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samedi 12 mai 2018

Allodoxia, observatoire critique de la vulgarisation, d'Odile Fillod




 Si je vous dis que des chercheur·se·s ont constaté qu'exposés à des jouets pour garçons et pour filles, les singes mâles ont montré une préférence pour les jouets pour garçons, et les singes femelles pour les jouets pour filles, et que vous me faites confiance (ce qui n'est en soi pas nécessairement une bonne idée puisque sur ce blog je présente des contenus que je viens de lire, donc mon niveau d'expertise est très relatif, mais c'est un autre sujet), vous allez probablement vous imaginer des singes mâle se ruant sur des jouets pour garçons, et des singes femelle se ruant sur les jouets pour filles. Si j'ajoute que "Chaque année, au moment de Noël, la section féministe de l'association Mix-Cité fait des descentes dans les grands magasins pour mettre en garde les parents sur la nature sexuée des jouets. Voyez-vous, acheter des poupées pour sa fille et des soldats pour son fils les inscrit à tout jamais dans un genre socialement déterminé. En décembre prochain, Mix-Cité devra aussi manifester dans les zoos", cela augmentera vos chances de penser que décidément, entre ça, la suppression du terme "Mademoiselle" et l'écriture inclusive, certains personnes ont du temps à perdre. Si j'avais fait une présentation de l'étude plus longue précisant que si mâles et femelles ont passé un peu plus de temps avec les jouets indiqués, aucun jouet n'a été complètement délaissé par l'un des deux sexes, que le jouet le plus investi a été la peluche (rangé dans les jouets neutres), que l'effectif était faible (ce qui augmente les chances d'obtenir des effets statistiques marqués) et que des singes ont été éliminés des résultats pour des motifs non renseignés donc suspects,  et que parmi les six jouets proposés, la casserole figurait dans les jeux féminins et la balle dans les jeux masculins, choix loin d'être incontestable (comme pour la peluche évoquée à l'instant), l'image aurait été considérablement nuancée, et la conclusion sur l'opposition aux jouets genrés encore moins évidente. Le fait que des années plus tard, une seule étude semblable a été publiée (ce qui peut suggérer que les autres tentatives de réplication ont échoué), avec une race de singes différente et même une classification des jouets différente (la peluche n'est plus un jouet neutre mais féminin), et a obtenu des résultats d'une amplitude peu déterminante, peut également faire tiquer.

 Pour cet exemple et bien d'autres de résultats de recherche peu fiables mais très médiatisés, l'autrice, sur ce blog explicitement militant, reprend dans le détail les recherches originelles, présente l'état de la science et l'historique de la médiatisation. L'écrasante majorité concerne les stéréotype de genre (ce dont je n'irais pas me plaindre) mais d'autres sujets sont également traités. Si les médias généralistes vont souvent un peu vite pour faire état de la recherche scientifique, beaucoup de choses peuvent se passer entre la présentation d'une étude par les chercheur·se·s, la communication sur cette étude par l'institution, le communiqué de presse officiel, et la reprise par des journalistes plus ou moins spécialisé·e·s, avec parfois une déformation suspecte qui laisse supposer une volonté de propagande idéologique (surtout quand c'est récurrent, comme pour de nombreux vulgarisateur·ice·s/chercheur·se·s nommé·e·s sur le blog). J'ai moi-même bénéficié directement du contenu de ce blog, en particulier en apprenant que le travail de Sebastien Bohler (auquel, en tant qu'abonné à Arrêts sur Images où il avait une chronique et à Cerveau&Psycho dont il est un contributeur important, j'étais souvent exposé) était bien moins rigoureux qu'il ne semblait l'être, ou que Boris Cyrulnik avait tendance à préférer un bon récit à un récit rigoureux (encore que le principal artisan, pour moi, de la décrédibilisation de Boris Cyrulnik a été Boris Cyrulnik lui-même, avec entre autres l'inoubliable affirmation non sourcée que pendant les guerres il n'y avait pas d'insomnies, ou encore sa simplification surréaliste sur la montée de l'idéologie nazie en Allemagne).

 Le travail est extrêmement détaillé et rigoureux, et la lecture des posts du blog (dont certains dépassent les 40 pages sur Word!) demandent souvent concentration et connaissances (les bases du sujet évoqués sont rappelées, mais ça ne devient pas simple pour autant de comprendre les fondamentaux de la génétique, des connectomes, de l'état de la science sur la schizophrénie ou de la maladie d'Alzheimer, …), même si des sarcasmes de haut niveau se glissent parfois entre deux explications très techniques : lecture des publications sur le thème évoqué (réplications, résultats, fiabilité des supports de publication, ...), détail et argumentation des failles de la procédure expérimentale, reprise des calculs, éventuellement contact avec les chercheur·se·s pour plus de précisions... le travail de fond est considérable (ce qui n'empêche pas les détracteur·ice·s du blog de très rarement argumenter sur ledit fond). L'autrice est également très présente (et souvent très patiente!) dans les commentaires (et pas seulement : il lui arrive de surgir dans une conversation sur le net -en commentaires d'un autre site par exemple- pour contre-argumenter quand son travail est critiqué). Hélas, le fait qu'une telle rigueur soit nécessaire est, par certains aspects, un peu désespérant. En ce qui me concerne par exemple, je ne cache pas que je n'ai pas tout à fait, entre le temps que ça demande, mon niveau affligeant de connaissances en stats, et le fait que, n'étant plus à la fac, il me faudrait payer pour avoir accès à la plupart des articles, tendance à faire ce travail à chaque fois qu'une étude est citée (j'en suis plutôt au stade où je me sens super rigoureux les fois où je prends l'initiative de regarder le résumé de l'étude en question). Pire, en dehors des livres de vulgarisation (dont certains en prennent pour leur grade), il me semble qu'il n'y a pas beaucoup d'options pour continuer à me former en dehors des revues directement scientifiques que Cerveau&Psycho (évoquée plus haut) ou Sciences Psy, dirigée par... Boris Cyrulnik. Reste l'option de médiatiser le blog qui, en plus de donner de précieux éléments de méthodologie, a pour objectif explicite de décrédibiliser certain·e·s expert·e·s (Sebastien Bohler, Peggy Sastre, …) qui ont beaucoup de visibilité médiatique pour que leur parole soit moins relayée.



samedi 29 avril 2017

Anorexie, ces phrases que j'en ai marre d'entendre, de Maëlys (sur simonae.fr )




 Bien qu'on en entende très souvent parler, les troubles du comportement alimentaire sont en fait plutôt mal connus, y compris par les professionnel·le·s ("beaucoup de personnels en lien avec des personnes malades ne sont pas proprement formés sur la maladie, qu'il s'agisse de personnel médical ou de personnes côtoyant notamment des adolescent.e.s"), d'où de nombreux stéréotypes (dont je n'étais très probablement pas exempt quand j'ai rédigé mes propres résumés de ressources sur le sujet), que les personnes concernées doivent endurer en plus de leurs souffrances.

 L'autrice précise par exemple dans l'article que oui, on peut être anorexique et par ailleurs aimer manger en général, que non, les anorexiques ne sombrent pas subitement dans la pathologie en voyant un mannequin photoshopé sur la couverture d'un magazine ("il ne faut pas nier que les images de la beauté imposées par les médias et les publicités ont un rôle à jouer, mais ramener l'anorexie uniquement à cela est un danger"), ou encore que maigreur et anorexie sont deux choses distinctes (et surtout que pour une personne concernée, entendre plaisanter sur l'anorexie supposée d'une personne très mince peut être extrêmement blessant), que comme pour d'autres maladies mentales (dépression, troubles borderline) ce n'est pas une question de volonté ("manger plus, ou même parfois juste manger est un acte très compliqué pour une personne anorexique"), que l'absence de diagnostic médical officiel n'est certainement pas la preuve d'une absence de pathologie ("ne dénigrez pas le vécu des gens"), ...

 Ce témoignage très personnel est complété par des données de l'Inserm qui rappellent entre autres que l'anorexie est bien une maladie, qui n'est pas nécessairement facile à diagnostiquer (risques de pathologie associées, manque de formation spécifique des professionnels, ...).

 Comme d'habitude dans mes résumés j'oublie beaucoup d'infos importantes, mais là ça tombe plutôt bien parce que c'est aussi vite fait de lire directement l'article . L'article lui-même est sur simonae.fr, un site de féminisme intersectionnel comme Everyday Feminism , mais qui contrairement à Everyday Feminism est, différence non négligeable, un site francophone. Dans la logique du féminisme intersectionnel, l'expression la plus importante est celle des personnes concernées, vous pourrez donc trouver bien des choses d'utilité publique sur d'autres pathologies mentales dans la section concernée (et bien des choses d'utilité publique tout court dans les autres sections, mais c'est un autre sujet).

 Le lien : http://simonae.fr/sante/sante-physique-mentale/anorexie-phrases-marre-entrendre/

vendredi 23 septembre 2016

Everyday Feminism Magazine



 D'habitude, je ne commence pas mes posts de blogs comme ça, mais je vous prie de ne pas fuir en voyant le titre. Le mot "féminisme" fait certes parfois peur (surtout si vous avez lu ce livre là), bien qu'il ne signifie rien de plus qu'être en faveur de l'égalité entre hommes et femmes, mais je ne relaie pas ce site Internet pour faire de la propagande (en plus j'ai un autre blog pour ça O:) ) mais bien parce qu'il m'a autant intéressé qu'en tant qu'étudiant en psycho qu'en tant que citoyen.

 Ce site est plus précisément un site de féminisme intersectionnel, c'est à dire que son objet est non seulement le sexisme, mais l'ensemble des stéréotypes intégrés dans un système de domination (pas dans un sens complotiste mais dans la mesure où nous vivons dans une société qui rend ces stéréotypes, à notre insu ou non, normaux) qui peuvent conduire à des inégalités ou des difficultés au quotidien pour ceux et celles qui les subissent (racisme et homophobie pour les plus connus, validisme -qui concerne le handicap physique mais aussi la maladie mentale-, transphobie, grossophobie -c'est le vrai terme-, ...). L'un des grands intérêts cliniques est de donner d'abord la parole aux personnes directement concernées ("Tout ce qui se fait pour nous sans nous se fait contre nous", disait Nelson Mandela, mais je crois que ce n'était pas dans un article d'everydayfeminism.com ). La démarche n'est pas si fréquente puisque, du fait même des stéréotypes, il n'est pas rare que cette parole soit confisquée, quand la souffrance n'est pas tout simplement niée (le fait que reconnaître cette souffrance soit un premier pas vers la remise en cause du système -par exemple, condamner le harcèlement de rue va à l'encontre de certaines conceptions de la virilité ou de l'injonction à la discrétion des femmes- ne facilite pas les choses).

 Everyday Feminism propose donc une approche intéressante sur des thèmes divers, tels que cet article autobiographique sur comment le rapport à la nourriture dans la famille a largement contribué à des troubles du comportement alimentaire (et la difficulté pour la famille de se remettre en question même après coup) mais aussi des articles sur les idées reçues sur, exemples parmi beaucoup d'autres, la drogue, l'hyperactivité, la paranoïa, ...

 Le site a une quantité particulière de ressources sur la violence conjugale, qu'elle soit physique ou psychologique, ce qui correspond en effet au thème du site : les victimes de violence conjugales sont elles-mêmes victimes de stéréotypes, le racisme ou l'homophobie intégrés peuvent aggraver ces stéréotypes pour les personnes concernées, les stéréotypes de genre ont leur part de responsabilité, ... Le site offre donc de nombreuses ressources et témoignages pour aider les victimes lorsqu'on en a l'opportunité, repérer les signes avant coureurs, déjouer les pièges de la manipulation, mieux connaître le traumatisme qui peut suivre, ...

 Les articles sont écrits par des personnes concernées mais aussi par des professionnel·le·s tels des psychologues ou des travailleur·se·s sociaux·les (d'ailleurs on peut parfaitement être concerné·e et professionnel·le en même temps). Ils peuvent être lus à toute fin utile par tout le monde bien sûr, mais en particulier par l'étudiant·e qui veut recueillir rapidement des infos sur un sujet, le·a soignant·e qui veut donner des informations à la fois pratiques et dé-stigmatisantes à un·e patient·e sur ce dont iel souffre (l'aspect dé-stigmatisant peut être d'autant plus salutaire que tou·te·s les soignant·e·s sont loin d'être à l'abri des stéréotypes), les proches des personnes concernées... Le moteur de recherche est, ça ne gâche rien, très efficace et simple d'utilisation (il est en elastic search : quand on commence à taper un mot, le moteur de recherche commence déjà à proposer une liste d'articles qui correspond) et que, cette qualité est presque un défaut, il y a de nombreux liens intégrés dans chaque article, non pas pour combler ses lacunes parce qu'il n'y en a pas spécialement mais pour approfondir certains aspects : vous risquez donc de vous retrouver rapidement avec une dizaine d'onglets ouverts alors que vous vouliez juste lire un article (c'est d'ailleurs pour ça que je n'ai lu qu'à peu près la moitié des articles mis en lien dans ce post).

 Le site a en revanche le défaut, c'est indéniable, d'être en anglais...

Le lien : http://everydayfeminism.com/ 

mardi 23 décembre 2014

Soignante en devenir, de Florence Braud





Note (31/05/2019) : les trois blogs dont il est question sont maintenant regroupés sur http://www.soignanteendevenir.fr/ , avec beaucoup de contenu qui à sauté pour ma plus grande tristesse (mais bon c'est pas moi qui décide j'avais qu'à écrire ces magnifiques textes moi-même), et l'autrice est sortie de l'anonymat et n'a donc plus son ancien pseudo. Je laisse quand même la présentation initiale de son travail telle quelle parce que je suis super paresseux pour garder une trace.

 Oyez oyez, l'aide-soignante (ancienne auxiliaire de vie) et maintenant trois fois blogueuse Babeth ouvre un nouveau blog, qui a vocation à accueillir des témoignages sur les maltraitances effectuées, volontairement ou non, consciemment ou non, par les soignant·e·s.

 Dans empathie, compétence, honnêteté, les qualités essentielles du ou de la soignant·e rappelées par Michel Hanus et Olivier Louis, il y a empathie, donc même si le·a soignant·e a une blouse blanche, une agressivité ou une condescendance sortie de nulle part, c'est un manque de professionnalisme (par ailleurs, dans certains témoignages, il y a AUSSI un problème avec la compétence et/ou l'honnêteté). Si la méchanceté pure et simple, c'est très malheureux, existe, ou peut aussi être maltraitant·e (ou moins bientraitant·e qu'on ne pense l'être) involontairement, comme dans le cas de cette aide-soignante qui n'a, semble-t-il, pas eu l'idée de prendre son temps pour aller vite. Le blog a en effet vocation à recueillir les témoignages de patient·e·s maltraité·e·s (certaines maltraitances rapportées ne sont, on l'espère, pas ordinaires, mais hélas parfois elles ne sont vraiment pas petites), mais aussi ceux de soignant·e·s qui réaliseraient, après coup, qu'iels auraient pu mieux réagir dans telle ou telle situation, et peuvent permettre à d'autres, grâce à leur expérience, de mieux s'en sortir dans la même situation.

 L'initiative me paraît formidable parce que je n'ai jamais soigné personne donc c'est bien commode de voir d'autres se faire critiquer déjà d'un point de vue pragmatique, pour en tant que patient·e se rappeler qu'il n'est pas normal de subir certaines choses et en tant que soignant·e à mieux percevoir les mécanismes qui peuvent conduire à la maltraitance (voire à avoir des solutions clefs en main à des problèmes qu'on n'identifiait pas forcément), mais aussi d'un point de vue cathartique parce que ça permet de ne pas garder pour soi ce qu'on a pas osé dire, intimidé·e par la blouse blanche et/ou le pouvoir que le·a soignant·e a sur nous (parce que si on a affaire à un·e soignant·e, en général, c'est qu'on ne va pas très bien à la base) et même, soyons fous, d'un point de vue social : ce blog est une façon de dire "allez vous faire foutre" à celles et ceux qui estimeraient que le diplôme et le statut de soignant·e (et de bien-portant·e) dispense d'avoir du respect pour la personne en face, donc plus le blog a de retentissement, plus il sera clair que certains comportements ne sont pas les bienvenus.

 Pour envoyer vos témoignages : vieuxetmerveilles@hotmail.fr
 Et tant que vous y êtes, vous pouvez suivre Florence (anciennement Babeth) sur twitter ( @BraudFlo ), ou aller faire un tour sur ses deux autres blogs, je pense que vous ne le regretterez pas.
 http://www.vieuxetmerveilles.com/ : plus autobiographique, le blog parle aussi de l'expérience d'auxiliaire de vie de Babeth, métier qui implique de nombreuses préoccupations extra-professionnelles (ce qui est intéressant à lire à l'heure où des responsables politiques estiment intéressant de reculer sur le droit du travail). A lire aussi, impérativement, pour ceux qui s'intéressent au sujet de la résilience.
 http://www.aidersoigner.com/ : Babeth parle ici de sa formation et de ses débuts d'aide-soignante, le tout entrecoupé de quelques coups (très) durs

 Dans ces deux blogs, Babeth est sans concessions sur le sujet de la bientraitance, donc non seulement l'ouverture de Petites maltraitances ordinaires est une excellente initiative, mais en plus c'est particulièrement bienvenu que ce soit elle qui créée et gère ce blog.

lundi 18 août 2014

Ephémère et délétère



Hécate souffre de troubles du comportement alimentaire, et en parle depuis maintenant 6 années sur ce blog (elle tient un autre blog en parallèle, Mlle B). Elle fait donc partager aux lecteur·ice·s en temps réel ses souffrances, les moments où ça va mieux, la distance qu'elle peut prendre par rapport à son poids ou son impossibilité de penser à autre chose, les moments où elle mange à peine pendant des jours et les moments où elle subit des crises et se gave. La longue durée couverte par le blog, et le fait qu'il ait été publié en temps réel (et sans validation préalable par un·e éditeur·ice), fait précisément qu'il ne parle pas que des troubles du comportement alimentaire d'Hécate, mais d'Hécate en général : ses rapports avec sa famille, les soignant·e·s plus ou moins efficaces et compréhensif·ve·s (et le manque d'accès à des soins satisfaisants en quantité ou en qualité), les agressions qu'elle a subies (le courage de livrer des choses aussi personnelles, surtout dans un espace exposé aux trolls, force l'admiration!), …

 Ce blog contient donc quelque chose qu'on ne trouvera jamais dans une vignette clinique ou une étude de cas, même la plus pertinente, même la mieux rapportée : une parole à la première personne, à des moments différents de sa vie, dans différentes humeurs, dont le sujet principal est la personne et non la pathologie. Et, s'il paraît fantaisiste de se former sans entendre les thérapeutes parler des patient·e·s, il faut sans doute se poser des questions sur les thérapeutes (ou futurs thérapeutes) qui ne s'intéressent pas au point de vue des patient·e·s. Une méthode contre-intuitive (interdire de parler de nourriture dans le dialogue avec la psy) qui s'avère être intéressante, une méconnaissance des troubles du comportement alimentaire qui poussent à une solution de facilité alternative (on va dire que c'est une dépression, pis de toutes façons ça ressemble), entendre Hécate parler de ses thérapies peut donner des idées d'exemples à suivre ou à ne pas suivre.

 On s'y attend, dans un blog qui parle de troubles du comportement alimentaire, à fortiori un blog dont l'autrice se livre autant, le contenu est extrêmement violent (le texte, mais aussi l'habillage du blog) : Hécate parle d'une violence intra-familiale parfois insidieuse, de son état suite aux privations, mais aussi des viols qu'elle a subis, de sa difficulté à réussir à nouveau à se faire vomir sans bruit après une période d'amélioration, ... Une réalité qui est ici racontée à la première personne, sans être accompagnée de développements théoriques.

 Bon, en vrai, je vais m'arrêter là, parce que je suis super mal à l'aise de parler d'un blog aussi personnel, j'ai l'impression de parler de la personne, et faire un post de blog sur une personne c'est moyennement élégant, du coup je fais rien qu'à m'embrouiller. Je récapitule pourquoi j'ai surmonté mon malaise :
-savoir que les troubles du comportement alimentaire sont une réalité violente et le ressentir sont deux choses différentes, et en lisant ce blog on ne peut que le ressentir
-l'avis de patient·e·s sur leurs psys est toujours très précieux, dans la mesure où on peut difficilement deviner à la place des patient·e·s, et que malheureusement un·e psy, même bien intentionné·e, peut faire des dégâts
-des informations exhaustives sur un·e patient·e, ou même une thérapie, c'est rarissime déjà parce que ça prend énormément de place (rien que les huit séances d'Herbert Bryan dans La relation d'aide et la psychothérapie ça occupe, et Psychothérapie d'un Indien des Plaines prend un livre entier) et ensuite parce qu'un·e thérapeute a généralement plusieurs patient·e·s, donc n'en sait pas forcément autant sur chaque patient·e
-le format blog permet une écriture en temps réel, et sans intervention d'un·e éditeur·ice (même si je ne me souviens pas avoir vu de coquilles... je déteste ce blog)... sachant que les gens changent avec le temps, je vois mal quel autre format peut offrir ce type de témoignage
-en plus c'est très bien écrit, et encore une fois le courage qu'il a du falloir pour partager autant son intimité force l'admiration  

vendredi 4 avril 2014

Comment les jeux vidéo tentent de vous rendre accro (mais n'y réussissent pas toujours)



 Pour discuter de ce sujet qui n'est pas récent, à l'occasion de cette émission -C'est pas qu'un jeu- d'@rrêts sur images co-produite avec Canard PC (c'est le thème du dossier de leur dernier n°), sont invités Maria Kalash (c'est un pseudo!), une journaliste de la rédaction de Canard PC, Fabien Delpiano, le concepteur du jeu Rayman Jungle Run (dont la phrase "je fais des jeux vidéo, pas de la drogue" a intéressé la rédaction), un psychiatre spécialiste de l'addiction (Marc Valleur, déjà invité ici par la rédaction d'@rrêts sur images) et Olivier Mauco, docteur en game studies (si si!).

 Ponctuée par des extraits d'un documentaire affligeant d'Arte où des philosophes parlent des gamer·euse·s de la façon la plus méprisante possible tout en ne connaissant absolument rien à leur sujet, l'émission est au contraire précise et intéressante. La problématique est évacuée très tôt par Marc Valleur : seule une infime partie des joueur·se·s est concernée par l'addiction (ce qui est aussi le cas pour les autres substances addictives, précise-t-il)... ce qui implique tout de même que cette addiction existe. A ma grande surprise, il maîtrisait d'ailleurs merveilleusement bien le sujet du jeu vidéo : j'avais été surpris de le voir utiliser naturellement le mot FPS, mais il parle aussi spontanément et avec aisance de farming, de roleplay...

 Exploit pour une émission si courte avec tant d'intervenant·e·s (j'ai beau être abonné avec enthousiasme à @rrêts sur images depuis un moment, je n'en attendais pas tant!), les nuances sont exprimées, et le sont clairement : parler d'un jeu addictif, ce qui est paradoxalement un argument de vente, n'évoque absolument pas l'addiction au sens clinique, chronophage non plus ne veut pas dire addiction (l'argument sera appuyé par des exemples d'activités dont l'aspect chronophage est plus accepté socialement, comme la télévision, la lecture -la personne qui, plongée dans Dostoïevski, rate sa station de métro, ne passera pas pour une dangereuse asociale-... ou le violon). La personne souffrant d'addiction est la personne qui, elle-même (si si, un·e ado, même un·e ado qui passe son temps devant un écran, saura prendre ses responsabilités s'iel se sent prisonnier·ère), demandera de l'aide... et les cas existent. Les MMORPG (jeux de rôle en ligne, le plus connu est World of Warcraft) semblent plus propices que les autres à l'addiction clinique (Marc Valleur se souvient avoir reçu ses premier·ère·s patient·e·s victimes de cette addiction avec Dark age of Camelot), d'où peut-être la grande maîtrise du psychiatre des termes techniques de ce type de jeu.

 Les différentes raisons pour lesquelles le·a joueur·se succombera, le plus souvent on l'a vu de son plein gré, à l'appel du jeu, sont évoquées : recherche de progression technique (c'est en particulier le cas pour Counter Strike, qui a semble-t-il inquiété de nombreux parents), levelling -on joue pour que notre personnage, à force de temps passé, devienne plus fort- (l'aspect novateur de World of Warcraft est d'ailleurs le fait qu'on ne risque pas de régresser même en cas de mort de son personnage -il ressuscite comme il était avant-, donc le temps joué ne peut que le faire progresser), gestion de l'aléatoire selon le concept de la boîte de Skinner, aspect social (c'est là qu'il est question de guilde et de roleplay), … Il suffira qu'Olivier Mauco évoque des doutes sur l'aspect aléatoire des grilles proposées dans le fameux Candy Crush pour que le jeu en prenne plein la gueule de la part de l'ensemble des intervenant·e·s : sa gestion de la difficulté leur paraît douteuse au niveau éthique, surtout que rejouer implique de plus en plus de dépenser de l'argent.

  L'émission parlera aussi de l'addiction sans substance en général, et ça vaut le détour. Déjà, on apprendra que le sujet n'est pas récent : un des textes les plus anciens (16ème siècle) qui stipule que l'addiction n'est pas un problème moral ni religieux mais médical parle de l'addiction aux jeux d'argent. A l'occasion d'une digression de Fabien Delpiano qui compare la passion amoureuse à ce qui pourrait être considéré comme de l'addiction, Marc Valleur répond que, depuis peu, des patient·e·s viennent consulter pour que leur passion amoureuse soit tempérée! En revanche, dans la plupart des cas, c'est pour se sortir d'une relation considérée comme néfaste (violences, …) : il n'y a semble-t-il pas encore eu de Roméo qui se ruait à la clinique pour arrêter de passer ses soirées à envoyer des SMS enflammés à Juliette.


Si vous voulez commander le Canard PC avec le dossier, c'est le n°293, j'imagine que c'est bien aussi mais je ne l'ai pas lu.

mardi 25 mars 2014

Je suis bipolaire – témoignage (sur madmoizelle.com )



 IrisKV a 22 ans, est fan de séries TV et a été diagnostiquée bipolaire depuis 5 ans. Comme elle en avait ras le bol du cliché du·de la bipolaire qui devient serial-killer du jour au lendemain ("au contraire, on compte un nombre incroyable d'artistes et de penseurs qui l'étaient (ou étaient suspectés de l'être) et le sont encore"), elle a pris l'initiative de décrire l'impact de la maladie, et des différentes médications qui l'ont accompagnée, sur sa vie. Je pense que l'avertissement est inutile, mais il ne faut surtout pas passer à côté de l'article sous prétexte qu'elle dit que "c'est long comme du How I met your mother, et aussi chaotique que l'intrigue des Fitzpatrick dans Veronica Mars, en beaucoup moins cool".

 L'article est magnifiquement écrit, et avec beaucoup d'humour malgré les aspects très sombres de ce que l'autrice a vécu (tentatives de suicide) et vit encore. Beaucoup de choses sont évoquées, dont les dangers et motivations de l'automédication (ce qui inclut "de l'alcool et un vaste rang de substances plus ou moins illégales"), le danger des relations thérapeutiques mal engagées ou des mauvais diagnostics, l'euphorie et le sentiment de toute puissance des phases maniaques qui manquent après coup, la part de la maladie dans l'identité, la peur de la grossesse et de la parentalité, … Je ne vais pas non plus en parler des heures (même si c'est un peu tentant) parce que c'est quand même absurde de faire un article sur l'article plus long que l'article lui-même (surtout que mon point de vue a infiniment moins d'intérêt que le sien), mais j'ajouterai quand même qu'il y a pas mal de conseils pratiques pour les patient·e·s et leur entourage (adresse de forums, conseils de films ou de lecture, …) et si ça ne suffit pas elle propose aux bipolaires qui le souhaiteraient de la contacter sur twitter ( @iriskv ) pour communiquer par mails (elle accepterait peut-être aussi de parler aux étudiant·e·s, mais d'un côté j'imagine qu'elle n'a pas que ça à faire).


 En fouillant un peu vous pourrez trouver d'autres articles du même type sur le site (sur les TDAH, la bisexualité, …), d'ailleurs si vous voulez vous-même témoigner j'imagine que ça les intéresse.

samedi 5 octobre 2013

The Authoritarians, de Robert Altemeyer



 J'avais lu par hasard le premier chapitre de ce livre en cherchant une version considérée comme à jour méthodologiquement de la F-scale (l'auteur présente, dans ce premier chapitre, la RWA-scale qu'il a lui-même créée et qui a d'ailleurs connu plusieurs versions successives) il y a un peu plus d'un an, dans le cadre de mon projet tutoré sur les troubles du comportement alimentaire (oui, j'ai de drôles d'idées). Bien qu'émerveillé par ledit chapitre, c'est à peu près un an plus tard que j'ai lu le reste du livre, pourtant disponible en ligne et gratuitement. Mon haut niveau de procrastination est pour une fois bien tombé, d'une part parce que, si j'avais eu une compréhension plus fine de la personnalité RWA, ça m'aurait compliqué la vie pour le projet tutoré et j'étais bien assez en retard comme ça, et d'autre part parce que l'opposition virulente qu'il y a eu en France au moment de l'autorisation du mariage entre homosexuel·le·s constituait une illustration bien plus précise de cette personnalité que la radicalisation acceptée de l'UMP en cours depuis 10 ans (un chapitre du livre explique d'ailleurs, à propos en particulier de Georges Bush fils, que la radicalisation d'un parti politique ne s'explique pas particulièrement par la radicalisation des électeurs).

 Le livre, écrit pour être publié gratuitement en ligne (par contre, à ma connaissance, il n'est hélas dispo qu'en anglais), est le résultat de recherches qui ont occupé l'essentiel de la vie universitaire de l'auteur, et son existence résulte à la fois de raisons scolaires (l'auteur s'est dirigé vers ce secteur de recherches après s'être ramassé dans un partiel à une question sur, si j'ai bien compris, la fameuse F-scale) et citoyennes (les élections présidentielles de 2008, il en parle dans un texte complémentaire, lui ont temporairement donné tort, mais il estime au moment de la publication du livre en 2006 que la situation est grave et qu'il y a urgence - "les six dernières années nous ont fourni de bien nombreux exemples de comportement autoritaire dans le gouvernement Américain. Ça n'est jamais autant tombé sous le sens, ça n'a jamais été aussi pertinent, ça n'a jamais été aussi urgent de parler du sujet", "Il n'y a pas eu dans mon existence de président plus autoritaire que George W. Bush, et il n'y a jamais eu de pire président. Ce n'est pas une coïncidence"). Son objet est d'être lisible par tou·te·s (et pas uniquement par quelques obscurs chercheur·se·s et étudiant·e·s), et de fait il se lit très vite, mais si l'auteur fait un effort de pédagogie et épargne aux lecteur·ice·s une partie des détails techniques, il ne fait pas de concessions sur la complexité des données ("ce n'est pas La personnalité autoritaire pour les Nuls"). Il m'est déjà arrivé de préciser sur ce blog le fait évident que le résumé n'est pas le livre, j'oublie forcément des choses importantes et à la limite c'est tant mieux, mais ce sera particulièrement vrai ici puisque le contenu est  dense.

 Pour ceux·elles du fond qui ne suivent pas je vais commencer par parler de la F-scale, vu que sans F-scale Robert Altemeyer n'aurait pas pu nous dire tout ça et du coup je serais en train de parler d'autre chose. Les dictatures qui ont terrifié et ensanglanté l'Europe à partir à peu près des années 30 jusqu'à conduire à la 2ème guerre mondiale, et qui maintenant servent à insulter l'interlocuteur à longueur d'échanges sur les réseaux sociaux sur Internet quand on n'a pas trop d'arguments, n'ont pas seulement inspiré 1984 mais aussi des recherches fondatrices en psychologie sociale, pour tenter de comprendre comment on pouvait en arriver là (la plus célèbre étant probablement celle de Milgram, dont vous avez tou·te·s lu le livre depuis que je vous l'ai ordonné ici). Parmi celles-ci, la création par Theodor Adorno de la F-scale (vous aurez brillamment déduit par vous-même que le F correspond à "Fasciste"), test de personnalité pour évaluer la sensibilité aux idéologies des dictatures en question. Celle là c'est la plus célèbre, il y en a d'autres, complémentaires, mais je ne pourrai pas en dire plus parce que j'ai juste lu leur nom une fois sur Wikipédia (je crois...). Si ceux·elles du premier rang qui suivent veulent prendre le relais iels sont les très bienvenu·e·s. L'un des défauts, peut-être le plus saillant, de la F-scale est que tous ses items vont dans le même sens (c'est une échelle de Likert, c'est à dire qu'on donne un score à chaque phrase proposée selon à quel point on est d'accord ou pas d'accord, sauf qu'ici, pour chaque phrase, plus on est d'accord plus on est "F", et ça se voit quand on passe le test). Altemeyer rapporte la teneur des débats pour faire évoluer ce test : "c'est ennuyeux, le biais d'approbation fausse le test" "Oui, mais peut-être que justement, la personnalité F implique une forte tendance à l'approbation, il faudrait vérifier ça expérimentalement" "Excellente idée! Comment on va sélectionner les individus F pour cette expérience?" "Euh, en leur faisant passer le F-scale?" (pour l'anecdote, oui, la personnalité autoritaire va de pair avec une forte tendance à l'approbation).

  L'échelle RWA, en plus d'impliquer pour avoir un score élevé d'être d'accord avec certains items (par exemple "Un jour notre pays sera détruit si l'on n'écrase pas les perversions qui rongent notre fibre morale et nos valeurs traditionnelles") et en désaccord avec d'autres (par exemple "Ceux qui ont défié la loi et le sens commun en militant pour le droit à l'avortement, les droits des animaux, ou contre la prière à l'école forcent l'admiration"), a été affinée au fur et à mesure des versions pour isoler trois traits principaux : une forte soumission aux autorités établies, une forte agressivité au nom des autorités en question, et un grand conformisme. RWA signifie Right-Wing Authoritarian (littéralement "personnalité autoritaire de droite"), mais pour l'auteur le "right" est plus à comprendre dans le sens de l'obéissance à la loi et à l'autorité que désigne le vieil anglais "riht" (ce n'est pas une faute de frappe, ça s'écrit comme ça, c'est pas de ma faute c'est du vieil anglais). On peut envisager des individus RWA de gauche, par exemple dans une dictature communiste. La personnalité LWA (Left-Wing Authoritarian) désignerait plutôt quelqu'un qui partagerait ces traits, mais serait au service d'une instance qui souhaite renverser l'autorité établie (j'ai beaucoup de mal à comprendre le concept... les soutiens de Trump auraient été RWA puis pouf seraient devenus LWA le lendemain de la passation de pouvoir?). Le test, il faut aussi le préciser, a été élaboré pour la population d'Amérique du Nord. On peut imaginer que des modifications seraient nécessaires, par exemple, pour la France et le Japon, où le rapport à la religion est différent (de nombreuses références sont faites à la religion, bien qu'être croyant·e ne signifie pas avoir une personnalité RWA, loin de là... dans l'un des recueils de données les plus larges qu'ait faits l'auteur, 62% de ceux·elles qui avaient un score très faible au test étaient religieux – en revanche, cela permet d'évaluer le niveau d'agressivité, de conformisme et de soumission au nom de valeurs religieuses). Autre précaution : s'il s'agit d'un test de personnalité, et s'il est un peu moins transparent que le test du F-scale (alternance d'items à approuver ou désapprouver, test de personnalité sous forme de test d'opinion, ...), ce qui est évalué reste plutôt clair. La fiabilité test-retest est grande, mais le contexte a une forte influence sur les réponses (en particulier du fait du biais de désirabilité sociale -pas tout à fait la même chose que le biais d'approbation-... auquel les RWA élevés sont très sensibles). Donc, le faire passer à votre cousin qui dit "je suis pas raciste, mais..." toutes les 5 minutes aux repas de famille et dire "je le savais!" n'a pas grand intérêt, le score ne peut être évalué rigoureusement qu'avec une comparaison au score d'autres personnes ayant passé le test dans le même contexte (je suis bien d'accord, c'est même pas drôle).

 En tant que professeur d'université, Robert Altemeyer a depuis longtemps à sa disposition force sujets à qui faire remplir des questionnaires (en échange de points bonus quand le questionnaire est particulièrement laborieux à remplir) pour tester différentes hypothèses sur la personnalité RWA : les élèves et leurs parents (je n'ai pas dit que tout ce qu'on lit dans son texte concerne les élèves de l'Université de Manitoba et leurs parents! - d'autant que, en tant que chercheur, Robert Altemeyer se tient beaucoup au courant de l'ensemble des recherches sur le sujet -, mais ça permet dans pas mal de cas des résultats avec un gros effectif). Il a ainsi pu constater que la notion d'endogroupe et d'exogroupe est particulièrement importante pour les RWA ("Ils n'auront pas la médaille d'or olympique à l'épreuve des préjugés (on verra plus tard à qui elle reviendrait), mais soyez sûrs que les RWA élevés seront sur le podium"). Cela explique le contraste entre la violence qu'iels sont prêt·e·s à déployer envers ceux·elles qui s'écartent du droit chemin (à condition qu'iels ne puissent pas riposter), et leur indulgence lorsque c'est une autorité considérée comme légitime qui s'écarte du droit chemin en question. De la même façon, s'écarter du droit chemin pour s'en prendre à un groupe considéré comme ennemi (par exemple commettre un lynchage, ce qui est un peu illégal) ne sera pas nécessairement mal vu. Cette tendance pousse les individus de personnalité RWA à rester dans des groupes très homogènes (même religion, même couleur de peau... même personnalité RWA), et, dans cette mesure, à croire sincèrement qu'ils ne sont pas racistes, homophobes, misogynes etc... (puisqu'iels ne le sont pas plus que leur entourage). Autre conséquence de cet état de fait : en situation de tension, ce sont d'abord les individus RWA, de part et d'autre, qui voudront anéantir l'ennemi. Ainsi, une étude conduite parmi des étudiant·e·s d'Israël a établi qu'à la fois parmi les étudiant·e·s juif·ve·s et les étudiant·e·s palestinien·ne·s, ceux·elles qui avaient eu le score le plus élevé au test étaient aussi les plus hostiles à une solution pacifique au conflit territorial. Une autre étude, concernant la guerre froide, conduite sous Gorbatchev (qui venait d'étendre suffisamment les libertés individuelles pour que les universitaires russes puissent faire des recherches en psychologie sociale dans de bonnes conditions) a permis de montrer que les RWA élevés, que ce soit chez les étudiant·e·s russes ou américain·e·s, pensaient de la même façon que la course aux armements avait été enclenchée par l'ennemi, qui d'ailleurs serait prompt à utiliser l'arme atomique s'il avait la certitude de pouvoir le faire impunément, qu'il était légitime d'envahir un territoire voisin s'il donnait l'impression de vouloir s'allier avec l'adversaire, qu'iels étaient en situation de légitime défense et ne faisaient que le nécessaire pour se prémunir contre un envahisseur dangereux, agressif et immoral, … Ces individus, qui se détestent tant qu'ils sont prêts à communiquer par bombe atomique interposée, se trouvent donc en fait être les mêmes personnes, à ça près qu'ils se trouvent être nés d'un côté ou de l'autre du rideau de fer.

  Une telle agressivité s'explique en partie par la forte sensation d'être en danger : ceux·elles qui ont un score élevé au test RWA ont généralement un score élevé au test du Monde Dangereux (iels sont fortement d'accord avec des items tels que "Si notre société continue à dégénérer comme elle le fait ces derniers temps, elle va probablement s'effondrer comme une bûche rongée par la pourriture, et le chaos s'ensuivra", fortement en désaccord avec des items tels que "Notre société n'est pas envahie par des communautés immorales et dégénérées qui s'en prennent cruellement aux honnêtes citoyens. La presse, quand elle en parle, en rajoute et induit en erreur"), et le test du Monde Dangereux est le meilleur indicateur d'agressivité RWA que l'auteur ait trouvé à ce jour (enfin, au jour où il a publié ce livre, après j'en sais rien). Les préjugés ne sont pas la seule explication ("les parents des autoritaires ont appris à leurs enfants à avoir peur des homosexuels, des gens subversifs, des athées et des pornographes. Mais ils les ont aussi invités, plus que la plupart des parents, à se prémunir des kidnappeurs, des chauffeurs imprudents, des brutes et des ivrognes"). D'ailleurs, non seulement un score RWA élevé prédispose à un score Monde Dangereux élevé, mais "les gens semblent pour la plupart prédisposés à voir leur score RWA bondir en temps de crise". La peur augmente l'agressivité, mais aussi la soumission.

  Dans une étude, Altemeyer a demandé à des élèves si le problème le plus grave, aujourd'hui, pour le pays, était la drogue et la criminalité qu'elle impliquait. "Oui", ont répondu une nette majorité (60 à 75%) des RWA élevés. A un autre groupe, il a demandé si la destruction de la famille était le problème le plus grave. "Oui", ont répondu une grande majorité (plus de 75%) des autoritaires. Une troisième groupe d'entre eux considérait, dans une large majorité, qu'en effet, la perte de foi religieuse et d'engagement religieux était le problème le plus grave. Dans un quatrième groupe, iels étaient également de 60 à 75% à être d'accord avec le fait que le problème le plus grave, c'était la destruction de l'environnement. Ce qui fait beaucoup de problèmes le plus grave. Quand on explique à un RWA faible que tel ou tel problème est le plus grave, sa réaction est généralement: "ah oui?". A la même assertion, la réaction d'un RWA élevé sera généralement "ah oui!". Les autoritaires tendent en effet à avoir l'esprit compartimenté. Il convient de préciser que TOUT LE MONDE a l'esprit compartimenté. La psychologie sociale a identifié un grand nombre de mécanismes qui font la différence entre la pensée sociale et la pensée rationnelle, et en identifiera d'autres. Seulement, les RWA élevés ont l'esprit plus compartimenté encore. Par exemple, la plupart estimeront que le syllogisme "Les poissons vivent dans la mer. Les requins vivent dans la mer. Donc, les requins sont des poissons" est juste, voire ne verront pas où est le problème si on leur fait remarquer qu'ils se sont trompés. Les requins sont bien des poissons, non? Et, si méfiant·e·s qu'iels soient envers les cibles qu'on leur a appris à redouter et à haïr, iels prêteront une oreille attentive à celui ou celle qui dit ce qu'iels veulent entendre, sans s'inquiéter si ce qu'iel dit, avec ferveur de préférence, contient des éléments contradictoires, et sans se préoccuper de savoir, par exemple, s'iel dit ça pour la seule et unique raison que c'est ce qu'iels veulent entendre. Ce qui nous amène au test d'Approbation de la Domination Sociale, qui permet entre autres de déterminer une tendance à dire aux gens ce qu'iels veulent entendre si ça peut servir.

  Sam McFarland, chercheur à l'University of Western Kentucky, a cherché parmi 22 tests lesquels étaient les meilleurs prédicteurs de la tendance aux préjugés. 2 seulement ont donné satisfaction : le test de RWA et le test d'Approbation de la Domination Sociale (exemples d'items positifs : "Certaines personnes ont tout simplement plus de valeur que d'autres", "certains groupes ne sont tout simplement pas égaux aux autres", "le pays se porterait mieux si on s'inquiétait moins de l'égalité entre tout le monde", exemple d'items négatifs : "s'il y avait plus d'égalité de traitement entre les gens, il y aurait moins de problèmes dans ce pays", "Chacun devrait traiter l'autre d'égal à égal dans la mesure du possible", …). Seulement, la corrélation entre les résultats aux deux tests est faible. Si la conversation entre un RWA élevé et un Dominateur Social porte sur la juste place des femmes dans la société ou les immigré·e·s qui pillent les emplois et les aides sociales et veulent imposer chez les autres leurs coutumes de sauvages, iels s'entendront merveilleusement. Mais pour le reste? En fait, iels s'entendront encore mieux! Ils n'ont pas la même ferveur religieuse, leur agressivité n'a pas la même raison d'être, les Dominateurs Sociaux n'ont pas le même esprit compartimenté (ça n'a pas grande importance, les valeurs morales ça ne sert pas à grand chose)... mais c'est sur leur rapport à l'autorité qu'iels seront le plus différent·e·s et complémentaires. La soumission constitue une part importante de la personnalité RWA. A 18 ans, leur désir de pouvoir à 40 ans (entre 0, pas de pouvoir du tout, et 5, avoir une influence décisive sur le pays entier) est significativement inférieur à la moyenne des étudiant·e·s testé·e·s. Vous l'aurez compris, les Dominateurs Sociaux ont, de leur côté, un désir de pouvoir significativement supérieur à la moyenne. On a donc d'un côté, des gens qui ne demandent qu'à être pris en main (par des leaders qui sont d'accord avec eux), et de l'autre des gens qui ne demandent qu'à être obéis au doigt et à l’œil. Un autre test (Pouvoir Personnel, Méchanceté et Domination, exemple d'items positifs : "est-ce que l'argent, la richesse et le luxe sont importants pour vous ?", "gagner n'est pas le plus important : c'est la seule chose qui compte", "est-ce que vous aimez qu'on ait peur de vous ?", "C'est une erreur d'interférer avec "la loi de la jungle". Certains sont faits pour dominer les autres", exemple d'items négatifs : "la meilleure façon de diriger un groupe dont on a la supervision est de faire preuve d'amabilité et de considération, et de traiter les gens comme des alliés, pas comme des subordonnés", "Il vaut mieux, de loin, être aimé que craint", "la charité (donner sans rien recevoir en échange) est admirable, et non ce n'est pas stupide", "aimeriez-vous être connu comme quelqu'un de bon et clément?") a une forte corrélation avec les résultats au test d'Approbation de la Domination Sociale et donne une idée de l'intérêt à avoir une oreille peu critique à disposition (éteignez-moi cette imprimante, je vous ai déjà dit que ça n'avait pas d'intérêt de faire passer le test à une seule personne, alors laissez votre cousin tranquille... non, je ne veux pas savoir ce qu'il dit sur les chômeur·se·s!).

 Bien que cela soit surprenant (les deux groupes sont complémentaires parce qu'ils sont très différents entre eux), 5 à 10% des individus qui passent les deux tests ont un score élevé à la fois au RWA et au test d'Approbation de la Domination Sociale (si vous vous demandiez depuis le début du résumé qui était en haut du podium aux Jeux Olympiques des préjugés, vous avez maintenant la réponse). Altemeyer les baptisera Double High (je laisse en anglais, parce que Elevé Deux Fois ça sonne quand même super mal). Ils ont, par exemple, obtenu le score le plus élevé à un autre de ses tests, qui mesure l'adhésion à la thèse qu'un complot juif vise à prendre le contrôle des Etats-Unis, et que, par exemple, l'ONU ou les lois restreignant le port d'arme font partie intégrante du complot (à mon grand regret, l'auteur ne fournit pas le test, ni même un extrait). Ils approuvent bien la soumission à une autorité, mais la soumission des autres : ils veulent être l'autorité en question. Ce sont des RWA qui veulent détenir le pouvoir (serait-ce avec l'usage répété de l'hypocrisie), des Dominateurs Sociaux avec une grande ferveur religieuse. Cette ferveur religieuse leur donne un avantage sur les autres Dominateurs Sociaux  envers les RWA, qui accordent une grande importance à la religion : le Dominateur Social n'aura aucun scrupule à proclamer que son but dans la vie est de servir Dieu si ça fait plaisir à son audience, mais le Double High aura passé un temps conséquent à l'église "pour de vrai", aura bien plus de familiarité avec les textes, les rituels religieux et, accessoirement, les croyant·e·s. Ses discours contribueront également à entraîner des fondamentalistes religieux·ses (un chapitre entier, très intéressant en plus, leur est consacré mais bon, vous je sais pas mais personnellement je commence à trouver que le résumé est déjà long, là), pas nécessairement politisé·e·s, vers les urnes.

  Altemeyer a fait passer le test du RWA (anonymement) à de nombreux·ses politiques, aux Etats-Unis et au Canada. Au moment du recueil de données, le test d'Approbation de la Domination Sociale n'existait pas encore, mais dans la mesure où les RWA en général ne sont pas intéressés par le pouvoir, il se permet de supposer que l'essentiel des RWA élevés sont en fait des Double High. Aux Etats-Unis, le bipartisme fait que le résultat au test RWA ne permet pas vraiment de déterminer si le sujet est Républicain ou Démocrate... toutefois, les résultats des Républicain·e·s sont bien plus homogènes, et iels restent en moyenne plus RWA que les Démocrates. En ce qui concerne les électeur·ice·s, le test RWA est loin de constituer un indice fiable sur le bulletin qui va être mis dans l'urne, et ce pour diverses raisons ("beaucoup de gens s'intéressent autant à la politique que je m'intéresse aux rutabagas, pour les mêmes raisons", "il faut reconnaître que les partis politiques nous facilitent rarement la tâche quand on cherche à comprendre leurs revendications", …). Toutefois, "plus les gens s'intéressent à la politique, plus le choix de leur parti va corréler avec le résultat au test RWA". Dans l'échantillon des politiques du Canada, où la pluralité des partis politiques est plus proche de la situation française, "l'affiliation à un parti a une corrélation moyenne de .82 avec l'autoritarisme, c'est l'une des relations les plus fortes jamais constatées en sciences sociales", "du moins en ce qui concerne le Canada, dire qu'un politique est plus où moins de gauche ou de droite, c'est dire s'il aurait eu un score plus ou moins faible ou élevé au test du RWA".

  Comme tout livre soulevant un problème qui se respecte, celui-ci se termine sur les solutions (l'argumentation rationnelle n'est pas une solution : "Vous pourriez gagner les 15 rounds d'un débat catégorie poids lourds face à un dirigeant Double High en apportant des preuves historiques, logiques, scientifiques, en citant la Constitution ou ce que vous voulez, dans un auditorium rempli de RWA élevés, que vous ne décaleriez pas leur avis d'un millimètre"). L'auteur commence par les solutions idéales mais surréalistes, comme prier les dirigeant·e·s de bien vouloir arrêter d'expliquer aux gens que c'est la fin du monde parce que c'est la crise/parce qu'un attentat terroriste menace à chaque seconde/parce que les femmes hétérosexuelles vont passer leurs journées à avorter pendant que les homosexuel·le·s vont commander des enfants sur Internet/parce qu'un tsunami d'immigrant·e·s envahit nos terres dans le seul but de finir plus nombreux que nous avec leurs 5 femmes et 17 enfants par famille et de nous imposer leur mode de vie et encore c'est que le début. En revanche, il est pessimiste sur leur bonne volonté. Il ne croit pas non plus beaucoup à la faisabilité d'intégrer l'apprentissage de la désobéissance dans l'éducation (tiens donc, mais pourquoi parents et enseignant·e·s pourraient-iels bien être réticent·e·s à apprendre aux enfants à désobéir?), à fortiori en ce qui concerne la bienveillance des familles RWA (le trait de personnalité RWA, contrairement au trait de personnalité Domination Sociale, se retrouve fortement de parents à enfants) envers cette proposition.

  La solution la plus efficace consiste simplement à passer du temps avec les RWA. En effet, les RWA sont des champion·ne·s du préjugé, mais c'est surtout parce qu'iels passent la plupart de leur temps dans des groupes homogènes. Les études à l'Université, par exemple, diminuent le score au RWA-scale sur le long terme. Mieux, en faisant passer un test d'attitude à deux classes, l'une à laquelle il avait dit être homosexuel, l'autre à laquelle il n'avait rien dit du tout, il a pu constater que les élèves de la première classe étaient moins défavorables aux homosexuels (mais lui étaient plus défavorables à lui!). Les RWA passant beaucoup de temps entre eux, il faut aller les chercher, mais c'est possible. Du fait de leur religion, iels se préoccupent par exemple de respecter la planète, et ça tombe bien, il y a de quoi faire, et c'est une bonne nouvelle d'une part parce que ça permet de passer plus de temps à plus nombreux avec eux·elles, d'autre part parce que leur tendance à prendre les causes qu'iels défendent extrêmement au sérieux en feront des allié·e·s précieux·ses de toutes façons (en revanche, profiter de l'occasion pour faire de la propagande risque de les braquer). La violence, quant à elle, est de toutes façons à éviter, déjà parce que la violence c'est mal, et ensuite parce que ce serait dérouler un tapis rouge aux Dominateurs Sociaux pour prendre le pouvoir, peut-être même en intégrant votre propre camp ("on entend sans arrêt les leaders autoritaires parler de défendre la liberté, d'exporter la liberté, et de se sacrifier (mais pas eux) pour la liberté"). Autre cadeau que les Dominateurs Sociaux attendent qu'on leur fasse : baisser les bras et se dépolitiser ("les dominateurs sociaux veulent que vous soyez dégoûtés de la politique, ils veulent que vous n'y croyiez plus, ils veulent que vous ne soyez plus sur leur chemin").

  Bien que les données présentées puissent paraître manichéennes (à fortiori dans ce résumé, où je n'entre pas dans le détail des expériences parce que j'aimerais bien aller me coucher un jour), et que les motivations à l'origine du livre soient en partie politiques, l'auteur précise à de nombreuses reprises qu'il s'agit d'un travail scientifique, et non d'un pamphlet pour appeler à voter pour ou contre tel ou tel parti politique ("déjà, je ne fais pas confiance aux partis politiques") … pas même contre le parti Républicain, celui de Georges Bush. Ou plutôt si, il appelle clairement à voter contre le Parti Républicain de Georges Bush parce que ce parti n'est plus un parti conservateur en alternative au parti Démocrate, mais un parti pris en otage par la droite religieuse et ses dangereuses revendications RWA ("Si le Parti Démocrate avait été envahi par les autoritaires comme l'a été le Parti Républicain, c'est d'eux que je serais en train de parler, pas des Républicains. Je veux que le Parti Républicain revienne aux Grand Old Principles de ses débuts et qu'il constitue de nouveau une option conservatrice pour le peuple américain, pas qu'il impose l'option autoritaire", "la prise de contrôle est telle que nombreux sont ceux qui ont oublié ce que voulait dire "conservateur" avant de vouloir dire "autoritaire" "). Mais, plus que de montrer patte blanche quand à ses opinions politiques, Altemeyer rappelle surtout que les travaux qu'il présente sont des travaux scientifiques, donc qui concernent des données recueillies de façon neutre ("dans presque toutes les expériences, les RWA bas et les Dominateurs Sociaux bas avaient tout autant de chances de faire mauvaise impression que les sujets situés à l'autre extrême"). Et, plus important que cette profession de foi, il invite le·a lecteur·ice à relativiser ces résultats : "C'est manichéen si on en conclut que les autoritaires n'ont pas la moindre qualité à faire valoir, parce qu'ils ont des qualités. Les RWA élevés sont dignes de confiance, travaillent dur, sont joyeux, charitables, très dévoués aux gens qui font partie de leur groupe, sont de bons amis, etc... Les Dominateurs Sociaux sont ambitieux et ont l'esprit de compétition, soit deux vertus essentielles dans la société américaine", "si on est tentés par les résultats présentés au début de ce livre de penser que les RWA et les Dominateurs Sociaux sont des méchants démoniaques alors que nous nous sommes dans le camp des anges, on ne tombe pas seulement dans le piège de l'ethnocentrisme, on ne plonge pas seulement bien profond dans une piscine de vertu autoproclamée, on est aussi probablement en train de se faire des films" (vertu autoproclamée est la moins pire traduction que j'ai -laborieusement- trouvée pour self-righteousness, trait de caractère central dans la personnalité RWA qui se trouve être un mot qui n'existe pas en français, au point que même le si précieux www.wordreference.com raconte n'importe quoi). Pour être crédible et convaincant, l'auteur complète ses injonctions morales par une illustration à partir de deux des dispositifs expérimentaux utilisés par Milgram dans sa fameuse expérience (oui, parce qu'on dit toujours -et on, c'est moi aussi, d'ailleurs- "l'expérience de Milgram", mais pour dépasser le stade du "haaaan, c'est pas bien" -qui est déjà une bonne chose d'accomplie, au passage, vu le choc que ça fait quand on en entend parler- et comprendre ce qui se passait, Milgram a reproduit son expérience de base avec de nombreuses variantes, donc on devrait dire "les expériences de Milgram"). Dans ces conditions, le sujet participait activement (sans cette participation, l'expérience fictive ne pouvait pas avoir lieu), mais n'infligeait pas les chocs électriques lui-même. L'une d'elles impliquait deux personnes (complices de l'expérimentateur) pour les électrocutions. Elles se rebellaient et refusaient de continuer au bout de 210 Volts, et le sujet était prié de les remplacer, allez hop, plus vite que ça! Seuls 10% des sujets se sont exécutés. Dans l'autre, la personne qui électrocutait le faisait sans la moindre protestation. Pour ce dispositif expérimental, 92% des sujets ont continué de fournir leur assistance jusqu'à la fin de l'expérience. Illustration efficace du fait que, si la personnalité compte indubitablement (8% des sujets ont eu la présence d'esprit et le courage d'arrêter l'expérience dans la seconde condition, et 10%, dans la première condition, ont obéi à des consignes cruelles, dangereuses et absurdes, qu'ils désapprouvaient probablement, alors qu'ils venaient d'assister à deux exemples de désobéissance impunie), le contexte peut avoir un poids écrasant, d'où ses conclusions : "la recherche a montré qu'il fallait plus de pression pour pousser un RWA bas à des comportements honteux comme dans l'expérience de Milgram qu'il n'en faudrait pour des RWA élevés. Mais, je le répète, la différence entre autoritaires bas et élevés est une différence de degré, pas de personnalité", "L'échelle RWA et l'échelle d'approbation de la domination sociale ne montrent pas "à quel point on est autoritaire". Elles donnent un indice sur notre tendance à être autoritaire. C'est notre comportement qui montre à quel point on est autoritaire. "Salut, moi c'est Bob. Je peux être autoritaire" ".

 Intérêt supplémentaire du livre, comme l'auteur souhaite que le texte soit accessible à tou·te·s sans pour autant simplifier son propos, il donne (surtout en notes de bas de page, pour éviter de saouler ceux·elles que ça n'intéresse pas) des cours de psychologie sociale, sur le fonctionnement des tests, le recueil des données... qui risquent fort d'être un rappel bienvenu pour l'étudiant·e débutant·e (genre en 3ème année de licence, pour donner un exemple complètement au hasard...). Il prend aussi l'excellente initiative de créer une norme pour l'interprétation des coefficients de corrélation (inférieur à .316 : corrélation faible, de .316 à .417 : corrélation modérée, de .418 à .458 : corrélation solide, .549 à .632 : forte corrélation, .633 à .707 : très forte corrélation, supérieur à .707 : quasi du jamais vu), dont on ne peut que regretter qu'elle ne soit pas officielle, et que je garde sous le coude quoi qu'il en soit. Pour ne rien gâcher, l'humour et la passion de l'auteur font que le tout se lit vite et facilement.

mercredi 2 octobre 2013

Juste après dresseuse d'ours




Mise à jour 8/11/2019 : le blog a été récemment vivement critiqué, en particulier le post Hémichauderie Corporelle Gauche (29 avril 2008), qui s'il passe explicitement un message d'autocritique, demeure raciste par certains aspects. J'en parle dans mon propre post de blog sans arrière-pensée, je peux donc difficilement faire semblant : en le lisant, même plusieurs fois, je n'avais pas vu le problème, alors que je pensais moi-même être vigilant et sensibilisé... le fait qu'en tant que non-concerné, ce post ne m'a pas rappelé de souvenirs révoltants et douloureux de proches mis en danger par des médecins ne les prenant pas assez au sérieux, y est probablement pour beaucoup, mais n'est en aucun cas une excuse. Ce blog m'a beaucoup apporté, mais jamais autant qu'au moment où il a été critiqué avec virulence : toujours écouter les concerné·e·s, toujours se méfier de ses propres biais, ne jamais estimer qu'on s'est assez remis en question.

 Jaddo pour faire plus court, le nom de ce blog désigne la vocation initiale de la maîtresse des lieux, celle qu'elle avait avant de décider d'être médecin généraliste, le métier dont elle va nous parler à travers des histoires "brutes et non romancées".

 Je vois venir d'ici votre questionnement légitime : qu'est-ce que ça vient faire sur un blog de psycho? Médecin psychiatre, à la limite, mais généraliste ? La psycho, de l'aveu même de l'autrice, n'est pas sa spécialité. Après, on peut argumenter un peu. Par exemple, il est question de neurologie ici (mais si, le deuxième paragraphe!), ou d'une patiente schizophrène . Les récits de la 1ère année de médecine font relativiser les éventuelles complaintes sur la difficulté d'être admis en M2. L'autrice est très familière avec le concept de pied dans la porte (sous des formes différentes). Il y a des situations qui font penser à l'ethnopsychiatrie (Tobie Nathan est même évoqué dans les commentaires) (important : voir la mise à jour du blog concernant ce post), ou encore un splendide exemple d'injonction contradictoire. Il est question des difficultés de l'empathie ou de celles, parfois insoupçonnées, de la communication (en tant qu'émetteur·ice comme en tant que récepteur·ice). Il y a même deux vignettes cliniques personnelles sur la résilience (c'est et ), et puis les combats au rapport de force très asymétrique contre l'absurdité d'un système (parfois c'est pas super grave, mais des fois si quand même), est-ce que ce n'est pas un peu de la psychologie sociale?

Bon d'accord, c'est tiré par les cheveux (eh, oh, arrêtez de lire les liens, c'est sur mon blog que vous étiez venus au départ). Mais j'ai envie d'en parler quand même. Déjà, parce que c'est mon blog je fais ce que je veux (d'ailleurs, la semaine prochaine, je poste une recette de cuisine et des résultats de foot d'il y a 3 ans). Ensuite, parce que ça doit être un des blogs les mieux écrits de l'univers, entre les références culturelles qui vont de Baudelaire au Seigneur des Anneaux en passant par Friends, l'humour qui devient un sérieux problème quand on essaye de lire discrètement (pas depuis le lieu de travail, non non non non non, jamais je n'aurais envisagé une chose pareille) et la capacité à faire ressentir la gravité des moments difficiles... Et surtout, parce que c'est une merveilleuse illustration live de la trinité thérapeutique, empathie-compétence-honnêteté, dont Michel Hanus et Olivier Louis parlent (le livre est destiné aux apprentis médecins, mais psychiatres, ouf!), avec laquelle ça fait plusieurs fois que je vous saoule en mettant une périphrase et un lien à chaque fois parce que j'ai pas de meilleure idée (sauf violation honteuse de copyright).

Si vous préférez le format papier, le blog est édité en livre (et même en poche, depuis peu), avec une couverture et des illustrations de Boulet (la classe!), et une préface de Martin Winckler (la classe!!), ce qui peut faire une idée cadeau sympa. Le format livre est d'autant plus approprié que le blog est à mon avis mieux à lire de façon linéaire en partant des premiers posts, surtout que lesdits posts se raréfient (j'avais fait mon deuil de toute nouvelle mise à jour quand, ô joie, un beau jour que je poursuivais ma relecture du blog pour en parler ici, est apparu un nouveau message) et aussi qu'il y a plus ou moins un ordre chronologique (Jaddo raconte surtout des histoires d'interne au début, et surtout des histoires de remplaçante en cabinet après). Vu que le post n'est malheureusement pas sponsorisé, je vais quand même parler d'un inconvénient majeur du livre : les commentaires n'y figurent pas (je ne suis pas allé vérifier, mais vu que le livre ne fait pas 4000 pages je suis assez sûr de moi sur ce coup là). Certes, il y a parfois du trollage d'élite, ou de la condescendance de niveau olympique (mention spéciale aussi au type qui vient l'engueuler parce que son blog est moins bien que ce qu'ils disaient dans L'Express) mais il y a surtout énormément de réactions de professionnel·le·s de la santé (médecins, pharmacien·ne·s, infirmier·ère·s, …) avec ce que ça implique d'anecdotes et points de vue supplémentaires, de compléments d'info, … A noter que Jaddo est active aussi sur twitter, ceux qui étaient connectés au bon moment ont par exemple eu la chance d'avoir la retranscription de la consultation d'une victime (parce que là on peut pas dire patiente) de la corpothérapie (le site web fait peur ? c'est à juste titre).

Bref, ce n'est peut-être pas un blog de psychologie, mais c'est un super bon endroit où aller faire un tour.

Le lien : www.jaddo.fr


mercredi 26 juin 2013

Statistiques pour statophobes, de Denis Poinsot


 
 Prof non pas de psychologie mais de bio (même pas de neurobio, de bio tout court, c'est dire s'il persiste dans l'erreur), l'auteur, qui s'entend mal avec les maths depuis la 5ème selon ses dires, a eu l'heureuse initiative de rédiger cette "introduction au monde des tests statistiques à l'intention des étudiants qui n'y entravent que pouic et qui détestent les maths par dessus le marché". Les tests présentés (t de Student, coefficient de corrélation, intervalle de confiance, …) étant aussi utilisés en psychologie, qui compte dans les rangs de ses étudiant·evs de très nombreux individus qui n'y entravent que pouic et qui détestent les maths par dessus le marché, ce livre numérique (oui, on peut le télécharger gratuitement, et même avec la bénédiction de l'auteur tant que ce n'est pas pour le vendre -le livre, pas l'auteur, enfin l'auteur non plus-) a toute sa place ici.

  Avec clarté, et avec un humour qui fait que les 142 pages sont finalement agréables à lire, seront présentés les tests les plus fréquents, leur utilité, le raisonnement sous-jacent, … Ce sera l'occasion de constater que tout ça peut être compliqué même quand on s'entend bien avec les maths mais que c'est compréhensible quand même, que ça peut même être intéressant, et qu'on a pas besoin de s'arracher les cheveux et de tout comprendre parfaitement pour pouvoir faire et comprendre des recherches qui impliquent des tests statistiques. L'ambition pédagogique ne se limite pas à faire comprendre la discipline à un public réticent mais aussi à la présenter comme quelque chose de vivant, qui évolue et qui est sujet à débat. On suivra ainsi avec intérêt les vifs échanges entre les chercheurs Parsimoni et Abonessian (hmmm, quelque chose me dit que les noms ont été inventés...) , l'un d'entre eux estimant que les tests statistiques sont de la plus haute inutilité et que l'intervalle de confiance suffit en toutes circonstances, l'autre faisant valoir que, si on est conscient de leurs limites, les tests statistiques sont tout de même un allié précieux.

  Lire avec plaisir un livre qui parle de statistiques, et en trouver la complexité intéressante, est quelque chose que je ne serais jamais parvenu à m'imaginer même en faisant beaucoup d'efforts. C'est donc la mort dans l'âme que j'émets une réserve... la spécificité de la bio n'est pas seulement d'être moins intéressante que la psychologie, mais c'est aussi d'être une discipline scientifique. Les étudiants en bio, pour une majorité écrasante d'entre eux, sont donc titulaires d'un bac scientifique. Or, un titulaire de bac S nul en maths et un titulaire de bac L nul en maths, ce n'est pas le même univers. Pour situer un peu, en 1ère L, j'ai eu un bref instant la sensation d'avoir un niveau de folie parce que j'avais identifié une identité remarquable (le truc qu'on avait fait en continu l'année précédente en seconde générale)... j'avais en plus fait une faute dans ladite égalité remarquable, mais ça avait quand même impressionné mon voisin (et même un peu le prof, je crois que j'étais le seul du demi-groupe à avoir trouvé) qui n'était pourtant pas beaucoup plus nul que moi en maths. Pour situer un peu, quand je lis k! dans une équation, il me faut un temps certain pour comprendre que 1°) ça ne signifie pas que l'auteur·ice du texte est, pour une raison connue de lui ou d'elle seul·e, rempli·e d'enthousiasme par la valeur k (c'est son droit le plus strict) et que, comme c'est quelqu'un de sympa, iel veut nous faire partager cet enthousiasme, mais que ça signifie "factorielle de k" (je croyais même que c'était "facteur" et pas "factorielle" avant qu'on me le signale en commentaire), 2°) que "factorielle de k" c'est un moyen plus court (si si!) de dire, par exemple pour factorielle de 5, 5x4x3x2x1. Quand l'équation est longue et qu'il faut faire ça pour chaque signe, ou pire quand je n'ai aucune idée, même en faisant un effort, de ce qu'un signe ou un autre signifie, impossible de me souvenir du début quand/si j'arrive à la fin, et à fortiori de réaliser ladite équation. Or, là, si fantastiques que soient les explications qui les entourent, les équations elles-même sont livrées brutes, dans tout leur mystère et dans toute leur violence, et je n'y entrave toujours autant que pouic avant qu'après la lecture.

  On ne peut pas tout faire, et il serait bien dommage de passer à côté de ce texte pour de basses raisons d'équations qui ont le malheur d'être rédigées normalement (c'est à dire, de mon point de vue de bac L nul en maths, en hiéroglyphes), il sera toujours temps de se pencher de plus près sur lesdites équations (ou de les faire faire à notre place par un logiciel qui ne demande que ça) quand le livre aura donné un peu plus envie de les comprendre.

  Pour télécharger d'urgence cette œuvre indispensable : http://perso.univ-rennes1.fr/denis.poinsot (ou sinon vous tapez "statistiques pour statophobes" sur un moteur de recherche, ça marche aussi)


samedi 20 octobre 2012

Cannabis, et si on parlait santé (Arrêts sur Images)

 
 Surprise par la rareté des informations objectives et des débats contradictoires dans l'audiovisuel français sur la dangerosité réelle du cannabis alors que la question de sa dépénalisation constitue un enjeu politique depuis un moment, la rédaction d'Arrêts sur Images, qui en dehors des chroniques de Sébastien Bohler (contributeur à Cerveau et Psycho... qui se trouve être absent pour cette émission là!) ne se spécialise pas particulièrement dans la psychologie, a décidé de faire une émission sur le sujet.

  L'avocat pour l'occasion de la dépénalisation est Marc Valleur, psychiatre exerçant en centre d'accueil de toxicomanes. Face à lui, Jean Costentin, professeur de pharmacologie et très engagé dans la lutte contre les addictions (et comme le monde est bien fait, c'est costume, lunettes et air très sérieux pour "M. Contre", et barbe et sourire détendu pour "M. Pour"). Les thématiques recouvrent un périmètre assez large (risque d'escalade, conséquences physiologiques et psychiques avérées, comparaison avec l'alcool, conséquences plausibles de la dépénalisation, intérêts thérapeutiques éventuels...). Bien que les deux invités n'aient pas le même point de vue sur la question (et ils le font savoir), l'émission n'a rien de jeux du cirque, et donne une certaine idée de ce qu'on sait sur le cannabis (intérêts thérapeutiques nettement surpassés par d'autres molécules pour les mêmes indications, dégâts avérés provoqués par une consommation précoce et régulière, ...) mais surtout de l'ampleur de ce qu'on ne sait pas (en particulier du fait de la difficulté de faire des recherches indiscutablement fiables -limites considérables des conclusions possibles d'expérimentation sur des rongeurs, différence entre corrélation et causalité, ...-). La discussion ne portera pas uniquement sur la neurobio, mais également parfois sur certains aspects sociaux (enjeux économiques -intérêt pour les cliniques de médiatiser leurs traitements à base de cannabis!-, traitement médiatique bien sûr -loi française, plus trop appliquée, qui interdit de parler positivement de la drogue-, …).

L'émission durant 1h15 et pas 5 heures, tous ces thèmes seront plus évoqués que traités, le·a déjà spécialiste risque donc de s'ennuyer. En revanche, pour le·a spectateur·ice frustré·e d'un traitement trop court de certains sujets, c'est l'occasion de découvrir des pistes d'approfondissement, à commencer par la bibliographie des invités, après avoir eu cette opportunité de mieux connaître les auteurs.

Le lien vers l'émission (disponible en streaming ou téléchargement) : http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5305 . Le site Arrêts sur Images est sans pub et fier de l'être, mais, comme on ne peut pas avoir l'argent du beurre et la peau de l'ours, ça implique qu'il est payant (1 Euro pour l'abonnement d'une journée, qui vous permet entre autres de voir l'émission et les discussions enflammées qui suivront dans le forum, ce qui reste abordable).