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lundi 21 octobre 2019

Un merveilleux malheur, de Boris Cyrulnik




 L'auteur est clair dès l'intro : le titre ne veut pas dire ce que vous croyez qu'il veut dire ("Un malheur n'est jamais merveilleux. C'est une fange glacée, une boue noire, une escarre de douleur"). Ce qui intéresse Cyrulnik, et qu'il souhaite mettre en valeur, ce sont les nombreux paradoxes attachés au parcours de résilience, où une souffrance insoutenable contraint à chercher des ressources, de la beauté, pour tenir, où un passé qui appelle à la pitié est le terreau d'un avenir qui force l'admiration ("chaque terme souligne l'autre, et le contraste les éclaire", "la gangrène et la beauté, le fumier et la fleur se trouvent ainsi associés lors de l'adaptation au fracas", "le bâtiment ne tient debout que grâce à la croisée des ogives, les deux forces opposées sont nécessaires à l'équilibre"). Si des facteurs aidants sont regroupés dès l'intro (le déni, la rêverie, l'intellectualisation, l'humour, qui permettent de prendre des distances), se remettre du pire implique en effet des subtilités, des nuances, des paradoxes : l'institution, la famille aidante doivent tendre la main mais en respectant les conditions nécessaires pour rendre autonome, celui ou celle qu'on avait envie de protéger quand sa détresse donnait un sentiment de supériorité ne devient plus assez gratifiant·e quand iel commence à aller trop bien, ou au contraire son vécu est trop insoutenable pour qu'on ait envie de s'y confronter, le récit peut être libérateur ("raconter son désastre, c'est le faire exister dans l'esprit d'un autre et se donner ainsi l'illusion d'être compris","c'est aussi faire de son épreuve une confidence qui prend valeur de relation") mais aussi destructeur ("quand une victime se dévoile, elle se met à nu, exposée au regard des autres, parfois gourmand souvent moqueur"), ... L'oxymoron si précieux pour l'auteur n'est pas à confondre avec l'ambivalence : "l'oxymoron décrit une pathologie de la coupure du lien qu'il faudra renouer, tandis que l'ambivalence désigne une pathologie du tissage du lien".

 Mais, paradoxe dans la structure même de l'ouvrage, ce livre qui parle de lien, de nœuds, de tissage, est extrêmement décousu. L'auteur semble naviguer au gré des idées selon un fil conducteur franchement pas toujours identifiable, et bombarde le·a lecteur·ice de notions qui se succèdent rapidement, de développements théoriques franchement brefs, de récits de vie souvent terribles et éprouvants émotionnellement, de textes littéraires pour éclaircir ou illustrer, parfois de recherches scientifiques plus quantitatives commentées. Les nuances ne sont pas discutées sur la longueur, les contradictions ne sont pas vraiment confrontées, les éléments sur une même thématique ne sont pas rassemblés (il y a pas mal de redites)... malgré l'abondance d'affirmations il y a au final peu de substance pour une compréhension solide sur ce thème pourtant si important. Plus embêtant, si de nombreux vécus individuels sont racontés, le passé traumatique semble constituer une sorte de bloc, comme si la perte des parents, la maltraitance par les parents, la guerre, le génocide, l'inceste, l'exclusion de la communauté appelaient pour l'essentiel aux mêmes réponses. Ces objections sur la forme peuvent sembler un peu pointilleuses : une ressource est une ressource, et puis un·e lecteur·ice peut bien prendre la peine de mettre de l'ordre lui ou elle-même quand un si précieux savoir, sur un sujet si fondamental, est dispensé. Le problème, c'est que le fond lui-même est parfois franchement inquiétant.

 J'ai évoqué plus haut les redites, les paradoxes aussi, mais Cyrulnik dit parfois aussi une chose et son contraire. Un exemple particulièrement problématique (mais ce n'est qu'un exemple parmi d'autres!) est quand il évoque dans une même phrase la réalité et la violence des incestes et... la tendance des mères à en inventer pour être victorieuses en situation de divorce (au plus grand mépris de la réalité judiciaire), le tout quelques lignes avant de décréter que les données chiffrées sur la maltraitance, ça ne sert à rien (parce que tout le monde aurait une notion différente de la maltraitance... l'homme qui dit avoir dirigé une cinquantaine de thèses ignore donc que quand une recherche sérieuse chiffre quelque chose, les termes sont en général strictement définis, point de méthodologie basique), et pousse le manque de rigueur jusqu'à asséner "plus on a de connaissances, moins on a de convictions" un paragraphe seulement après avoir appelé à ne surtout pas avoir de connaissances. Sur le thème de l'inceste il ne s'arrête d'ailleurs pas là : celui qui parlait d' "inceste joyeux" dans Les Nourritures Affectives enfile un costume de chevalier blanc un peu plus tard ("toutes les petites victimes d'inceste ont lancé des signaux de détresse. Mais on les a fait taire en disant qu'elles fantasmaient"), avant d'enchaîner sur un développement sur les faux souvenirs où règne la confusion la plus totale (il mélange sans sourciller psychologie sociale, hypnose, faux souvenirs induits par des thérapeutes, évoque le travail de Susan Loftus en quelques lignes sans développer) avant de décrire des hypothétiques regroupements de victimes sur un ton complotiste, sur ce sujet très technique où la moindre imprécision est dangereuse. Bien moins grave, mais ça n'aide pas à le prendre au sérieux, il balance parfois sans prévenir des phrases qui semblent sorties d'un générateur aléatoire ("est-ce qu'une facture a vraiment plus de valeur qu'un homme handicapé?" -prenez-ça dans la gueule, les nombreuses personnes qui n'arrêtent pas de dire qu'une facture a plus de valeur qu'un homme handicapé-, ou encore "on demande le nombre d'années de cotisations pour la retraite à des enfants évadés", qui va continuer de me fasciner pendant un moment). Il explique aussi le plus sérieusement du monde qu'il n'est pas important de se soucier du bien-être matériel des enfants orphelins ("si vraiment nous voulons aider ces enfants blessés, il nous faut les rendre actifs et non pas les gaver")... juste après avoir insisté sur le dénuement dont ils étaient très souvent victimes.

 Est-ce bien pertinent de s'attarder sur des détails quand on a entre les mains le travail d'un scientifique de cette stature? Hélas, comme je l'ai dit plus haut, Cyrulnik bombarde, et des détails qui font tiquer, il y en a d'autres, y compris des affirmations qui tiennent carrément de l'intox. Passons sur l'exemple des enfants soldats (on ne saura pas desquels il parle, mais ça ne semble pas très important) qui tuent "le plus gentiment du monde" et "rentrent chez eux tranquillement après une journée de travail"... l'extrême pauvreté? Les violences physiques et sexuelles? La drogue pour amplifier les performances physiques, aliéner et accessoirement ne pas s'effondrer en commettant de telles violences? L'auteur ne pousse pas le souci de documentation jusque là. On peut certes argumenter qu'il n'est pas historien (cela dit moi non plus!), mais sur la psychologie, sur des thèmes qu'il choisit lui-même de traiter, il est souvent perturbant. Choix particulièrement étrange sur la forme : la théorie de l'attachement, omniprésente (à juste titre!) alors qu'il est si souvent question de recréer des liens après des séparations tragiques, n'est mentionnée que deux fois, l'une dans l'intro pour dire qu'elle est influente, l'autre implicitement en nommant une forme d'attachement insécure. Cyrulnik prétendra pourtant (quatre lignes après cette seconde mention!) que "personne ne sait pourquoi ces enfants sont tellement vulnérables à toute perte affective", alors qu'il est forcément parfaitement au courant du contraire. Intox difficilement explicable aussi quand il évoquera le si précieux travail d'Antonio Damasio dans L'Erreur de Descartes, et répétera encore et encore que la lésion évoquée atteint la capacité de planifier, de se représenter le futur, alors que ce n'est vraiment pas le cas (c'est la capacité de ressentir des émotions qui est atteinte, ce qui a un effet radical sur la motivation, mais, précisément, Damasio a testé les capacités de planifications qui étaient intactes, ce qui l'avait sur le coup laissé perplexe). 

 Vous l'aurez compris, c'est un livre que je ne recommande pas particulièrement, et ce serait presque manquer de respect à l'auteur de le recommander tant lui-même ne semble pas s'être préoccupé d'écrire un ouvrage de qualité.  Certains éléments sont certes intéressants, mais c'est cher payé quand par hasard on y accède, avant de replonger dans des développements dont au mieux on ne sait pas s'ils sont sérieux ou non.

dimanche 18 mars 2018

Le syndrome de Lazare, de Patrick Clervoy




 Lazare, choisi par Patrick Clervoy pour incarner son propos sur le traumatisme, est un personnage biblique miraculeusement ressuscité quatre jours après son décès et son enterrement. Du fait de son statut de miraculé, il est pourchassé par les autorités d'une part, et suivi par une foule qui veut l'admirer comme une curiosité d'autre part. Bien que revenu à la vie, il doit renoncer à sa sédentarité, son village, sa profession... " D'une certaine manière, Lazare n'existe plus, du moins le Lazare d'avant le miracle". Ainsi, les conséquences directes du traumatisme (hypervigilance, cauchemars, séquelles physiques voire handicap suite aux violences subies) ne seront pas le propos principal de ce livre qui traitera surtout des réactions de l'entourage familial, professionnel, qui auront parfois du mal à s'adapter à la nouvelle personne à laquelle iels ont affaire, voire dont la compréhension fera place à l'impatience devant quelqu'un qui pourrait quand même aller mieux un peu plus vite ("le temps du traumatisme a pu être très court, l'après-traumatisme a pu être particulièrement long").

 Comme dans cet autre livre du même auteur, ce livre sera principalement constitué d'une suite de récits distincts, la différence étant que là où l'autre livre parlait de moments historiques, ces récits concernent des trajectoires individuelles. Et, comme dans l'autre livre, la lecture de ces récits pourra être éprouvante. Un pompier gravement brûlé médaillé et honoré sur le moment avant de devoir, les années qui suivent, se battre durement avec les assurances pour être simplement indemnisé alors qu'il est parallèlement de plus en plus mis au placard professionnellement, un gendarme ancien otage de Nouméa dont on ne comprend pas la réaction quand, de colère, il casse du mobilier dans le bureau d'un supérieur qui s'est permis de plaisanter sur le sujet, un pédophile provocateur avec son psychiatre autant pour se disculper lui-même que pour le dissuader de faire un signalement avant de révéler qu'il a lui-même été victime, enfant, de violences physiques et sexuelles (l'auteur est très clair sur le fait que ça n'excuse rien), une personne torturée dans son adolescence par l'armée colonisatrice qui occupait son territoire avant d'être gardée et élevée au camp pour éviter son exécution par des rebelles pour avoir potentiellement parlé, un homme très riche, habitué au confort, longtemps gardé en otage, dont on coupe le doigt et qu'on menace régulièrement de mort pour appuyer la demande de rançon, sont une partie des exemples donnés, montrant la diversité des façons dont le traumatisme peut faire irruption dans la vie psychique, et la diversité des conséquence qu'il peut avoir après.

 Cette diversité des situations et des individus fait que, hélas, pour une thérapie efficace, "il n'y a pas de mode d'emploi qui pourrait être distribué à chacun". Si quelques éléments sont bien sûr donnés (accepter que la demande d'aide ne vienne pas tout de suite, identifier dans le vécu de la personne les échos des éléments qui la marquent particulièrement et faire des liens quand c'est possible avec le vécu -violences subies, deuil difficile, ...-, observer l'évolution des rêves, …), l'auteur recommande surtout de respecter la temporalité du ou de la patient·e et bien sûr (surtout à travers des contre-exemples de comportements déplacés!) de ne pas minimiser ses souffrances ("la victime a besoin de se faire aider. La victime a besoin de se faire entendre. Et, surtout, la victime a besoin de comprendre"). Les deux attitudes recommandées dans la conclusion comme guides pour le·a thérapeute, "la ténacité et la fraternité", pourraient ainsi sonner comme un pseudo-humanisme béat et facile, mais le reste du livre leur donne un sens bien plus pragmatique.

jeudi 8 mars 2018

Le pouvoir de pardonner, de Lytta Basset




 A travers l'étude de trois textes religieux, la professeure de théologie Lytta Basset éclaire sur la richesse et l'implication de la notion de pardon. Oui c'est un livre de théologie plutôt qu'un livre de psychologie, oui je suis toujours étudiant en psychologie (et athée fervent, en plus), mais c'est un livre conseillé par Anne Ancelin Schützenberger donc il a sa place sur ce blog (non, ce n'est pas arbitraire du tout, qu'est-ce que vous allez chercher là?).

 Les textes en question, commentés successivement, sont Esaïe 52, 13-53, 12, Luc 23, 26-49 et Matthieu 18 (et surtout ils figurent intégralement dans le livre, ce qui est plus pratique d'autant qu'il doit en exister un certain nombre de traductions différentes). Lytta Basset va d'office à l'encontre des chercheur·se·s qui ont cherché à connaître l'identité du serviteur dont il est question dans le premier texte : selon elle, la valeur du texte est précisément qu'il est universel... le serviteur, c'est potentiellement chacun de nous. Il contient un préalable important à la démonstration future : l'idée que c'est en souffrant soi-même qu'on accède à la conscience du mal ("nous avons été créés intelligents et dénudés devant le mal"), du mal causé par l'autre bien sûr, mais aussi du mal que l'on peut causer. C'est en étant victime qu'on prend conscience qu'il existe des bourreaux, et que l'on peut soi-même être bourreau : la capacité d'empathie pour la victime implique la capacité d'empathie pour le bourreau ("c'est parce que nous traitons autrui de manière juste, parce que nous voyons en lui aussi un être blessé et pas seulement un être malfaisant, qu'il peut faire le premier pas sur la voie de sa propre vérité ou justice", "en re-connaissant notre moi souffrant, nous refaisons connaissance avec les personnes qui nous ont fait souffrir"). Le pardon passe nécessairement par l'acceptation de la souffrance, du mal infligé ("que cache notre incapacité à laisser aller le mal subi? L'illusion de pouvoir réparer"). Le second texte est dit du Christ, serviteur souffrant. La conscience du mal est représentée plus concrètement, avec des personnes qui subissent la violence, des personnes qui l'infligent, et des spectateur·ice·s. Il est commenté plus brièvement, et l'autrice l'utilise pour prolonger les réflexions du premier texte ("la neutralité, ici, est un leurre : elle impliquerait qu'il est possible de se tenir hors du mal"). C'est le troisième texte qui ira le plus loin dans la vision de l'aspect impératif et libérateur du pardon, sans négliger le fait qu'il s'agit d'une démarche personnelle ("le pardon est la réponse individuelle à un mal individuellement subi", "être obligé de pardonner, c'est être obligé de continuer à subir le mal"), longue et exigeante ("le ressentiment est une étape nécessaire en ce qu'il renvoie le mal subi à son auteur", "nul ne peut pardonner sans creuser profond dans le terreau noir de son désespoir et de son refus de laisser aller le mal subi"). L'éclairage de l'autrice est particulièrement important sur différentes paraboles dont le sens métaphorique, à la première lecture, n'est pas tout à fait limpide! Difficile en effet, sans éclairage spécialisé, de comprendre que lorsqu'il est question de risquer de perdre quatre-vingt dix-neuf brebis sur un troupeau de cent pour récupérer celle qui s'est égarée, le sujet réel est l'intégrité du psychisme : la métaphore explicitée est pourtant plus convaincante, le psychisme n'aime pas les contradictions et l'humain tendra à spontanément à chercher du sens à son vécu et à résoudre ses tiraillements internes ("si l'intérêt pour la brebis et la joie finale sont survalorisés, c'est que nous ne valorisons jamais assez notre moi souffrant tombé, méprisé, égaré"). De la même façon, le pardon sera le résultat de l'acceptation de la souffrance passée, et un pardon formulé alors que la colère demeure ne sera pas entier, n'aura pas le sens d'un pardon authentique. Une autre parabole surprenante conclut le texte : un roi demande à se faire rembourser une dette de dix mille talents. Le débiteur, qui n'a pas la somme, supplie le roi de lui pardonner (donc d'éviter, comme annoncé, de le vendre, ainsi que sa famille et l'ensemble de ses possessions, on comprend que la perspective soit moyennement agréable). Le roi, sous l'émotion, cède et efface la dette. Le débiteur ainsi libéré s'empresse de demander (en l'étranglant, tant qu'à faire) à une autre personne de lui rembourser cent deniers qu'il lui doit, et faute de remboursement l'envoie en prison malgré ses supplications. Le roi, entendant ça, le livre aux tortionnaires "jusqu'à ce qu'il ait rendu tout ce qu'il devait". Se faire torturer n'étant pas l'activité la plus rentable (en tout cas on voit mal comment on peut en retirer dix mille talents), Lytta Basset avance que la signification du texte est plutôt que c'est le remords qui torture le débiteur, qui fait fonction d'expiation plutôt que de remboursement sonnant et trébuchant. Elle donne un sens proche à une parole surprenante de Jésus ("quiconque fait tomber un seul de ces petits qui croient en moi, il lui convient qu'une meule d'âne soit suspendue autour de son cou et qu'il soit submergé dans l'abîme de la mer") : même si je garde précieusement l'expression (c'est quand même autre chose que "va marcher sur un Lego"), ça contraste assez avec le pacifisme qui fait la réputation du Christ. Selon l'autrice, plutôt que l'évocation d'une menace physique, la phrase signifie que "quand nous faisons tomber un petit, cela revient au même pour nous que d'être submergés dans le mal" : le poids qui nous entraîne au fond est la conséquence même de l'action, et non une punition extérieure. Ce poids est d'autant plus irrépressible quand c'est l'enfant qui est en nous, notre ancienne innocence, notre ancienne capacité à faire confiance, avec laquelle nous ne parvenons plus à entrer en contact.

 Les textes et leur analyse présentent donc le pardon comme une force qui permet de dépasser le mal subi, qui doit être l'aboutissement d'une volonté personnelle et qui implique, ce qui le rend extrêmement difficile, son acceptation et l'empathie avec le bourreau, au point de le reconnaître comme un être humain au même titre que nous. Si j'étais en partie réticent à lire ce livre et à l'inclure dans ce blog d'une part parce que la religion me préoccupe peu à titre personnel, et d'autre part parce que des textes vieux de plusieurs siècles qu'on s'applique à interpréter sans en changer une virgule ce n'est pas tout à fait la même chose que des affirmations réfutables dont les failles ont été testées de façon transparente par des expériences répliquées, il me semble au final que cette définition du pardon est cliniquement riche, sans compter que les notions importantes (empathie, travail personnel sur le ressenti, congruence à travers la parabole des brebis, acceptation) sont extrêmement proches des concepts fondamentaux de l'Approche Centrée sur la Personne à laquelle je suis en train de me former (quant au lien avec la psychogénéalogie, qui parle du poids des conflits non résolus sur plusieurs générations, il est encore plus évident, et donne une dimension supplémentaire à l'image des enfants utilisée dans le troisième texte).



dimanche 2 décembre 2012

Sauve toi, la vie t'appelle, de Boris Cyrulnik



  Ce livre est présenté par l'éditeur comme l'autobiographie de Boris Cyrulnik ("les mémoires de Boris Cyrulnik", dit ce bandeau  de l'éditeur autour du livre qui a pour fonction de dire "ne vous prenez pas la tête à le feuilleter c'est une valeur sûre, vous pouvez directement passer à la caisse", pendant que le quatrième de couverture indique que l'auteur "nous raconte pour la première fois en détail" cette "histoire bouleversante") mais, plutôt qu'une vignette clinique géante ou une auto-étude de cas par une personne très très médiatisée, la partie narrative du livre est mise au service d'un essai sur le récit en général, sa construction et son intérêt.

  Bien entendu, le·a lecteur·ice qui attendait une autobiographie ne sera pas floué·e : des rares souvenirs d'avant la disparition successive de ses deux parents (il était âgé à ce moment là de deux ans et demie) à ses études en médecine réussies malgré une grande pauvreté, on connaîtra la vie de l'auteur jusqu'aux débuts de l'âge adulte, avec une insistance particulière sur l'épisode le plus marquant, son arrestation, à l'âge de 6 ans et demie, par l'armée nazie, puis son évasion alors qu'il était parqué avec d'autres dans une synagogue en attendant la déportation. Le livre comporte également des indications sur le processus de résilience : comment un attachement sécure, offert précocement par sa mère, et une forme d'anesthésie mentale, ont permis à l'enfant de supporter le danger de mort constant, la fuite dans différents foyers, le sentiment de culpabilité d'être, du fait d'être désignable par le terme "juif" dont il ne savait pas grand chose, un danger ("Si tu dis ton nom, tu mourras. Et ceux qui t'aiment mourront à cause de toi") pour ses sauveur·se·s (réaction de colère où de terreur pour certains à la vue de l'enfant) et potentiellement responsable de la mort de ses parents ("cet enchaînement de souvenirs me fait penser que, si mes parents sont morts, c'est parce que sans le faire exprès, j'ai dû donner mon adresse en parlant"), comment différentes socialisations (ami·e·s d'école ou de foyer, couple de la tante qui l'a ensuite adopté et de son conjoint, …) ont été essentielles alors que toute sensation de solitude, d'isolement (solitude dans un appartement vide, incrédulité devant ses récits, antisémitisme, bataille juridique entre son ancienne tutrice et sa tante pour l'adoption, …) lui portait un coup terrible, comment l'enfant sur lequel le tragique paraît glisser sur le coup n'est pas pour autant tiré d'affaire et comment parler comme un adulte ou un "petit vieux" à 10 ans n'est pas signe de maturité saine ("sous le coup du trauma, les enfants s'éteignent et les adultes admirent leur "maturité" ") et doit alarmer, l'expérience de l'insupportable qui a contribué à lui donner la force de faire des études difficiles ("si j'avais été équilibré, je n'aurais pas fait d'études, pas dans ces conditions en tout cas"), ...

 Toutefois, c'est de récit qu'il sera question, de plusieurs façon différentes dont, sans surprises dans une autobiographie, de récit personnel. Pour autant, Boris Cyrulnik ne se contente pas d'être un narrateur, de nous faire profiter de son récit, mais explique comment ce récit s'est constitué... car pour être en mesure de nous en faire bénéficier, sa mémoire seule n'a pas suffi ("Vous n'allez pas me croire quand je vous dirai que j'ai mis longtemps à découvrir que, lors de cette nuit impensable, j'étais âgé de 6 ans et demie. J'ai eu besoin de repères sociaux pour apprendre que l'évènement avait eu lieu le 10 janvier 1944, date de la rafle des Juifs bordelais", nous confie-t-il dès la 2ème page). La psychologie cognitive est ainsi au service de la psychologie clinique, et inversement, alors que le·a lecteur·ice est guidé·e dans les souvenirs, mais aussi dans les oublis (des personnes l'ayant hébergé pendant la guerre, ou leur famille, complètement oubliées rencontrées à l'occasion de conférences) et les faux-souvenirs. Les illustrations sont particulièrement claires et bien expliquées : le souvenir est une reconstruction ("Quand on a vu dans le réel trois pieds d'une table, on voit dans son souvenir les quatre pieds de cette table. C'est une représentation logique même si, réellement, elle tenait sur trois pieds"), on relie des éléments mémorisés les uns aux autres ("dans la mémoire de soi, la vérité des choses est partielle : on ne se rappelle presque rien des milliards de milliards d'informations qui chaque jour nous pénètrent") pour former un tout cohérent (et les interstices sont comblés avec la plus grande sincérité, on peut ainsi se souvenir de choses fausses), la mémoire est le résultat de la construction d'un récit. Retrouvant bien des années plus tard l'infirmière qui l'avait sauvé le jour de la rafle, Boris Cyrulnik évoque avec elle l'officier allemand qui ouvre la porte de l'ambulance dans laquelle il était caché, soulève le matelas sur lequel une femme mourait des suites d'un coup de crosse de fusil au ventre et sous lequel lui-même était dissimulé, donc voit l'enfant caché sous ce matelas mais laisse quand même partir l'ambulance. Oui mais... la camionnette n'était pas une ambulance, lui dit l'infirmière, et l'officier allemand n'a pas soulevé le matelas (il s'est juste assuré oralement que la blessure au ventre de la femme qui reposait dessus était bien mortelle avant de donner son accord pour le départ, pas la peine de s'embêter à déporter quelqu'un qui est déjà condamné), d'ailleurs l'enfant lui tournait le dos donc a pu l'entendre, mais pas le voir. Volonté de prêter un peu d'humanité à l'ennemi? Souvenir d'un autre Allemand en uniforme qui lui avait donné des bonbons, alors qu'il était beaucoup plus jeune, avant que sa mère ne les refuse assez vertement (avant d'expliquer "il ne faut jamais parler à un Allemand")? Echo avec celui qui, vérifiant que personne n'était caché dans les toilettes, n'a pas levé la tête, ce qui lui aurait pourtant permis de voir juste au dessus de lui ce petit Juif le dos appuyé contre une paroi, les pieds sur l'autre (et volonté d'interpréter cette étourderie comme délibérée)? Boris Cyrulnik se souvient également de la beauté de la jeune infirmière, avec ses cheveux blonds. L'infirmière aux cheveux (maintenant) blancs sourit et lui apporte une photo de l'époque, "jeune femme en uniforme d'infirmière, belle en effet, avec ses cheveux noirs, comme un corbeau". D'autres souvenirs sont pourtant très précis ("nous partageons les mêmes images, au détail près, nous nous émerveillons de la fiabilité de nos réminiscences"). Encore plus tard, lors d'une visite de cette synagogue, il est surpris que cet escalier gigantesque qu'il se souvient avoir dévalé pour courir jusqu'au camion est constitué... de trois marches ("Dans ma mémoire, je dégringole un escalier aussi grand que celui du Cuirassé Potemkine. Dans le réel, je ne vois que trois marches moussues!"). Oui, mais dans le film d'Eisenstein, un landau dévale l'escalier, condamnant à mort le bébé qui est dedans... le visionnage du film par l'adulte ou l'adolescent a fait écho au ressenti de l'enfant, le souvenir est donc d'une certaine façon exact. Alors que le rêve, selon Freud, est représentation du contenu latent par un contenu manifeste, les souvenirs sont la représentation des faits et de leur ressenti ("ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime").

  Un moyen d'optimiser, de réorganiser cette représentation, particulièrement vital pour une représentation aussi traumatique, est de parler, de raconter son histoire ("j'aurais voulu en parler simplement, mais était-ce possible d'en parler simplement?"). Cette opportunité a été niée à Boris Cyrulnik ("j'évoquais les événement passés, mais chaque fois que je laissais échapper une bribe de souvenir, la réaction des autres, interloqués, dubitatifs ou gourmands de malheurs, me faisait taire","Si j'avais parlé pendant la guerre, on m'aurait tué. Quand je parlais en temps de paix, on ne me croyait pas"), comme à tant d'autres enfants dans le même cas (un jeune Juif, émigré en Israël après la guerre, s'est par exemple vu affubler du surnom de "savon"), ou d'anciens déportés (le mariage entre ancien déportés a permis à certains de pouvoir parler, mais le poids pour l'enfant exposé au dialogue de ses parents était d'autant plus lourd). Il a donc dû se raconter sa propre histoire à lui-même, dans un univers intérieur qu'il nomme sa crypte (cf. Maria Torok et Nicolas Abraham, L'écorce et le noyau). L'explication donnée à cette hostilité (partie à mon avis la plus inattendue du livre, donc la plus personnelle alors précisément qu'elle n'est pas autobiographique) est que ces récits vont à l'encontre du récit collectif, de la résilience collective.

  L'adolescent juif dont l'émigration en Israël a été évoquée plus haut avait en effet eu l'indélicatesse d'avoir passé les années 40 en Europe. Les Juifs israëliens (palestiniens à l'époque), raconte Cyrulnik, avaient pris les armes avec succès contre les troupes arabes alliées du régime nazi, puis lors de la guerre israëlo-arabe de 1948, alors que les Juifs d'Europe occidentale, en tant que civils, avaient subi les lois antisémites et la déportation... ils se ressentaient donc comme de valeureux guerriers, et se figuraient les victimes du génocide comme de lâches moutons qui s'étaient laissés conduire à l'abattoir, ce qui explique ce surnom donné à l'époque par des Juifs, alors qu'aujourd'hui il apparaît comme l'antisémitisme le plus violent et le plus provocateur. Cette vision des choses n'est bien entendu plus d'actualité, entre autres suite au procès Eichmann. Boris Cyrulnik, lui, a été directement concerné par le récit rétrospectif de la guerre en France, la construction de sa représentation collective. La nation, traumatisée par la guerre, doit organiser sa propre résilience, ce qui implique une narration appropriée dans laquelle la culpabilité et tout ce qui s'oppose à la joie de vivre retrouvée n'a pas sa place. D'une part, chacun a souffert, donc peu nombreux sont ceux qui veulent en plus accueillir la souffrance des autres ("C'est tout !", s'est d'ailleurs exclamé spontanément Cyrulnik enfant pendant la guerre quand un résistant déplorait un mort et trois blessés graves après une bataille, avant d'entendre à son tour "Ce n'est rien tout ça... nous aussi on a souffert, on n'avait pas de beurre" après la guerre... "Arrête de te plaindre, nous aussi on a souffert, on devait tuer le cochon en cachette", s'entendaient de leur côté dire les ancien·ne·s prisonnier·ère·s de Pol Pot par leurs compatriotes), sans compter qu'il fallait une énergie positive pour prendre son courage à deux mains et reconstruire au sens propre. "Dans les familles endeuillées, on supportait mal les récits d'horreur qui gâchaient les soirées et empoisonnaient le retour de la vie", "il fallait taire l'horreur et mettre en scène le courage", "les revenants, eux aussi, se faisaient complice du silence". Le cinéma permettait une communion à plus grande échelle, et était un moyen d'encadrer les sujets de préoccupation : "nous rentrions chez nous pour discuter sans fin de nos problèmes et de nos conceptions de la société que les comédiens venaient d'incarner sur écran". Cependant, comme pour la mémoire individuelle, la mémoire collective ne peut se souvenir de tout, "les récits collectifs s'emparent d'une réalité partielle", et "ce qui est partiellement vrai devient totalement faux". La littérature, pour proposer un récit alternatif, a du user de moyens détournés. Alors qu'il a récemment fait parti des sujets du bac pour les terminales L, "Primo Levi, après avoir été refusé par plusieurs éditeurs qui lui répondent que personne ne peut s'intéresser à de telles horreurs, ne vend que sept cent exemplaires l'année de la parution du livre, en 1947" (et ce alors que, loin d'insister émotionnellement sur l'insoutenable de son vécu ou de mettre en valeur les détails les plus insupportables, Primo Levi reste factuel et cherche à comprendre et expliquer). En revanche, le journal d'Anne-Frank, récit de vie par une jeune fille d'une famille enfermée pour se cacher, qui précisément s'arrête au moment de l'inconcevable, a permis progressivement d'accepter d'écouter, de même que la littérature concentrationnaire... de fiction! L'intégration progressive de cette réalité au récit collectif, en particulier le procès Papon mais aussi, plus tôt encore, le film Shoah de Claude Lanzmann, ont contribué de façon non négligeable à la résilience personnelle de Boris Cyrulnik ("la simple évocation de génocide me suffisait, puisqu'en offrant le mot on offre une sépulture à mes parents"). La reconnaissance d'une réalité a aussi l'avantage d'être un premier pas vers sa compréhension ("comprendre pour gagner un peu de liberté", autre facteur de résilience : "pour s'en sortir, il vaut mieux comprendre que pardonner").

 Quelques éléments sont avancés pour comprendre, justement, faisant écho au livre de Philip Zimbardo aussi commenté sur ce blog (The Lucifer Effect) et contribuant à le compléter : l'utopie (car quel totalitarisme ne se met pas en scène comme une utopie?) comme point de départ du pire ("puisque nous pensons le Bien, la société parfaite, l'égalité des âmes et la pureté, les autres différents nous souillent et détruisent notre utopie", "toute tentative d'aventure personnelle, comme l'art ou la psychologie, est considérée comme un blasphème", "moins on a de connaissances, plus on a de certitudes", ...), la violence et la négation de l'autre au nom d'une intention vertueuse et bienveillante ("c'est donc au nom de l'humanité qu'on a pu commettre tous les crimes contre l'humanité"), ou encore le désaccord qui n'empêche pas la complicité ("ils ont demandé à leur supérieur hiérarchique de mettre de la paille dans les wagons à bestiaux qui devaient convoyer les prisonniers jusqu'à Drancy puis à Auschwitz, ils ont protesté auprès de leur chef pour qu'on distribue quelques couvertures et quelques cartons de lait concentré aux quelques mille sept cents personnes qui s'en allaient mourir", "une telle adaptation permet de garder son poste et d'exécuter les ordres criminels sans éprouver de culpabilité") rappelant les gardes réticents aux violences de la prison expérimentale de Stanford, ...

  L'importance thérapeutique vitale de l'intégration des tragédies de l'Histoire dans les récits collectifs est, comme ce récit le montre, une donnée non négligeable dans la mesure où les reconnaissances officielles -au moment de la rédaction de cet article celle des crimes français envers les habitants de l'Algérie colonisée et leurs immigrés sur le sol hexagonal- sont des enjeux politiques majeurs (on peut d'ailleurs constater que, paradoxalement, ceux qui s'opposent de loin le plus vivement à ces reconnaissances sont ceux qui à priori sont les moins susceptibles de s'opposer aux faits qui sont reconnus), l'ouvrage constitue donc un argument de poids dans ces débats qui dépassent la thérapie dans un cadre soignant-patient : sera-t-il retenu en tant que tel ou comme l'autobiographie d'une célébrité?