eux. Des gens seront là pour te soutenir et t'écouter, même si tu n'as pas la force de leur parler.", "plus que tout, j'ai des projets. Des projets que ni ma folie, ni la psychatrie, ni la société, ni personne ne pourront m'empêcher de concrétiser"). Un livre précieux, direct, plein d'énergie, accessible, pour se documenter sur la maladie mentale ou sur le rapport militant à la psychiatrie... à supposer qu'une distinction soit possible entre les deux.

jeudi 30 mars 2023

Anthropologie des émotions, de David Le Breton

 


 Les émotions se ressentent, s'expriment (volontairement ou involontairement), participent à la communication, peuvent être source de passage à l'acte ou réprimées, sont parfois opposées (alors que c'est très moyennement pertinent) à la rationalité... autant dire que le sujet est vaste.

 Et le traitement par l'auteur, c'est le moins qu'on puisse dire, est effectivement vaste, ce qui a probablement un lien avec le fait qu'il n'y ait pas de conclusion. Pas de surprise dans les thématiques du premier ("être affectivement au monde") et du dernier chapitre ("le paradoxe du comédien", qui en effet simule des émotions tout en restant lui-même, dans un contexte particulièrement codifié et social, de quoi interroger d'un point de vue anthropologique et de façon plus vaste sur les mécanismes des émotions), mais le voyage auquel le·a lecteur·ice se trouve invité·e inclut les thématiques du regard, du corps, ou encore, pour reprendre le terme de l'auteur, "de l'excreta", parce que pourquoi pas (on y apprend dans la citation qui introduit le chapitre que Montaigne n'aimait pas être dérangé dans ces circonstances, qu'est-ce que ça aurait été s'il avait vécu après l'invention du smartphone) (au risque de décevoir, rien dans ce chapitre sur les émotions ressenties à ces moments très spécifiques, je suis curieux de savoir quelles sources auraient pu être mobilisées). La diversité se poursuit à l'intérieur des chapitres, ce qui n'aide pas à trouver une cohérence, cohérence qui s'effrite au fur et à mesure de la lecture (comme je l'ai dit plus haut, il n'y a d'ailleurs pas de conclusion) alors que dans la plupart des livres elle tend au contraire à se consolider. On est invité·e·s à un voyage certes agréable et documenté, mais aléatoire, même si des développements et réflexions intéressants peuvent surgir (par exemple les limites de l'expression "langage non verbal" alors que le langage purement verbal n'existe pas, le corps, le contexte, venant forcément se glisser dans les échanges -même par écrit, la formulation suggère un ton, quand elle n'est pas assistée par le recours aux smileys-, ou la force de l'aspect social de ces manifestations qui sont aussi physiologiques, tant leur catégorisation, la façon -parfois très codifiée- de les exprimer et l'acceptation de cette expression peut varier selon les sociétés). La rigueur, c'est dommage, est elle aussi d'une grande variabilité : dans un chapitre l'auteur démonte de façon argumentée des choses qu'on apprend encore en fac de psycho (en reprenant le détail des expériences princeps, on constate que les six émotions primaires, identifiées pour l'universalité de leur expression, ne sont pas si universellement exprimées ou reconnaissables que ça), dans un autre il reprend sans la moindre distance l'histoire par exemple d'Amala et Kamala, allant jusqu'à prêter les modifications physiologiques dignes d'un récit fantastique cheap (dents rapprochées avec des bords tranchants, canines longues et pointues, yeux brillants dans l'obscurité, rien que ça...) à "un mode d'existence, d'alimentation"!

 Un drôle d'objet donc, je suppose que l'idéal est de le lire pour se faire sa propre idée (mais en tant qu'ancien étudiant en psycho j'aurais beaucoup aimé avoir lu certaines parties du chapitre "Critique de la raison naturaliste" plus tôt).

dimanche 26 février 2023

Folie et paranormal. Vers une clinique des expériences exceptionnelles, de Renaud Evrard

 



 Hallucinations visuelles et auditives (de la schizophrénie à la paralysie du sommeil), messages envoyés par les défunt·e·s, croyances de toutes sortes (le terme de croyance étant lui-même extrêmement subjectif, sans parler du fait de les considérer ou non comme pathologiques), les espaces où psychologie clinique et paranormal s'entrecroisent s'avèrent vite nombreux!

 Des liens entre psychanalyse et paranormal (Freud réticent mais ambivalent -"La pensée de cette pomme acide me fait frémir, mais il n'y a pas moyen d'éviter d'avoir à y mordre"-, Ferenczi et Jung s'engageant sur cette voie bien plus frontalement) aux enfants indigo en passant par les entendeur·se·s de voix militant·e·s et la recherche de critères fiables pour déterminer les risques de psychoses en fonction de la perméabilité à certains ressentis et croyances, les thèmes traités sont en effet variés (en revanche, des attentes de lecteur·ice·s seront probablement déçues, la réalité ou non des éléments paranormaux n'est pas discutée). Pourtant, le sujet commun de l'ouverture aux discours des patient·e·s s'avère vite central et récurrent : les entendeur·se·s de voix ont pu considérablement faire avancer la clinique en faisant du forcing pour faire entendre la leur, la croyance dans les enfants indigo rejoint les revendications des parents à la recherche de diagnostic par exemple de surdouance pour obtenir des explications ou des solutions là où l'institution ne les satisfait pas, et, élément crucial, l'auteur s'appuie sur son expérience clinique et sur la littérature scientifique (la bibliographie occupe une part très très conséquente de l'ouvrage, qui regroupe des travaux universitaires) pour rappeler à quel point il est important d'écouter les personnes relatant ces expériences extraordinaires, plutôt que de chercher à imposer une rationalité qui risque de les éloigner du soin et de les rapprocher de gourous bien trop ordinaires qui n'attendent que ça.

 Une anamnèse prenant le sujet au sérieux permet par ailleurs d'obtenir rapidement des éléments importants d'un point de vue plus orthodoxe : une préadolescente qui voit une petite fille fantôme qui la suit vit dans une famille où il est souvent question de médiums et de contacts avec l'au delà, une mère de famille qui estime avoir des pouvoirs de divination est renforcée dans ce sens par une amie proche, et surtout fuit un ex violent qui ne manque pas une occasion de dénigrer cet aspect de sa personnalité auprès de leur enfant (tout en ajoutant qu'elle doit "voir un psy", ce qui on l'imagine ne facilite pas la création d'une alliance thérapeutique ni pour elle ni pour l'enfant), ... L'équilibre à trouver reste délicat (l'auteur est pour le moins réservé sur l'idée de mentir aux patient·e·s en faisant semblant d'adhérer aux croyances), mais l'écoute ouverte doit rester un préalable. Le livre s'achève sur une proposition de psychopathologie extrêmement technique, structurée autour des notions psychanalytiques de psychose et de névrose, et qui relève explicitement d'une proposition appelée à être critiquée et à évoluer. 

 La diversité des chapitres fait que le traitements de chaque thème tend à être court, ce qui peut être frustrant (encore que, c'est souvent dense), mais les enjeux, pas nécessairement attendus, sont mis au centre avec efficacité.

vendredi 10 février 2023

Diriger les consciences, guérir les âmes, d'Hervé Guillemain

 



 Ce travail historique, adaptation de la thèse de doctorat de l'auteur, articule les évolutions respectives de l'influence de la psychiatrie laïque et ecclésiastique sur une période d'environ un siècle. Plus encore que le sujet traité, le titre préfigure ses travaux à venir (un exemple ici ) : au delà du statut de soignant, le statut d'autorité morale sera interrogé en longueur. 

 Peut-être de façon contre-intuitive, que ce soit le long du XIXème siècle ou au début du XXème, c'est le plus souvent une continuité entre médical et religieux qui est observée, au point que la citation de Groddeck qui introduit la conclusion, "J'ai expérimenté et utilisé toutes sortes de traitements médicaux que ce fût d'une manière ou d'une autre et j'ai découvert que tous les chemins mènent à Rome, ceux de la science comme ceux de la charlatanerie", ne surprendra pas le·a lecteur·ice. S'il y a bien des espaces de concurrence, entre la psychiatrie laïque et les institutions religieuses mais aussi entre catholicisme et protestantisme, les évolutions seront dans l'ensemble conjointes, aspect renforcé par le fait que des figures religieuses seront soucieuses d'efficacité dans leur approche de l'encadrement ou de la thérapie  ou que des médecins influents sont par ailleurs croyants. Si au XIXème siècle, par exemple, les institutions religieuses ont plus tendance à relier la maladie mentale aux pêchés capitaux, la différence est avant tout quantitative, et n'est pas si considérable, d'autant que médecins comme prêtres se préoccuperont beaucoup de possession démoniaque et d'exorcismes, avec des désaccords portant plutôt sur les détails de la psychopathologie (quels symptômes correspondent à quelle forme de possession) et des procédures thérapeutiques concrètes. Même des figures encore relativement influentes, telles que Pierre Janet, estiment parfois pratiquer une forme d'exorcisme ("la technique du prêtre est fondée sur la parole, les symboles (noms, dates, objets) et sur une forme de transfert du mal sur l'exorciste. Nommer le mal, l'exorciser, puis le bannir : les projets exorcistique et psychothérapeutique sont similaires"), et des figures ecclésiastiques justifient leur pratique par le pragmatisme ("alors de deux choses l'une, ou bien admettre que ces personnes ont été réellement possédées, puisque l'exorcisme les a guéries, ou bien admettre que l'exorcisme est le meilleur remède pour certains états nerveux que la médecine ne guérit pas"). Le niveau de preuve scientifique a par ailleurs une influence nette sur l'acceptation ou le rejet de telle ou telle approche par l'Eglise : l'hypnose donne certes lieu à des débats (est-ce que sa puissance antalgique est compatible avec une religion qui donne une dimension morale à la souffrance? est-ce qu'un état modifié de conscience ne pose pas question du point de vue de la dualité corps/âme?) mais est prise au sérieux contrairement au magnétisme qui l'a précédée, l'approche localisationniste de la neurologie (une zone du cerveau=une fonction) est incompatible avec la conception moniste de l'âme mais son acceptation s'accroît avec la solidité des éléments apportés (il y a un fossé, de ce point de vue, entre la phrénologie de Gall et la découverte de l'aire de Broca).

 La psychanalyse, arrivée tardivement en France ("Cinq leçons sur la psychanalyse (1909), Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) et La Science des rêves (1900) ne sont traduits respectivement qu'en 1921, 1922 et 1926"), est bien entendu objet de débats qui ne sont pas toujours d'ordre strictement psychiatriques (certain·e·s, dans cette approche nouvelle portée par un Juif athée, sont plus préoccupé·e·s par le fait qu'elle soit portée par un Juif athée que par son caractère d'approche nouvelle). De nombreux échanges sont détaillés, y compris certains qui amèneront Freud à adapter quelques points pour une meilleure acceptation. Si sans surprise certains éléments font grincer des dents aux plus conservateur·ice·s (la bisexualité psychique qui postule que l'homosexualité est constitutive du psychisme humain, l'existence d'une sexualité chez l'enfant et même le bébé "pervers polymorphe", ...), d'autres sont au contraire dans la continuité de la pratique religieuse ("l'influence des préoccupations sexuelles est tellement connue que depuis deux mille ans bientôt les prêtres, qui ont la notion sinon du pansexualisme du moins du sexualisme, font de la psychanalyse dans le confessionnal"). C'est l'objet d'une des dernières sous-parties du livre qui suit un ordre chronologique et s'étend jusqu'à 1939, une psychanalyse chrétienne finit par se développer. Dans la période de 110 ans couverte, la possession démoniaque, de centrale, devient marginale, mais ne disparaît jamais tout à fait (l'auteur n'évoque pas les exorcismes encore pratiqués aujourd'hui, mais fait un lien -que je lui laisse- avec le trouble dissociatif de l'identité).

 Ce regard en longueur et documenté sur un passé qui peut sembler lointain et deux institutions qu'on aurait pu attendre bien plus en opposition rappelle à quel point l'équilibre entre science et croyance est une question de degré et à quel point il est difficile de s'en affranchir. Les valeurs morales contemporaines, les normes (la société contemporaine, donc sa psychiatrie, est par exemple patriarcale, postcoloniale et validiste, ce qui a des conséquences particulièrement fortes pour un secteur qui concerne des personnes vulnérables), sont influencées par et influencent l'état de la science, ce qui a des conséquences, à travers le débat public comme à travers les pratiques thérapeutiques concrètes, sur les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ou jugées comme telles. Si ce n'est pas l'objet du livre, c'est par ailleurs frustrant de ne pas avoir accès du tout au point de vue des "âmes" désignées dans le titre, même si l'auteur relayera leurs vécus dans d'autres livres.

lundi 16 janvier 2023

Politicizing the person-centred approach, dirigé par Gillian Proctor, Mick Cooper, Pete Sanders et Beryl Malcolm

 



 Si l'Approche Centrée sur la Personne a tardé à être explicitement politique (il a fallu attendre 35 ans entre le premier livre de Carl Rogers et son Manifeste personnaliste), elle l'est par essence depuis ses débuts, en supprimant le statut de sachant·e du ou de la thérapeute ce qui n'est pas sans enjeux, et cet aspect est allé en se renforçant, en particulier avec des prises de positions radicales et des actions allant dans ce sens dans le domaine de la pédagogie, ou encore quand Rogers se demande pourquoi la société a la drôle d'idée de centrer les relations amoureuses autour du couple, au point qu'il s'approprie le qualificatif de "révolutionnaire tranquille" (et j'ai d'ailleurs fait mon mémoire sur cet aspect du travail de Rogers) (mon mémoire est fini, yay!!!).

 Ce livre est constitué de nombreuses interventions dans l'ensemble brèves qui rendent hommage à, mais surtout se proposent de renforcer, que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique, cette dimension, se demandent comment décentrer l'Approche Centrée sur la Personne de la personne et plus l'orienter vers la société. En effet, quand "un enfant meurt toutes les 15 secondes du fait du manque d'eau potable, plus de 30 000 décès quotidien sont évitables, la moitié de la population d'Afrique sub-saharienne vit avec moins d'un Dollar par jour -soit la moitié des subventions accordées pour une vache européenne-, un sixième de l'humanité vit dans des bidonvilles", faire des groupes de rencontres, ça peut paraître manquer d'ambition. Plusieurs articles sont d'ailleurs consacrés à l'aide aux personnes les plus démunies économiquement. L'un, écrit à quatre mains, décrit la mise en place d'écoute gratuite auprès d'une population très défavorisée au Brésil : contrairement à certaines idées reçues (qui ont d'ailleurs été opposées aux organisateur·ice·s du projet), même dans les pires conditions matérielles, cette assistance psychologique a un vrai intérêt (dans d'autres articles, des éléments sont donnés pour aider à répondre à la question d'aider matériellement -ce qui renforce la relation thérapeutique en confirmant très concrètement l'engagement du ou de la thérapeute- ou non -pour éviter de créer ou renforcer une verticalité dans la relation-).

 L'enjeu de la communication est aussi difficilement contournable, dans la mesure où la conflictualité est un des aspects constitutifs des enjeux politiques. Rosemary Hopkins observe par exemple sa difficulté à concilier le partage de la colère des victimes et l'empathie, l'approche positive inconditionnelle, envers les bourreaux qui sont de fait aussi des êtres humains (mais leur redonner leur humanité, c'est aussi les responsabiliser, ce qui dans certains cas ne facilite pas nécessairement l'empathie). Fiona Hall décrit un projet pédagogique prometteur qui a connu une fin frustrante, ce qu'elle attribue entre autres à la difficulté de trouver un équilibre entre écouter vraiment les personnes disons les moins enthousiastes, et ne pas leur donner une place disproportionnée. Dave Mearns fait part de son dilemme, avec des exemples concrets, lorsqu'il organise des choses qui nécessitent un soutien institutionnel : certes se draper de pureté idéologique a l'avantage du confort mais l'inconvénient d'amener à l'immobilisme, pour autant rentrer dans des cases pour obtenir des moyens indispensables, est-ce que ce n'est pas légitimer et renforcer les cases en question ("les services d'assistance sont d'abord là pour avoir l'air d'aider")? Il ajoute que les critères quantitatifs, pour justifier de l'intérêt d'un projet, peuvent être remplacés ou contournés par le récit de parcours de vie liés au projet en question ("les administrateurs aussi sont des personnes").

 Un point commun entre l'objectivité affichée de critères administratifs ou de la recherche en général et la subjectivité de l'Approche Centrée sur la Personne est le risque de voiler les inégalités insidieuses. En effet, la société contemporaine est extrêmement inégalitaire, et les inégalités, les discriminations, ne se limitent pas à la sphère économique. De la même façon que l'objectivité de la recherche n'est pas si objective et ne permet pas d'échapper à un point de vue par défaut raciste et sexiste (des exemples concrets sont donnés en ce qui concerne le sexisme), la focale portée sur le développement individuel peut détourner l'attention de la diversité des contextes. Rogers s'est incontestablement emparé de cette question ("Rogers, avec son histoire de la pomme de terre, reconnaît clairement l'existence d'environnements différents (et inégaux), ce qui a une forte résonance avec beaucoup de réflexions féministes et anti-racistes"), mais pour autant cet enjeu peut vite être oublié, surtout lorsqu'il rappelle des réalités inconfortables ("les thérapeutes ont plus de chances d'être blancs et de classe moyenne"). Les conséquences concrètes sont détaillées dans plusieurs articles du livre, par exemple la frustration de ne pas être représenté·e, les introjects différents en particulier en ce qui concerne l'expression de la colère (Bea White décrit l'équilibre délicat, pour les femmes victimes de violences passées ou présentes, entre renforcer l'horizontalité -en particulier en ne répondant pas aux questions posées pour rappeler que le·a thérapeute n'aura pas de meilleure réponse que le·a client·e- pour redonner du pouvoir et nommer les situations de violences car ne pas le faire risque de légitimer le discours intégré de culpabilisation des victimes), la difficulté à comprendre ce que signifie "plus de pouvoir" pour la personne (c'est le cas de Suzanne Keys avec un étudiant handicapé) et la sensation d'être jugé·e. L'un des articles constitue en un rappel technique sur la notion de privilège, s'appuyant fortement sur ce texte, que pour l'anecdote j'ai traduit (je peux donc vous l'envoyer en français si vous me le demandez par mail).

 Voisin mais distinct de la discrimination, le sujet de l'interculturalité est également abordé, rappelant en particulier que le rapport à l'horizontalité est encore plus compliqué dans certaines cultures et que dans cette mesure la non-directivité peut être mal vécue (en général elle est mal vécue par tout le monde au début, mais là encore plus) ou encore que des personnes issues de cultures plus collectivistes auront plus de mal à s'impliquer dans le développement de leur personne. Dans un article particulièrement intéressant, Rundeep Sembi, Sikh, raconte comment elle s'est débattue avec la connotation presque opposée du pronom "je" dans l'Approche Centrée sur la Personne (subjectivité, responsabilisation, affirmation de liberté, ...) et parmi ses proches (orgueil mal placé, égoïsme, ...). Les beaux principes universels ne sont pas nécessairement si universels que ça...

 Le livre est riche et exigeant, et la diversité des interventions est fortement au service du propos. Il n'existe malheureusement qu'en anglais, et profitera plus, je pense, aux personnes qui ont déjà de bonnes connaissances sur l'ACP (c'est plus intéressant d'être sensibilisé aux espaces de fragilité de l'édifice après en avoir constaté dans un premier temps la solidité), même si je pense que beaucoup de questionnements peuvent rejoindre ceux d'autres approches voire de l'engagement en général.

samedi 18 janvier 2020

Schizophrènes au XXème siècle. Des effets secondaires de l’histoire, d’Hervé Guillemain




  Sans négliger dans la moindre mesure la gravité des symptômes eux-mêmes, la schizophrénie se caractérise aussi par une image sociale négative : le diagnostic, le mot lui-même est stigmatisant, comme en témoignent certain·e·s patient·e·s, au point que des psychiatres sont parfois réticent·e·s à le communiquer. La démarche entreprise de retracer son histoire au long du XXème siècle, soit le siècle de sa naissance, couvre donc de nombreux enjeux : scientifique (quelle est l’origine de ce diagnostic?), politique (comment ces personnes dépendantes ont-elles été prises en charge par les différentes institutions), médical (historique des traitements proposés et de leur succès), … L’auteur revendique une méthodologie originale, partant des archives de dossiers de patient·e·s, pour raconter avant tout leur histoire.

  Le premier enjeu de la création de ce diagnostic (initialement appelé démence précoce) était institutionnel : il annonçait, implicitement, un pronostic de chronicité. Nommer les patient·e·s de cette façon, c’était conclure, à partir des symptômes observés, que l’hospitalisation allait durer toute la vie. Le terme a commencé à se démocratiser dans la pratique médicale au cours des années 1930. Les questionnements autour des spécificités de cette pathologie consistent pour certain·e·s à la différencier des diverses formes de mélancolie, pour d’autres à rechercher une continuité par la comparaison avec d’autres, semblables, observées dans le passé (hystérie, possession, … l’auteur est sceptique quant à cette démarche). En regardant les dossiers de l’époque, c’est pourtant la déviance par rapport à la norme qui semble être dans un premier temps un critère d’internement : délinquants, hommes pas assez virils ou femmes pas assez féminines ("d’une façon générale, on peut dire en effet qu’une femme qui néglige sa coiffure est très arriérée d’un point de vue mental", peuvent lire les étudiants en psychiatrie dans un manuel de 1929)...  Si la tendance s’inversera vers la fin des années 50, ce sont par ailleurs surtout des femmes qui vont être dans un premier temps concernées. L’auteur a observé que les domestiques et, à une époque où les conditions de travail dans la profession se dégradaient, les sténodactylo, étaient surreprésentées. Si le déracinement, la perte de perspective après un espoir d’ascension sociale, sont suspectés, on peut s’étonner que la piste des violences sexuelles et ses effets traumatiques bien réels ne soit pas explorée (en dehors de l’évocation, dans un témoignage, du harcèlement sexuel qui faisait presque partie de la profession de dactylo), pour ces personnes particulièrement exposées (profession féminine plutôt solitaire, ascendance hiérarchique forte exercée par un ou des hommes, …). De nombreux·ses migrant·e·s sont également interné·e·s en particulier dans les années 30, et parfois déporté·e·s ensuite dans leur pays d’origine.

 Les étiologies suspectées changent avec le temps, et orientent les traitements : la cause est successivement recherchée dans la qualité du sang (les règles sont surveillées de près), rénale, hormonale, on recherche un physique type, puis une gestuelle type du ou de la malade, … L’abondance de données est bien inscrite dans la pratique médicale (la température d’une patiente est prise tous les jours malgré le consensus scientifique sur le fait que la démence précoce ne change rien à la température corporelle, la ponction lombaire devient un passage obligatoire, …), mais la contradiction desdites données avec les hypothèse des psychiatres ne semble pas les perturber outre mesure (l’auteur ironise sur l’evidence-based medecine, ce qui est selon moi à la fois un anachronisme -le terme date de 1980- et un contresens -la pratique de la méta-analyse, de la tentative de réfutation des hypothèse comme recherche de preuve, est plutôt contradictoire avec les pratiques décrites-). Des traitements particulièrement douloureux seront infligés régulièrement ("Gervaise P., une jeune ménagère, subit 23 injections de soude, espacées chacune d’une demi-heure dans la même journée entre 10h et 21h30") sans que, loin de là, la balance bénéfice/risque ne soit étudiée de près, ces pratiques allant jusqu’à la lobotomie ("la lobotomie est une pratique dont la diffusion est indissociable de la construction de l’entité schizophrénique", "la pratique de la lobotomie fonctionne au service de l’ordre institutionnel et d’une justice informelle vouée à établir la mort sociale du sujet").

 La médecine, le traitement des personnes internées, ne sont bien entendu pas indépendants de considérations politiques et économiques. Plus tragique encore que la lobotomie, l’auteur rappelle les décès massifs pendant la seconde guerre mondiale ("56 % des déments précoces et schizophrènes transférés sont morts avant la fin de la guerre") d’une population enfermée exposée à la famine et aux épidémies. Il s’est également particulièrement attardé sur la pratique des transferts, à grande échelle, des patient·e·s parisien·ne·s (les institutions locales étaient surchargées) vers des structures en province, extrêmement lucratifs pour les investisseurs qui en ont bénéficié ("fixé à 13 francs, le prix de journée passe en 1938 à plus de vingt francs, alors que le prix de revient du séjour d’un patient est de 5 francs par jour"), parfois contre la volonté des familles, comme en témoignent certains courriers dénonçant une séparation insupportable pour les proches comme pour les patient·e·s. Aspect politique et économique encore dans l’usage, avec les progrès pharmacologiques, des traitements médicamenteux : la schizophrénie n’est pas soignée mais les symptômes sont émoussés, ce qui facilite aussi la prise en charge… certain·e·s patient·e·s sont ainsi soigné·e·s contre leur gré, et la pratique américaine, où des doses plus fortes sont administrées, est même suspectée de favoriser les passages à l’acte violents. Le développement du traitement par injection permet encore un meilleur contrôle : l’observation quotidienne n’est plus à surveiller, ce qui permet de libérer les patient·e·s de l’hôpital ou, pour le formuler plus cyniquement, de libérer l’hôpital des patient·e·s. Le suivi psychiatrique laisse la place au suivi infirmier, et les efforts nécessaires pour la réinsertion des patient·e·s ne sont pas fournis de façon satisfaisante.

 Le livre se lit facilement, est intéressant, mais, parce qu’il est intéressant, est frustrant. En l’espace d’un peu moins de 300 pages est abordée, sur l’espace de tout un siècle, l’évolution de la société sur le plan médical, scientifique, psychiatrique, politique, économique… Chaque chapitre aurait probablement pu facilement remplir un ouvrage et, la structure du livre étant thématique et non chronologique, c’est plus difficile de se représenter comme un ensemble l’articulation de tous ces aspects avec chaque époque. Certains espaces sont aussi laissés vides, ou presque, comme l’aspect juridique (qui décide de l’internement? qui peut s’y opposer ? les critères étaient ils plutôt centrés sur l’intérêt médical ou sur la préservation de l’ordre public? quelles évolutions pour les droits des patient·e·s?) ou, particulièrement paradoxal pour un ouvrage qui revendique de porter la voix des patient·e·s, leur accès à la parole publique. Certes c’est abordé, mais de façon expresse, au tout début du livre (le travail de Blogschizo est par exemple évoqué… Blogschizo c’est bien, lisez Blogschizo, et suivez la d’urgence sur Twitter) ou encore à la fin pour dire que la médicalisation, avec l’atténuation des symptômes, a permis la prise de parole, mais le sujet aurait certainement pu occuper plus de place (par exemple dès le XIXème siècle, le président Schreber, rendu célèbre par un certain Sigmund Freud, militait pour sa remise en liberté sans dissimuler pour autant des états délirants très avancés). Dans cette mesure, même s’il n’y a pas de prérequis particulier pour comprendre l’ensemble, la lecture est probablement beaucoup plus profitable avec des connaissances en psychopathologie, en histoire de la médecine, des sciences, du droit... Il faut toutefois admettre que l’auteur a répondu en partie à mes protestations en proposant une bibliographie commentée à la fin (sans compter ses propres livres sur d’autres aspects de l’histoire de la psychiatrie).

samedi 23 novembre 2019

Violences ordinaires et hors-normes, dirigé par Roland Coutanceau et Samuel Lemitre




 Le titre en lui-même ouvre des horizons assez vastes… L’ordinaire désigné concerne-t-il la norme légale, sociale, celle de la santé mentale opposée au pathologique? La violence ordinaire est-elle un mal nécessaire, est-elle par ailleurs toujours acceptable? D’ailleurs, dans quelle mesure la norme ne définit-elle pas la violence? Si tous ces sujets ne seront pas explorés, le livre couvre un large éventail, allant de l’inévitable thème de la normalité ou non des auteur·ice·s des violences les plus extrêmes tels que les terroristes, les serial-killers ou les participant·e·s aux crimes contre l’humanité ("peut-on sortir du balancement sempiternel entre la démonisation ("ce sont des monstres") et la généralisation ("tout le monde peut le faire dans certaines circonstances"?") à l’extrêmement spécifique et pour le moins anormal (le matricide avec décapitation), en passant par la violence conjugale féminine, la légitimité des différents outils de prédiction de la violence, le néonaticide, le harcèlement scolaire qui est d’une certaine façon une violence normative, l’origine du comportement violent soit dans le développement humain (à quel âge commence-t-on à être violent? que faire de ces comportements?) soit d’un point de vue plus évolutionniste (fonction homéostatique pour faire face à un débordement sensoriel ou émotionnel, …). La longueur des différents chapitres est très variable aussi, et certains thèmes seront traités plusieurs fois, des fois de façon complémentaire, des fois d’une façon qui s’apparente plus à un doublon.

La notion de norme et de violence se prête particulièrement à une approche statistique. Laurent Bègue va par exemple fournir un certain nombre de données sur les facteurs de risque, tout en rappelant ce qu’il ne faut surtout pas en faire puisque la stigmatisation elle-même est un facteur de risque, à la fois par l’isolement social qu’elle provoque et par le désir qu’elle suscite, dans un retournement du stigmate, de rechercher une valorisation dans le comportement violent qui a été prédit. Cet enjeu de la désirabilité sociale sera particulièrement mis en valeur avec le travail d’Eric Verdier sur le harcèlement scolaire : un comportement violent qui est source d’orgueil dans la discrétion, devant un public choisi, devient honteux quand il est exposé crûment devant un groupe plus large, en particulier quand la victime est présente. Concernant l’utilisation des statistiques pour anticiper les comportements violents, Mathias Rio compare, de façon critique, les différents outils disponibles, aucun n’étant tout à fait satisfaisant.

 La norme se glisse aussi, même si c’est plus confortable de l’oublier, dans la recherche. On peut l’observer dans le chapitre de Bintou-Miranda Sanoko, Suzanne Léveillée et Anne Andronikof sur la violence des femmes sur les hommes dans le couple. Si elles rappellent que "les auteurs d’approche féministe ont pourtant été parmi les premiers à relever l’existence de violences conjugales commises par les hommes", une confrontation est toujours d’actualité entre une perception, comme celle de Lundy Bancroft, de la violence conjugale comme intimement liée au patriarcat (selon cette approche, la violence conjugale féminine ne relève pas du "terrorisme intime" -la violence a pour objet de maintenir une situation de domination dans le couple-, mais de la "violence situationnelle", qui relève d’un acte de violence dans des situations spécifiques, parfois dans des cas de légitime défense) et celle qui la conçoit plutôt comme un problème interindividuel, où la prise en compte du genre n’a pas sa place. Le chapitre est certes très court, mais cite beaucoup de recherches et de méta-analyses, la compréhension fine de tous les arguments demande donc un travail supplémentaire conséquent, et il semble qu’il n’y ait pas encore de consensus scientifique concernant l’une où l’autre approche. Celle choisie par Roland Coutanceau est en revanche limpide dès le titre du chapitre qu’il consacre au "crime passionnel", dénomination extrêmement problématique en soi puisqu’elle met l’accent sur les supposés tourments émotionnels de l’auteur qui deviennent implicitement le motif des violences. Et le chapitre est hélas cohérent avec son titre : contrairement à l’auteur, petite chose fragile possédée par sa souffrance, la victime est, est-ce une surprise, "l’objet de l’acte". Celui qui est violent au point de tuer est humain, trop humain, la victime ne peut même pas prétendre au statut de sujet. Cette conception donne parfois lieu à des passages surréalistes, tels que, concernant le passage à l’acte, "on soulignera le rôle de certaines attitudes (rires ou sourires vécus comme moqueries) ou parfois de certaines phrases malheureuses vécues comme particulièrement provocatrices comme le classique "t’as pas les couilles pour tirer" face à un partenaire menaçant d’un fusil chargé" : c’est vrai ça, quelle idée d’aller provoquer une personne si sensible, alors qu’il n’avait pas de mauvaise intention, il était juste en train de menacer sa conjointe avec une arme à feu chargée, c’est quand même le genre de choses qui arrive à tout le monde. Lundy Bancroft l’explique très clairement : si les éléments psychologiques décrits (immaturité, dépression, honte de la séparation) jouent un rôle dans la forme des violences, leur motivation principale est une volonté de domination non négociable, vécue comme légitime. S’il a pu l’analyser et l’argumenter finement, c’est par le contact avec les auteurs et les victimes, ce qui est il est vrai peu compatible avec le fait de leur donner un statut d’objet. Roland Coutanceau, dans un chapitre qui a tous les aspects d’une approche scientifique (vocabulaire, structure, …), aligne de nombreux poncifs souvent reprochés aux articles de la rubrique faits-divers de la presse, pourtant a priori rédigés par des professionnel·le·s moins formé·e·s. C’est d’autant plus surprenant qu’il a codirigé un livre sur les violences conjugales... et sérieusement inquiétant quand, après avoir occulté un aspect essentiel du sujet, il déplore la difficulté de "tenter d'en décoder les éléments précurseurs".

De nombreuses pistes d’explication sont aussi fournies concernant ceux·elles qui commettent le pire, dont il est vite tentant d’oublier, voire d’exclure, qu’iels soient normaux, ou même humain·e·s ("dans l’imagerie populaire, le psychiatre c’est "celui pour qui tout le monde est fou"… mais c’est aussi et surtout celui qui trouve normal ceux qui se présentent à la plupart comme des fous criminels"). Roland Coutanceau présente de manière synthétique ce qui est recherché lors d’une expertise psychiatrique (l’axe de la personnalité, l’analyse du passage à l’acte c’est à dire ce qui s’est passé avant, pendant, et, ça a aussi une grande importance, après, et l’approfondissement de thématiques spécifiques liées à l’acte lui-même). Daniel Zagury détaille de façon nuancée les spécificités psychiques des serial-killers, des participant·e·s aux génocides, des terroristes djihadistes (s’appuyant entre autres sur le travail de Marc Sageman, il rappelle que les cibles sociologiques des recrutements de l’organisation de l’État Islamique et d’Al Quaeda ne sont pas les mêmes). Concernant la violence dont chacun·e serait capable, Johan Lepage reprend de façon très détaillée les résultats des expériences de Milgram, et de leurs réplications ultérieures. La notion d’état agentique de Milgram (le sujet perd son individualité pour accomplir la mission donnée) est prolongée par Françoise Sironi avec la notion d’homme système : s’appuyant certes sur le cas d’une personne spécifique (le bourreau Khmer rouge Duch, avec lequel elle a eu de nombreux entretiens dans le cadre d’une expertise judiciaire) dans un contexte spécifique (le régime de Pol Pot, responsable de deux millions de morts en trois ans et demie), elle montre comment une personne peut renoncer à sa propre individualité pour devenir, intégralement, au service d’une idéologie, à travers entre autres des mécanismes d’hyper-adaptation et de clivage. Quatre éléments, nommés techniques traumatiques, sont entre autres identifiés : la frayeur (omniprésence du risque de mort), la douleur physique (ce qui inclut l’épuisement par le stress, le manque de sommeil), la douleur psychique ("un sentiment d’effraction psychique et de totale transparence aux yeux d’autrui") et l’absurdité logique.

 Ce livre est un objet particulier du fait de son contenu très diversifié par les thématiques des chapitres, et même leur longueur, leur qualité (mais ne le répétez pas), la formation des auteur·ice·s. Sur un thème qui laisse difficilement indifférent·e, c’est autant de visions à explorer, que ce soit pour se satisfaire du contenu du livre ou pour approfondir.

lundi 25 septembre 2017

Les naufragés, de Patrick Declerck



 Patrick Declerck, autant en tant qu'anthropologue, qui a enquêté sur le terrain, qu'en tant que psychanalyste qui a pratiqué, en collaboration avec des médecins, des consultations spécialisées dans un service dédié, fait partager aux lecteur·ice·s ce qu'il peut savoir des clochards. Le terme est choisi et assumé par l'auteur, bien qu'il estime qu'aucun terme n'est vraiment satisfaisant pour parler de ces personnes ("les mots, nombreux et tous aussi insatisfaisants les uns que les autres, masquent et relèvent à la fois que ces sujets ne peuvent être nommés. Littéralement "innomables", ils échappent par là même à toute tentative d'appréhension claire, car la pensée a besoin de définir, de s'appuyer sur un objet stable et identifiable").

  Le terme de rencontre est peut-être celui qui semble traduire le mieux la démarche du livre : certes la seconde partie est plus technique et propose analyse et solutions, et des annexes chiffrées (qui indiquent par ailleurs que ces chiffres ne peuvent être que des approximations!) complètent le tout, mais la première partie, la plus conséquente, est une succession de textes très divers, à l'assemblage difficilement prévisible, qui a tend à évoquer un costume d'Arlequin. Des récits autobiographiques (que l'auteur précise avoir modifiés pour les rendre intelligibles) de clochards, recueillis en retrouvant fortuitement des paquets de feuilles griffonnées ou dans le cadre plus conventionnel d'une consultation, côtoient des informations sur l'évolution des institutions, la restitution d'un dîner mondain avec la réaction des hôtes quand ils apprennent l'occupation de l'auteur, une nuit fictive regroupant ce qui a pu se passer lors de plusieurs nuits réelles passées dans un centre d'accueil (à une époque où, le vagabondage étant interdit, les clochard·e·s y étaient regroupé·e·s de force le soir) dans le cadre d'une enquête ethnologique, … Patrick Declerck parle parfois aussi directement de lui-même, comme quand enfant il entendait son oncle raconter avec enthousiasme ses crimes de guerre au Congo (peut-être partage-t-il ces moments parce que son oncle, dont l'insertion professionnelle était très compromise, a lui même potentiellement échappé à la grande précarité en trouvant sa vocation dans la Légion étrangère), ou quand il décrit cette période où il a été confronté à la pauvreté (certes incomparable avec celle des clochard·e·s!) et les changements produits sur sa personnalité (compter et recompter les pièces disponibles, ressentir la faim et parfois sauter des repas, envisager sérieusement le vol, moins se soucier de propreté -uriner la nuit dans le lavabo plutôt que de prendre la peine de s'habiller pour aller dans les toilettes communes est d'abord un tabou puis une habitude-, devenir plus irascible au point de parfois en venir aux mains en cas de contrariété, être moins respecté -mis à la porte d'un appartement pour vingt-quatre heures de retard de paiement, l'appartement vidé en son absence, "l'économe, triomphale institutrice", ajoute à la violence matérielle une attitude moralisatrice, semble attendre des excuses ou des supplications - " "ça vous est égal ?" demande-t-elle, irritée sans doute par ma réserve polie", …). La violence de la situation des clochard·e·s est évidemment toute autre. Le récit des nuits au centre d'hébergement d'urgence, bien que datant de 1985 et obsolète (le vagabondage n'est plus interdit donc seul·e·s les volontaires s'y rendent, et le lieu lui-même a radicalement changé, avec quelques fausses bonnes idées -les chambres pour 5 à 6 personnes fermant de l'intérieur semblent à première vue un progrès salutaire vers la dignité par rapport au dortoir collectif, l'expérience fait voir à Patrick Declerck un inquiétant problème de sécurité-), donne une idée du quotidien, ne serait-ce qu'au niveau de l'hygiène : parasites nombreux sur le corps et les vêtements, exposition aux vomissements des autres pendant par exemple le transport en car et à l'urine dans les dortoirs -occuper le lit du dessous est périlleux en cas d'incontinence de l'occupant du dessus (problème fréquent après des années d'alcoolisme), grande dépendance à l'alcool au point que la "bloblotte" assure l'animation du petit-déjeuner collectif -les tremblements sont tels, après une nuit de manque, que porter un bol plein à ses lèvres est une épreuve d'agilité-... comment se représenter l'impact sur le psychisme d'un tel quotidien pendant des années? A cela s'ajoute, à travers la description de blessures, de lésions et de maladies graves, l'accoutumance apparente à la douleur, voire l'indifférence devant la perspective de la mort, explicitée par un refus de soins.

  L'originalité de la partie plus analytique du livre, en dehors des interprétations psychanalytiques proposées par l'auteur, "spéculations théoriques" avec lesquelles il invite lui-même à prendre des distances ("souvenons-nous que Freud, conscient du caractère métaphorique de la théorie psychanalytique, parlait de "la fée métapsychologie" "), est dans le rejet, qui pourrait sembler extrêmement problématique de prime abord, de l'attitude consistant à s'acharner à considérer le·a clochard·e comme un·e semblable. Les injonctions à la réinsertion, le plus tôt possible, sont selon lui contreproductives : le livre contient plusieurs récits de personnes retombées plus profondément dans la précarité alors même qu'elles semblaient en voir l'issue (l'une d'elle décédée, morte de froid, à quelques mètres de l'hôpital qui, avant ladite réinsertion palpable, l'hébergeait en échange d'un travail), et Patrick Declerck déplore que les différents hébergements soient adaptés en fonction des capacités d'insertion (de celui dans lequel on ne peut pas garder son lit d'une nuit sur l'autre et où les séjours ne peuvent dépasser quelques jours à celui qui héberge plus longuement en échange d'un travail sur place et de l'ébauche d'un projet de sortie), ce qui précisément augmente l'instabilité. Sans bien sûr estimer une seconde que la vie de clochard·e est un objectif souhaitable ("cliniquement, l'idée que la pauvreté grandit l'homme est une sottise"), l'humanisme consiste plutôt selon lui à accepter le·a clochard·e tel qu'iel est, sans lui proposer un projet, fût-il de bon sens vu de l'autre côté de la précarité, dans lequel il ne pourra pas nécessairement se reconnaître. Ainsi, la société se doit de fournir l'indispensable (logement, nourriture, soins médicaux et psychiques, …) et de laisser le sujet en disposer.

 Il va sans dire que ce résumé est loin de restituer la richesse des réflexions de l'auteur, qui fait d'ailleurs part de ses propres faiblesses, ni la violence de la rencontre proposée. L'originalité de la forme comme du fond, l'intensité de l'ensemble, font que plusieurs lectures sont probablement nécessaires pour s'en emparer.

mardi 29 août 2017

La folle histoire des idées folles en psychiatrie, dirigé par Boris Cyrulnik et Patrick Lemoine




 12 auteur·ice·s, dont certains, comme Boris Cyrulnik bien sûr mais aussi Philippe Brenot ou Patrick Clervoy, ont déjà contribué à remplir ce blog, sont réunis pour donner un aperçu des idées folles qui ont traversé cette folle discipline qu'est la psychiatrie, celle-là même qui "a une place particulière au sein de la médecine en embrassant les neurosciences, la psychologie, la sociologie, la philosophie". Les thèmes sont aussi variés que les incontournables électrochocs, la psychopathologie en médecine traditionnelle chinoise, la vision de la sexualité par les psychiatres (on n'allait tout de même pas y échapper!), la psychiatrie au service du fondamentalisme religieux ou du totalitarisme, l'histoire de l'alcool et de l'alcoolisme, ou encore des questions sociales plus modernes comme l'épistémologie en psychiatrie et ce que ses choix recouvrent ou l'absurde utopie de la certitude.

 Les enjeux de la psychiatrie et de ses dérives sont on ne peut mieux présentés dans la conclusion de Patrick Lemoine, qui tout en listant les initiatives malheureuses de la psychiatrie et les souffrances que des générations de patients ont endurées, montre les limites des solutions apportées : par exemple, si la fermeture des hôpitaux psychiatriques en Italie suite à la mobilisation du mouvement anti-psychiatrie a fonctionné quand des structures alternatives ont été mises en place, l'initiative a eu des conséquences néfastes sur l'ensemble du territoire ("On a vu le résultat, des milliers de psychotiques rejetés à la rue. Une nouvelle race de clochards venait d'être inventée!"). Cercle vicieux : la mauvaise image de la psychiatrie est à l'origine d'un manque de moyens alloués, ce qui entrave son fonctionnement optimal et contribue à la rendre effrayante ("en plein cœur de la Silicon Valley, je travaillais dans un service de psychiatrie étonnant de vétusté et d'inconfort : deux dortoirs pour une trentaine de patients"). Une alternative à la psychiatrie est de nier la folie, ce qui n'est pas nécessairement un progrès ("tout cela me rappelle l'époque où en URSS, on ne trouvait aucun suicide dans les publications épidémiologiques, tout simplement parce que les suicides étaient interdits", "Autrefois, à Bonifacio, en Corse du Sud, la société ne connaissait pas la psychiatrie. Lorsqu'un citoyen -homme ou femme, adulte ou enfant- était un peu trop différent, on l'enfermait dans un placard à l'insu de l'entourage, des voisins, des autorités"). Pire, tout progrès apporte, avec ses solutions, de nouveaux problèmes, de nouveaux risques de dérives ("Les traitements médicamenteux apparus dans les années 1950 ont guéri les soignants (plus que leurs patients) de leur peur des fous et de leurs coups, leur ont enfin permis de penser, de réfléchir. En revanche, les mêmes soignants ont aussi perdu leur peur de les prescrire et de les distribuer") : on ne fait pas l'économie de la complexité. L'auteur ouvre d'ailleurs avec humilité le chapitre sur une de ses propres désillusions : émerveillé par la pratique d'un psychiatre exerçant à Dakar, qui "démontrait, vidéos à l'appui, que l'Afrique traditionnelle avait développé une tolérance remarquable vis-à-vis des fous, qu'elle parvenait à intégrer à la vie du village", émerveillement sans doute renforcé, pour ce jeune praticien, par la sensation de briser des règles ("tolérance pour ce qui ne venait pas de nos facultés, un pêché mortel jusqu'alors"), il a été brutalement ramené à la réalité par "un psychiatre africain qui gentiment, patiemment, a commencé à me mettre en boîte, moi le médecin blanc et mon idée romantique d'une société africaine néo-rousseauiste où les bons sauvages accueillent les fous comme des talismans". En effet, l'envers du décor contemplé collait moins avec la carte postale que l'auteur s'était représentée : "dès qu'ils commencent à devenir violents, qu'ils s'intéressent d'un peu trop près aux petites filles ou aux petits garçons, on les emmène faire un tour dans la forêt ou la savane. Un petit tour dont ils ne reviennent jamais... et qui fait le bonheur des hyènes et des vautours". Tout modèle qui semble parfait demande une observation plus attentive.

 L'Europe occidentale a aussi infligé des violences à des centaines de milliers de patient·e·s : sans compter leur meurtre à grande échelle dans l'Allemagne nazie et la France collaboratrice, des traitements approchant de la torture ont été infligés par des professionnels avec des justifications scientifiques plus ou moins solides (Patrick Lemoine en fait l'inventaire dans son chapitre sur "la folle histoire des thérapies de choc"). La souffrance était d'ailleurs un objectif en soi pour beaucoup de psychiatres qui soignaient les soldats traumatisés de la Première Guerre Mondiale (chapitre rédigé par Patrick Clervoy), époque où le "d'abord ne pas nuire" médical s'appliquait surtout à l'effort de guerre. Une grave question se posait, pour nombre de médecins et neurologues renommés, devant cette pathologie nouvelle et soudain massive : est-ce que les patients simulaient? A défaut, est-ce qu'ils simulaient malgré eux (maladie psychosomatique déclenchée par les bénéfices secondaires)? Une bonne façon de s'assurer du contraire était de s'assurer qu'ils n'aient plus envie de rester hospitalisés : si l'électricité (parfois quotidiennement pendant plusieurs semaines!) était au centre de nombreux traitements (faradisation), c'était certes pour éventuellement redéclencher les bonnes connections nerveuses/neuronales, mais aussi dans le but revendiqué de faire souffrir. Certains traitements avaient d'ailleurs pour objectif tout à fait explicite de motiver les patients à aller mieux (injections d'ether ou d'alcool à 90°, manipulations mentales pendant les maltraitances physiques -"exhortations mille fois répétées sous formes diverses, injures très injustes souvent, jurons, manifestations diverses de colère sans colère", énumère le neurologue Clovis Vincent, surnommé Vincent de pôles-, ...). L'auteur fait également part des protestations, rares mais existantes, de certains médecins ("seuls deux centres refuseront de pratiquer la faradisation, celui de Paul Sollier à Lyon et celui de Joseph Grasset à Montpellier") et, peut-être plus surprenant, du manque de popularité, situation de guerre ou non, de ces pratiques hors du monde médical : si la pratique a finalement été entérinée par l'Assemblée nationale à 328 voix contre 142, elle a été critiquée sévèrement dans les débats et comparée aux pratiques de l'Inquisition, et sur le plan judiciaire, le zouave Baptiste Deschamps n'a été condamné par un tribunal militaire, lors de "l'affaire Dreyfus de la médecine militaire", qu'à une peine symbolique de six mois avec sursis pour avoir fichu son poing dans la figure de Clovis Vincent, qui n'était pas très réceptif à ses arguments précédents pour refuser une électrocution supplémentaire.

 La diversité des sujets et de la façon de les traiter rend le livre intéressant, mais il aurait hélas été encore plus intéressant si tou·te·s les auteur·ice :s avait eu l'idée folle d'être rigoureux·ses. Dès le premier chapitre, André Giordan maltraite par endroits le·a lecteur·ice en évoquant les électrochocs entre la lobotomie et l'inoculation du paludisme, en oubliant de dire que cette pratique s'est modernisée et a de réelles indications thérapeutiques (il convient certes, comme pour tout traitement, de s'inquiéter des effets secondaires, mais la présentation caricaturale n'invite pas particulièrement à réfléchir et peser le pour et le contre!) ou encore en déplorant l'arrivée sur le marché des antidépresseurs pour soigner les dépressions alors qu' "antérieurement, elles étaient soignées à l'infusion de millepertuis ou au chocolat" (là encore, s'il convient de sérieusement s'inquiéter de la surprescription d'antidépresseurs -je me suis moi même vu prescrire des antidépresseurs pour un problème 1°) qui était bien moins grave que les conséquences de la prise d'antidépresseurs 2°) qui n'avait rien à voir avec l'humeur, le lien avait été fait avec l'assistance d'une interprétation psychanalytique aussi précipitée -1 séance sans me parler- qu'originale... ah oui, et j'avais 10 ans!-, on peut peut-être quand même se réjouir, quand il le faut, d'avoir autre chose à proposer qu'une infusion de millepertuis!). Comment alors prendre au sérieux les parties plus intéressantes, comme quand il explique que "les maladies répertoriées dans le DSM ne sont pas, comme dans d'autres branches de la médecine, le résultat d'investigations scientifiques" ou qu'il conclut sur les mérites de l'empowerment et de l'Education Thérapeutique du Patient? Boris Cyrulnik, qui a lui-même, enfant, failli être déporté en tant que Juif, évoque le meurtre des malades mentaux sous le régime nazi, montrant comment les graines de l'idéologie meurtrière nazie ont pu être semées et germer dans un Etat pourtant progressiste. Ce genre de questionnement est selon moi indispensable : c'est d'autant plus frustrant de voir des énormités se glisser, par flemme de faire des recherches ou par facilité narrative (pour que le cheminement entre ce que Cyrulnik veut raconter au début et ce qu'il veut raconter à la fin soit plus fluide, fuck les nuances), dans ce texte d'une dizaine de pages. Pourquoi s'embêter à parler de crises économiques où une partie de la population ne pouvait ni se nourrir ni se chauffer convenablement, de la colère populaire facile à attiser, que ce soit contre un ennemi intérieur ou extérieur, en rappelant la défaite allemande en 1918 et le traité de Versailles, quand on peut se contenter de parler de "la gaieté culturelle des Allemands à l'époque où ils n'étaient pas encore nazis"? Les Allemands se sont par ailleurs convertis collectivement au nazisme en s'extasiant devant des défilés, sachez-le ("l'esthétique de cet opéra populaire emportait la conviction"). Encore plus incompréhensible, Boris Cyrulnik tient à souligner que, pour le meurtre et la stérilisation massifs d'handicapés mentaux, "il n'y a jamais eu de loi ni d'ordre écrit pour tuer ces gens". Oui, c'était tellement implicite que ça avait un nom bien précis (Aktion T4, qui concernait aussi les handicapés physiques), et d'ailleurs c'est tellement "un contexte rhétorique qui a encouragé ou laissé faire ces assassinats insidieux" (parce que tuer 250 000 personnes et en stériliser 400 000 ça se fait par hasard, sans faire bien attention, entre deux parties de scrabble) qu'il y a eu une mobilisation civile importante, par ailleurs pas nécessairement menée par les personnalités les plus progressistes, et que l'Etat a fini par être contraint de reculer (on parle de mobilisation civile, rappelons-le, sous la dictature nazie!). On regrette que Cyrulnik n'ait pas, semble-t-il, dépassé la page 10 du livre très sourcé Auriez-vous crié Heil Hitler, citée en note de bas de page. Un autre chapitre prometteur s'avère lui aussi décevant : les autrices s'inquiètent des conséquences de la prise de pouvoir du parti fondamentaliste Ennahdha en Tunisie, et de ses conséquence sur la pratique de la psychiatrie. En effet, face à un·e psychiatre portant le voile où la djellabah, le·a patient·e ne risque-t-iel pas de craindre d'avoir face à lui ou elle un·e agent·e de l'Etat qui va le·a plier aux valeurs du parti plutôt qu'un·e soignant·e qui se préoccupera d'abord de sa santé mentale? Chaque soignant·e vit au sein de la société, et a donc ses propres convictions et préjugés, qu'iel le veuille ou non, qu'iel s'en rende compte ou non : un·e patient·e fumeur·se, bisexuel·le ou asexuel·le, trop paresseux·se, bosseur·se acharné·e, pas intéressé·e par le fait de fonder une famille, s'expose en consultant à voir pathologiser l'un de ses traits de caractère alors qu'iel n'en demandait pas tant, ne parlons pas de ceux et celles qui consultent suite à une injonction judiciaire. Les personnes transgenre ont du mal à trouver des soignant·e·s, médecins ou psy, qui les écouteront comme elles le souhaiteraient. La question se pose donc particulièrement dans une société où se mêlent, a fortiori depuis peu, politique et fondamentalisme religieux. La question se pose, mais elle est complexe : la Tunisie est une démocratie, qu'en est-il des institutions, du respect des contre-pouvoirs? Quelle place accorde le parti à la liberté de croyance? Le dogme religieux lui-même, est-il obscurantiste? Va-t-il interdire l'enseignement de la théorie de l'évolution, ne plus faire confiance aux psychiatres pour définir la maladie mentale et la remplacer par la notion de pêché? Le·a lecteur·ice est vite fixé·e : ce genre de réponses, iel ne les aura pas, ou par bribes (il n'est pas recommandé d'avoir des pulsions suicidaires ou d'être homosexuel·le selon certaines psychiatres proches du parti... mais qu'en est-il des risques réellement encourus dans le secret du cabinet? quelle proportion de psychiatres porte une telle allégeance à ce parti qui vient d'arriver au pouvoir?). Les autrices donnent par exemple le ton en sortant d'on ne sait pas trop où des praticien·ne·s qui, bien que non religieux·ses, ne sont pas sans défauts car iels "ne vénèrent qu'une vérité, celle de la science ; pour eux, le DSM fait office de Coran ou de Bible". Tiens donc, la science n'est, soudainement, plus centrée sur la recherche, elle n'est "qu'une vérité". On dirait presque que les autrices présupposent que la totalité des croyant·e·s confond croyance (subjectif, dépendant de la conviction) et savoir (objectif, soumis aux preuves) : la totalité des universitaires serait donc athée? On apprend aussi en vrac l'existence projetée d'un "6ème Califat que les autorités islamiques appellent de leurs vœux" (oui, toutes les autorités islamiques, parce que l'Islam et les Musulmans c'est un bloc, même si par exemple des djihadistes, pas nécessairement plus recommandables que leurs adversaires, font la guerre à l'organisation de l'Etat Islamique pour les empêcher d'établir ledit califat), ou encore que les religieuses chrétiennes peuvent exercer la psychiatrie mais pas les religieuses musulmanes parce que "ces religieuses chrétiennes ont refusé la soumission à l'homme en renonçant au mariage pour ne se soumettre qu'à Dieu ; se voiler, c'est proclamer sa dépendance à un dogme interprété par un homme, non à Dieu, renvoyant d'emblée l'aliéné à ses propres chaînes" (on ne saura pas ce qu'il en est des femmes qui portent le voile contre l'avis de leur époux, pourquoi l'Islam c'est interprété par un homme alors que le christianisme c'est Dieu directement, mais on apprend par contre que l'Eglise n'est pas du tout une institution patriarcale -par exemple, c'est une institution intraitable sur la parité hommes/femmes dans la répartition des papes et des évêques- puisque les religieuses chrétiennes refusent la soumission à l'homme). La religion est une question riche mais complexe (le chapitre de Robert Altemeyer sur le fondamentalisme religieux dans son livre sur la personnalité autoritaire est par exemple particulièrement intéressant), la démocratie tout autant, les voir traiter dans un chapitre qui semble se complaire dans la caricature tient plus de la conversation de comptoir. De façon ironique, le chapitre de Cyrulnik se conclut en déplorant les dangers de la paresse intellectuelle, et celui de Saïda Douki Dedieu et Hager Karray sur un ton qui n'est pas sans évoquer... un prêche (extrait, et je jure que je n'ai pas inventé les majuscules : "cela suppose de rétablir la Loi et le Désir. Rétablir la Loi au sein de la Cité, malmenée par le déclin de la fonction paternelle, c'est garantir la sécurité et renforcer l'identité"). Bon, et il y a aussi Philippe Brenot qui transforme sous sa plume l'érotomanie, pathologie grave proche de la paranoïa, en hobby (puisque le livre pionnier mais très obsolète de Krafft-Ebing sur la sexualité est acheté par des "adeptes de l'érotomanie"), mais on n'en est plus à ça près.

 Cette folle histoire de la psychiatrie contraste donc par les thèmes traités mais aussi, hélas, par la qualité des contributions. Si certains chapitres sont particulièrement intéressants (à moins qu'ils ne contiennent le même genre d'erreurs, que je n'aurais pas relevées!), dont le dernier chapitre et la conclusion qu'il faut donc mériter en ayant lu tout le reste, c'est assez désespérant et épuisant de se demander régulièrement si on lit un texte sérieux ou pas.