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jeudi 1 avril 2021

Pratiquer l'ICV : l'intégration au cycle de la vie, de Peggy Pace


 Peggy Pace détaille ici sa méthode (ICV en français, pour Intégration au Cycle de la Vie) pour retrouver une unité plus complète entre les différents états du Moi, en particulier lorsqu'un ou plusieurs évènements de vie ont modifié la personnalité du.de la client.e. Un concept particulièrement important est la distinction entre la mémoire explicite (je suis capable de raconter l'évènement en utilisant mes propres souvenirs) et implicite (l'évènement est ancré dans mon corps et mon psychisme mais je ne suis pas en capacité de me remémorer suffisamment d'éléments pour en faire un récit cohérent).

 La procédure thérapeutique consiste à, par un voyage progressif dans les souvenirs balisé dans un premier temps par la mémoire explicite (l'autrice conseille de prévoir environ un souvenir par an pour constituer des repères), établir un dialogue entre le Moi du passé et le Moi du présent : ce dialogue peut permettre au Moi du présent de faire bénéficier de ses ressources au Moi du passé ou encore de le rassurer ("tu es en sécurité maintenant, ta peur et ta détresse appartiennent à une période qui est terminée"), ou encore de résoudre des conflits intrapsychiques. Pour ce dernier cas, un exemple particulièrement parlant est celui du soin de l'anorexie : l'autrice invite la personne à parler avec son Moi de l'adolescence (elle précise que les client·e·s savent généralement exactement situer l'âge concerné) et à entamer une négociation, en précisant que l'objectif est louable mais que les résultats sont dangereux (en donnant des exemples précis) et en réfléchissant ensemble à d'autres solutions pour mieux aimer son corps. La répétition (du voyage sur la ligne de vie) est un élément clef pour une intégration plus solide et complète (comme un sentier qui devient plus praticable à force d'être emprunté), c'est d'ailleurs répété plusieurs fois dans l'ouvrage. Le·a thérapeute ne s'adresse pas directement à l'état du Moi du passé, mais guide le·a client·e du présent dans leur échange, tout en laissant la place à son imagination et à son intuition (le·a client·e sait mieux que le·a thérapeute quel chemin suivre, tout en étant lui ou elle-même souvent surpris·e de la direction que prend la thérapie). 

 "La thérapeute doit rester présente, ancrée, connectée énergétiquement à la cliente, et disponible émotionnellement tout au long du processus", sous peine de ne pas aider ou, pire, d'aggraver la situation. L'autrice insiste là-dessus à plusieurs reprises, et est très claire sur le fait que son livre ne constitue pas une formation suffisante pour exercer. L'importance de la présence solide et bienveillante du ou de la thérapeute est explicitement reliée à la théorie de l'attachement, pilier théorique fondamental, parfois avec de drôles d'interprétations (un parent, même bienveillant, avec un attachement insécure, fera du mal à son enfant et risque de même de provoquer un trouble dissociatif de l'identité -mais qu'est-ce qu'elle raconte? ce qui cause un trouble dissociatif de l'identité ce sont des traumatismes extrêmes et répétés-, ou encore un enfant ne saura pas réguler ses émotions si ses parents ne savent pas le faire et sera prédisposé aux addictions et troubles du comportement alimentaires, et l'affirmation n'est pas sourcée parce que pourquoi faire...). Des affirmations pseudoscientifiques surgissent d'ailleurs parfois inopinément, comme l'hémisphère droit rationnel et l'hémisphère gauche intuitif (AAAAAARGH) ou encore la comparaison de l'émergence du langage avec un logiciel de traitement de texte (en cinq éditions, ça a été gardé? vraiment?), ce qui est extrêmement ironique au milieu de références à la neurologie et à la psychologie du développement.

 Des indications sont données pour soigner des troubles spécifiques comme les troubles du comportement alimentaire évoqués plus haut mais aussi par exemple la dépression, l'anxiété, avec une insistance particulière sur les traumatismes (avec, ce qui fait sens pour une thérapie avec "intégration" dans le nom, une place conséquente donnée au trouble dissociatif de l'identité). Le·a lecteur·ice n'en saura en revanche pas beaucoup sur l'efficacité à attendre : c'est précisé en fin d'ouvrage, le niveau de preuve se limite aux constats personnels, et, comme la méthode a plus de quinze ans, c'est probablement parce que les résultats n'ont pas suivi au moment de la recherche d'une validation plus solide. L'affirmation a toutefois le (grand) mérite de la transparence, et même si l'efficacité ne semble pas au rendez-vous pour des troubles spécifiques, difficile d'estimer que la méthode n'a pas d'intérêt quand elle offre des propositions pour explorer des parties difficilement accessibles du psychisme.

samedi 14 novembre 2020

A la rencontre de son bébé intérieur, de Joanna Smith


 Formatrice et superviseure en ICV (Intégration au Cycle de la Vie), l'autrice propose dans ce livre à destination du grand public de remonter encore plus loin dans le temps, dans son passé de bébé, voire dans la vie intra-utérine. En effet, si les souvenirs autobiographiques de cette période ne sont pas tout à fait légion, énormément d'étapes cruciales du développement s'y jouent (développement des cinq sens, de la parole, de l'attachement, comportements d'exploration, intégration des interdits, ...), et il serait saugrenu d'estimer que les étapes en question n'ont aucun impact sur la vie d'adulte. Joanna Smith parle de mémoire implicite : certes, on est pas en mesure de raconter les événements, mais ils sont bel et bien stockés, et peuvent se manifester encore et encore dans l'attitude et le ressenti face à la difficulté ("Tout comme une assiette fissurée peut être employée durant des années sans se briser, le moindre choc va l'amener à se briser le long de la fissure").

 Précisés de façon théorique mais aussi à travers de nombreuses vignettes cliniques où des améliorations spectaculaires ont eu lieu, après des années d'avancées bien plus timides, suite à une séance de contact du moi présent avec le bébé du passé, les enjeux sont particulièrement saillants au niveau de l'estime de soi (oser se mettre en avant, accepter ou non certains comportements des supérieur·e·s hiérarchiques au travail ou demander une augmentation), de la relation à l'autre, mais surtout au niveau de la parentalité : la confrontation à son propre bébé (pas intérieur, celui-là) peut réveiller des affects douloureux, éventuellement des sentiments d'hostilité, qui constituent potentiellement des blessures non cicatrisées du passé. Pour éclairer plus précisément ce qui se joue, l'autrice détaille le développement moteur et cognitif du bébé, de la grossesse à l'âge de trois ans, en le mettant en parallèle avec les enjeux affectifs. En plus de donner des pistes sur les origines de certains conflits intérieurs (est-ce que ma difficulté est comparable au vécu d'un bébé qu'on laisse pleurer ou qu'on réduit au silence? à un comportement d'exploration découragé voire sanctionné?), ça permet de mieux préparer, en séance, un éventuel travail d'exploration des ressentis du passé, à une plus grande empathie avec cette partie de soi dans le cas où on voudrait la rencontrer. 

 L'ICV est la principale influence de ce livre, et bien que souvent évoquée, elle est malheureusement présentée assez succinctement. Il est pourtant bien question d'intégration : la rencontre du bébé intérieur est une mise en relation entre le bébé du passé et l'adulte d'aujourd'hui, qui peut par exemple lui dire ce qu'il aurait aimé entendre dans le passé, ou lui dire ce qui a eu lieu après. En séance, la rencontre est rendue visuelle lorsque l'autrice tient dans ses bras un poupon réaliste. Elle invite alors le·a patient·e à explorer ses ressentis, comme elle invite les lecteur·ice·s à le faire lors de la lecture. Des exercices concrets sont aussi proposés, comme l'évaluation de son état actuel (des conseils pratiques sont donnés pour éventuellement décider de consulter) ou encore la constitution d'une autobiographie émotionnelle, pour trouver plus directement ce qui est à réparer (mais aussi trouver et célébrer les ressources qui ont aidé à tenir, à avancer).

 Quelques inégalités sont malheureusement à déplorer dans l'écriture : certes le propos est novateur et ambitieux et l'ensemble est convaincant, mais les recherches scientifiques évoquées sont rarement sourcées, le niveau de consensus est très rarement indiqué même quand il est question de découvertes récentes, et certaines affirmations sont assez péremptoires (la maltraitance parentale est "toujours" la conséquence d'un trop grand stress... ah bon?). Un sommet est atteint lorsque l'idée pseudoscientifique de l'hémisphère droit créatif et de l'hémisphère gauche rationnel est présentée sans aucune réserve (certes cette idée reçue est plutôt inoffensive tant que son chemin ne croise pas malencontreusement celui d'une copie de partiel, mais si l'autrice écrit ça, que penser de tout ce qu'elle a écrit d'autre, dans le même livre, sur le développement cérébral?) ou encore quand il est question d' "Hitler qui a reproduit sur le peuple juif, comme un papier calque, les violences, la persécution et la discrimination qu'il avait lui-même subies, enfant, de la part de son père", phrase qui commet l'exploit, en une trentaine de mots, de faire des avions en papier à la fois avec la psychologie, l'histoire et la sociologie, le tout sur les sujets graves que constituent le génocide juif et la violence parentale. C'est pourtant le même livre qui vulgarise brillamment par exemple les enjeux de l'attachement ou encore, en quelques pages, les impacts pourtant complexes du traumatisme sur le psychisme. Ces drôles de passages donnent l'impression d'une tâche de Nutella faite délibérément sur une belle peinture, et hélas ne mettent pas en confiance pour les moments plus litigieux (est-ce que les connaissances actuelles sur les neurones miroirs permettent vraiment de tirer ces conclusions là? est-ce que telle ou telle réflexion sur l'éducation repose sur un consensus scientifique ou sur les valeurs et opinions de l'autrice?). 

En dehors de ces limites qui font d'autant plus grincer des dents qu'elles semblent évitables (90% du livre semble solidement documenté, pourquoi sacrifier les 10% restants?), le livre, qui se lit assez rapidement, vulgarise des aspects de la psychologie clinique importants et pourtant pas nécessairement évidents (traumatisme, attachement, développement cognitif de l'enfant, ..) tout en proposant aux lecteur·ice·s une application clinique à la fois ambitieuse et novatrice.