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jeudi 30 octobre 2025

Histoires insolites de la psychiatrie, de Cyrielle Richard


 D'Hippocrate à un colloque de 2005 sur le thème "Femmes handicapées, la vie devant elles" co-organisé par Maudy Piot et parrainé par Simone Veil, d'une serial-killeuse italienne dans les années 40 aux propositions institutionnelles pour la scolarité des enfants handicapés en France et au Canada (la France est fermement critiquée!) en passant par les troubles psychiatriques d'hommes d'état à travers l'histoire, ce livre fait voyager dans de nombreux espaces très différents (au point qu'un sommaire alternatif est proposé pour ceux et celles qui voudraient visiter l'ouvrage différemment) et les spectateur·ice·s de Doctor Who auront probablement l'impression d'entendre l'inoubliable bruitage du TARDIS (un vaisseau qui permet de voyager dans l'espace et dans le temps et qui a la spécificité de ressembler à une cabine téléphonique britannique) entre les chapitres.

 Derrière l'aspect "curiosité" rendu ostensible, il y a un travail de fond conséquent pour chaque chapitre, et souvent un enjeu. Les symptômes observables de Louis II de Bavière sont détaillés et, comme pour chaque personnalité du passé, croisés avec les connaissances actuelles en psychopathologie, mais c'est aussi une opportunité de s'attarder sur une situation où des juristes sont mobilisés par des personnes qui ont tout intérêt à ce que la personne concernée ne soit pas jugée autonome et capable de discernement. L'infanticide multiple d'Andrea Yates, au delà du fait divers macabre, est une situation où se mêlent certes des symptômes délirants, mais aussi l'influence d'un mouvement sectaire et un patriarcat exacerbé par le fondamentalisme religieux : malgré les nombreuses alertes (et les moyens de son époux qui permettaient largement de recruter de l'aide), Andrea Yates est livrée à elle-même et son mari n'estimera jamais avoir des responsabilités dans l'évènement. Le militantisme controversé d'Antoinette Fouque (féministe du courant différentialiste jugé conservateur) et celui très contemporain de Maudy Piot permettent de parler des conflits de vision dans le militantisme et d'antivalidisme militant. 

 Militant, le livre l'est, derrière l'impression de légèreté que peut donner la couverture (au sens propre, l'ouvrage de 550 pages ne l'est pas particulièrement, léger), et dénonce la violence psychiatrique du passé et contemporaine, souvent articulée par ailleurs à des discriminations de classe, de race, de genre, ... Le message est particulièrement explicite dans la toute petite page de conclusion : "les troubles psychiques sont d'abord des produits de l'environnement et du contexte dans lequel ils apparaissent, "les préjugés sur les troubles psychiques ont probablement tué davantage de personnes que les maladies elles-mêmes. Ils sont responsables du refus de soins, de la conception et de l'administration de traitements inadaptés, voire dangereux, d'enfermements abusifs et de façon générale de privations de droits."

vendredi 21 mars 2025

Le cerveau reptilien, de Sébastien Lemerle

 


 Lors d'une session de formation, le directeur vient me demander si le cerveau reptilien évoqué plusieurs fois dans le module correspond à une réalité scientifique (j'avais le double mérite d'être l'heureux détenteur d'une licence de psycho, et d'être devant la machine à café en même temps que lui). Tout heureux détenteur d'une licence de psycho que je suis, et sensible de façon générale au sujet des pseudosciences, je suis bien incapable de lui répondre aussi précisément que je ne le voudrais. Non, ça c'est sûr, ce n'est pas un concept utilisé dans les neurosciences contemporaines, mais pour autant, est-ce que c'est une approximation un peu obsolète ou un concept complètement pseudoscientifique, je n'en sais rien. Et, de fait, cette notion de cerveau reptilien (ou plutôt de cerveau triunique) a eu un parcours bien particulier, que le sociologue Sébastien Lemerle retrace de façon détaillée dans son livre.

 Pour répondre à la question évoquée plus haut, oui, le cerveau reptilien est complètement pseudoscientifique... et pourtant il est l’œuvre d'un chercheur en neurosciences. Paul McLean, dans les années 60, développe et argumente l'idée d'un cerveau en fait composé de trois cerveaux, qui se seraient superposés au cours de l'évolution. Un cerveau reptilien, dédié à l'instinct de préservation (de soi, de l'espèce et du territoire), source de comportements intuitifs, immédiats, potentiellement agressifs, un cerveau mammifère (mais dites plutôt limbique ou paléo-mammalien, ça sonne mieux) qui permet de ressentir les émotions et d'utiliser le passé pour réagir dans le moment présent, et le néo-cortex avec toutes ses fonctions supérieures. Ce regard sur l'être humain s'inscrit dans une histoire : il offre une grille de lecture biologisante cohérente avec le modèle psychanalytique freudien (Moi, Ça, Surmoi) et cette notion de préservation du territoire fait particulièrement écho dans un contexte de guerre froide.

 Au niveau strictement scientifique, le cerveau triunique a eu une existence extrêmement éphémère : les travaux de McLean ne sont quasiment pas repris par les autres chercheur·se·s, même à l'époque. De fait, les trois strates ne correspondent pas particulièrement à une réalité évolutionniste, ne sont certainement pas autonomes ni indépendantes, et, et là le concept de "You had ONE job" est poussé très loin, le cerveau dit reptilien n'a pas spécialement de rapport avec le cerveau des reptiles (par ailleurs je ne sais pas si les reptiles se démarquent par l'importance accordée à la protection du territoire, et je suspecte que McLean ne le savait pas non plus). Pour autant, le concept a été diffusé par des scientifiques dont certain·e·s étaient renommé·e·s, mais pas dans le cadre de la recherche, et plutôt par des médecins ou des psychiatres (comme Henri Laborit en France), ce qui avait de quoi donner une crédibilité certaine auprès du grand public (on parle de personnes censées être bien armées pour comprendre le fonctionnement du cerveau). 

 En France et aux Etats-Unis, le livre Les dragons de l'Eden, de Carl Sagan (qui entretient une ambiguïté entre le sérieux scientifique et les prises de liberté), et en France le film Mon Oncle d'Amérique (dans lequel la collaboration avec Henri Laborit est beaucoup mise en avant), ont contribué à sa diffusion. Mais l'auteur constate que nombre d'observateur·ice·s étaient déjà circonspect·e·s sur le statut scientifique du propos, certaines critiques des Dragons de l'Eden étaient particulièrement vives sur ce point. Les commentaires de ces œuvres étaient donc loin de donner systématiquement du crédit à la solidité du travail sur le cerveau triunique, et souvent axaient leur critique, favorable ou non, sur le propos tenu de façon plus générale. Cette idée du cerveau reptilien, métaphore flexible et parlante, a été en revanche beaucoup diffusée, des critiques artistiques taxant tel film d'horreur ou tel album de solliciter principalement ledit cerveau reptilien (ce qui n'était pas nécessairement un défaut), aux écrits plus axés sur les sciences humaines ou le militantisme l'utilisant pour donner un ancrage biologique à leur compréhension de la nature humaine. L'auteur distingue d'ailleurs le cerveau reptilien comme concept scientifique, celui qui donne du crédit aux travaux de McLean, et le cerveau reptilien comme métaphore.

 Le dernier chapitre s'attarde sur une utilisation plus contemporaine du concept, celle qui est faite dans le milieu du développement personnel (Carl Rogers est d'ailleurs cité plusieurs fois sans qu'on ne sache trop ce qu'il a été invité à faire dans cette galère, sniff), avec un changement méthodologique conséquent puisqu'à un recensement très méthodique succède le développement de deux exemples spécifiques, soit son utilisation dans des formations. Dans la première, le concept est énormément cité, semble-t-il pour donner une assise biologique à un propos qui n'a pas particulièrement de rapport (les injonctions sociales nous poussent à nier nos émotions, alors qu'elles font bel et bien partie de nous), tout en glissant des affirmations qui se rapprochent de l'ésotérisme ou en tout cas demanderaient à être sourcées (par exemple, un enfant né par voie basse et non par césarienne "éviterait le métro lors des jours de grève en raison de ce que la situation pourrait lui rappeler comme expérience de sa "carte mémoire sensorielle" "), et en affirmant souvent que ce cerveau reptilien, ou ce "crocodile", est une grande préoccupation des chercheur·se·s en neurologie d'aujourd'hui : "l'oratrice admet cependant que les connaissances sur le cerveau reptilien, si nécessaires au bien-être, sont encore partielles, du fait qu'il est "très difficile à explorer", que les "électrodes mettent le bazar". Les études sur le cortex seraient plus faciles à mener : la science du cerveau reptilien ou des émotions sembleraient n'en être qu'à ses débuts". Dans un renversement particulièrement gonflé, ce modèle qui était obsolète presque dès sa création dans les années 60 devient une terre inconnue pleine de promesses que les scientifiques rêvent de défricher!

 Le second exemple est celui d'un autre formateur, anonymisé, spécialiste de la résolution de conflits, qui a par ailleurs tenu à débattre avec l'auteur pour le convaincre de la solidité de ses hypothèses, pourtant aussi spécifiques (le temps de réaction du cerveau reptilien serait 30 fois supérieur à celui du cerveau plus rationnel) que non démontrées. Lui puise dans un corpus théorique vaste, et introduit sa formation axée sur la pratique ("aucune autre séquence du stage ne fera plus référence aux neurosciences") par un long développement technique sur, en effet, le fonctionnement du cerveau, où McLean est convoqué aux côtés, par exemple, d'Antonio Damasio et de Stanislas Dehaene, qui ne seraient pas nécessairement ravis de ce voisinage, et de termes techniques comme acétylcholine, inhibition du système neuro-sympathique, circuits péri-ventriculaires, ... Une technicité probablement impressionnante, mais destinée à un public qui d'une part n'a pas à en comprendre les finesses, et d'autre part n'a pas a priori les outils pour en percevoir les faiblesses.

 Le modèle du cerveau triunique n'a donc pas de légitimité ni d'intérêt scientifique, mais se trouve être un outil de communication puissant car il est très évocateur, est suffisamment flou pour servir de support à un éventail assez vaste de propos et, ironiquement, donne une apparence biologisante et... un crédit scientifique à ce qui sera affirmé. Je ne sais pas si l'aspect méta est délibéré, mais l'auteur achève sa conclusion en appelant à être vigilant·e à la crédibilité, à un niveau émotionnel, de ce propos (mobilisé pour expliquer les comportements pendant la pandémie, ou encore des attentats terroristes), au détriment d'explications plus complexes mais aussi plus constructives.

samedi 15 mars 2025

On becoming a better therapist, de Barry Duncan

 


 Dans les recherches sur l'efficacité des thérapeutes, certains résultats, rapportés dans ce livre là ou dans d'autres, sont extrêmement inconfortables. Par exemple, les thérapeutes aident dans le meilleur des cas sept client·e·s (ou patient·e·s) sur dix, ont tendance à surestimer leurs résultats et, ce qui m'a de loin le plus secoué, ne progressent généralement pas avec le temps. Barry Duncan propose des solutions pour y remédier dans la mesure du possible et, comme l'annonce la référence ostensible au livre le plus emblématique de Carl Rogers dans le titre, il ne faut pas s'attendre à un cheminement confortable.

 La proposition à la fois la plus centrale et celle qui est aussi un appeau à controverse arrive de suite : l'auteur appelle à mesurer l'efficacité de ce qui se déroule entre client·e et thérapeute. Tout le temps. Ou en tout cas, à chaque séance. De nombreux·ses thérapeutes ont une grande réticence envers les outils de mesure, pour des raisons auxquelles je peux adhérer (sélectionner des outils de mesure c'est sélectionner des objectifs ce qui ne rend pas nécessairement compte de la complexité du processus thérapeutique, ça peut amener à se retrouver consciemment ou non dans la situation absurde où l'objectif devient le score au détriment de tout le reste, ...) tant qu'elles ne prennent pas des proportions impossibles ("on fait de l'humain!!! on est au dessus de tout ça!!!" Oui, et le hasard fait que c'est bien pratique...). Là, on est littéralement invité·e·s à dégainer un double-décimètre à chaque séance!

 Les deux outils proposés mesurent respectivement le bien-être du ou de la client·e, et l'alliance thérapeutique. Leur premier objet est bien sûr de s'assurer que la thérapie prend la bonne direction. Un bien-être qui stagne ou diminue, une alliance thérapeutique qui vacille, c'est le signe qu'il faut changer quelque chose! Mais ça constitue aussi un matériel thérapeutique en soi. L'auteur propose de nombreuses vignettes cliniques pour l'illustrer (qui lui permettent au passage de préciser que ce moment d'évaluation est en général parfaitement accepté par les client·e·s), montrant comme dans ses autres livres à quel point les client·e·s doivent être placé·e·s de façon exigeante au centre du processus. Dans l'un des exemples, une adolescente vient de se taillader l'avant-bras, il y a un risque d'hospitalisation. Pourtant, le questionnaire indique un niveau de bien-être élevé!

 Après un entretien avec l'adolescente et un entretien avec sa mère où il reste vigilant, il s'avère que, contrairement à ce que la situation semble indiquer, la cliente est plutôt épanouie de façon générale et a eu un geste impulsif suite à une rupture, la mère veut être rassurée sur le risque que ça se reproduise. Pas de besoin, donc, d'hospitalisation ou de thérapie lourde, un entretien et un peu de psychoéducation ont permis de régler l'incident. Un autre client vient sur injonction judiciaire après un accident de voiture où il était alcoolisé. Lui aussi a un niveau de bien-être très élevé selon son questionnaire. Comme le relève l'auteur dans l'entretien avec lui, si on en croit l'outil de mesure, il est à la limite de l'extase! Un entretien plus en longueur en restant ouvert à la fois à l'idée qu'il nage effectivement dans un bonheur constant et que sa consommation est parfaitement contrôlée, mais aussi la co-construction d'objectifs thérapeutiques, permettent de comprendre qu'il ne veut surtout pas donner raison à son conseiller d'insertion qui le considère comme un alcoolique. La question "comment lui donner tort?" permet d'aboutir à un objectif de baisser la consommation, un objectif qui aurait a priori été très moyennement reçu si il avait été proposé d'emblée et de façon unilatérale.

 L'outil de mesure de l'alliance thérapeutique s'avère aussi extrêmement précieux aux yeux de l'auteur. Certes, il est parfois difficile de faire dire à la personne accompagnée ce qui coince (soit parce que c'est inconfortable à dire, soit parce qu'elle ne le sait pas vraiment), mais ça permet d'exprimer que les réserves sur le déroulement de la thérapie ont vocation à être entendues, et aussi de savoir que quelque chose coince tout court. Dans certains cas, la parole se libère plus facilement, comme pour cette première séance de thérapie de couple où l'auteur, observateur par ailleurs vigilant, était convaincu que ça s'était extrêmement bien passé, avant que la thérapeute ne se fasse incendier par l'époux (quand elle l'a interrogé sur le résultat du test) parce que ses efforts avaient été invisibilisés. Ce point aveugle aurait pu considérablement compliquer la suite de la thérapie.

 Les deux outils sont très nettement au centre du livre, mais n'en constituent pas l'exclusivité. L'auteur par exemple appelle à s'interroger régulièrement sur son identité de thérapeute (est-ce qu'on repose d'abord sur son outil, est-ce que le fait de proposer un programme est particulièrement confortable, est-ce qu'on invite le·a client·e a rechercher ses propres ressources, ...) ou, nombreux exemples à l'appui, à ne jamais négliger l'expertise du ou de la client·e (en même temps, c'est au centre de l'ensemble de son œuvre). L'humilité est un outil thérapeutique, et on a un joli manuel pour apprendre à l'utiliser (ne serait-ce que par la mesure constante, préconisée, de ce qui se déroule dans la thérapie, et les invitations à voir avec le·a client·e ce qui coince pour chercher des solutions ensemble).

 Le livre est extrêmement riche au niveau pratique, et le parti pris fait qu'il fera nécessairement réfléchir (c'est une chose de faire l'éloge de l'humilité, c'en est une autre de donner un mode d'emploi pour la pousser le plus loin possible tout en défendant non pas son intérêt éthique mais son efficacité). Mais, même en partageant, en tout cas j'espère (mais je suis assez confiant!), ses principes, j'y trouve quelques limites. Est-ce que c'est pour ces raisons que je ne vais pas (encore?) utiliser ses outils de mesure en séance, ou est-ce que c'est par peur de l'inconfort parce que ce serait une nouveauté radicale, je n'ai pas la prétention de le savoir... mais si j'attache une grande importance à l'horizontalité (j'ai une expertise de l'écoute, pas de savoir comment la personne accompagnée doit mener sa vie... si j'ai des conseils à faire je les propose, je ne les assène pas depuis je ne sais quelle posture), si j'ai une défiance certaine devant les outils théoriques mobilisables un peu trop facilement pour rejeter la faute d'une thérapie qui stagne sur le·a client·e ("c'est de la résistance", "iel en est à une phase de son développement personnel où iel se déresponsabilise", ...), l'auteur pousse le concept plus loin que je ne le ferais.

 Définir les objectifs ensemble, sans mettre son expertise de côté mais en la proposant comme un éclairage supplémentaire? J'aime beaucoup l'idée, d'autant que l'auteur donne un exemple où ça fonctionne de façon très inattendue (la cliente lui demande d'appliquer un modèle thérapeutique qui le fait un peu grincer des dents sur certains principes), mais il arrive que l'objectif change en cours de thérapie, et surtout que l'objectif de départ ne soit pas, pour plusieurs raisons, le véritable objectif. Dans un autre exemple, l'auteur décide de faire confiance au client même si il est pour le moins réservé intérieurement sur sa version des faits ("oui, vérifier s'il y a du sperme sur les sous-vêtements de votre épouse qui nie vous tromper malgré vos convictions, et les envoyer pour un test ADN pour vérifier que ce n'est pas le votre -alors que vous avez indiqué que vous n'aviez plus de rapports sexuels avec elle depuis longtemps- est tout à fait compréhensible et n'a rien de disproportionné dans votre situation, non, vous ne perdez pas la raison contrairement à ce qu'affirment tout·e·s les professionnel·le·s de santé mentale que vous avez rencontré·e·s"). Cette confiance s'avère être un pilier pour la suite de la thérapie, car ce client n'en pouvait plus de ne pas être cru. Sauf que l'auteur donne l'exemple, pour son argument, d'un client dont la version était effectivement vraie. Et faire confiance, c'est aussi gérer la suite quand la version de la personne accompagnée est fausse, ce que ne permet pas d'apprécier cette vignette clinique.

 Sur la mesure de l'efficacité de la thérapie à chaque séance, là encore j'ai des réserves. Oui, surestimer sa propre efficacité, ça va vite! Ouvrir le dialogue sur ce qui fait que ça stagne voire que ça se dégrade, c'est important. Sauf que, et sauf erreur de ma part ce n'est pas abordé dans le livre, la thérapie n'est pas un processus linéaire. Je parle pour l'Approche Centrée sur la Personne parce que j'ai pu le lire et l'observer, mais je doute que ce soit faux pour d'autres approches, souvent il faut aller moins bien pour aller mieux (dans les cas où la thérapie permet de passer d'un équilibre à un autre... certes on se débarrasse de ce qui ne va pas, mais aussi d'un certain nombre de choses qui permettaient de s'adapter à la situation) et surtout, le rythme est imprévisible. Il arrive que le changement arrive très vite, mais il arrive aussi de tourner en rond (en apparence!) un moment avant qu'un déclic important ne survienne! Dans ces cas là, le moment de stagnation apparente a eu son utilité, il a servi à préparer la suite. Je rêve (vraiment!) d'un outil qui me permettrait de faire la distinction entre une période de stagnation  qui va s'avérer productive et une thérapie qui rame, mais une mesure à chaque séance du niveau de bien-être ne permet pas de la faire.

 Ces réserves ne sont que des questionnements très spécifiques sur certains éléments du livre, qui pour moi à la fois pour le message qu'il porte et par le contenu théorique fait partie des essentiels pour toute personne (anglophone, parce qu'il n'y a pas de version française si je ne me trompe pas) qui pratique.

vendredi 28 juin 2024

Phenomenological research methods, de Clark Moustakas

 


 Le courant de la psychothérapie humaniste se nourrit dans de nombreux domaines de la phénoménologie et, on peut le souhaiter, se préoccupe d'acquérir des connaissances donc de pratiquer la recherche. Dans l'exemple que je connais le mieux, l'Approche Centrée sur la Personne, la recherche positiviste (le principe, pour aller vite, est d'élaborer une hypothèse, de la vérifier avec une expérimentation, puis d'ajuster l'état des connaissances selon le résultat) a été pour beaucoup dans l'élaboration des fondamentaux, en particulier pour savoir quel type de relance avait quel effet. Pour autant, il y a une frustration aujourd'hui, en particulier au Royaume-Uni où le système de santé exige de mettre une solution en face d'une pathologie, de ne pas avoir d'outils à la fois reconnus et plus flexibles. La recherche phénoménologique est souvent citée comme une alternative à explorer, et il se trouve que le nom de Clark Moustakas revient souvent quand il est question de recherche phénoménologique.

 Je m'intéresse de près à la recherche positiviste, y compris quand il s'agit d'explorer sa complexité ou ses limites, techniques ou matérielles, mais pour autant je n'arrivais pas à me représenter ce à quoi pouvait ressembler la recherche phénoménologique. Certes, comme le relève à juste titre l'auteur, faire disparaître la subjectivité est une ambition absurde (comparer des groupes "toutes choses égales par ailleurs" ne générera jamais un "toutes choses égales par ailleurs" absolu, la simple passation d'un questionnaire standardisé peut être influencée par la tenue du ou de la chercheur·se, le lieu, l'heure, ...), mais du point de vue positiviste, mettre la subjectivité au centre c'est presque contradictoire avec l'idée de recherche (le but est quand même en partie vérifier, d'arbitrer entre faits et opinions). Et si c'est bien de la recherche, quelle est la vraie différence avec une autre façon de faire de la recherche?

 L'auteur commence d'ailleurs par évoquer les modèles de recherches plus qualitatifs qui s'en rapprochent, comme l'ethnographie. Et la différence sera parfois difficile à saisir : certes les sujets sont rebaptisés co-chercheurs, mais des questions leurs seront posées sur un sujet spécifique, questionnaire élaborée après une revue de littérature qui me semble tout ce qu'il y a de plus classique, puis les données seront traitées pour en faire une synthèse exploitable. Mais ces entretiens seront nourris des concepts de la phénoménologie, qui sont pour le moins complexes, comme le saura beaucoup trop toute personne qui a déjà cherché à comprendre Husserl ou Heidegger. Seront donc convoqués par exemple noeme (ce qui est perçu de l'objet, "non pas l'arbre mais l'apparence de l'arbre") et noese (le sens donné à l'objet, qui contient déjà une intentionnalité), l'intuition d'Husserl opposée à la déduction de Descartes, l'horizonalité (il n'y a pas de hiérarchie entre les propos tenus par le·a co-chercheur·se, donc comme l'horizon tout est potentiellement le point de départ d'une ligne infinie), l'Epoche ("les compréhensions, jugements, et connaissances du quotidien sont mis de côté, et les phénomènes sont revisités, avec un regard frais et naïf, dans le sens d'une ouverture totale, du point de vue d'un ego pur et transcendantal") (on ne compare pas à une chanson des Inconnus, ce serait méchant).

 Du point de vue de la méthodologie pure, il s'agit de : commencer par atteindre cet état d'Epoche (présence réceptive et dénuée de biais), délimiter le sujet, donner une valeur identique à chaque propos (horizonalisation), délimiter des horizons ou des significations (identifier des invariants dans les propos recueillis), classer ces invariants par qualités ou thèmes, puis passer des descriptions texturales individuelles (intégration des invariants) aux descriptions texturales composites (regrouper les différents entretiens). 

 Malgré tous les efforts de l'auteur (je vous rassure, il y a aussi des exemples concrets!), la complexité est telle que j'ai bien du mal à saisir ce que cette méthodologie peut apporter de particulier, si elle est plus rigoureuse que les méthodologies déjà existantes qui s'appuient sur des entretiens non-directifs et semi-directifs, et surtout on fait comment pour engager un entretien (ou n'importe quoi d'autre) avec une présence dénuée de biais, saperlipopette de scrogneugneu! Vous l'aurez compris, le livre est dense, et rien n'interdit de retourner lire tel ou tel point pour mieux comprendre les spécificités de ce modèle qui a pour ambition de dépasser certaines limites de l'approche positiviste, en particulier, si j'ai bien compris, cette démarche de confirmer ou d'infirmer une hypothèse qui est en effet plutôt fermée. Je me pose peut-être plus de questions qu'avant de commencer, mais je sais aussi que je pourrais avoir les réponses, il faut juste que j'y passe beaucoup de temps. Et je pense qu'un·e étudiant·e ou chercheur·se en sciences humaines (anthropologie, sociologie, ...) qui maîtrise bien sa propre méthodologie pourra plus facilement identifier les différences et nourrir sa pratique.

vendredi 10 février 2023

Diriger les consciences, guérir les âmes, d'Hervé Guillemain

 



 Ce travail historique, adaptation de la thèse de doctorat de l'auteur, articule les évolutions respectives de l'influence de la psychiatrie laïque et ecclésiastique sur une période d'environ un siècle. Plus encore que le sujet traité, le titre préfigure ses travaux à venir (un exemple ici ) : au delà du statut de soignant, le statut d'autorité morale sera interrogé en longueur. 

 Peut-être de façon contre-intuitive, que ce soit le long du XIXème siècle ou au début du XXème, c'est le plus souvent une continuité entre médical et religieux qui est observée, au point que la citation de Groddeck qui introduit la conclusion, "J'ai expérimenté et utilisé toutes sortes de traitements médicaux que ce fût d'une manière ou d'une autre et j'ai découvert que tous les chemins mènent à Rome, ceux de la science comme ceux de la charlatanerie", ne surprendra pas le·a lecteur·ice. S'il y a bien des espaces de concurrence, entre la psychiatrie laïque et les institutions religieuses mais aussi entre catholicisme et protestantisme, les évolutions seront dans l'ensemble conjointes, aspect renforcé par le fait que des figures religieuses seront soucieuses d'efficacité dans leur approche de l'encadrement ou de la thérapie  ou que des médecins influents sont par ailleurs croyants. Si au XIXème siècle, par exemple, les institutions religieuses ont plus tendance à relier la maladie mentale aux pêchés capitaux, la différence est avant tout quantitative, et n'est pas si considérable, d'autant que médecins comme prêtres se préoccuperont beaucoup de possession démoniaque et d'exorcismes, avec des désaccords portant plutôt sur les détails de la psychopathologie (quels symptômes correspondent à quelle forme de possession) et des procédures thérapeutiques concrètes. Même des figures encore relativement influentes, telles que Pierre Janet, estiment parfois pratiquer une forme d'exorcisme ("la technique du prêtre est fondée sur la parole, les symboles (noms, dates, objets) et sur une forme de transfert du mal sur l'exorciste. Nommer le mal, l'exorciser, puis le bannir : les projets exorcistique et psychothérapeutique sont similaires"), et des figures ecclésiastiques justifient leur pratique par le pragmatisme ("alors de deux choses l'une, ou bien admettre que ces personnes ont été réellement possédées, puisque l'exorcisme les a guéries, ou bien admettre que l'exorcisme est le meilleur remède pour certains états nerveux que la médecine ne guérit pas"). Le niveau de preuve scientifique a par ailleurs une influence nette sur l'acceptation ou le rejet de telle ou telle approche par l'Eglise : l'hypnose donne certes lieu à des débats (est-ce que sa puissance antalgique est compatible avec une religion qui donne une dimension morale à la souffrance? est-ce qu'un état modifié de conscience ne pose pas question du point de vue de la dualité corps/âme?) mais est prise au sérieux contrairement au magnétisme qui l'a précédée, l'approche localisationniste de la neurologie (une zone du cerveau=une fonction) est incompatible avec la conception moniste de l'âme mais son acceptation s'accroît avec la solidité des éléments apportés (il y a un fossé, de ce point de vue, entre la phrénologie de Gall et la découverte de l'aire de Broca).

 La psychanalyse, arrivée tardivement en France ("Cinq leçons sur la psychanalyse (1909), Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) et La Science des rêves (1900) ne sont traduits respectivement qu'en 1921, 1922 et 1926"), est bien entendu objet de débats qui ne sont pas toujours d'ordre strictement psychiatriques (certain·e·s, dans cette approche nouvelle portée par un Juif athée, sont plus préoccupé·e·s par le fait qu'elle soit portée par un Juif athée que par son caractère d'approche nouvelle). De nombreux échanges sont détaillés, y compris certains qui amèneront Freud à adapter quelques points pour une meilleure acceptation. Si sans surprise certains éléments font grincer des dents aux plus conservateur·ice·s (la bisexualité psychique qui postule que l'homosexualité est constitutive du psychisme humain, l'existence d'une sexualité chez l'enfant et même le bébé "pervers polymorphe", ...), d'autres sont au contraire dans la continuité de la pratique religieuse ("l'influence des préoccupations sexuelles est tellement connue que depuis deux mille ans bientôt les prêtres, qui ont la notion sinon du pansexualisme du moins du sexualisme, font de la psychanalyse dans le confessionnal"). C'est l'objet d'une des dernières sous-parties du livre qui suit un ordre chronologique et s'étend jusqu'à 1939, une psychanalyse chrétienne finit par se développer. Dans la période de 110 ans couverte, la possession démoniaque, de centrale, devient marginale, mais ne disparaît jamais tout à fait (l'auteur n'évoque pas les exorcismes encore pratiqués aujourd'hui, mais fait un lien -que je lui laisse- avec le trouble dissociatif de l'identité).

 Ce regard en longueur et documenté sur un passé qui peut sembler lointain et deux institutions qu'on aurait pu attendre bien plus en opposition rappelle à quel point l'équilibre entre science et croyance est une question de degré et à quel point il est difficile de s'en affranchir. Les valeurs morales contemporaines, les normes (la société contemporaine, donc sa psychiatrie, est par exemple patriarcale, postcoloniale et validiste, ce qui a des conséquences particulièrement fortes pour un secteur qui concerne des personnes vulnérables), sont influencées par et influencent l'état de la science, ce qui a des conséquences, à travers le débat public comme à travers les pratiques thérapeutiques concrètes, sur les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ou jugées comme telles. Si ce n'est pas l'objet du livre, c'est par ailleurs frustrant de ne pas avoir accès du tout au point de vue des "âmes" désignées dans le titre, même si l'auteur relayera leurs vécus dans d'autres livres.

mercredi 19 mai 2021

Restoring mentalizing in attachment relationships. Treating trauma with plain old therapy, de Jon G. Allen

 


 Dans un contexte d'augmentation exponentielle des classifications diagnostiques et  des modèles thérapeutiques mis à l'épreuve de la validation scientifique, l'auteur propose et surtout argumente pour un retour aux fondamentaux. S'il reconnaît qu'il n'y a pas de frontière nette entre une thérapie spécifique même extrêmement structurée et "la thérapie la plus classique" (il l'a constaté en tant qu'étudiant, quand le premier patient qu'on lui a confié s'obstinait à vouloir parler de ses problèmes pendant les séances au lieu de le laisser appliquer le protocole strict demandé), s'il met en avant sa subjectivité, son propos sera extrêmement documenté et détaillé : en plus d'être un plaidoyer convainquant, le livre est une vulgarisation particulièrement exigeante de psychopathologie du traumatisme.

 Lorsque l'auteur ironise sur l'invasion de la psychothérapie par des sigles, c'est une rhétorique adroite, mais qui peut laisser perplexe sur le fond : certes, dire que "l'EMDR a une efficacité reconnue pour le TPST mais n'est pas particulièrement recommandée pour le TDI", ça fait sourire, ça ne sonne pas très chaleureux, mais c'est une affirmation concrète (une fois qu'on l'a décodée), qui n'implique par ailleurs à aucun moment de négliger l'aspect relationnel. Pourtant, les classifications, quand on les observe de près, ont bien des défauts, en particulier, paradoxalement, celui de... manquer de précision. Par exemple, la dépression est une conséquence plus fréquente du traumatisme que... le trouble de stress post-traumatique! A l'inverse, les symptômes de trouble de stress post-traumatique peuvent survenir sans traumatisme spécifique identifiable. Il arrive donc que les thérapeutes cherchent un évènement traumatique qui n'existe pas forcément, tout en négligeant des pistes parfaitement accessibles ("non, ce·tte patient.e n'a pas vécu d'accident de voiture ni de tentative de meurtre, par contre ce serait peut-être intéressant d'explorer la maltraitance parentale donc iel a déjà parlé plusieurs fois?"), au risque, dans des cas extrêmes, de générer des faux souvenirs (Allen insiste : le·a thérapeute doit faire avec ce qu'iel a). Les pathologies peuvent également être liées les unes aux autres (addictions, troubles du comportement alimentaire, ...), ou ne pas l'être... or, chercher d'emblée la meilleure thérapie implique de mettre le·a patient·e dans une case dès que possible, et négliger de prendre le temps du questionnement. Inconvénient supplémentaire de l'hyperspécialisation : aucun·e thérapeute ne peut maîtriser toutes les méthodes, et dans ces conditions la flexibilité des thérapeutes ne pourra pas suivre celle des symptômes dans la mesure où les classifications, on l'a vu, sont très imparfaites ("les symptômes ne sont pas rangés bien proprement. Tel que je le perçois, les boîtes ne sont pas hermétiques : leur contenu déborde et se mélange, et c'est souvent difficile de déterminer dans quelle boîte il faut mettre tel ou tel contenu (symptôme)"). Pour autant, l'état de la science est un guide précieux, que la "thérapie la plus classique", si classique soit-elle, n'est pas dispensée de prendre en compte ("je pense que les généralistes que nous sommes, au même titre que les spécialistes, devons baser notre travail sur les preuves fournies par la recherche scientifique").

 Mais au fait, c'est quoi, la "thérapie la plus classique"? D'ailleurs, l'auteur admet avoir été provocateur, dans la mesure où il aurait tout autant pu parler de thérapie par la parole. Plus qu'un appel nostalgique à la tradition, la formule désigne deux piliers : la mentalisation et l'attachement. La mentalisation, c'est l'action de se représenter ce que pense l'autre, et d'expliciter à l'autre ses propres pensées. Chacun le pratique au quotidien, les thérapeutes probablement plus que les autres, et il se peut même que certain·e·s le fassent correctement (la théorie est simple, la pratique est exigeante, l'auteur l'a même vécu dans une thérapie particulièrement laborieuse qui s'est débloquée quand... le patient l'a invité à mentaliser!). L'attachement est aussi un domaine riche qui désigne avant tout la confiance dans la qualité de la relation : la relation thérapeutique étant, comme son nom l'indique, une relation, difficile d'en faire abstraction quel que soit le modèle théorique. La thérapie idéale sera donc constituée par un cadre sécurisant, un·e thérapeute qui cherche à comprendre le·a patient·e et qui exprime de façon maîtrisée son propre vécu, et une gestion apaisée des conflits. Même s'il a quelques réserves (par exemple l'idée que la qualité de la relation soit une garantie suffisante de l'efficacité de la thérapie), l'auteur estime que l'Approche Centrée sur la Personne, de Carl Rogers, se rapproche énormément de cet idéal, et je trouve qu'il a bien raison (mais non, je ne dis absolument pas ça parce que je me forme à l'ACP).

 D'accord, se spécialiser a ses limites, mais quel rapport entre la mentalisation et l'attachement de cette fameuse "thérapie la plus classique" et le traumatisme? Le résumé sera forcément brouillon par rapport à la technicité du livre, mais certains éléments sont assez frappants. Par exemple, selon la chercheuse Ronnie Janoff-Bulman, le traumatisme détruit trois présupposés : le monde est bienveillant, le monde a un sens, j'ai de la valeur. Le premier et le troisième présupposé sont des préoccupations directes de la théorie de l'attachement : plus la bienveillance de la figure d'attachement principale est inconditionnelle (donc, plus je suis valorisé·e pour ce que je suis et non selon ce que je fais), plus je vais me sentir en sécurité. Le second présupposé peut être réparé par la mentalisation, qui permet de redonner du sens. L'une des conséquences fréquentes du traumatisme est qu'y repenser revient à le revivre, ce qui génère souvent des comportements d'évitement (des stimuli externes -sons, odeurs, lieux qui rappellent l'évènement- et internes -émotions, sensations semblables à celles qui ont alors été vécues-). La mentalisation est un travail d'élaboration qui permet de passer progressivement de la sensation à la rationalisation. L'auteur reconnaît pleinement l'efficacité des thérapies basées sur l'exposition (qui sont même supérieures à la mentalisation sur un aspect : le protocole initie la confrontation redoutée, là où une thérapie non directive permet l'évitement pour une durée indéterminée), mais constate aussi un taux d'abandon élevé. En plus de la différence de méthode, une subtile différence d'objectif existe : l'idée n'est pas de se confronter directement au traumatisme jusqu'à ce qu'il ne soit plus douloureux, mais à rendre le·a client·e capable d'y repenser, donc ne pas être contraint·e à des comportements d'évitement eux-mêmes potentiellement insupportables.

 Le livre se clôture sur des aspects existentiels qui surviennent souvent en thérapie, en particulier en thérapie du traumatisme (bien et mal, religion et spiritualité, et espoir), mais ces thèmes extrêmement vastes (ils peuvent chacun occuper à peu près l'éternité, en faisant appel à plusieurs disciplines) sont expédiés en quelques pages avec une superficialité qui contraste fortement avec le reste du livre, et cette partie à mon avis appauvrit le livre plus qu'elle ne le sert.

 Le livre est extrêmement riche, et ouvre sur énormément de dimensions de l'attachement et de la mentalisation, mais aussi (un comble avec l'appel dans le titre à revenir à l'essentiel) de la complexité de la clinique du traumatisme. Celles et ceux qui recherchaient un étendard à brandir contre les thérapies les plus récentes seront d'ailleurs probablement déçu·e·s : le propos est solide mais nuancé, l'auteur insiste sur l'importance de la recherche scientifique et du mouvement constant vers de meilleures solutions, et rappelle que ce sera compliqué de trouver un·e thérapeute, quelle que soit sa méthode, qui n'attache pas d'importance à la relation (par contre, sans surprise, il est plus que réservé envers les thérapies sur ordinateur... et, certes elles peuvent avoir des qualités, mais sur l'aspect relationnel, difficile de contre-argumenter). Malheureusement, il ne semble pas y avoir de traduction française à l'horizon.

lundi 30 novembre 2020

La différence des sexes, dirigé par Nicolas Mathevon et Eliane Viennot




 Projet initié avant la panique morale organisée politiquement autour de la soi-disant théorie du genre, ce livre met en avant le poids des stéréotypes qui ont alors subi un effet grossissant, en se concentrant sur l'univers de la recherche, qui n'est malheureusement pas épargné ("cette corporation est du reste tout autant que les autres victime des discriminations qui gangrènent la société", "comment se fait-il que le monde de la recherche français soit pour partie si frileux face à un concept aussi opérant que le genre?"). Dans des domaines aussi divers que le droit du travail, la danse, la littérature, la biologie, l'éthologie, l'histoire du sport, ou encore (ouf!) la psychologie sociale, les auteur·ice·s illustrent les différents obstacles à la production d'un savoir qui s'affranchirait de la norme de la domination masculine.

 C'est en effet une norme, qui donc ne dit pas toujours son nom, qui pèse sur les choix de sujets de recherche, voire sur les présupposés scientifiques : la charge de la preuve elle-même peut être génératrice d'une certaine inertie dans les croyances. Clémentine Vignal montre par exemple que, dans l'étude du comportement animal, des modèles théoriques non seulement anthropomorphisés mais aussi conformes aux stéréotypes conservateurs de la répartition des rôles hommes/femmes n'ont pas été mis à l'épreuve autant qu'ils auraient dû l'être dans le cadre de la recherche scientifique (et, de fait, une prise en compte plus sérieuse de la variabilité des comportements dans le monde animal, une distance critique plus importance avec une grille de lecture trop hâtive de certaines observations, a affaibli certaines idées). Dans le domaine pourtant très différent de la littérature, Eliane Viennot rapporte la panique condescendante qui a accompagné l'inscription de textes de Louise Labé au programme de l'agrégation de lettres (" "Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir raconter pour tenir jusqu'en mars?", se désolaient bien des collègues présent.e.s à la "journée de l'agreg" parisienne de novembre") avant, devant le constat que finalement la richesse des textes justifiait largement leur présence au programme, de déclencher un retour de bâton ("la femme appelée Louise Labé (dont l'existence est attestée) n'avait jamais écrit les œuvres connues comme les siennes. La raison? Trop savant! Une femme ne pouvait pas écrire cela!"), là encore sans arguments scientifiques solides. Les présupposés n'éclairent toutefois pas tout : dans le cas de la musicologie, de la littérature, les œuvres féminines sont parfaitement recensées, accessibles, tout autant que celles de leurs homologues masculins. Leur invisibilisation est donc difficile à expliquer autrement que par un manque d'intérêt préalable. Enfin, certains domaines sont dévalorisés d'office, ou jugés moins prestigieux, se prêtent moins à une carrière ambitieuse, car considérés comme féminins ("les résistances rencontrées en France et le peu de crédit (dans tous les sens du terme) accordé à la danse découlent en grande partie de sa catégorisation féminine, dévalorisante", "la primatologie était alors considéré comme une sorte de loisir de femmes farfelues et misanthropes", "il y avait de toutes façons peu de candidats masculins car les carrières se faisaient dans les universités ou aux Muséums : s'éloigner durablement de ces centres influents n'était pas (n'est probablement toujours pas) une bonne stratégie pour une personne ambitieuse", ...).

 Ironiquement, la recherche qui fournit des éléments pour s'affranchir de ces biais risque d'être taxée de militante plutôt que scientifique, d'être attaquée sur son existence même plutôt que sur le fond. Pascal Charroin prend d'ailleurs soin de préciser qu'il n'est absolument pas féministe, et que ses recherches sur l'histoire du sport ont été purement guidés par le désir de défricher un territoire nouveau (sans parler de ma grande perplexité devant sa capacité à isoler, dans ses motivations, une curiosité chimiquement pure, je suis intrigué par l'idée qu'il ait accueilli ses découvertes sur le sexisme et l'homophobie dans le foot depuis la fin des années 60 avec l'intérêt le plus neutre). En dehors de l'argument difficile à prendre au sérieux que le militantisme féministe, qu'il soit de fait par le sujet de recherche choisi ou actif et revendiqué, efface par magie la rigueur scientifique alors que l'androcentrisme par défaut (dans un milieu, à l'instar de beaucoup d'autres, où le pouvoir est majoritairement masculin) se trouve tout aussi magiquement dénué d'idéologie, le changement de point de vue a parfois en soi enrichi la recherche. Joëlle Wiels, sur le sujet (pour le moins technique!) de la biologie du développement de l'appareil génital, affirme sans problème avoir progressé grâce à des associations militant pour les droits des personnes transgenres et intersexes ("les rencontres auxquelles j'ai participé et les contacts que j'y ai établis ont été une grande source d'enrichissement intellectuel"). L'existence de biais n'est toutefois pas niée par les auteur·ice·s, comme par exemple la tentation éventuelle de genrer plus que de raison les travaux féminins (Florence Launay, musicologue, marque une perplexité certaine devant les recherches de Susan McClary qui associent la montée paroxystique à une écriture masculine parce qu'elle évoque l'orgasme masculin, vision pour le moins essentialiste de la composition musicale comme de la sexualité, Nathalie Grande met en garde contre la tentation de chercher du féminisme dans les textes des autrices du XVIIème siècle là où il n'y en a pas forcément) ou encore, derrière un bel habillage théorique, de finalement peu remettre en question le poids systémique des stéréotypes et discriminations de genre ("la prolifération des discours sur le genre, la sexualité, les identités... produit comme une illusion rhétorique, qui n'implique aucune remise en question des rapports sociaux de sexe, des rôles, du genre en tant que système, et surtout laisse non résolue, parce que non posée, la question des corps, de la façon dont ils intègrent le genre et sont susceptibles de s'en défaire", pour le domaine de la danse).

 Dans ce livre qui explore la thématique à la fois des discriminations de genre et des biais pesant sur la recherche donc la production de savoir, la structure à plusieurs voix est particulièrement enrichissante : d'une part le luxe offert aux lecteur·ice·s de bénéficier du regard de spécialistes d'autant de domaines différents dans un même espace est pour le moins appréciable, et d'autre part il permet de constater à la fois l'universalité du problème et, indirectement, d'observer la diversité des rapports au militantisme, sujet malheureusement incontournable quand le simple choix d'un sujet de recherche, le simple questionnement d'un modèle théorique, est en soi une résistance, quelles que soient les motivations préalables.

samedi 11 juillet 2020

Carl Rogers : Dialogues, dirigé par Howard Kirschenbaum et Valerie Land Henderson



 Ce livre est un recueil d'échanges de Carl Rogers, oralement ou par écrit, avec des interlocuteurs divers (des théologiens -Paul Tillich, Reinhold Niebuhr-, des psychologues -Gregory Bateson, BF Skinner, Rollo May- ou des philosophes -Martin Buber, Michael Polanyi-) sur des sujets aussi variés que l'éducation, la recherche scientifique, la part d'ombre de l'être humain, la liberté, ... C'est un complément agréable à la lecture des classiques de Rogers puisque la diversité des interlocuteurs l'amène à expliquer ses principes fondamentaux de façon différente selon l'échange, et les désaccords le poussent à affiner son propos pour augmenter la précision de l'argumentation (à ce titre, il reproche après coup à Gregory Bateson de ne pas avoir été assez frontal sur leurs divergences, comparant l'échange à du shadow boxing).

 Même en connaissant à peu près les positions de chaque interlocuteur, les dialogues ne sont pas dénués de surprises... Alors que je percevais Buber de façon évidente comme une influence majeure de l'ACP de Rogers, le philosophe n'en démord pas : la relation entre thérapeute et client·e, fût-elle conforme au trois attitudes de l'Approche Centrée sur la Personne (congruence, empathie, approche positive inconditionnelle), ne peut pas relever d'une relation Je-Tu puisque... il s'agit d'une relation entre thérapeute et client·e! Une personne écoute l'autre, sans que ça ne soit interchangeable, c'est même le cadre qui l'exige. Et, pour ne vraiment rien arranger, le·a thérapeute a bien une intention, si noble soit-elle, envers le·a client·e! Rogers argumente en longueur (les conditions de l'écoute créent une condition d'horizontalité, certes intention il y a mais la première des intentions est surtout de ne pas en avoir, de faire avec ce qui émerge, ...), Martin Buber n'est pas convaincu. A l'inverse, je ne m'attendais vraiment pas à ce que Skinner et Rogers admettent être d'accord entre eux à 90% (alors même que Rogers déplore dans un de ses livres d'avoir mal argumenté à certains moments parce qu'il était trop touché par les thématiques abordées). Carl Rogers approuve particulièrement le fait que, dans le cadre de la recherche scientifique, c'est souhaitable de se concentrer sur l'observable au détriment du reste... pour autant, il ne suit absolument pas Skinner dans sa conception de l'humain comme un être certes unique (si perfectionné que soit le conditionnement, il y aura toujours des différences de comportement entre les individus) mais constitué de rencontres entre un récepteur et des stimuli (il adhère à la notion freudienne d'inconscient, qui pour lui désigne tout simplement la différence entre les stimuli identifiés et non identifiés par la personne stimulée). Skinner lui-même n'adhère pas à la vision de Rogers qui estime que la liberté est ancrée dans l'organisme que constitue l'être humain. Un exemple concret est que dans le domaine de l'éducation, plus que la technique la plus efficace pour mémoriser des quantités de données et maîtriser les raisonnements les plus complexes, ce qui intéresse Skinner est la meilleure façon de donner l'envie d'apprendre telle ou telle chose. Pour Rogers, c'est presque l'opposé : la pédagogie idéale est celle qui permet à l'étudiant·e de décider ce qu'iel veut profondément apprendre.

 Le reproche récurrent fait à l'ACP, et plus particulièrement à Rogers, de croire peut-être un peu trop naïvement à la bonté inhérente à l'être humain revient à plusieurs reprises. C'est particulièrement développé dans l'échange avec Rollo May : la grande estime réciproque entre les deux interlocuteurs pousse chacun à affiner son argumentation (Rogers va jusqu'à confesser qu'en début de carrière, même s'il ne le percevait pas à l'époque, il était probablement trop timide dans l'exploration des parts d'ombre de ses client·e·s). La position de Rogers est limpide à chaque fois que le sujet est abordé : il est parfaitement conscient que l'humain est capable de commettre des violences insoutenables (il affirme d'ailleurs très frontalement que si l'environnement était sans doute pour quelque chose dans le développement personnel d'Hitler, les pires horreurs du nazisme sont d'abord un choix personnel de sa part). Simplement, en tant que thérapeute, il a observé que les client·e·s ne développaient pas, au contraire, une augmentation de leur méchanceté au cours de leur actualisation, ce qui le pousse à penser que l'humain est fondamentalement bon et qu'un environnement sain permet de s'éloigner de sa part d'ombre.

 Les sujets abordés sont nombreux, les finesses le sont sans doute aussi : les échanges sont à la fois abordables (destinés à être médiatisés à des non-spécialistes) et spécialisés (chacun est un expert reconnu de son propre domaine), et des richesses peuvent probablement être découvertes à chaque lecture (voire, pourquoi pas, des changements de position de la part de Rogers... je ne me suis pas amusé à chercher mais ça pourrait être intéressant!). Hélas, pas de traduction français prévue à ma connaissance.

lundi 29 juin 2020

Person-Centered and Experiential Therapies Work, dirigé par Mick Cooper, Jeanne C. Watson et Dagmar Hölldampf



 C’est explicite dès le début, ce livre est en grande partie motivé par la difficulté des thérapies expérientielles à exister institutionnellement au Royaume-Uni, où les organismes de santé privilégient les méthodes thérapeutiques qui sont à même de démontrer formellement leur efficacité, au détriment des méthodes dont le travail n’est pas directement axé sur la guérison des symptômes. La preuve a été un souci de Rogers (auteur de la formule "Les faits sont nos amis") dès le début du développement de l’ACP, même s’il est progressivement devenu plus sensible aux limites de la recherche scientifique qu’à ses atouts, mais en effet, force est de constater qu’aujourd’hui, en particulier par comparaison aux TCC dont la clinique est presque directement adossée à la recherche, les spécificités des thérapies humanistes telles que l’ACP, dont les fondamentaux sont difficilement mesurables (écoute empathique, non-directivité, congruence du ou de la client·e et du. ou de la thérapeute, développement personnel profond) sont peu adaptés à un rythme effréné de publications.

 Les auteur·ice·s fournissent un certain nombre d’outils et de réflexions pour le développement d’une recherche conforme aux principes et aux valeurs de l’ACP. Par exemple, des échelles existent bel et bien pour mesurer l’empathie du ou de la thérapeute (telle que perçue par le·a patient·e), ou le niveau de sensibilité à ses propres émotions. Des pistes sont aussi données pour sortir de l’approche positiviste (hypothèse → test → rejet ou validation de l’hypothèse) pour intégrer par exemple les principes phénoménologiques centraux dans l’ACP (partir de ce qui est perçu, sans hiérarchiser a priori les stimuli) mais je dois admettre que ces préoccupations dépassaient largement mon niveau technique. Des réflexions poussées sont aussi proposées, en plus d’un état des lieux, pour prendre en compte le rôle du ou de la client·e dans la thérapie, autre principe essentiel.

 L’affirmation posée dans le titre ("les thérapies centrées sur la personne et expérientielles fonctionnent") est confirmée dès le premier chapitre, avec le détail de résultats de diverses méta-analyses… non seulement pour l’aspect thérapeutique (dans ledit premier chapitre) mais aussi dans le domaine du management ou de l’éducation et de la pédagogie.

 On s’en aperçoit assez vite à la lecture : le livre n’est certainement pas réservé, mais est plutôt destiné, à des spécialistes. Sans connaissance au moins basique du fonctionnement de la recherche et de la philosophie et de la pratique de l’ACP, je pense que la sensation de noyade peut vite arriver, ce qui n’est pas le cas par exemple pour Essential Research Findings in Counselling and Psychotherapy, sur un thème approchant, bien plus accessible (mais accessible aussi uniquement en anglais). Pour le·a chercheur·se, en revanche, entre les références de recherche, les outils proposés et les réflexions pour réinventer la recherche, ce livre est probablement une mine dans laquelle puiser pour pas mal de travaux.

samedi 18 janvier 2020

Schizophrènes au XXème siècle. Des effets secondaires de l’histoire, d’Hervé Guillemain




  Sans négliger dans la moindre mesure la gravité des symptômes eux-mêmes, la schizophrénie se caractérise aussi par une image sociale négative : le diagnostic, le mot lui-même est stigmatisant, comme en témoignent certain·e·s patient·e·s, au point que des psychiatres sont parfois réticent·e·s à le communiquer. La démarche entreprise de retracer son histoire au long du XXème siècle, soit le siècle de sa naissance, couvre donc de nombreux enjeux : scientifique (quelle est l’origine de ce diagnostic?), politique (comment ces personnes dépendantes ont-elles été prises en charge par les différentes institutions), médical (historique des traitements proposés et de leur succès), … L’auteur revendique une méthodologie originale, partant des archives de dossiers de patient·e·s, pour raconter avant tout leur histoire.

  Le premier enjeu de la création de ce diagnostic (initialement appelé démence précoce) était institutionnel : il annonçait, implicitement, un pronostic de chronicité. Nommer les patient·e·s de cette façon, c’était conclure, à partir des symptômes observés, que l’hospitalisation allait durer toute la vie. Le terme a commencé à se démocratiser dans la pratique médicale au cours des années 1930. Les questionnements autour des spécificités de cette pathologie consistent pour certain·e·s à la différencier des diverses formes de mélancolie, pour d’autres à rechercher une continuité par la comparaison avec d’autres, semblables, observées dans le passé (hystérie, possession, … l’auteur est sceptique quant à cette démarche). En regardant les dossiers de l’époque, c’est pourtant la déviance par rapport à la norme qui semble être dans un premier temps un critère d’internement : délinquants, hommes pas assez virils ou femmes pas assez féminines ("d’une façon générale, on peut dire en effet qu’une femme qui néglige sa coiffure est très arriérée d’un point de vue mental", peuvent lire les étudiants en psychiatrie dans un manuel de 1929)...  Si la tendance s’inversera vers la fin des années 50, ce sont par ailleurs surtout des femmes qui vont être dans un premier temps concernées. L’auteur a observé que les domestiques et, à une époque où les conditions de travail dans la profession se dégradaient, les sténodactylo, étaient surreprésentées. Si le déracinement, la perte de perspective après un espoir d’ascension sociale, sont suspectés, on peut s’étonner que la piste des violences sexuelles et ses effets traumatiques bien réels ne soit pas explorée (en dehors de l’évocation, dans un témoignage, du harcèlement sexuel qui faisait presque partie de la profession de dactylo), pour ces personnes particulièrement exposées (profession féminine plutôt solitaire, ascendance hiérarchique forte exercée par un ou des hommes, …). De nombreux·ses migrant·e·s sont également interné·e·s en particulier dans les années 30, et parfois déporté·e·s ensuite dans leur pays d’origine.

 Les étiologies suspectées changent avec le temps, et orientent les traitements : la cause est successivement recherchée dans la qualité du sang (les règles sont surveillées de près), rénale, hormonale, on recherche un physique type, puis une gestuelle type du ou de la malade, … L’abondance de données est bien inscrite dans la pratique médicale (la température d’une patiente est prise tous les jours malgré le consensus scientifique sur le fait que la démence précoce ne change rien à la température corporelle, la ponction lombaire devient un passage obligatoire, …), mais la contradiction desdites données avec les hypothèse des psychiatres ne semble pas les perturber outre mesure (l’auteur ironise sur l’evidence-based medecine, ce qui est selon moi à la fois un anachronisme -le terme date de 1980- et un contresens -la pratique de la méta-analyse, de la tentative de réfutation des hypothèse comme recherche de preuve, est plutôt contradictoire avec les pratiques décrites-). Des traitements particulièrement douloureux seront infligés régulièrement ("Gervaise P., une jeune ménagère, subit 23 injections de soude, espacées chacune d’une demi-heure dans la même journée entre 10h et 21h30") sans que, loin de là, la balance bénéfice/risque ne soit étudiée de près, ces pratiques allant jusqu’à la lobotomie ("la lobotomie est une pratique dont la diffusion est indissociable de la construction de l’entité schizophrénique", "la pratique de la lobotomie fonctionne au service de l’ordre institutionnel et d’une justice informelle vouée à établir la mort sociale du sujet").

 La médecine, le traitement des personnes internées, ne sont bien entendu pas indépendants de considérations politiques et économiques. Plus tragique encore que la lobotomie, l’auteur rappelle les décès massifs pendant la seconde guerre mondiale ("56 % des déments précoces et schizophrènes transférés sont morts avant la fin de la guerre") d’une population enfermée exposée à la famine et aux épidémies. Il s’est également particulièrement attardé sur la pratique des transferts, à grande échelle, des patient·e·s parisien·ne·s (les institutions locales étaient surchargées) vers des structures en province, extrêmement lucratifs pour les investisseurs qui en ont bénéficié ("fixé à 13 francs, le prix de journée passe en 1938 à plus de vingt francs, alors que le prix de revient du séjour d’un patient est de 5 francs par jour"), parfois contre la volonté des familles, comme en témoignent certains courriers dénonçant une séparation insupportable pour les proches comme pour les patient·e·s. Aspect politique et économique encore dans l’usage, avec les progrès pharmacologiques, des traitements médicamenteux : la schizophrénie n’est pas soignée mais les symptômes sont émoussés, ce qui facilite aussi la prise en charge… certain·e·s patient·e·s sont ainsi soigné·e·s contre leur gré, et la pratique américaine, où des doses plus fortes sont administrées, est même suspectée de favoriser les passages à l’acte violents. Le développement du traitement par injection permet encore un meilleur contrôle : l’observation quotidienne n’est plus à surveiller, ce qui permet de libérer les patient·e·s de l’hôpital ou, pour le formuler plus cyniquement, de libérer l’hôpital des patient·e·s. Le suivi psychiatrique laisse la place au suivi infirmier, et les efforts nécessaires pour la réinsertion des patient·e·s ne sont pas fournis de façon satisfaisante.

 Le livre se lit facilement, est intéressant, mais, parce qu’il est intéressant, est frustrant. En l’espace d’un peu moins de 300 pages est abordée, sur l’espace de tout un siècle, l’évolution de la société sur le plan médical, scientifique, psychiatrique, politique, économique… Chaque chapitre aurait probablement pu facilement remplir un ouvrage et, la structure du livre étant thématique et non chronologique, c’est plus difficile de se représenter comme un ensemble l’articulation de tous ces aspects avec chaque époque. Certains espaces sont aussi laissés vides, ou presque, comme l’aspect juridique (qui décide de l’internement? qui peut s’y opposer ? les critères étaient ils plutôt centrés sur l’intérêt médical ou sur la préservation de l’ordre public? quelles évolutions pour les droits des patient·e·s?) ou, particulièrement paradoxal pour un ouvrage qui revendique de porter la voix des patient·e·s, leur accès à la parole publique. Certes c’est abordé, mais de façon expresse, au tout début du livre (le travail de Blogschizo est par exemple évoqué… Blogschizo c’est bien, lisez Blogschizo, et suivez la d’urgence sur Twitter) ou encore à la fin pour dire que la médicalisation, avec l’atténuation des symptômes, a permis la prise de parole, mais le sujet aurait certainement pu occuper plus de place (par exemple dès le XIXème siècle, le président Schreber, rendu célèbre par un certain Sigmund Freud, militait pour sa remise en liberté sans dissimuler pour autant des états délirants très avancés). Dans cette mesure, même s’il n’y a pas de prérequis particulier pour comprendre l’ensemble, la lecture est probablement beaucoup plus profitable avec des connaissances en psychopathologie, en histoire de la médecine, des sciences, du droit... Il faut toutefois admettre que l’auteur a répondu en partie à mes protestations en proposant une bibliographie commentée à la fin (sans compter ses propres livres sur d’autres aspects de l’histoire de la psychiatrie).

lundi 28 octobre 2019

Essential Research Findings in Counselling and Psychotherapy, de Mick Cooper




 Ce livre qui fait un recensement de l’état de la science sur la psychothérapie est extrêmement axé... sur la pratique. L’auteur attache une grande importance à l’accessibilité de son travail, avec des infos faciles à retrouver, une définition des mots clefs, des conseils de lecture pour aller plus loin sur certains thèmes, et regroupe régulièrement ce qui est à retenir, concrètement, sur chaque point, pour s’améliorer en tant que thérapeute. Si Mick Cooper pratique lui-même la thérapie existentialiste (proche de l’Approche Centrée sur la Personne), et que le sous-titre ("les faits sont nos amis") est une référence à Carl Rogers, le livre concerne bien tous les types de psychothérapie, et pas seulement l’Approche Centrée sur la Personne (bien sûr je ne dis pas ça pour moi, n’allez surtout pas imaginer que je ne m’en suis rendu compte qu’après avoir largement entamé l’introduction).

 La première bonne nouvelle est que la psychothérapie… fonctionne! Mieux que rien, ce qui est déjà pas mal (ce qui n’empêche pas 5 à 10 % des client·e·s, voire plus dans le cas de l’addiction, de voir leur état aggravé par la thérapie), et même mieux que des médicaments tous seuls, enfin à peu près pareil mais avec des effets plus durables. C’est même une pratique économiquement rentable (pour la santé publique, pas pour les thérapeutes, tssss). L’auteur donne toutefois d’autres bonnes, bien que désobligeantes, raisons de lire son livre, de s’appuyer sur un savoir obtenu de façon standardisée plutôt que sur l’expérience personnelle : la perception de la réussite d’une thérapie par les thérapeutes ne s’accorde pas si souvent avec celle des client·e·s (et dans 60 à 70 % des cas ils ou elles n’attribuent pas la réussite aux mêmes éléments!), les thérapeutes tendent à surestimer leurs compétences par rapport à celles de leurs confrères·sœurs (c’est une tendance, évidemment ce ne sera pas mon cas quand je serai moi-même thérapeute), ou encore les thérapeutes sont de très mauvais·e·s prédicteur·ice·s du résultat d’une thérapie (dans une recherche de 1997, sur quarante-deux client·e·s dont l’état s’était aggravé au cours de la thérapie, un seul cas avait été anticipé par les thérapeutes). Il est toutefois rappelé que des données générales ne s’appliquent pas à chaque client·e en particulier : orienter sa pratique sur des connaissances scientifiques, si solides soient-elles, ne dispense pas de savoir s’adapter à chaque individu ("les gens sont plus compliqués que les psychologues voudraient qu’ils ne le soient", comme l’a constaté Robert Altemeyer, lui-même chercheur).

 Le livre date de 2008, et la recherche scientifique avance vite et constamment (parfois un peu trop), mais la date de parution du livre a laissé le temps aux chercheur·se·s de se poser pas mal de questions, et d’y répondre au mieux. Est-ce que le·a thérapeute doit être distant·e ou chaleureux·se? Est-ce que les interprétations aident? Est-ce qu’il est pertinent de parler de soi? Est-ce que donner des choses à faire aux client·e·s entre les séances, leur conseiller des lectures ou des films, sert à quelque chose? Quelle est la meilleure attitude à adopter face au transfert et au contre-transfert? En cas de conflit entre client·e et thérapeute? Dans quelle mesure est-il pertinent d’être strict·e sur le cadre? Y a-t-il des prédispositions aidantes ou néfastes pour le·a client·e, le·a thérapeute? Est-ce que ça change quelque chose que client·e et thérapeute soient de la même religion, de la même classe sociale? Pour toutes ces questions et bien d’autres, l’auteur indiquera, de façon sourcée bien sûr, les certitudes, les nuances, les contradictions, que peuvent apporter l’état de la science. J’ai par exemple été surpris d’apprendre que la partie cognitive des TCC ne semble pas avoir tant d’intérêt que ça, ou encore que les interventions paradoxales (la prescription du symptôme par exemple) sont efficaces, plus encore quand elles sont inattendues, sans être particulièrement risquées. Plus consensuel mais bon à savoir, les objections des client·e·s sont à prendre au sérieux (d’autant qu’iels ne formulent pas tous les reproches), la supervision est fortement recommandée, les attentes irréalistes des client·e·s doivent être rectifiées (mais l’autre extrême, ne pas croire en la thérapie, diminue aussi l’efficacité), la relation thérapeutique est d’une grande importance quelle que soit la méthode, et l’un des plus grands prédicteurs de réussite est… l’implication du ou de la client·e.

 Question à 1000 Euros (enfin, façon de parler, l’enjeu est bien plus important que ça), quelle est la méthode la plus efficace? La réponse est que d’une part l’efficacité de la méthode est loin d’être le seul critère d’efficacité d’une thérapie, et d’autre part que… c’est compliqué. Non que le sujet soit esquivé, pour des raisons de diplomatie, de conflit d’intérêt (l’auteur pourrait être tenté de taire d’éventuels résultats peu convaincants des thérapies humanistes, ou des résultats trop convaincants d’autres méthodes) ou autre : des données sont fournies par méthode, et même, séparément, par technique ou attitude (par exemple pour l’Approche Centrée sur la Personne, la congruence, l’approche positive inconditionnelle, l’empathie, les relances non-directives, sont aussi évaluées séparément… j’ai aussi appris que la fameuse technique des deux chaises en Gestalt, qui peut sembler exotique ou désuète, a une vraie efficacité), ou encore sur les méthodes les plus recommandées par pathologie. Si on s’arrête à ces infos là, il n’y a pas photo, l’avantage revient aux Thérapies Comportementales et Cognitives, ce qui va très nettement à l’encontre de l’effet dodo. La dénomination de cet effet ne sous-entend pas que les psychothérapeutes sont menacé·e·s d’extinction par les chasseur·se·s, mais vient du dodo d’Alice au Pays des Merveilles qui décrète que tous les participants de la course sont vainqueurs : l’idée est donc que toutes les méthodes se valent. L’auteur, sans trancher, donne des éléments pour aller dans le sens de l’effet dodo, et des éléments qui vont contre. Les résultats des TCC sont bien réels, mais sont à nuancer dans la mesure où les TCC sont des thérapies centrées sur l’évaluation… donc bien plus évaluées, mais aussi bien plus évaluables (en particulier, elles sont souvent brèves, et ont des objectifs mesurables, quand elles ne sont pas à l'origine des outils de mesure). Plus insidieux (et qui ne concerne pas seulement les TCC!) : l’effet d’allégeance tend, comme son nom l’indique, à favoriser les méthodes dont le·a chercheur·se cherche à prouver l’efficacité. Non pas qu’il y ait triche, mais le groupe contrôle, par exemple, est souvent évalué dans des conditions peu réalistes (thérapeutes non spécialistes, consignes qui faussent le processus pour que les procédures ne fassent pas doublon avec celles du groupe expérimental, …). L’auteur ne parle pas du biais de non-publication (les recherches publiées avec un résultat observé ne renseignent pas sur le nombre de recherches similaires éventuellement effectuées sans résultat, donc le plus souvent non publiées), que je suspecte d’amplifier ledit effet d’allégeance. Un autre argument en faveur de l’effet dodo est que de nombreux facteurs entrent en compte dans la réussite d’une thérapie, et que la supériorité d’une méthode, réelle ou non, n’a pas tant d’impact que ça. Les principales objections à l’effet dodo sont que les contre-arguments nuancent, mais n’effacent pas, les différences constatées dans des méta-analyses dont certaines prennent précisément en compte les biais tels que l’effet d’allégeance, ou encore que dire que toutes les thérapies sont de même valeur reste imprécis et occulte le fait que pour telle pathologie ou tel symptôme, une méthode ou une technique peut être bien plus appropriée qu’une autre.

 Si accessible et pratique d’utilisation que soit le livre, l’auteur invite à ne pas en rester là, et à s’abonner au moins aux newsletter de revues scientifiques, à évaluer sa propre pratique si on le souhaite (avec un questionnaire téléchargeable sur www.coreims.co.uk ), et dans l’idéal à être non seulement "research-informed" (au courant de l’état de la science) mais "research-inspired" (inspiré·e par la recherche) voire "research-revitalised" (revitalisé·e par… c’est bon vous avez compris). Ce que je regrette le plus dans le fait que le livre date de 2008, ce n’est pas qu’une partie des données soit éventuellement obsolète, mais que depuis 11 ans le livre n’ait toujours pas été traduit en français.

dimanche 6 octobre 2019

Malscience, de Nicolas Chevassus-au-Louis




 Il est tentant de se représenter le milieu de la recherche scientifique comme le royaume de l’objectivité, où règnent le vérifiable, le jugement entre pair·e·s par ailleurs uniquement motivé·e·s par l’agrandissement du domaine du savoir. L’auteur, journaliste mais aussi docteur en biologie et historien, décrit au contraire un univers où, si des progrès considérables ont été faits depuis les dernières décennies ("la fraude n’est plus niée comme elle l’était alors, mais la communauté scientifique reste impuissante à trouver les moyens d’en enrayer la progression"), des données fausses sont communiquées à grande échelle et de façon sous-estimée, mais surtout dont le fonctionnement incite indirectement à tricher, que ce soit en embellissant légèrement la réalité ou en fraudant plus frontalement (plagiat, manipulation ou invention de résultats, …).

 Le milieu de la recherche est en effet extrêmement concurrentiel : la devise "Publish or perish" n’est pas nouvelle, le statut de certain·e·s chercheur·se·s est extrêmement précaire, et publier vite et beaucoup peut fournir un prestige et des financements quand une pratique plus rigoureuse et prudente fait prendre le risque de passer à côté. Même si sur le papier (c’est le cas de le dire) le système de publication peut sembler bien rôdé (la réputation des différentes revues scientifiques donne une idée de leur qualité, les articles proposés sont soumis à la vigilance d’un comité de lecture), il n’est pas exempt de défauts : l’importance d’être pionnier·ère est aussi une pression à laquelle sont soumises les revues, les articles les plus novateurs auront donc d’autant plus intérêt à être publiés vite, alors que les évaluations prennent du temps. De plus, la recherche est aussi soumise à des effets de mode (même si ce n’est peut-être pas le premier domaine dans lequel on se représente spontanément un sujet racoleur), et le choix du sujet (OGM, cellules-souches, réchauffement climatique, ...) aura dans certains cas plus d’influence que l’intérêt intrinsèque de la recherche. L’injonction à publier beaucoup pousse certain·e·s chercheur·se·s à proposer plusieurs fois le même article à peine modifié à différentes revues, ou encore à diviser une seule recherche en deux articles : là encore, l’intérêt pour la science n’est pas flagrant.

Peut-être plus insidieux, un article scientifique est, concrètement, une narration. Le corps de l’article décrit bien proprement une élégante hypothèse de départ, vérifiée avec une méthodologie rigoureuse, et des résultats bien entendu conformes à ce qui était attendu, savamment commentés ensuite : s’il arrive que des résultats non concluants (enfin, en vrai ils sont concluants, puisqu’une absence d’effet a été observée) soient publiés, c’est loin de concerner la majorité du monde de l’édition scientifique. Or, la réalité de la vie de laboratoire est bien plus chaotique : "dans le réel, rien ne s’est produit comme le décrit l’article scientifique". Mais, tel·le l’enseignant·e de lycée qui, pour faire une plus belle démonstration du phototropisme végétal à ses élèves de TP, arrache les quelques germes qui se dirigent à l’opposé de la lampe, les chercheur·se·s ont plus d’intérêt, en soumettant un article, à avoir une belle histoire à raconter. Les lecteur·ice·s auront ainsi le plaisir de découvrir le doux concept de HARKing (faire l’hypothèse après les résultats, donc dire ce qu’on comptait trouver après l’avoir trouvé), ou encore la surprenante coïncidence du nombre de résultats qui frôlent le p<.05 : par convention (mais ce n’est pas une règle!), un résultat est jugé significatif (donc dû à un effet observable plutôt qu’au hasard) lorsqu’il a eu moins d’une chance sur vingt (donc 5% de chances) d’arriver. Une revue statistique faite en 2008 sur 3557 publications de psychologie expérimentale a permis de constater une proportion très élevée de résultats situés entre 0.04875 et 0.05, ce qui est particulièrement suspect à une époque où la puissance mathématique des ordinateurs permet assez facilement d’estimer quels résultats éliminer, ou à quel moment arrêter le recueil de données, pour orienter le fameux p (probabilité) dans la direction souhaitée. Certain·e·s ne vont pas jusqu’à prendre cette peine et affichent le fameux sésame p<0.05 sans indiquer sa valeur exacte : en reprenant les résultats a posteriori, 38 % d’entre eux se sont en fait révélés être légèrement au dessus du seuil. Bien entendu, les chercheur·se·s, expert·e·s dans leur propre spécialité, ne sont pas dupes ("interrogez n’importe quel chercheur et ils vous citera dans son domaine de nombreux exemples d’articles que d’aucuns tiennent pour faux"), mais certains articles douteux continuent d’être cités, parfois même quand ils ont été rétractés.

Si les méthodes et les exemples rapportés prêtent parfois à sourire (comme William Summerlin coloriant la peau de souris à l’encre de Chine, ou un article composé de la phrase "Get me off your fucking mailing list" copié-collée sur toute la longueur du texte accepté par l’International Journal of Advanced Computer Technology moyennant 150 $ de frais de publication et jugé "excellent" par un relecteur), l’enjeu est bien réel. Le plus évident de ces enjeux est l’impact sur la fiabilité, dans l’absolu, de la recherche scientifique, mais il y a aussi des enjeux financiers avec la perte d’argent public occasionnée, ou, dans le pire des cas, des risques sanitaires importants : la recherche médicale n’est pas épargnée par le problème, et des patient·e·s ont été soigné·e·s sur des bases erronées, mettant parfois leur vie en danger. L’auteur, sans diminuer l’importance de ces enjeux, estime toutefois que la judiciarisation n’est pas le meilleur moyen de lutter contre la fraude, car les expériences passées ont montré que les tribunaux étaient mal équipés pour se pencher sur le domaine spécifique de la recherche (il donne entre autres l’exemple de carnets qui avaient avant tout pour objet de servir de point de repère personnel aux chercheur·se·s considérés comme des faux à cause d’imprécisions qui n’avaient en fait pas d’impact). Les solutions sont plutôt à rechercher selon lui dans une modification de la valorisation du travail des chercheur·se·s (le sacro-saint facteur h - "nombre n d’articles d’un auteur qui ont obtenu au moins n citations"- étant particulièrement artificiel), la publication systématique des données brutes (des initiatives existent déjà en ce sens), ou une plus grande légitimité accordée aux recherches où le résultat n’est pas celui attendu.

Si l’angle d’approche n’est pas le plus réjouissant, le livre offre une exploration intéressante de l’univers de la recherche scientifique. L’auteur équilibre particulièrement bien, entre la problématisation générale des enjeux et l’illustration avec des exemples particuliers (bon, en même temps il est journaliste, du coup c’est exactement son métier). Le livre est destiné au grand public, donc même s’il traite d’un secteur où la spécialisation pointue est la règle, il est accessible à tou·te·s.