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jeudi 6 novembre 2025

Culpabilité, paralysie du coeur, de Lytta Basset

 

 Autrice du livre Le pouvoir de pardonner, Lytta Basset traite ici du thème de la culpabilité, qu'on pourrait interpréter comme une façon de se pardonner à soi-même, même si l'approche va être différente. Comme dans Le pouvoir de pardonner, elle parle en tant que théologienne, mais l'athée fervent que je suis n'a pas été plus dérangé que dans cet autre livre : même quand elle dit que la culpabilité est un pêché si on définit le pêché comme quelque chose qui éloigne de Dieu, on peut facilement le traduire comme éloignant d'être pleinement soi-même, d'une relation saine, ...

 Pour développer son regard sur la culpabilité, l'autrice s'appuie sur le récit de la guérison du paralysé (Luc 5, 17-25), avec sa propre traduction car les mots auront leur importance. Un homme paralysé, étendu sur un lit, est descendu du toit (avec son lit) (et en passant à travers les tuiles!) par d'autres hommes et porté devant Jésus. Jésus s'adresse à lui en lui disant "Homme, elles te sont relâchées, tes fautes". Les scribes et Pharisiens présents l'accusent de blasphème car seul Dieu peut relâcher les fautes. Jésus leur reproche leurs réticences devant la scène ("pourquoi délibérez-vous dans vos cœurs?") et poursuit ce qu'il avait commencé avec l'homme paralysé ("réveille-toi et ayant levé/porté ton petit lit, va dans ta maison!"). Les spectateur·ice·s sont pris d'un dé-logement (ek-stasis) d'eux-mêmes et s'exclament "nous avons vu des paradoxes aujourd'hui!"

 Le choix par l'autrice de la paralysie comme analogie de la culpabilité en dit déjà beaucoup : la culpabilité, qui pourrait être vue comme un moteur ("j'ai fait quelque chose de mal, cette conscience me fait souffrir, je vais être d'autant plus motivé·e pour réparer"), est au contraire désignée comme une émotion qui immobilise. Elle immobilise parce qu'elle maintient dans le passé, que de fait pour des raisons techniques on peut difficilement changer, parce qu'elle tourne le regard vers soi plutôt que vers les autres (le centre de ma préoccupation c'est que j'ai fait quelque chose de mal, éventuellement ce que j'en conclus sur moi, plutôt que par exemple ce que vivent et attendent les personnes que j'ai éventuellement blessées), ... Le fait de passer à travers les tuiles désigne le dépassement d'un obstacle qui paraît insurmontable, et la sortie de la culpabilité n'est pas l'oubli, car le miraculé porte le lit sur lequel il était étendu... un lit car la culpabilité, par le fatalisme donc la démobilisation qu'elle provoque, apporte aussi une forme de confort. La culpabilité a aussi une dimension collective, c'est une garantie de la puissance de la normativité : les scribes et Pharisiens qui s'offusquent de la scène à laquelle ils assistent défendent d'abord, pour l'autrice, leur statut de prescripteur de ce qui est acceptable ou non, de ce qui doit générer ou non de la culpabilité. Enfin, l'aspect universel de la scène est renforcé par la désignation de l'homme paralysé par le terme "anthrôpos" -être humain- plutôt que par le terme "andros" (ce n'est pas par défaut, puisque les personnes qui le portent, par exemple, sont désignées par le terme "andros")

 Bien sûr, ce développement est bien plus argumenté et étayé dans le livre... contrairement, peut-être, et étonnamment, à la partie suivante, qui reprend les regards philosophiques et psychanalytiques sur la culpabilité. De nombreux auteur·ice·s sont convoqué·e·s et le texte est court, donc le·a lecteur·ice se retrouve plutôt confronté·e à une série d'affirmations (que j'ai par ailleurs trouvé moyennement convaincantes, par opposition au texte précédent, alors que d'habitude j'aime mieux quand c'est sourcé) qui vont esquisser, rester à la surface.

 Comme pour Le pouvoir de pardonner, le regard est original et puissant (ça m'a fait penser aux TCC 3ème vague, avec une certaine avance du coup!), avec en plus une analogie particulièrement parlante.

jeudi 2 juillet 2020

Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), de Marshall Rosenberg



 Alors que le titre français en fait un peu des caisses (surtout que les mots ne sont qu'un outil parmi d'autres de la Communication Non Violente), le titre anglais (Nonviolent Communication, a language of life) va plus directement au but, sans rien enlever aux hautes ambitions de l'auteur : en effet, non seulement la CNV est un outil de résolution de conflits, y compris de conflits armés (Marshall Rosenberg a fait de nombreuses interventions dans des affrontements entre gangs, ou dans le cadre de la guerre israelo-palestinienne), mais c'est aussi un outil de rencontre avec soi-même... le maîtriser implique donc de vivre plus pleinement.

 Les conflits tendent à être vite perçus comme des impasses, où des demandes ne peuvent être satisfaites et deviennent des accusations, qui peuvent elles-même vite tourner à l'essentialisation de l'autre : avec un·e con(spirationniste) pareil·le, pas étonnant qu'on ne s'en sorte pas! L'auteur propose une méthodologie en quatre étapes pour se sortir non seulement de cette impasse là, mais aussi de la fausse solution du compromis, qui risque de ne satisfaire personne : identifier ce qui nous affecte exactement, observer les émotions que ces choses qui nous affectent provoquent chez nous, prendre conscience des besoins qui sont derrière ces émotions, et enfin faire une demande concrète. Oui, dit comme ça, ça semble plutôt naïf... pas évident d'imaginer ces techniques fonctionner pour réconcilier deux enfants à l'école primaire, pour peu qu'ils soient déjà assez remontés, sans parler de calmer des types musclés qui ont l'habitude de s'engueuler en groupe et à coups d'armes à feu. Rosenberg a pourtant pu utiliser sa méthode avec succès dans de nombreux contextes, de la situation de guerre au couple en conflit depuis trente-neuf ans (!), des tensions en milieu scolaire entre élèves et équipe enseignante au chauffeur de taxi qui fait dans le plus grand des calmes une remarque antisémite en écoutant la radio. L'auteur attribue une part importante de l'efficacité au fait qu'il développe quelque chose d'essentiel que la vie en société nous a appris à négliger : l'écoute de ses besoins ("notre culture nous apprend que les besoins sont négatifs et destructeurs", "de la même façon que nous n'avons pas appris à exprimer nos propres besoins, la plupart d'entre nous n'ont pas appris à entendre les besoins des autres"). La CNV réussie aboutit aussi à gommer les jugements pour se concentrer sur la rencontre d'humain à humain, qui rend chacun plus audible. Mais surtout, plus qu'une formule magique, la CNV est une gymnastique, plutôt simple à comprendre mais qui demande de nombreuses répétitions, des essais et erreurs au fur et à mesure de la découverte des obstacles et des subtilités, pour pouvoir s'en servir en temps réel, et qui pour fonctionner exige à chaque fois une implication pleine et sincère (Rosenberg rappelle régulièrement que même pour lui, l'identification des besoins de l'autre est loin de toujours être la première chose qui lui vient à l'esprit).

 L'objectif de la première étape est de reprendre la responsabilité de ses émotions : ce qui provoque de la tristesse, de la colère, ce sont des stimuli, ce n'est pas l'autre personne. Les événements ont (vigoureusement!) réveillé des besoins qui m'appartiennent. Pour aller mieux, me débarrasser de l'autre serait certes apaisant à court terme,  mais prendre soin de moi serait plus pleinement satisfaisant. C'est là que la partie plus subtile du travail commence : quels sont mes besoins exactement? Qu'est-ce que je peux proposer à l'autre de faire, concrètement, pour m'aider? Le mot "concrètement" est plus retors qu'il n'en a l'air : il implique d'avoir gommé les jugements ("j'en ai marre que tu me juges", "tu me prends pour ton ou ta domestique"), de nommer ce qui ne va pas de façon précise et neutre ("je me sens rabaissé·e quand tu dis "..." ", "je me sens épuisé·e et en colère quand tu as sorti beaucoup de choses dans la pièce que je viens de ranger", ...) et de faire une demande explicite ("j'aimerais que tu n'utilises pas tel ou tel terme quand tu t'adresses à moi", "je me sentirais beaucoup mieux si tu rangeais derrière toi"). Subtilité supplémentaire : la demande doit être une demande, et non une exigence, c'est à dire qu'un refus doit être accepté comme faisant partie de la communication. Enfin, et c'est ce qui rapproche la CNV des thérapies humanistes (Rosenberg, psychologue clinicien de formation, dit lui-même qu'il n'a rien inventé) plus que du guide pratique, l'autre doit être constamment intégré à la conversation, de façon empathique : vérifier les besoins identifiés derrière le comportement de l'autre (ce qui n'est pas toujours évident et peut nécessiter de s'y reprendre à plusieurs fois), exprimer son ressenti, sa demande, et s'assurer qu'elle a bien été comprise (en particulier, qu'elle a été comprise comme une demande et non comme une exigence). Dans l'exemple du chauffeur de taxi antisémite, l'auteur a dans un premier temps pris soin de gérer les envies pressantes de communication pas très non-violente qui se sont prestement imposées à lui, a ensuite écouté le besoin qui s'exprimait à travers la remarque antisémite (la peur d'être escroqué, qui elle-même était reliée à d'autres peurs), puis a exprimé son propre ressenti, et a demandé au chauffeur de taxi de redire ce qu'il avait entendu (il avait entendu une injonction à s'excuser plutôt qu'un partage de la souffrance causée par le préjugé, Rosenberg a du insister et s'y reprendre à plusieurs fois, ce qui n'est pas rare dans les exemples proposés).

 Ecouter ses besoins, c'est aussi régler les conflits avec... soi-même. Presque provocateur, l'auteur dit qu'exprimer pleinement sa colère, c'est prendre profondément conscience de ses besoins (pas bon pour le chiffre d'affaire des salles de défoulement, ça...). En effet, identifier l'émotion derrière le conflit, puis rechercher des solutions concrètes, il l'a fait avec lui-même. Il a par exemple constaté que deux choses lui pourrissaient le quotidien : rédiger des rapports cliniques, et le co-voiturage de ses enfants. Après avoir pris le temps de se demander pourquoi il faisait ces choses qui l'agaçaient, il a conclu que s'il rédigeait des rapports cliniques, c'est parce que ça lui rapportait de l'argent, et s'il co-voiturait ses enfants au lycée (au collège? enfin bref), c'est parce que les options de scolarisation plus proches géographiquement correspondaient beaucoup moins à ses valeurs. Il a donc arrêté les rapports cliniques et continué le covoiturage... mais avec bien plus de plaisir. 

 Une chose cependant m'a fait tiquer avec ce livre : l'auteur le présente comme, certes dans la difficulté, certes de façon exigeante, la solution potentielle à tout conflit, si ancien, si violent, si partagé soit-il. Pour développer de façon vraiment satisfaisante le problème que ça me pose, il me faudrait pas mal de temps et d'espace supplémentaire (comment ça, vous en avez déjà marre de me lire?), et, pour être honnête, probablement des connaissances plus précises. Mais, pour aller vite, Rosenberg intervient dans des situations, parfois en effet extrêmes, de conflit, ce qui implique que le rapport de force est tel que tous les partis concernés ont un intérêt à ce qu'une solution commune soit trouvée. C'est là qu'il arrive et qu'à force de savoir-faire, d'empathie, de patience, parfois d'épuisement, il parvient à créer une communication d'humain à humain plutôt que de revendication à revendication ou d'insultes à insultes. Seulement, le livre donne l'impression que toutes les oppositions sont plus ou moins sur ce modèle. Or, le rapport de force est parfois si asymétrique que le dominant n'aura aucun intérêt à demander l'assistance d'un médiateur, encore moins à humaniser l'autre. Ça peut être le cas dans une situation de violences conjugales (Lundy Bancroft, thérapeute spécialisé, déconseille très fortement la thérapie de couple dans cette situation), dans le monde professionnel, dans le racisme ou le sexisme du quotidien quand la personne raciste est par ailleurs en position de force ("on ne justifie pas son humanité", rappelle Marie Dasylva, coach experte dans la lutte contre les discriminations en entreprise), ... Rosenberg passe un message humaniste, et se donne les moyen de la crédibilité principalement en montrant des moments où il a été lui-même mis en difficulté (il a d'ailleurs été marqué par une agression antisémite vécue dans son enfance, et il est souvent question de racisme dans les exemples), mais semble oublier comment la situation de communication, qu'il a certes considérablement optimisée, est arrivée. Il y a bien une section consacrée à la violence protectrice (mise en place pour assurer la sécurité, et non pour punir), mais le message général peut faire vite oublier que, précisément, la violence est parfois nécessaire et protectrice, ce qui peut poser problème quand l'organisation sociale fait que les personnes ou groupes en position de force sont par définition plus écoutées, et peuvent accuser de violence et déshumaniser celles et ceux qui résistent à leur propre violence. Oui, bon, encore une fois, pour l'argumenter solidement et correctement, il me faudrait plus de temps et sûrement plus de connaissances, mais pour moi ce message qui sonne si bien a des atouts mais aussi des aspects dangereux.

 Je me suis attardé sur la limite du livre mais je retiens surtout ses points forts alors même que, avant de le lire, j'étais plutôt sceptique (communication non-violente, est-ce que ce ne serait pas un oxymore?). Mes préjugés se sont révélés faux : la méthode n'est pas simpliste (elle est simple à comprendre mais, on s'en rend vite compte, difficile à maîtriser) et encore moins présentée comme une formule magique (l'auteur rappelle régulièrement, serait-ce implicitement, qu'on ne peut pas faire de la CNV vingt-quatre heures sur vingt-quatre), et l'ensemble se lit facilement, les enjeux sont clairement exposés, les possibles contresens désamorcés en longueur au fur et à mesure. Aux lecteur·ice·s de s'en emparer, ou non, et de se mettre avec patience à la pratique.


mardi 11 février 2020

Croire en ses rêves et trouver son chemin, de Meriem Salmi



 Le fait de parler de rêves dans le titre n’est pas juste là pour sonner bien : Meriem Salmi, "la psy des champions", accompagne les plus grand·e·s sportif·ve·s… et au cas où on n’aurait pas bien compris, la préface est rédigée par Teddy Riner, qui a commencé à travailler avec elle à l’âge de 14 ans. Et en effet, elle appelle dès les premières pages le·a lecteur·ice à ne se refuser aucun projet, en déplorant qu’avoir trop d’assurance, d’ambition, soit mal vu : parlez de vos rêves, vous trouverez en effet probablement quelqu’un pour vous rappeler à l’ordre, pour en remettre une couche au premier échec, alors même que l’échec n’est pas la fin mais une partie intégrante du chemin (c’est d’ailleurs une des différences que l’autrice fait entre ambition et prétention : être prétentieux, c’est s’agacer quand on échoue, comme si ce n’était pas normal de ne pas savoir tout faire de façon innée). Elle rappelle pourtant que tout rêve est respectable, que ne pas chercher à être le·a meilleur·e n’est ni plus ni moins glorieux que de s’engager dans cette voie : ce qui compte, c’est ce que l’on veut vraiment, ce qui nous convient profondément. Paradoxalement pour un livre qui va surtout concerner le monde sportif et ses exigences de discipline, l’autrice va en effet, régulièrement et fermement, inviter à envoyer promener la norme, et surtout le regard normatif des autres, et ce quel que soit le domaine (elle rapporte par exemple une conversation avec un proche choqué de son intérêt pour les yachts, un objet tellement bling-bling et superficiel –pas elle, quand même!-, elle en a rajouté une couche en répondant qu’elle aimait aussi les bijoux) : la prière de la Gestalt ("I do my thing and you do your thing") trouve une incarnation forte. Seules méritent le mépris… les personnes qui sont méprisantes.

 Cette thématique du respect de soi et de l’autre ne concerne pas seulement les valeurs : elle est aussi liée à la performance. Dans un univers où le moindre signe de faiblesse peut être mal vu, l’autrice invite au contraire, pour fonctionner pleinement, à garder en mémoire que les athlètes sont des êtres humains, et non des robots. C’est parfois un combat de le rappeler, mais un·e psy a toute sa place dans la préparation sportive. Sans même parler d’accompagner le choc des blessures ou tous les repères qui disparaissent avec la fin de carrière, accepter ses angoisses, s’écouter, c’est aussi prévenir des blessures, remédier à des baisses de performance. Accepter la possibilité de la défaite peut paradoxalement rendre meilleur·e, comme se souvenir que le sport, c’est aussi un jeu. Se respecter pleinement permet également d’avoir une approche constructive de l’échec : si tout mettre sur le dos de l’arbitre/du reste de l’équipe/de la météo, c’est se déresponsabiliser, porter tout le poids de l’échec, même si c’est moins intuitif, l’est d’une certaine façon aussi ("Beaucoup pensent : "Je ne veux pas me chercher d’excuses : si j’ai raté, c’est de ma faute, je suis le seul responsable." Et ensuite, une fois que l’on s’est dit ça, on continue à se taper dessus, à se maltraiter. Stop! Là, nous ne travaillons pas, nous nous enfermons dans un constat médiocre.").

 La dureté du sport de haut niveau, les sacrifices nécessaires ne sont à aucun moment niés, sont même rappelés régulièrement, serait-ce en filigrane, mais l’approche, rafraîchissante, invite à s’appuyer sur des ressources positives (ambition qui n’est pas prétention donc, mais aussi gratitude, appui sur ses racines, confiance en ses désirs profonds, écoute de ses émotions –les "cartésiens", du moins ceux qui estiment que leur approche qu’ils jugent rationnelle leur permet de regarder les autres de haut, sont souvent raillés-, …). La formule "ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort" lui évoque les souffrances terribles qu’elle a observées entre autres dans son expérience en addictologie, autant dire qu’elle n’est pas convaincue.

 Très accessible, avec une approche qui rappelle souvent celle de l’ACT (écoute des émotions, recherche de ressources positives, valorisation des analogies), ce livre est particulièrement agréable et… inattendu, la performance, la compétition, étant souvent associées à la violence, envers soi comme envers les autres, et parfois présentées comme des devoirs presque moraux, une perspective assez fermement rejetée dans ce livre écrit par une personne qui fréquente pourtant l’élite au quotidien.



mercredi 2 janvier 2019

Maintenant ou jamais! de Christophe Fauré




 Le milieu de la vie, ou la période qui s’en approche, est potentiellement initiatrice d’un sentiment de vide, d’angoisse profonde, malgré un quotidien qui pourrait, de l’extérieur, sembler accompli. Bien que le livre indique dès la couverture se préoccuper de cette transition du milieu de la vie, l’auteur prend rapidement des distances avec cette notion : plus que la prise de conscience de notre propre mortalité, c’est celle d’un contraste entre la vie menée jusqu’ici, en partie guidée par des injonctions sociales ou familiales, et nos aspirations profondes, qui crée cette douleur, qui ne se traduira donc pas nécessairement par l’achat d’une voiture de sport ou des liaisons avec des partenaires plus jeunes. Si cette transition n’arrive pas nécessairement au milieu de la vie, plusieurs éléments favorisent sa survenue à ce moment là. Les performances sportives déclinantes, le fait de devenir moins attirant, peuvent faire réaliser brusquement la part que prenait notre corps dans notre identité. L’usure d’une relation amoureuse au bout de dix ou vingt ans, la lassitude professionnelle dans une carrière qui stagne, peuvent pousser à se demander ce qu’on fait là. Le départ des enfants plus si enfants que ça du domicile familial amène par la force des choses à moins se définir par la parentalité. La confrontation à la maladie peut aussi constituer un choc qui remue des choses qu’on supposait établies.

 Christophe Fauré parle d’un diamant à multiples facettes : si une facette se trouve ternie (la vie amoureuse, professionnelle, familiale, …), c’est l’ensemble du diamant qui en devient moins brillant. Et si la prise de conscience d’un besoin de changement est positive, la remise en question, la peur de ne pas pouvoir s’accomplir, peuvent être brutales et douloureuses. Le livre va prendre le temps d’explorer plusieurs de ces facettes individuellement (le corps, le couple, la vie professionnelle, les relations aux enfants qui se permettent de grandir et aux parents qui vieillissent alors qu’on a soi-même grandi, redéfinissant doublement le lien initial), mais aussi donner des conseils plus généraux pour que le changement se fasse dans de bonnes conditions, la plus récurrente et importante étant d’éviter la précipitation, de prendre le temps de s’écouter vraiment. La tentation peut être pressante, alors qu’on se rend compte de ce qui ne nous convient pas dans le chemin qu’on a parcouru, d’estimer que le problème vient de l’extérieur et que d’envoyer promener par exemple son ou sa conjoint·e, ou son employeur·se, va tout régler. Si rien n’exclut que c’est l’un des passages qui vont finalement s’imposer, le point de départ doit être d’identifier ce qui ne va pas en nous, au risque dans le cas contraire de réaliser à court terme que la solution magique qui devait tout régler n’a pas réglé grand-chose. Identifier les croyances qui nous ont fait arriver là ("je suis nul, je n’arriverai jamais à rien", "je n’ai pas le droit de revendiquer mes propres besoins", ...), et d’où elles viennent ("votre père vous répétait sans cesse que vous étiez un bon à rien", "vous avez dû prendre en charge l’éducation de votre plus jeune frère", ...), est une première étape pour mieux déterminer où aller. Et si la prise de risque, sans nier ses aspects insécurisants, est souvent récompensée ("la confiance en soi est le fruit de l’action ; c’est le résultat de décisions ou de démarches que l’on entreprend, alors même qu’on est dans le doute où la peur", "quand nous prenons soin de nous, quand nous faisons preuve d’amour à notre égard, nous suscitons peut-être un peu d’envie et de jalousie, mais nous devenons également inspirants"), mais aller vers la nouveauté n’implique pas de rejeter en bloc notre passé et ce qu’on a acquis, qui peut avoir eu un sens et une utilité dans le passé, et en avoir encore aujourd’hui. Le changement peut aussi être pleinement épanouissant sans être aussi radical qu’on ne se le représentait, comme dans la vignette clinique de Bernadette qui, lassée de sa vie professionnelle, a considérablement augmenté son investissement dans ses activités artistiques (chant et peinture) pour en faire son métier : elle s’est alors rendue compte que c’est de cet investissement en soi qu’elle avait besoin, sans pour autant en faire une reconversion. L’auteur propose une longue série de questions précises pour mieux guider ce cheminement vers une nouvelle identité ("essayez-vous de compenser certaines carences de vos parents?", "Qu’avez-vous appris de la première moitié de votre vie, quels enseignements?", "Où vous sentez-vous bloqué, coincé, inhibé dans votre vie ?", "Quels sont vos talents? Comment s’exprime au mieux votre créativité ?", "quels sont les rêves et désirs nouveaux qui émergent en vous ?", …).

 Le dernier chapitre passe à une autre échelle d’ambition, de "voici ce qui peut provoquer cette douleur en vous et comment transformer cette énergie en projet de vie positif" à "vous êtes mille fois plus que ce que vous croyez être". De clinique, le propos devient (tout en restant appuyé sur une base théorie clinique!) philosophique, sur le sens de la vie. Bref mais argumenté, c’est un plaidoyer pour le don de soi selon ce qu’on est en mesure de donner ("En accompagnant les personnes en fin de vie dans les services de soin palliatifs, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire : "Ma vie a eu du sens parce que j’ai été aimé." J’ai toujours entendu l’inverse : "Ma vie a eu du sens parce que j’ai aimé"), sur la méditation de pleine conscience pour savoir se centrer sur l’ici est maintenant (une analogie est faite avec un verre d’eau pure dans lequel on verserait de la terre : si on secoue le verre, la terre prend plus de place, obscurcit la clarté de l’eau, alors que si on pose le verre, elle est toujours là dans la même quantité mais reste au fond, permettant d’apprécier la pureté de l’eau), … Ce chapitre permet de mieux comprendre pourquoi dans l’intro l’auteur, tout psychiatre qu’il est, désignait ce livre comme un ouvrage particulièrement personnel (il a lui-même "tout quitté" à l’aube de ses 40 ans, suite à un "effondrement intérieur").

 Comme dans son livre sur le deuil, le propos de l’auteur est particulièrement clair tout au long du livre, et ce qui pourrait se résumer à une injonction, certes argumentée, à questionner ses choix de vie pour aller vers plus d’authenticité (que ce soit au milieu de la vie ou non, d’ailleurs), est accompagné de conseils pratiques précis pour le faire dans de bonnes conditions.

jeudi 6 décembre 2018

Je résiste aux personnalités toxiques (et autres casse-pieds), de Christophe André et Muzo




 La psychologie clinique propose nombre de solutions pour mieux soigner ses propres problèmes, mais offre beaucoup moins de réponses lorsqu’il s’agit d’influer sur le comportement de quelqu’un qui n’a rien demandé. Que l’étudiant·e en psycho qui ne s’est jamais ditẹ, dans un moment d’agacement, "cette personne aurait bien besoin d’une thérapie, ça me ferait des vacances", me jette la première pierre (pas pour de vrai, hein, ça doit faire super mal!). Il y a certes d’excellentes raisons : inutile de faire un dessin (serait-ce un dessin de Muzo) pour expliquer ce qui pose problème dans l’idée de décider de ce qui va et ne va pas chez l’autre, et de modifier son comportement selon notre bon vouloir. Pourtant, le·a manager à la limite du harcèlement moral, le·a voisin·e agressif·ve, le·a client·e étouffant·e de condescendance, l’ami·e qui prend tout mal au point qu’on s’inquiète par anticipation chaque fois qu’on s’adresse à lui ou elle, sans parler du ou de la manipulateur·ice qui va délibérément élaborer des stratégies pour blesser, peuvent faire du mal, parfois beaucoup de mal, parfois quotidiennement. Les explications de Christophe André, complétées par les courtes bandes dessinées de Muzo, vont fournir quelques clefs pour se préserver.

 Différents profil de casse-pieds (ou personnalités) seront présentés : les narcissiques, les négativistes, les paranos, les histrioniques, les stressé·e·s (ou plutôt les "stressénervé·e·s"), les pervers·es (ceux et celles qui se réjouissent du malheur d'autrui surtout s'iels l'ont causé, pas qui ont des fantasmes érotiques étranges qui ne concernent que leur vie privée) et les passif·ve·s agressif·ve·s. En plus d’attitudes recommandées et accessoirement d’attitudes non recommandées pour chaque personnalité, chaque chapitre contient la définition (ça peut servir!), un test pour savoir si le·a lecteur·ice est concerné·e, ce qui permet d’identifier le seuil pathologique, des pistes d’étiologie (c’est succinct!), et… les avantages de chaque profil (le·a négativiste voit venir les dangers, le·a stressénervé·e accomplit beaucoup de travail, l’histrionique est un·e bon·ne commercial·le, …). Le risque, non négligeable avec ce type de livre, de glisser vers le jugement, est considérablement limité par plusieurs précautions : j’ai déjà évoqué le test de chaque début de chapitre qui évite une vision binaire et permet aux lecteur·ice·s de se demander dans quelle mesure iels sont concerné·e·s, ou encore le rappel des quelques avantages de ces personnalités toxiques, mais la question est explicitement prise en compte dès l’introduction avec un appel à l’humilité ("nous sommes, forcément, évidemment, le casse-pieds de quelqu’un d’autre. Ou nous le serons. Ou, tout au moins, nous l’avons été") et à l’empathie, y compris pour des raisons pratiques ("nos remarques sont mieux écoutées si elles sont précédées de phrases empathiques"), sans compter que, si se protéger est le plus important et même l’objet du livre, "si elle n’est pas toujours perceptible ou exprimée, la souffrance n’est jamais loin en cas de troubles de la personnalité". La tentation de brandir telle ou telle phrase du livre comme un acte d’accusation ou un jugement définitif est donc moins brûlante qu’elle ne pourrait l’être avec ce type de format.

 Le livre est avant tout conçu pour être pratique, et les conseils sont regroupés dans une liste brève et claire, au même endroit de chaque chapitre. Une bibliographie est proposée à la fin pour aller plus loin, pour les professionnel·le·s comme pour les non-professionnel·le·s, la lecture est facile et rapide et les conseils, pour autant que je puisse en juger sans les avoir testés ni vu tester, semblent pertinents.

jeudi 1 mars 2018

Je pense trop, de Christel Petitcollin




 Vous avez parfois la sensation d'être à côté de la plaque, des difficultés à vous adapter à l'école, dans vos relations sociales, professionnellement? C'est peut-être parce que vous êtes, selon les termes, surdoué·e, hyperefficient·e, ou encore avec un cerveau dominé par l'hémisphère droit (les profs de neuro, étourdi·e·s qu'iels sont, ont oublié de parler de cette histoire d'hémisphère dominant dans le programme de licence).

 Si vous vous sentiez incompris·e ou exclu·e avant la lecture du livre, il y a de très fortes chances que vous le soyez beaucoup moins pendant : les critères de l'autrice pour reconnaître les personnes hyperefficientes sont très, très larges (et elle prend le temps de recommander de ne surtout pas faire un test de QI pour confirmer). Par exemple, les personnes hyperefficientes ont une tendance à l'hyperesthésie, c'est à dire à avoir les sens plus développés. Donc, si vous détestez les parfums trop entêtants ou que certaines mauvaises odeurs vous gênent, si vous pouvez "deviner l'origine géographique d'un café ou d'un chocolat" (vous aussi, vous pensiez bêtement que c'était une question d'entraînement?), ou encore, mon préféré, si vous pouvez "entendre plusieurs sons simultanément", vous êtes très probablement concerné·e. Vous ne vous reconnaissez pas dans l'hyperesthésie ? Mais vous avez peut-être, par ailleurs, un sens moral, un amour du prochain intransigeants : "Avec vous-même, vous êtes exigeant, toujours prêt à la remise en question et capable d'autodérision. La force de votre intelligence est votre ouverture d'esprit, la curiosité, l'humour et une innocence aussi rafraîchissante que créative. Enfin, votre sens de la justice, votre droiture et votre authenticité sont sans pareilles". Voilà qui va aider à faire la distinction entre les 15 à 30% de personnes concernées et les autres! J'imagine sans mal 85% de la population lire ce passage et se dire "non, vraiment je ne me reconnais pas là-dedans, je suis fondamentalement un·e connard·sse ennuyeux·se, et mon but dans la vie est de pourrir l'existence de mon voisin". Et encore, si c'était malgré tout votre cas, l'autrice a pensé à vous. Vous pensez trop, vous vous posez mille questions sans parvenir à couper le flux? Ça prouve que vous êtes hyperefficient·e. Vous savez apprécier l'instant présent plus qu'un·e autre, avez parfois des expériences mystique de connexion avec l'Univers, soit le genre de choses que permet la méditation de pleine conscience, entraînement qui permet au contraire de limiter le flux de pensées? Hyperefficient·e aussi. Vous êtes incapables d'organiser votre pensée ou d'apprécier l'instant présent car vous êtes "émotionnel, donc irrationnel", sans cesse envahi par les émotions, incapable de prendre de la distance même avec celles des autres? Ça marche aussi. Faire une liste exhaustive prendrait un temps certain, mais ce livre rendrait fou de jalousie n'importe quel·le rédacteur·ice d'horoscope : tout le monde peut se sentir concerné, au point que l'autrice suppose par défaut que le·a lecteur·ice est surdoué·e en s'adressant à lui ou elle. Vous faites attention à votre tenue vestimentaire pour un rendez-vous professionnel important? Ce n'est pas du professionnalisme, voyons, c'est un problème d'estime de soi, donc une preuve que vous êtes surdoué·e (oui, cet exemple est vraiment dans le livre). Quand on est sûr·e de soi, semble-t-il, on reçoit les client·e·s VIP en bermuda et casquette Bob L'Eponge. Vous avez plus de mal à investir un apprentissage scolaire quand il ne vous intéresse pas ? Vous en êtes. Là encore, c'est un vrai exemple du livre. J'en conclus que pour 70 à 85% de la population, apprendre l'annuaire par cœur c'est pareil qu'apprendre les paroles de sa chanson favorite. On vous a déjà dit que vous étiez trop sensible? Il y a des gens qui ne partagent pas vos valeurs morales et ça peut vous heurter (encore que, Martin, Bisounours parce que surdoué, "crie sur des employés qu'il estime stupides", mais ça doit être par créativité qu'il exprime l'amour de l'autre et une éthique de fer de cette façon)? Vous attachez parfois une valeur sentimentale à des objets parce qu'ils vous rappellent des souvenirs précieux? Vous avez déjà rendu un service à contrecœur parce que vous n'osiez pas refuser? Hyperefficient·e, hyperefficient·e, et re-hyperefficient·e! Si vous trouvez le moyen de rester perplexe, l'autrice brisera vos résistances en vous étalant force pommade : "votre pensée est globale, intuitive, affective ou fulgurante", "votre problème principal, c'est votre intelligence. Vous êtes clairement beaucoup plus intelligent que la moyenne des gens", "partout où ils passent, quoi qu'ils entreprennent, les surefficients réussissent", …

 Tout ceci aboutit tout de même, en plus de caser à plusieurs reprises l'histoire du vilain petit canard, à donner des conseils (dont celui d'acheter les autres livres de l'autrice). Ne le répétez pas, mais je crois que ces conseils pourront aussi être utiles à vos ami·e·s non-surdoué·e·s : soignez votre estime de soi en vous fixant des objectifs réalisables et en appréciant vos réussites au lieu de les accompagner d'un "oui, mais", utilisez des mind-maps pour organiser votre pensée, consacrez du temps à des activités créatives, ou encore faites du sport (il manque "ne fumez pas trop", "ayez une alimentation saine" ou "brossez-vous bien les dents", mais je vois que l'autrice a publié une suite).

 Le livre joue beaucoup, beaucoup, sur le sentiment d'exclusion, d'inadaptation. Sur ce point, on peut apprécier la charte d'affirmation de soi de Liane Holliday Willey qui y est reportée (la source n'est pas évidente à trouver, parce que ce serait trop simple de la donner dans le livre, mais il semble que ce soit au départ destiné aux personnes atteintes d'autisme): "Je ne suis pas déficient, je suis différent. Je ne sacrifierai pas ma dignité pour me faire accepter de mes pairs. Je suis quelqu'un de bien et d'intéressant. Je suis fier de moi. Je suis capable de me débrouiller en société. Je demanderai de l'aide en cas de besoin. Je suis digne d'être respecté et accepté par les autres. Je me trouverait une carrière adaptée à mes aptitudes et mes intérêts. Je serai patient avec ceux qui ont besoin de temps pour me comprendre. Je ne renierai jamais mon identité. Je m'accepterai pour ce que je suis." Je regrette un peu que l'autrice ait gardé tout ce qu'il y avait autour.

samedi 11 février 2017

Calme et attentif comme une grenouille, d'Eline Snel



 Enseigner la méditation aux enfants, ça peut sembler contre-intuitif. La méditation est une pratique qui a surtout des effets sur le long terme, qui demande de la patience et de l'assiduité, de rester de longues minutes à, délibérément, ne rien faire, ou du moins pas dans le sens où on l'entend habituellement... Soyons francs, même pour un·e adulte qui s'est motivé·e de lui ou d'elle-même, ce n'est pas forcément évident. Par exemple, la simple évocation de l'exercice du raisin sec me fait frémir (mon truc, c'est plutôt de manger une assiette de frites en 5 minutes). L'autrice a pourtant constaté que la méditation pouvait parfaitement être proposée aux enfants. Le livre vient d'ailleurs d'une demande d'adultes qu'elle a rencontrés dans ce cadre (parents, enseignant·e·s, …) : ce sont donc d'autres personnes qui ont constaté que non seulement les enfants étaient réceptifs aux exercices, mais aussi que l'autrice était compétente pour leur mise en place.

 C'est plutôt une bonne nouvelle : la méditation permet, la recherche scientifique l'a abondamment confirmé, d'être plus attentif·ve, de mieux maîtriser ses émotions, d'être moins procrastinateur·ice... autant de compétences que nombre d'enseignant·e·s et de parents rêveraient de voir maîtrisées par les enfants. Et, comme je l'ai dit plus haut, c'est une pratique de long terme : n'est-ce pas une bonne raison pour s'y mettre tôt?

 C'est classique pour un ouvrage d'initiation à la méditation, le livre est accompagné d'un CD (les méditations guidées sont aussi téléchargeables sur le net, avec un lien obligeamment fourni dans le livre, à côté de l'annuaire pour les lecteur·ice·s qui voudraient pratiquer avec un·e vrai·e enseignant·e). Je n'ai pas encore testé le CD en question, et c'est bien dommage parce que je me serais fait un plaisir de vous livrer une étude hautement scientifique en direct (groupe expérimental N=2, âge moyen 5 ans, âge médian 5 ans, groupe contrôle N=0). Je vais donc me contenter d'un témoignage de quelqu'un que j'ai croisé dans le métro me disant que ça marchait super bien avec sa fille de 4 ans qui pourtant avait souvent la bougeotte, et du commentaire du journal Le Monde rapporté par l'éditeur (à titre purement informatif) : "La voix douce de Sara Giraudeau aide les enfants stressés, dispersés ou anxieux à se recentrer et à s'apaiser". 11 méditations sont proposées, avec différents objectifs (s'endormir, contrôler les impulsions - "le bouton pause" -, les ruminations ou les émotions désagréables, …).

 En ce qui concerne le livre lui-même, il présente très clairement les enjeux et les bénéfices de la méditation de pleine conscience, et de la pratique de la pleine conscience en général, comme par exemple le fait que simplement identifier ce qui se passe au niveau des pensées et des émotions a de nombreux bienfaits, ou encore la différence entre lâcher-prise et résignation. Un·e adulte qui veut s'initier directement à la méditation de pleine conscience (ou même simplement savoir de quoi il retourne) peut parfaitement le faire avec ce livre. Les explications sont accompagnées d'anecdotes vécues avec des enfants (parfois issues de la vie de famille de l'autrice), et d'exercices à proposer qui ne sont pas nécessairement des méditations guidées.

samedi 17 décembre 2016

L'autocompassion, de Christopher K. Germer



 Reprenant les principes de l'ACT et surtout les prolongeant avec les principes de la méditation de bienveillance, ce livre est fait pour être utilisé par ses lecteur·ice·s directement plutôt que par un·e thérapeute. Il sera donc très, très, très axé sur la pratique : vous n'y rencontrerez pas de drôles de termes comme matrice, défusion ou évitement expérientiel, mais beaucoup, beaucoup d'exercices (au point que l'auteur recommande à plusieurs reprises de faire une pause de quelques jours dans la lecture pour s'entraîner suffisamment aux exercices proposés et en saisir l'essence, c'est à dire exactement ce que je n'ai pas fait).

 Trop se débattre contre ses souffrances a en effet le plus souvent pour conséquence de les augmenter (sentiment d'impuissance, culpabilité, rancœur, …). L'auteur donne quatre exemple particulièrement illustratifs (accompagnés d'une illustration clinique) : le mal de dos (une cliente, par ailleurs professeure de yoga, a considérablement aggravé des douleurs lombaires à force de faire attention pour s'en débarrasser très vite, ce qui avait consisté à arrêter le sport -donc se privant d'une façon d'évacuer le stress donc se rendant plus tendue y compris physiquement- et à adapter ses postures pour épargner la zone douloureuse, postures qui forcément étaient moins naturelles donc plus contraignantes pour l'organisme), la timidité (l'auteur sait de quoi il parle, vu qu'il s'est déjà retrouvé face à un spectateur qui lui disait "respire!" une fois où son trac était un peu trop visible lors d'une conférence), l'insomnie (je peux confirmer très personnellement que voir les heures de sommeil disponible restantes diminuer à vue d'œil n'aide vraiment pas, mais alors vraiment pas, à s'endormir) et les conflits dans une relation. Il aurait pu en choisir bien d'autres, les enjeux du livre sont d'ailleurs bien plus vastes, mais ces exemples sont éloquents. La professeure de yoga a pu rapprocher sa reprise du yoga... en reprenant le yoga (tout en prenant soin de sa blessure, mais différemment), l'auteur accepte le stress avant une intervention publique plutôt que de se stresser en constatant à quel point il est stressé, l'insomnie est moins insurmontable quand on prend le temps de réaliser qu'on peut être fonctionnel même avec un manque de sommeil (et qu'en tant qu'insomniaque on a par ailleurs eu l'occasion de le constater) et que l'épuisement qui suivra sera l'occasion d'enfin dormir (ça alors, j'ai donc déjà fait de l'ACT sans le savoir!). Pour les conflits relationnels, l'auteur raconte une fois où il avait pris la résolution d'aider sa femme qui rentrait d'hospitalisation, et ce malgré le fait qu'elle ait besoin d'aide le matin, ce qui lui rendait la situation particulièrement difficile : ce n'est qu'après avoir pris conscience que son agacement montait de façon exponentielle (ce qui a pris du temps précisément parce qu'il ne voulait surtout pas être agacé : ce n'est pas lui qui rentrait d'hospitalisation, et en plus sa femme ne lui avait rien demandé) alors qu'il bataillait avec un plâtre qu'il s'est excusé de sa fatigue, a pris le temps de boire un verre de jus d'orange, et a pu continuer d'aider plus efficacement et plus volontiers (ne pas admettre la sensation d'agacement parce qu'elle était absurde aurait en fait eu pour conséquence de conduire à une dispute encore plus absurde).

 L'acceptation (à ne surtout pas confondre avec la résignation), l'observation de l'univers interne, sont des éléments clef de la méditation, le lien se fait donc assez vite. L'auteur va plus loin en proposant de pratiquer (parce qu'il s'agit bien d'une pratique, pas seulement d'un état d'esprit) l'autocompassion, en constatant que compatir pour soi peut être perçu comme un signe d'égoïsme ou de faiblesse alors même que compatir pour les autres est généralement bien vu. Plusieurs recherches scientifiques sur le sujet, présentées par l'auteur, ont pourtant montré que les exercices d'autocompassion d'une part augmentent parallèlement l'altruisme, et d'autre part incitent à se dépasser plutôt que de s'apitoyer sur son sort. L'auteur, sauf erreur de ma part, ne s'attarde pas sur les causes mais on peut probablement l'expliquer de façon plausible par le fait que, par exemple, la culpabilité est un gaspillage d'énergie (ce constat implique aussi qu'il ne faut pas culpabiliser de culpabiliser!) ou encore que l'autodépréciation essentialise les défauts donc bloque la recherche de solutions.

 De très nombreux exercices de metta (terme originaire pour désigner la méditation de bienveillance, l'auteur utilise les deux termes) sont proposés, que ce soit en méditation formelle ou au quotidien. La spécificité de la méditation de bienveillance est que les exercices sont centrés sur le mantra "Que je sois en sécurité. Que je sois heureux. Que je sois en bonne santé. Que ma vie soit facile", qui peut être intégré à une séance de méditation de pleine conscience classique. Il consacre une part importante à préciser l'intérêt des exercices, illustrés par des situations cliniques, mais aussi leurs limites (quel que soit le temps passé on ne pourra jamais être capable de tout accepter ou d'être tout le temps bienveillant, si des problèmes sont résolus rapidement il y a des risques de rechute qu'il faudra alors surmonter, s'éveiller à ses émotions peut être très douloureux dans un premier temps si on a résisté à des souffrances intenses en se fermant, …) et aux obstacles communs à la pratique (difficultés à s'y investir selon le tempérament, réticence à l'autocompassion ou à la bienveillance envers certaines personnes, …).

 Le livre est très accessible, peut aider autant des lecteur·ice·s en recherche de développement personnel que des personnes plus en souffrance, et donne une assise pragmatique à des valeurs qu'on aurait pu spontanément qualifier de naïves. En revanche, c'est surtout un livre d'exercices : le lire sans pratiquer, c'est se contenter d'une méthode Coué joliment illustrée.  

mardi 8 novembre 2016

Shyness, what it is, what to do about it? de Philip Zimbardo



 Oui, l'auteur est bien LE Phillip Zimbardo, même si moi aussi ça m'a fait bizarre quand j'ai vu ce livre dans la bibliographie d'un chercheur en psychologie sociale, connu pour avoir dirigé (et arrêté) la fameuse expérience de Stanford. J'ai cru qu'il s'était perdu, ou alors qu'un de ses mémoires universitaires avait été publié par erreur, mais c'est en fait non seulement un thème qu'il a choisi, mais aussi un thème qui lui a été inspiré par l'expérience de Stanford en question, où il a pu constater de très près que, par l'effet du seul contexte, des individus s'affirmaient bien plus que de raison alors que d'autres s'appliquaient à s'affirmer le moins possible. Il a approfondi le sujet par des discussions informelles avec des étudiant·e·s, puis avec des vraies recherches.

 Le livre est scolairement divisé en deux parties, annoncées dans le titre. Ce serait mentir de dire que le·a lecteur·ice va de surprises en surprises dans la première partie, qui décrit en quoi consiste la timidité, mais il y a quand même quelques éléments intéressants, par exemple le fait que certaines célébrités (acteur·ice·s, sportif·ve·s, chanteur·se·s, avocat·e·s, …), pas vraiment connues, on s'en doute, pour leur tempérament introverti, souffrent en fait de timidité : s'affirmer devient parfois un moyen de défense, et un tempérament autoritaire ou agressif peut en fait en être le résultat. La timidité est par ailleurs décuplée dans les situations ambiguës, où le comportement à adopter n'est pas aimablement imprimé sur un script, fût-il métaphorique : l'ultraspécialisation, le fait d'être une référence dans son domaine, est donc aussi une forme de défense efficace. Une expérience intéressante est rapportée pour mesurer l'impact de savoir ou non ce qu'on a à faire : des groupes d'étudiants, hommes, divisés entre timides et non timides, devaient écouter une conférencière (bien charmante, Zimbardo le répète à de nombreuses reprises), seuls, sous le regard des chercheur·se·s, puis étaient testés sur ce qu'ils avaient retenu (pour évaluer à quel point la situation les avait déconcentrés). Dans un cas, ils étaient encouragés à poser des questions après la conférence, dans un autre ils ne devaient pas parler à la conférencière, et dans un troisième ils la voyaient sur un écran de télé. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, les étudiants timides étaient bien plus perturbés dans le troisième cas, où étant seuls dans la pièce ils étaient très préoccupés par leur situation d'observé, que dans la première où ils avaient quelque chose de précis à faire. Cet aspect fait de la timidité une prophétie autoréalisatrice : en société, la personne timide va avoir plus de mal à se comporter de façon adéquate car plus angoissée, donc va effectivement se comporter publiquement de façon moins adéquate et appréhender encore plus la fois suivante.

 L'auteur rappelle par ailleurs que le degré de timidité peut être très variable, de la gène qui finit par passer dans certaines situations spécifiques à la phobie sociale qui empêche de sortir de chez soi. Bon, il parle aussi de la violence que la timidité peut causer, mais disons que faire une liste de faits-divers où le·a meurtrier·ère était connu·e pour être timide/discret·ète n'est peut-être pas la méthodologie la plus fiable pour tirer des conclusions, même si ça peut permettre de faire une anthologie intéressante (j'attends avec impatience le chapitre qui expliquera que les propriétaires de hamster ou les joueur·se·s de curling sont des meurtrier·ère·s en puissance, et ne parlons même pas des gens qui viennent de manger des spaghetti).

 La deuxième partie, comme promis dans le titre, est un mode d'emploi pour se débarrasser de la timidité, que ce soit en renforçant son estime de soi, en optimisant ses relations sociales, … Il y a également un chapitre, qui intéressera plutôt les enseignant·e·s, pour aider les autres à surmonter la timidité. La méthode n'est pas originale ni sexy mais, on ne pourra pas dire le contraire, c'est une méthode. Point de paroles de sagesses qui ambitionnent de déclencher une illumination, mais un questionnaire d'auto-diagnostic suivi d'un programme très spécifique : c'est probablement efficace, mais il faut s'y mettre (le questionnaire d'auto-diagnostic est d'ailleurs aussi là pour mesurer les progrès). Se fixer des objectifs progressifs et accessibles, tenir un journal pour comparer nos appréhensions et ce qui s'est effectivement passé, faire un planning pour s'assurer qu'on a effectivement fait les exercices dans un temps donné plutôt que de prévoir de les faire plus tard (c'est dommage, je suis particulièrement fan de cette dernière option), exercices qui vont consister à prendre l'habitude de complimenter et recevoir des compliments, engager la conversation avec des inconnu·e·s ou alors s'adresser des compliments valorisants après avoir pris le temps de se mettre en état de relaxation, .... Un mode d'emploi est également fourni pour avoir (dans l'idéal engager) une conversation détendue dans différentes situations (sachant que les lieux qui servent implicitement à draguer sont en fait le pire endroit pour ce faire, puisque la conversation aura un enjeu, ou sera supposée en avoir un, enjeu qui pour ne rien arranger suppose une évaluation sévère -ah, et tant qu'on est sur un sujet voisin : pour draguer, la rue est le pire endroit - ), mais aussi pour gérer les situations sociales épineuses, comme la séduction justement (l'auteur précise à toute fin utile que quand on dit "non", rien n'impose de se justifier), ou encore engueuler son prochain exprimer son mécontentement (la méthode DESC, pour Décrire -dire ce qui ne va pas-, Exprimer -préciser que la situation nous ennuie-, Spécifier -proposer une solution-, Conséquences -dire ce qu'on fera de gentil si la solution proposée est adoptée-, à ne pas confondre avec la méthode SILENCE qui sert à ne pas contrarier quelqu'un qui a eu sans s'en rendre compte un comportement raciste).

 Les conseils proposés rappellent très très fortement les thérapies comportementales et cognitives, et ont sans doutes été dépassés depuis vu que le livre date de 1977 (comme Star Wars) et que ces thérapies, qui sont particulièrement adaptées contre les phobies sociales, ont tendance à évoluer rapidement (en bien, contrairement à Star Wars). Et, oui, c'est pas la peine de me regarder comme ça, j'aurais pu y penser avant de commander le livre. Reste qu'il est bien pratique, qu'il est parfaitement compréhensible et que, à mon avis, les conseils fonctionnent, même si les appliquer demandera du temps et de l'énergie et que le livre est donc plutôt à recommander à des lecteur·ice·s qui veulent s'attaquer fermement au problème (et, accessoirement, des lecteur·ice·s anglophones, sinon ça va être bien plus compliqué que nécessaire).

vendredi 11 mars 2016

Porter un regard bien-traitant sur l'enfant et sur soi, d'Arnaud Deroo


 Consultant en éducation et formé entre autres à l'analyse transactionnelle, l'auteur donne des conseils pour sortir, dans le cadre de l'éducation des enfants (de 2 à 15 ans... les conseils ont l'avantage d'être valables longtemps), de la grande valorisation sociale de l'obéissance, en particulier à travers l'injonction "sois sage" ou le fait que s'extasier sur le fait qu'un enfant est sage soit une façon habituelle de complimenter les parents.

 L'obéissance tend en effet, entre autres, à donner comme cadre à l'enfant la conformité à la volonté des parents, plutôt que la responsabilisation et l'autonomie. L'auteur donne donc quelques clefs pour changer, telles que s'interroger sur l'émotion qui est la source du comportement (et dans l'idéal dire à l'enfant qu'on est bien conscient de cette émotion - "Oui, Justine, tu as très envie de jouer avec ce jeu et Mila joue avec", … - ), proposer des solutions alternatives ("Paul joue avec la voiture. Je te propose cette voiture") voire inviter l'enfant à en chercher lui-même ("que pouvons-nous faire, pour que ça se passe bien pour toi et moi?"), attendre qu'il soit calmé avant de revenir sur l'incident, se donner les moyens de réagir calmement ("j'accepterai les situations telles qu'elles sont et non telles que je voudrais qu'elles soient", "j'arrête de prêter des réactions négatives à mes enfants", "je sais que prendre contact avec ma respiration peut m'aider à me calmer", "chaque jour, je prendrai un temps de silence pour moi", …), s'interroger sur son propre rapport à l'éducation et sur son origine, ....

 C'est bien expliqué, c'est concret, c'est magnifique, et c'est illustré avec tout plein d'exemples, et l'auteur prévient même qu'il n'y a pas non plus de solution magique qui hop résoudrait chaque situation ("nous ne serons ici que dans des hypothèses, dans des possibles et dans des débuts de solution"). Le problème, parce qu'il y a un problème, c'est que la partie claire et concrète arrive à la fin du livre, et qu'en attendant on doit se contenter de quelques conseils qui peuvent laisser perplexe ("regarder l'enfant"... oui, merci, ça va beaucoup aider) et qui semblent presque donnés par hasard au milieu d'un discours manichéen et binaire (au point que les quelques éléments nuancés qui dépassent -du genre "ça peut quand même servir que l'enfant apprenne les règles de vie en société"- semblent contradictoires avec le reste) entre d'un côté une éducation bien-traitante et épanouissante et de l'autre un carcan qui condamne l'enfant à une vie proche de l'enfer. On apprendra ainsi, avec une argumentation neurologique sommaire, que l'enfant de 2 ans est de toutes façon incapable d'obéir (il faut donc en conclure que se responsabiliser est plus simple qu'obéir) ou que l'éducation orientée vers l'obéissance mène aux résultats de l'expérience de Milgram (une majorité des sujets de l'expérience électrocutaient un·e inconnu·e -avec des chocs fictifs mais ça iels ne le savaient pas- jusqu'à un risque de décès parce qu'un monsieur en blouse blanche leur demandait gentiment) et à celle de Stanford (Phillip Zimbardo a divisé au hasard des sujets entre gardes et prisonniers pour vivre dans une prison fictive, l'expérience a été arrêtée prématurément à cause de la détresse inquiétante des prisonniers et du sadisme de certains gardes -à noter que l'auteur de l'expérience est rebaptisé Zimbando... pourquoi pas, c'est joli aussi... et que le film inspiré de l'expérience est évoqué sans qu'il soit précisé qu'il n'a que le sujet de départ ou presque en commun avec la vraie expérience-). Pire, la punition tue (puisque le chantage, néfaste lui aussi, au même titre d'ailleurs que les récompenses, "ne tue pas l'enfant comme pour la punition"), et les plus sceptiques pourront se référer à "l'étude approfondie des histoires personnelles des nazis, qui démontrent toutes une personnalité de base et une éducation autoritaire rigide de leurs parents" : si vous mettez un enfant au coin, non seulement vous réduisez son estime de soi à néant et il passera le reste de sa vie à le faire payer aux autres (si si, c'est écrit ailleurs), mais en plus vous êtes potentiellement responsables d'un génocide! Bon, la personnalité autoritaire, c'est un tout petit peu plus compliqué qu'une histoire de punitions, et sans nier un certain nombre de responsabilités individuelles, le nazisme a quand même beaucoup à voir avec un contexte particulier, mais c'est tellement productif de parler de bienveillance en traitant quasiment des parents de criminels de guerre parce qu'il leur arrive de lever le ton ou de sanctionner... L'éducation recommandée par l'auteur, en revanche, cela va de soi, ne fait que multiplier les vertus ("une identité solide", "son bonheur construit en cohérence avec lui-même", "une curiosité, des envies d'apprendre, le goût de s'élever", "des relations saines", …).

 Si les conseils finalement donnés sont clairs et semblent sensés, on peut donc déplorer que le·a lecteur·ice ne puisse en bénéficier qu'après avoir été jugé·e avec virulence s'iel ne les suivait pas par anticipation, avec un manichéisme (et quelques approximations) qui en plus nuisent à la crédibilité de l'auteur, et s'étonner que précisément un spécialiste de la communication formé à l'analyse transactionnelle n'inflige une telle (longue) entrée en matière, contradictoire avec les principes même qui sont défendus dans le livre.

dimanche 12 juillet 2015

The time paradox, de Philip Zimbardo et John Boyd

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 Non, vous n'avez pas rêvé, l'un des deux auteurs est bien Philip Zimbardo, celui de l'expérience de Stanford (sur les gardes et les prisonniers), médiatique chercheur en psychologie sociale (autant qu'un·e chercheur·se en psychologie sociale puisse être médiatique) depuis quelques millions d'années, et vous vous demandez peut-être ce qu'il vient faire là. Si le livre est clairement plutôt orienté sur une perspective clinique de la psychologie, certaines recherches en psychologie sociale ont pourtant poussé Zimbardo à s'intéresser à la perception du temps, en particulier l'expérience de Stanford (les prisonniers ayant la sensation que le temps s'écoule particulièrement lentement, amplifiant d'autant leur souffrance... on peut faire le lien avec la garde à vue en France) ou les recherches sur les auteurs d'attentats suicide. En dehors de ça, vous imaginez bien que le thème m'a interpellé : j'ai souvent fait état ici de mes problèmes avec le temps, en particulier à l'approche des partiels...

 La problématique du livre est introduite pour le moins brusquement, par un voyage dans la Crypte des Moines Capucins de Sante Maria della Concezzione, décorée d'ossements humains et ornée de l'inscription : "Ce que vous êtes, ils l'ont été. Ce qu'ils sont, vous le serez". Je mets fin au suspense tout de suite : les auteurs n'apportent pas de solutions à ce problème pourtant bien embêtant. L'outil principalement utilisé pour expliquer comment optimiser notre perception du temps est sa division en six dimensions, que vous pouvez mesurer (le résultat est noté sur 5) par un test en ligne (et, hélas, en anglais seulement) : http://www.thetimeparadox.com/zimbardo-time-perspective-inventory/ . Je vous fais partager mes propres scores (d'ailleurs, je serais curieux de les comparer à mes scores avant d'entrer en fac de psycho, et après l'obtention du Master 2 à supposer que je l'obtienne un jour), que vous pourrez vendre une fortune à un magazine people quand je serai devenu une star :
Passé-négatif : 2,20
Passé-positif : 2,89
Présent-hédoniste : 3,33
Présent-fataliste : 2,33
Futur : 3,62
Futur-transcendantal : 1,50

 Selon les recherches des auteurs (leurs scores sont tout comme il faut quand il les dévoilent, ce qui est d'autant plus surprenant que, du fait qu'ils aient élaboré le test, ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout biaisé), l'idéal est d'avoir un score très élevé en passé-positif, élevé mais pas trop en futur et en présent-hédoniste, bas en passé-négatif et en présent-fataliste ("Travaillez à fond quand c'est le moment de travailler. Amusez-vous à fond quand c'est le moment de vous amuser. Profitez des vieilles histoires que vous raconte Mamie tant qu'elle est encore en vie."). Bon, ça va quand même être plus clair si j'explique ce que veulent dire ces drôles de termes.

 La perspective passé-négatif est le fait de ressasser les événements douloureux du passé, et de les considérer comme déterminants (se souvenir d'un conflit et en déduire que la personne concernée nous déteste, se souvenir d'un échec et y voir la preuve qu'on est nul·le, …). Les auteurs confirment, pour celles et ceux qui en douteraient, que c'est plutôt un obstacle à la joie de vivre (dépression, agressivité, instabilité émotionnelle plus élevées, moins d'énergie et d'estime de soi, …) et proposent des solutions sans prétendre qu'elles soient faciles ("Ceux qui subissent des événements difficiles mais s'en souviennent de façon positive peuvent devenir résilients et optimistes", "Les attitudes négatives peuvent être dues à l'expérience bien réelle d'événements négatifs ou à la reconstruction négative actuelle d'événements passés qui ont pu être bénins. Si personne ne peut changer les événements du passé, tout le monde peut changer ses attitudes et croyances envers ces événements", "Ce qui est vraiment arrivé est important, la façon dont vous interprétez et codez les événements et leur donnez un sens émotionnel l'est aussi",  …). Philip Zimbardo raconte par exemple qu'à cinq ans, il a été hospitalisé cinq mois pour une coqueluche et une double-pneumonie, avec un timing assez améliorable puisqu'à l'époque (1939), les sulfamides et la pénicilline n'existant pas, il n'y avait pas spécialement de traitement : l'hospitalisation était plutôt une mise en quarantaine (enfin, une mise en quarantaine d'avec les gens pas malades, parce que les enfants malades étaient entassés dans la même salle et pouvaient joyeusement s'entre-contaminer), et si, quand un lit devenait vide le matin, l'infirmière expliquait aux autres enfants que leur ami était rentré chez lui, elle oubliait de précisait que "chez lui", c'était désormais un minuscule appartement 1 pièce en sous-sol. De ces moments terribles, Zimbardo a pourtant aussi retenu qu'il avait fait partie des survivant·e·s, qu'il s'était fait des ami·e·s avec lesquel·le·s il avait inventé des jeux (parce qu'il n'y avait pas non plus des dizaines d'activités possibles à la base), qu'il y avait appris à lire et à écrire avant d'aller à l'école, ...

 La perspective passé-positif consiste à revivre mentalement les plaisirs du passé, être nostalgique, interpréter le passé comme positif (éventuellement écrire ses mémoires), conserver les traditions, se renseigner sur l'histoire familiale, ... L'intérêt est de donner un sens à sa propre existence en s'inscrivant dans une histoire familiale, culturelle, de créer un pont avec le présent et l'avenir, ...

 La perspective présent-hédoniste est forte chez ceux et celles qui apprécient le moment présent, ce qui est plutôt sympathique quand ce n'est pas au détriment du reste... aimer avoir des sensations, ça peut aussi passer par trop dépenser au goût de son ou sa banquier·ère, arriver souvent en retard, boire plus que de raison, ne pas s'embêter avec un préservatif, ...

 Celle et ceux qui ont un score élevé sur la perspective présent-fataliste peuvent avoir des comportements semblables, mais sont plus guidé·e·s par un sentiment d'impuissance que par la joie de vivre et la recherche de plaisir intense à court terme. Etre très axé·e sur la perspective présent-hédoniste a des inconvénients mais aussi des avantages, la perspective présent-fataliste en a beaucoup moins.

 La perspective futur concerne la tendance à se préoccuper de l'avenir, à accepter des récompenses différées, à s'inquiéter des conséquences de ses actes. Un score élevé sur cette perspective veut généralement dire une meilleure santé, un meilleur niveau de vie, mais, comme pour la perspective présent-hédoniste, n'a pas que des avantages : regarder devant soi c'est mieux, regarder où on est ça peut servir aussi ("Beaucoup de futurs sont des control freak qui se mettent dans un état impossible quand ça ne va pas comme ils veulent et ont peur que des choses négatives arrivent ou que des choses positives n'arrivent pas", "Un point de suture fait dans les temps peut éviter d'en avoir neuf à faire. Le sacrifice de soi, toutefois, n'est pas une stratégie pertinente sur une durée de plusieurs années. A un certain stade, ça cesse d'être une stratégie pour devenir un mode de vie").

  La perspective futur-transcendantale désigne la perspective de la vie après la mort. Cette notion a été créée après les autres, c'est probablement pour ça qu'elle est évaluée sur un questionnaire séparé (http://www.thetimeparadox.com/transcendental-future-time-perspective-inventory/ ). Les auteurs s'en sont préoccupés au cours de leurs recherches sur les attentats suicide de terroristes, en supposant qu'il y avait quelque chose à comprendre au niveau de la perception du temps qui pourrait compléter les modèles explicatifs existants (qui sont détaillés dans le chapitre sur le futur transcendantal du livre mais aussi bien sûr dans The Lucifer Effect, même si j'en parle pas spécialement dans mon résumé parce que je peux pas non plus parler de tout). Cette stratégie militaire, qui a l'avantage d'être économique (pas de trajet retour à prévoir, faible risque de captivité donc de partage d'informations, ...), ne peut par définition être acceptée par ceux qui vont faire le sacrifice que s'ils espèrent une récompense posthume, ce qui est favorisé certes un peu par la religion (et encore... "les porteurs de ceinture d'explosifs tendent en effet à être religieux, mais certaines données indique qu'en règle générale, il ne sont pas plus religieux que d'autres membres de leur société") mais aussi, selon les auteurs, par un contexte géo-politique qui laisse peu d'espace aux autres perspectives temporelles (passé et présent d'oppression, sentiment d'impuissance en ce qui concerne l'avenir, ...). A l'heure où la perspective de la fin du monde fait partie intégrante de la propagande de recrutement d'une armée qui s'autoproclame Etat Islamique (c'est bien expliqué entre autres dans cet article très détaillé sur le sujet, par contre, comme le livre que je suis en train de résumer, c'est en anglais... mille excuses... une partie de cette émission en parle aussi, cette fois en français, mais c'est payant), leur explication semble malheureusement pertinente. Si c'est un phénomène tragique qui a amené les auteurs à travailler sur le futur transcendantal, cette perspective a aussi des aspects positifs, comme la croyance dans la vie après la mort qui donne dans une certaine mesure un sentiment d'immortalité ou encore, du fait que ça veut aussi dire se préoccuper des générations futures (bon, dans leur questionnaire, pas trop quand même), pousse par exemple à un plus grand respect de la planète. 

 L'essentiel du livre, dont l'objet est quand même d'avoir des préoccupations pratiques, concernera l'équilibre entre présent et futur, au niveau personnel mais aussi interpersonnel. Les auteurs estiment par exemple que, les décisions collectives étant en général prises par des gens tournés vers le futur (puisqu'ils se préoccupent plus de leur carrière, donc possèdent en règle générale les postes importants quel que soit le domaine), elles ne sont pas pertinentes pour les gens tournés vers le présent : si expliquer que fumer c'est mauvais pour la santé a une efficacité proche de zéro même quand on met une fortune pour faire une super campagne de prévention, c'est parce que les futurs de toutes façons sont réticents à fumer, et que les présents se sentent moins concerné·e·s par une dépendance ou un cancer qui viendront plus tard peut-être que par le plaisir de fumer, si augmenter la sévérité de la justice ne fait pas baisser la délinquance, c'est parce que les délinquant·e·s auront tendance à ne se préoccuper de la justice que lorsqu'iels seront dans le tribunal, ... Les difficultés de communication entre présent et futur peuvent également s'infiltrer au sein du couple et mettre en péril la vie conjugale, d'autant plus que la source du problème ne sera pas forcément identifiée (surtout dans les couples hétérosexuels selon les auteurs, parce que les couples d'hommes seront plus tournés vers le présent et les couples de femmes plus tournés vers l'avenir... ... ... gné? une étude au moins pour justifier ça? ben non, pourquoi faire, on va pas s'embêter avec une étude alors qu'on a déjà un cliché...). Comme dans l'exemple que je viens de donner, les descriptions de gens qui tendent à être tournés vers le présent et tournés vers le futur laissent parfois perplexe... On en a un avant-goût quand les auteurs expliquent que l'équipe de football du Ghana, pays pauvre mais passionné par ce sport, qui jouait "avec férocité et grâce, faisant preuve de créativité athlétique autant que d'un mépris ouvert pour la discipline, l'ordre et la coordination", incarnant "les plaisirs de vivre une vie relâchée, présent-hédoniste", est devenue une équipe parmi les meilleures du monde en recrutant comme entraîneur le Serbe Ratomir Dujkovic qui, en bon Européen, a mis de l'ordre dans tout ça.  D'autres justifications, des éléments plus précis qu'un alignement de clichés en dehors de déclarations de l'entraîneur, d'autres faits mesurables que les résultats à la Coupe du Monde 2006? Bonne nouvelle pour mes lecteur·ice·s qui prévoient de faire de la recherche en psy sociale ou qui en font : lire L'Equipe, c'est un recueil de données parfaitement acceptable, c'est un chercheur de l'Université de Stanford qui vous le dit! C'est quand même super bon à savoir si vous êtes très juste niveau délai. Je comprends mieux comment les auteurs ont pu écrire plus tôt que leurs tests ont été validés "aux Etats-Unis, en France, en Espagne, au Brésil, en Italie, en Russie, en Lithuanie, en Afrique et dans d'autres pays" (un conseil, si vous voyez un livre de géographie écrit par Boyd et Zimbardo, ne l'achetez pas!). J'ai plusieurs fois arrêté ma lecture pour regarder la couverture, pour vérifier que je n'étais pas en train de lire Tintin au Congo. Enfin, il fallait bien un tel échauffement avant de se voir expliquer qu' "on devient tourné vers le futur en naissant au bon endroit et au bon moment", ce qui inclut entre autres vivre dans une famille et un contexte géopolitique stable, faire des études supérieures (en même temps, on fait aussi des études supérieures parce qu'on est tourné vers le futur à la base, si j'ai suivi), vivre en milieu tempéré parce qu'en milieu tropical doux la vie est trop confortable (je vous jure que je ne plaisante pas, ils ont vraiment écrit ça!), être protestant ou juif (bon ça à la limite ils l'ont testé, en comparant les résultats au ZPTI selon les religions), avoir un travail (mais faire du sport, non, tant pis si ça implique de l'assiduité et une volonté certaine les jours où l'appel du canapé se fait plus séduisant encore que ne le serait l'appel d'un ticket de loto gagnant... et élever des enfants non plus -sauf j'imagine ceux des autres parce que là c'est un métier-, c'est vrai qu'élever des enfants c'est le truc typique où il n'y a jamais rien à anticiper et où la vie n'est qu'une suite infinie de plaisirs immédiats... dans l'univers de Boyd et Zimbardo, les mères au foyer passent leurs journées à prendre l'apéro et jouer de la guitare -ah ben non, pas de la guitare, c'est trop compliqué- avec les sportif·ve·s de haut niveau, les athées et les musulman·e·s). Ils aiment tellement les clichés qu'ils balancent, au moment où ils parlent de la chute d'une entreprise qui a grossi trop vite parce que la temporalité de la Bourse n'est pas celle de la prospérité, que ce n'est pas étonnant que ce soit une femme qui ait tenté de tirer la sonnette d'alarme en interne parce que les femmes sont plus tournées vers le futur! Bon, alors on reprend les bases (par exemple, c'est ultra bien expliqué -dans le livre, dans le résumé je sais pas- ): les individus, ce n'est pas des statistiques. Par exemple, c'est un fait que les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes. Pourtant, je peux personnellement vous le confirmer de façon très très sûre, ça ne veut vraiment pas dire que si vous prenez un homme et une femme au hasard dans la population, l'homme sera plus grand que la femme, et ce parce que, c'est dingue, les gens sont différents entre eux! Dans le comité de direction (donc normalement tou·te·s très tourné·e·s vers le futur à la base) d'une entreprise qui fonce dans le mur et appuie sur l'accélérateur, on peut imaginer que d'autres critères que le port d'ovaires ou non agit sur les comportements individuels, même si quand on a très peu d'infos on est tenté de se contenter des infos qu'on a pour expliquer ce qui se passe. C'est quand même dommage que les auteurs n'aient pas une formation universitaire en psychologie sociale, parce que sinon ils maîtriseraient ce genre de truc sur le bout des doigts. Bon, je râle mais d'autres moyens sont donnés pour consacrer plus d'attention à l'avenir (porter une montre, se donner des objectifs précis à court et moyen terme, remplir un bol de choses tentantes -chocolats, ...- et se le réserver pour plus tard, lire de la science-fiction -???-, prendre des rendez-vous pour des bilans médicaux, ...), ou au présent (plaisanter, faire de la méditation, du yoga ou de la randonnée, perdre du temps en faisant volontairement des trucs qui ne servent à rien, accepter les invitations, ...).

 En dehors de ces conseils plus généraux, des chapitres sont consacrés à l'application des perspectives temporelles dans des contextes précis : la vie de couple, l'investissement financier, la politique (le fait que le·a candidat·e qui veut garder sa place a intérêt à axer sa campagne sur le passé, et son adversaire sur l'avenir, explique le succès de slogans comme "Yes we can" ou "Le changement c'est maintenant"), la santé, le bonheur, ... L'approche est originale, et rendue opérationnelle par un test qu'on peut même faire en ligne. Je laisse le soin aux chercheur·se·s et aux clinicien·ne·s de dire à l'usage si c'est un outil théorique précieux ou un gadget.

lundi 22 juin 2015

Vice-Versa, de Pete Docter




 Ce film d'animation nous fait observer de près le psychisme de Riley (11 ans), et même de très près puisque l'essentiel du film sera observé depuis son Quartier Cérébral (en VO ça marche mieux, puisque dans "headquarter" (quartier général), "head" veut déjà dire "tête"), où sont aux commandes les six émotions primaires : la joie, la tristesse, la peur, le dégoût et la colère (surtout la joie, en fait). Les plus pointilleux auront déjà remarqué que les six émotions primaires sont cinq... j'imagine que la sixième (la  surprise) n'était pas évidente à intégrer dans la narration. Si la joie peut s'octroyer le droit de donner des ordres un peu à tout le monde, c'est parce que Riley a une vie plutôt épanouissante, dont les éléments importants apparaissent sous formes d'îles (la famille, le hockey sur glace -elle joue en compétition-, l'amitié, l'honnêteté -quelle drôle d'idée!-, les bêtises, …). Toute cette équipe s'occupe donc de gérer le comportement, de donner une teinte aux souvenirs (dont une partie stockés en mémoire à long terme, et qui comprend des souvenirs plus fondamentaux que d'autres), d'avoir un avis sur l'avenir, de superviser les rêves, … Un déménagement, sur fond d'ambiance tendue (incertitude professionnelle pour le père, soucis logistiques pour le déménagement lui-même, …) va remettre en question tout cet équilibre : la tristesse, qui restait à peu près en place (c'est à dire loin) suite aux diversions successives de la joie, commence à tripoter maladroitement l'ensemble de la machinerie et fait de gros dégâts en contaminant les souvenirs qu'elle effleure, et les îles se mettent en veille (difficile de se faire de nouveaux amis, d'intégrer une nouvelle équipe de hockey), voire s'effondrent et disparaissent. C'est dans ce contexte que, suite à de nouveaux dégâts, occasionnés involontairement par la maladroite tristesse, dans le Quartier Cérébral, joie et tristesse en sont expulsées, laissant, c'est ennuyeux, colère, dégoût et peur seul·e·s aux commandes. Elles vont donc s'empresser, à travers un voyage dans le psychisme, vite aidées par l'ami imaginaire de Riley qui se promenait dans le coin, de tenter de regagner le Quartier Cérébral le plus vite possible.

 Je ne parle pas spécialement des films d'animation Disney et Pixar sur ce blog (c'est même la première fois... au risque de décevoir, une licence de psycho ne donne rien de transcendant à dire sur le célébrissime Libérée, délivrée), et en plus, si l'idée est originale, le déroulement de celui-ci est plutôt convenu, mais force est d'admettre que le film est particulièrement documenté sur le psychisme : les six cinq six bon d'accord cinq mais normalement c'est six émotions primaires existent très officiellement (je viens même de devoir les réviser) et sont aussi présentées sous leur aspect évolutionniste (la peur se préoccupe de sécurité, le dégoût protège dans les fait surtout des brocoli mais précise que son but c'est d'éviter les empoisonnements, ...), il est question de mémoire à long terme, de subconscient, de rêve comme mise en scène de la journée écoulée, le style graphique rappelle souvent le vrai cerveau... et il y a même des moments, ce n'était certainement pas attendu au moment de rentrer dans la salle, où j'étais frustré de mon propre manque de connaissances (alors que j'ai presque une licence, nanmého), par exemple sur le fonctionnement des ruminations, ou sur les quatre étapes de formation des idées abstraites (jamais entendu parler, mais iels sont assez précis là-dessus dans le film, iels doivent bien sortir ça de quelque part...). Bien sûr c'est un divertissement, donc une lecture strictement académique ne colle pas toujours (il y a SIX émotions primaires, c'est quand même pas si compliqué! et puis où est le cortex préfrontal pour inhiber les émotions par moments? et c'est quoi cette histoire de joie et tristesse qui pouf disparaissent? et qui DEVIENNENT une allégorie? What?!?!?!?), mais si on est tenté de le faire c'est bien parce que le film est souvent assez précis.

 Je manque aussi de connaissances en TCC pour avoir un avis sur la thèse de l'utilité de la tristesse, mais je reste admiratif sur le mélange de créativité et de documentation. Ah et puis au fait c'est aussi un divertissement familial.

samedi 24 janvier 2015

Le développement de la personne, de Carl Rogers



Dans cet ouvrage, Rogers publie divers articles, écrits personnels, textes de conférences, qu'il ressent l'envie de partager ou qui lui sont parfois demandés, et qu'il regroupe pour l'occasion sur un même support. Bien que les textes soient regroupés par thème et que chacun bénéficie d'une brève introduction sur son contexte d'écriture, ils varient beaucoup sur la période d'écriture, l'intention, le public visé, la longueur...

 Un thème particulièrement récurrent est le rapport à la science. La brève autobiographie qui ouvre l'ouvrage, au delà de son intérêt people (l'avocat de la liberté comme moteur du développement personnel a eu une éducation religieuse extrêmement stricte -même boire du soda, c'était un truc de dépravé·e- selon laquelle le but dans la vie était de travailler dur), éclaire d'ailleurs son parcours théorique : la lecture, ado, de livres d'agronomie poussés alors qu'il vivait dans la ferme de ses parents, lui a donné l'occasion très tôt d'avoir une approche concrète des sciences expérimentales, et s'il s'est dirigé vers la psychologie après avoir voulu être prêtre, un cours de religion consistant en des échanges entre étudiant·e·s (suite à un coup d'Etat -enfin, un coup d'Université, par ailleurs non violent- desdit·e·s étudiant·e·s) l'a marqué. Et s'il admet qu'il lui arrive de ne pas être extrêmement enthousiaste envers l'évaluation des hypothèses (heureusement qu'il le dit, parce que ça ne se voit pas beaucoup!), il la prend très au sérieux y compris dans l'approche qui est la sienne (qui pourrait sembler incompatible). Il va même plus loin : "un corpus croissant de connaissances vérifiables objectivement dans le domaine de la psychothérapie créera les conditions qui permettront la disparition progressive des "écoles" en psychothérapie, y compris celle-ci", "Aujourd'hui en médecine il n'y a pas une "école du soin par la pénicilline" qui s'opposerait à une autre école thérapeutique". Mieux, c'est précisément l'évaluation scientifique qui permet de constater que "rien n'indique que le thérapeute froidement intellectuel, qui centre son travail sur l'analyse de faits, est efficace". Le livre s'achève d'ailleurs sur deux textes qu'il a écrits après un débat avec Skinner, frustré que ledit débat n'ait pas été fructueux car, malgré la bonne volonté des deux protagonistes, chacun était trop accroché à ses positions. S'il n'y nie pas que les sciences du comportement soient un outil qui non seulement s'est déjà révélé redoutablement efficace pour contrôler l'individu, mais en plus n'en est qu'à ses balbutiements (il fait remarquer qu'à la fin du XIXème siècle personne ne croyait les scientifiques qui projetaient de faire voler des objets plus lourds que l'air, alors que dans les années 50, si les scientifiques disent qu'ils pourront envoyer un satellite dans l'espace, les gens demandent simplement quand), il est on ne peut plus explicite sur le fait que pour lui, Walden 2, réalisable ou non, n'est certainement pas une utopie souhaitable ("Pour moi c'est un pseudo-modèle de vie qui inclut tout sauf ce qui fait qu'elle vaut la peine d'être vécue") : les progrès en psychologie doivent donner aux gens les moyens d'être libres, et non les parquer dans un modèle conformiste de bonheur.

 Un chapitre formalise d'ailleurs le développement personnel que permet la thérapie centrée sur la personne, en la schématisant en sept étapes, partant pour les individus les plus en difficulté d'un refus de parler de soi, de l'absence de reconnaissance de ses propres sentiments, d'une grande rigidité mentale, d'un blocage sur la communication interne, de la relation avec les autres perçue comme un danger et l'absence de désir de changer (d'ailleurs je vais très bien il n'y a aucun problème) -ces individus n'iront probablement pas d'eux-mêmes consulter un thérapeute-, à une étape sept (que le·a client·e peut atteindre tout·e seul·e une fois qu'iel a suffisamment progressé, même si la thérapie peut faciliter les choses) où les sentiments sont acceptés tels qu'ils sont ressentis et où la personne se les approprie, les idées sont perçues comme subjectives et sont remises en question avec l'expérience du quotidien, et la communication interne est claire. Rogers, qui a aussi enseigné, a appliqué ces principes à l'éducation. Sans pour autant s'approprier la citation de Montaigne "Enseigner un enfant, ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu" (en dehors du fait qu'il ait enseigné à des adultes, il concède que remplir un vase il faut bien le faire aussi, que les techniques élaborées par Skinner semblent ce qu'il y a de mieux pour remplir des vases, et laisse le débat ouvert sur la proportion souhaitable de l'enseignement entre, pour simplifier, compétences et connaissances), il laisse les étudiant·e·s choisir comment le cours se déroulera, l'enseignant·e ne faisant qu'écouter (oui, vous avez bien lu, c'est l'enseignant·e qui écoute, ça fait un peu bizarre quand même) et mettre à dispositions ses connaissances et éventuels outils pédagogiques. Rogers donne une illustration qui tient toutes ses promesses, sous la forme d'une retranscription d'un cours qu'il a dirigé, par l'un des étudiants lui-même spécialiste de l'éducation et qui, bien que plutôt orienté vers les pédagogies qui font confiance à l'élève, a eu plus d'une occasion d'être pris au dépourvu. C'était évoqué dans le chapitre concerné de Client-Centered Therapy : au début, les élèves n'apprécient pas du tout, mais alors pas du tout, qu'on ne leur explique pas ce qu'ils doivent faire. Rogers passe donc les premiers cours à se faire limite engueuler (avantage de voir l'événement rapporté par une tierce personne : l'auteur du chapitre constate que -alors qu'il s'attendait probablement à ce que ça se passe comme ça- Rogers semble plus affecté par la situation qu'il ne l'admet), même si un des élèves constate : "On est en train de faire de l'enseignement centré sur Rogers, pas centré sur l'étudiant". Quand iels ne sont pas occupés à expliquer à Rogers qu'il ne remplit pas son rôle de prof, les étudiant·e·s sont occupé·e·s à faire du n'importe quoi : l'un·e dit quelque chose, un·e second·e dit quelque chose qui n'a rien à voir, et un·e troisième enchaîne sur un sujet qui n'a pas le moindre rapport avec ceux qui viennent d'être évoqués. La première activité effectivement pédagogique s'avérera être... un cours magistral. Rogers fait remarquer aux étudiant·e·s que le texte qu'iels lui demandent de lire est à leur disposition, ils répondent que ce n'est pas pareil si c'est l'auteur qui le lit. S'ensuit une heure de lecture... soporifique. Mais après ces débuts difficiles, les élèves s'approprient effectivement le cours, échangent, partagent leurs ressources, les plus timides osent progressivement s'exprimer, les idées de chacun·e sont écoutées attentivement, des contacts sont gardés après la fin du cours (Rogers fait par ailleurs remarquer dans le chapitre théorique qu'un cours traditionnel a une fin, matérialisée en général par l'évaluation, alors qu'un cours non-directif a plutôt vocation à être un début). L'étudiant qui rapporte son expérience ne tombe pas non plus dans l'angélisme : oui, certain·e·s se trouvaient plus intéressants qu'iels ne l'étaient effectivement et les autres devaient les écouter s'écouter parler (encore que, peut-être moins que dans un contexte plus traditionnel), non, tou·te·s les étudiant·e·s n'étaient pas enchanté·e·s à la fin de l'expérience, oui, des fois ça partait dans tous les sens (mais pas tant que ça). Reste que malgré les débuts éprouvants, il perçoit l'expérience vécue comme un moment formidable ("C'était à la fois de l'enseignement et de la thérapie, et par thérapie, je ne veux pas parler de maladie, mais de quelque chose qu'on pourrait caractériser par un changement sain au niveau personnel, l'acquisition d'une plus grande flexibilité, d'une plus grande ouverture, d'une plus grande capacité d'écoute"). Sur les évaluations scientifiques de sa méthode, Rogers précise que "l'apprentissage factuel, l'acquisition du programme sont plus ou moins équivalents à ce que permet un cours conventionnel. Le groupe centré sur l'étudiant fait preuve de gains significatifs par rapport au groupe contrôle en capacité d'adaptation, en approfondissement spontané du programme enseigné, en créativité et dans la tendance à se prendre en main". Le texte que l'auteur présente lui-même comme le plus court mais, selon ses propres termes, le plus explosif, du livre, concerne d'ailleurs l'éducation. Dans le cadre d'une conférence, il lui était demandé de faire une démonstration d'enseignement centré sur l'étudiant·e. Estimant qu'en deux heures ça n'aurait pas vraiment de sens, après un moment de réflexion, Rogers décide d'exposer de la façon la plus transparente possible les problématiques de la situation d'enseignement qui le touchaient le plus intimement, puis d'ouvrir le débat après ce bref exposé. Le contenu (qui par ailleurs est contradictoire avec le fait qu'il publie des essais) n'était pas particulièrement consensuel ("J'ai la sensation que quelque chose qui peut s'enseigner à quelqu'un d'autre ne peut pas avoir d'importance et a peu ou presque pas d'influence sur le comportement", "J'ai fini par avoir le sentiment que le seul apprentissage qui influence vraiment le comportement est un apprentissage qu'on a découvert et qu'on s'est approprié par soi-même", "je me rends compte qu'être enseignant ne m'intéresse plus", "je me rend compte que tout ce qui m'intéresse, c'est d'apprendre, de préférence des choses qui comptent, qui ont une influence significative sur mon propre comportement", suivi de propositions de balancer par la fenêtre les notes, et même l'enseignement formel), il s'attendait donc à faire réagir, mais là apparemment c'est comme si il avait parlé d'allumettes à un tonneau de poudre à canon. Rogers précise justement, dans un autre chapitre, que trop de passion est un obstacle à l'échange d'idées (et je fais les transitions que je peux). "Plus le sujet tient à cœur, moins il y a de chance que des éléments soient échangés dans la conversation", "la réaction spontanée c'est d'évaluer ce qu'on vient de vous dire, de l'évaluer de votre point de vue, selon vos points de repères". Il sera donc plus productif, dans votre prochain échange par exemple sur un thème qu'on peut ranger dans politique-et-religion (ou ses équivalents psy, comme le traitement de l'autisme ou "la psychanalyse c'est pas une science"), de respirer à fond, de compter jusqu'à 10, puis de faire comme Rogers explique et restituer à l'interlocuteur·ice (calmement) ce qu'iel vient de dire avant de lui répondre (enfin moi je vous laisse faire, j'aime bien Rogers mais je préfère quand même crier, ou alors accuser l'autre de mauvaise foi si iel crie plus fort alors que c'est moi qui ai raison).

 Le livre n'est pas exempt de défauts, par exemple sa structure en vrac (on s'attend presque à trouver une paire de chaussettes ou un bout de sandwich entre deux pages) ou encore le fait que le contenu risque d'être en grande partie obscur ou du moins laborieux à comprendre pour quelqu'un qui n'est pas déjà familier avec la théorie de Rogers, mais certains chapitre valent vraiment le détour... et les chapitres en question ne seront probablement pas les mêmes selon les lecteur·ice·s.