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jeudi 7 août 2025

La fin de la plainte, de François Roustang

 


 

 Ce livre, écrit non pas par François Roustang psychanalyste mais par François Roustang hypnothérapeute (c'est extrêmement net dans les réflexions théoriques), s'applique à travers une série d'articles à définir en quoi consiste vraiment l'acte thérapeutique, ou peut-être plutôt le mouvement thérapeutique.

 Dans la tradition du mouvement systémique, il va beaucoup être question de pas de côté. Le premier est indiqué dans le titre, ou plutôt dans l'explication qu'en fait l'auteur : se donner comme objectif de mettre fin à la plainte n'est pas, comme on pourrait le penser intuitivement, se débarrasser des symptômes (parce que oui, de fait, plus de symptôme, plus de plainte... enfin, en théorie, justement!) mais réduire le décalage entre la plainte et la souffrance, la réalité de la personne accompagnée. 

 La plainte occupe l'espace, devient un objet en soi, focalise l'attention sur un élément au détriment des autres, potentiellement entretient l'impuissance. S'intéresser à la spécificité de la plainte comme forme permet un regard différent sur le fond. De plus, mettre fin à la plainte ne consiste pas à régler tous les problèmes, mais à déplacer l'objectif thérapeutique sur  le vécu, la perception de la personne.

 Cette idée se prolonge dans des réflexions sur le mouvement dans la continuité de la théorie systémique : l'état de souffrance correspond à un équilibre, donc par essence chercher à bouger tel ou tel élément de l'équilibre s'opposera à une résistance. Ce qui va vraiment générer, ou plutôt permettre, du mouvement, c'est le vide. François Roustang propose par exemple de revenir à l'ici et maintenant, d'amener le·a client·e à s'attarder, en profondeur, à percevoir et ressentir, la situation telle qu'elle est, d'oublier temporairement la destination et le blocage qu'elle va nécessairement générer, une attitude contre-intuitive mais conforme par exemple aux principes de l'Approche Centrée sur la Personne, et illustrée dans une vignette clinique parlante.

 Une autre idée forte, peut-être une autre facette de la première, concerne l'attitude du ou de la thérapeute. Il est encore question de vide : les conditions du mouvement thérapeutiques seront favorisées par l'accueil, plus que par le fait, en caricaturant un peu, de jeter le plus de techniques possible sur le·a client·e en attendant que l'une d'elles fonctionne. "Le sens va naître des sens, car il nous disent une complexité particulière que nous n'avons jamais appréhendée auparavant, puisque nous ne nous sommes jamais trouvés auparavant devant cette personne, cette famille, ce groupe." Si cette vision me paraît particulièrement précieuse, j'ai du mal à suivre l'auteur quand il appelle plus ou moins à oublier la théorie, en particulier dans le titre du chapitre qui invite, rien que ça, à "en finir avec la psychologie" (et en plus, du coup, si on "en finit avec la psychologie", qui va lire son livre?).

 Ce désaccord peut-être un peu technique ou hors-sol ("oui, c'est bon, on a compris qu'il ne parlait pas en absolu, en plus, même si il est peut-être un peu condescendant, il dit bien dans le même chapitre que la théorie est utile") illustre une difficulté récurrente que j'ai eue avec ce livre : les développements sont plus ou moins poussés, plus ou moins complexes, plus ou moins puristes, et ce n'est pas toujours évident de savoir si, depuis son expérience et son goût poussé pour les pas de côté, l'auteur dit quelque chose de subtil et d'important qu'il vaudrait vraiment la peine de prendre le temps de saisir, ou s'il est juste en train de s'écouter parler (un comble pour quelqu'un qui parle de Narcisse toutes les 5 minutes dans les premiers chapitres). Hélas, certains moments ne sont pas rassurants tant il sait prendre un ton particulièrement hautain pour dire des banalités (un exemple parmi d'autres, le fait de faire un groupe contrôle avec un placebo dans les études pharmaceutiques serait contradictoire avec la part de mystère qu'aurait l'effet placebo, on ne sait pas trop pourquoi, mais l'auteur semble trouver son point de vue sur la question particulièrement brillant). Le dernier chapitre, en particulier, où il pousse la condescendance jusqu'à l'écrire sous la forme d'un dialogue entre un père et "une petite fille", est particulièrement pénible à lire : entre la forme qui caricature la personne qui s'écoute parler ("L'avare de mots est un avare de pensées, l'avare de pensées est un avare de corps, l'avare de corps est celui qui ne montre plus rien parce que, dans sa plénitude, il accède à la banalité", "la plus sûre cachette de l'avarice, c'est l'ordinaire des jours"... écoute, pourquoi pas, si ça te fait plaisir...) et les adversaires imaginaires (pensée particulière aux "travaux savants qui, à grand renfort de linguistique ou de révolution quantique, et payés par le gouvernement, s'il vous plaît, veulent prouver ce que tout le monde sait depuis toujours", et évidemment il dit une énormité juste après) qu'il terrasse de la brillance autoproclamée de sa rhétorique, j'ai résisté à la tentation de jeter le livre en travers de la pièce mais j'ai du le refermer plusieurs fois le temps de soupirer et lever les yeux au ciel pour venir à bout de ces dernières pages.

 Le propos, le regard, sont intéressants et originaux, mais peut-être moins (voire beaucoup moins!) que ne semble le penser l'auteur... c'est dommage, parce que l'agacement et l'impatience m'ont peut-être fait passer à côté de vraies prises de conscience en me faisant renoncer à prendre le temps de vraiment comprendre certains passages. 

jeudi 24 juillet 2025

Votre peau a des choses à vous dire, de Laurent Misery

 


 La peau, de toute évidence, a d'abord un caractère physiologique. Certes un psychanalyste s'y est intéressé de près, mais en fac de psychologie, j'en ai entendu parler très brièvement, et c'était une infime partie d'un cours de neurologie. Pour autant, cette partie du corps est intimement liée à la santé mentale : "il faut admettre que la peau n'est pas qu'un morceau de cuir inerte. Au contraire, il faut prendre conscience qu'elle possède tous les outils physiologiques pour exprimer physiquement nos émotions."

  On peut, dans le domaine de la psychothérapie, faire l'impasse de tout ce qui concerne la peau (même si ce serait, comme le démontre le livre, un point aveugle) mais l'auteur, dermatologue, va rapidement convaincre le·a lecteur·ice qu'on peut difficilement se préoccuper de la santé de la peau sans se préoccuper de santé mentale, tant les liens peuvent être intimes. En effet, la peau, c'est l'image de soi : des rougeurs, de l'acné, des cheveux qui tombent, peuvent être dévastateurs à vivre. Les démangeaisons, les problèmes chroniques, peuvent générer des souffrances extrêmes ("un patient atteint de dermatite atopique passe en moyenne 2 heures sur 24 à se gratter"), et je pense qu'une argumentation détaillée est superflue pour expliquer que le manque de sommeil, l'inconfort qui ne laisse jamais tranquille, le désespoir, tendent à être moyennement épanouissants. Certaines pathologies poussent à s'automutiler de diverses façons, ce qui implique de reconnaître les lésions et peut être très délicat à amener en consultation, certains délires relevant d'un suivi psychiatrique convainquent la personne de problèmes qui s'avéreront non observables, la dysmorphophobie pousse certain·e·s patient·e·s à demander des soins qui n'atténueront pas la souffrance (la partie du corps jugée difforme en sera une autre), ... Les maladies psychosomatiques sont également une réalité, que l'auteur invite à prendre au sérieux de façon critique ("le stress n'a pas d'effet sur la peau par magie ou par des ondes mais bien parce qu'il y a des substances chimiques qui transmettent l'information aux cellules").

 Tous ces sujets peuvent s'articuler. Autant dire que la complexité est grande, et la détresse des personnes accompagnées rend d'autant plus indispensable d'avoir la bonne attitude. Les situations cliniques permet d'apprécier la difficulté non seulement de faire le bon diagnostic, mais aussi d'être entendu·e pour que les recommandations soient appliquées. Certaines situations sont particulièrement contre-intuitives : un jeune patient souffre de prurit tout en étant dans le déni d'une souffrance psychique visible. Il finit par en prendre conscience et entame une psychothérapie qui était plus qu'indispensable. Pour autant, le prurit ne disparaît pas, et d'ailleurs son apparition et son intensité n'étaient pas corrélées à son bien-être, il s'agissait bien de deux sujets distincts (qu'il traitera de deux façons distinctes avec deux soignant·e·s distinct·e·s). Si l'auteur reconnaît la complexité du sujet, parfois amplifiée par l'attitude de certain·e·s proches (même si les proches sont très aidant·e·s dans la plupart des situations évoquées) ou par des convictions complotistes, il dénonce sans complaisance le manque d'humilité, le manque d'écoute, qui peuvent pousser à des erreurs (avec des situations qui tiennent de l'aberration, par exemple le fait que les livres de médecine aient affirmé pendant deux siècles qu'il n'y avait pas de prurit au cours du psoriasis -avec le manque d'écoute auprès des personnes concernées, et les erreurs de diagnostic, qu'on peut imaginer- alors que quand un chercheur a pris la peine de vérifier il s'est avéré que c'était le cas dans 80% des situations, ce qui fait un peu plus que 0%).

 Les informations techniques sont précieuses et étonnamment accessibles (même si je ne vais pas faire semblant d'avoir tout retenu!), mais sont surtout l'opportunité de rappeler comment écouter les personnes accompagnées, comment prendre en compte toutes les dimensions de leur souffrance même si certaines, niées ou trop douloureuses, peuvent être difficilement accessibles, comment s'exprimer en prenant en compte ce qui sera entendable. 

samedi 15 mars 2025

On becoming a better therapist, de Barry Duncan

 


 Dans les recherches sur l'efficacité des thérapeutes, certains résultats, rapportés dans ce livre là ou dans d'autres, sont extrêmement inconfortables. Par exemple, les thérapeutes aident dans le meilleur des cas sept client·e·s (ou patient·e·s) sur dix, ont tendance à surestimer leurs résultats et, ce qui m'a de loin le plus secoué, ne progressent généralement pas avec le temps. Barry Duncan propose des solutions pour y remédier dans la mesure du possible et, comme l'annonce la référence ostensible au livre le plus emblématique de Carl Rogers dans le titre, il ne faut pas s'attendre à un cheminement confortable.

 La proposition à la fois la plus centrale et celle qui est aussi un appeau à controverse arrive de suite : l'auteur appelle à mesurer l'efficacité de ce qui se déroule entre client·e et thérapeute. Tout le temps. Ou en tout cas, à chaque séance. De nombreux·ses thérapeutes ont une grande réticence envers les outils de mesure, pour des raisons auxquelles je peux adhérer (sélectionner des outils de mesure c'est sélectionner des objectifs ce qui ne rend pas nécessairement compte de la complexité du processus thérapeutique, ça peut amener à se retrouver consciemment ou non dans la situation absurde où l'objectif devient le score au détriment de tout le reste, ...) tant qu'elles ne prennent pas des proportions impossibles ("on fait de l'humain!!! on est au dessus de tout ça!!!" Oui, et le hasard fait que c'est bien pratique...). Là, on est littéralement invité·e·s à dégainer un double-décimètre à chaque séance!

 Les deux outils proposés mesurent respectivement le bien-être du ou de la client·e, et l'alliance thérapeutique. Leur premier objet est bien sûr de s'assurer que la thérapie prend la bonne direction. Un bien-être qui stagne ou diminue, une alliance thérapeutique qui vacille, c'est le signe qu'il faut changer quelque chose! Mais ça constitue aussi un matériel thérapeutique en soi. L'auteur propose de nombreuses vignettes cliniques pour l'illustrer (qui lui permettent au passage de préciser que ce moment d'évaluation est en général parfaitement accepté par les client·e·s), montrant comme dans ses autres livres à quel point les client·e·s doivent être placé·e·s de façon exigeante au centre du processus. Dans l'un des exemples, une adolescente vient de se taillader l'avant-bras, il y a un risque d'hospitalisation. Pourtant, le questionnaire indique un niveau de bien-être élevé!

 Après un entretien avec l'adolescente et un entretien avec sa mère où il reste vigilant, il s'avère que, contrairement à ce que la situation semble indiquer, la cliente est plutôt épanouie de façon générale et a eu un geste impulsif suite à une rupture, la mère veut être rassurée sur le risque que ça se reproduise. Pas de besoin, donc, d'hospitalisation ou de thérapie lourde, un entretien et un peu de psychoéducation ont permis de régler l'incident. Un autre client vient sur injonction judiciaire après un accident de voiture où il était alcoolisé. Lui aussi a un niveau de bien-être très élevé selon son questionnaire. Comme le relève l'auteur dans l'entretien avec lui, si on en croit l'outil de mesure, il est à la limite de l'extase! Un entretien plus en longueur en restant ouvert à la fois à l'idée qu'il nage effectivement dans un bonheur constant et que sa consommation est parfaitement contrôlée, mais aussi la co-construction d'objectifs thérapeutiques, permettent de comprendre qu'il ne veut surtout pas donner raison à son conseiller d'insertion qui le considère comme un alcoolique. La question "comment lui donner tort?" permet d'aboutir à un objectif de baisser la consommation, un objectif qui aurait a priori été très moyennement reçu si il avait été proposé d'emblée et de façon unilatérale.

 L'outil de mesure de l'alliance thérapeutique s'avère aussi extrêmement précieux aux yeux de l'auteur. Certes, il est parfois difficile de faire dire à la personne accompagnée ce qui coince (soit parce que c'est inconfortable à dire, soit parce qu'elle ne le sait pas vraiment), mais ça permet d'exprimer que les réserves sur le déroulement de la thérapie ont vocation à être entendues, et aussi de savoir que quelque chose coince tout court. Dans certains cas, la parole se libère plus facilement, comme pour cette première séance de thérapie de couple où l'auteur, observateur par ailleurs vigilant, était convaincu que ça s'était extrêmement bien passé, avant que la thérapeute ne se fasse incendier par l'époux (quand elle l'a interrogé sur le résultat du test) parce que ses efforts avaient été invisibilisés. Ce point aveugle aurait pu considérablement compliquer la suite de la thérapie.

 Les deux outils sont très nettement au centre du livre, mais n'en constituent pas l'exclusivité. L'auteur par exemple appelle à s'interroger régulièrement sur son identité de thérapeute (est-ce qu'on repose d'abord sur son outil, est-ce que le fait de proposer un programme est particulièrement confortable, est-ce qu'on invite le·a client·e a rechercher ses propres ressources, ...) ou, nombreux exemples à l'appui, à ne jamais négliger l'expertise du ou de la client·e (en même temps, c'est au centre de l'ensemble de son œuvre). L'humilité est un outil thérapeutique, et on a un joli manuel pour apprendre à l'utiliser (ne serait-ce que par la mesure constante, préconisée, de ce qui se déroule dans la thérapie, et les invitations à voir avec le·a client·e ce qui coince pour chercher des solutions ensemble).

 Le livre est extrêmement riche au niveau pratique, et le parti pris fait qu'il fera nécessairement réfléchir (c'est une chose de faire l'éloge de l'humilité, c'en est une autre de donner un mode d'emploi pour la pousser le plus loin possible tout en défendant non pas son intérêt éthique mais son efficacité). Mais, même en partageant, en tout cas j'espère (mais je suis assez confiant!), ses principes, j'y trouve quelques limites. Est-ce que c'est pour ces raisons que je ne vais pas (encore?) utiliser ses outils de mesure en séance, ou est-ce que c'est par peur de l'inconfort parce que ce serait une nouveauté radicale, je n'ai pas la prétention de le savoir... mais si j'attache une grande importance à l'horizontalité (j'ai une expertise de l'écoute, pas de savoir comment la personne accompagnée doit mener sa vie... si j'ai des conseils à faire je les propose, je ne les assène pas depuis je ne sais quelle posture), si j'ai une défiance certaine devant les outils théoriques mobilisables un peu trop facilement pour rejeter la faute d'une thérapie qui stagne sur le·a client·e ("c'est de la résistance", "iel en est à une phase de son développement personnel où iel se déresponsabilise", ...), l'auteur pousse le concept plus loin que je ne le ferais.

 Définir les objectifs ensemble, sans mettre son expertise de côté mais en la proposant comme un éclairage supplémentaire? J'aime beaucoup l'idée, d'autant que l'auteur donne un exemple où ça fonctionne de façon très inattendue (la cliente lui demande d'appliquer un modèle thérapeutique qui le fait un peu grincer des dents sur certains principes), mais il arrive que l'objectif change en cours de thérapie, et surtout que l'objectif de départ ne soit pas, pour plusieurs raisons, le véritable objectif. Dans un autre exemple, l'auteur décide de faire confiance au client même si il est pour le moins réservé intérieurement sur sa version des faits ("oui, vérifier s'il y a du sperme sur les sous-vêtements de votre épouse qui nie vous tromper malgré vos convictions, et les envoyer pour un test ADN pour vérifier que ce n'est pas le votre -alors que vous avez indiqué que vous n'aviez plus de rapports sexuels avec elle depuis longtemps- est tout à fait compréhensible et n'a rien de disproportionné dans votre situation, non, vous ne perdez pas la raison contrairement à ce qu'affirment tout·e·s les professionnel·le·s de santé mentale que vous avez rencontré·e·s"). Cette confiance s'avère être un pilier pour la suite de la thérapie, car ce client n'en pouvait plus de ne pas être cru. Sauf que l'auteur donne l'exemple, pour son argument, d'un client dont la version était effectivement vraie. Et faire confiance, c'est aussi gérer la suite quand la version de la personne accompagnée est fausse, ce que ne permet pas d'apprécier cette vignette clinique.

 Sur la mesure de l'efficacité de la thérapie à chaque séance, là encore j'ai des réserves. Oui, surestimer sa propre efficacité, ça va vite! Ouvrir le dialogue sur ce qui fait que ça stagne voire que ça se dégrade, c'est important. Sauf que, et sauf erreur de ma part ce n'est pas abordé dans le livre, la thérapie n'est pas un processus linéaire. Je parle pour l'Approche Centrée sur la Personne parce que j'ai pu le lire et l'observer, mais je doute que ce soit faux pour d'autres approches, souvent il faut aller moins bien pour aller mieux (dans les cas où la thérapie permet de passer d'un équilibre à un autre... certes on se débarrasse de ce qui ne va pas, mais aussi d'un certain nombre de choses qui permettaient de s'adapter à la situation) et surtout, le rythme est imprévisible. Il arrive que le changement arrive très vite, mais il arrive aussi de tourner en rond (en apparence!) un moment avant qu'un déclic important ne survienne! Dans ces cas là, le moment de stagnation apparente a eu son utilité, il a servi à préparer la suite. Je rêve (vraiment!) d'un outil qui me permettrait de faire la distinction entre une période de stagnation  qui va s'avérer productive et une thérapie qui rame, mais une mesure à chaque séance du niveau de bien-être ne permet pas de la faire.

 Ces réserves ne sont que des questionnements très spécifiques sur certains éléments du livre, qui pour moi à la fois pour le message qu'il porte et par le contenu théorique fait partie des essentiels pour toute personne (anglophone, parce qu'il n'y a pas de version française si je ne me trompe pas) qui pratique.

vendredi 14 février 2025

Entretenir ma vitalité d'aidant, de Pascale Brillon

 


 Être aidant·e, c'est généralement une vocation, c'est extrêmement riche humainement, mais ça demande aussi beaucoup, d'autant que ce métier est rarement accompagné d'un bouton "pause" à disposition. L'exposition à des récits de situations terribles, au sentiment d'impuissance, aux scènes de violence les plus explicites, parfois à la prise à partie par les personnes mêmes qu'on accompagne, que ce soit de façon indirecte (absences ou arrêt du suivi sans informer, manipulations, ...) ou directe (agressivité verbale voire physique), peuvent user, fissurer le pilier que l'aidant·e se doit d'être, au point de pousser à des remises en questions brutales voire menacer la santé mentale. Les deux manifestations principales sont la fatigue de compassion (qui va se manifester pendant les séances par un manque de patience, des jugements, en dehors des séances par un besoin de calme exacerbé parfois au point de ne supporter personne) ou le traumatisme vicariant ("Je suis incapable d'aller dans ce centre commercial depuis que cette cliente m'a raconté son agression", "des images de charnier africain se sont imposées dans ma tête. J'ai même eu une odeur de brûlé dans le nez, c'est ridicule! Or je n'ai jamais vu de cadavres de toute ma vie. Je n'ai même jamais été en Afrique...").

 L'autrice recommande de repérer les signes (irritabilité, évitement plus ou moins actif de certains sujets en thérapie, envie de boire qui se fait plus fréquente, ...) le plus précocement possible, car ils constituent un signal d'alarme indiquant qu'une limite a été atteinte. La grande richesse du livre, et on n'en attendait pas moins d'une experte du traumatisme qui a aussi une grande expérience de la formation et de la supervision auprès de thérapeutes spécialistes du sujet, est que les pistes sont nombreuses, ce qui permet vraiment d'individualiser les solutions. Bien entendu, faire une pause (ou, plus exactement, oser faire une pause, parce qu'acter que même si on est aidant·e on est pas invulnérable, ne pas être à la disposition des personnes qu'on accompagne, partager le fardeau avec les collègues, souvent ça ne va vraiment pas, mais alors vraiment pas, de soi), prendre soin de soi de toutes les façons que ça peut impliquer (musique, sport, vacances, méditation et exercices de respirations, humour, bons repas, ...), font partie de l'éventail des propositions et sont des éléments importants, mais ce ne sont pas les seuls.

  Moins intuitif, mais tout aussi important, l'autrice invite par exemple à revenir aux racines de sa vocation pour mieux comprendre ce qui, potentiellement, a été brisé (l'attachement à une posture de sauveur·se, la croyance dans une bienveillance humaine générale, le besoin de gratitude, la certitude d'être capable d'encaisser n'importe quoi, ...), à mieux identifier qui peut nous soutenir et comment (soutien émotionnel et écoute, proposition de solutions, hédonisme, ...) ce qui peut éviter agacement et frustration, réapprendre à accompagner sans se laisser envahir, ou encore se souvenir et se connecter à ce qui nourrit tant dans ce métier (qui peut parfaitement cohabiter avec la fatigue de compassion!).

 Ce guide est extrêmement riche en informations tout en étant parfaitement accessible, et d'une part permet de mieux prendre soin de soi en comprenant plus finement pourquoi ça peut être difficile de se l'autoriser, et d'autre part donne une visibilité sur un ensemble de mécanismes pour mieux comprendre d'où vient la détresse et quels leviers activer pour aller mieux.

jeudi 28 novembre 2024

La malédiction du chat hongrois, d'Irvin Yalom

 

 


 Pour les six nouvelles qui composent ce recueil, Yalom dit avoir souvent hésité entre la pédagogie et la narration, et tranché pour la narration. En effet, si les récits sont denses, si les réflexions du thérapeute sont généralement retranscrites explicitement, souvent avec beaucoup d'autodérision (une autodérision où, paradoxalement, Yalom critique la plupart des fois son égo), les histoires se lisent bien, et on est impatient de connaître la suite, ce qui est par ailleurs un signe que ni les enseignements techniques ni la narration ne sont convenus.

 Les quatre premiers récits (je ne sais pas si l'ordre est le même dans la version anglophone et dans la version française) sont à la première personne. Yalom raconte un accompagnement de deuil particulièrement confrontant qui a secoué ses certitudes, et qui lui a valu d'être régulièrement secoué, pas au sens propre mais ça aurait peut-être été moins éprouvant, par sa cliente, une animation de groupe dans les conditions difficiles et frustrantes des thérapies de groupe en psychiatrie qui lui a valu des félicitations mais lui a laissé un sentiment d'inachevé et d'amertume, une rencontre intense, sur des années, avec une cliente atteinte de cancer qui lui a énormément appris et avec laquelle la relation était si fusionnelle qu'il percevait les conflits avec elle comme des conflits intérieurs, et, ce sera le seul récit imaginaire, une rencontre onirique avec sa mère au seuil de sa propre mort, qui donnera lieu à une explication de gravure émouvante et exigeante.

 Pour les deux autres récits, les lecteur·ice·s de Mensonges sur le divan retrouveront Ernest Lash, son intransigeance et ses questionnements constants. L'un des récits est centré sur le point de vue de la cliente, qui stagne dans sa thérapie et tient à le faire savoir le plus régulièrement possible et découvre, en écoutant la cassette de sa séance précédente, que Lash a enregistré par erreur et sans le savoir ce qu'il pensait d'elle dans le cadre d'une supervision... sur le contre-transfert négatif! L'autre récit tient plus du fantastique, et je ne vais certainement pas révéler qui le thérapeute va effectivement accompagner!

 Le thème du deuil est particulièrement présent, sous différentes formes, mais, Yalom oblige, c'est celui de la relation thérapeutique qui est le plus souvent à l'honneur. Comme d'habitude, la lecture est fluide mais il y a de quoi nourrir des réflexions pour un moment.

samedi 21 septembre 2024

Humanistic Psychotherapies. Handbook of Research and Practice, dirigé par David Cain, Kevin Keenan et Shawn Rubin


  Dans un souci de crédibiliser les thérapies humanistes et de les faire évoluer sur des bases solides, les auteur·ice·s ont entrepris un travail d'envergure de lecture détaillée de la recherche scientifique, d'une part pour confirmer que ça marche, et d'autre part pour comprendre le plus finement possible ce qui marche. Et le travail d'envergure a été fait deux fois, puisque la seconde édition date de 2016 et la grande majorité des chapitres contient un commentaire détaillé de la recherche avant les années 2000, et après (la première édition date de 2002).

 Le contenu, vous l'imaginez mais je vous le répète quand même (parce que je viens de me taper le livre), est extrêmement dense, et on en est presque au stade où chaque virgule est sourcée. Les fondements théoriques, l'histoire de la construction desdits fondements, ce qu'on sait de l'efficacité de tel ou tel modèle et d'où viennent lesdites connaissances, tout ça est détaillé pour les principaux modèles thérapeutiques des thérapies humanistes, soit l'Approche Centrée sur la Personne (David Murphy et Stephen Joseph, auteurs de ce chapitre, oublient de spécifier que c'est la meilleure approche de l'Univers, mais rappellent que la recherche a été importante pour Rogers dès le début et qu'il a été un pionnier de l'évaluation scientifique des théories avancées), la Gestalt thérapie contemporaine (les Gestaltistes semblent juger très important de rappeler que la Gestalt d'aujourd'hui ne ressemble pas à l'entretien de Perls avec Gloria), le focusing, les thérapies existentialistes (j'ai par exemple appris qu'il y avait des preuves d'efficacité de la logothérapie sur la dépression) et la Thérapie Centrée sur les Emotions. Un chapitre est également consacré aux approches humanistes pour la thérapie familiale et de couple, et pour la thérapie avec les enfants.

 Mais, et c'est assez transparent que ça tient particulièrement à cœur aux auteur·ice·s, c'est sur ce qui aide dans l'attitude du ou de la thérapeute, et dans l'adaptation aux client·e·s, que le livre s'achève. L'importance de la relation, à de nombreux niveaux, est mise en avant ("les résultats scientifiques confirment très fortement la conclusion selon laquelle une bonne issue thérapeutique est associée aux fortes compétences relationnelles du thérapeute"), avec des informations, vous l'aurez compris, denses, pour l'intégrer au mieux dans la thérapie. Il est d'ailleurs déploré avec surprise qu'il ne semble pas y avoir de recherche sur l'effet du niveau d'implication du ou de la thérapeute dans la thérapie. Le contenu est exigeant, les auteur·ice·s le sont aussi, puisqu'iels ont des mots particulièrement forts sur le manque de remise en question général des thérapeutes : "C'est un choc de réaliser que l'efficacité thérapeutique ne tend pas à s'améliorer avec l'expérience professionnelle. Le fait que la confiance des thérapeutes, sinon leur expertise, augmente avec l'expérience, aide à expliquer ce constat regrettable.". Iels sont formel·le·s : continuer de se former (ce qui peut passer par lire, relire et rerelire leur livre, il y a de quoi s'occuper un moment pour tout intégrer!), ne pas surestimer son efficacité (des recherches citées montrent que c'est un défaut répandu), se remettre en question ce qui passe en grande partie par savoir écouter les client·e·s plus que sa propre expertise, ce n'est absolument pas négociable. Peut-être plus inattendu : avoir une approche de plus en plus intégrative est également recommandé.

vendredi 21 juin 2024

The Therapeutic Alliance. An Evidence-Based Guide to Practice, dirigé par J. Christopher Muran et Jacques P. Barber

 


 L'alliance thérapeutique, c'est important, fonder sa pratique sur l'état de la science, ça l'est aussi. Sauf que la science a la qualité et le défaut d'être complexe, et les auteur·ice·s du livre s'engagent à fond dans cette complexité, au point qu'il aurait presque été préférable d'appeler le livre "an evidence-based guide to even more research", parce qu'il faudra déterrer les recommandations effectivement pratiques sous des montagnes d'info (les références bibliographiques occupent d'ailleurs un espace non-négligeable du livre).

 De très nombreux aspects du sujet seront traités, que ce soit sur le contexte (thérapie individuelle, de couple -si de nombreuses recherches ont été faite sur l'influence du genre du ou de la thérapeute pour l'accompagnement de couples hétéro, les données manquent pour l'accompagnement de couples de même genre-, familiale, ...), l'approche théorique (humaniste -la mieux, en toute objectivité-, TCC, psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle -qui a la spécificité de considérer que les incidents dans la relation thérapeutique font partie intégrante du travail thérapeutique-, ...) ou encore la multiplicité de ses enjeux (est-ce qu'une bonne alliance thérapeutique favorise le bon déroulement de la thérapie ou est-ce que c'est le bon déroulement de la thérapie qui favorise l'alliance thérapeutique, quel rôle a l'alliance thérapeutique selon qu'on se trouve au début ou au milieu du travail, quelles sont les conséquences d'une diminution de la qualité de l'alliance thérapeutique, ...), et même des réflexions sur comment former à l'alliance thérapeutique. Pour tous ces aspects, de très, très nombreux travaux seront présentés de façon critique, y compris des travaux présentant des conclusions contradictoires. Autant dire que pour le guide clefs en main pour intégrer des recommandations dans sa propre pratique, il faudra repasser... ou alors se rendre directement au dernier chapitre, synthèse pour le moins salutaire. A la décharge des auteur·ice·s, une bonne psychothérapie "consiste en substance en l'interaction de deux (ou plus) individus possédant différentes histoires, personnalités, style d'attachement ou approche des relations sociales, façons d'organiser leur expérience, attentes, et visions de la vie", ce qui fait beaucoup de paramètres.

 Il y a quand même (ouf!) quelques recommandations concrètes, comme entrer en empathie plutôt que répondre la première fois que le·a patient·e exprime que quelque chose ne va pas (c'est un encouragement à se sentir libre de communiquer, et très souvent l'insatisfaction des patient·e·s n'est perçue que quand iels claquent la porte), ne pas se décourager si la métacommunication ne donne pas de résultats dans un premier temps (c'est une habitude à prendre dont l'efficacité s'ancre dans le temps), être vigilant·e quand la thérapie est très orientée sur la proposition de techniques, ce qui peut créer une distance, prendre explicitement la responsabilité de ses erreurs, être proactif·ve quand une colère du ou de la patient·e est perçue mais pas explicite, alors que le manque de soutien, la tendance à insister, trop de prudence, le changement fréquent de stratégie, l'erreur de diagnostic, le manque d'attention à l'influence de personnes extérieures sur le processus thérapeutique ou aux transferts et contre-transferts, vont plutôt, vous l'aurez a priori compris, être des obstacles.

 Le livre est dense, très dense, donc je le recommanderais plutôt bien sûr aux chercheur·se·s ou aux personnes qui souhaitent faire un mémoire sur le sujet (il y a de quoi s'occuper!), ou aux personnes qui aiment particulièrement la complexité, mais pour les recommandations pratiques, s'il y en a, et de précieuses, ça peut être plus stratégique de s'orienter vers un autre ouvrage. Je suis convaincu (et j'espère!) que ce serait compliqué de trouver un·e thérapeute qui n'accorde pas à la relation thérapeutique une place centrale à son travail, mais sans être nécessairement motivé·e à rentrer dans ce niveau de complexité.

jeudi 9 mai 2024

Tact-Pulsion, de Régine Prat


 Ce livre fait, par bien des aspects, très fortement écho au livre précédent de la même autrice, mais est bien plus ambitieux car il propose, en invitant à en débattre, une nouvelle compréhension de la constitution du psychisme et de la relation thérapeutique, rien que ça!

 Les échos à Maman-Bébé, Duo ou duel ne résident pas seulement dans le fait que le développement du bébé (et les hommages à Esther Bick à peu près toutes les trois pages) occupera une place importante du développement, mais aussi dans le fort intérêt pluridisciplinaire (transdisciplinaire, dira Bernard Golse dans la postface) porté aux développements scientifiques et aux aspérités de la pratique clinique. La formule "il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie" est selon moi un bon baromètre de la qualité de la théorie, et pour Régine Prat il semble qu'une bonne théorie ne peut qu'émerger de la pratique, et même des pratiques puisqu'elle juge indispensable de se nourrir des autres disciplines scientifiques, jusqu'à, sans méchanceté (c'est presque pire), comparer les psychanalystes qui ne veulent rien savoir hors des frontières de la psychanalyse aux théoriciens de la Terre plate.

 Il serait injuste de dire que la psychanalyse n'a pas évolué depuis Freud, mais il serait aussi illusoire d'oublier que, dans de nombreux domaines sur lesquels les réflexions de Freud s'appuyaient, les connaissances ont explosé. Les premiers chapitres seront consacrés aux apports de la recherche entre autres en psychologie du développement ou en neurologie (malheureusement, les références des recherches évoquées ne sont pas toutes fournies, loin de là) sur le développement sensoriel et cognitif du bébé, et ce dès la vie intra-utérine, en s'intéressant en particulier aux capacités à interagir. Un extrait, qui aurait parfaitement pu figurer dans le premier livre de Régine Prat, clarifie particulièrement l'enjeu clinique : "le premier soin psychique est le soin du corps. Prendre soin de l'autre, c'est toucher son corps avec respect, prévisibilité, sans effraction, le contenir sans le contraindre ou le coincer, en lui permettant d'être actif par l'anticipation de ce qu'on va faire pour lui." Ça pourrait être tautologique mais c'est toujours utile à rappeler, la relation est une interaction. La théorie de l'attachement, à laquelle il est largement fait référence, le rappelle d'ailleurs, peut-être de façon implicite. Régine Prat resitue cette dimension interactionnelle, nommée Tact-Pulsion ou parfois par le concept voisin de tenu-lâché, au centre du développement affectif et cognitif : l'identité se détermine par l'effet qu'on peut observer avoir chez l'autre ou sur l'environnement ("toucher, établir le contact, se rapprocher, fonde l'essence même du psychisme").

 Si le terme peut donner cette impression, le toucher au sens strict n'est pas le seul sens impliqué dans le Tact-Pulsion (l'autrice précise qu'elle n'invite pas les psychanalystes à intégrer le contact physique dans leur clinique... du moins pas obligatoirement). Elle parle d'ailleurs d' "opéra de la rencontre", et la période du Covid qui a secoué la pratique assez brusquement nourrit de nombreuses vignettes cliniques. Ces vignettes cliniques, en plus d'illustrer que le concept a bien vocation à s'appliquer à la thérapie d'adultes (et ce même dans le dispositif désuet antique ultraclassique divan-fauteuil, que l'autrice a tenté de répliquer sur Skype), rendent concret et parlant cette attention portée sur la dimension interactionnelle, qu'on pourrait penser être là par définition ("on ne peut pas ne pas communiquer", rappellent les systémiciens) (cette citation aussi est dans le livre, quand je dis que l'approche est pluridisciplinaire...). Régine Prat raconte comment, une fois le regard porté sur ses propres malaises, ses propres difficultés à entrer en contact, de la somnolence vive et récurrente au trop grand confort de la patiente qui semble faire sa thérapie toute seule, elle a pu surmonter un obstacle antithérapeutique qui parfois n'était même pas identifié. Elle invite aussi à s'intéresser à ce qu'il se passe hors-cadre, dans une rencontre fortuite hors du cabinet où l'attitude à tenir n'est pas claire mais aussi dans les moments où on se salue, où chacun·e s'installe... Un exemple particulièrement parlant est donné où une cliente lui offre un livre sur les bateaux, tout en précisant qu'elle est au courant que ce type de cadeau ne se fait pas. L'autrice se voit donc mise en face d'une injonction à blesser sa patiente, en refusant un cadeau, ou à être prise en défaut sur sa capacité à garantir le cadre, ce qui n'est pas la moindre des remises en questions. Elle approche le fauteuil, puis l'éloigne, feuillette le livre avec la patiente, commente "on se sent tout petit" (le "on" réunit patiente et analyste)... ouf, il y a bien eu interaction, contact, plutôt que l'une des deux prises de distances qui semblaient à première vue être les seules alternatives. 

 Je suppose qu'il faudra du temps pour mesurer l'importance, l'influence, du concept de Tact-Pulsion (et j'imagine qu'il va surtout concerner la psychanalyse, donc c'est une évolution que je ne vais éventuellement suivre que de loin). On pourrait presque être cynique et dire qu'après tout, il n'y a rien là de bien nouveau. La théorie de l'attachement a depuis longtemps souligné l'importance des interactions mère-enfant et de leur synchronicité, l'analogie avec le rythme et la musicalité est loin d'être inédite, et des concepts tels que transfert et contre-transfert, alliance thérapeutique, nourrissent, ce n'est vraiment pas une nouveauté, des réflexions semblables. Pour autant, Régine Prat fournit un travail particulièrement complet et solide, souligne à quel point ça a apporté à sa propre pratique qu'on ne peut qu'imaginer exigeante, et surtout invite au débat, démarche qui paraît être en bonne voie puisqu'elle donne l'exemple par la multiplicité de ses inspirations, et que son livre a été évoqué plusieurs fois dans un colloque de psychanalyse auquel je suis allé récemment.

samedi 18 novembre 2023

Mensonges sur le divan, d'Irvin Yalom

 

 Une avocate très agressive, quittée par son mari, qui décide de consulter son thérapeute, forcément complice, sous une fausse identité, pour détruire à la fois son mari en les montant l'un contre l'autre, brisant la relation thérapeutique qui est son seul pilier solide, et le thérapeute en le poussant à coucher avec elle, comme deux de ses psy précédents l'ont fait (le titre original veut à la fois dire "mentir sur le divan" et "allongé·e sur le divan", pensées aux traducteur·ice·s qui ont du faire un choix douloureux), et mettre fin à sa carrière. Un psychanalyste imposant, athlétique et ambitieux, haut placé institutionnellement, plein de certitudes, qui tient à faire savoir à autant de monde possible à quel point il sait mener comme personne des thérapies et une carrière. Un addict au jeu qui va en thérapie pour sauver son mariage mais qui n'a aucune intention d'arrêter de jouer. Un psychiatre initialement spécialisé dans la pharmacologie qui décide de mettre son authenticité de thérapeute et le dévoilement de ses ressentis au centre de l'espace thérapeutique, et qui doit régulièrement réévaluer les limites de l'exercice.

 Tous ces personnages vont être mis au service d'une intrigue prenante (oui parce que, sur le quatrième de couverture de mon édition une autrice compare Et Nietzsche a pleuré à un roman policier et, autant je recommande sans réserves Et Nietzsche a pleuré, autant ça ne me viendrait vraiment pas à l'esprit de le conseiller pour l'intrigue), qui va offrir un regard direct et potentiellement déstabilisant sur l'univers des thérapeutes (qui ressemble à un exercice de dévoilement intime de l'auteur, c'est méta!) : l'éventail des motivations qui peuvent par ailleurs s'entrechoquer chez une même personne (la posture de sauveur, l'enthousiasme pour la créativité et la rencontre, le prestige, l'argent, voire dans le cas des agresseurs, dont Yalom ne cache pas, c'est le moins qu'on puisse dire, l'existence, le pouvoir sur les patientes et la certitude de l'impunité) et éventuellement leurs conséquences dans la thérapie, le contraste entre la capacité à guider les autres dans leurs difficultés et celle à faire face aux siennes, les points aveugles conscients ou non (il arrive que le·a patient·e en sache plus sur le thérapeute que l'inverse... et ce n'est pas la première fois chez Yalom!), ... Et, évidemment, plein de sujets existentiels, parce que c'est Irvin Yalom.

 Un livre qui peut se lire comme un roman (le fait que ce soit un roman doit pas mal y contribuer!) tout en restant très riche, peut-être plus pour les personnes qui ont envie de lire entre les lignes (le premier chapitre a généré un nombre exponentiel de questionnements chez moi, qui n'auraient peut-être pas été les mêmes si je n'avais rien lu du même auteur). Le ton est léger, les chapitres s'enchaînent (ça ne m'est pas arrivé souvent, dans les livres présentés ici, d'être impatient de connaître la fin!), mais l'intrigue est prétexte, sur un ton dont la légèreté peut être trompeuse, à explorer des thèmes potentiellement complexes voire dérangeants.

dimanche 3 septembre 2023

The Unseen Dance : Subtle interactions and their implications for the therapeutic relationship, de Rose Cameron (thèse de doctorat)

 L'autrice, thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, a eu l'idée de ce sujet de recherche suite à un constat déstabilisant. Elle a observé que les sans-abris avaient tendance à lui adresser spontanément la parole dans la rue, sans qu'elle ne réussisse à expliquer pourquoi. Certes, elle était bénévole auprès de ce public, mais ce n'était pas écrit sur son front en dehors de son temps de bénévolat. Son apparence (la tenue vestimentaire, divers éléments non-verbaux, peuvent être autant de micro-indices -fiables ou non- sur la classe sociale, les opinions politiques, ...) ne constituait pas non plus une explication suffisante : alors qu'elle discutait avec une amie avec laquelle on la confondait souvent, une personne s'est adressée à elle, et non à son amie, alors même qu'elle lui tournait le dos et que son amie était de face. Une attitude corporelle qui suggère la bienveillance? Pour faire l'expérience, elle s'est forcée à continuer de regarder devant elle avec un regard froid en marchant dans la rue, et elle a tout de même été abordée pour une demande d'aide par une personne qui est revenue à la charge plusieurs fois (envers elle, et pas envers quelqu'un d'autre). Identifier les personnes disposées à aider est pour les sans-abris une question de survie : une erreur est au mieux une coûteuse perte d'opportunité, au pire un risque d'agression verbale ou physique. Sur quels indices, qui échappaient à l'autrice même malgré ses efforts actifs pour les identifier, reposaient cette confiance? A l'inverse, son compagnon s'est fait agonir d'injures en tentant d'adresser la parole à quelqu'un à un arrêt de bus. Quand il en a parlé avec elle, elle a répondu qu'elle savait qu'il ne fallait pas parler à cette personne (et qu'intervenir pendant qu'elle était déjà en colère allait aggraver les choses), mais même après réflexion demeure incapable d'expliquer pourquoi.

 En Approche Centrée sur la Personne, le lien à l'autre est particulièrement important. On peut même argumenter que la connexion entre thérapeute et client·e constitue le cœur de la thérapie. L'autrice a donc voulu étudier cette danse invisible, implicite mais nécessairement présente. Elle a donc demandé à des étudiant·e·s, dans des expérimentations en binôme, de se mettre, intérieurement, en disposition d'aller vers l'autre puis en position de retrait vers soi, puis a recueilli leurs réactions. Je ne vais bien entendu pas rentrer dans le détail parce que c'est une thèse, mais le dispositif a permis d'observer que cette attitude intérieure générait bien un ressenti, potentiellement fort, chez l'autre. Plus surprenant (et intéressant à interroger dans le cadre d'une réflexion sur la thérapie!), aller vers peut être menaçant, et le retrait apaisant. Une personne participant à l'étude a par exemple pu bien mieux comprendre son besoin, mystérieux jusqu'ici, d'interrompre la thérapie en présentiel pour passer à une thérapie par e-mails.

 Je suis frustré de ne pas développer pour la même raison que je ne développe pas : Rose Cameron explore un domaine à la fois incontournable et nouveau, extrêmement difficile à délimiter (elle a par exemple le souvenir d'une discussion avec une personne maîtrisant bien le concept de chi qui a surtout abouti à ce que les questionnements de départs soient encore plus obscurs à la fin de la conversation), et complexe malgré son enjeu important. Je ne peux qu'encourager les thérapeutes à lire la thèse en ayant une meilleure compréhension et une meilleure mémoire que moi à prendre conscience de l'existence de cette danse invisible et implicite, au delà du non-verbal et de l'attitude empathique bien plus familiers, et à l'inviter dans leur observation de leur propre pratique (ou, encore mieux, poursuivre les recherches initiées par Rose Cameron!).

mardi 28 mars 2023

The dynamics of power in counselling and psychotherapy, de Gillian Proctor

 


 Sensibilisée aux enjeux de pouvoir au cours de sa formation, de par ses convictions, ou encore son expérience de client·e (elle évoquera en particulier son expérience de l'ACP et d'une thérapie de type analytique) et de thérapeute ("en tant que psychologue clinicienne en formation, le pouvoir et le statut d'experte qui m'étaient donnés sur des clients en détresse qui me demandaient de l'aide me mettaient dans un inconfort constant, et je m'inquiétais de la facilité avec laquelle je pouvais abuser de ma position"), l'autrice a entre autres codirigé Politicizing the person-centred approach. Certains retours ayant argumenté que la suite logique était de renoncer à l'outil oppressif qu'est la psychothérapie, elle développe ce sujet spécifique dans ce livre qui en est à sa seconde édition. 

 Le livre s'ouvre sur un développement théorique et complexe (en même temps, elle avait prévenu dans l'intro... elle a même dit qu'elle avait fait des efforts) sur les multiples dimensions que recouvre la notion, d'apparence simple, de pouvoir. De nombreuses approches, qui par ailleurs ne se recoupent pas forcément (Marx, Hobbes, ...), décrivent le pouvoir comme unilatéral et forcément négatif. Le postmodernisme, critique aussi, est plus complexe (Foucault est beaucoup cité, avec une observation, sinon ce serait trop simple, de l'évolution de sa pensée). Cependant, on peut aussi donner, restituer du pouvoir, ou en acquérir. Le pouvoir peut être sur l'autre mais aussi sur soi. Le féminisme intersectionnel, par exemple, articule plusieurs de ces aspects, comme la multiplicité des systèmes d'oppression (capitaliste, patriarcal, raciste, ...), théorise le fait que la prise de pouvoir individuelle peut avoir ses limites (voire renforcer le système d'oppression que la personne a au moins partiellement surmonté), mais célèbre aussi la force du collectif et la capacité de lutter. Ce résumé n'est bien entendu qu'un aperçu du chapitre, mais je vais m'arrêter là entre autres pour limiter les risques de contresens sur l'une des nombreuses réflexions qui le constituent. 

 Tout en étant critique sur la thérapie nécessairement inscrite dans une société inégalitaire (elle précise d'ailleurs que selon elle, plus une société est inégalitaire, plus la psychothérapie est proposée aux personnes qui en ont le moins besoin) et en argumentant solidement sur les aspects qui appellent à une vigilance particulière (sa critique par exemple de la psychiatrie telle qu'elle est théorisée et pratiquée rappelle par plusieurs aspects ce livre là, elle observe en particulier qu'alors que certaines pathologies sont selon l'état de la science provoquées ou renforcées par un manque de pouvoir, le réflexe de la psychiatrie est de retirer du pouvoir aux patient·e·s, et en particulier aux patientes), l'autrice n'invite bien entendu pas à tout arrêter. Ses observations se concentreront sur trois approches : les TCC, l'ACP, et les théories de type analytique. Si les TCC attachent une importance explicite à la relation thérapeutique, dans la mesure où l'adhésion des client·e·s au programme proposé est un critère essentiel de la réussite, l'asymétrie reste forte : la dite relation thérapeutique consiste surtout à expliquer à la personne concernée pourquoi le programme proposé par le·a thérapeute, qui peut brandir la science (Foucault revient, pour le plus grand bonheur des personnes qui ont tout suivi dans le chapitre compliqué) pour se légitimer, constitue la marche à suivre. Des critiques plus techniques sont faites, justement, sur l'appui sur des publications scientifiques, dont le fait que certains biais amènent à surestimer l'efficacité évaluée ou que cette culture de l'évaluation permet à cette approche d'avoir un poids institutionnel disproportionné. L'ACP a de loin, sur le sujet traité, la préférence de l'autrice (et elle a bien raison) (il va de soi que je ne dis absolument pas ça parce que je suis formé à cette approche), même si elle en relaye certaines critiques, l'une pour la contester (Carl Rogers se souciait bien du pouvoir des groupes et des dynamiques sociales de pouvoir, même si c'était plus explicite à la fin de sa carrière), l'autre pour la nuancer (elle évoque le dialogue entre Rogers et Buber dont je parle ici -et dans mon mémoire, aussi-) en relayant le propos d'un auteur qui argume que la divergence de point de vue vient peut-être d'une compréhension différente de la notion de pouvoir. Les réflexions sur la psychanalyse sont nécessairement plus complexes dans la mesure où, que ce soit dans la théorie et dans la pratique, tou·te·s les psychanalystes n'ont pas le même rapport au pouvoir dans ses différents aspects! Pour ne rien arranger, l'autrice vient à la toute fin complexifier sa propre expérience, très éclairante, de cliente (elle pouvait contester les interprétations et c'était bien accueilli, mais qu'elle remette quelque chose en question dans l'attitude de la thérapeute, qu'elle veuille arrêter la thérapie, et c'était la faute du contre-transfert, ce qui avait pour conséquence une invitation à la remise en question très très unilatérale) en disant qu'elle était récemment retournée voir la même thérapeute avec un tempérament différent et qu'elle n'observait plus la même chose (elle ne dit pas, par contre, si elle s'est demandé si la thérapeute avait elle aussi changé de tempérament ou même évolué dans sa pratique).

 L'autrice annonce avoir voulu proposer un livre accessible à tout·e·s et... disons que ça dépend ce qu'on entend par accessible. Je suis thérapeute et sensible au sujet et, en dehors du fait que j'ai du parfois franchement froncer les sourcils, je sais que je n'ai saisi qu'une parti des subtilités du développement. Mais d'un autre côté, il n'y a absolument pas besoin de tout comprendre pour avoir, en tant que client·e, un éclairage sur une colère éveillée par un séjour en psychiatrie ou des éléments pour choisir un·e thérapeute plus respectueux·se de l'ensemble des dimensions de sa personne (par contre, en attendant une traduction, il va falloir être anglophone).

mercredi 22 mars 2023

The Resilient Practitioner, de Thomas Skovholt et Michelle Trotter-Mathison

 


 

 L'activité de thérapeute est exigeante à plusieurs niveaux, et souvent relativement solitaire. Ce livre, qui annonce sur la couverture concerner la "prévention du burn-out et de la fatigue compassionnelle et des stratégies pour prendre soin de soi pour les professions d'aide" a attiré mon attention : ça me paraît plus prudent de me préoccuper du sujet avant de percevoir chez moi ou chez d'autres (les thérapeutes ont souvent la particularité de connaître d'autres thérapeutes) des signes que la situation est déjà urgente. Le livre concerne d'ailleurs les professions d'aide en général (médecins, infirmier·ère·s, enseignant·e·s, travailleur·es·s sociaux·ales, ou encore avocat·e·s), qui se trouvent être celles qui sont exposées au burnout tel qu'il est généralement défini (mais dans ce résumé je vais faire comme si seul·e·s les thérapeutes étaient évoqué·e·s sinon ça va faire des phrases très longues).

 Sentiment d'impuissance, agressivité des client·e·s (jusqu'au risque d'agression physique), exposition répétée à des récits de traumatismes, ou même risque de poursuites judiciaires, pas besoin d'avoir consacré un doctorat au sujet pour se rendre compte que l'activité de thérapeute peut être éprouvante. Pour autant, prendre de la distance et se constituer une armure est une fausse solution : c'est aussi l'engagement dans la rencontre avec l'autre qui rend la pratique gratifiante et permet, précisément, de faire face au reste. Pour l'auteur et l'autrice, le·a thérapeute doit se comparer à une tortue : une carapace solide, mais associée à une autre face plus tendre qui est tout aussi nécessaire. Même sans rencontrer de difficulté spécifique, les capacités, parfois contradictoires, à créer une relation (la relation Je-Tu de Buber est une référence qui revient souvent) et à accueillir la séparation sont d'ailleurs nécessaires, à moins d'avoir affaire aux mêmes personnes pendant toute sa carrière, ce qui ne doit pas concerner grand monde. Face aux situations les plus dures, il faut aussi accepter, point particulièrement délicat, d'avoir (et de poser!) des limites, voire de faire des erreurs ("parfois, on se sent inefficace, et le sentiment correspond à une réalité : on est inefficace!"). S'il s'achève sur un chapitre plus directif et synthétique, le livre consiste surtout en de nombreuses listes, de points de vigilance et de ressources à créer et solliciter, pour tenir sur le long terme et réaliser les promesses d'épanouissement qui étaient a priori à l'origine de la vocation.

 Une session est consacrée aux difficultés spécifiques des débutant·e·s, confronté·e·s au passage de la théorie à la pratique, ce qui revient en substance à passer de recommandations générales à des situations bien plus spécifiques qui demandent une adaptation propre, mais aussi à l'enseignement (et l'évaluation!) de pair·e·s qui se trouvent être humain·e·s et peuvent donc aussi avoir leurs défauts (dogmatisme, exigences inadaptées ou trop élevées, voire incompétence). L'auteur et l'autrice ont pu observer dans leurs recherches que les étudiant·e·s avaient tendance à ressentir des émotions vives, qu'elles soient positives ou négatives, dans leur relation avec les formateur·ice·s... ce qui a aussi l'avantage de confirmer que leur rôle est important : la sensation d'avoir un impact ou de ne pas en avoir est un élément intimement lié au sujet du livre, ce qui peut avoir l'effet insidieux de pousser à aller chercher, plus ou moins consciemment, les élèves ou les client·e·s les plus gratifiant·e·s. Livre dans le livre, un chapitre de 70 pages présente les résultats des recherches de l'un des auteurs (Thomas Skovholt) avec Michael Ronnestad, qui le coécrit, sur l'évolution des thérapeutes tout au long de leur carrière (ils ont d'ailleurs publié deux livres sur le sujet). Si le thème est légèrement distinct, c'est intéressant de voir les points qui se recoupent, dans la mesure où la carrière de thérapeute implique de faire face à des difficultés et de rechercher des ressources. Il est, là encore, souvent question d'équilibre, entre confiance en soi et perfectionnisme, investissement  et respect de ses limites... Bonne nouvelle, les résultats poussent à l'optimisme, les thérapeutes âgé·e·s semblent généralement satisfait·e·s de leur carrière.

 Le guide est à la fois complet, humain, accessible, et semble plutôt exhaustif ou en tout cas brasse large (il est même question par exemple des ressources financières, sujet qui ne va pas de soi voire qui peut être tabou dans une profession où l'humain est au centre et où on a potentiellement soi-même affaire à un public particulièrement défavorisé, mais qui est pourtant difficilement contournable dans la mesure où les revenus sont liés au moins implicitement à la reconnaissance et où en dessous d'un certain niveau de vie c'est plus compliqué de prendre soin de soi -par contre, j'ai trouvé les recommandations décevantes... en exagérant à peine il est surtout recommandé de dépenser moins-). Il me semble par contre qu'il n'est malheureusement pas traduit.

vendredi 17 février 2023

Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

 


 Le prestigieux médecin Josef Breuer (dont la postérité posthume est due aux échanges avec un certain Sigmund Freud, en particulier sur son traitement d'Anna O., dont il a atténué certains symptômes en utilisant l'hypnose et l'association d'idées) est interpellé, en vacances, par une femme qui le marquera par sa très forte personnalité, du nom de Lou Andreas Salomé (psychanalyste connue pour sa proximité avec un certain Sig... bon je pense que vous avez compris) : l'un de ses amis est très malade, plusieurs médecins renommés ont échoué à l'aider, et pour ne rien arranger il évoque des pensées suicidaires. Certes elle a eu une relation intense (mais platonique) avec lui à laquelle elle a mis fin, mais au delà de leur lien, c'est rien moins que l'avenir de l'humanité qui est en jeu, parce que sa pensée va faire trembler le monde. Bon, il ne faut pas lui dire que ça vient d'elle parce que là ils sont en froid, d'autant que sa sœur déploie une énergie certaine à le monter contre elle, mais elle a un plan infaillible pour le faire rencontrer ce Friedrich Nietzsche (philosophe dont les idées, selon certain·e·s, ont été allègrement pompées par un certain S... oui bon d'accord j'arrête).

 Breuer, à sa propre surprise (pour une fois il était en vacances, nanmého), accepte, fasciné par la personne de Lou Andreas Salomé (mais pas assez pour oublier d'être fasciné par Anna O., pour laquelle il a des sentiments et une attirance envahissants qui n'ont pas le bon goût de diminuer alors même qu'elle n'est plus sa patiente). Et le challenge s'avère encore plus relevé que prévu : les symptômes énigmatiques qui ont laissé les médecins perplexes, c'est une chose, mais Nietzsche, s'il semble vaguement intéressé par la procédure médicale, n'est pas en demande d'aide. Les migraines? Ce qui ne tue pas rend plus fort (il en parle dans son livre). Les troubles de la vision? Ça lui évite de se disperser à lire d'autres philosophes. Les pensées suicidaires? Il ne les évoque pas, et Breuer ne peut lui faire savoir qu'il est au courant (et il va se vautrer lamentablement à chaque tentative d'aborder le sujet de façon indirecte, mais en même temps quelqu'un qui répète qu'être vivant c'est regarder la mortalité en face ne facilite pas vraiment les choses) puisque ce serait divulguer ses échanges avec Lou Andreas Salomé, autant l'inviter directement à claquer la porte... Alors que Nietzsche refuse gentiment mais de plus en plus fermement une cure qui permettrait plus de temps pour chercher des solutions (il préfère faire face à sa mortalité au soleil que sous le climat autrichien), Breuer a une idée de génie : il va dire que lui a besoin d'aide, il est en pleine crise de la quarantaine même si ça ne s'appelle pas encore comme ça et les réflexions existentielles du philosophe arrivent à point nommé. En mettant ses préoccupations au service de l'autre, ce drôle de moustachu qui rejette de façon épidermique toute proximité émotionnelle finira bien par baisser sa garde et parler de lui.

 Comme dans les parties d'échecs disputées en réfléchissant à ce patient très particulier, Breuer manque plusieurs fois se prendre les pieds dans sa stratégie. S'il est le chef d'orchestre de cette configuration, il ne saura souvent plus qui est thérapeute et qui est patient, tant les échanges finissent par lui être précieux à lui, recherchant avec une obstination particulière l'origine, puis le sens (Nietzsche finit par découvrir triomphalement que derrière l'origine de tel ou tel symptôme ou préoccupation, c'est le sens qui compte vraiment) de ses sentiments insurmontables pour Anna O. Articulation des regards, rencontres, incertitudes... les quelques écrits post-séance ne sont que la confirmation qu'il y a pas mal de points commun entre cette relation et celle-ci. Au delà du jeu de miroir complexe (on ne sait pas toujours qui est le thérapeute de qui, mais les questionnements sur les transferts lui donnent une dimension supplémentaire : est-ce que la Anna O. de Breuer est la Lou Andreas Salomé de Nietzsche, est-ce que c'est Breuer qui est Anna O. pour Nietzsche... multipliez par toutes les configurations possibles) de cette thérapie qui est une création en direct et mêlera, en plus, c'est un passage obligé, d'esquisses de la thérapie existentielle et de la psychanalyse (association libre, analyse de rêves, ...), des outils de systémique (prescription du symptôme), de TCC (la thérapie aversive aura un succès très très limité) ou encore de Gestalt thérapie, des questionnements sur la relation thérapeutique ou encore sur l'authenticité : Breuer avait la sensation de pouvoir être authentique avec son beau-frère Max ou encore avec Sigismund, cet interne sympathique qui a des idées bizarres sur le psychisme, mais rien de comparable avec ce qu'il vit avec son "patient". Pour autant, cette sensation d'être pleinement authentique est nécessairement faussée par la situation même où il lui dissimule tant de choses, et même en oubliant ça, que faire de ce qu'on se cache à soi-même?

Cet exercice avec des personnages historiques (l'auteur fait un point à la fin sur ce qu'on peut savoir de ce qui a vraiment eu lieu... on peut par exemple savoir que Nietzsche n'a jamais été le patient de Breuer ou, plus surprenant, que Breuer cessant d'être le médecin d'Anna O. après un épisode hystérique où elle a pensé être enceinte de lui relève peut-être de la mythologie), qu'on peut estimer ludique ou improbable ("alors c'est une Suissesse et un Autrichien qui sont en Italie et qui rentrent dans un bar") permet donc de couvrir de nombreux sujets, avec au delà de la résolution du problème principal des questionnements qui risquent d'animer de nombreux·ses thérapeutes et qui donnent l'impression d'avoir mis en difficulté l'auteur lui-même à un moment ou à un autre.

mercredi 21 décembre 2022

La thérapie des schémas, de Jeffrey Young, Janet Klosko et Marjorie Weishaar

 



 Si les TCC ont rapidement fait leurs preuves pour de nombreuses pathologies de la santé mentale (axe I du DSM), ce modèle a été confronté à certaines limites, qui pourraient sembler extra-thérapeutiques (abandon de la thérapie, conflit avec le·a thérapeute, travail demandé entre les séances non fait, ...), dans le traitement des troubles de la personnalité (axe II du DSM). La thérapie des schémas propose des solutions passant par une identification très détaillée des fonctionnements sous-jacents : avec la construction de la personnalité (contexte social, familial, attentes et injonctions explicites et implicites, ...) se développent entre autres des conceptions des relations (amicales, amoureuses, professionnelles, ...), un rapport à la réussite ou à l'échec, une façon d'exprimer ou non ses besoins, qui auront nécessairement un impact sur la relation thérapeutique ("plus le schéma est lourd, plus les situations qui vont l'activer seront nombreuses").

 L'auteur et les autrices entreprennent dans ce livre de recenser et d'expliquer les nombreux outils de la thérapie des schémas pour cibler ces fonctionnements spécifiques, ce qui peut constituer une thérapie en soi ou permettre de mieux comprendre et surmonter des obstacles dans la thérapie. Lesdits schémas sont au nombre de dix-huit, classés dans quatre sphères : déconnexion et rejet (abandon, privation émotionnelle, défiance, ...), atteinte à l'autonomie et rapport à la performance (dépendance/sentiment d'incompétence, crainte du danger ou de la maladie, ...), atteinte du rapport aux limites (grandeur, manque de self-contrôle ou de discipline, ...),  focalisation sur l'autre (subjugation, sacrifice de soi, recherche d'approbation et de reconnaissance) et hypervigilance et inhibition (négativité et pessimisme, attitude hypercritique, attitude punitive, ...). Une même personne peut être concernée par plusieurs schémas, et les manifestations peuvent être diverses voire contradictoires (se comporter conformément au schéma, éviter par anticipation de s'exposer aux déclencheurs ou surcompenser, c'est à dire se comporter autant que possible à l'exact opposé du schéma). Inutile de préciser que le diagnostic sauvage, dans la relation thérapeutique et a fortiori en dehors du cabinet, n'a aucun début de pertinence : de mêmes éléments autobiographiques peuvent générer des schémas différents, un même schéma peut avoir plusieurs origines différentes (une attitude narcissique peut découler d'un dénigrement par les parents ou au contraire d'une éducation où peu de limites sont posées) et un comportement spécifique n'est en aucun cas une indication suffisante (certains comportements peuvent correspondre à plusieurs schémas différents, et dans le cas d'une surcompensation il sera même contradictoire avec le schéma du ou de la patient·e). Pour ne rien simplifier, ce point n'est pas sans évoquer l'analyse transactionnelle, une même personne peut passer par plusieurs modes (enfant vulnérable, abandon, adulte sain, protecteur distancié, ...) qui activeront des schémas différents. Et... les outils proposés sont eux-mêmes nombreux, et exigeants au niveau de la maîtrise par le·a thérapeute qu'ils demandent, concernant à la fois la sphère cognitive (la partie la plus normative, des éléments sont donnés au ou à la patiente pour réévaluer la pertinence de ses craintes et de ses attentes), la sphère comportementale (principalement des objectifs et des exercices proposés entre les séances) et la sphère expérientielle (avec des exercices très proches voire directement tirés de la Gestalt-thérapie). Autant dire que, malgré son épaisseur, le livre ne se substitue pas à une formation (mais, pour appliquer sur soi les principes de la thérapie des schémas, la même équipe propose un livre plus adapté au grand public).

 Toutefois, même sans avoir l'intention de l'appliquer, la thérapie des schémas est extrêmement riche dans la compréhension du psychisme proposée, et offre entre autres une approche particulièrement intéressante du contre-transfert (des exemples spécifiques de schémas de thérapeute qui peuvent être activés par certains schémas du ou de la patient·e sont d'ailleurs donnés). Les enjeux sont particulièrement clairs dans les derniers chapitres, qui sont un guide pour accompagner respectivement un·e patient·e borderline et un·e patient·e narcissique : au delà de la marche à suivre étape par étape qui sera surtout utile au cas très spécifique qui concerne le chapitre, des indications précieuses sont données sur les changements parfois brusques à attendre dans la relation thérapeutique, les éléments de vigilance à surveiller dans le contre-transfert, ou encore, ce qui peut être particulièrement complexe a fortiori dans une situation éprouvante émotionnellement, les éléments importants pour poser un cadre qui protège à la fois le·a thérapeute et le·a patient·e.

lundi 21 novembre 2022

Transforming negative reactions to clients. From frustration to compassion, dirigé par Abraham Wolf, Marvin Goldfried et J. Christopher Muran

 

 A moins d'avoir une approche très spécifique, la neutralité bienveillante, ou encore l'approche positive inconditionnelle, dans le cadre de la thérapie, font plutôt consensus sur le papier. Pour autant, quel que soit le niveau de maîtrise du ou de la professionnel·le, la relation thérapeutique est une relation d'humain·e à humain·e et le·a thérapeute n'a pas le loisir, pour autant qu'iel le souhaite, de laisser à la porte ses limites et ses valeurs (d'ailleurs, si elles sont identifiées, c'est déjà pas mal!). De la peur, de l'ennui, de la frustration, un sentiment d'impuissance, voire de la colère, ont donc de nombreux espaces pour se glisser entre la posture théorique et la réalité de la pratique, au risque de parasiter la thérapie, peut-être encore plus quand ces émotions génèrent une culpabilité difficile à dépasser. Ce livre collectif propose, avec de nombreuses approches et dans de nombreux contextes, peut-être pas toujours de transformer en compassion comme le promet le titre des sentiments hostiles ou négatifs, mais au moins de faire avec.

 Sans même concerner la relation thérapeutique directement, des différences de valeurs entre thérapeute et client·e peuvent prendre beaucoup de place, en particulier quand plusieurs client·e·s sont impliqué·e·s et qu'une part importante du travail consiste précisément pour le·a thérapeute à offrir une neutralité, ne pas prendre partie. La situation peut se présenter dans la thérapie de couple (le chapitre consacré est écrit par Julie et John Gottman, rien que ça, et s'articule sur des vignettes cliniques où l'auteur et l'autrice ont dû plus d'une fois, disons, respirer profondément), mais plus encore dans la thérapie familiale (chapitre de Laurie Heatherington, Myrna Friedlander et Valentin Escudero), qui va forcément mettre en jeu des valeurs (égalité homme-femme, religiosité, éventuellement relations interculturelles, rapports entre les générations, principes éducationnels) plus ou moins inflammables rigides. Même des situations a priori beaucoup plus simples peuvent devenir plus difficiles qu'elles ne devraient idéalement l'être, comme l'évoquent Phillip Levendusky et David Rosmarin à propos des thérapies TCC classiques (les TCC 3ème vague impliquent un travail émotionnel, donc les difficultés transférentielles sont moins inattendues). En effet, le projet thérapeutique doit résulter d'un accord entre thérapeute et client·e, et la simple (ou presque!) élaboration d'un programme laisse en soi pas mal d'espace pour des difficultés relationnelles (thérapeute qui n'écoute pas suffisamment la demande, client·e qui ne fait pas le travail demandé alors qu'iel a participé activement à toutes les étapes de sa création, ...). Les auteurs donnent l'exemple d'une personne dépressive qui voulait perdre du poids : le diagnostic (fait par le thérapeute) a bien évidemment allumé un signal d'alarme, et il a axé la thérapie sur le soin de la dépression. Le client, pas si préoccupé que ça par son trouble de l'humeur, a mal vécu que sa demande de perte de poids ne soit pas entendue, et s'est peu impliqué. Il a fallu pas mal de frustration de part et d'autre pour qu'un échange plus personnel finisse par avoir lieu, et que des solutions cohérentes aux yeux du client (qui a fini par aller mieux tant au niveau du poids que de l'humeur) soient proposées.

 Certaines pathologies en elles-mêmes peuvent rendre la relation thérapeutique plus exigeante, que ce soient suite à l'impact qu'elles ont sur la personnalité (une personne dépressive va plus facilement se dévaloriser, et imaginer que le·a thérapeute a aussi peu d'estime pour elle, une personne narcissique risque de réagir très vivement à l'idée de se remettre en question) ou aux stéréotypes très forts associés, comme dans le cas de l'addiction. Pour ce dernier cas, l'auteur, Frederick Rotgers, fait remarquer que non seulement la catégorisation d'une substance comme problématique ou non tient plus de la stigmatisation sociale (avec souvent des racines racistes) que de la dangerosité effective de la substance (sinon l'alcool serait interdit et le cannabis autorisé), mais aussi que les attitudes dictées, y compris chez les professionnel·le·s, par les préjugés (posture autoritaire, présomption de malhonnêteté), sont contradictoires avec ce que la littérature scientifique désigne comme efficace. Le trouble borderline se voit consacrer une partie entière avec non pas un mais deux chapitres, ce qui me fait un peu grincer des dents : j'ai du mal à ne pas voir cette mise en valeur comme un renforcement, au contraire, d'un stéréotype existant (d'autant que les stéréotypes, comme le rappelle l'excellent chapitre de Laura Brown qui y est consacré -il y a de bonnes chances que des résumés de livres de Laura Brown arrivent sur ce blog dans quelques temps-, on ne s'en débarrasse pas sur commande) qui fait pas mal de dégâts en soi. Certes la dépendance affective associée à une hypersensibilité émotionnelle qui est souvent la conséquence de ce trouble peuvent rendre des moments de la thérapie éprouvants, mais ce sont des sujets intimement liés à la relation et au travail sur soi en général : bien entendu "les thérapeutes disent souvent être effrayé·e·s quand les client·e·s menacent de se suicider, menacent dans un accès de colère dans le cabinet du ou de la thérapeute de casser quelque chose, stalkent le·a thérapeute entre les séances, ou menacent au téléphone le·a thérapeute ou son personnel", mais ça peut arriver avec d'autres pathologies, donc pourquoi ne pas centrer toute une partie sur ce type de comportement plutôt que de renforcer une stigmatisation?

 Sans grande surprise, les conseils reviendront généralement à prendre conscience de la gène, l'accepter (Hannah Levenson relève que les étudiant·e·s, peut-être trop empressé·e·s d'atteindre un état d'approche positive inconditionnelle inébranlable qui n'existe pas vraiment, ont tendance à détourner leur attention de ce qui se passe chez le·a thérapeute pour la focaliser sur ce que fait le·a client·e quand quelque chose d'inconfortable émerge, même quand le·a thérapeute est leur enseignant·e dans le cadre du visionnage d'une vidéo pédagogique), identifier ce qu'elle veut dire et comment l'intégrer de façon constructive dans l'espace thérapeutique (ce qui inclut généralement d'en prendre la responsabilité, y compris lorsque le cadre n'a pas été indiqué assez directement), sauf qu'il y a une infinité de façons de le faire, comme le rappelle la diversité des chapitres, qui vont du plutôt léger tout en restant riche (les vignettes cliniques de Julie et John Gottman) au très dense (le chapitre de Robert Eliott qui comprend de nombreuses listes dont 14 "principes à suivre centrés sur la personnes et expérientiels pour communiquer au client les réactions négatives du thérapeute de la façon la plus efficace"). La conclusion, étonnamment, s'inscrit dans les chapitres plutôt denses, avec un récapitulatif fin des différences entre les approches dans chaque chapitre articulé à une revue de la littérature scientifique.

samedi 29 octobre 2022

Escape from Babel, de Barry L. Duncan, Mark A. Hubble et Scott D. Miller



 Ce livre est, les auteurs l'indiquent dans l'intro, un binôme de celui-ci. Frustrés par les quelque 250 approches recensées au moment de la publication du livre (en 1997), nombre qui tend à gonfler plutôt que l'inverse, et plus encore par le fait que cette multiplicité tende à réduire le dialogue au lieu de le favoriser (certain·e·s thérapeutes semblant plus préoccupé·e·s par la démonstration de la supériorité de leur approche que par ce que pourrait leur apporter les autres, ce qui a d'autant moins de sens que de toute évidence l'ACP surpasse de loin tout le reste), ils proposent donc l'élaboration d'un langage commun en s'appuyant sur les recherches, point de départ de leur démarche, qui ont démontré que l'apport de chaque technique est limité, et en s'intéressant aux autres aspects dont l'efficacité a été révélée. 

 L'appel à l'humilité suggéré par le sujet est confirmé par un ton particulièrement ferme (les différentes approches sont même comparées à un moment à des rituels dont les tenants et aboutissants sont plus ou moins maîtrisés), puis par un éloge des client·e·s, "héro·ïne·s non célébré·e·s de la thérapie". Ce sera en effet le fil conducteur, régulièrement sourcé, du livre : se mettre au service des client·e·s ne consiste pas à les éblouir de notre maîtrise technique et encore moins à les secouer, ce qui sera peut-être plus satisfaisant mais selon la recherche scientifique moins efficace, mais à désigner avec elle ou lui, en respectant son rythme, ses ressources. Une vignette clinique particulièrement éloquente souligne ce qu'il ne faut pas faire : un thérapeute explique à une cliente en détresse à quel point ses différente réactions avec son conjoint étaient inappropriées, et après cette leçon lui promet à la prochaine séance une liste de solutions brillantes... la cliente est partie en larmes, et n'est pas revenue chercher ces solutions si merveilleuses (je vous rassure, les autres vignettes cliniques s'attardent plutôt sur ce qui est recommandé). Les client·e·s ne viennent pas tant parce qu'iels ont un problème que parce qu'iels ne parviennent pas à le régler. Ce constat n'est pas seulement une invitation à se centrer sur l'écoute plutôt que sur la technique, qui éloigne de la personne pour régler son problème à sa place, mais aussi une invitation à lui rappeler qu'elle a des ressources, ce qui peut passer, selon son état mental au moment de la consultation, à demander ce qui a déjà été mis en place et dans quelle mesure ça a marché ("ça a marché un peu", c'est techniquement le même constat mais offre un point de vue différent de "ça n'a pas suffi"), à relever les progrès depuis la dernière séance (une vignette clinique spectaculaire évoque un client qui entame une séance en insistant avec amertume sur le fait que rien n'a changé depuis la semaine dernière alors que quelques questions permettent de révéler qu'il y a en fait eu des changements majeurs), ... Le simple fait d'avoir un·e thérapeute optimiste peut faire une différence, même si elle ne sera pas nécessairement aussi radicale que pour ce couple auquel un thérapeute épuisé au bout d'une séance a émis le souhait que la suivante se passe mieux, avant de proposer par habitude la séance suivante en question : il a été le premier surpris lorsqu'il a revu le couple non seulement de voir une réconciliation très bien engagée, d'autant plus spectaculaire après l'ambiance orageuse voire sismique de la dernière fois, mais aussi appris qu'iels avaient retenu de cet échange d'une part qu'il avait un espoir que ça se passe mieux la prochaine fois, et d'autre part qu'il comptait sur elle et lui pour revenir.

 Si les conseils donnés restent dans l'ensemble sur la même ligne, ils sont appuyés, comme indiqué plus haut, sur des résultats de recherches scientifiques, et ils peuvent sembler simplistes tels que je les ai relevés rapidement mais les auteurs, en plus de donner d'abondantes illustrations pour rendre le tout concret, rentrent dans le détail et je pense que chaque thérapeute pourra en bénéficier selon le niveau de complexité qui lui convient et, c'est l'idée, quelle que soit son approche. Ils finissent d'ailleurs par estimer que la diversité des approches a un bénéfice dans la mesure où elle permet de varier ce qui est proposé aux client·e·s, appliquant sans le citer (pour ne pas faire de pub à la thérapie systémique?) l'un des préceptes fondamentaux de la PNL "Si quelque chose ne marche pas, fais n'importe quoi d'autre".

mercredi 24 août 2022

Tu comprendras ta douleur, de Martin Winckler et Alain Gahagon


 Dans ce livre qui a l'ambition explicite d'être mis à jour régulièrement à travers des rééditions (les auteurs fournissent une adresse e-mail destinée spécifiquement à recueillir les critiques et suggestions), de nombreux outils sont fournis pour comprendre, soulager, éventuellement accompagner l' "expérience personnelle, intime et non comparable" qu'est la douleur. 

 Si l'expérience de la douleur est d'abord sensorielle, elle est en effet aussi psychique ("tout ce qui se passe dans le cerveau peut agir (en bien ou en mal) sur la douleur, et la douleur "colore" tout ce qui se passe dans le cerveau"), et dans le cas où elle est le plus éprouvante (maladie grave, douleurs chroniques, ...), l'enjeu relationnel est également important. Le sujet est technique, et entre les outils diagnostics et le détail des traitements possibles avec leurs avantages et inconvénients le livre n'en fait pas l'économie (les deux auteurs sont médecins) mais, c'est rappelé à de nombreuses reprises, la relation thérapeutique est importante, que ce soit pour ajuster au mieux le diagnostic et le traitement ("ne pas croire ce que dit un·e patient·e est l'une des principales causes de mauvais traitement, d'erreurs de diagnostic et d'accidents thérapeutiques"), ou même pour éviter un effet nocebo bien mesurable. Il va sans dire que minimiser n'est pas recommandé non plus : "il y a infiniment plus de personnes qui souffrent et qui ne sont pas bien soulagées que de personnes à qui on donne des antidouleurs pour rien".

 En plus des outils pour mieux comprendre, mesurer, soigner et interpréter la douleur (y compris chez des personnes qui ne sont pas forcément en mesure de l'exprimer verbalement, comme les enfants ou les personnes âgées), le livre porte une vision exigeante de la relation thérapeutique, qui semble adressée aussi bien aux patient·e·s qu'aux soignant·e·s, évoquant par exemple le prolongement des discriminations de la société dans le domaine médical (le racisme, le sexisme, conscients ou non, ont une influence sur la prise au sérieux de la douleur par le·a soignant·e, le surpoids peut être source de remarques déplacées ou d'erreurs de diagnostic... les personnes souffrant de troubles psychiatriques, si je ne me trompe pas, ne sont pas nommé·e·s mais auraient pu, ...), le droit d'être correctement informé·e et de voir sa souffrance prise en compte (certains procédures inutiles sont listées de façon critique) ou encore le droit de refuser un traitement ou une procédure ("vous devriez toujours vous sentir libre de cesser une thérapie qui ne vous convient pas pour des raisons physiques ou morales").

 Certains éléments intéresseront encore plus spécifiquement les psychothérapeutes, comme les détails, de l'historique et théorique au très pratique, de l'effet placebo ou encore les recommandations pour accompagner psychologiquement les personnes souffrant de douleurs (pour un effet directement antalgique, l'hypnose et les TCC sont particulièrement plébiscitées, mais tout ce qui détourne l'attention, met en mouvement, remet en contact avec le plaisir, a des effets positifs).