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jeudi 30 janvier 2025

Congruence, dirigé par Gill Wyatt

 


 Premier d'une série de quatre livres sur les fondamentaux de l'Approche Centrée sur la Personne, les auteur·ice·s ouvrent peut-être sur le sujet le plus complexe! Vu de loin, ça va à peu près. On peut évoquer la congruence entre étudiant·e·s, entre thérapeutes ACP en sachant à peu près de quoi on parle. Mais quand on regarde à la loupe, et il y a de quoi observer des choses même au microscope, de plus en plus de questions se posent ("la congruence est probablement la plus complexe des trois attitudes du ou de la thérapeute selon Rogers, et pourtant c'est la moins expliquée"). Et pour autant, le sujet est central, c'est l'une des trois attitudes qui constituent le·a thérapeute ACP pendant la séance.

 Je me souviens d'un échange avec un formateur qui regrettait le manque d'échanges avec les étudiant·e·s sur la théorie. Il était par exemple surpris d'avoir entendu que la congruence, c'est "faire ce qu'on veut". Je m'étais dit que d'une certaine façon, c'était pourtant une bonne définition. Pas dans le sens où c'était a priori entendu, d'une spontanéité qui ignore tout forme d'inhibition (pour le coup ce n'est vraiment pas ça), mais dans le sens de faire ce qu'on veut réellement, profondément, après avoir résolu toutes les contradictions. A ce moment là, pour moi, la meilleure définition, c'était un accord entre ce qu'on pense, ce qu'on exprime et ce qu'on fait. Plus tard, j'ai réalisé que simplement harmoniser ce qu'on pense, se libérer des conflits intérieurs, confronter et résoudre les conceptions qu'on peut avoir sur un même sujet, c'était déjà très ambitieux!

 Même en tant qu'étudiant, j'avais donc de quoi me rendre compte que le concept était plus difficile à saisir que ce que j'aurais pu imaginer au premier abord. Et, ça va de soi, le livre va pousser les réflexions beaucoup plus loin, que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique. La première apparition de ce terme qui deviendra central est située dans un article de Rogers sur les conditions nécessaires et suffisantes de l'efficacité thérapeutique en 1957 (soit 15 ans après Counseling and psychotherapy, dont la parution peut être considérée comme la naissance de l'ACP). L'un des auteurs documente en quoi l'idée était là bien avant, un autre montre comment une première définition ("la cohérence entre le moi conscient véritable, et le moi idéal") qu'on pourrait presque qualifier de freudienne (réduction de l'écart entre qui je suis vraiment et qui je voudrais être, qui j'imagine que je suis) a évolué vers une notion bien plus axée sur l'idée de processus, ce qui a bien plus de sens d'un point de vue rogérien (la congruence est un mouvement, plus qu'un état).

 Les développements théoriques sont riches, documentés et complexes, mais c'est bien entendu au service de la pratique. Et, de fait, bien ou mal comprendre ce qu'est la congruence en tant qu'attitude du ou de la thérapeute, ça fait une différence extrêmement concrète! L'une des autrices observe d'ailleurs que "le concept de congruence est la cause de nombreuses difficultés qui aboutissent à ce qui constitue à mon sens des comportements inadaptés de la part des thérapeutes". Le cœur du problème est décrit dans l'un des chapitres : dans le cadre thérapeutique, la congruence a nécessairement deux dimensions. La première, c'est celle qui est entre le·a thérapeute et le·a thérapeute ("qu'est-ce que je vis maintenant?" "est-ce que je suis dans une attitude d'écoute satisfaisante?" "est-ce que je vis un ou des conflits intérieurs?"). La seconde, et c'est là que c'est casse-gueule ça peut devenir extrêmement délicat, c'est ce que le·a thérapeute fait de sa congruence dans sa relation avec le·a client·e.

 La congruence est un outil thérapeutique puissant, permet des moments de rencontre uniques. Des analyses d'entretien de Carl Rogers ont montré qu'il laissait de plus en plus de place à la spontanéité, et il a d'ailleurs dit explicitement que pour lui il fallait écouter ces intuitions qui n'ont aucun sens rationnellement (en résumé, "pourquoi je veux dire telle chose, faire tel geste, alors que rien dans ce qui a été exprimé ne peut permettre de démontrer qu'il y a quelque chose de logique derrière"). Pour aller plus loin, la congruence permet aussi de partager quand quelque chose de difficilement identifiable bloque dans la thérapie. Des exemples sont données dans le livre, dont certains plutôt insolites. Et c'est là qu'une compréhension fine est nécessaire : proposer une analogie ou une image dont on n'arrive pas à saisir l'origine, a fortiori dire qu'on n'arrive pas à surpasser un ennui ou un agacement, il va sans dire que ça doit être fait de la bonne façon, au bon moment. La connaissance du concept doit être théorique mais aussi expérientielle, et c'est là que la notion de congruence comme processus, que le rappel plusieurs fois dans le livre que la congruence s'articule nécessairement à l'approche positive inconditionnelle et à l'empathie (les deux autres attitudes), prennent tout leur sens.

 Cette dimension relationnelle est particulièrement centrale aux yeux des auteur·ice·s, au point d'être celle qui ouvre l'Approche Centrée sur la Personne pas seulement sur le lien entre thérapeute et client·e, mais au monde en général : "Ce n'est pas une coïncidence si Carl Rogers s'est rendu compte que plus il se confrontait à la congruence et lui donnait de l'importance, plus il s'intéressant aux groupes, aux grands groupes et à la communication entre les groupes, aux sujets interculturels, aux questions sociales et politiques, comme dans le cas de ses implications dans des processus de paix.". Un regard sur l'évolution du concept qui ramène de façon convaincante au Je-Tu de Buber (un "Je-Nous" est même proposé, l'absence de traduction française est regrettable mais au moins elle nous préserve des lacanien·ne·s), soit un retour aux fondamentaux avec une preuve par la pratique.

vendredi 25 octobre 2024

On tue les petites filles, de Leïla Sebbar

 


 Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.

 Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.

 L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.

 Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.

 Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.

vendredi 7 juin 2024

The theory and practice of group psychotherapy, d'Irvin Yalom et Molyn Leszcz

 


 L'intérêt d'Irvin Yalom pour la thérapie de groupe apparaît de façon pour le moins transparente dans la plupart de ses ouvrages. Récurrente dans les vignettes cliniques de son livre particulièrement marquant (et guide de lecture pour les suivants?) Thérapie existentielle, elle est même au centre de son roman La méthode Schopenhauer. Il aurait donc été insolite qu'il ne consacre pas un livre théorique à la thérapie de groupe, et d'ailleurs non seulement il consacre non pas un mais deux livres à ce thème, mais celui-ci en est à sa sixième édition (et fait 660 pages), l'importance que le sujet a pour lui est donc plutôt confirmée, et s'est maintenu sur le temps long. 

(et, oui, j'ai fait dans cette intro comme si le co-auteur n'existait pas, mais en même temps qu'est-ce que j'y peux c'est lui qui a décidé de travailler avec Yalom)

 Le texte est riche, toujours axé sur les applications pratiques, et l'argumentation est sourcée par de nombreuses références scientifiques. Le groupe a certes un intérêt économique (il n'y a plus besoin d'un·e thérapeute par client·e, préoccupation qui semble répondre à une inquiétude bien réelle pour les auteurs mais à laquelle j'ai eu un peu plus de mal à adhérer vu la vitesse à laquelle se remplit mon cabinet), mais c'est aussi un outil puissant, qui est parfois particulièrement complémentaire avec la thérapie individuelle, dans le sens où la rencontre a un énorme pouvoir thérapeutique et où en thérapie individuelle le·a client·e ne rencontre par définition qu'une personne, qui a le devoir de tenir une certaine posture contrairement aux autres membres du groupe. C'est d'ailleurs ces enjeux relationnels que les thérapeutes vont devoir à la fois permettre d'émerger, tout en s'assurant que les conditions restent sécurisantes (l'expression d'une colère par exemple peut libérer beaucoup de choses, pour la personne qui exprime la colère comme pour la personne qui la reçoit et même pour les autres membres du groupe, mais si la personne qui exprime la colère dépasse les limites qu'elle s'était fixée ou si la personne visée est tellement atteinte qu'elle ne peut pas répondre, l'incident sera au contraire anti-thérapeutique).

 L'outil principal pour que les participant·e·s puissent sortir de leur zone de confort tout en évoluant dans un espace sécurisé, pour que les échanges même les plus intenses restent constructifs, est de resituer les interventions dans l'ici et maintenant, sujet auquel 70 pages du livre sont consacrées. Les thérapeutes redirigent l'attention vers le processus, la dimension relationnelle, les émotions ressenties. Par exemple, si A explose de colère parce que B arrive en retard, si C fond en larmes parce que D l'interrompt, l'important n'est pas de savoir pourquoi B est arrivé en retard ou si D avait de bonnes raisons d'interrompre C, mais ce qui a déclenché, spécifiquement dans l'interaction, la colère, l'interruption ou les larmes. Est-ce que A a déjà eu cette réaction dans d'autres situations? Comment est-ce qu'iel interprète les retards de B? Est-ce que c'est autre chose que B dégage, ou même un incident qui n'a rien à voir avec lui (des tensions non-dites dans le groupe, par exemple), qui a eu un effet si intense sur A?

 Les thérapeutes ne sont pas des observateur·ice·s extérieur·e·s mais bien des participant·e·s à part entière et, le livre est clair, l'exercice peut être éprouvant. Les mouvements transférentiels sont souvent extrêmement parlants (Yalom déplore les reproches contradictoires qu'il a subis un jour où tout le groupe ou presque lui est tombé dessus), et peuvent être particulièrement intéressants lorsqu'il y a deux thérapeutes. En plus de la solidité nécessaire, les thérapeutes doivent savoir, comme le groupe est en train d'apprendre à le faire, exprimer leurs ressentis, en particulier quand un malaise émerge dans le groupe (tension avec un membre en particulier, non-dit autour d'un sujet spécifique, ...), en étant précis, authentiques (Yalom donne l'exemple du ou de la débutant·e qui félicite le groupe d'exprimer sa colère dans un moment où iel en prend plein la tête... le message, ostensiblement décalé avec le ressenti, aura peu de chances d'être entendu) et constructifs (exprimer un agacement contre une personne peut déverrouiller une situation bloquée, mais le commentaire ne doit pas être formulé comme un jugement, et bien sûr la personne visée doit pouvoir exprimer librement son ressenti).

 En plus de ces précieux principes généraux, les auteurs donnent des indications spécifiques pour déterminer si une thérapie de groupe sera indiquée ou a priori néfaste pour une personne (une vigilance particulièrement importante selon eux, dans la mesure où une erreur impactera bien entendu la personne mais aussi le groupe dans son ensemble), les différents types de groupe (spécialisés, à distance, en institution, ...), la gestion des arrivées de nouvelles personnes et des départs, ou encore les façons productives d'intervenir face à certaines difficultés (un·e participant·e qui monopolise l'espace, qui demande souvent de l'aide avant de rejeter les interventions proposées, qui a une personnalité narcissique, ...).

 Le livre est riche, complet, exigeant, et toujours rattaché à la pratique la plus concrète. C'est à la fois un plaidoyer efficace pour la thérapie de groupe et un guide exhaustif pour la mettre en pratique.

jeudi 9 mai 2024

Tact-Pulsion, de Régine Prat


 Ce livre fait, par bien des aspects, très fortement écho au livre précédent de la même autrice, mais est bien plus ambitieux car il propose, en invitant à en débattre, une nouvelle compréhension de la constitution du psychisme et de la relation thérapeutique, rien que ça!

 Les échos à Maman-Bébé, Duo ou duel ne résident pas seulement dans le fait que le développement du bébé (et les hommages à Esther Bick à peu près toutes les trois pages) occupera une place importante du développement, mais aussi dans le fort intérêt pluridisciplinaire (transdisciplinaire, dira Bernard Golse dans la postface) porté aux développements scientifiques et aux aspérités de la pratique clinique. La formule "il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie" est selon moi un bon baromètre de la qualité de la théorie, et pour Régine Prat il semble qu'une bonne théorie ne peut qu'émerger de la pratique, et même des pratiques puisqu'elle juge indispensable de se nourrir des autres disciplines scientifiques, jusqu'à, sans méchanceté (c'est presque pire), comparer les psychanalystes qui ne veulent rien savoir hors des frontières de la psychanalyse aux théoriciens de la Terre plate.

 Il serait injuste de dire que la psychanalyse n'a pas évolué depuis Freud, mais il serait aussi illusoire d'oublier que, dans de nombreux domaines sur lesquels les réflexions de Freud s'appuyaient, les connaissances ont explosé. Les premiers chapitres seront consacrés aux apports de la recherche entre autres en psychologie du développement ou en neurologie (malheureusement, les références des recherches évoquées ne sont pas toutes fournies, loin de là) sur le développement sensoriel et cognitif du bébé, et ce dès la vie intra-utérine, en s'intéressant en particulier aux capacités à interagir. Un extrait, qui aurait parfaitement pu figurer dans le premier livre de Régine Prat, clarifie particulièrement l'enjeu clinique : "le premier soin psychique est le soin du corps. Prendre soin de l'autre, c'est toucher son corps avec respect, prévisibilité, sans effraction, le contenir sans le contraindre ou le coincer, en lui permettant d'être actif par l'anticipation de ce qu'on va faire pour lui." Ça pourrait être tautologique mais c'est toujours utile à rappeler, la relation est une interaction. La théorie de l'attachement, à laquelle il est largement fait référence, le rappelle d'ailleurs, peut-être de façon implicite. Régine Prat resitue cette dimension interactionnelle, nommée Tact-Pulsion ou parfois par le concept voisin de tenu-lâché, au centre du développement affectif et cognitif : l'identité se détermine par l'effet qu'on peut observer avoir chez l'autre ou sur l'environnement ("toucher, établir le contact, se rapprocher, fonde l'essence même du psychisme").

 Si le terme peut donner cette impression, le toucher au sens strict n'est pas le seul sens impliqué dans le Tact-Pulsion (l'autrice précise qu'elle n'invite pas les psychanalystes à intégrer le contact physique dans leur clinique... du moins pas obligatoirement). Elle parle d'ailleurs d' "opéra de la rencontre", et la période du Covid qui a secoué la pratique assez brusquement nourrit de nombreuses vignettes cliniques. Ces vignettes cliniques, en plus d'illustrer que le concept a bien vocation à s'appliquer à la thérapie d'adultes (et ce même dans le dispositif désuet antique ultraclassique divan-fauteuil, que l'autrice a tenté de répliquer sur Skype), rendent concret et parlant cette attention portée sur la dimension interactionnelle, qu'on pourrait penser être là par définition ("on ne peut pas ne pas communiquer", rappellent les systémiciens) (cette citation aussi est dans le livre, quand je dis que l'approche est pluridisciplinaire...). Régine Prat raconte comment, une fois le regard porté sur ses propres malaises, ses propres difficultés à entrer en contact, de la somnolence vive et récurrente au trop grand confort de la patiente qui semble faire sa thérapie toute seule, elle a pu surmonter un obstacle antithérapeutique qui parfois n'était même pas identifié. Elle invite aussi à s'intéresser à ce qu'il se passe hors-cadre, dans une rencontre fortuite hors du cabinet où l'attitude à tenir n'est pas claire mais aussi dans les moments où on se salue, où chacun·e s'installe... Un exemple particulièrement parlant est donné où une cliente lui offre un livre sur les bateaux, tout en précisant qu'elle est au courant que ce type de cadeau ne se fait pas. L'autrice se voit donc mise en face d'une injonction à blesser sa patiente, en refusant un cadeau, ou à être prise en défaut sur sa capacité à garantir le cadre, ce qui n'est pas la moindre des remises en questions. Elle approche le fauteuil, puis l'éloigne, feuillette le livre avec la patiente, commente "on se sent tout petit" (le "on" réunit patiente et analyste)... ouf, il y a bien eu interaction, contact, plutôt que l'une des deux prises de distances qui semblaient à première vue être les seules alternatives. 

 Je suppose qu'il faudra du temps pour mesurer l'importance, l'influence, du concept de Tact-Pulsion (et j'imagine qu'il va surtout concerner la psychanalyse, donc c'est une évolution que je ne vais éventuellement suivre que de loin). On pourrait presque être cynique et dire qu'après tout, il n'y a rien là de bien nouveau. La théorie de l'attachement a depuis longtemps souligné l'importance des interactions mère-enfant et de leur synchronicité, l'analogie avec le rythme et la musicalité est loin d'être inédite, et des concepts tels que transfert et contre-transfert, alliance thérapeutique, nourrissent, ce n'est vraiment pas une nouveauté, des réflexions semblables. Pour autant, Régine Prat fournit un travail particulièrement complet et solide, souligne à quel point ça a apporté à sa propre pratique qu'on ne peut qu'imaginer exigeante, et surtout invite au débat, démarche qui paraît être en bonne voie puisqu'elle donne l'exemple par la multiplicité de ses inspirations, et que son livre a été évoqué plusieurs fois dans un colloque de psychanalyse auquel je suis allé récemment.

dimanche 14 janvier 2024

La force de l'optimisme, de Martin Seligman


 Martin Seligman livre ici les prémices de la psychologie positive, dont il sera le créateur (il me semble toutefois que le terme n'est nulle part dans le livre), à travers les multiples enjeux de l'optimisme qu'il a découverts à travers ses recherches.

 Tout commence lorsque Seligman, jeune chercheur, arrive dans un labo réputé de sciences comportementales où les chercheur·se·s sont déstabilisé·e·s : les chiens ne se comportent pas comme ils sont censés se comporter, et c'est bien embêtant pour comparer une condition contrôle à une condition expérimentale si la condition contrôle n'est pas assez compréhensible pour contrôler quoi que ce soit. La situation donne une idée à Seligman, assez enthousiasmante pour lever, après quelques hésitations et des échanges avec un spécialiste d'éthique, ses réticences à maltraiter des animaux pour la science : et si c'était leur statut de sujet d'expérience qui expliquait les comportements bizarres des chiens? Il crée un dispositif expérimental où deux chiens subissent les mêmes chocs électriques. L'un peut les arrêter en trouvant la bonne manipulation (de mémoire, appuyer sur un levier), pour l'autre les chocs s'arrêtent quand ils s'arrêtent pour le premier. Les chiens des deux groupes sont ensuite mis dans un nouveau dispositif où il suffit de sauter par dessus un petit obstacle pour échapper aux chocs. Les premiers s'en sortent évidemment rapidement, deux tiers des seconds subissent les chocs malgré la solution a priori évidente. Une expérience semblable est faite avec des humains (avec des bruits désagréables... l'électrocution c'est mal vu, allez savoir pourquoi), les résultats sont similaires. Ce travail fait pas mal de bruit, en particulier parce qu'il remet en question plusieurs conceptions du psychisme (en particulier du psychisme animal, qui si on en croit Seligman était en soi un concept aberrant à l'époque), certaines objections reviennent donc souvent, et il sait y répondre. Jusqu'à ce qu'à une conférence, quelqu'un lui fasse remarquer que ses explications ne prennent absolument pas en compte le tiers de sujets qui ne basculent pas dans cette impuissance acquise.

 C'est de la découverte qui a suivi que le livre va essentiellement traiter : la différence, ça peut sembler simpliste dit comme ça, c'est l'optimisme. Le pessimisme a ses atouts, il permet en particulier de ne pas se lancer à l'aveugle dans des projets irréalistes ou d'évaluer avec précision les performances passées (les personnes optimistes les surestiment, les personnes pessimistes, alors qu'on pourraient s'attendre à ce qu'elles les sous-estiment, tendent à avoir une vision proche de la réalité), mais l'optimisme permet de persévérer, de surmonter l'adversité, de rechercher des solutions parfois inattendues face à l'échec. Ça a un enjeu dans les milieux professionnels où l'échec est quantitativement plus fréquent que la réussite (comme appeler des inconnu·e·s au hasard pour faire de la vente, un exemple très très documenté dans le livre), pour rester volontaire dans des circonstances éprouvantes (comme le test d'entrée dans une académie militaire), et surtout, c'est l'enjeu qui a d'abord motivé Seligman, pour prévenir la dépression. La dépression implique en effet, entre autres, d'être terrassé·e par un sentiment d'impuissance, et des recherches épidémiologiques commentées en détail (mais pas sourcées... aucune des très nombreuses recherches mentionnées n'est sourcée, ce qui est difficilement compréhensible et plutôt douteux dans un livre qui parle autant de recherche, surtout quand elles sont mentionnées par celui qui les a faites ce qui peut rendre tentant d'enjoliver les résultats et leur portée) ont laissé penser à l'auteur non seulement que la proportion de personnes dépressives augmentait de façon très inquiétante aux Etats-Unis, mais aussi que le degré d'optimisme était un bon prédicteur de risque dépressif (la première version du livre a 30 ans, je serais curieux de savoir où en est le consensus scientifique aujourd'hui).

 Face à une situation difficile, le pessimisme se manifeste principalement de trois façons : c'est à cause de moi, ça se passe tout le temps comme ça, cette situation spécifique est représentative de ma vie en général. Par exemple, si une promotion attendue nous passe sous le nez : "je suis incompétent·e, évidemment que personne de censé·e ne me donnerait ce poste, de toutes façons chaque fois que j'entreprends un truc je me plante". Cet exemple concerne le milieu professionnel, mais ce même fonctionnement peut se retrouver au niveau relationnel ("mon ami·e n'a pas répondu à mes messages, j'imagine qu'iel me déteste, iel ne va plus jamais me parler"), si la voiture familiale part au fossé quand on est au volant ("on ne peut rien me confier"), ou dans bien d'autres situations. Seligman fournit des tests pour évaluer les différents aspects de l'optimisme chez l'enfant ou à l'âge adulte. Sa solution principale consiste à utiliser une technique de TCC ancienne, très ancienne (mais par définition elle l'était moins à l'époque de la parution du livre), soit ABC, pour "Adversity, Belief, Consequences" (problème, croyance, conséquence). Il s'agit dans un premier temps d'identifier (et surtout de séparer!) les trois aspects, ce qui implique, ce n'est pas négligeable, de rappeler que les croyances sont des croyances. Par exemple, pour le cas de l'accident de voiture, "A j'ai eu un accident de voiture B on ne peut pas me faire confiance, je détruis tout ce que j'ai entre les mains C sans voiture l'organisation de la semaine est détruite, il va falloir payer les réparations ça va remettre en question l'équilibre financier, mon ou ma conjoint·e va me détester et mes enfants aussi". 

 Le simple fait de séparer les trois rappelle que A ne signifie pas nécessairement C, mais l'objectif est dans un second temps de remettre B et C en question. L'idée n'est pas de tout repeindre en rose, ni de bombarder du déo sur une réalité qui peut avoir des effluves préoccupantes, mais de prendre le temps de confronter les représentations à la réalité, de passer de l'absolu au relatif. Seligman déplore que, alors qu'on ne prendrait a priori pas au sérieux les invectives d'un·e inconnu·e alcoolisé·e croisé·e dans la rue, on tende à considérer comme parfaitement fiables les reproches qu'on s'adresse à soi-même, alors qu'ils parlent plus de notre histoire que de ce qui se passe ici et maintenant. En reprenant l'exemple précédent, on pourrait par exemple nuancer B par "cette route est dangereuse, beaucoup d'autres personnes ont eu exactement le même accident ici", "je dois constamment me dépêcher parce que j'ai un emploi du temps serré pour satisfaire tout le monde, donc évidemment qu'il y a plus de risques que ça m'arrive à moi", et C par "tel voisin a déjà proposé de nous prêter sa voiture, c'est l'occasion de lui demander", "quand mon ou ma conjoint·e a été licencié·e pour faute, ça nous a aussi mis dans une situation compliquée, mais ça n'a pas généré de tensions dans la famille". L'auteur recommande, pour les personnes pessimistes, de répéter l'exercice régulièrement jusqu'à ce que ce soit un automatisme, éventuellement en imaginant dans un premier temps que les idées négatives sont formulées par une personne qu'on déteste, pour se motiver à répondre et inhiber le réflexe d'autoflagellation. Dans l'idéal, on peut même le faire avec un·e volontaire qui fera le travail de proposer des interprétations négatives. Il donne des indications pour pratiquer aussi avec des enfants (l'échec scolaire est l'un des enjeux qu'il identifie).

 La psychologie positive subit un certain nombre d'attaques plus ou moins documentées, principalement des procès en naïveté (en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je sympathise) ou en superficialité, voire d'autres peut-être plus inattendus sur le fait qu'elle s'appuie sur des résultats expérimentaux (je crois que je ne me suis toujours pas remis du rédacteur en chef du Cercle Psy ironisant sur le fait qu'elle soit "saupoudrée d'études scientifiques, dont irréfutable"... l'analogie avec le saupoudrage me laisse toujours aussi perplexe, mais surtout, c'est un point de méthodologie vraiment basique en psycho -et pas seulement en psycho- , l'expérimentation scientifique permet au contraire, par définition, de proposer des résultats réfutables), j'étais donc assez curieux de ce que j'allais découvrir. Passant outre les élucubrations de l'auteur dans le dernier chapitre (on est devenus individualistes parce qu'on ne croit plus dans la nation ni dans la famille -d'ailleurs l'interdiction du divorce garantissait une vie familiale épanouie, il dit ça le plus sérieusement du monde-, parce que famille et patrie dans les priorités qu'est-ce qui pourrait mal se passer, donc pour s'en sortir il faut mettre diverses choses en place dont, là encore il est sérieux, passer 3 heures par semaine à donner de l'argent aux sans-abris mais seulement après avoir parlé avec eux ou elles et avoir jaugé s'iels allaient suffisamment bien utiliser l'argent), j'ai trouvé l'ensemble plutôt convainquant, à la fois dans la façon de poser le problème et dans les solutions proposées. Par contre, comme je l'ai mentionné plus haut, le livre a 30 ans, et les propositions sont très ambitieuses : le travail de Seligman permet certes de casser les pieds à plus de gens pour leur vendre des assurances (il faut croire que c'est très important pour lutter contre l'individualisme), mais aussi de prévenir, rien que ça, la dépression, ou encore de lutter contre l'échec scolaire ou de... renforcer le système immunitaire. Je suis donc assez frustré, en ayant eu entre les mains une édition de 2018, que pas un mot ne soit dit sur le recul scientifique qu'on a aujourd'hui (ça et, je l'ai déjà mentionné, le fait que ça parle autant de recherche sans faire figurer la moindre référence).

dimanche 27 août 2023

Les vilains petits canards, de Boris Cyrulnik

 


 La référence du titre a le mérite d'être limpide : le traumatisme, en plus de la souffrance causée directement, peut générer l'exclusion, exclusion par les autres peu indulgent·e·s avec des comportements incompris ou tenant à s'éloigner, dans divers sens du terme, de la personne qui souffre, qui a subi l'indicible, ou exclusion des autres par un vécu qui altère la vision du monde.

 Dans ce livre qui si je ne me trompe pas est le plus célèbre de son auteur, Cyrulnik va lister les conditions qui peuvent permettre, peut-être pas de devenir un cygne comme le promet le titre, mais de réintégrer dans les meilleures conditions possibles le monde des canards. La cellule familiale est un élément essentiel : c'est là que se construisent dans les premières années la confiance en soi et en l'autre, et les façons de réagir à l'adversité (avec humour, angoisse, résignation, ...). La théorie de l'attachement est énormément citée, les éléments théoriques sont accompagnés d'exemples biographiques qui illustrent comment l'histoire familiale s'articule autour d'un récit qui a un pouvoir important de prophétie autoréalisatrice (un enfant jugé à l'avance pénible ou joyeux, par exemple du fait de son genre ou du contexte de sa naissance, verra ses comportements interprétés en fonction, et s'adaptera à son tour aux réactions que ça génère, ...). Autre élément important, le récit fait a posteriori du traumatisme (qui a l'avantage de pouvoir évoluer avec le temps), qu'il soit intérieur ou qu'il trouve un public (l'auteur souligne que des réactions de minimisation, d'incrédulité, voire de pitié trop forte peuvent aggraver le traumatisme) est un pilier de la résilience. Et ce récit peut être fortement impacté par l'univers social : le contexte influe considérablement les chances d'être entendu ou au contraire silencié, voire d'avoir les éléments pour comprendre ce qui s'est passé ("Pour parler, encore faut-il comprendre ce que l'on a subi. Et c'est beaucoup moins fréquent qu'on ne le pense", pour reprendre les termes de Florence Porcel ) (sur ce thème, ou d'ailleurs n'importe quel autre, lisez Florence Porcel, plutôt que Cyrulnik!). Quand le récit ne peut être reçu, quand sa verbalisation est bloquée, que ce soit pour des raisons internes ou externes, le médium artistique, moins direct, est une solution alternative. Pour faire un résumé extrêmement rapide, un accompagnement bienveillant, que ce soit avant ou après le traumatisme, modifiera très significativement son impact.

 Ces éléments sont très pertinents, c'est une excellente nouvelle qu'ils soient vulgarisés dans un best-seller, sauf que... Cyrulnik! Le propos est noyé dans une structure extrêmement chaotique, et surnage au milieu d'affirmations parfois vraiment fantaisistes, en particulier quand l'auteur s'improvise historien ("la notion de père biologique est née en même temps que la possession d'un bien", "les soldats étaient encore civilisés"... pendant la seconde guerre mondiale!, "c'est le chemin de fer, en 1890, qui a préparé la naissance du concept de traumatisme", ...) ou anthropologue ("un orphelin de père africain a beaucoup plus de chances de devenir résilient qu'un enfant de père bangladais" car comme chacun sait les structures familiales sont toutes les mêmes en Afrique), sachant que même sur les sujets qu'il est censé maîtriser il est capable de partir franchement en vrille ("les petites molécules du stress passent facilement le filtre du placenta"... on ne connaîtra pas la composition chimique des fameuses molécules du stress mais peu importe on a appris que les mères faisaient du mal à leur bébé si elles osaient être stressées, "notre système nerveux fabrique vingt-mille neurones à chaque seconde" à une époque de la vie qui ne sera pas précisée parce que pourquoi faire, ce qui est censé expliquer la personnalité plus flexible chez l'enfant que chez l'adulte, sauf que les neurones n'ont pas nécessairement quoi que ce soit à voir avec la personnalité, ...). La grande variété dans la qualité des sources contribue à embrouiller et potentiellement, en particulier quand la préface rappelle qu'on a quand même affaire à quelqu'un qui dirige des thèses, donner la sensation que l'ensemble est très savant (des articles scientifiques sont souvent cités, mais beaucoup d'affirmations qui ne vont vraiment pas de soi n'ont aucune source, et pour l'une d'entre elles on devra se contenter de -hélas je n'invente pas- "il paraît que"), les redites innombrables peuvent donner la sensation d'un propos dense alors que c'est juste une idée qui est répétée encore et encore avec des illustrations différentes, ... S'il n'y avait que ça, ça pourrait faire sourire (pour peu qu'on ait beaucoup d'indulgence pour la cohabitation avec une confusion qui semble un peu entretenue quand même entre des affirmations sorties du chapeau et des commentaires appuyés par la littérature scientifique) si ce n'était pas aussi au service d'idées douteuses, comme le fait de suggérer très fortement que les pères incestueux sont après tout sympathiques si on oublie le passage à l'acte (mais bon qui n'a jamais fait d'erreurs dans sa vie), ce qui ne colle pas à la réalité et a priori il le sait parfaitement parce qu'il a travaillé sur l'inceste, ou encore que le violeur ne se rend pas compte qu'il fait du mal, c'est la faute de la société ou alors de son développement psycho-affectif, on sait pas trop, et on ne sait pas non plus trop d'où il sort ça parce qu'il n'y a pas de source.

 Ce livre pose de sérieuses questions sur la vulgarisation : des notions importantes sont présentées, de toute évidence de façon attrayante si on en croit les ventes et la réputation du livre lui-même et de l'auteur. Ce qui apparaît comme du baratin dégoulinant quand on voit les manipulations derrière est aussi au service d'une accessibilité d'un niveau difficilement imaginable pour des livres qui sont pourtant accessibles et de qualité sur les même thèmes de l'attachement ou du traumatisme. Je ne peux que rêver très fort à l'arrivée d'un Cyrulnik honnête.

dimanche 23 avril 2023

Deuil et mélancolie, de Sigmund Freud

 


 Ce texte, dont la rédaction s'est étalée sur deux ans environ (nourrie d'échanges théoriques avec différents psychanalystes), a été publié en 1917, donc pendant la période de la 1ère Guerre Mondiale où la question de la perte et du deuil était pour le moins immédiate! L'édition proposée par Payot et Rivages, en plus d'une riche introduction de Laurie Laufer, complète l'article par un texte de Karl Abraham (Perte, deuil et introjection) qui prolonge certaines réflexions et appelle à compléter les vides théoriques encore présents.

 Freud observe qu'alors que la douleur de l'endeuillé·e n'est pas questionnée, celle de la personne mélancolique intrigue et est perçue comme pathologique, alors qu'elles ont des aspects très semblables (en particulier le fait qu'elles ont une temporalité marquée, un début clair et une fin attendue). Il attribue cette perception au fait que le deuil concerne un objet bien identifié et identifiable, ce qui n'est pas le cas de la mélancolie. La forte tendance au dénigrement de soi des personnes mélancoliques guide Freud vers l'objet en question : ledit dénigrement est causé par une colère, inconsciente, dirigée vers soi mais constituée d'une colère réellement destinée à une autre personne, le plus souvent d'une personne qui a été aimée à la hauteur de la colère qui en résulte. Freud observe également que la perte, lorsqu'elle est souhaitée (guérison, libération d'une difficulté financière, ...), peut au contraire conduire à un état maniaque. Ces questionnements le mènent à affiner sa compréhension de la structure du psychisme, mais là on entre dans un domaine que je ne maîtrise pas suffisamment pour en parler de façon satisfaisante (je pense que si des psychanalystes me lisent iels ont déjà levé les yeux au ciel une fois ou deux devant des simplifications ou raccourcis dans ce paragraphe).

 Abraham s'appuie sur le texte et son expérience clinique pour constater le poids de l'introjection dans la perte. Par exemple, surmonter le deuil, c'est en partie incorporer l'objet de la perte (il donne l'exemple d'un homme devenu grisonnant à la mort de son père qui avait les cheveux blancs, ou d'un homme qui, ayant cessé de s'alimenter après le décès de son épouse enceinte et de l'enfant porté, a rêvé qu'il la mangeait après avoir retrouvé l'appétit).

 Au delà de l'enjeu de la compréhension du deuil, dans une grande mesure obsolète plus d'un siècle après, ces deux textes permettent d'assister la construction, tâtonnante, d'une cohérence d'ensemble du psychisme selon la grille de lecture psychanalytique.

mardi 10 janvier 2023

Le bourreau de l'amour, d'Irvin Yalom


 Avec 10 chroniques de thérapie, Irvin Yalom rend plus vivants encore les thèmes explorés dans Thérapie Existentielle : la peur de la mort et du vieillissement, le sens de la vie, la solitude existentielle, la liberté (et l'insécurité effrayante qu'implique le fait de lâcher prise pour s'en emparer), seront tout ou partie des thèmes incarnés, parfois après avoir surmonté un blocage conséquent (souvent manifesté par une focalisation sur les aspects factuels du problème qui a motivé le début de la thérapie, ou l'absence d'émotions autres que superficielles dans les échanges malgré les tentatives parfois désespérées du thérapeute), par les client·e·s dont le parcours est raconté. 

 Une ancienne danseuse qui s'accroche douloureusement à la parenthèse enchantée d'une brève liaison avec son thérapeute bien plus jeune qu'elle il y a 8 ans (Yalom est particulièrement remonté contre le thérapeute en question avant de le rencontrer et de voir que la situation n'était pas ce qu'elle semblait furieusement être), un chercheur qui souffre de symptômes de dépression et d'anxiété extrêmement graves à l'idée d'ouvrir trois lettres de l'Université que pour autant il n'ouvre pas malgré les efforts répétés de son thérapeute, plus d'une fois lui-même à bout, un homme qui souffre d'impuissance sexuelle et de migraines paralysantes à l'approche de la retraite mais ça n'a rien à voir d'ailleurs pourquoi ça aurait quelque chose à voir sa seule raison de travailler c'était de financer sa retraite (son incapacité initiale à parler de ses émotions contraste avec un univers onirique particulièrement vif), figurent parmi les passagers de ce voyage marquant (qu'Irvin Yalom a d'ailleurs écrit alors qu'il était lui-même en voyage).

 En plus des thèmes forts de la thérapie existentielle, et de la difficulté, malgré la souffrance initiale, de lâcher ses défenses et s'en emparer pour changer vraiment (aller mieux suppose souvent dans un premier temps d'aller encore moins bien), le livre est aussi marqué par les difficultés épiques ("la rationalité et la précision sont rarement récompensées dans la thérapie"), racontées avec beaucoup de transparence, de Yalom, personnage commun aux dix histoires racontées. Impatience, orgueil, focalisation sur un objectif au détriment d'autres, voire répulsion envahissante envers une cliente obèse (il apprend avec horreur, en fin de thérapie, qu'elle s'en était aperçue depuis le début... la transparence dans ce chapitre spécifique n'est d'ailleurs pas sans inconvénient, l'obésité en particulier féminine étant violemment stigmatisée socialement sans qu'il n'en rajoute en détaillant de façon crue ses représentations, ce qui a été vertement reproché à l'auteur par plusieurs lectrices), et lutte intérieure pour assurer le travail thérapeutique en espérant très fort que tout ça ne se voie pas :  si on assiste à de magnifiques moments de thérapie, l'auteur est lui-même souvent en mouvement, et l'exigence de son implication et de l'authenticité qu'implique son modèle thérapeutique, l'un des piliers du livre, est rappelé avec humilité.

 Les histoires sont à la fois prenantes, accessibles et riches, elles peuvent parfaitement constituer une introduction plus accessible à Thérapie Existentielle, et je ne serais pas surpris que plusieurs lectures permettent d'en découvrir autant d'aspects.

mardi 7 juin 2022

Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, de Victor Frankl

 


 Si le titre du livre (et sa couverture, du moins celle de l'édition que j'ai eue entre les mains) peuvent donner l'impression qu'il s'agit du dernier livre de développement personnel qui vous livrera la clef très simple du bonheur et du succès à laquelle personne n'avait pensé avant, inutile d'aller loin dans la lecture, entre Gordon Allport qui dans la première phrase de la préface rappelle que l'auteur avait tendance à demander à ses patient·e·s "pourquoi ne vous suicidez-vous pas?" (ce n'était pas une question rhétorique!!!), ou la première des deux parties, autobiographique, où Victor Frankl fait le récit de son expérience de détenu en camp de concentration, pour voir que la légèreté ne sera pas spécialement de mise.

 L'articulation entre cette première partie, illustrant l'adaptation, prenant parfois des formes inattendues, du psychisme à des conditions si extrêmes que même les qualifier d'extrêmes semble dérisoire (l'auteur rappelle qu'il y a eu 3% de survivant·e·s), et la seconde où il expose les principes de la logothérapie, qui repose sur la recherche intérieure de sens, paraît à la lecture aller de soi, et pourtant la première a été écrite de façon indépendante (et les deux peuvent être lues indépendamment l'une de l'autre), Frankl voulait d'ailleurs dans un premier temps la publier de façon anonyme. Ce n'est que dans un second temps, suite à des demandes de lecteur·ice·s, qu'il a relevé le défi d'accompagner ce texte d'une tentative de saisir l'essence de la logothérapie sur quelques dizaines de pages (une brève postface va suivre vingt-cinq ans plus tard).

Psychanalyste de formation (on peut assez prudemment suspecter que c'était le cas de pas mal de psychiatres autrichiens du début du XXème siècle), l'auteur commence sa définition de la logothérapie en la distinguant de la psychanalyse : selon lui, non seulement l'humain ne recherche pas l'homéostasie mais a au contraire un besoin vital de tension ("la santé mentale est fondée sur un certain degré de tensions entre ce que nous avons déjà réalisé et ce qui nous reste à réaliser, ou sur la différence entre ce qu'on est et ce qu'on devrait être"), mais il n'attache en plus pas tant d'importance que ça à l'augmentation du plaisir et la diminution des souffrances ("je ne pourrais pas vivre pour mes mécanismes de "défense", pas plus que pour mes "formations réactionnelles". Mais l'humain peut néanmoins vivre pour préserver ses idéaux et ses valeurs"). Il propose le concept de névroses noogènes pour désigner la souffrance liée à la crise de sens à laquelle la logothérapie propose de remédier ("les névroses noogènes proviennent de l'absence de raison de vivre"). Dans la mesure où ce sens ne peut être qu'intimement saisi (sinon il s'agit d'imitation -"conformisme"- ou d'obéissance -"totalitarisme"-), la logothérapie ne peut être que fondamentalement non-directive ("le rôle du logothérapeute s'apparente davantage à celui de l'ophtalmologiste qu'à celui du peintre"), et la liberté en est une composante essentielle ("chaque être humain propose la liberté de changer à chaque instant"), propos renforcé par l'expérience de l'auteur en camps de concentration où il a pu observer que, même dans cette situation où la menace de mort était constante et la souffrance physique intenable, les détenus, au quotidien, faisaient des choix ("dans les camps de concentration, les "différences individuelles" ne s'aplanissaient pas du tout ; au contraire elles s'accentuaient").

 L'une des clefs de la logothérapie est le rapport au temps. Cela peut constituer dans un regard vers l'avenir dans l'idée, peut-être évidente dans le cadre d'une recherche de sens, d'avoir un projet, mais aussi pour se demander comment seront perçus, dans quelques dizaines d'années, les choix faits aujourd'hui. Le regard peut aussi se tourner vers le passé, pour une relecture des actes déjà accomplis ou encore des vécus difficiles : le rapport à la souffrance est en effet une part importante du travail. Contrairement à ce que peuvent laisser entendre une lecture (très!) rapide, ou l'occurrence à plusieurs reprises de la formule de Nietzsche "ce qui ne tue pas rend plus fort", il ne s'agit certainement pas de complaisance envers les vécus les plus durs mais de "savoir comment souffrir, si on ne peut pas faire autrement" ("l'homme est prêt à souffrir s'il le faut, mais à la condition, bien sûr, que la souffrance ait un sens"). La souffrance a-t-elle été au service d'une cause? D'une personne chère? Une source d'apprentissage? Un changement de perspective intérieur peut apporter de la clarté dans les moments les plus sombres.

 Le livre est synthétique et propose plusieurs clefs pour appliquer une perspective originale, ne se centrant ni sur les symptômes ni sur le fonctionnement psychique mais sur des préoccupations existentielles.

mardi 26 avril 2022

A theory of cognitive dissonance, de Leon Festinger


 

 Pilier de la psychologie sociale, en tout cas de sa partie qui concerne les biais cognitifs, le concept de dissonance cognitive est ici présenté par son créateur, avec un certain nombre de recherches pour le délimiter... forcément datées, puisque le livre date de 1957 (une mise a jour en 1985 est mentionnée, mais un rapide coup d’œil sur la bibliographie permet de voir que ladite mise à jour n'a pas inclus l'addition de nouvelles recherches).

 Le terme sonne un peu technique, mais la dissonance cognitive est aussi présente qu'inévitable au quotidien : il s'agit simplement de l'écart entre des conceptions ou valeurs et la réalité, voire entre deux conceptions ou valeurs contradictoires. Par exemple ça peut être le fait de fumer en sachant que c'est dangereux à long terme (cet exemple revient souvent et les diverses stratégies qu'il déclenche et leur enjeu est longuement détaillé), de devoir faire en choix entre des alternatives (achat important, orientation professionnelle) pour lesquelles il est difficile d'arbitrer entre les avantages et les inconvénients, d'avoir une orientation politique mais avoir pour une élection spécifique une préférence pour un·e candidat du camp opposé (ou encore d'être plus en accord avec le·a candidat·e en question qu'avec le·a notre sur certains points particuliers, ...). L'intérêt du concept n'est pas dans ce constat assez évident, mais dans les stratégies que le psychisme, très réticent à la contradiction, va mettre en place pour réduire cette dissonance : l'auteur compare ces mécanismes à la recherche spontanée de nourriture quand on a faim, et si la comparaison a pas mal de limites d'un point de vue social (au quotidien, le fait que ce soit l'heure de manger a souvent plus d'impact que le niveau de satiété), l'aspect économique est en revanche omniprésent. En effet, la stratégie mise en place va souvent, tout simplement, être la moins coûteuse, celle qui impose le moins de compromis, qui demande le moins d'ajustements que ce soit sur les conceptions préexistantes ("oui, fumer c'est mauvais pour la santé, mais les campagnes de prévention exagèrent", "je suis convaincu par le risque présenté dans les campagnes de prévention, mais conduire c'est dangereux aussi, et personne ne vient m'expliquer que conduire c'est dangereux quand je prends ma voiture") ou sur les comportements ("de plus en plus de choses indiquent que mon projet va tomber à l'eau mais j'ai trop investi pour faire marche arrière maintenant, donc je vais plutôt rester optimiste et continuer de m'investir que me lancer dans une analyse bénéfices/risques dont le résultat pourrait bien ne pas m'arranger")  : "la dissonance maximale possible entre deux éléments est égale à la résistance au changement totale de l'élément le moins résistant".

 Par ailleurs, plus le sujet est important, plus les ajustements seront potentiellement drastiques ("la décision d'acheter une voiture plutôt qu'une autre va déclencher plus de dissonance que la décision d'acheter un savon de telle ou telle marque"), jusqu'à parfois provoquer des acrobaties particulièrement spectaculaires. L'auteur donne l'exemple théorique d'une personne qui, sous la pluie, maintient qu'il ne pleut pas. Si elle donne l'explication tirée par les cheveux que l'eau qui tombe est de l'eau poussée par le vent qui s'est accumulée sur les feuilles pendant la pluie précédente, elle va probablement être balayée du revers de la main (l'explication, pas l'eau) par l'interlocuteur·ice... sauf si l'interlocuteur·ice a très envie d'entendre qu'il ne pleut pas. L'envie d'entretenir une croyance a en effet tendance à pousser à s'entourer de personnes qui partagent la même croyance... et le partage des croyances par l'entourage servira alors de preuve! L'auteur observe ce type de mécanisme en étudiant deux mouvements religieux, l'un datant du XVIIIème siècle, l'autre contemporain, qui prédisaient une fin du monde proche, et dont les membres n'ont pas vu leur foi s'effondrer quand ladite fin du monde n'a pas eu lieu. Dans le premier cas, le leader arguait d'une erreur technique (de calcul ou d'interprétation des textes) pour déterminer la date, et repoussait la fin du monde à plus tard. Dans le second, la responsable, pour laquelle les erreurs de calcul étaient exclues parce qu'elle recevait les messages directement des extraterrestres, a après quelques quiproquos (les soucoupes volantes qui devaient aller chercher les disciples avec quelques jours d'avance ne se sont pas présentées), appris que la foi des membres du groupe avait sauvé l'humanité. Dans ce cas précis, s'il n'y a pas eu de changement de croyance (sauf pour... les personnes qui attendaient les soucoupes chez elles, et qui au moment de la dissonance n'ont pas pu chercher collectivement des explications pour entretenir la croyance), il y a eu changement de comportement : le groupe d'élu·e·s qui fuyait les médias (si les gens n'ont pas été contactés par les extraterrestres, après tout, c'est selon toute vraisemblance qu'ils n'en sont pas dignes) s'est mis à faire de l'évangélisation de façon proactive.

 J'ai donné à titre d'exemple l'illustration qui est probablement la plus spectaculaire, mais les expériences recensées, nombreuses, sont souvent bien plus complexes et demandent plusieurs lectures attentives pour vraiment comprendre les mécanismes étudiés. S'il décrit un mécanisme omniprésent au quotidien et qui a des enjeux importants, le livre est probablement plutôt destiné aux chercheur·se·s ou étudiant·e·s, tout en risquant d'être obsolète vu sa date de parution.

mercredi 20 avril 2022

C'est pour ton bien, d'Alice Miller


 

  Alice Miller dénonce dans ce livre l'autoritarisme, souvent plus ou moins accepté avec une part de complaisance, qui tend à se glisser dans l'éducation (surtout la parentalité mais aussi parfois en milieu scolaire ou dans les institutions religieuses), avec des conséquences destructrices sur les enfants, donc sur les adultes qu'ils vont devenir et la société qu'ils vont constituer.

 S'inspirant très largement du livre de Katharina Rutschky sur la pédagogie noire (des extraits sont cités sur plusieurs pages), Miller analyse, au delà de la dureté des méthodes décrites, l'hypocrisie sous-jacente : si un attrait pour ces méthodes datant parfois du XVIIIème persiste malgré l'évolution des connaissances sur l'enfance, est-ce que ce ne serait pas, aujourd'hui comme à l'époque, parce que sous prétexte d'apprentissage de contrôle de soi et de discipline, elles consistent d'abord en un exercice jouissif de domination plus que de bienveillance? Dans les exemples décrits, l'enfant doit non seulement vivre crainte de la punition, honte, frustration, mais aussi idéaliser l'adulte qui le guide vers une conduite à tenir aussi intransigeante qu'indispensable (un ancien patient de Miller, après une prise de conscience de ce qu'il a vécu, demande à son père pourquoi il ne l'a pas tué puisque la mort est inéluctable et qu'il a soi-disant été dur avec lui pour le préparer à la dureté de l'avenir). L'autrice insiste énormément là-dessus : la maltraitance se double d'une impossibilité de prendre conscience de la situation de maltraitance. Elle exprime d'ailleurs d'énormes doutes sur la possibilité d'une "pédagogie blanche" : pour elle, guider l'enfant dans une direction prédéterminée, fut-elle bienveillante (elle donne l'exemple de parents incitant leur enfant à exprimer pleinement une colère... qui n'est pas spécialement ressentie), c'est reproduire des injonctions sociales et se couper de l'écoute ("je ne peux pas être véritablement à l'écoute de mon enfant, si je suis intérieurement préoccupée d'être une bonne mère").

 Ces hypothèses seront illustrées par trois récits de personnes maltraitées, maltraitances qui ont respectivement abouti à une violence contre soi (Moi, Christiane F., droguée, prostituée), à une dictature génocidaire (Adolf Hitler) et à des meurtres d'enfants avec tortures (Jürgen Bartsch). Hélas, les démonstrations sont loin d'être convaincantes : Miller, réservée envers les approches quantitatives qui en effet ont leurs limites, se précipite vers des conclusions très définitives à partir de peu d'éléments, allant jusqu'à affirmer texto et à de nombreuses reprises que le génocide juif est la conséquence de l'enfance maltraitée ("la description de ces enfants peut nous aider à comprendre les origines du comportement des exterminateurs, qui avaient incontestablement été eux-mêmes des enfants battus" -on ne saura pas précisément qui elle désigne par "les exterminateurs", mais ils ont tous été battus, même si on ne peut pas le vérifier, parce que c'est "incontestable"-, "pour comprendre comment Mengele put faire cela et le supporter, il nous suffirait de savoir ce qui lui a été fait dans son enfance" -là encore, on n'en sait rien, donc c'est vrai, selon une application très personnelle de la logique formelle-). On apprendra ainsi qu'Hitler a été un dictateur pour reproduire l'autoritarisme maltraitant de son père, que le génocide juif est la reproduction des maltraitances et humiliations qu'il a vécues (je ne pense pas -et je n'espère pas!- minimiser ces maltraitances en observant que sa vie n'a, selon les éléments rapportés, pas été mise en danger, et encore moins délibérément), ou encore que le massacre des personnes handicapées est la conséquence du fait qu'il ait vécu avec une tante bossue et schizophrène. Je suppose qu'Hermann Rorschach a élaboré un test basé sur l'interprétation de tâches d'encre parce que son nom était difficile à orthographier, ou que je travaille en horaires décalées parce que je me suis parfois senti décalé socialement pendant ma scolarité. Je précise que je n'exagère pas : Miller fait vraiment ces affirmations sans les nuancer, et insiste sur l'aspect scientifique de sa démarche (sachant que le livre est sorti en 1980, les sciences humaines étaient donc bien plus développées que, par exemple, à l'époque des premiers écrits de Freud).

 Plus que la parentalité parfaite, pour laquelle elle ne plaide absolument pas, dans la mesure où ce n'est pas un objectif réaliste et que toute injonction dans ce sens reproduirait précisément la violence dénoncée, Alice Miller incite à laisser de l'espace à l'expression profonde de soi, à travers la créativité ("ce ne sont pas les psychologues mais les poètes qui font l'avant-garde de leur époque") -elle exprime d'ailleurs le souhait de voir un espace dédié à la création artistique dans les prisons- mais aussi l'expression pleine des émotions négatives ("la douleur de la frustration subie n'est ni une honte ni un poison. C'est une réaction naturelle et humaine"). C'est pour elle la clef pour grandir dans de bonnes conditions, mais aussi pour se remettre de maltraitances (parmi ses affirmations plus définitives que démontrées, figure le fait que les enfants en grandissant n'ont jamais conscience d'avoir été maltraités et idéalisent les parents), la colère étant une étape indispensable pour aboutir, quand c'est possible et souhaité, au pardon, et permettant de sortir d'un cercle vicieux de reproduction des violences en contactant la source véritable de la souffrance ("seule la haine contre des objets de substitution est infinie et insatiable", "je veux inciter l'enfant qui existe chez l'adulte à vivre ces sentiments, à exprimer ces reproches").

 S'il est difficile de prendre au sérieux une grande partie du contenu, l'inventaire des aspects malsains qui peuvent se glisser, discrètement ou non, dans la relation de pouvoir que constitue l'éducation, et les propositions de prévention et de pistes thérapeutiques, sont riches, et même si l'enjeu de prévention des guerres ("la colère contre les parents, rigoureusement interdite mais très intense chez l'enfant, est transférée sur d'autres êtres et sur son propre soi, mais elle n'est pas éliminée du monde, au contraire : par la possibilité qui lui est donnée de se déverser sur les enfants, elle se répand dans le monde entier comme une peste. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des guerres de religion", et fuck la géopolitique) ou du totalitarisme (l'analogie est tentante, mais c'est plus compliqué que ça) est peut-être un peu optimiste, la forte volonté d'accessibilité et de vulgarisation d'Alice Miller est difficilement contestable pour un tel sujet.

dimanche 28 février 2021

La part rêvée, de Bernard Lahire


 

  Après un premier livre qui détaille la genèse et la méthodologie de sa méthode d'analyse de rêves, Bernard Lahire passe aux travaux pratiques (une configuration qui sera familière aux rôlistes qui ont l'habitude d'acheter un livre de règles qui leur servira à comprendre les autres livres pour pouvoir jouer) avec l'analyse, sur la longueur, des rêves de huit personnes (en plus de deux rêves d'enfants isolés étudiés en annexe), mais aussi de réactions aux critiques du premier volume. Le cœur du livre sera donc on ne peut plus concret, et les données nécessaires (retranscription des rêves et éléments de contexte) seront fournies aux lecteur·ice·s qui auraient envie de faire le travail d'interprétation eux·elles-mêmes.

 L'auteur prend la peine de prévenir que son livre ne se lit pas comme un roman (c'est bon à savoir, vu qu'il fait plus de 1000 pages), et en effet le contenu est assez répétitif : retranscription du rêve, puis analyse qui croise les éléments de contexte le plus souvent fournis par la personne qui rêve avec le récit, les éléments mis en lumière lors des entretiens sociologiques (c'est une estimation, mais je pense que pour ce travail, Bernard Lahire a totalisé à peu près 500 ans d'entretiens), et le travail, personnel ou collaboratif, d'interprétation, le tout avec, vous ne devinerez jamais, des problématiques, voire des images métaphoriques, souvent récurrentes. Pour autant, l'ensemble est loin d'être ennuyeux, en grande partie parce que si les rêves d'une même personne ont tendance à se ressembler entre eux (mais c'est aussi un moyen de mieux mettre en lumière les moments de changement, de bascule), les contenus, sur le fond comme sur la forme, sont très différents d'une personne à l'autre (ce qui permet de se rendre compte de l'efficacité de la méthodologie!). Certes, de la même façon que les blagues sur Freud qui voit de la sexualité partout sont légion, c'est souvent très tentant de faire des blagues sur Bernard Lahire qui voit des tensions entre classes sociales partout, mais l'auteur n'a aucun respect pour mes vannes puisque, par exemple, dans un rêve où il est question de cigares, il analyse les deux aspects.

 Si la lecture peut effectivement être difficile, ce n'est donc pas pour une question d'ennui, ni de complexité (les fondamentaux de la méthodologie sont simples à comprendre et clairement expliqués) mais parce que, il est connu pour ça depuis Freud, le rêve ne ment pas : pas seulement parce que (Lahire argumente de façon très convaincante son désaccord avec Freud sur ce point dans le premier volume) la censure y est absente (sexualité, violence... et même préjugés racistes -peu importe que la personne concernée soit fermement opposée au racisme par ailleurs- apparaissent sans filtres, en tout cas pas avec les filtres que le·a rêveur·se aimerait mettre), mais aussi parce que les préoccupations, les inquiétudes, les angoisses, les plus profondes et authentiques apparaissent encore et encore. De l'angoisse de l'examen scolaire à venir (et même passé!) aux violences sexuelles subies dans l'enfance (c'est le cas pour les deux dernières personnes étudiées) en passant par les conflits familiaux, la sensation de ne pas être à sa place, l'agressivité non exprimée, le plus présent, le plus fondamental émerge, et ce travail de recherche a parfois été source de vécus émotionnels intenses pour les personnes étudiées. La lecture m'a personnellement plusieurs fois rappelé l'effet des groupes de rencontre rogériens, où l'émotion de l'autre peut impacter, parfois par surprise, parfois de plus en plus fort.

 Le contenu est clair, la démarche est très originale et les enjeux, au-delà de l'enrichissement évident de la psychologie clinique ou même de la méthodologie de recherche (un point souvent abordé, pour ce sujet vraiment pas évident a priori à approcher de façon rigoureuse), sont nombreux (ce n'est rien de moins qu'une nouvelle forme d'entretien sociologique, avec tout ce que ça peut impliquer), et la quantité d'exemples est conséquente (la forme permet de se rendre compte de tout ce qu'apporte un travail sur la longueur!). Si ce volume et son prédécesseur apportent beaucoup en eux-mêmes, ils donnent surtout envie de voir la méthodologie être utilisée et s'affiner et se développer.

lundi 18 janvier 2021

Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman




  Daniel Kahneman présente dans ce livre les travaux, pour l'essentiel effectués avec Amos Tversky, qui lui ont valu le prix d'économie de la banque de Suède (Amos Tversky est malheureusement décédé trop tôt pour recevoir lui aussi le prix). S'il a été couronné par un prix d'économie, et s'il sera en effet abondamment question d'investissements, de prises de risques financiers dans la seconde des trois parties, le sujet du livre est bien la psychologie, à travers l'analyse de la machinerie plus défaillante qu'il n'y paraît de nos raisonnements, quotidiens comme professionnels.

 L'auteur compare un métaphorique système 1, rapide, automatique, utilisé pour les raisonnements simples, et un système 2 plus lent, délibéré, qui demande un effort physique (l'auteur a mesuré que pour deux efforts successifs de ce type, un groupe qui a eu une boisson sucrée réussit mieux le second effort que le groupe qui a eu une boisson avec édulcorant). Hors, le système 1 est bien plus omniprésent qu'il n'y paraît, ne serait-ce que parce qu'il est paresseux donc va éviter au maximum d'activer son pénible acolyte. On s'en rend compte au fur et à mesure de la lecture : le livre aurait presque pu s'appeler Système 1 (ou, plus synthétique encore, Thinking, fast pour le titre original). En effet, dans l'infinité de biais cognitifs détaillés (pour les raisonnements généraux dans la première partie, les choix économiques dans la seconde, l'évaluation du bonheur dans la troisième), le système 2 intervient peu pour tempérer l'enthousiasme du système 1. L'aspect insidieux des biais n'est pas tant dans le fait qu'on ne prend pas le temps de réfléchir, mais dans le fait qu'on est souvent convaincu d'avoir réfléchi ou décidé le plus rationnellement du monde : un choix complexe s'appuie souvent sur des prémisses simples, sans qu'on en prenne conscience (l'auteur lui-même admet dans la conclusion que ses recherches conséquentes l'ont rendu plus compétent pour identifier les erreurs des autres que les siennes).

 L'un des biais les plus importants (assez pour bénéficier d'une abréviation), "What You See Is All There Is" ("ce qu'on voit c'est tout ce qu'il y a à savoir"), consiste à surestimer (euphémisme) l'importance des informations dont on dispose, voire de ce à quoi on est en train de penser (par exemple, surestimer le bonheur des Californien·ne·s parce que penser à la Californie évoque un climat agréable, alors que les Californien·ne·s ne passent pas l'essentiel de leurs journées à penser au climat et que leur bonheur s'appuie aussi sur d'autres critères). L'expertise, si elle permet d'avoir un système 1 bien plus performant (un·e champion·ne d'échecs percevra en un clin d'œil divers développements possibles d'une partie en cours, performance qui demandera au ou à la joueur·se occasionnel·le moult prises de notes et froncements de sourcils, sans compter un temps qui ne se comptera certainement pas en secondes), ne permet pas d'échapper à ces pièges. L'auteur donne l'exemple d'un professionnel de la finance qui sera heureux d'investir dans une entreprise... parce qu'une conférence de présentation lui a fait une bonne impression (loin de l'étude laborieuse de graphiques et de courbes qu'on peut imaginer derrière ce choix), ou encore d'un chercheur en statistiques qui s'étale dans un piège qu'il aurait parfaitement pu tendre lui-même (il lui était demandé d'estimer dans quelle filière de l'université était le plus probablement un étudiant fictif, avec comme informations un test psychologique désigné comme peu fiable... il s'est appuyé sur l'étudiant type suggéré par le test, en oubliant de considérer que c'était une filière peu suivie dans cette université, donc que concrètement il y avait peu de chances, faute d'informations plus décisives, que l'étudiant y soit). Autre biais important, l'aversion à la perte, peut avoir un impact aussi bien quand l'enjeu est faible (des sujets qui ont reçu au hasard un mug et un stylo sont très peu nombreux à échanger quand on leur propose -sauf s'il s'agit de trader·use·s, déjà habitué·e·s à beaucoup échanger-, ...) que quand il est élevé et concerne des professionnel·le·s très qualifié·e·s (des expert·e·s en santé publique font un choix différent selon qu'on présente le résultat attendu en personnes sauvées ou en décès estimés... et, quand on les met face à cette incohérence, ont du mal à évaluer les mérites respectifs des deux décisions).

 La puissance du système 1, qui souvent résiste, donc, à l'expertise, est d'autant plus insidieuse qu'elle est souvent invisible. Expert ou débutant, système 1 ou système 2, l'humain est souvent très mauvais en pronostics... mais atteint un certain niveau d'excellence pour se convaincre, après coup, qu'il savait parfaitement ce qui allait se passer. C'est toutefois un défaut qui a des avantages : la création d'entreprise se fait rarement en ayant en tête le taux d'échec, la célébration d'un mariage, généralement, n'inclut pas de rappel sur le taux de divorce. L'optimisme, entres autres atouts, pousse à agir... mais force est de constater qu'il n'est pas fiable. L'auteur lui-même a le souvenir d'un projet collectif de création de programme scolaire : la plupart des membres du projets estimaient sa durée à deux à quatre ans. L'auteur a eu l'impulsion de demander au plus expérimenté d'entre eux combien de temps ça durait en général : surpris par sa propre réponse, il a répondu qu'il fallait le plus souvent compter entre sept et dix ans, avec, généralement, des abandons avant la fin. Malgré les faits exposés suite à une initiative inattendue, le groupe a continué comme si l'estimation optimiste était la plus plausible : le travail a duré huit ans et n'a jamais été utilisé.  

 Si le sujet des biais cognitifs est en soi loin d'être original, ce livre est particulièrement documenté, et les travaux et les enjeux (qui s'avèrent être nombreux!) sont présentés de façon claire, même si la complexité monte parfois d'un cran. L'implication personnelle de l'auteur, que ce soit dans les liens qu'il fait avec des événements autobiographiques ou le fait qu'il soit à l'origine d'une part importante des recherches présentées, ce qui en fait une personne extrêmement bien placée pour présenter les questionnements et raisonnements d'origine et les résultats attendus, se ressent bien pendant la lecture.

mardi 15 décembre 2020

Dibs, de Virginia Axline


  Dibs a cinq ans, et met vraiment en difficulté le personnel, pourtant bienveillant, de l'école privée dans laquelle il est scolarisé. S'il sait parfaitement exprimer son désaccord en frappant l'élève qui aurait l'indélicatesse de trop s'approcher de lui, ou en rendant la tâche ardue à la personne qui lui met son manteau au moment de partir, il ne parle pas ou presque, reste seul l'essentiel de la journée, semble parfois apprécier de regarder longtemps un livre "comme s'il le lisait". Les réunions d'équipe ne permettent pas de trouver une réponse (bien que le sujet revienne souvent!), le pédiatre de l'école n'en a pas plus. Autisme? Retard? Psychose? "Le plus souvent il semblait que son univers était une réalité douloureuse, faite de tourments et de malheur". Les autres parents d'élèves marquent des signes d'impatience envers cet enfant qui frappe et griffe, et il est décidé, en dernier recours avant un renvoi, de l'envoyer en thérapie avec une psychologue clinicienne qui se trouve être Virginia Axline.

 L'autrice est une thérapeute rogérienne, et sa façon de procéder est assez orthodoxe : l'enfant fait et dit ce qu'il veut (dans la limite d'éventuelles interdictions... mais en l'occurence Dibs renverse un pot de peinture par terre pendant une séance, donc niveau interdictions ça n'a pas l'air super strict) avec ce qui est disponible dans la salle de thérapie ("play room", salle de jeux), le·a thérapeute l'accompagne de façon empathique, sans orienter, juger ni interpréter. Virginia Axline se retiendra par exemple de féliciter Dibs pour ne pas envoyer le message implicite que certains comportements sont plus souhaitables que d'autres (et en effet elle constatera que Dibs a tendance à faire une démonstration de performance scolaire/intellectuelle, comme un pas en arrière, quand il sent que ses émotions commencent à avoir trop d'emprise), et ne cherchera pas à le réconforter en minimisant une situation quand il ira mal (ce sera surtout le cas à la fin des premières séances, où il fera comprendre assez clairement qu'il n'a vraiment pas envie de partir... la stratégie de la thérapeute sera alors de l'amener à distinguer ses pensées, ses émotions et la réalité de la situation). Mais sa plus grande difficulté avec l'approche non-directive sera probablement de... ne pas se renseigner sur les progrès à l'école et à la maison.

Des progrès, Dibs en fera pourtant très vite. Dès la première séance, il parle, montre qu'il sait lire (en fait de retard mental, son QI sera évalué à 168 après la thérapie), et même si "Mme A" se refuse à interpréter, ses premiers jeux ont un contenu assez riche. Au fur et à mesure des séances, la communication sera plus fluide, la frustration et en particulier la séparation seront de mieux en mieux gérées, au point que Dibs décidera lui-même de mettre fin à la thérapie (en choisissant de faire une dernière et unique séance après la longue pause des vacances d'été). Il répétera régulièrement à quel point cette heure hebdomadaire est importante pour lui. La colère exprimée contre sa mère, sa sœur mais surtout son père à travers les jeux sera de plus en plus explicite, mais aussi plus apaisée à la fin de la thérapie. Virginia Axline finit aussi par obtenir des informations de l'école : il semble infiniment plus heureux, parle et joue avec les autres enfants, danse et invente des chansons, et apprend à lire avec les autres (à la grande surprise de la thérapeute, il fait en fait semblant de ne pas savoir tout à fait lire et de déchiffrer au même rythme que les autres). Mais des moments essentiels ont pourtant eu lieu sans Dibs : à deux reprises, sa mère, qui a dit avec beaucoup d'insistance qu'il n'était pas question qu'elle donne des informations sur elle ni sur le père, demande un entretien et s'effondre (Axline, lorsqu'elle rapporte ces moments, insiste sur l'importance fondamentale du non-jugement, et sur l'importance de laisser la personne qui a demandé l'entretien de prendre l'initiative de la parole, même si ça implique de commencer par un silence).

 L'arrivée imprévue de Dibs a été un choc pour elle et son époux, un frein insupportable à leurs brillantes carrières (elle est chirurgienne et lui scientifique). Ni l'un ni l'autre n'avaient envie d'avoir un enfant, ne s'en sentait les compétences. La parentalité a été appréhendée sous l'angle de la performance : elle a cherché à lui apprendre le plus de choses possible le plus vite possible, l'essentiel de leur relation se résumait à l'utilisation de matériel éducatif. Le père, lui, est intransigeant, dénigre et punit vite (Dibs est particulièrement marqué par la fois où il a été enfermé dans sa chambre pour avoir renversé quelque chose en courant le rejoindre alors qu'il rentrait). Son état qui pouvait évoquer l'autisme ou le retard mental a été d'autant plus insupportable pour eux : en fait de performance à présenter à leurs proches, la sensation était celle d'un échec, alors que la parentalité était déjà un sujet de honte puisqu'elle les avait freinés professionnellement. La douleur de voir Dibs si distant a finalement permis à sa mère de voir le problème que posait sa propre distance, et leur relation s'améliore radicalement pendant la thérapie (c'est le cas aussi, mais infiniment plus progressivement, avec le père).

 La théorie de l'attachement n'existait pas encore (ou alors dans ses balbutiements) au moment de l'écriture du livre, mais difficile de ne pas y penser! Tous les besoins de Dibs sont remplis, mais l'absence de véritable relation avec son père et sa mère génère la douleur insupportable qui explique son état au début du livre. Il a énormément de mal à supporter la séparation (à l'école comme en thérapie, même si des progrès rapides sont faits), et il exprime assez clairement pendant une séance que s'il reste loin des autres élèves, c'est qu'il a envie de jouer avec eux mais ne peut pas prendre le risque d'être rejeté. L'approche positive inconditionnelle, pilier de l'Approche Centrée sur la Personne de Rogers, la régularité des rendez-vous (toujours le même jour à la même heure, pour la même durée), ont donc probablement été pour beaucoup dans la réussite de la thérapie.

 L'autrice précise dans le dernier chapitre et l'épilogue que l'histoire de Dibs a inspiré nombre de ses élèves, et elle a eu de ses nouvelles par hasard à plusieurs reprises. En dehors de l'aspect inspirant difficile à contester, c'est aussi une bonne illustration du potentiel et du fonctionnement de l'ACP adaptée aux enfants.

mardi 28 juillet 2020

Man's search for himself, de Rollo May



 Dans ce livre, l'auteur indique comment chercher mais surtout trouver son identité profonde, et cartographie les obstacles dressés par les injonctions sociales omniprésentes. Ses points de repères, on le comprend assez vite (par exemple quand Kierkegaard est cité toutes les trois pages ou qu'il parle de solitude et d'anxiété dès le titre du premier chapitre), sont ceux de la philosophie existentialiste. Le développement personnel proposé ici ne consistera donc pas à apprendre à demander une augmentation à son patron, à lutter contre la procrastination, à profiter de l'instant présent (encore que... mais pas comme dans la psychologie positive) ou à remplir un bullet journal, mais à pleinement s'emparer de son humanité, en faisant des choix en conscience, en conquérant sa liberté, et en affrontant l'anxiété sous ses différentes formes.

 May estime que la période contemporaine (contemporaine de 1953) est particulièrement pertinente pour ce genre de questionnements : alors que le conservatisme, avec ses fortes exigences de conformisme et ses réponses (certes insatisfaisantes) à toutes les questions, fait place à une plus grande liberté, un nouveau type de souffrance apparaît, avec la difficulté à trouver sa place. Les choix familiaux, amoureux, professionnels, ne sont plus imposés par la pression sociale, faisant disparaître la sécurité d'un avenir tout tracé (et éventuellement l'opportunité de se plaindre de ce méchant avenir tout tracé imposé par l'extérieur), forcent à faire des choix. Je ne sais pas si les années 50 aux Etats-Unis étaient vraiment une charnière entre le conservatisme et le progressisme (je veux dire, Rollo May dit aussi que la société est matriarcale -???- et que le capitalisme ne permet plus la méritocratie aujourd'hui mais avant oui -à se demander ce qui a bien pu passer par la tête de Marx pour écrire Le Capital-) mais ce n'est pas si important puisque l'analogie reste intéressante, et le propos du livre reste selon moi pertinent y compris dans la société occidentale d'aujourd'hui qui est sans doute très différente par bien des aspects de celle d'il y a 70 ans. Pour illustrer sa conception de la liberté, l'auteur utilise l'expérience de pensée de la cage : un roi, voyant un de ses sujets s'adonner mollement à un quotidien constitué de métro-boulot-dodo, se demande ce qui se passerait s'il l'enfermait dans une cage, lui qui ne semble pas si préoccupé d'être prisonnier volontaire de son univers ennuyeux. L'homme dans un premier temps proteste, s'enrage! Certes il est logé, nourri, mais on n'a pas le droit de lui faire ça! La colère passée, il explique à qui veut l'entendre que finalement il est heureux comme ça, il a le confort sans les efforts et, vraiment, que demander de plus... mais quand il est seul, il devient morose. Ses justifications philosophiques pour expliquer à quel point il a bien de la chance se transforment en murmures fatalistes. Il finit par être apathique, ne semble plus voir les visiteurs. Il se nourrit, mais ne parle plus à la première personne, ses sourires sont mécaniques. Le psychologue qui a dirigé l'expérience a la troublante sensation d'avoir généré du vide. 

 La liberté ne consiste pas nécessairement à s'affranchir des conventions sociales, à briser toutes les chaînes qui oseraient s'attacher à nos chevilles, mais à les identifier, peu à peu, et à identifier nos propres aspirations. L'auteur donne l'exemple d'un sonnet : certes les contraintes formelles sont très strictes, mais le texte du sonnet, pour autant, appartient pleinement au poète. L'idée n'est pas de réaliser ses rêves envers et contre tout, mais d'être acteur·ice et non sujet. La distinction est particulièrement nette quand May développe sa définition du courage : pour lui, le courage, c'est refuser le conformisme, ignorer la pression du regard des autres. Il insiste là-dessus : le courage au sens commun, ce qui est désigné comme de l'héroïsme, est au contraire la forme la plus extrême de conformisme, c'est consacrer toutes ses ressources à des actions valorisées par les autres. C'est illustré avec l'exemple d'un écrivain anglais (on ne connaîtra pas son nom) dont la carrière ne décollait pas. Pendant la guerre, il a fini par trouver absurde de chercher le succès alors que sa survie, problématique ô combien plus immédiate, n'était même pas assurée à moyen terme. Il a donc écrit des textes qui lui plaisaient à lui... ce qui a enfin lancé sa carrière. Rollo May précise qu'il ne conseille certainement pas aux écrivains d'écrire ce qu'ils veulent sans se soucier des critiques pour s'assurer des tirages mirobolants (la rébellion, pour lui, est l'autre facette du conformisme, ça ne peut être souhaitable que s'il s'agit d'un passage), mais qu'un texte qui exprime des aspirations profondes sera plus intéressant à lire qu'un livre qui cherche à cocher les cases qui plairont aux éditeurs.

 Les développements sont longs et vous imaginez bien qu'il manque des subtilités dans mon résumé, d'autant qu'un certain nombre m'ont probablement échappé. J'avais un peu de mal à adhérer au style : le livre ressemble plus à un livre de philosophie qu'à un livre de psychologie. L'humain théorique est omniprésent, mais l'humain réel (anecdotes, vignettes cliniques, commentaires de recherches, ...) ne fait que quelques rares apparitions de temps en temps (Carl Rogers est élogieux envers May, mais là-dessus ils sont vraiment à l'opposé l'un de l'autre!). Le texte a aussi assez souvent des allures de prêche : l'auteur semble affirmer plus que démontrer, même si les idées développées sont intéressantes. J'ai par contre apprécié quelques idées originales, comme celle de reprendre conscience de son corps, trop souvent utilisé comme un outil, ou encore la création de moments significatifs comme réponse à l'anxiété du temps qui passe (la distraction est pour lui une résistance à cette anxiété qui devient insupportable si on en prend trop conscience). Et, par un autre chemin, on retrouve de nombreuses thématiques centrales dans l'Approche Centrée sur la Personne (un des chapitres s'appelle d'ailleurs The experience of becoming a person!) comme l'affranchissement progressif du jugement et l'importance de faire des choix pour être (devenir) soi-même.