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dimanche 14 janvier 2024

La force de l'optimisme, de Martin Seligman


 Martin Seligman livre ici les prémices de la psychologie positive, dont il sera le créateur (il me semble toutefois que le terme n'est nulle part dans le livre), à travers les multiples enjeux de l'optimisme qu'il a découverts à travers ses recherches.

 Tout commence lorsque Seligman, jeune chercheur, arrive dans un labo réputé de sciences comportementales où les chercheur·se·s sont déstabilisé·e·s : les chiens ne se comportent pas comme ils sont censés se comporter, et c'est bien embêtant pour comparer une condition contrôle à une condition expérimentale si la condition contrôle n'est pas assez compréhensible pour contrôler quoi que ce soit. La situation donne une idée à Seligman, assez enthousiasmante pour lever, après quelques hésitations et des échanges avec un spécialiste d'éthique, ses réticences à maltraiter des animaux pour la science : et si c'était leur statut de sujet d'expérience qui expliquait les comportements bizarres des chiens? Il crée un dispositif expérimental où deux chiens subissent les mêmes chocs électriques. L'un peut les arrêter en trouvant la bonne manipulation (de mémoire, appuyer sur un levier), pour l'autre les chocs s'arrêtent quand ils s'arrêtent pour le premier. Les chiens des deux groupes sont ensuite mis dans un nouveau dispositif où il suffit de sauter par dessus un petit obstacle pour échapper aux chocs. Les premiers s'en sortent évidemment rapidement, deux tiers des seconds subissent les chocs malgré la solution a priori évidente. Une expérience semblable est faite avec des humains (avec des bruits désagréables... l'électrocution c'est mal vu, allez savoir pourquoi), les résultats sont similaires. Ce travail fait pas mal de bruit, en particulier parce qu'il remet en question plusieurs conceptions du psychisme (en particulier du psychisme animal, qui si on en croit Seligman était en soi un concept aberrant à l'époque), certaines objections reviennent donc souvent, et il sait y répondre. Jusqu'à ce qu'à une conférence, quelqu'un lui fasse remarquer que ses explications ne prennent absolument pas en compte le tiers de sujets qui ne basculent pas dans cette impuissance acquise.

 C'est de la découverte qui a suivi que le livre va essentiellement traiter : la différence, ça peut sembler simpliste dit comme ça, c'est l'optimisme. Le pessimisme a ses atouts, il permet en particulier de ne pas se lancer à l'aveugle dans des projets irréalistes ou d'évaluer avec précision les performances passées (les personnes optimistes les surestiment, les personnes pessimistes, alors qu'on pourraient s'attendre à ce qu'elles les sous-estiment, tendent à avoir une vision proche de la réalité), mais l'optimisme permet de persévérer, de surmonter l'adversité, de rechercher des solutions parfois inattendues face à l'échec. Ça a un enjeu dans les milieux professionnels où l'échec est quantitativement plus fréquent que la réussite (comme appeler des inconnu·e·s au hasard pour faire de la vente, un exemple très très documenté dans le livre), pour rester volontaire dans des circonstances éprouvantes (comme le test d'entrée dans une académie militaire), et surtout, c'est l'enjeu qui a d'abord motivé Seligman, pour prévenir la dépression. La dépression implique en effet, entre autres, d'être terrassé·e par un sentiment d'impuissance, et des recherches épidémiologiques commentées en détail (mais pas sourcées... aucune des très nombreuses recherches mentionnées n'est sourcée, ce qui est difficilement compréhensible et plutôt douteux dans un livre qui parle autant de recherche, surtout quand elles sont mentionnées par celui qui les a faites ce qui peut rendre tentant d'enjoliver les résultats et leur portée) ont laissé penser à l'auteur non seulement que la proportion de personnes dépressives augmentait de façon très inquiétante aux Etats-Unis, mais aussi que le degré d'optimisme était un bon prédicteur de risque dépressif (la première version du livre a 30 ans, je serais curieux de savoir où en est le consensus scientifique aujourd'hui).

 Face à une situation difficile, le pessimisme se manifeste principalement de trois façons : c'est à cause de moi, ça se passe tout le temps comme ça, cette situation spécifique est représentative de ma vie en général. Par exemple, si une promotion attendue nous passe sous le nez : "je suis incompétent·e, évidemment que personne de censé·e ne me donnerait ce poste, de toutes façons chaque fois que j'entreprends un truc je me plante". Cet exemple concerne le milieu professionnel, mais ce même fonctionnement peut se retrouver au niveau relationnel ("mon ami·e n'a pas répondu à mes messages, j'imagine qu'iel me déteste, iel ne va plus jamais me parler"), si la voiture familiale part au fossé quand on est au volant ("on ne peut rien me confier"), ou dans bien d'autres situations. Seligman fournit des tests pour évaluer les différents aspects de l'optimisme chez l'enfant ou à l'âge adulte. Sa solution principale consiste à utiliser une technique de TCC ancienne, très ancienne (mais par définition elle l'était moins à l'époque de la parution du livre), soit ABC, pour "Adversity, Belief, Consequences" (problème, croyance, conséquence). Il s'agit dans un premier temps d'identifier (et surtout de séparer!) les trois aspects, ce qui implique, ce n'est pas négligeable, de rappeler que les croyances sont des croyances. Par exemple, pour le cas de l'accident de voiture, "A j'ai eu un accident de voiture B on ne peut pas me faire confiance, je détruis tout ce que j'ai entre les mains C sans voiture l'organisation de la semaine est détruite, il va falloir payer les réparations ça va remettre en question l'équilibre financier, mon ou ma conjoint·e va me détester et mes enfants aussi". 

 Le simple fait de séparer les trois rappelle que A ne signifie pas nécessairement C, mais l'objectif est dans un second temps de remettre B et C en question. L'idée n'est pas de tout repeindre en rose, ni de bombarder du déo sur une réalité qui peut avoir des effluves préoccupantes, mais de prendre le temps de confronter les représentations à la réalité, de passer de l'absolu au relatif. Seligman déplore que, alors qu'on ne prendrait a priori pas au sérieux les invectives d'un·e inconnu·e alcoolisé·e croisé·e dans la rue, on tende à considérer comme parfaitement fiables les reproches qu'on s'adresse à soi-même, alors qu'ils parlent plus de notre histoire que de ce qui se passe ici et maintenant. En reprenant l'exemple précédent, on pourrait par exemple nuancer B par "cette route est dangereuse, beaucoup d'autres personnes ont eu exactement le même accident ici", "je dois constamment me dépêcher parce que j'ai un emploi du temps serré pour satisfaire tout le monde, donc évidemment qu'il y a plus de risques que ça m'arrive à moi", et C par "tel voisin a déjà proposé de nous prêter sa voiture, c'est l'occasion de lui demander", "quand mon ou ma conjoint·e a été licencié·e pour faute, ça nous a aussi mis dans une situation compliquée, mais ça n'a pas généré de tensions dans la famille". L'auteur recommande, pour les personnes pessimistes, de répéter l'exercice régulièrement jusqu'à ce que ce soit un automatisme, éventuellement en imaginant dans un premier temps que les idées négatives sont formulées par une personne qu'on déteste, pour se motiver à répondre et inhiber le réflexe d'autoflagellation. Dans l'idéal, on peut même le faire avec un·e volontaire qui fera le travail de proposer des interprétations négatives. Il donne des indications pour pratiquer aussi avec des enfants (l'échec scolaire est l'un des enjeux qu'il identifie).

 La psychologie positive subit un certain nombre d'attaques plus ou moins documentées, principalement des procès en naïveté (en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je sympathise) ou en superficialité, voire d'autres peut-être plus inattendus sur le fait qu'elle s'appuie sur des résultats expérimentaux (je crois que je ne me suis toujours pas remis du rédacteur en chef du Cercle Psy ironisant sur le fait qu'elle soit "saupoudrée d'études scientifiques, dont irréfutable"... l'analogie avec le saupoudrage me laisse toujours aussi perplexe, mais surtout, c'est un point de méthodologie vraiment basique en psycho -et pas seulement en psycho- , l'expérimentation scientifique permet au contraire, par définition, de proposer des résultats réfutables), j'étais donc assez curieux de ce que j'allais découvrir. Passant outre les élucubrations de l'auteur dans le dernier chapitre (on est devenus individualistes parce qu'on ne croit plus dans la nation ni dans la famille -d'ailleurs l'interdiction du divorce garantissait une vie familiale épanouie, il dit ça le plus sérieusement du monde-, parce que famille et patrie dans les priorités qu'est-ce qui pourrait mal se passer, donc pour s'en sortir il faut mettre diverses choses en place dont, là encore il est sérieux, passer 3 heures par semaine à donner de l'argent aux sans-abris mais seulement après avoir parlé avec eux ou elles et avoir jaugé s'iels allaient suffisamment bien utiliser l'argent), j'ai trouvé l'ensemble plutôt convainquant, à la fois dans la façon de poser le problème et dans les solutions proposées. Par contre, comme je l'ai mentionné plus haut, le livre a 30 ans, et les propositions sont très ambitieuses : le travail de Seligman permet certes de casser les pieds à plus de gens pour leur vendre des assurances (il faut croire que c'est très important pour lutter contre l'individualisme), mais aussi de prévenir, rien que ça, la dépression, ou encore de lutter contre l'échec scolaire ou de... renforcer le système immunitaire. Je suis donc assez frustré, en ayant eu entre les mains une édition de 2018, que pas un mot ne soit dit sur le recul scientifique qu'on a aujourd'hui (ça et, je l'ai déjà mentionné, le fait que ça parle autant de recherche sans faire figurer la moindre référence).

lundi 8 décembre 2014

Ici et maintenant, vivons pleinement, d'Anne-Ancelin Schützenberger



 Ecrit (ou plutôt dicté, car elle ne peut plus lire ni écrire) à l'âge honorable de 95 ans, le livre est volontairement constitué de très courts chapitres en vrac (et les citations sont de mémoire, les psychanalystes pourront s'amuser à débusquer et interpréter les erreurs) : les développements théoriques des livres de jeunesse d'Anne-Ancelin Schützenberger (comme par exemple Le Plaisir de Vivre, publié quand elle avait à peine 92 ans) sont ici absents.

 Extraits d'histoire de vie, citations, découvertes, nombreux hommages à Sainte Rita ("la sainte des causes difficiles et, si j'ose dire, une vieille copine à moi. Amis lecteurs, je vous la recommande!", d'ailleurs, argument imparable, "cela marche du tonnerre, Sainte Rita, pour les places de parking!"),  les chapitres font entre une phrase et 4 pages, l'idée est d'illuminer la vie, la rendre plus heureuse, sachant qu'un état d'esprit positif a une réelle influence sur le bonheur.

 Faire ce résumé juste après celui de Vieillissimo n'était pas prémédité, mais les brefs extraits pleins de vitalité d'Anne-Ancelin Schützenberger ne sont pas sans faire penser au livre de Véronique Griner-Abraham (pendant que le vrac évoque l'atome social des Exercices pratiques de psychogénéalogie), et n'est-ce pas là un parfait exemple de transmission?

dimanche 29 septembre 2013

Méditer, jour après jour, de Christophe André



 Mentionnée, en bien, dans des ouvrages aussi divers que celui-ci, celui-ci ou encore celui-ci, objet d'un dossier dans Cerveau et Psycho qui parle de bénéfices (prouvés scientifiquement of course) dans des domaines tels que la concentration, la résistance à la douleur ou encore la lutte contre la procrastination (ce serait donc possible!), les arguments ne manquent pas pour se mettre à la méditation. Et, franchement... ça tombe bien! Henry Plée (pionnier du karaté en France, selon un avis personnel non scientifique ses livres -surtout celui sur les techniques de secourisme- peuvent plaire même à ceux qui ne s'intéressent pas du tout aux arts martiaux) évoque dans son livre sur les points vitaux des techniques d'entraînement qui, bien qu'efficaces, sont souvent snobées par les pratiquants parce que pas assez gratifiantes. De la même façon, la méditation de pleine conscience (celle à laquelle Christophe André nous initie), "dont l'apprentissage est simple et rapide, mais dont la maîtrise demande des années (comme tout ce qui importe dans nos vies)" peut prendre au dépourvu par la simplicité mais aussi l'originalité de ce qui est proposé ("je veux pas regarder ce qui m'entoure comme si je le voyais pour la première fois, je veux juste les superpouvoirs!!!"). On comprend vite la pertinence du conte zen proposé dans le prélude : "un élève demande à son maître : "Maître, combien de temps me faudra-t-il méditer pour atteindre la sérénité ?" Après un long silence, le maître répond : "Trente ans." L'élève accuse le coup : "Euh... c'est un peu long. Et si je mets les bouchées doubles, si je travaille dur, jour et nuit, si je ne fais plus que ça?" Le maître garde alors le silence un très long moment et finit par lâcher : "Alors, cinquante ans..." " 

 L'auteur passe par plusieurs supports pour présenter cette méthode : au texte s'ajouteront des tableaux (pas grandeur nature vous vous en doutez, mais en couleur, parce que sinon, bon...) et un CD, donc on peut aussi dire merci à la maison d'édition vu que ça doit coûter beaucoup plus cher à imprimer. Chaque chapitre, illustré par un tableau, explique comment pratiquer l'aspect concerné de la pleine conscience, et l'intérêt de cette pratique. La pleine conscience a la particularité de ne pas se pratiquer uniquement en méditation à proprement parler (installé confortablement, le dos droit, 10-15 minutes en espérant très fort qu'on ne va pas être dérangé en plein milieu), mais aussi dans les activités du quotidien (vous pourrez désormais vous laver les dents en pleine conscience, ou faire vos courses -c'est beaucoup plus dur- en pleine conscience). Le choix des tableaux est très pertinent et permet souvent de comprendre exactement où l'auteur veut en venir. Le travail de pleine conscience a pour objet une perception plus complète de l'environnement, mais également de son propre corps et de ses émotions et sentiments : accepter et mettre en perspective ses émotions négatives (jusqu'à, à un certain niveau, limiter les effets de "l'anxiété ou la dépression, qui sont, d'une certaine manière, des troubles de l'attention : on ne fait attention qu'à nos sources de soucis, et on écarte le reste"), accueillir le bonheur même en sachant qu'il est temporaire, permet d'être plus heureux au quotidien. On s'en doute, un entraînement régulier est nécessaire pour pouvoir bénéficier de la pleine conscience le jour où la douleur, physique ou émotionnelle, sera importante. Et, si vous marchez pied nu sur un clou pendant qu'un frelon vous pique, vous rattrapez dans votre déséquilibre sur une plaque chauffante allumée, le tout au moment où vous étiez en train de boire à grandes gorgées un mélange wasabi-harissa (il faut dire aussi que vous avez de drôles d'idées), inutile de vous précipiter en position de méditation, ce n'est pas non plus de la magie (et aussi, ne jouez pas au loto ce jour là, enfin c'est vous qui voyez...). Si vous souffrez de douleurs chroniques, la méditation peut vous aider, mais l'auteur recommande de prendre aussi (limite surtout) le traitement médicamenteux recommandé s'il y a lieu. Cette forme de contact avec soi-même n'a pas pour seul intérêt d'apaiser les souffrances mais fait partie intégrante de l'hygiène mentale nécessaire au bien-être ("en essayant de nous couper de nos émotions et de nos ressentis, nous risquons ce que les neurologues appellent une "désafférenciation", et donc à une amputation de notre intelligence émotionnelle", "Les carences contemporaines portent également sur nos besoins psychiques. Par exemple les besoins de calme, de lenteur, de continuité", "Si je ne fais pas ce qui est important, il n'arrivera rien. Rien dans l'immédiat. Mais, peu à peu, ma vie deviendra terne, ou triste, ou bizarrement vide de sens").

 La pleine conscience doit permettre de ressentir, de prendre conscience de soi-même, mais aussi de l'environnement. Bien qu'il s'agisse d'un travail sur l'attention ("plus notre attention est élargie et immergée, plus nous nous approchons de la pleine conscience"), la pleine conscience n'est pas tout à fait similaire à l'attention : "dans l'attention, on écarte (ce qui ne nous intéresse pas), dans la pleine conscience, on accueille ". L'objectif, à un niveau avancé, est même d'avoir la sensation de ne faire qu'un avec l'univers ("on absorbe tout ce qui est autour de nous, on s'en imprègne et on le devient"). L'auteur parle même de "mystique laïque", de spiritualité "en dehors de la pratique religieuse" (même si le fait que certains tableaux -pas beaucoup- représentent des scènes du catholicisme pourra agacer les lecteurs les plus anticléricaux) : "la quête, au-delà des explications et des mots, d'un éclaircissement et d'un absolu dont on s'apprête, dont on se prépare à ne rien vouloir faire" (tout ça alors qu'on voulait juste les superpouvoirs prouvés scientifiquement dont ils parlaient dans Cerveau et Psycho!)

 Cette capacité de fermer les yeux, de faire une pause, de "résister à l'activation (Faire ! Faire!) et à l'accélération (Vite ! Vite!)", est, insiste l'auteur, particulièrement indispensable à l'époque à laquelle on vit, où, c'est vrai, les sens sont sollicités presque continuellement (messages publicitaires -précisément conçus pour attirer l'attention- partout, musique dans le métro, connexion permanente aux réseaux sociaux possible avec les smartphones, …) et où le multitâche est devenu la norme (préparer le powerpoint de la prochaine réunion en passant le niveau 25 à WOW d'une main, poster un truc humoristique mais tellement juste sur Twitter en regardant combien de personnes ont liké notre statut Facebook de l'autre, le tout en buvant un café et en écoutant les collègues présenter les résultats hebdomadaires -et au fait, ça en est où, le score du match de foot?-). Christophe André n'a pas changé d'avis depuis 2011 (année de parution du livre), il déplore encore cet état de fait, entre autres dans ses chroniques dans Cerveau et Psycho. Ce serait pourtant un contresens d'imaginer que s'engager dans la pratique de la méditation revient à devenir du jour au lendemain scandaleusement improductif : les 10-15 minutes quotidiennes passées à méditer n'auraient pas nécessairement été passées à une activité vitale pour l'humanité, et on peut également envisager que se concentrer sur une tâche permet de la faire mieux et plus vite qu'en faisant trente-six choses en même temps.

 Alors que le texte du livre guide le lecteur vers une pratique éveillée, possible à tout moment, de la pleine conscience, le CD sert à la méditation à proprement parler. Pas de musique type relaxation pour activer les ondes alpha ou autres, uniquement la voix de Christophe André qui explique au fur et à mesure ce qu'il faut faire. Même si la consigne de ne pas s'évaluer paraît souvent aussi facile à respecter que "ne pensez pas à un ours blanc", c'est une pratique beaucoup plus classique que celle enseignée dans le livre, qui prendra moins au dépourvu. Il semble pertinent (et logique aussi, en même temps) de faire les méditations dans l'ordre dans la mesure elles sont de plus en plus longues et complètes (la dernière dure une demi-heure), même si celles sur le corps douloureux ou les émotions douloureuses ont bien moins d'intérêt si on est pas concerné (après, vous pouvez pousser le perfectionnisme jusqu'à les faire en tenant un cactus dans la main ou en pensant très fort à votre collègue le·a plus insupportable, ça vous regarde, hein...).

 Le déroulement, pour l'essentiel, est le même à chaque fois : installé confortablement, le dos droit, yeux fermés ou mi-clos, se recentrer sur sa respiration (sans chercher à la modifier, il ne sera pas question ici d'entraînement à la respiration ventrale), effectuer un scan mental de son corps, accueillir ses sensations, ressentis et préoccupations immédiats, les bruits qu'on perçoit (qu'il s'agisse de choses agréables ou désagréables), ressentir la différence de température entre air inspiré et air expiré, se représenter l'inspiration comme nourrissant chaque cellule de notre corps, nous apportant des choses positives, l'expiration permettant d'éloigner les choses négatives, … Quand, inévitablement, vos pensées commencent à vagabonder loin, loin de l'exercice, reprenez simplement là où vous en étiez, autant de fois que nécessaire, quand vous vous en apercevez. Voilà, plus qu'à pratiquer, avec assiduité et avec patience.

dimanche 23 décembre 2012

Le plaisir de vivre, d'Anne Ancelin Schützenberger

 Titre pas original ni contrariant, joli dessin de Noël sur la couverture (intitulé La lecture de Grand-Maman )... ça sentirait pas un peu la guimauve? Oui, mais sur la couverture il y a aussi le nom de l'autrice, Anne Ancelin Schützenberger, Mme Psychogénéalogie, Mme Psychodrame, qui a fait une partie de son analyse didactique avec Dolto et travaillé avec des élèves directs de Kurt Lewin, qui nous écrit du haut de ses 90 ans, alors le moins qu'on puisse dire c'est qu'on ne risque pas grand chose à aller plus loin.

 Et, si l'agréable et magnifique avant propos constitue un éloge des petits (et pourquoi pas des grands) plaisirs du quotidien ("ce plaisir de vivre améliore la situation quelle qu'elle soit"), même (presque surtout) à un âge avancé ("les petits rien de la vie sont la terre de l'existence. Quatre plaisir par jour, tous les jours, redonnent du sel à la vie"), ce livre à l'argumentation (la narration?) étrangement articulée nous guidera vers une façon d'exister qui limite les effets du cancer (le vrai cancer qui se soigne avec des chimios, pas le cancer métaphorique qui désigne tout truc d'abord insidieux qui pourrit l'existence de façon de plus en plus inéluctable). Et le mot de la fin ("Pour guérir, il faut vouloir guérir. Pour vouloir guérir, il faut avoir envie de vivre. On a d'autant plus envie de vivre qu'on a réellement affronté la mort, qu'on s'est découvert soi-même, ses possibilités et sa voie.") fait tout de suite moins guimauve que la couverture.

  L'avant-propos est suivi par un développement sur le concept de sérendipité avec des exemples vécus, un récapitulatif des recherches effectuées, un résumé du conte Les trois Princes de Serendip, ... La sérendipité est une réceptivité aux coïncidences heureuses et décisives. Les Princes de Serendip ont en effet une vie remplie de ce genre d'évènements, qui permet si mes souvenirs sont bons (oui là maintenant j'ai la flemme de relire) de sauver le monde, entre autres, dont, comme il se doit, une princesse. En même temps ils trichent un peu, non seulement ce sont des princes mais ce sont aussi des personnages principaux de conte (et en plus ils sont trois, ce qui a tendance à être bien vu dans les contes, mais ça c'est compliqué à expliquer à son·a conjoint·e). Qu'est-ce que ça fait entre un avant-propos et un récit autobiographique? La conclusion est que si seul le hasard peut initier les coïncidences, on ne peut en bénéficier que si on sait les saisir. Cette conclusion est une grille de lecture qui explique l'intérêt du parcours de vie raconté ensuite.

 Histoire et géographie ont en effet pas mal promené Anne Ancelin Schützenberger. Départ aux Etats-Unis (où elle découvrira plus tard la psychologie sociale qui ne s'appelle pas encore comme ça mais surtout le psychodrame) annulé par trois fois (dont une par la seconde guerre mondiale)... mais si elle était partie plus tôt, ses aller-retour entre Europe et Amérique alors que la psychologie cherche à se définir auraient-ils été si décisifs? Mari rencontré à une soirée entre étudiant·e·s où elle se sentait obligée d'aller et voulait ne faire que passer... parce qu'elle avait un rendez-vous galant programmé ce soir là (il a dû passer une bonne soirée, lui!). Contacts avec des universitaires influent·e·s indirectement obtenus grâce aux réseaux constitués en tant que résistante puis bénévole. Recherche financée par un chercheur rencontré à une journée de conférences... où elle était de passage un quart d'heure avant de prendre l'avion. Rencontre avec Moreno (créateur du psychodrame) qui a mal démarré (une amie, estimant qu'il était indispensable qu'elle le rencontre, la "kidnappe" et lui fait faire dix-huit heures de voiture au prétexte d'une petite course, ce qui n'empêche pas l'intéressée d'estimer encore aujourd'hui "j'ai horreur des surprises, des cadeaux, et de ce que l'on fait pour moi sans me prévenir ni me demander mon accord") et s'est mal terminée (une conférence de très grande ampleur sur le psychodrame, initialement organisée en Hongrie, a dû être déplacée en panique en Autriche... sauf que rien en Autriche n'a été financé, et Moreno fait le sourd quand les organisateurs frappent à la porte de sa chambre d'hôtel en disant qu'ils doivent tout annuler si personne ne passe à la caisse... Schützenberger, dos au mur, dépense sa propre épargne et s'endette, ce qui lui vaut... la rancœur de Moreno qui ne lui reparlera que sur son lit de mort -cet épisode n'y sera pas évoqué-). En fait de chercheuse, Anne Ancelin Schützenberger ne serait qu'une plume ballotée par le vent, qui n'a rien trouvé mais qui a été trouvée par ses découvertes? Oui mais... si elle avait renoncé à son voyage aux Etats-Unis après trois coups du sort? Si elle n'avait pas relevé le challenge quasi imposé d'organiser des conférences sur le psychodrame en Europe (elle reçoit une plaquette présentant la conférence... et découvre qu'elle y est désignée organisatrice!)? Si les conditions matérielles difficiles de l'après-guerre l'avaient conduite à sécuriser carrière et salaire (elle travaillait au départ dans le droit des assurances) plutôt que de reprendre des études, au détriment du niveau de vie de son jeune couple? Le tout est raconté dans un style très simple (une feinte? "Les gens sont très gentils, quand on est plein de bonne volonté mais un peu stupide, ils vous aident beaucoup. Alors que si on est intelligent, ils ont peur de vous. Ainsi je dis : je ne comprends pas... Et ils expliquent. Ils rentrent dans les détails.") qui rappelle Candide sans l'ironie. La simplicité sera d'ailleurs un élément important dans son approche de la thérapie du cancer ("tout le monde se méfie toujours des choses simples, gratuites et pleines de bon sens").

 Marquée par la mort de sa cousine d'un cancer duquel tout était réuni pour qu'elle survive ("bonne chimiothérapie", "opération réussie" "à Paris par les princes de la cancérologie", elle-même "médecin", "directrice d'un centre de recherche médicale", "mère de famille, grand-mère, sportive, très épanouie, l'image de la joie, de la bonne humeur"), elle s'est intéressée aux travaux de chercheur·se·s (en particulier Carl Simonton et son épouse Stephanie Matthews) qui se demandaient ce qui différenciait ceux·elles qui survivaient de cancers réputés incurables des autres patient·e·s. Le développement qui suit, l'essentiel du livre à mon avis, convoque d'autres chercheur·se·s et l'expérience clinique personnelle d'Anne Ancelin Schützenberger. L'essentiel consiste à développer un projet de vie ("ceux qui étaient soignés dans des hôpitaux parlaient de survivre, alors que ceux qui utilisaient la méthode Simonton en plus parlaient de vivre")... et à savoir être égoïste! D'une part prendre conscience des bénéfices secondaires de la maladie (le·a patient·e a-t-iel une raison de vouloir mourir?), ce à quoi la psychogénéalogie aide considérablement (loyauté invisible, script de vie inconscient, ...). D'autre part, parler de ses souffrances quand le besoin s'en fait sentir (tant pis pour l'autre s'iel n'est pas disponible pour accueillir cette douleur) et élaborer des projets, ce qui va d'être acteur·ice du projet de soin ou prévoir de réaliser un rêve (perdu pour perdu, une patiente au stade terminal a quitté l'hôpital pour faire le tour du monde qu'elle avait toujours voulu faire... et a miraculeusement guéri) à se ménager des moments de plaisir chaque jour (écouter de la musique, manger un carreau de chocolat...), même si les circonstances ne semblent pas s'y prêter (les moments de plaisir se voient... prescrits par l'équipe soignante -"on les "oblige" donc à faire des choses agréables"-). En plus de ça, la méditation plusieurs fois par jour est capitale, pour se représenter les mauvaises cellules redevenir bonnes mais aussi mieux supporter la douleur ("quand on est trop angoissé ou quand on a mal, on ne peut plus consacrer ses forces à guérir").

  Toutefois, Anne Ancelin Schützenberger prend bien soin de préciser ce qu'elle ne dit pas ("Ne me faites pas dire qu'il suffit de changer de manière de penser et de vivre, de manger, de renverser la vapeur pour sauver tous les malades. Je ne le dis pas, et ne le pense pas"). Et, point essentiellissime, il est précisé que cette méthode (ces méthodes) ne dispensent pas d'un traitement médical conventionnel ("cette méthode est une méthode adjuvante de la médecine classique"), même si la méditation est infiniment plus sexy que la chimiothérapie. Non parce que je vous entends d'ici, dire qu'avec Isabelle Filliozat je suis tellement énervé qu'on m'entend crier à travers l'ordinateur (et encore je n'ai pas lu le livre où elle parle expressément de psychosomatique) alors que là je suis béat d'admiration:p Ma première réaction à toute explication psychologisante du cancer est d'ailleurs la défiance, car cette explication est à la fois trop commode et insupportable par ce qu'elle sous-entend (n'auraient de cancer que ceux·elles qui le veulent bien). De formation scientifique, Schützenberger cite quelques études avec des chiffres en plus de ses cas cliniques. Mais, bien qu'elle relève qu'un chercheur... ayant voulu démontrer le contraire a validé scientifiquement les bienfaits de cette méthode (et que les cas cliniques présentés pour des raisons pédagogiques donnent une impression de quasi-infaillibilité), elle reste très humble sur son évaluation des guérisons effectives ("on peut passer de 46 à 49% de guérison à un peu plus, mettons 50 à 51%"), ce qui ne l'empêche pas de parler, quelle que soit l'issue, d'une grande amélioration de la qualité de vie ("il s'agit de rendre au malade la paix de l'âme et du cœur et de lui permettre de vivre pleinement ce qu'il vit, et souvent alors la stabilisation, la guérison, arrive de surcroît").

 Vous l'aurez compris, c'est un livre que je recommande, qu'on se destine à être soignant·e ou pas et, bien entendu, même si on est en bonne santé! Facile à lire, il peut aussi s'offrir à quelqu'un qui n'y connaît rien en psychologie.