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jeudi 5 mars 2026

Chroniques du travail aliéné, de Lise Gaignard

 


 Le livre est un recueil de chroniques initialement écrites pour le journal militant Alternative libertaire. Si la dimension politique est pour le moins visible sur la couverture ("en France, quand on est victime d'une injustice épouvantable au travail... on demande à aller chez le psy!"), elle est présente de façon plus indirecte dans cette compilation de témoignages de personnes venues consulter l'autrice pour souffrance au travail.

 Les souffrances sont, souvent, extrêmement graves : longs arrêts de travail, infarctus, tentatives de suicide, ... Les secteurs, les classes sociales représentées, sont très divers (il y a par exemple le témoignage d'une chômeuse d'attitudes tellement absurdes qu'elles pourraient être drôles s'il n'y avait pas un risque social derrière qui n'a vraiment rien d'hilarant), et pour autant des thèmes seront récurrents : le manque de reconnaissance, les objectifs inadaptés au contexte de travail ce qui empêche de faire de la qualité et d'être satisfait·e de ce qu'on fait au quotidien, le toujours plus avec toujours moins, la brutalité managériale, ... 

 L'autrice se réjouit ("on ne pouvait pas me faire meilleur compliment") de s'être entendue dire "on ne sait plus qui plaindre!" En effet, les responsabilités s'entrecroisent, celle d'un système économique qui rend aussi récurrent la course au profit jusqu'à l'absurde (peu importe que la qualité ne soit pas au rendez-vous, peu importe que ça broie des gens au passage, toute réduction des coûts, toute augmentation de productivité, est bonne, voire impérative, à prendre), celles de responsables qui profitent de leur pouvoir pour avoir des comportements déplacés, les personnes qui ne savent pas si elles doivent se rendre complices de pratiques illégales où les dénoncer en se sacrifiant au passage, ... Évoquant fortement l'expérience de Milgram, certain·e·s subissent les violences mais les exercent aussi, sans sembler prendre conscience de ce à quoi iels participent, comme cette cheffe d'agence bancaire qui dénonce de nombreuses évolutions néfastes mais s'en prend avec le mépris le plus extrême à ses subordonné·e·s quand elle n'atteint pas des objectifs insensés ("ce n'est pas ma faute s'ils ne m'envoient que des branques! Comment ils veulent que je remplisse les objectifs de la banque avec ses abrutis", "J'en ai un qui a même fait un infarctus devant tout le monde, il faut voir!")

  Comme l'indique le texte sur la couverture, ce livre est un regard de psy pour montrer à quel point, face à l'enjeu, le regard de psy est dérisoire, jusqu'à dénoncer fermement dans la conclusion les entreprises qui envoient leurs employé·e·s chez le psy en cas de difficultés. 

jeudi 11 décembre 2025

Psychopathologie du travail, de Christophe Dejours et Isabelle Gernet

 

 
 

 Dans ce court livre réédité en 2016, l'auteur et l'autrice proposent une présentation, contextualisée historiquement, du monde et des représentations du travail et leurs enjeux sur le psychisme, les principaux risques pour la santé mentale, les éléments sur lesquels porter son attention dans les accompagnements, ...

 La structure est fonctionnelle, la présentation plutôt complète (la présentation des institutions est un peu obsolète puisque les CHSCT n'existent plus, mais ça a eu lieu 4 ans après la dernière édition). Certains regards sont intéressants comme l'interaction entre individuel et collectif, ou encore la dimension corporelle : l'exemple est donné d'ouvrier·ère·s qui jouaient au Scrabble et culpabilisaient de le faire sur leur temps de travail, mais en regardant de plus près il s'avère que leur vigilance ne baisse pas puisque leur ouïe est tellement habituée au fonctionnement habituel des machines que le moindre signal inattendu est perçu immédiatement, le jeu de société permet au contraire de ne pas avoir une attention qui baisse du fait de l'ennui. Cette dimension corporelle est bien sûr présente dans d'autres domaines de travail, comme les soignant·e·s qui vont avoir une vigilance ancrée sur une infinité d'éléments à surveiller pour mieux anticiper la nécessité d'agir. Le respect de la compétence et du savoir est également évoqué : une contrainte nouvelle venue d'en haut pour faire augmenter la productivité peut avoir un impact important sur la santé mentale des personnes concernées, d'autant qu'elle pourra être inadaptée à la réalité matérielle du travail.

 Si j'ai listé des éléments plutôt objectifs et généralisables, l'auteur et l'autrice s'attachent à proposer un regard qui part de la subjectivité des personnes étudiées. L'idée a bien entendu tout son intérêt, on peut le constater en particulier dans le chapitre consacré à l'accompagnement thérapeutique, où il est recommandé de mettre ses représentations de côté ce qui a, par exemple, les avantages bien concrets de ne pas comprendre de travers un univers où la personne accompagnée passe une partie conséquente de son quotidien donc qu'elle seule sera à même de décrire de façon satisfaisante, ou encore de sortir de la demande d'alliance qui est souvent le point de départ pour être à la place dans une recherche de compréhension, qui permettra un regard plus complet. Seulement, pour donner cette place à la subjectivité, l'auteur et l'autrice brandissent la psychanalyse comme outil de compréhension principal, une psychanalyse qui sera par ailleurs plutôt poussiéreuse.

 Il sera ainsi question d'investissement libidinal et de décompensation là où près d'un siècle de psychologie a donné des apports entre temps. Des citations de Freud de 1905 et de 1911 seront partagées sans aucun recul, avec des fulgurances comme "de cette aversion pour le travail qu'ont les hommes, découlent les problèmes sociaux les plus ardus" ou encore "l'éveil prématuré de la sexualité sous l'effet du caractère séducteur du soin maternel" (les femmes, ces fameuses séductrices compulsives... les victimes d'inceste seront par ailleurs ravies de lire que ce qu'elles ont vécu ce n'est pas fondamentalement différent des contacts inhérents aux soins d'hygiène du quotidien). Le sexisme est d'ailleurs mentionné de façon particulièrement ambivalente, avec parfois des dénonciations claires par exemple en rappelant plusieurs de ses conséquences ou encore que la naissance d'un enfant n'aura pas du tout le même impact sur la sphère professionnelle d'un homme que sur celle d'une femme, et d'autres fois des énormités particulièrement violentes comme l'idée qu'une ambiance de sexisme malaisante est une défense (oui, on est dans la psychanalyse) sur fond de sadisme masculin et de... masochisme féminin (pauvre Christine Delphy, sociologue et militante féministe citée quelques lignes avant ce trait de génie), ou encore que dans les accompagnements thérapeutiques ce n'est pas trop la peine de se préoccuper de ces sujets parce que "l'élaboration de ces rapports de domination-servitude est souvent rudimentaire, en particulier chez les femmes qui arrivent en consultation après un parcours jalonné depuis longtemps de discriminations" (on les aiderait bien, ces bonnes femmes, mais elles sont tellement cruches!). Le racisme, extrêmement violent dans le monde du travail, et le validisme, sur lequel il y aurait énormément à dire puisque les attentes de productivité sont basées sur la norme de personnes non porteuses de handicap, n'auront pas droit à un tel traitement puisqu'ils ne sont même pas mentionnés.

 J'évoquais l'obsolescence de la mention des CHSCT, mais comme je viens de le souligner, c'est bien pire au niveau théorique, au point qu'on pourrait souvent croire que le livre a été écrit dans les années 50 ou 60 (ce qui n'excuserait pas par ailleurs les énormités sexistes)... et je ne dis pas ça parce que le référentiel est psychanalytique, puisque comme je l'ai dit des références du tout début du XXème siècle sont citées sans aucune distance (je ne serais pas surpris que même Freud soit revenu sur ou ait nuancé certaines de ses citations qui figurent dans le livre). Le format court et synthétique était bien vu, mais pour autant je recommanderais d'aller voir ailleurs!

vendredi 9 mai 2025

Les servitudes du bien-être au travail, dirigé par Sophie Le Garrec

 


  Ce livre pluridisciplinaire (sociologie, ergonomie, anthropologie, ...) montre en quoi le souci apparent, parfois ostensible, du bonheur des salarié·e·s dans le management contemporain s'articule avec un monde du travail qui va être générateur de souffrances.

 Après-midi déguisée, cours de yoga ou de fitness, babyfoots dans la salle de pause, éventuellement sous l'égide de happiness managers souriant·e·s et enthousiastes, ça peut être agréable ou sympathique, laisser indifférent·e ou même agacer (c'est un sujet facile de dérision) mais quel rapport entre ces moments plutôt extraprofessionnels, fussent-ils dans l'espace (spatial et temporel) du travail, et le travail lui-même? Précisément, cette ambiguïté modifie le rapport à l'espace professionnel. S'amuser (mais selon les modalités proposées s'il vous plaît) devient un objectif parmi d'autres, et la division en objectifs venus d'en haut disqualifient le savoir-faire, le rapport à la qualité, des employé·e·s ("il s'agit d'être heureux au travail et non par le travail"). L'espace entre ce qui est du travail et n'est pas du travail devient flou, le·a travailleur·se n'a plus son identité de travailleur·se détenteur·ice d'une compétence, devient un individu chargé d'accomplir des objectifs. Les bonnes conditions de travail, c'est passer des moments agréables au travail, ce n'est plus avoir les moyens de fournir un travail de qualité sans s'épuiser.

 Ne plus être un·e travailleur·se, c'est aussi ne plus faire partie d'un collectif qui transmet et échange des savoirs ("l'organisationnel et le social ne sont donc que la somme de tous les autoengagements individuels"). La qualification (qui implique une formation suffisante, des compétences reconnues) s'efface au profit du talent, il est recommandé de savoir penser positif, sortir de sa zone de confort ("cela sous-entend que travailler de façon sereine serait plutôt suspect"), être flexible. Craquer psychologiquement (être malheureux·se, n'en parlons pas), et même souffrir physiquement (troubles musculo-squelettiques, ...) ne remet plus en question l'environnement de travail mais l'adaptabilité, la créativité, la résilience de l'employé·e. Un exemple est donné où des femmes sont cantonnées à un poste plus physique dans l'entreprise par sexisme (elles ne seraient pas assez compétentes pour les autres postes), avant que la dégradation de leur santé physique ne soit vue par la direction comme une preuve que se soucier de mixité au travail est une mauvaise idée. Dans le même chapitre (de Karen Messing sur "le choix forcé entre égalité et santé des femmes au travail"), de nombreuses femmes témoignent qu'elles ne demandent pas d'adaptations (au prix d'une pénibilité accrue et de risques d'accidents) parce que ça leur retomberait dessus, bien que même du point de vue de l'entreprise les adaptations permettraient une meilleure productivité. Cette responsabilité d'être un talent qui remplit des objectifs avec le sourire et aime le défi ("engagez-vous à ne pas râler pendant 21 jours et partagez sur les réseaux sociaux ce que vous apprenez chaque jour", propose un cabinet de coaching) va s'étendre jusque dans la vie privée, comme le montre cette "experte-coach du bonheur au travail" qui propose entre autres un "bon petit déjeuner en pleine conscience", peut-être plus facile à prendre si on n'a pas d'enfants à préparer pour l'école ou de colocataires pressé·e·s moins sensibles aux "bénéfices positifs d'avoir des rituels le matin".

 Le livre offre une diversité de regards qui convergent beaucoup (parfois de façon inattendue, comme dans le chapitre sur la sous-traitance qui est loin de l'univers de l'activité karaoké ou de la dégustation de matcha à 10h mais résonne de façon frappante sur le sujet de la dépossession du savoir-faire des travailleur·se·s), et peut faire réfléchir sur au mieux les points aveugles, au pire les dérives, de l'injonction au bonheur dans d'autres sphères que celle du travail.