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jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.


dimanche 15 septembre 2024

Un an après le saut dans le vide : entre sensations d'envol et proximité alarmante du parpaing

 


  Il y a un an tout pile, donc, je rendais mon casque et mon badge de chargé d'assistance auto, pour une révolution physiologique (fini le travail de nuit! je rejoins l'univers des gens qui dorment la nuit) et professionnelle, puisqu'enfin je passais pro, nouvelle façon d'ancrer que, oui, je suis thérapeute.

 J'avais une énorme sensation d'euphorie, mais aussi beaucoup d'appréhensions. C'est peut-être une façon élégante de dire que j'avais beaucoup de représentations de la réalité, tout ayant fortement conscience que ce n'étaient que des représentations et que la réalité allait être mon souci principal, de façon très aiguë, dans les mois qui allaient arriver. Comme dit Lacan que je ne cite vraiment pas souvent, "le réel, c'est quand on se cogne", et il fallait trouver un équilibre entre limiter les risques d'impact et quand même me lancer un jour.

 Certains aspects qui me faisaient peur ont été beaucoup moins insurmontables que ce que je me représentais. L'administratif en particulier, il y a eu des moments relou mais en faisant les choses une par une c'est passé, j'ai créé mon entreprise, souscrit à une assurance pro et un organisme de médiation, et découvert qu'éditer des factures une fois qu'on a fait la liste des mentions obligatoires (et qu'on a un logiciel adapté pour le faire) (j'ai utilisé Invoice Ninja puis Henrri, pour les curieux·ses) ça n'a absolument rien de compliqué. Bon, pour autant je ne suis vraiment pas prêt de changer de statut, et j'ai une énorme flemme de demander le CEP (surtout que je suis déjà adhérent à la FF2P donc j'ai déjà une preuve que ma formation correspond à des critères qualitatifs interprofessionnels), mais par rapport à la montagne que je m'en faisais, ça va!

 Faire mon site était aussi un sujet d'inquiétude, mais si il y a eu beaucoup de réécritures, si ça a été un vrai travail, ça a aussi été un plaisir (merci Donatien pour les photos), les aspects techniques étaient largement gérables même avec mon niveau en  informatique, et en plus j'ai un logo qui me met en extase à chaque fois que je le vois (merci Dor Hud).

 Il y a aussi eu des demi-surprises. J'avais par exemple la conviction que, après avoir cumulé formation et travail en horaires décalés pendant 13 ans, j'allais enfin retrouver des horaires normaux. Certes c'est bien mieux qu'avant, mais ce n'est pas si simple. Être thérapeute à son compte, c'est évidemment recevoir des client·e·s, mais c'est aussi se former en autodidacte, se former pas en autodidacte (je vais bientôt ralentir sur cet aspect parce que le budget), s'occuper de sa visibilité ce qui peut recouvrir une infinité d'actions, ... Même quand le cabinet est vide ou presque, c'est un travail à plein temps, et surtout ça ne va pas toujours de soi de distinguer ce qui relève du travail et ce qui n'en relève pas. Lire ce livre ou regarder cette vidéo sur un sujet qui m'intéresse et qui a un lien avec la thérapie, travail ou non (quand ledit livre est un pavé ultra technique, évidemment c'est plutôt clair, quand c'est un roman autobiographique, ça l'est moins)? Quand je réponds au mail d'un·e ami·e que je connais dans le cadre de la formation, c'est de la vie sociale ou j'entretiens mon réseau? C'est une vraie libération de pouvoir gérer ses propres horaires plutôt que de composer avec le responsable grognon des plannings, mais c'est aussi un équilibrisme.

 Autre demi-surprise, la différence entre la pratique en formation et la pratique réelle. J'avais dit sur ce blog que dans les 2-3 dernières années de la formation on passait de l'écoute des personnes qui se forment à l'ACP à l'écoute de personnes de l'extérieur... en fait, oui et non. Les personnes que j'ai suivies dans le cadre de la formation l'ont été pendant à peu près 2 ans, donc elles ont eu le temps de s'habituer à ce modèle de thérapie. Les personnes écoutées dans le cadre de mon bénévolat à SOS Amitié savaient où elles appelaient, et pour des raisons mathématiques la plupart n'en étaient pas à leur premier appel. C'est très différent de recevoir des personnes qui cherchent "un psy" avec l'infinité de représentations, sur ce qui peut être attendu comme sur la façon de travailler, que ça peut recouvrir. Et enchaîner les premières séances, avec l'ajustement des deux côtés que ça implique, c'est énormément de stress, surtout quand ça s'ajoute aux autres aspects stressants de l'installation.

 Un aspect, en revanche, que j'avais largement sous-estimé (c'est peut-être un mal pour un bien, parce que je me serais lancé quand sinon?), c'est la difficulté à trouver des client·e·s. Pourtant c'est un sujet que je prenais au sérieux, puisque je l'avais déjà évoqué , et c'était en 2015. J'avais bien retenu l'info évoquée en supervision qu'il fallait 3 à 4 ans pour remplir un cabinet, mais j'avais plus intégré le moment où il finissait de se remplir en éludant adroitement ce que ça laissait entendre sur le moment où il commençait à se remplir (sujet critique : plus il se remplit vite, moins les réserves fondent, donc plus on a de temps).

 Dans ma tête, j'avais une piste (via des recommandations) pour avoir au moins quelques client·e·s dans un premier temps (avec le ralentissement de la fonte des réserves, et le bouche à oreilles, que ça implique). Dans ma tête, j'ai la chance de ne pas pratiquer une thérapie brève, donc je n'avais pas à me préoccuper de trouver des client·e·s tout le temps, la plupart de celles et ceux que j'allais trouver allaient rester. Dans ma tête, si vraiment j'étais coincé, j'allais faire une formation marketing et les client·e·s allaient arriver, c'est quand même une formation exprès pour ça et puis je pars de zéro donc je vais nécessairement apprendre beaucoup. Dans ma tête, en dehors de l'impression des cartes du cabinet, il n'y aurait pas spécialement de dépenses à faire pour la visibilité (je sais que j'étais hors-sol à ce point parce que je l'ai écrit noir sur blanc sur mon plan de financement). 

 Pour ce qui est de cette première piste, ça m'a rapporté zéro client·e·s (mais ça m'aura aidé à moins stresser au lancement, ce dont j'avais besoin aussi!). Les personnes qui cherchent un·e psy ne regardent pas nécessairement l'approche parce que ce n'est pas leur expertise parce qu'iels ont une vie, donc non, la plupart des client·e·s reçu·e·s ne sont pas resté·e·s longtemps (c'est probablement l'aspect sur lequel je me suis le plus planté). Et pour ce qui est de la formation marketing, si la partie "je pars de zéro donc je vais nécessairement apprendre beaucoup" était on ne peut plus vraie (pour juste prendre l'exemple de mon site, ça va du basique pour la mise en page de la page d'accueil au plus avancé pour la rédaction du "Qui suis-je?" -non, "je faisais un métier qui n'a rien à voir et j'ai eu une révélation", ce n'est pas original, aussi époustouflant que ça puisse paraître-), ce n'est pas pour autant une baguette magique donc certes c'était indispensable mais ça n'enlève pas le besoin de temps.

 Aspect qui n'arrange rien : ce qu'on met en place ne peut marcher qu'en différé (oui, décider d'aller en thérapie, ça prend du temps, choisir un·e thérapeute aussi), donc impossible d'évaluer en direct ce qui fonctionne ou non, avec les accès de découragement que ça peut impliquer. Très concrètement, j'ai eu ma première cliente à peu près deux mois après la création de l'entreprise (c'était aussi un moment magique parce que c'est le jour où j'ai récupéré le cabinet), ce qui voulait aussi dire deux mois à avoir l'impression d'être invisible même en sachant que c'est un lancement normal. Ensuite ça s'est développé très laborieusement mais ça s'est développé, jusqu'à fin mars/début avril où ça a chuté très brusquement (dont un retour de certaines semaines avec zéro consultations ce qui était dur à vivre pour moi) pour une remontée extrêmement laborieuse. L'angoisse s'est faite particulièrement intense quand l'approche des vacances d'été a coïncidé avec l'alarmante proximité de la fin de mes réserves financières : la deadline était à la fois concrète et quasi irréalisable (si le cabinet ne se remplissait pas à bloc en septembre-octobre, je devais me résoudre à rendre mon tablier). Plot twist fin juillet : j'ai finalement droit à des aides de France Travail, donc j'ai un sursis dont la durée va aussi dépendre de la vitesse à laquelle le cabinet se remplit, qui continue à être imprévisible (pour être extrêmement concret, j'ai eu des contacts sur le mois d'août et zéro depuis septembre, alors que c'est censé être l'inverse). Donc la stabilité est loin d'être acquise, mais elle reste réalisable, les mois qui arrivent le diront.

 Pour faire un bilan, l'enthousiasme est toujours là, le passage à la pratique réelle tient toutes ses promesses d'épanouissement même si la nécessité de se faire payer n'est pas la partie la plus sympa, j'ai toujours autant envie de pratiquer, toujours autant envie de me former. Mais j'ai aussi découvert la difficulté de gagner en visibilité, la complexité de cette partie du travail avec une diversité énorme (parler de son activité sans endormir les autres, se préoccuper des aspects plus techniques du référencement, utiliser les annuaires ou les média publicitaires qui fonctionnent, ...), ce qui certes est intéressant mais d'une part je n'ai pas le même enthousiasme pour ça que pour l'univers de la thérapie, et d'autre part vu l'enjeu ça s'accompagne d'un stress, voire d'une angoisse, qui ne sont pas négligeables. Je suis d'autant plus remonté contre les vautours qui s'emparent de cette angoisse avec des promesses de remplir le cabinet en trois mois avec leur méthode (si si, ça existe) parce qu'à un certain stade d'inquiétude on est vite prêt·e à faire n'importe quoi (je suis convaincu que je n'aurais pas fait certains choix si j'avais pu y réfléchir plus calmement, heureusement ce n'est jamais allé loin).

 Nous voilà à la fin de ce post de blog un peu détaillé et long, qui aura sûrement appris des choses à certaines personnes et aura constitué en un alignement de banalités pour d'autres. Même si j'aime râler, l'idée n'est pas tant de me plaindre (pour ça j'ai une psy en or et des amies d'une grande patience, cœur sur elles) mais de rendre visible une réalité, certes avec une grande part de subjectivité, qui n'est pas forcément la première qui vient à l'esprit quand on parle de la profession de thérapeute, ou plus généralement de réaliser sa vocation... et aussi de rendre visible cette réalité, comme je l'avais fait pour la recherche de stage en troisième année de licence, du point de vue d'une personne qui n'est pas meilleure qu'une autre et qui galère, parce que les conseils des personnes qui réussissent sont indispensables mais peuvent amener à se sentir seul·e quand on ne réussit pas ou quand on est en difficulté, alors que c'est rarement le cas, ça tend plutôt à être le contraire. Mon adresse mail est d'ailleurs pleinement dispo si vous souhaitez échanger sur ce sujet, que vous soyez dedans ou que vous hésitiez à vous lancer.

 Si vous souhaitez me donner un coup de pouce, vous pouvez bien entendu m'envoyer des client·e·s O:) ou plus simplement parler de moi, je reçois en cabinet sur Lyon et en visio dans le monde entier, en français ou en anglais, ou vous abonner à ma page Facebook et liker-commenter-partager les contenus (c'est du plus long terme mais c'est bien aussi, et puis j'essaye de faire des contenus intéressants!).

 Mon site : https://www.gt-therapeuteacp-lyon.fr/

Ma page Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=61559172222596

samedi 18 novembre 2023

Mensonges sur le divan, d'Irvin Yalom

 

 Une avocate très agressive, quittée par son mari, qui décide de consulter son thérapeute, forcément complice, sous une fausse identité, pour détruire à la fois son mari en les montant l'un contre l'autre, brisant la relation thérapeutique qui est son seul pilier solide, et le thérapeute en le poussant à coucher avec elle, comme deux de ses psy précédents l'ont fait (le titre original veut à la fois dire "mentir sur le divan" et "allongé·e sur le divan", pensées aux traducteur·ice·s qui ont du faire un choix douloureux), et mettre fin à sa carrière. Un psychanalyste imposant, athlétique et ambitieux, haut placé institutionnellement, plein de certitudes, qui tient à faire savoir à autant de monde possible à quel point il sait mener comme personne des thérapies et une carrière. Un addict au jeu qui va en thérapie pour sauver son mariage mais qui n'a aucune intention d'arrêter de jouer. Un psychiatre initialement spécialisé dans la pharmacologie qui décide de mettre son authenticité de thérapeute et le dévoilement de ses ressentis au centre de l'espace thérapeutique, et qui doit régulièrement réévaluer les limites de l'exercice.

 Tous ces personnages vont être mis au service d'une intrigue prenante (oui parce que, sur le quatrième de couverture de mon édition une autrice compare Et Nietzsche a pleuré à un roman policier et, autant je recommande sans réserves Et Nietzsche a pleuré, autant ça ne me viendrait vraiment pas à l'esprit de le conseiller pour l'intrigue), qui va offrir un regard direct et potentiellement déstabilisant sur l'univers des thérapeutes (qui ressemble à un exercice de dévoilement intime de l'auteur, c'est méta!) : l'éventail des motivations qui peuvent par ailleurs s'entrechoquer chez une même personne (la posture de sauveur, l'enthousiasme pour la créativité et la rencontre, le prestige, l'argent, voire dans le cas des agresseurs, dont Yalom ne cache pas, c'est le moins qu'on puisse dire, l'existence, le pouvoir sur les patientes et la certitude de l'impunité) et éventuellement leurs conséquences dans la thérapie, le contraste entre la capacité à guider les autres dans leurs difficultés et celle à faire face aux siennes, les points aveugles conscients ou non (il arrive que le·a patient·e en sache plus sur le thérapeute que l'inverse... et ce n'est pas la première fois chez Yalom!), ... Et, évidemment, plein de sujets existentiels, parce que c'est Irvin Yalom.

 Un livre qui peut se lire comme un roman (le fait que ce soit un roman doit pas mal y contribuer!) tout en restant très riche, peut-être plus pour les personnes qui ont envie de lire entre les lignes (le premier chapitre a généré un nombre exponentiel de questionnements chez moi, qui n'auraient peut-être pas été les mêmes si je n'avais rien lu du même auteur). Le ton est léger, les chapitres s'enchaînent (ça ne m'est pas arrivé souvent, dans les livres présentés ici, d'être impatient de connaître la fin!), mais l'intrigue est prétexte, sur un ton dont la légèreté peut être trompeuse, à explorer des thèmes potentiellement complexes voire dérangeants.

jeudi 10 juin 2021

40 commentaires de texte en psychologie clinique, dirigé par Jean-Yves Chagnon


 

 Dans une entreprise de définition géante de la psychologie clinique, 40 textes fondateurs sont commentés, de 1949 à 2013, des travaux de Lagache et Favez-Boutonnier pour délimiter et mettre en avant cette discipline à certains espaces spécifiques (clinique du travail, criminologie, ethnopsychiatrie, ...). On s'en rend vite compte : lesdits textes ne figurent pas dans le livre (je m'attendais à des extraits d'une page ou deux, le·a lecteur·ice se verra au mieux gratifié·e d'un court paragraphe), ce qui est annonciateur de démarches de recherches laborieuses pour les perfectionnistes qui voudraient savoir précisément ce qui est commenté. Dans chaque cas, il y aura contextualisation, puis commentaire du contenu lui-même et des enjeux.

 A la fois objet d'étude (le texte fondateur de Lagache, si je ne me trompe pas, était lié à la création de la psychologie comme discipline universitaire... le titre de psychologue, quant à lui, a du attendre 1985 pour être réglementé), pratique thérapeutique, espace de recherche et de création de savoirs, inutile de dire que les enjeux sont nombreux, alors même que l'identité propre de la psychologie clinique ne va pas de soi. Entre la psychanalyse, la médecine, la philosophie, la psychologie différentielle, c'est loin d'être évident, et surtout loin d'être unanime, de définir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas (c'est particulièrement présent dans le rapport au diagnostic par exemple, mais j'ai aussi appris dans le livre que Lacan était favorable à exclure strictement la psychanalyse de la psychologie clinique). Les débats sont largement documentés mais, de façon extrêmement surprenante, la diversité des méthodes thérapeutiques, grande richesse de la psychologie clinique, n'est... même pas évoquée! Psychologie systémique, humaniste (bon, j'exagère, un chapitre est consacré à Rogers, mais ce sera tout), TCC, états modifiés de conscience, psychologie positive, ce sera comme si ça n'existait pas : le point de vue sera celui de la psychanalyse, dans sa diversité, certes, et il y a de quoi faire, mais ça reste une limite extrêmement arbitraire, avec souvent en filigrane (voire pas du tout en filigrane) une posture de supériorité pour le moins exagérée : je ne compte pas les affirmations du type "les approches expérimentales croient que le psychisme se limite à l'observable ptdr" (dans le même livre, Widlöcher est cité disant "Le chercheur ne croit en rien. Il sait que toute assertion n'est qu'une vue partielle et temporaire du monde", mais OSEF, je suppose), les limites observées et les emprunts sont autant d'occasions de s'extasier devant la capacité de la discipline à se remettre en question (ce qui est dans une certaine mesure contredit par la démarche même du livre, qui occulte l'existence de tant d'autres approches)... Un sommet est atteint avec la phrase "la psychanalyse est toujours en avance sur la psychologie expérimentale parce qu'elle découvre et n'ambitionne pas de faire la preuve (au sens expérimental) de ce qu'elle avance"... je suppose donc que si j'affirme que les planètes sont tractées par des licornes invisibles, je suis en avance sur l'astrophysique.

 L'essentiel du livre est plus nuancé, et la création d'espaces de dialogue (mais, encore une fois, d'espaces de dialogue avec la psychanalyse, il faut croire que le reste est moins important, tant pis si le titre du livre mentionne "psychologie clinique") avec les travaux de Piaget, la théorie de l'attachement, les tests (psychométriques et projectifs), la psychiatrie, sont documentés de façon intéressante. Reste le parti pris de faire semblant de croire que la psy clinique s'articule autour de la discipline centenaire qu'est la psychanalyse, ce qui est pour le moins douteux dans un ouvrage paru en 2014, et qui le reste même si ledit ouvrage rend compte des nombreuses modernisations proactives de la psychanalyse au cours de son existence.

vendredi 12 février 2021

Musiques confidentielles, de Sabrina Lomel




 L'autrice m'a gentiment proposé la lecture de son roman, autoédité, que vous pouvez retrouver ici : https://www.librinova.com/librairie/sabrina-lomel/musiques-confidentielles

 Depuis toute petite, Gabrielle Turet a l'oreille musicale, "cette étrange manie de faire résonner des mots plus que d'autres et de transformer les sentiments en de singulières musiques". Son attirance pour l'écoute est d'ailleurs remarquée par son entourage ("c'est ainsi qu'ont commencé mes premières consultations, au Balto, entre le flipper et le baby-foot"). Une rencontre avec Freud plus tard, la vocation de psychanalyste s'impose comme une évidence, jusqu'à franchir les étapes ardues des études de psychologie et surtout de la recherche épique de premiers postes. Autant dire qu'avec sa collègue infirmière Sarah, qui situe plutôt son talent dans la sphère olfactive ("ses airs brusques et son vocabulaire fleuri pourraient laisser supposer qu'elle manque de finesse et de discernement, pourtant, il n'en est rien", "elle flaire la souffrance, la perversion, la discordance comme un chien de chasse et inutile de lui parler de théorie, ça la barbe"), elles forment une équipe rodée dans l'hôpital où elles travaillent. Et pourtant, à un retour de vacances en Grèce, la musique a disparu. Le feu que Gabrielle cherche à rallumer pour arriver à la fin de sa journée de travail n'est même pas le feu de la passion mais un simple carburant. Elle fait probablement bien semblant ("je souris, les regarde, incline légèrement la tête en signe de compassion ou la secoue pour souligner que j'ai bien entendu"), mais elle fait semblant ("toujours les mêmes mots, les mêmes histoires, les mêmes demandes"). Et elle constitue un dossier pour préparer un CAP de fleuriste.

 C'est à ce moment qu'elle rencontre Oscar, étudiante aussi engagée qu'introvertie, qui vient échanger avec des patient·e·s de façon informelle à l'hôpital, parce qu'elle a envie d'apprendre la rencontre, l'humanité, avant que l'Université ne lui remplisse la tête de théorie, plutôt que de faire le chemin inverse. Gabrielle et Oscar, dans une dynamique opposée, ne se rencontreront de façon intime qu'après quelques échanges à la machine à café, alors même que les conversations superficielles leur insupportent, et se confieront mutuellement le poids insoutenable qu'elles portent à ce moment précis de leur vie. Si son aboutissement est cette rencontre, cette expression, tous artifices disparu, de vulnérabilité mutuelle, le roman fait partager aux lecteur·ice·s le parcours professionnel de Gabrielle. Les difficultés certes, le contenu parfois frustrant des enseignements de la fac (d'orientation très très psychanalytique), les problèmes matériels posés par la nécessiter de financer son analyse personnelle en parallèle de l'Université, puis par la bagarre, une fois le diplôme obtenu, pour des postes mal payés et à temps très partiel, mais aussi la recherche d'authenticité, de rencontre, ces moments où la théorie (parfois même qualifiée de paravent) ne suffit pas, comme cet appel reçu de nuit sur une ligne d'astreinte, depuis le confort de son canapé, d'un opposant politique en Côte d'Ivoire qui entend, pendant la guerre civile, des coups à sa porte, recherche d'authenticité qui s'exprime aussi dans des moments de colère lors des entretiens d'embauche, où il faut séduire l'employeur·se dans un rapport de force tellement déséquilibré, non pas par amour du poste en particulier mais parce que la situation fait que, pour n'importe quel poste, il faut se battre contre d'autres candidat·e·s qui subissent la même pression.

 "Pour pouvoir aider les autres, il faut avoir des ressources, beaucoup de ressources", rappelle Gabrielle à Oscar du haut de son parcours. Et pourtant, elle a énormément donné, à deux patients en particulier. Le premier par nécessité (humaine? professionnelle?), parce que personne n'était là pour le faire à sa place. Jules, enfant de douze ans qui grandit en foyer, vient de perdre ses deux sœurs dans un accident de minibus, en plus d'avoir subi une grave blessure à la main qui va nécessiter des soins douloureux. C'est elle qui va devoir annoncer ces décès, et qui va prendre la responsabilité d'être là pour lui, de l'accompagner, physiquement, humainement, malgré les heures sups que ça implique à des horaires improbables et surtout malgré l'hostilité grandissante du personnel qui l'estime responsable des colères violentes de Jules. C'est à ce moment qu'elle va rencontrer Sarah, qui va l'épauler dans ce besoin de présence, l'aider à construire cette relation qui consiste à être là pour que sur le long terme Jules puisse se construire sans elles. Mais c'est surtout dans l'accompagnement de Vincent qu'elle ne s'est peut-être pas suffisamment préoccupée de ses ressources. Pour cette première thérapie à domicile, configuration d'abord choisie pour des raisons économiques (les loyers parisiens d'un cabinet pour faire du libéral à temps partiel... ouch!), Gabrielle s'est bien posée des questions sur le cadre, mais après tout, elle a expérimenté assez de déclinaisons de ce fameux cadre (du téléphone la nuit au self de l'hôpital quand son bureau était pris) pour tenter l'expérience. Cet ancien trader amputé du bras suite à une tentative de suicide, à l'humour particulier, lui aussi à la recherche d'une rencontre d'humain à humain plutôt que de professionnel·le à usager, va lui faire vivre l'expérience la plus intense qu'elle ait vécu professionnellement, peut-être au delà de ses limites, comme elle le confiera à Oscar, alors qu'elle n'avait rien dit même à Sarah.

 La force du roman est qu'il reprend, avec intensité, de nombreux questionnements propres à ce métier, matériels mais surtout internes, là où on engage son humanité, où nos limites peuvent être brusquement atteintes quand on ne s'y attend pas nécessairement. Le point de départ, la volonté de reconversion, parlera particulièrement, j'imagine, aux étudiant·e·s qui comme moi se sont inscrit·e·s à l'IED pour faire une reconversion dans l'autre sens!

jeudi 19 janvier 2017

L'examen psychologique de l'enfant et l'utilisation des mesures (Conférence de consensus), coordonné par Robert Voyazopoulos, Léonard Vannetzel et Louis-Adrien Eynard

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 Pour cette Conférence de consensus, qui date de 2010, de nombreux·ses expert·e·s, qui généralement ne se connaissaient pas, ont travaillé en groupe sur divers sujets (pertinence et nécessité de l'examen, compétences du ou de la psychologue et limites de l'évaluation, …) avant de répondre aux questions du Jury suite à leur présentation. En plus de son évident objectif théorique, la Conférence de consensus a aussi des ambitions institutionnelles, s'inscrivant dans la continuité de la réflexion de Daniel Lagache sur l'unité de la psychologie en 1949 ou encore de la création du Code de déontologie des psychologues, faisant communiquer des professionnel·le·s qui se parlaient peu (ou peu aimablement) au delà de l'adversité entre chercheur·se·s et practicien·ne·s, ou entre diverses approches théoriques ("la présente Conférence de consensus a expérimenté et éprouvé la possibilité d'une psychologie unifiée, souple et tolérante").

 Le titre, ne faisons pas semblant, n'est pas particulièrement annonciateur d'une lecture trépidante. D'une part le sujet lui-même, les tests psychologiques appliqués aux enfants et adolescent·e·s, est particulièrement technique, et d'autre part le terme de consensus est de ces termes qui ont le potentiel de faire bailler presque mécaniquement (le meilleur moyen d'être d'accord avec tout le monde n'est-il pas de ne surtout rien dire de nouveau?). Si c'est très souhaitable de rappeler qu'un test ne résume en aucun cas l'individu, que d'ailleurs le résultat chiffré d'un test (quand c'est un test qui aboutit à un résultat chiffré) n'est pas forcément plus parlant que ce qui a eu lieu pendant la passation ("ce sont les "surprises", les décalages, qui sont intéressants car dans les surprises vient se manifester "du sujet" au clinicien et à l'enfant lui-même"), que ce que le·a psychologue a pu déduire doit être restitué de façon à la fois compréhensible et non stigmatisante ("le psychologue n'avance rien sans l'argumenter", "il faut éviter des comptes-rendus qui se contenteraient d'énumérer les difficultés de l'enfant"), est-ce pour autant bien la peine de réunir autant d'expert·e·s pour raconter ça? Cette réticence n'est pourtant finalement pas justifiée : les nombreux·ses auteur·ice·s, en tant que spécialistes, auront à cœur de dire des choses intéressantes (j'aurais par exemple apprécié, dans mon cours de 3ème année sur le sujet, de savoir que "le débat est encore ouvert pour savoir ce que teste ou pas le Rorschach") et, consensus ou non, de rappeler les questionnements non résolus, et les échanges à la fin des différentes présentations, là encore entre expert·e·s, pointeront les limites où les éléments à compléter dans ce qui vient d'être dit et sont potentiellement préalables à des avancées ambitieuses.

 Si, par exemple, l'opposition de certain·e·s à l'évaluation chiffrée m'a un peu laissé perplexe (dans la mesure où il est rappelé que même si un test aboutit à un résultat chiffré, ce chiffre ne constitue qu'une fraction de ce qu'on peut déduire du test -même si, dans le cas du fameux QI, c'est souvent le seul élément retenu par les interlocuteur·ice·s au moment de la restitution, risque qui peut être contourné en communiquant l'intervalle de confiance - "le QI est entre xxx et xxx " - plutôt que le QI mesuré-), certaines discussions ont plus d'intérêt, parfois d'ailleurs là où on ne l'attend pas ("les échelles de Wechsler sont parfois exploitées au moyen de cadres théoriques très différents, ce nomadisme conceptuel conduisant à en interroger la validité"... les échelles de Wechsler ne font-elles pourtant pas partie des échelles les plus standardisées de l'Univers?). Chacun·e sera par exemple à peu près d'accord sur les conditions de restitution des résultat d'un test aux personnes concernées (compréhensible, contextualisé, non stigmatisant, …), mais une discussion entre expert·e·s est plutôt salutaire pour se mettre d'accord sur les conditions de restitutions aux différents tiers. Sur un autre sujet, l'existence, pour certains tests, d'une conclusion automatisée, ne fait on s'en doute pas l'unanimité. Si personne ne défend ouvertement le gain de temps occasionné, certain·e·s ne sont pas choqué·e·s par la pratique (l'ordinateur ayant des capacités de calcul incomparables serait-ce à celle des meilleur·e· practicien·nes, il peut voir certaines choses que le·a psychologue ne pourrait percevoir que laborieusement, avec des risques d'oubli) tant que le retour informatique est complété par un regard humain, et surtout que le texte constitué automatiquement ne parvient pas directement à l'enfant évalué où à ses parents! Le dernier texte, sur les aspects interculturels, est particulièrement riche autant sur le plan technique que théorique. Si la situation interculturelle a peut-être lieu plus souvent qu'on ne pourrait le penser ("une culture dépend des individus qui constituent un groupe et un individu donné peut faire partie de plusieurs groupes", "même quand on travaille avec des petits Français, il y a souvent de l'interculturel, parce que le psychologue n'est pas souvent de la même culture et de la même classe sociale que l'enfant avec lequel il va travailler") bien qu'il soit dangereux de décréter trop rapidement qu'il y a interculturalité ("Il n'est jamais neutre, encore moins absolu, d'assigner un enfant à une appartenance"), les enjeux concernent la construction, la passation, l'interprétation des tests de façon générale (en plus du fait que l'adaptation de tests généraux à des déficiences spécifiques, comme la surdité, suit des problématiques semblables). Par exemple, dans la traduction des tests, malgré de strictes recommandations méthodologiques, des difficultés peuvent se glisser, tels le fait que les Lituanien·ne·s réussissent moins bien l'épreuve de mémoire de chiffres du WISC... parce que leurs chiffres sont en deux syllabes. Des spécificités linguistiques viennent même se glisser dans le Rorschach, qui n'a si tout va bien pas besoin d'être traduit : les sujets chinois, probablement du fait que leur alphabet soit constitué d'idéogrammes, vont tendre à analyser la globalité de la tâche alors que le sujet occidental va plutôt observer des détails. Le poids de la scolarité est aussi plus conséquent que ce que l'on pourrait supposer. La familiarité, à première vue évidente, avec les puzzles, cubes ou figures géométriques, n'est par exemple pas universelle, certains tests qui semblent adaptés de façon égale à n'importe quelle culture (figure de Rey, Progressive Matrices, …) ne le sont donc pas tant que ça, sans compter que l'essentiel des tests créés et étalonnés sont d'origine américano-européenne.

 En plus de rappels (qui ne seront d'ailleurs pas nécessairement que des rappels) enrichis par l'expérience et la compétence des intervenant·e·s, les échanges présentés dans le livre permettent donc de mettre en valeur les points, argumentés, de désaccords au sein de la profession mais aussi d'esquisser les avancées à faire dans l'approche des tests, la formation des psychologues ou encore la communication avec d'autres professions.

vendredi 30 septembre 2016

Choisir une psychothérapie efficace, de Jean Cottraux



 Les types de psychothérapie existants sont nombreux, très nombreux, au point que même l'étudiant·e en psychologie peut parfois être perdu·e quand iel entend parler de telle méthode ou de tel courant pour la première fois alors qu'iel pensait avoir à peu près fait le tour... ce qui donne une idée de ce que le·a patient·e en souffrance peut éprouver lorsque, après avoir pris la décision de se faire aider par un·e professionnel·le, il lui faut encore deviner rechercher la meilleure solution à ses difficultés. Le Code de déontologie des psychologues est par ailleurs là pour rappeler qu'avoir un bac + 5 ne dispense pas de se préoccuper des limites de sa méthode, ce qui peut impliquer de rediriger le cas échéant le·a patient·a vers le·a confrère·sœur qui proposera une aide plus adaptée ("Il définit ses limites propres compte tenu de sa formation et de son expérience. Il est de sa responsabilité éthique de refuser toute intervention lorsqu'il n'a pas les compétences requises", principe 2). L'enjeu du livre est donc plutôt central, et l'auteur est bien placé pour en parler puisqu'il a été l'un des participants à un rapport de l'INSERM en 2004 qui portait précisément sur ce sujet là. Ledit rapport étant bien plus célèbre pour les réactions qu'il a provoquées (d'un côté pression d'associations psychanalytiques qui ont abouti à l'enterrement du rapport, le ministre arguant que "la souffrance psychique n'est ni évaluable ni mesurable" -le sujet dépressif ou schizophrène sera ravi d'apprendre qu'il ne peut pas savoir s'il va mieux, ni tant qu'on y est qu'il ne va pas bien-, de l'autre rédaction du Livre Noir de la Psychanalyse se convainquant de s'attaquer au plus redoutable des adversaires parce que "on peut pas critiquer la psychanalyse c'est plus possible heureusement on est trop des rebelles" -la psychanalyse est critiquée depuis sa création, y compris mais bien sûr pas seulement par des psychanalystes, mais on va pas chipoter- ) que pour son contenu, on ne peut que se réjouir que l'un de ceux qui l'ont élaboré nous éclaire sur le contenu en question.

 Utilisant comme source principale des méta-analyses (analyse et comparaison des résultats de nombreuses études sur un même sujet), les différentes méthodes thérapeutiques sont notées entre A et C selon le niveau de preuve d'efficacité disponible, pour divers troubles (anxiété, phobies, addiction, stress post-traumatique, anorexie mentale, …). Un tableau récapitule le tout à la fin, ce qui permet à un·e patient·e d'éventuellement orienter son choix de thérapie en un coup d'œil sans pour autant acheter lire le livre en entier, livre qui commence par un récapitulatif complet et intéressant des enjeux et de la méthodologie de l'évaluation. Les psychothérapies sont divisées en cinq grands courants : les thérapies psychodynamiques (dérivées de la psychanalyse mais plus centrées sur la guérison du symptôme), les psychothérapies cognitives et comportementales (que l'auteur connaît bien pour être un pionnier de ces thérapies), la thérapie interpersonnelle (j'admets ne pas trop avoir compris de quoi il retournait), les psychothérapies humanistes et les psychothérapies familiales (la thérapie systémique en est la version la plus connue mais il en existe dérivées de la psychanalyse ou des TCC). Une place est également consacrée aux méthodes de relaxation et à la méditation de pleine conscience (si j'ai bien compris l'hypnose est rangée là-dedans, mais il en est hélas très peu question), ou encore, mais très brièvement, à la psychologie positive, lorsqu'il sera question de l'avenir des psychothérapies. Le livre comprend aussi un chapitre original et intéressant sur les liens entre psychothérapie et religion. Chaque courant est décrit dans une perspective historique, avant d'en revenir aux informations scientifiques disponibles, en particulier les limites, les indications et contre-indications de chaque méthode.

 On peut hélas tiquer, pour un livre qui se veut si rigoureux, de voir plusieurs erreurs factuelles se glisser ça et là. Bon, je dis ça et là pour l'ensemble du livre, parce que sur la biographie de Freud qui introduit le chapitre sur la psychanalyse, c'est un festival. Pour mieux démolir l'image quasi-divine de Freud qu'auraient ceux qui apprécient son travail (gné?), l'auteur s'en donne à cœur joie pour le diaboliser le plus possible. C'en est au point où au moment de ma lecture où je m'étonnais qu'il n'ait pas parlé de "Freud et la coke", qui dans les solutions de facilité pour faire du Freud-bashing primaire se place quand même assez haut, je tombe sur une phrase sur le sujet (une phrase toute seule, sans contextualisation aucune, pour les lecteur·ice·s qui douteraient qu'on est dans la solution de facilité). On a également droit au point Godwin qui est peut-être le plus tiré par les cheveux de l'Histoire du point Godwin, alors que cette figure rhétorique est l'emblème même de la paresse argumentative : parmi les milliers de pages publiées par Freud, celui-ci déplore, dans L'avenir d'une illusion, que le peuple ne délaissera ses bas instincts pour se hisser vers la civilisation "que grâce à l'influence de personnes qu'ils reconnaissent comme leurs guides". Vous n'y voyez qu'un éloge de la verticalité, une admiration des grands hommes plutôt répandue? Malheureux·ses, c'est que vous ignorez que "guide", en allemand, se dit Führer! Avec un tel raisonnement, si Jean Cottraux a par hasard parlé de cortex préfrontal dans l'un de ses livres à un moment ou à un autre, c'est une allégeance évidente au Front National (surtout s'il mentionne qu'il concerne les fonctions supérieures!). Freud se voit par ailleurs prêter, en plus de ses affinités avec le régime nazi, des pouvoirs de divination, puisque L'avenir d'une illusion date de 1927 et que Freud était Autrichien et non Allemand. Dans les arguments qui laissent perplexe, on peut ajouter, par une dynamique dont la logique m'échappe, le fait que la théorie analytique devienne soudain valide... quand il s'agit de descendre la psychanalyse. Par une interprétation sortie de son chapeau, Jean Cottraux décrète que le concept du complexe d' Oedipe s'est imposé à Freud parce qu'il avait une liaison avec sa belle-sœur (ne cherchez pas d'autres rapports que le chiffre trois, il n'y en a pas), ou fait une telle description du transfert qu'il donne l'impression qu'après être passé sur le divan, remettre en question la psychanalyse est un exploit à peu près du même ordre que de s'adonner à la brasse papillon après avoir avalé des somnifères. Aliénation supplémentaire : les psychanalystes sont obligés d'exercer longtemps pour amortir le coût de leur analyse didactique... ça alors, il n'y a bien que ces salauds de psychanalystes pour avoir l'idée d'une formation payante, ou encore de la rémunération du travail! Ajoutons à ça que critiquer les positions politiques droitières de Freud ou son souci de notoriété après avoir loué entre autres le travail de Michel Onfray, c'est, disons, rigolo. Le livre contient pourtant des critiques sérieuses de la psychanalyse, dont celle, non négligeable, que l'hypothèse centrale de la substitution du symptôme (faire disparaître un symptôme sans résoudre le conflit psychique qui l'a provoqué ne soignerait en fait rien du tout, le symptôme disparu serait remplacé par un autre) s'est avérée fausse, ce qui a été confirmé par des études portant sur des suivis de plusieurs années, ou, plus anecdotique mais intéressant, que Freud avait tendance à faire le contraire de ce qu'il recommandait (le fait qu'il ait pris sa fille en analyse me fait, à titre personnel, particulièrement tiquer, mais on pourrait ajouter qu'il n'a pas fait d'analyse didactique, qu'il était souvent directif ce qui est contraire au principe d'associations libres, …). Dans les reproches faits aux psychanalystes, l'accusation de manquer d'esprit critique est récurrente : il semble pourtant que la psychanalyse perturbe aussi l'esprit critique de ses détracteur·ice·s.

 Si on peut prêter le passage surréaliste sur Freud à une aversion personnelle, d'autres passages m'ont posé problème, même si c'est plus anecdotique. Inscrivant les thérapies humanistes dans la période "Flower Power", l'auteur les décrit comme centrées sur une idéologie hédoniste. Rogers n'est qu'un exemple parmi d'autres, mais dire qu'il faisait l'éloge de l'hédonisme a à peu près autant de sens que de dire que Freud était réticent à parler de sexualité (et pour un autre exemple, en ce qui concerne Fritz Perls, cet aspect m'a échappé dans ce que j'ai lu de lui). Les thérapies humanistes sont en revanche centrées sur les émotions, ce qui n'est pas spécialement mentionné, en tout cas pas avec insistance (autre élément surprenant : la thérapie centrée sur la personne de Rogers, par ailleurs plus souvent appelée approche centrée sur la personne, est rebaptisée thérapie centrée sur le patient, alors qu'une spécificité plutôt voyante des thérapies humanistes est de parler de client·e plutôt que de patient·e). Tant qu'à être casse-pieds je continue sur un autre chapitre : après avoir parlé du concept systémique d'injonction contradictoire (ou double lien, ou double contrainte, selon les termes choisis pour traduire double bind), et précisé utilement que son rôle dans le développement de troubles ultérieurs n'en est qu'au stade de l'hypothèse car il n'a jamais été prouvé, l'auteur donne des exemples... qui ne sont pas des injonctions contradictoires! Pour présenter le concept, l'exemple donné est celui, incontournable et emblématique, de l'enfant à qui sa mère tend les bras tout en ayant une expression de rejet. Si l'enfant répond à l'invitation, il s'expose donc audit rejet, mais s'il garde ses distances, il se le verra reprocher. La situation le contraint donc à agir, mais son action se retournera forcément contre lui. Si on rappelle que l'attachement est un besoin fondamental, on imagine le niveau de détresse de l'enfant qui se trouve dans cette situation. Mais, comme exemples supplémentaires, l'auteur présente des injonctions qui ont pourtant un rapport assez éloigné, telles que "En démocratie, on est libre, mais personne n'est censé ignorer la loi" (ça alors, les libertés ont des limites! Il ne manquerait plus que de découvrir que l'intérêt général consiste à équilibrer les libertés des uns et des autres!), "Sois spontané!" (l'injonction, dans la forme, peut en effet prêter à sourire, mais elle n'a rien d'un piège sans issue si elle est adressé à quelqu'un qui par exemple est trop scolaire ou inhibé dans son domaine) ou encore "Tu peux partir, je ne dirai rien, simplement, je pleurerai" (on peut si on y tient déplorer une formulation hypocrite ou passive-agressive, mais c'est plutôt clair qu'il y a une injonction de rester et de ne pas faire le contraire). Je suis conscient que mon relevé est pointilleux et redondant, mais ce qui me perturbe dans ces erreurs qui isolément sont presque anecdotiques, c'est précisément que j'ai pu les relever, y compris dans des domaines que, franchement, je connais plutôt superficiellement. Ma vulnérabilité pour avaler tout rond des erreurs du même type par exemple sur les thérapies familiales, sur l'analyse transactionnelle, sur la psychologie positive et encore bien d'autres domaines évoqués dans le livre était donc à peu près totale, alors même que le livre est supposé être placé sous le signe de la suprême rigueur. C'est problématique en soi, ça l'est encore plus quand l'auteur fait en abondance l'éloge des thérapies comportementales et cognitives, tout en étant membre du comité scientifique de l'Iffortecc (ce qui, c'est important de le préciser, n'est absolument pas dissimulé, pas plus que sa participation, enthousiaste de son propre aveu, au Livre Noir de la Psychanalyse). L'efficacité démontrée des thérapies comportementales et cognitives dans de nombreux domaines est peu suspecte, puisque l'efficacité démontrée est précisément l'essence de ces thérapies (ce qui fait partie des reproches qui leurs sont adressés : "la psychothérapie ne prétend pas répondre à l'ensemble des problèmes existentiels", rappelle l'auteur au moment de la conclusion... certains pourront argumenter que c'est une limite préoccupante), et leurs limites et contre-indications ne sont pas oubliées, mais on pourra plus tiquer quand l'éloge sera très peu nuancé ("la TCC s'obligeait elle-même à être efficace ou à périr. Désormais, toutes les écoles de psychothérapie sont obligées d'y répondre. Les bonnes questions ouvrent des chemins sans retour"), quand des principes des TCC sont détectés dans presque toutes les thérapies (ça fera partie, cela va de soi, de leurs qualités) ou quand par exemple l'EMDR sera désigné comme un vulgaire plagiat et expédié en quelques lignes.

 C'est pourtant appréciable que l'auteur ne parle pas que de méta-analyse quand il rapporte des vignettes cliniques (dont... deux exorcismes!), détaille le fonctionnement de la réalité virtuelle comme apport technologique aux TCC, ou décrit sa perplexité devant des pratiquants de kyudo à l'occasion d'un voyage au Japon ou son bref séjour à Esalen, centre des thérapies humanistes, au moment de son apogée. Ce livre qui s'annonçait très impersonnel a donc des aspects extrêmement personnels, ce qui est plus ou moins heureux selon les moments.

mercredi 14 septembre 2016

Pratiquer la psychologie clinique auprès des enfants et des adolescents, dirigé par Silke Schauder


 
Très axé sur la pratique, un peu (qui a dit "exactement"?) comme Pratiquer la psychologie clinique auprès des adultes et des personnes agées qui lui ressemble à s'y méprendre (mais quelle peut bien être la différence entre les deux?), ce livre est constitué de chapitres rédigés par différent·e·s intervenant·e·s qui proposeront, en plus des informations institutionnelles (ce qui inclut souvent les associations avec lesquelles interagir ou encore les évolutions législatives sur le sujet) et d'éléments théoriques de base correspondant à chaque thème, plusieurs vignettes cliniques ou encore les tests (toujours présentés par Silvia Sbedico Miquel) les plus pertinents à utiliser.

 Cela va de soi dès le premier chapitre, qui concerne le travail du psychologue en maternité : intervenir auprès des enfants et des adolescent·e·s, c'est aussi dans la majorité des cas interagir avec la famille, en particulier les parents, donc avoir des interlocuteur·ice·s adultes. L'environnement familial n'a pas seulement un impact sur le passé des patient·e·s, comme ça peut être le cas pour les adultes, mais aussi sur leur présent... et leur souffrance a un impact sur la famille. Si des institutions très spécifiques sont présentées (maternité, PMI, ASE, crèches ou Maisons Vertes, école primaire, …), ce qui est bien pratique pour préparer un stage voire se préparer à y faire ses premiers pas professionnels, des situations plus transversales, qui peuvent concerner n'importe quel·le psychologue travaillant auprès d'un jeune public, sont traitées, telles que le handicap, qu'il soit sensoriel, moteur, intellectuel ou relationnel (une prise en charge précoce favorisera d'autant plus la remédiation et l'adaptation), la prévention du suicide ("il n'est pas possible d'assimiler la notion de mort chez l'enfant aux représentations qu'ont les adultes"), les situations de migration (si la situation de migrant·e a ses spécificités, l'auteur -Olivier Douville- rappelle régulièrement qu'il faut garder à l'esprit qu'on soigne un sujet avant de soigner un·e migrant·e -"le risque sera encore soit de prôner un culturalisme réducteur, soit de s'abriter derrière un universalisme purement abstrait"-), l'addiction (ce chapitre inclut les troubles du comportement alimentaire, qui en effet se déclenchent souvent à l'adolescence... considérer ces troubles comme des addictions ne va pas nécessairement de soi mais peut s'argumenter solidement) ou encore le sujet délicat de l'obligation de signalement, qui pose de nombreuses questions législatives, éthiques et pratiques (les questions complexes de la responsabilité professionnelle sont détaillées, il est rappelé que "le signalement n'est pas une délation, c'est une mesure de protection de l'enfant" mais aussi que le·a psychologue ne doit signaler que ce qu'iel a directement perçu, l'enquête elle-même étant du domaine des institutions judiciaires, il est déconseillé de promettre le secret à l'enfant ou encore de compter sur un membre de la famille pour le signalement dans la mesure où son implication est difficile à évaluer, …).

  Le livre, tout en couvrant de nombreux domaines, tient très largement ses promesses d'ouvrage axé sur la pratique. D'habitude, "axé sur la pratique", ça veut surtout dire qu'il y a des vignettes cliniques. Ici, si vignettes cliniques il y a (et il y en a un certain nombre), le·a lecteur·ice aura surtout à disposition le fonctionnement détaillé des institutions concernées ou encore les tests pertinents et fiables à utiliser. Les développements théoriques sont toutefois riches eux aussi, et une bibliographie commentée (enfin, commentée des fois) donne de quoi d'occuper pour approfondir. Les chapitres sont tout aussi profitables si on les lit séparément, donc ça peut valoir le coup d'avoir le livre sous la main pour préparer par exemple un stage où un mémoire même en étant intéressé par un seul thème.

dimanche 8 février 2015

Être psy volume 2, De la psychanalyse à la psychothérapie, par Daniel Friedmann




 Après un excellent coffret DVD qui consistait en une série d'entretiens avec des psychanalystes, et qui avait le mérite de comprendre des questions qui n'étaient pas nécessairement consensuelles (prix de la séance, efficacité thérapeutique, fin de l'analyse, avis sur les séances courtes, rapports avec Lacan, …), une première fois en 1983 puis une seconde fois en 2008 (avec les mêmes quand c'était possible), le sociologue Daniel Friedmann récidive en interviewant cette fois-ci des psychothérapeutes, avec tout ce que le terme peut recouvrir.

 Le point commun entre les psychanalystes et les psychothérapeutes est que la formation universitaire n'est pas nécessairement la même : l'exercice peut être effectué par un psychiatre, un médecin, un psychologue, … Elisabeth Roudinesco, psychanalyste, est historienne de formation, Dina Scherrer, psychothérapeute (coach), a un DESU spécialisé, … La grande différence, en revanche, entre psychanalystes et psychothérapeutes, est la variété des formations théoriques : TCC, gestalt, rebirth, thérapie transculturelle, ... certain·e·s des practicien·ne·s sont même, c'est fou, de formation analytique (mais aucun·e n'affiche "psychanalyste" sur sa plaque, sinon iel serait dans le coffret DVD d'avant). La variété n'aide d'ailleurs pas à désigner les interviewés (dont certains sont très médiatisés : Boris Cyrulnik, Christophe André, Serge Hefez, ...), le coffret indique qu'on va écouter parler des thérapeutes familiaux·ales, des gestaltistes, des comportementalistes (qui sont en fait des TCCistes, mais en même temps ça ne sonne pas super bien)... mais aussi une coach, un psychothérapeute auprès des détenus, ou encore une addictologue qui de suite dit qu'elle ne se perçoit pas comme addictologue.

 La diversité est d'autant plus de mise que l'entretien est fait pour prendre une tournure très personnelle (c'est marqué dès la première question : "qu'est-ce que c'est, pour vous, être psychothérapeute?"), et en effet chaque entretien (la durée tourne autour d'une heure) aurait parfaitement pu justifier un résumé ici à lui seul (mais ça aurait quand même fait 16 résumés juste pour le coffret, et j'aime bien m'écouter parler je vous aime bien mais faut pas non plus pousser). On est d'ailleurs vite tenté de jouer au jeu de "c'est dommage il manque telle méthode" (pas de thérapeute rogerien, sniff...) ou encore "c'est dommage il manque telle personne" (un entretien tourné de façon aussi personnelle avec Tobie Nathan aurait sans doute décoiffé -et m'aurait peut-être valu une ou deux crises de nerfs devant mon écran, mais sur une heure d'entretien c'est raisonnable-).

 Certains éléments rappellent de façon assez frappante les propos des psychanalystes interviewé·e·s dans le volume précédent : adaptation pour quelques uns du prix à la patientèle (Valérie Colin-Simard -gestaltiste- ne veut pas que certains renoncent à se soigner pour une question d'argent, Dina Scherrer fait un peu la grimace quand elle explique que le coaching a un coût, ce qui fait que sa clientèle est surtout constituée de cadres, même si elle travaille auprès d'un public en situation d'exclusion -payée par l'Education Nationale- ou qu'elle divise le prix par deux quand un·e client·e étudiant·e paye ses séances sans passer par ses parents), importance des thérapies (en tant que patient·e) passées et éventuellement présentes, …

 En dehors des point communs avec les prédécesseur·se·s psychanalystes, on peut aussi être surpris par la quasi-absence de psychanalyse-bashing. Même Christophe André, s'il reconnaît que quand il s'est retrouvé sur un divan dans sa formation de psychiatre il s'est pas mal ennuyé, dit aussi qu'il a été marqué, jeune, par la lecture de Freud, ou encore révèle sans problèmes qu'il lui arrive de rediriger certain·e·s patient·e·s vers un confrère "lacanien pur sucre" (même s'il dit à un autre moment voir plus la psychanalyse comme du développement personnel que comme une thérapie) : il adresse de plus systématiquement les reproches qu'il pourrait faire à la méthode à "certains psychanalystes" plutôt qu'à la psychanalyse en général (et sauf erreur de ma part, sa langue ne fourche pas... il ne fait pas de lapsus ^^ ). Et, bien entendu, de nombreuses méthodes sont dérivées plus ou moins directement de la psychanalyse (le rebirth permet, selon Philippe Grauer, d'aller chercher du matériel inconscient que le divan ne permet pas d'aller chercher -même si quand on lui pose la question aucun exemple ne lui vient-, ...) La pluridisciplinarité est d'ailleurs dans l'ensemble bien vue, même si Philippe Grauer suspecte que bientôt, "thérapie intégrative" désignera une méthode en soi : on a déjà vu que Christophe André redirigeait certain·e·s de ses patient·e·s vers un analyste, Boris Cyrulnik évoque le cas encore plus parlant d'une patiente aggravée par la psychanalyse et améliorée par les TCC dans son enfance, qui a ensuite ressenti le besoin, adulte, de faire une analyse qui a bien fonctionné (il parle aussi de patient·e·s, apparemment ce n'est pas si rare, qui estiment de facto qu'iels font une psychanalyse - "j'ai vu un psychanalyste" "Ah, et qu'est-ce que tu as fait?" "J'ai expliqué mon problème, et il m'a donné un programme à suivre"-) et n'est pas le seul à parler de ce genre de situations (Cyrulnik parle de complémentarité dans la thérapie, mais aussi, dans la recherche, avec entre autres l'exemple de l'imagerie cérébrale qui confirme les dégâts des carences affective détectées grâce à la théorie de l'attachement), ...

 Le gros point fort du coffret est qu'il est intéressant à la fois pour un public profane qui découvrirait ou presque l'univers de la psychothérapie, puisque le principe de différentes méthodes est expliqué en détail (moi je suis un expert parce que j'ai un Semestre 5 de psychologie, donc je ne vais pas admettre que je ne savais pas en quoi consistait la gestalt-thérapie) et pour quelqu'un qui connaîtrait bien le sujet, puisque des expert·e·s, parfois même des pionnier·ère·s, parlent longuement de leur approche personnelle. Certains entretiens ont d'ailleurs de fortes chances d'être déstabilisants, comme quand Olivier Chambon, après avoir précisé sans ambiguïté que c'est interdit en France, va parler des psychédéliques comme de médicaments surpuissants du point de vue bénéfice/risque ou avancer des arguments scientifiques pour l'existence de la vie après la mort ou encore Robert Neuburger qui applique très radicalement les principes de l'ethnopsychiatrie en refusant de faire des diagnostics psychiatriques (citant Devereux qui dit que chaque société donne à ses citoyen·ne·s un mode d'emploi pour dysfonctionner) en donnant entre autres l'exemple d'un patient dont la dépression avait été aggravée par un diagnostic de dépression, et qui refuse aussi toute prescription médicamenteuse (c'est peut-être le moment le plus intéressant du coffret : il confesse qu'il avait triché pendant sa thèse, où au lieu de comparer une molécule à un placebo comme il était supposé le faire, il avait comparé, avec un protocole très strict... un placebo à un placebo, obtenant des résultats significatifs, et sans que personne ne s'en rende compte -comme il le dit, si il avait osé révéler la supercherie, sa thèse aurait été encore plus intéressante qu'elle ne l'a été-). D'autres sont plus franchement dérangeants : le rebirth, tel que je l'ai compris, consiste à provoquer un malaise pour se mettre dans un état modifié de conscience supposé ramener à la vie intra-utérine ou pas longtemps après-utérine. Michel Armellino dit d'ailleurs qu'il faut prévenir les voisin·e·s avant les séances, pour qu'iels n'appellent pas la police si ils entendent des hurlements et des choses de ce genre. Certes je ne doute pas que c'est bien encadré, y compris par un travail préalable et sûrement une présélection des patient·e·s pour lesquels ce serait indiqué, certes Philippe Grauer dit on ne peut plus explicitement qu'il ne faut pas proposer une thérapie qu'on n'a pas essayé sur soi (Grauer et Armellino ont, je ne sais pas si c'est une coïncidence, une façon particulièrement relax de parler du packing, alors que même Anzieu par exemple qui reconnait son efficacité précise que c'est potentiellement une violence pour les patient·e·s), mais un·e thérapeute chevronné·e qui est prêt·e à utiliser une méthode un peu extrême pour aller loin dans la connaissance de soi et un·e patient·e qui vient demander de l'aide pour une difficulté psychique, ce n'est pas la même situation, non? Enfin, ça n'engage que moi, et la richesse du coffret fait justement que d'autres trouveront peut-être plutôt que Grauer et Armellino sont déstabilisants et que Chambon et Neuburger sont franchement dérangeants, ou auront d'autres avis concernant d'autres thérapeutes, ...

 C'est assez rare pour être noté, donc je l'ai déjà dit mais je le redis (ce qui est un peu le principe d'une conclusion, maintenant que j'y pense), le coffret a largement de quoi intéresser les profanes comme les expert·e·s, en plus c'est en vidéo donc c'est moins fatigant que de lire (parce que j'ai décidé), et en plus en plus pour ceux et celles qui sont pressé·e·s il y a une sorte de résumé d'une heure qui est proposé (que je n'ai pas regardé parce que j'allais voir les entretiens en entier, et une heure ça fait quand même une longue bande-annonce qui en plus risque d'être pleine de spoils). Il y a aussi un livret qui explique la démarche et qui présente sommairement les interviewé·e·s, que je n'ai pas lu parce que... parce que... euh, là c'est juste parce que j'ai eu la flemme.


jeudi 20 novembre 2014

La violence dans le soin, dirigé par Albert Ciccone


 
 Dans des contextes très divers, le livre présente des façons dont la violence peut s'immiscer dans les situations de soin, que la violence soit subie ou infligée par les soigné·e·s ou les multiples acteur·ice·s : si le titre paraît, ou du moins devrait être, paradoxal, la violence a de nombreuses occasions de s'infiltrer dans une relation qui a un objectif thérapeutique.

 La première partie, sur laquelle s'appuieront conceptuellement certaines des autres, est rédigée par Albert Ciccone. Il commence par préciser que, même si "le soin en général, et le soin psychique en particulier, contient une inévitable part de violence", "il existe bien sûr des violences évitables, inutiles". Il présente ensuite différents outils pour mieux comprendre cette violence. Si certains sont incontestables (le·a soignant·e qui n'est pas vigilant·e à son contre-transfert négatif risque de s'en prendre aux patient·e·s) et d'autres originaux et novateurs (distinction entre la pluridisciplinarité -"mettre bout à bout des points de vue différents"- et l'interdisciplinarité ou la transdisciplinarité, qui "suppose une humilité de chacun, reconnue, tolérée, partagée", intègre et transcende les différences entre les disciplines), l'ensemble s'appuie sur une charge contre l'esprit institutionnel que je trouve personnellement exagérée, ce qui m'a d'autant plus surpris à la lecture que je suis plutôt d'accord avec lui. Certes le fait que les industries pharmaceutiques et de l'assurance suivent de près le développement du DSM est une très mauvaise nouvelle pour la psychologie clinique et la psychiatrie, mais avoir une base théorique commune, pour qu'un diagnostic fait par un·e professionnel·le soit compris correctement par un·e autre, n'a rien à voir en soi avec renoncer à l'humain dans la relation patient·e-soignant·e, le problème n'est pas tant le DSM lui-même que l'usage qui en sera fait. Certes, l'obsession de la rentabilité dans des secteurs où elle n'a rien à faire conduit à des aberrations, habilement évoquées dans l'excellent film Hippocrate quand quelqu'un déplore que le directeur vendait des DVD avant d'arriver à la tête de l'hôpital (par exemple le paiement à l'acte pour les sages-femmes, alors que l'essentiel de leur travail, pas assez mesurable mais indispensable, consiste non pas à faire des "actes" mais à passer du temps avec les patient·e·s), mais est-ce bien la peine de sauter au plafond en évoquant une recherche qui compare l'efficacité de traitements analytiques avec et sans analyse de transfert pour des patient·e·s borderline? Incontestablement, c'est regrettable que les patient·e·s du groupe contrôle (ou, d'ailleurs, du groupe expérimental) aient été moins bien soigné·e·s (de la même façon que c'est regrettable à l'hôpital d'avoir affaire à un·e interne plutôt qu'à un médecin expérimenté... mais le médecin expérimenté n'a pu le devenir que parce qu'il a eu des patient·e·s en tant qu'interne), mais en quoi vérifier une hypothèse (serait-ce avec les très méchantes méthodes quantitatives) a un rapport avec l'obsession de l'amélioration des chiffres (baisser les coûts et gagner du temps) dans des endroits où cette obsession n'a rien à faire? Bon, plutôt que de m'emporter sur un sujet avec lequel je suis partiellement d'accord et qui ne constitue pas non plus toute la première partie, je vais passer à la suite.

 Dans le premier chapitre de la seconde partie (c'est intenable, les chapitres sont numérotés! bon, j'arrête, j'ai dit que j'arrêtais...), Jean-Baptiste Desveaux parle de ses trois ans d'expérience d' "analyse des pratiques professionnelles" dans une institution récente, qui accueillait des adolescent·e·s et jeunes adultes autistes et psychotiques, atteint·e·s de déficience intellectuelle importante. D'une mission explicite de tempérer les demandes des éducateur·ice·s (rénovations, augmenter la hauteur du grillage, autant d'idées qui ont le défaut de coûter de l'argent alors qu'iels n'ont qu'à bosser mieux) en les laissant en discuter, selon une application du principe "la dictature c'est ferme ta gueule, la démocratie c'est cause toujours", et de les surveiller pour prévenir d'éventuelles maltraitances, l'auteur a dans une certaine mesure (des plaintes contre la direction restaient exprimées) réussi à créer un espace de réflexion sur le travail. La violence dont il sera question est surtout générée par les chef·fe·s de service se succédant, et la différence entre leur perception du travail ("elle se croit dans une MJC" à propos d'une responsable venant de l'univers socio-culturel voulant des usagers "occupés", obsession de la réglementation -jusqu'aux moments informels- d'un autre, ...) et celle des employé·e·s.

 Eric Calamote parle ensuite d'une consultation troublante à la maternité, avec une adolescente de 17 ans qui avait pris la décision d'accoucher sous X après un déni de grossesse. Les violences infligées par la maternité, indirectes, sont diverses : la consultation elle-même, même si elle a été acceptée par Eva (à ses conditions, soit un seul entretien), a été sollicitée par l'institution, le prénom choisi pour l'enfant lui est communiqué, dévoilant au passage son sexe, ... L'auteur l'interprète comme la manifestation d'une société qui refuse l'absence de sentiments maternels, d'attachement à l'enfant... ressentis auxquels il a lui-même été sujet en contre-transfert. Au-delà de sa cohérence avec le sujet du livre, le chapitre offre une vignette clinique assez riche.

 Estelle Veyron La Croix présente quant à elle les différentes conceptions de la déficience intellectuelle, et les différentes réponses institutionnelles aux besoins des sujets déficients et de leurs familles.

 Emmanuelle Bonneville-Baruchel détaille les nombreuses violences de l'univers du placement d'enfants, soit une situation qui est en elle-même d'une extrême violence. Manque de moyens (d'autant plus insupportable que l'enfant est en soi un argument merveilleusement efficace pour faire de la démagogie, c'est donc un choix honteux d'économiser de l'argent public là où on peut facilement rendre les gens d'accord pour le dépenser), décisions absurdes ("l'arbitraire idéologique prend le pas sur l'évaluation singularisée et sur le travail de pensée"), défauts d'organisation, professionnel·le·s épuisé·e·s et impuissant·e·s, décideur·se·s indifférent·e·s et/donc incompétent·e·s ("Tel DRH d'un centre hospitalier indique ainsi tranquillement qu'il n'a aucune représentation du travail d'un psychologue en pédopsychiatrie, ni d'ailleurs de celui d'une infirmière en pneumologie, mais que cela ne lui pose aucun problème pour son travail, et que d'ailleurs cela ne l'intéresse pas. Tel responsable d'une direction départementale de l'Aide sociale, qui comprend le service d'ASE, indique que la seule logique valable pour lui est quantitative"), les sources de violence sont multiples. Le chapitre est illustré de situations concrètes. Ce post de blog (et ses commentaires), bien qu'ancien, donne une idée de l'univers évoqué, avec entre autres l'exemple parlant de la "danse de l'OPP".

 La chapitre suivant (écrit par Valérie Rousselon) évoque un cas clinique où à une situation clinique déjà complexe (mère épuisée physiquement et psychiquement par son enfant autiste) s'ajoute de grands écarts culturels. La communication efficace a été permise par une acceptation patiente des cultures respectives (l'autrice a eu parfois quelques difficultés à faire comprendre dans le service pourquoi ses sessions thérapeutiques semblaient consister en des banquets très gras et très sucrés, qui étaient pourtant importants pour la patiente qui les fournissait) et, de façon plus pragmatique, l'intervention d'un interprète. Dans ce type de situation, si les efforts n'aboutissent pas, l'ethnocentrisme fait qu'on déduit rapidement que c'est la faute du ou de la patient·e. "Quand la part "étrangère" des familles issues de l'immigration est volontairement tenue secrète par ses membres pour des raisons propres à leur histoire, cette position est à respecter. Par contre, quand les "origines culturelles" sont passées sous silence pour se conformer à un discours dominant assimilationniste, se produit une violence niant l'identité des patients".

 Christophe Lévêque, dans un chapitre qui évoque par certains aspects le livre de Paul Fustier sur l'institution, éclaire sur les violences qui peuvent résulter de l'ambiguïté des différents rôles des intervenant·e·s, ou du rôle de l'institution : rivalité, manque de communication, ...

 Anne Paillard évoque la violence subie par les patient·e·s... lors de consultations en libéral, nous éloignant des aspects fortement institutionnels des chapitres précédents. Les vignettes cliniques concernent en partie ses propres patient·e·s : l'importance d'écouter le·a patient·e, et surtout de se remettre en question (ce qui peut passer par une réflexion sur le contre-transfert mais aussi par reconnaître qu'on avait un quotidien difficile, donc qu'on était moins disponible ou bienveillant·e pendant une période donnée), est rappelée et illustrée.

 Le sujet suivant est la violence en oncologie adulte. Laurence Syp-Sametzky articule principalement sa réflexion autour de la vignette clinique d'une patiente qui, en plus du cancer, souffre d'une maladie provoquant de larges plaies. Les soins sont "très douloureux malgré les antalgiques" et très longs, ce qui donne aux soignant·e·s l'impression d'être des bourreaux, et l'odeur est désagréable, ce qui rend les visites et consultations difficiles. Il est aussi rappelé que, même en oncologie, la mort peut frapper de façon inattendue des patient·e·s auxquel·le·s on s'était attaché·e·s, et que les soignant·e·s restent confrontés à des deuils difficiles y compris pour leur métier.

 Les vignettes cliniques sont aussi l'outil principal de Catherine Bonnefoy pour évoquer la violence auprès d'enfants atteints de maladies chroniques graves. Dans les cas évoqués, les difficultés semblent provenir du manque d'inclination à prendre du recul et accepter les ressentis des patient·e·s et de leurs parents (et les prendre en compte lors de prises de décision), probablement accentué par le fait d'avoir affaire à des enfants et des adolescent·e·s. 

 Le dernier chapitre, également le plus long, rédigé par Matthieu Garot et incluant des références culturelles et théoriques très diverses, parle de l'univers particulier de la rue : des individus que personne ne veut voir, parfois en grande souffrance, se donnent parfois en spectacle, que ce soit pour exprimer une colère ou pour appeler au secours. Celles et ceux qui sollicitent les intervenant·e·s (pompiers, urgences, ...) ont donc plutôt comme préoccupation de les faire disparaître, plutôt que de les aider. Les intervenant·e·s même, impuissant·e·s (des situations pareilles ne peuvent se résoudre rapidement, et les faire disparaître... c'est heureusement encore interdit!), finissent par se lasser et se renvoyer la balle, veulent à leur tour se débarrasser, inaugurant un cercle vicieux qu'il sera difficile de briser.

 Celles et ceux qui s'attendaient à un livre sur la violence du soin en général seront donc probablement frustré·e·s, malgré l'intérêt de certains apports théoriques généraux, mais la diversité des situations présentées fait précisément comprendre qu'une approche générale du sujet n'est pas nécessairement pertinente.

mercredi 29 octobre 2014

Le travail d'équipe en institution, de Paul Fustier


 Ce livre détaille la perception que peuvent avoir les membres de l'institution de l'institution elle-même, des patient·e·s (oui, il s'agit d'institutions thérapeutiques), d'eux·elles-mêmes et de leurs collègues (en particulier les collègues qui ont un rôle différent). Une mise en perspective des idéologies post-soixantehuitistes (l'auteur évite soigneusement de dire post-soixantehuitarde : une mise en perspective, serait-ce d'une utopie, n'est pas nécessairement un jugement de valeur négatif) oriente l'ensemble de l'ouvrage.

 Une première partie concerne le mythe de la création de l'institution : les créateur·ice·s, qui savaient ce qu'iels voulaient faire le plus souvent parce qu'iels savaient parfaitement ce qu'iels ne voulaient pas faire (mouvement de l'anti-psychiatrie par exemple), sont idéalisés a posteriori pour la quantité de travail fournie, l'adversité rencontrée, leur foi, leur éthique, ... C'est cet aspect de volonté révolutionnaire qui fait que plusieurs références sont faites à mai 68, parce que sinon il faut bien admettre que le lien avec le travail en institution, là comme ça, n'est pas non plus automatique. Et cet aspect sera particulièrement important en cas de crise ("la crise produit souvent des effets de résurgence de l'utopie"). La succession des fondateur·ice·s est un exemple de crise qui sera particulièrement problématique, surtout dans les cas où l'institution en est difficilement dissociable : le·a successeur·e sera nécessairement ressenti·e par plusieurs personnes comme illégitime, et pourra être tenté de faire sur certains aspects l'inverse de celui ou celle qui l'a précédé·e pour s'affirmer (bon il va sans dire que dans le livre c'est mieux argumenté que ça!). L'illustration de la thématique d'utopie et de contre-utopie est donnée en reprenant des articles de presse à un moment où une institution novatrice (La Belle Etoile, où des patient·e·s en difficultés psychique avaient beaucoup de liberté au quotidien et partageaient le lieu de vie avec infirmier·ère·s et médecins, tout le monde se tutoyant et s'appelant par son prénom) était menacée : les articles de presse prennent la défense de La Belle Etoile précisément sur ses aspects utopiques (dévouement des soignant·e·s, bien-être des patient·e·s qui se sentent plus pensionnaires que patient·e·s, horizontalité, convivialité, ...) tout en admettant que tout n'est pas non plus rose, face aux arguments anti-utopiques, bureaucratiques, des opposant·e·s (médecins de l'hôpital psychiatrique dont la structure dépend, CGT, ...) tels que la sécurité insuffisante, le flou entre patient·e et pensionnaire (pour un médecin, soit on est malade donc à l'hôpital, soit on est pas malade donc chez soi), la frontière trop poreuse entre vie personnelle et vie professionnelle des employé·e·s, la logique comptable (une journée à La Belle Etoile est moins chère qu'un journée en hôpital psychiatrique mais d'une part les coûts vont augmenter et d'autre part ce n'est pas de la vraie thérapie donc ça ne compte pas, ...), ... On peut être un peu perplexe en pensant que les éléments d'idéalisation et d'anti-idéalisation que l'auteur·ice remet précisément en question sont probablement loin d'être systématiques (une institution n'est pas nécessairement créée sur une utopie, et on peut même imaginer, soyons fou·lle·s, une institution qui a l'ambition de faire du chiffre justement en axant sa spécificité sur le bien-être des patient·e·s au service de l'efficacité des soins), donc en ayant l'impression que le mythe révélé est lui-même un mythe, mais c'est une grille de lecture qui reste intéressante. Elle permet par exemple de comprendre comment un·e professionnel·le (dans le domaine du soin ou pas, d'ailleurs) préfère, selon l'image qu'iel a de l'institution, s'affirmer dans ce qu'iel est officiellement (identité professionnelle a priori : poste, statut et éventuels privilèges qui vont avec -bureau personnel, voiture de fonction, ...- qui donc prendront davantage d'importance) plutôt que dans ce qu'iel fait (identité professionnelle a posteriori), ce qui peut aussi être un moyen de tempérer une crise ("la bureaucratisation est tout à la fois un signifiant de la crise et une solution institutionnelle à celle-ci").

 Celles et ceux qui ont lu mes résumés de livres de psychologie sociale savent bien (ou alors qu'iels prennent la peine de le dire, que j'aille me taper la tête contre un mur une heure ou deux) que la cause et/ou la conséquence de la discrimination, c'est de considérer l'autre comme moins humain que soi-même, ce qui peut être volontaire ou involontaire. Le danger est présent dans une relation entre soignant·e et soigné·e, et augmente radicalement selon les compétences cognitives des patient·e·s (le risque est plus grand si on s'occupe d'handicapé·e·s mentaux·ales que si on s'occupe de personnes souffrant de phobie sociale). De plus, il n'est pas écarté même quand l'asymétrie est précisément un des interdits de l'institution : prendre l'habitude d'utiliser le terme d'adulte handicapé·e pour lutter contre un réflexe d'infantilisation, c'est aussi rappeler que le terme d' "adulte" ne va pas de soi ("Eprouver le besoin de dire à l'adulte qu'il l'est, c'est tout à la fois nier et dévoiler que la représentation n'est pas stabilisée et que l'enfant surgit derrière l'adulte dans les représentations que l'on a du handicapé mental"). On tend en effet à se représenter spontanément comme un enfant "un adulte à qui il manquerait quelque chose" ("Si je sens avoir affaire à un adulte dans un lien existentiel spontané, alors j'aurais du mal à garder vivante la représentation du handicap. Mais surtout, et beaucoup plus fréquemment, si je sens que j'ai affaire à un handicapé mental, alors l'adulte sera gommé de ma représentation"). En ce qui concerne les patient·e·s aux troubles cognitifs encore plus importants, le·a soignant·e peut même avoir du mal à se les représenter comme des êtres humains. Paul Fustier propose alors une distinction entre Golem (créature mythique faite d'argile à laquelle un magicien donne puis enlève la vie -on en trouve aussi dans Donjons et Dragons ou dans Heroes of Might and Magic mais ça l'auteur n'en parle pas trop- ) et extra-terrestre ("Autant l'extra-terrestre pourra être la figure convoquée lorsqu'il y a rencontre avec une pathologie bizarre, parfois spectaculaire, quand on soupçonne qu'il y a bien du sens, mais qu'il ne nous est pas accessible, qu'il relève d'un autre univers de pensée... autant la figure du Golem sera présente dans les pathologies déficitaires graves propres à évoquer l'homme sans esprit, une matière à l'état brut"). Bon, je rappelle que les représentations décrites sont involontaires, voire inconscientes : à aucun moment l'auteur ne dit qu'un·e soignant·e s'amuse avec complaisance à cataloguer son ou sa patient·e comme enfant, extra-terrestre, Golem ou hobbit pour avoir un sujet de conversation devant la machine à café. Enfin, dans le cas où l'institution a effectivement pour objet de s'occuper d'enfants (enfants placés, principalement), la représentation des parents n'est pas non plus sans poser problème, les parents comme les éducateur·ice·s sont grandement tenté·e·s de diminuer la légitimité de l'autre pour justifier la leur. Un chapitre concerne également les moyens du personnel pour faire face à la violence dans les institutions les plus concernées ("certaines institutions subissent une telle violence de la part des personnes qu'elles accueillent, qu'elles semblent totalement organisées à partir de celle-ci", "En situation de violence une équipe n'est pas là pour aider à comprendre, elle est là pour faire corps, elle doit avant tout être "incassable" "). Une différence est faite en particulier, en se basant sur le travail de Jean Bergeret, entre la violence fondamentale (qui ne cible personne directement, "dans une situation qu'il ressent comme porteuse d'une extrême dangerosité, l'individu cherche à se préserver, à se maintenir vivant, et non pas à nuire à un objet extérieur clairement différencié") et "des situations dont le moteur est l'agressivité".

 La troisième partie concernera les liens au sein de l'équipe elle-même. Une idée qui revient plusieurs fois est qu'un cadre trop souple ne permet en fait pas grand chose : "il y a une intention meurtrière dans une approbation constante et non critique, qui nie que le travail de l'autre ait une importance suffisante pour être garantie par une instance se prononçant sur son intérêt". Un exemple très parlant est donné : une infirmière passionnée par la photo crée un atelier photo duquel elle attend beaucoup, y compris sur le plan thérapeutique. L'équipe accepte, sauf que l'atelier photo n'a en fait jamais lieu : on donne toujours à l'infirmière quelque chose de plus urgent à faire, ce qu'elle finit par très mal prendre. La même indifférence qui a permis à l'infirmière de planifier son activité sans avoir à plaider pour son intérêt fait qu'elle ne peut finalement jamais l'organiser, qu'aucun effort n'est fait pour fournir l'espace (plage horaire, disponibilité, ...) nécessaire. La délimitation des statuts sera aussi longuement évoquée. Là encore un exemple éloquent est fourni : une discussion qui ne devrait pas avoir une grande importance et qui est d'ailleurs amenée avec le sourire (faut-il autoriser tel·le patient·e à continuer à utiliser le court de tennis de l'hôpital) tournera à l'épreuve de fidélité, entre autres, des médecins envers les infirmier·ère·s ou à l'autonomie qu'on peut permettre aux patient·e·s. Un infirmier s'indignera ainsi que le patient ait déjà joué au tennis avec des médecins (et sous-entendra que c'est peut-être pour ça qu'il se croit tout permis avec les infirmier·ère·s), le médecin le rassurera en disant qu'à eux aussi, il leur tape doucement sur le système, la question sera posée de savoir si à l'origine les installations de loisirs sont destinées aux soignant·e·s ou aux patient·e·s, un médecin affirmera qu'on est à l'hôpital pour se faire soigner et non pour s'amuser (oh que je l'adore cet argument! on est donc bien d'accord pour dire que, comme la nourriture est faite pour apporter des nutriments, il faut penser à balancer une poignée de sable dans chaque assiette pour ne surtout pas se laisser distraire par le goût des éléments qui risquerait sinon de provoquer un plaisir tout accidentel), que la "tenissothérapie" n'existe pas et que de toutes façons aucune activité ne devrait avoir lieu sans au moins un accord de l'équipe soignante. Les enjeux de pouvoir dépassent donc largement la question pratique de la disponibilité d'un local.

 Le livre est court et clair (même si quelqu'un qui maîtrise les nombreuses références culturelles et théoriques en profitera, je pense, encore plus) et l'approche est originale et, je pense, salutaire : ça peut probablement éviter de se noyer dans un verre d'eau dans certaines situations en permettant de prendre du recul.

vendredi 10 octobre 2014

Pratiquer la psychologie clinique auprès des adultes et des personnes âgées, dirigé par Silke Schauder


 Une quinzaine d'auteurs, dont une grande partie sont enseignant·e·s à Paris VIII (tiens, du coup je me demande bien pourquoi ce livre en particulier m'a été recommandé par la prof qui s'occupe des stages, c'est un grand mystère...), reprennent les bases à connaître pour exercer le métier de psychologue clinicien·ne, dans dix des contextes professionnels très divers qui peuvent se présenter. Le livre est clairement axé sur la pratique, puisqu'en plus des traditionnelles bases théoriques et vignettes cliniques sont donnés une bibliographie commentée (y compris web), un annuaire des associations qu'il peut être utile de connaître, une présentation des professionnels avec lesquels on peut être amené à échanger, les tests qui pourront s'avérer utiles, ou encore ce qu'on peut faire d'intelligent de son temps FIR (FIR pour Formation Information Recherche, et vous ne devinerez jamais à quoi le·a psychologue doit le consacrer!). Le Code de déontologie des psychologues est aussi souvent évoqué.

 Le·a psychologue en secteur psychiatrique adulte travaille au sein d'une équipe dans laquelle iel devra délimiter sa place, qui n'est pas toujours claire, même si ça veut dire aussi qu'iel pourra bénéficier de la richesse d'une approche pluridisciplinaire (psychiatres, psychomotricien·ne·s, assistant·e·s sociaux·ales, éducateur·ice·s spécialisé·e·s, ...). Les demandes sont variées et, entre l'adulte qui demande un suivi pour son enfant ou la personne qui a la joie d'être accueillie dans le service suite à une hospitalisation d'office ou sur demande d'un tiers, le·a patient·e ne sera pas nécessairement un·e interlocuteur·ice des plus coopératif·ve·s. Le chapitre se conclut sur la journée type d'un psychologue clinicien du secteur 98 XL (qui comprend CMP, hôpital de jour, maison de retraite, ...) qui inclut une formation pour laquelle il a pu négocier pour se faire payer les frais de trajet alors que son crédit formations était épuisé.

 Le·a psychologue qui travaille dans le cadre de la prévention du suicide devra certes être bienveillant·e, mais iel devra par contre être un peu moins neutre que ses confrères·sœurs  ("Le psychologue représente la personne vivante, qui s'engage personnellement, avec son désir, dans la lutte pour la survie du suicidant", "dans tous les cas, les tentatives de suicide servent bien à interpeller l'Autre", "les réponses psychothérapeutiques traditionnelles apportées par un thérapeute seul ne suffisent pas"). On s'en doute, la vigilance sera aussi une qualité centrale ("parmi les patients psychiatriques décédés par suicide, un sur deux avait été en contact avec les services de santé mentale dans la semaine qui précède le suicide et un sur cinq le jour même"), d'autant que l'événement déclencheur peut sembler anodin (pour le·a patient·e, c'est "le dernier d'une longue série de pertes et d'échecs", et c'est bien entendu l'ensemble qui sera à prendre en compte dans le processus thérapeutique). Enfin, il faut savoir respecter le rythme des patient·e·s ("Vouloir commencer une thérapie en temps de crise, où il serait question de survie, serait hors de propos"). Des éléments théoriques et des outils pour mesurer le risque de passage à l'acte sont aussi présentés.

 Le·a psychologue clinicien·ne en alcoologie est confronté·e aux représentations diverses, voire contradictoires, de l'alcool. Alors que la consommation peut être valorisée socialement dans certains contextes ("L'alcool, symbole de socialisation, est toujours présent lors de grands événements sociaux positifs et négatifs"), ce qui servira d'ailleurs d'argument à un patient présenté dans une vignette clinique pour continuer de boire au nom de l'efficacité professionnelle (avant de constater plus tard que personne ne remarque quand il ne boit que du jus de fruits aux événements), une consommation importante solitaire est stigmatisée, ce qui n'aide pas à admettre qu'il y a un problème, d'autant que "les sujets alcoolo-dépendants sont impatients de retrouver un état dans lequel ils ne se sentent pas concernés par le monde extérieur" (et, de fait, les sujets alcooliques consultent peu : moins de 20% dans un délai de 10 ans). Une consommation dangereuse (lors d'une soirée d'intégration ou suite à un défi Facebook par exemple -mais Facebook est très vigilant sur la nudité, alors c'est pas grave-) ne signifie par non plus que le sujet est alcoolique : "s'il n'y a pas de dépendance, il n'y a pas d'alcoolisme". Le·a clinicien·ne en alcoologie a aussi de bonnes chances d'être confronté·e à d'autres troubles ("40% des personnes dépendantes à l'alcool présentent un trouble mental", et cette cohabitation est "stable dans le temps"). Une approche pluridisciplinaire est parfois d'une grande aide (en particulier une assistance sociale lorsque l'alcoolisme met en danger la situation professionnelle et familiale).

 Le·a psychologue clinicien·ne en victimologie devra avant tout respecter le rythme des patient·e·s, qui ne seront prêt·e·s à revivre leur traumatisme suffisamment pour l'intégrer dans leur histoire de vie et le surmonter que de façon très progressive, à une vitesse qui leur appartient. Il importe d'agir vite quand c'est possible ("il est aujourd'hui établi qu'une intervention précoce peut atténuer les troubles psychosomatiques"), parfois de devancer la demande ("certaines souffrances sont soigneusement masquées et détruisent d'autant mieux qu'elles sont tues") : la façon dont le·a psychologue peut être sollicité·e sont détaillées dans le chapitre et j'ai la flemme de tout reprendre ici les lecteur·ice·s intéressé·e·s pourront y retrouver toutes les précisions souhaitées. L'exercice est délicat : si "il est essentiel de garder la bienveillance et de nuancer la neutralité qui devient malveillance dans les situations traumatiques", la victime peut être demandeuse d'un·e psychologue dont le rôle se limitera à prendre parti, ce qui risque d'être néfaste sur le long terme, tout comme la situation où elle voit le soutien psychique comme une forme d'indemnisation et exige le mieux être. Une attention particulière est portée au moment difficile de la préparation au procès, autant à la confrontation à la partie adverse qu'à la prévention d'une trop grand attente (la conclusion du procès n'est pas la conclusion du traumatisme, d'autant que la sentence ne sera pas forcément celle qui est espérée).

 Le·a psychologue clinicien·ne en milieu carcéral (oui, le chapitre sur la prison suit immédiatement celui sur la victimologie) mettra les pieds dans un univers, c'est fait pour, plutôt ignoré du grand public. Les difficultés pour aller matériellement jusqu'aux prisonnier·ère·s ("le contrôle quotidien de son identité, le passage sous le portique détecteur de métal", "attendre parfois longuement que les lourdes grilles et portes s'ouvrent, selon la disponibilité des surveillants","négocier un bureau pour recevoir le détenu","attendre que le détenu soit appelé et qu'un surveillant aille le chercher") le distinguent de l'institution pénitentiaire aux yeux des patient·e·s, mais sont chronophages et ne facilitent pas la disponibilité (on peut pourtant imaginer, entre le choc de l'incarcération et le fait que les passages à l'acte puissent avoir été causés par des troubles ou des souffrances psychiques, que la disponibilité d'un·e psychologue soit particulièrement critique précisément dans ce contexte). Les détenu·e·s peuvent aussi être transféré·e·s brusquement, sans que le·a psychologue n'en soit informé·e (pour des raisons de sécurité), ce qui ne facilite bien entendu pas le suivi. Il est souvent nécessaire de recadrer la demande, les rôles des différents intervenant·e·s n'étant pas toujours clairs aux yeux des patient·e·s qui peuvent demander quelle peine ils risquent, des nouvelles des proches, un certificat pour dire qu'iels ne sont pas fou·olle·s, ...

 Le·a psychologue clinicien·ne à l'hôpital général, comme celui ou celle qui travaille en secteur psychiatrique adulte (et même plus), devra consacrer une partie de son travail à définir sa place ("les psychologues bénéficient d'une liberté quant à la faible hiérarchie les concernant, mais par là même, ont beaucoup de difficultés à inscrire leur pratique dans un monde qui ne les a pas prévus") : iel est "seul de son espèce au milieu des personnels médicaux et para-médicaux". La gestion de la demande est également difficile : si offrir un suivi à chaque patient·e est utopique et peut-être un peu exagéré ("mais si, on va donner du sens à votre fracture de la cheville... non, ne partez pas!"), "le psychologue peut très vite se retrouver isolé dans une sorte de tour d'ivoire, attendant en vain la demande". Le rôle du ou de la clinicien·ne consistera souvent à rester "vivant et contenant" face aux thématiques angoissantes rencontrées (la maladie, la mort, la douleur, l'entrée à l'hôpital, ...). Iel pourra aussi aider les patient·e·s à choisir avec plus de lucidité entre différentes options thérapeutiques, en collaboration avec les médecins.

 Les interventions des psychologues clinicien·ne·s en cancérologie peuvent prendre plusieurs formes : entretien individuel, rencontre informelle, travail de groupe, ... Il peut s'agir d'une réponse face à l'anxiété causée par la situation, ou d'une thérapie plus large ("les entretiens font souvent apparaître des souffrances antérieures à la maladie laquelle agit comme un révélateur : apparition de conflits auparavant masqués par l'activité professionnelle, exacerbation de conflits qui jusqu'alors n'étaient pas trop virulents..."). Il convient de porter une attention particulière aux différents temps de la maladie : l'annonce du diagnostic, le temps des soins, la rechute et l'arrêt des soins.

 Le·a psychologue clinicien·ne en gérontologie (ou plus exactement en institution gériatrique) intervient auprès des personnes âgées, mais également auprès de leurs familles. Iel accueille le nouveau résident dans ce moment de transition qui est loin d'être neutre, et accompagne le vieillissement et la fin de vie. Iel soutient également le travail des équipes dans ce contexte où "l'idéal professionnel des soignants qui est de faire vivre, soigner, guérir" est inaccessible (l'avancée de la science ne permet pas encore de soigner le vieillissement).

 Le rôle des psychologue en soins palliatifs est pour le moins paradoxal : si leur présence est pertinente dans la mesure où les patient·e·s risquent particulièrement d'être en grande souffrance psychique, il serait malvenu d'avoir l'ambition de soigner quoi que ce soit ("aider à mourir, c'est permettre d'affronter la peur extrême et ultime" mais convaincre qu'il n'y a aucun problème, c'est un drôle d'objectif thérapeutique). En reprenant Jean-Luc Dubreucq (Manuel de soins palliatifs, de D. Jacquemin, chapitre "Le psychiatre, compétences et expérience de chacun des intervenants"), l'autrice va même jusqu'à dire que l'objectif du ou de la psychologue est de dépsychiatriser (ne pas considérer la détresse du ou de la patient·e et de l'entourage comme pathologique) et de dépsychologiser (ne pas délimiter un processus psychologique standard de la personne mourante) dans ce champ clinique où "nous serions tentés de dire que le savoir n'existe pas" (les différentes étapes décrites par Elisabeth Kübler-Ross -déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, pas forcément dans cet ordre et pas forcément les cinq- sont toutefois rappelées). "Ce qui est d'abord demandé au psychologue, c'est un cheminement d'être". La conclusion va dans ce sens : "parfois, la poésie, la littérature, la danse, le cinéma, les arts plastiques ou la musique nous font parfois mieux penser la mort que des essais spécialisés". Bon, personnellement, cette conclusion me laisse quelques réserves (l'art est d'abord quelque chose qui touche personnellement, c'est selon moi un outil précieux mais certainement pas un aboutissement, et ça me paraît -certes, c'est plus facile de dire ça de l'extérieur- saugrenu de penser à faire partager notre perception de la mort aux patient·e·s, ou alors si c'est important il faut remplacer le·a psychologue par un·e philosophe... et puis, sérieusement, la danse?), mais l'autrice en a aussi puisqu'elle écrit "parfois" deux fois dans la même phrase.

 Le·a psychologue clinicien·ne en libéral s'expose à de nombreuses difficultés, les premières étant administratives ("les procédures sont nombreuses et pas toujours très conviviales") et financières ("l'expérience montre que "tourner en moyenne à une dizaine de séances par semaine" est, du moins pendant la première année d'exercice, un bon résultat pour le psychologue installé en libéral", "le rapport à l'argent du psychologue en libéral doit donc être particulièrement serein"). De plus, si l'avantage de travailler seul·e est qu'on n'a personne pour nous casser les pieds à discuter nos choix orienter la thérapie dans une direction qui ne nous paraît pas souhaitable, le manque de soutien technique quand on est pris au dépourvu par une situation thérapeutique peut poser problème. De nombreux conseils sont donnés dans ce chapitre qui clôt le livre pour s'en sortir dans les nombreuses démarches administratives ou pour constituer un réseau (pour envoyer ou se faire envoyer les patient·e·s... dans l'intérêt des patient·e·s! -le risque financier est un fait, pas une excuse-). On peut être surpris·e par une vignette clinique qui indique de façon très spécifique (traitement psychanalytique) ce qu'il faudrait faire alors que précisément le psychologue en libéral a l'opportunité de se spécialiser dans un type de traitement, mais l'ensemble est clair et utile.

 Le livre n'est pas exhaustif, ni dans les situations présentées (même si il y en a déjà beaucoup) ni, bien entendu, dans les informations données dans chaque chapitre (une quarantaine de pages maximum)... mais il y a à chaque fois de nombreuses pistes pour approfondir, et c'est un bon outil si on a l'intention de se spécialiser dans un des secteurs mentionnés, que ce soit pour un stage, un mémoire, un premier poste, ... Un autre volume concerne la clinique auprès des enfants et des adolescents.