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lundi 4 septembre 2023

Brise le silence. Histoire de vie régénérante, de Melkior Capitolin

 

 Dans ce récit autobiographique fort, l'auteur, que j'ai connu comme formateur ACP sur le thème de l'addiction, recoud son identité en assemblant les pièces de puzzle de son histoire, qu'il n'a eues que très progressivement, et qu'il fait remonter à Zizi Capitolin, esclave affranchi ("l'officier civil du registre des nouveaux libres m'a affublé d'un prénom dégradant qui se réfère à une partie de mon anatomie, qui n'est pas exposée normalement") dont le mariage en 1851 est le "premier acte libre", et à Petry dit de Grangia Contat, paysan savoyard ("le soin que j'apporte à cette terre conforte le sentiment collectif d'être savoyard et aussi je me relie à cette communauté  à laquelle je suis uni") né en 1413. Comme le rappelle avec éloquence la postface de Martine Lani-Bayle, l'histoire familiale est nécessairement complexe : "sur 10 générations avec une amplitude temporelle d'environ 2 siècles 1/2 à peine, voilà un total de 1022 personnes : que d'évènements se cachent derrière tout ce monde, qu'est-il possible d'en savoir et selon quels critères de choix". Pour l'auteur, cette complexité est démultipliée par un secret pesant dont il n'obtiendra les éléments que par bribes, souvent dévoilées involontairement.

Il subit, enfant, "un cauchemar, toujours le même : tu tombes, tu te vois tomber du ciel, tu as peur, tu es terrifié, tu te réveilles avant de toucher le sol". L'atterrissage, violent ("tu touches le sol, tu t'écrases brutalement"), aura lieu à l'adolescence, quand la famille, sans bienveillance, confirme ce qu'une voisine a révélé par mégarde : celle qu'il appelait "maman" est sa grand-mère, et sa mère est celle qu'il pensait être une de ses sœurs. Une place particulièrement dure à trouver, à comprendre, sur fond de transferts d'un internat à l'autre, et de la conscience de son métissage ("j'ai entendu : -Café au lait, -Noir -Black -Métis -Negro (une fois)"). D'autres secrets continueront d'être révélés, encore à l'âge adulte : son père, dont l'identité lui aura longtemps été cachée malgré ses demandes répétées, est l'oncle de sa mère, et reste connu pour avoir tué son psychiatre. Il a été arraché, à l'âge de 8 mois, à la marraine à qui il avait été confié, qui voulait le garder ("il y a en moi un malaise qui s'installe quand je suis dans une relation amoureuse autour des huit mois"). Il a une sœur, qu'il rencontrera très tard, avec la sensation apaisante de trouver une nouvelle famille ("Quelqu'un a vécu la même folie et traversé les mêmes manques. Vous parlez du passé et construisez le présent. Tu te retrouves "oncle" et tu as un beau-frère.").

Une écriture puissante est au service de ce récit marquant, et ce qui est annoncé dans le poème qui ouvre le livre ("je me décris vulnérable et fort") et gagne à être relu à la fin décrit bien l'ensemble.

mercredi 20 avril 2022

C'est pour ton bien, d'Alice Miller


 

  Alice Miller dénonce dans ce livre l'autoritarisme, souvent plus ou moins accepté avec une part de complaisance, qui tend à se glisser dans l'éducation (surtout la parentalité mais aussi parfois en milieu scolaire ou dans les institutions religieuses), avec des conséquences destructrices sur les enfants, donc sur les adultes qu'ils vont devenir et la société qu'ils vont constituer.

 S'inspirant très largement du livre de Katharina Rutschky sur la pédagogie noire (des extraits sont cités sur plusieurs pages), Miller analyse, au delà de la dureté des méthodes décrites, l'hypocrisie sous-jacente : si un attrait pour ces méthodes datant parfois du XVIIIème persiste malgré l'évolution des connaissances sur l'enfance, est-ce que ce ne serait pas, aujourd'hui comme à l'époque, parce que sous prétexte d'apprentissage de contrôle de soi et de discipline, elles consistent d'abord en un exercice jouissif de domination plus que de bienveillance? Dans les exemples décrits, l'enfant doit non seulement vivre crainte de la punition, honte, frustration, mais aussi idéaliser l'adulte qui le guide vers une conduite à tenir aussi intransigeante qu'indispensable (un ancien patient de Miller, après une prise de conscience de ce qu'il a vécu, demande à son père pourquoi il ne l'a pas tué puisque la mort est inéluctable et qu'il a soi-disant été dur avec lui pour le préparer à la dureté de l'avenir). L'autrice insiste énormément là-dessus : la maltraitance se double d'une impossibilité de prendre conscience de la situation de maltraitance. Elle exprime d'ailleurs d'énormes doutes sur la possibilité d'une "pédagogie blanche" : pour elle, guider l'enfant dans une direction prédéterminée, fut-elle bienveillante (elle donne l'exemple de parents incitant leur enfant à exprimer pleinement une colère... qui n'est pas spécialement ressentie), c'est reproduire des injonctions sociales et se couper de l'écoute ("je ne peux pas être véritablement à l'écoute de mon enfant, si je suis intérieurement préoccupée d'être une bonne mère").

 Ces hypothèses seront illustrées par trois récits de personnes maltraitées, maltraitances qui ont respectivement abouti à une violence contre soi (Moi, Christiane F., droguée, prostituée), à une dictature génocidaire (Adolf Hitler) et à des meurtres d'enfants avec tortures (Jürgen Bartsch). Hélas, les démonstrations sont loin d'être convaincantes : Miller, réservée envers les approches quantitatives qui en effet ont leurs limites, se précipite vers des conclusions très définitives à partir de peu d'éléments, allant jusqu'à affirmer texto et à de nombreuses reprises que le génocide juif est la conséquence de l'enfance maltraitée ("la description de ces enfants peut nous aider à comprendre les origines du comportement des exterminateurs, qui avaient incontestablement été eux-mêmes des enfants battus" -on ne saura pas précisément qui elle désigne par "les exterminateurs", mais ils ont tous été battus, même si on ne peut pas le vérifier, parce que c'est "incontestable"-, "pour comprendre comment Mengele put faire cela et le supporter, il nous suffirait de savoir ce qui lui a été fait dans son enfance" -là encore, on n'en sait rien, donc c'est vrai, selon une application très personnelle de la logique formelle-). On apprendra ainsi qu'Hitler a été un dictateur pour reproduire l'autoritarisme maltraitant de son père, que le génocide juif est la reproduction des maltraitances et humiliations qu'il a vécues (je ne pense pas -et je n'espère pas!- minimiser ces maltraitances en observant que sa vie n'a, selon les éléments rapportés, pas été mise en danger, et encore moins délibérément), ou encore que le massacre des personnes handicapées est la conséquence du fait qu'il ait vécu avec une tante bossue et schizophrène. Je suppose qu'Hermann Rorschach a élaboré un test basé sur l'interprétation de tâches d'encre parce que son nom était difficile à orthographier, ou que je travaille en horaires décalées parce que je me suis parfois senti décalé socialement pendant ma scolarité. Je précise que je n'exagère pas : Miller fait vraiment ces affirmations sans les nuancer, et insiste sur l'aspect scientifique de sa démarche (sachant que le livre est sorti en 1980, les sciences humaines étaient donc bien plus développées que, par exemple, à l'époque des premiers écrits de Freud).

 Plus que la parentalité parfaite, pour laquelle elle ne plaide absolument pas, dans la mesure où ce n'est pas un objectif réaliste et que toute injonction dans ce sens reproduirait précisément la violence dénoncée, Alice Miller incite à laisser de l'espace à l'expression profonde de soi, à travers la créativité ("ce ne sont pas les psychologues mais les poètes qui font l'avant-garde de leur époque") -elle exprime d'ailleurs le souhait de voir un espace dédié à la création artistique dans les prisons- mais aussi l'expression pleine des émotions négatives ("la douleur de la frustration subie n'est ni une honte ni un poison. C'est une réaction naturelle et humaine"). C'est pour elle la clef pour grandir dans de bonnes conditions, mais aussi pour se remettre de maltraitances (parmi ses affirmations plus définitives que démontrées, figure le fait que les enfants en grandissant n'ont jamais conscience d'avoir été maltraités et idéalisent les parents), la colère étant une étape indispensable pour aboutir, quand c'est possible et souhaité, au pardon, et permettant de sortir d'un cercle vicieux de reproduction des violences en contactant la source véritable de la souffrance ("seule la haine contre des objets de substitution est infinie et insatiable", "je veux inciter l'enfant qui existe chez l'adulte à vivre ces sentiments, à exprimer ces reproches").

 S'il est difficile de prendre au sérieux une grande partie du contenu, l'inventaire des aspects malsains qui peuvent se glisser, discrètement ou non, dans la relation de pouvoir que constitue l'éducation, et les propositions de prévention et de pistes thérapeutiques, sont riches, et même si l'enjeu de prévention des guerres ("la colère contre les parents, rigoureusement interdite mais très intense chez l'enfant, est transférée sur d'autres êtres et sur son propre soi, mais elle n'est pas éliminée du monde, au contraire : par la possibilité qui lui est donnée de se déverser sur les enfants, elle se répand dans le monde entier comme une peste. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des guerres de religion", et fuck la géopolitique) ou du totalitarisme (l'analogie est tentante, mais c'est plus compliqué que ça) est peut-être un peu optimiste, la forte volonté d'accessibilité et de vulgarisation d'Alice Miller est difficilement contestable pour un tel sujet.

jeudi 3 mars 2022

Vérités et mensonges de nos émotions, de Serge Tisseron


 

  Les émotions, bien que profondément personnelles (parfois au point qu'on peut être réticent·e à écouter ce qu'elles disent vraiment de nous), se construisent dans l'interaction, en particulier les interactions entre le bébé et son entourage proche : non seulement leurs manifestations sont interprétées, de façon plus ou moins adaptée et bienveillante, par l'adulte dans ce premier apprentissage de la communication, mais le bébé lui même, c'est une question de survie, identifiera les signes que l'adulte est plus ou moins disposé à le prendre en compte ("certains se détournent de leur parent accaparé dans ses pensées et s'investissent ailleurs, d'autres tentent de le ranimer à tout prix, et d'autres encore manifestent des signes de tristesse ou de désarroi. Dans tous les cas, aussitôt que le parent reprend un comportement de communication normal, l'enfant a besoin de temps pour accepter la nouvelle donne"). Dans une construction ancrée à ce point dans l'échange, qui plus est asymétrique, il n'est finalement pas si surprenant qu'il soit difficile dans certains cas de faire le tri entre ce qui nous appartient vraiment, et ce qui a été, parfois sur plusieurs années, induit par l'autre.

 L'auteur va ainsi, par exemple, évoquer les émotions prescrites ("quel parent n'a pas imposé un jour à son enfant de se réjouir d'une perspective pourtant pénible, comme d'aller dans un lieu qu'il n'aime pas ou de rendre visite à quelqu'un avec lequel il ne s'entend pas"), ou encore les émotions de proximité (dans ce cas, l'émotion n'est pas imposée à l'enfant par l'adulte, mais l'enfant s'approprie de lui-même, généralement de façon inconsciente, l'émotion de l'adulte), ce qui lui permettra de donner des clefs pour mieux comprendre la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Cette transmission peut bien entendu avoir lieu par le non-dit (réactions intenses dans certains contextes, évitement ou récurrence de certains sujets indirectement liés, répétition de certaines expressions très spécifiques, ... un cas particulièrement parlant est celui d'une victime de viol qui lit très régulièrement La chèvre de Monsieur Seguin à son fils... qui lui-même réclame cette lecture, voyant à quelle point elle anime sa mère, mais sans savoir pour autant, jusqu'à l'apprendre directement, ce qui se joue derrière, secret qui conduira selon l'auteur à des comportements dangereux à l'adolescence, en particulier à l'âge où sa mère elle-même avait été agressée), mais aussi par un récit trop direct, sans mise à distance des émotions ni prise en compte des limites psychiques des interlocuteur·ice·s.

 Une part importante du propos de l'auteur consistera à indiquer comment intégrer de la façon la plus saine possible, que ce soit au niveau autobiographique ou familial, un évènement insupportable, en partie en évitant les fausses bonnes idées (interdire de parler n'est bien entendu pas la meilleure chose à faire, mais trop encourager une personne qui n'y est pas prête, voire l'héroïser et se faire relais d'une injonction à aller bien en considérant que ce qui ne tue pas rend plus fort -le concept de résilience, avec une argumentation plus ou moins solide, en prend pour son grade-, n'est pas non plus sans dangers). Le respect du rythme de la personne (ça peut être, au niveau familial, en étant flou·e -évoquer un secret sur "quelque chose" qui s'est passé "un jour"-) laisse la liberté aux personnes qui savent quelque chose de livrer ce qu'elles sont prêtes à livrer, le passage par des métaphores pour permettre de symboliser, permettent progressivement d'intégrer ce qui faisait effraction.

 Le propos est malheureusement livré dans un ensemble extrêmement inégal... le contraste est particulièrement rude entre un premier chapitre précis, nuancé et sourcé et un second (sur la honte) qui ressemble une invitation très insistante à l'interprétation sauvage en désignant tout un ensemble de comportements (avoir honte de ses parents à l'adolescence -eh oui....- ou encore réussir socialement) comme l'expression d'une honte profonde et inconsciente (de façon extrêmement ironique, l'auteur invite dans le chapitre suivant à se méfier des grilles de lecture trop faciles à plaquer en prenant ses distances avec une interprétation freudienne qui pourrait être tentante... et l'ironie atteint un cran supplémentaire lorsqu'il déplore, au milieu d'un festival de caricatures sur la façon dont les autres professionnels -heureusement que lui est là pour ramener un peu de raison dans tout ça- percevraient la résilience, "un public séduit par les jugements en terme de tout ou rien"). Certains exemples interpellent particulièrement voire sont dangereux, comme l'explication du génocide rwandais par le déni d'une agressivité (toute ma compassion aux historien·ne·s qui sont tombé·e·s sur ce passage, qui ont du ressentir bien des émotions pour le coup très identifiables), l'explication boiteuse d'une prédisposition de la part des victimes de violences conjugales (en oubliant, un détail, de préciser que c'est d'abord un contexte activement construit par l'agresseur), ou encore le récit d'un khmer rouge qui se serait particulièrement acharné sur une victime parce qu'il était amoureux (qu'un ado soumis à une propagande totalitaire et contraint au quotidien de commettre des actes inhumains ne soit pas au clair sur la différence entre être amoureux et vouloir posséder me semble pour le moins explicable, mais ça me plonge dans des abîmes de perplexité quand c'est le cas d'un psychiatre, sauf erreur de ma part adulte... dans le cadre d'un livre sur les émotions!). Si le cœur du propos semble sensé, le fait que la rigueur soit à géométrie aussi variable n'aide malheureusement pas à savoir dans quelle mesure l'ensemble des propositions sont dignes de confiance, ce qui est particulièrement regrettable sur un sujet aussi sensible que celui du traumatisme.

lundi 13 février 2017

La dette de vie, Itinéraire psychanalytique de la maternité, de Monique Bydlowski



  L'autrice, dans ce livre, nous fait profiter de ses expériences dans des services de périnatalité, bien loin (techniquement, sinon physiquement) du divan auquel les psychanalystes sont plus souvent accoutumé·e·s (pratique qu'elle juge toutefois nécessaire de continuer en parallèle, comme des gammes de piano). Même si le livre est centré sur le vécu des patient·e·s, la multiplicité des interlocuteur·ice·s est souvent rappelée : le·a psychanalyste peut en effet salutairement désamorcer des situations tendues quand des soignant·e·s, que ce soit par leur sensibilité personnelle ou par leur rôle, sont en difficulté avec certain·e·s patient·e·s ("on ne saurait trop insister sur l'importance de cette disponibilité aux équipes et du temps incompressible qu'il faut y consacrer"). Les thèmes abordés sont nombreux dans ce petit livre (200 pages) : représentation de l'enfant, du désir d'enfant et de la grossesse, appréhension de l'accouchement, stérilité, procréation médicalement assistée... Le livre est recommandé par Anne Ancelin Schützenberger, spécialiste de la psychogénéalogie, et ce n'est pas surprenant : la transmission de la vie n'est-elle pas le moment intergénérationnel par excellence? 

  Les liens abordés ne seront d'ailleurs pas uniquement entre la mère et l'enfant, la grossesse interrogeant, selon le propos de l'autrice, les représentations, inconscientes ou non, de l'enfance, de la parentalité, de la transmission de la vie, faisant parfois surgir des conflits ou des douleurs qui jusque là ne semblaient pas occuper de place importante dans le psychisme. L'autrice évoque de très nombreux cas où une stérilité, parfois pesante depuis de longues années, ne trouvant pas d'explication médicale, se trouve soudainement résolue après la prise de conscience d'un deuil, d'une angoisse ou d'une rancœur ancienne, … Le vécu de l'enfance et la relation aux parents seront principalement interrogés, et des liens faits entre le concept freudien d'envie du pénis (pour aller très vite, étape freudienne du développement psychique de la petite fille où elle réalise que, contrairement aux garçons, elle n'a pas de pénis) et la grossesse.

  Si une partie des propos sont appuyés sur des recherches scientifiques (dont l'une, un entretien semi-directif passé par des donneuses d'ovocytes dans le cadre d'une procréation médicalement assistée, a été menée par l'autrice elle-même) ou s'articulent avec des situations cliniques bien précises (dont des dates de naissances qui coïncident avec une date très significative dans la vie psychique de la mère, éléments qui rappellent furieusement le travail de Schützenberger), les éléments théoriques proposés, foisonnants, ne sont pas toujours justifiés ou expliqués en longueur. On ne comprend par exemple pas nécessairement pourquoi le fait qu'une mère ne s'inquiète pas pendant sa grossesse indique qu'elle refoule une appréhension, pourquoi une très forte angoisse après une expérience terrible lors d'un accouchement précédent (douleurs intenses, enfant mort-né ou souffrant de séquelles, …) viendrait d'éléments de l'inconscient plutôt que de la peur bien palpable d'une répétition (une sage-femme refusant d'appeler un médecin malgré les demandes insistantes voire terrifiées de la personne qui accouche, n'est-ce pas marquant en soi, sans aller chercher un enjeu œdipien?), ou encore comment l'autrice a conclu que "chez l'humain, à la différence de l'animal, les conduites sexuelles s'appuient sur l'identification aux aînés" (pensée émue pour les chameaux, ornithorynques, libellules ou autres hamsters passés sur le divan pour faire avancer la science). On pourrait aussi mentionner des affirmations contradictoires ("l'avortement peut être le prix du sang à verser pour devenir femme soi-même" mais "l'adolescence féminine ne s'achève qu'avec la première naissance, même tardive") ou au contraire le fait que l'autrice reprenne à son compte une phrase de Nietzsche ("plus actuelle encore aujourd'hui qu'à son époque") qui n'est que trop compréhensible et dont le sexisme mettrait mal à l'aise Jean-Marie Bigard ("Tout chez la femme est énigme et tout chez la femme a une solution unique, laquelle a nom grossesse").

  Si les éléments avancés ne sont donc généralement pas assez développés, les pistes théoriques restent nombreuses et peuvent permettre, par exemple dans le cadre d'un stage dans le secteur de la périnatalité, d'être attentif·veà différents enjeux mis à jour par une pratique professionnelle riche et intense.

mardi 12 juillet 2016

L'écorce et le noyau, de Nicolas Abraham et Maria Torok



 Ce classique de la psychanalyse est chaudement recommandé, en particulier par Anne Ancelin Schützenberger, qui oublie quand même de préciser que l'ensemble ne se lit pas tout à fait comme un roman. En effet, entre les réflexions avancées sur des concepts précis de psychanalyse et le fait que de nombreux développements théoriques sont dans la continuité de la phénoménologie, branche de la philosophie réputée particulièrement incompréhensible, j'ai plusieurs fois pensé qu'à la place de ce résumé j'allais vous proposer des vidéos avec des chats (parce que c'est bien aussi). Inutile de préciser que, malgré ma bonne volonté (d'ailleurs pour ceux qui auraient la drôle d'idée de chercher à comprendre quelque chose à la phénoménologie je ne saurais trop recommander cette vidéo, dont je ne prétends pas non plus maîtriser le contenu mais qui est de très loin ce que j'ai trouvé de plus intelligible comme présentation de la bête), une part importante du livre (qui consiste en fait en divers articles -l'un d'eux intitulé, vous ne devinerez jamais, L'écorce et le noyau-, présentations de livres et conférences mis bout à bout) m'est restée parfaitement obscure.

 L'auteur et l'autrice s'attardent longuement sur la notion, en effet importante en psychanalyse, de symbole, le symbole étant distinct, par exemple, du signe ("la symbolisation ne consiste pas à substituer une "chose" à une autre, mais à résoudre un conflit particulier en le transposant"). Cette redéfinition du symbole permet non seulement d'appuyer une réflexion sur la psychanalyse mais aussi d'établir des conclusions cliniques : l'accès au symbole est un pas décisif vers la guérison ("c'est le refoulement de son origine métaphorique qui fait le symbole", "l'écoute analytique commence au moment où à la place de ce que dit le patient on entend des symboles"). Le symbole se manifeste aussi (souvent d'ailleurs : les sonorités et homophonies prennent beaucoup de place dans les analyses des vignettes cliniques) sous forme auditive : le travail analytique a alors pour objet de désamorcer un emboîtement qui fait qu'un mot, s'il évoque indirectement un traumatisme (par exemple lié à un autre mot à la sonorité proche), déclenchera la pulsion ("ces représentations acoustiques elles-mêmes étaient reliées vers l'intérieur à des représentations de "choses" (comprenant sans doute aussi des représentations acoustiques de "choses" et de mots-choses) greffées sur les pulsions"). En considérant que l'accès au symbole par le patient permet la guérison, iels sont plus optimistes que Freud lui-même sur le sujet : lorsque l'Homme aux rats (l'une des Cinq psychanalyses) lui demande en quoi identifier la cause du symptôme permet de le résoudre, le créateur de la psychanalyse est assez embêté pour lui répondre et parle vaguement de catharsis (et ce alors que l'Homme aux rats est la seule thérapie réussie que Le livre noir de la psychanalyse accorde à Freud, même si les auteur·ice·s déplorent qu'il soit mort peu après, trop tôt pour observer une éventuelle rechute).

 L'écorce et le noyau qui ont donné son titre au recueil de textes sont aussi une question de signifiant et de signifié. Le texte qui a lui-même ce titre est d'ailleurs un commentaire du Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (dictionnaire ambitieux qui a impliqué une relecture et une confrontation des textes fondamentaux, parfois en plusieurs langues, pour définir avec précision tous les concepts). L'auteur et l'autrice s'attardent dans ce texte sur la spécificité de la psychanalyse dans le langage, en particulier le fait de mettre une majuscule aux mots (Plaisir, Décharge, ...) pour différencier leur sens analytique de leur sens courant, ce qui revient selon elle et lui à les priver de leur sens courant ("voilà justement le rôle des majuscules : au lieu de les re-signifier, elles dépouillent les mots de leur signification, les dé-signifient pour ainsi dire") et permet de développer le concept d'anasémie de la psychanalyse. Les concepts qui ont donné son titre à cet article comme au livre désignent, pour le Noyau, l'Inconscient freudien, et pour l'Enveloppe, le corps : l'objet de ces concepts est d'enrichir et de nuancer la notion de Somato-Psychique (pour une raison qui m'échappe, les majuscules, pourtant au centre du texte, disparaissent dans le titre, et l'Enveloppe y est rebaptisée écorce). Comme il est question de précision des concepts et de nuances complexes, je vais m'arrêter à ces données assez vagues car comme je n'ai pas tout compris, on court à la catastrophe si j'essaye d'expliquer le texte : j'invite les motivé·e·s à lire cet article de 20 pages en prenant leur temps, des notes et éventuellement de l'aspirine.

 Pour celles et ceux qui comme moi sont entré·e·s là parce qu'iels ont suivi les indications d'Anne Ancelin Schützenberger, ne partez pas tout de suite : il est bel et bien question, et en abondance (le livre se termine d'ailleurs sur un long extrait d'Hamlet où un spectre se manifeste bruyamment pour éviter qu'un secret honteux ne soit dévoilé), de traumatisme inter-générationnel. Tant à travers des cas cliniques qu'à travers des développements théoriques, il est question du poids de secrets de familles honteux, de deuil non faits ("Tous les morts peuvent revenir, certes, mais il en est qui sont prédestinés à la hantise. Tels sont les défunts qui, de leur vivant, ont été frappés de quelque infamie ou qui auraient emporté dans la tombe d'inavouables secrets", "ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres") qui rendent l'analyse insoluble tant que l'analyste ne cherche la solution que dans la biographie de son ou sa patient·e ("il arrive que des révélations providentielles fournies à point nommé par l'entourage, viennent à la rescousse pour apporter les pièces manquantes"). En revanche, à l'instar de Schützenberger qui admet régulièrement son échec sur ce point, ils ne savent pas trop comment le traumatisme se débrouille pour passer d'une génération à une autre (iels parlent d'un passage "dont le mode reste à déterminer").

 Je l'ai précisé plus haut, ce livre est un recueil de textes : le contenu (et, à mon grand soulagement, la complexité) est très varié (et, si un plus grand honneur est fait aux développement théoriques, il y a aussi une place conséquente accordée aux vignettes cliniques, dont une part concerne l'Homme aux loups auquel l'auteur et l'autrice ont déjà consacré un livre). Je ne me suis par exemple pas attardé sur le concept d'introjection (modalité analytique du deuil qui consiste à avaler métaphoriquement l'objet perdu), sur le bilan des apports de Mélanie Klein à la psychanalyse au cours de sa carrière, ni sur le dictionnaire des concepts qu'Imre Hermann (qui aurait influencé Balint, Spitz, Bowlby, Winnicott ou encore Lacan) développe dans L'instinct filial. Le livre est plutôt destiné aux spécialistes et la plupart des textes sont bien plus profitables si on les lit en prenant son temps, mais d'autres sont bien plus accessibles et sont intéressants aussi.

mercredi 19 mars 2014

Exercices pratiques de psychogénéalogie, d'Anne Ancelin Schützenberger



 Les résolutions, c'est fait pour ne pas être tenu... Comme celle que j'ai prise de ne rien acheter en voyant l'étal de livres de psycho, à l'occasion d'une conférence. Regarder sans acheter, ce n'est quand même pas compliqué! J'ai bien assez de lectures en retard, pas la peine d'acheter un livre de plus qui va me regarder depuis l'étagère sans que je ne l'ouvre.

 Bon, la résolution a tenu 3 minutes. Mais ce n'est pas bien grave, le livre est très court.

 Après Aïe mes aïeux puis Psychogénéalogie, sur le même thème, Anne Ancelin Schützenberger publie Exercices pratiques de psychogénéalogie. Comme son nom ne l'indique pas, il est destiné non pas à des professionnel.le.s qui voudraient se perfectionner mais à des patient.e.s qui voudraient se livrer à une pré-exploration de leur inconscient familial, avant d'entreprendre une thérapie avec un.e professionnel.e... l'idée étant surtout que ce travail préalable les aide à se méfier des charlatans. Que ce soit dans Aïe mes aïeux, Psychogénéalogie ou même sur son site Internet, Schützenberger invite en effet à se méfier des expert.e.s autoproclamé.e.s en psychogénéalogie, qui n'ont parfois pas de scrupules à utiliser son nom pour renforcer leur crédibilité alors qu'ils n'ont rien à voir avec elle. Là, avant même le mode d'emploi pour débuter un travail sur soi, l'avertissement est limpide : "la psychogénéalogie n'est pas un métier, mais un outil", "les practiciens les plus sérieux sont rares et ne se disent pas psychogénéalogistes", "on peut merveilleusement aider les gens grâce à l'outil généalogique, mais on peut tout autant, par ignorance ou incompétence, leur faire beaucoup de mal en les lançant sur de fausses pistes", "la psychogénéalogie ne résout pas tous les problèmes. Très souvent, en effet, c'est plutôt d'une psychothérapie dont on a besoin".

 Après avoir repris très succinctement les principaux enjeux psychiques du génosociogramme (deuils non faits, loyautés familiales ou "patate chaude" transmise de génération en génération, tabous pesants, le tout pouvant exister sur plusieurs générations, voire être le résultat d'un traumatisme historique -guerre, génocide ou changement de frontières par exemple-, …), l'autrice propose un mode d'emploi dans ses aspects les plus concrets. Plus rapide qu'un génosociogramme, on peut par exemple représenter son atome social : par des points ou avec des allumettes (une petite boîte de 30 allumettes contraint à aller à l'essentiel... donc permet d'identifier l'essentiel), on place sur une feuille des gens, des lieux, des objets, des concepts importants pour nous, sans oublier de se placer soi-même, au centre ou non, au début ou non. Anne Ancelin Schützenberger nous livre son propre atome social, dans lequel figurent, en plus de sa famille proche, des éléments aussi variés que Galilée, Platon, Lapalisse, le lapin qui a mangé les chaussures de sa grand-mère, les sucettes au caramel de Bretagne de son enfance ou encore le massif du Mont-Blanc.

 Le génosociogramme lui-même demande un travail bien plus conséquent ("la psychogénéalogie nécessite une bonne culture générale, une bonne connaissance historique et géographique, voire économique"), qui se fait en plusieurs temps. Il faut commencer par représenter, avec des codes précis fournis dans le livre, les membres de la famille (couple, parents, grands-parents, enfants, cousin.e.s, …), incluant si c'est possible les enfants qui ne sont pas nés (fausse couche, IVG, …), leurs relations, les dates et événements importants qui les concernent, … Les personnes importantes qui ne font pas partie au sens strict de la famille doivent être incluses aussi (personnel de maison -qu'on voit donc, chez soi, au quotidien-, ami.e proche, figure d'autorité religieuse, …), ainsi que les événements historiques. Le tout peut occuper beaucoup d'espace, l'autrice conseille de coller les feuilles ainsi remplies sur un carton à dessin. Trois heures de travail sont en général nécessaire pour faire apparaître de premières pistes de réflexion. Au moment de la réalisation du génosociogramme, ou juste après, quand on s'assoit après avoir fini, il est important d'écouter ses émotions (et aussi d'être attentif.ve à un éventuel rêve la nuit qui va suivre), pour orienter cette réflexion, savoir dans quelle direction chercher (syndrome d'anniversaire -événement qui se répète à un même moment pour des personnes de générations différentes-, tabou familial sur le passé, …). Enfin, un travail de vérification doit suivre, au niveau de ses souvenirs personnels ("le génosociogramme se fait de mémoire... mais avec un téléphone à portée de la main!") puis au niveau des reconstitutions plus lointaines (c'est là qu'une documentation historique peut s'avérer nécessaire -des bases de données sont proposées au dernier chapitre-, et il faut aussi savoir replacer les choses en contexte : un événement honteux n'aura pas le même impact sur la personne concernée dans une grande ville ou dans un village, une grossesse avant le mariage n'est pas vue de la même façon aujourd'hui que ça ne l'était il y a un siècle, ...). Les erreurs identifiées doivent toutefois continuer de figurer en tant que telles sur le génosociogramme, elles sont généralement importantes!

 Ce mode d'emploi express peut être vu comme une introduction à Aïe mes aïeux et/ou Psychogénéalogie, ou être gardé comme pense-bête quand on les a lus. C'est une bonne initiation, synthétique, aux enjeux et aux principes de la psychogénéalogie.

 La résolution a tenu 3 minutes... en même temps on ne va pas non plus en rajouter, j'ai fini par le lire, ce livre, non? En plus il se lit en moins d'une heure. Oui, mais... il s'achève sur une liste de vingt livres! Et ils sont "indispensables", qu'elle dit! Et vu que c'est grâce à elle que j'ai lu, par exemple, Le livre du ça, je sais qu'il faut suivre ses conseils. C'est malin tout ça, les choses auraient été plus simples si j'avais tenu cette résolution.
 
 
Pour les personnes intéressées, les résumés de quelques uns des livres conseillés: 

mercredi 20 février 2013

Les Premiers Liens, de T. Berry Brazelton et Bertrand Cramer

 Ne soyez pas leurrés par le titre, il ne s'agit pas d'un prequel de 50 Shades of Grey. Travail commun d'un pédiatre (Brazelton) et d'un psychiatre, ce livre a pour objectif d'éclairer la clinique du nourrisson d'un regard nouveau mais aux enjeux importants, dans la mesure où "même lorsqu'il existe une pathologie organique nette -comme une anomalie de naissance ou congénitale […] le pronostic en ce qui concerne de tels enfants dépend énormément de la façon dont les parents perçoivent et ressentent l'anomalie, et dont ils s'en accommodent".

 Dans un premier temps, les auteurs (enfin, surtout Brazelton si on en croit les recherches évoquées pour appuyer le propos) présentent les interactions entre parents et enfants en fonction du développement sensori-moteur du nourrisson. Si l'enjeu clinique est loin d'être au centre de cette première partie, il est tout de même présent : les interactions réussies sont une récompense tant pour l'enfant que pour les parents, encourageant les performances de l'enfant tout en favorisant une relation épanouie. Une étude a même permis d'observer qu'un simple échange de regards juste après la naissance a un impact positif sur l'expérience de la parentalité ("30 jours plus tard, ces parents étaient nettement plus sensibles aux signaux visuels et auditifs de leurs bébé que des parents qui n'avaient pas eu l'occasion d'une interaction visuelle immédiatement après l'accouchement"). Pour optimiser ces échanges, le parent doit être vigilant à la disponibilité du bébé (désir d'échanger, état d'éveil satisfaisant), être vigilant à ses réponses et le montrer (excitation du bébé quand il réalise qu'il peut avoir un impact sur le comportement des parents), éviter la surstimulation (et, en cas de surstimulation, ne pas interpréter les pleurs du bébé comme un rejet du parent), … Cette communication entre des interlocuteur·ice·s aux repères si différents ne va bien entendu pas toujours de soi, d'autant que le bébé, une fois maître de ce type d'échanges ("vers 4 mois, nos études démontrent que le bébé mène le jeu aussi souvent que les parents"), fait preuve d'une autonomie ("après qu'une séquence de réponses synchrones a été démarrée, le bébé a tendance à interrompre le dialogue en détournant le regard vers une autre partie de la pièce, vers sa main ou sa chaussure. C'est tellement prévisible vers 5 mois que nous en sommes venus à appeler les bébés de cet âge des "bébés-chaussures" (shoebabies)") qui peut être surprenante et douloureuse pour les parents, interprétée comme un rejet, alors même qu'il s'agit, semble-t-il, pour le bébé, d'une preuve de confiance dans la relation dans la mesure où ça implique d'accepter une distance sans crainte d'abandon ("le bébé handicapé ou prématuré qui a été "couvé" attendait souvent d'avoir sept ou huit mois avant d'oser atteindre le même état d'autonomie").

 La partie plus strictement clinique concerne principalement l'image que les parents peuvent avoir du bébé. L'enfant est, de façon plus ou moins consciente, de façon plus ou moins impérative, un projet (le "il sera bien ce qu'il voudra" de la mère de Kirikou enceinte dans la comédie musicale va bien moins de soi qu'il n'y paraît), et les interactions entre parents et enfants démarrent et évoluent dès la grossesse. Après la naissance, le bébé est également un vecteur capital d'estime de soi, à la fois en tant que miroir (amour-propre) qu'en tant que représentation de soi envers les autres. Ses premières communications (sourires, mouvements, vocalises) seront définies au départ par leur interprétation par les parents, ce qui est indispensable au développement (une communication a pour objet d'être interprétée), mais peut être dangereux dans des contextes difficiles où pathologiques, où des intentions néfastes (provocation, méchanceté, rejet, mépris) peuvent être attribuées. Rappelant, et éclairant (un terme très récurrent est celui de "fantôme dans la nursery" repris à Selma Fraiberg) des principes de la psychogénéalogie (bien que l'analyse concerne ici un maximum de deux générations), le livre développe en détail et très clairement comment les fantasmes des parents, leur vécu de leur propre enfance, les deuils non faits ou les projets abandonnés peuvent contribuer à rendre la parentalité très difficile, parfois au désarroi du personnel soignant (les auteurs ont plusieurs fois reçu en consultation des parents qui s'étaient d'abord vu répondre que les pleurs étaient dûs à des coliques et que ça allait passer). Le·a lecteur·ice thérapeute est d'ailleurs encouragé·e à laisser les parents s'exprimer : ils livreront le plus souvent eux-même la raison jusqu'ici invisible de l'angoisse ou du conflit, et seront par la suite bien plus réceptifs aux interprétations et solutions proposées. L'ouvrage s'achève sur une série de cas cliniques qui illustrent avec précision les théories proposées juste avant.

 Même si les parties "développement" et "clinique" semblent en premier lieu ne pas avoir de liens entre elles, leur complémentarité est bien plus flagrante à la fin. La partie clinique, très spécialisée mais très riche (à partir du 4ème chapitre, "Les Scénarios Imaginaires"), peut toutefois être lue séparément. C'est bien dommage que la crédibilité du tout soit ébréchée par la courte partie "Devenir père", qui semble avoir été coécrite avec Borat et David Douillet, où l'on apprend par exemple qu'il faut se préserver des dangers de "tomber dans une illusion d'identité entre les sexes", et que les bienfaits de la présence du père sont confirmées entre autres par "l'étude de garçons très féminisés (dès la fin de la deuxième année) ou dans l'histoire de certains transsexuels" (mais qu'est-ce que ça peut bien être, un garçon très féminisé à 3 ans? Il écoute Britney Spears, est fan d'Abba, de Glee et de Sex and the City et regarde les mauvaises pages du catalogue de jouets?). Bien entendu, cette partie n'est pas représentative du reste, et sa lecture n'est vraiment pas indispensable.

dimanche 23 décembre 2012

Le plaisir de vivre, d'Anne Ancelin Schützenberger

 Titre pas original ni contrariant, joli dessin de Noël sur la couverture (intitulé La lecture de Grand-Maman )... ça sentirait pas un peu la guimauve? Oui, mais sur la couverture il y a aussi le nom de l'autrice, Anne Ancelin Schützenberger, Mme Psychogénéalogie, Mme Psychodrame, qui a fait une partie de son analyse didactique avec Dolto et travaillé avec des élèves directs de Kurt Lewin, qui nous écrit du haut de ses 90 ans, alors le moins qu'on puisse dire c'est qu'on ne risque pas grand chose à aller plus loin.

 Et, si l'agréable et magnifique avant propos constitue un éloge des petits (et pourquoi pas des grands) plaisirs du quotidien ("ce plaisir de vivre améliore la situation quelle qu'elle soit"), même (presque surtout) à un âge avancé ("les petits rien de la vie sont la terre de l'existence. Quatre plaisir par jour, tous les jours, redonnent du sel à la vie"), ce livre à l'argumentation (la narration?) étrangement articulée nous guidera vers une façon d'exister qui limite les effets du cancer (le vrai cancer qui se soigne avec des chimios, pas le cancer métaphorique qui désigne tout truc d'abord insidieux qui pourrit l'existence de façon de plus en plus inéluctable). Et le mot de la fin ("Pour guérir, il faut vouloir guérir. Pour vouloir guérir, il faut avoir envie de vivre. On a d'autant plus envie de vivre qu'on a réellement affronté la mort, qu'on s'est découvert soi-même, ses possibilités et sa voie.") fait tout de suite moins guimauve que la couverture.

  L'avant-propos est suivi par un développement sur le concept de sérendipité avec des exemples vécus, un récapitulatif des recherches effectuées, un résumé du conte Les trois Princes de Serendip, ... La sérendipité est une réceptivité aux coïncidences heureuses et décisives. Les Princes de Serendip ont en effet une vie remplie de ce genre d'évènements, qui permet si mes souvenirs sont bons (oui là maintenant j'ai la flemme de relire) de sauver le monde, entre autres, dont, comme il se doit, une princesse. En même temps ils trichent un peu, non seulement ce sont des princes mais ce sont aussi des personnages principaux de conte (et en plus ils sont trois, ce qui a tendance à être bien vu dans les contes, mais ça c'est compliqué à expliquer à son·a conjoint·e). Qu'est-ce que ça fait entre un avant-propos et un récit autobiographique? La conclusion est que si seul le hasard peut initier les coïncidences, on ne peut en bénéficier que si on sait les saisir. Cette conclusion est une grille de lecture qui explique l'intérêt du parcours de vie raconté ensuite.

 Histoire et géographie ont en effet pas mal promené Anne Ancelin Schützenberger. Départ aux Etats-Unis (où elle découvrira plus tard la psychologie sociale qui ne s'appelle pas encore comme ça mais surtout le psychodrame) annulé par trois fois (dont une par la seconde guerre mondiale)... mais si elle était partie plus tôt, ses aller-retour entre Europe et Amérique alors que la psychologie cherche à se définir auraient-ils été si décisifs? Mari rencontré à une soirée entre étudiant·e·s où elle se sentait obligée d'aller et voulait ne faire que passer... parce qu'elle avait un rendez-vous galant programmé ce soir là (il a dû passer une bonne soirée, lui!). Contacts avec des universitaires influent·e·s indirectement obtenus grâce aux réseaux constitués en tant que résistante puis bénévole. Recherche financée par un chercheur rencontré à une journée de conférences... où elle était de passage un quart d'heure avant de prendre l'avion. Rencontre avec Moreno (créateur du psychodrame) qui a mal démarré (une amie, estimant qu'il était indispensable qu'elle le rencontre, la "kidnappe" et lui fait faire dix-huit heures de voiture au prétexte d'une petite course, ce qui n'empêche pas l'intéressée d'estimer encore aujourd'hui "j'ai horreur des surprises, des cadeaux, et de ce que l'on fait pour moi sans me prévenir ni me demander mon accord") et s'est mal terminée (une conférence de très grande ampleur sur le psychodrame, initialement organisée en Hongrie, a dû être déplacée en panique en Autriche... sauf que rien en Autriche n'a été financé, et Moreno fait le sourd quand les organisateurs frappent à la porte de sa chambre d'hôtel en disant qu'ils doivent tout annuler si personne ne passe à la caisse... Schützenberger, dos au mur, dépense sa propre épargne et s'endette, ce qui lui vaut... la rancœur de Moreno qui ne lui reparlera que sur son lit de mort -cet épisode n'y sera pas évoqué-). En fait de chercheuse, Anne Ancelin Schützenberger ne serait qu'une plume ballotée par le vent, qui n'a rien trouvé mais qui a été trouvée par ses découvertes? Oui mais... si elle avait renoncé à son voyage aux Etats-Unis après trois coups du sort? Si elle n'avait pas relevé le challenge quasi imposé d'organiser des conférences sur le psychodrame en Europe (elle reçoit une plaquette présentant la conférence... et découvre qu'elle y est désignée organisatrice!)? Si les conditions matérielles difficiles de l'après-guerre l'avaient conduite à sécuriser carrière et salaire (elle travaillait au départ dans le droit des assurances) plutôt que de reprendre des études, au détriment du niveau de vie de son jeune couple? Le tout est raconté dans un style très simple (une feinte? "Les gens sont très gentils, quand on est plein de bonne volonté mais un peu stupide, ils vous aident beaucoup. Alors que si on est intelligent, ils ont peur de vous. Ainsi je dis : je ne comprends pas... Et ils expliquent. Ils rentrent dans les détails.") qui rappelle Candide sans l'ironie. La simplicité sera d'ailleurs un élément important dans son approche de la thérapie du cancer ("tout le monde se méfie toujours des choses simples, gratuites et pleines de bon sens").

 Marquée par la mort de sa cousine d'un cancer duquel tout était réuni pour qu'elle survive ("bonne chimiothérapie", "opération réussie" "à Paris par les princes de la cancérologie", elle-même "médecin", "directrice d'un centre de recherche médicale", "mère de famille, grand-mère, sportive, très épanouie, l'image de la joie, de la bonne humeur"), elle s'est intéressée aux travaux de chercheur·se·s (en particulier Carl Simonton et son épouse Stephanie Matthews) qui se demandaient ce qui différenciait ceux·elles qui survivaient de cancers réputés incurables des autres patient·e·s. Le développement qui suit, l'essentiel du livre à mon avis, convoque d'autres chercheur·se·s et l'expérience clinique personnelle d'Anne Ancelin Schützenberger. L'essentiel consiste à développer un projet de vie ("ceux qui étaient soignés dans des hôpitaux parlaient de survivre, alors que ceux qui utilisaient la méthode Simonton en plus parlaient de vivre")... et à savoir être égoïste! D'une part prendre conscience des bénéfices secondaires de la maladie (le·a patient·e a-t-iel une raison de vouloir mourir?), ce à quoi la psychogénéalogie aide considérablement (loyauté invisible, script de vie inconscient, ...). D'autre part, parler de ses souffrances quand le besoin s'en fait sentir (tant pis pour l'autre s'iel n'est pas disponible pour accueillir cette douleur) et élaborer des projets, ce qui va d'être acteur·ice du projet de soin ou prévoir de réaliser un rêve (perdu pour perdu, une patiente au stade terminal a quitté l'hôpital pour faire le tour du monde qu'elle avait toujours voulu faire... et a miraculeusement guéri) à se ménager des moments de plaisir chaque jour (écouter de la musique, manger un carreau de chocolat...), même si les circonstances ne semblent pas s'y prêter (les moments de plaisir se voient... prescrits par l'équipe soignante -"on les "oblige" donc à faire des choses agréables"-). En plus de ça, la méditation plusieurs fois par jour est capitale, pour se représenter les mauvaises cellules redevenir bonnes mais aussi mieux supporter la douleur ("quand on est trop angoissé ou quand on a mal, on ne peut plus consacrer ses forces à guérir").

  Toutefois, Anne Ancelin Schützenberger prend bien soin de préciser ce qu'elle ne dit pas ("Ne me faites pas dire qu'il suffit de changer de manière de penser et de vivre, de manger, de renverser la vapeur pour sauver tous les malades. Je ne le dis pas, et ne le pense pas"). Et, point essentiellissime, il est précisé que cette méthode (ces méthodes) ne dispensent pas d'un traitement médical conventionnel ("cette méthode est une méthode adjuvante de la médecine classique"), même si la méditation est infiniment plus sexy que la chimiothérapie. Non parce que je vous entends d'ici, dire qu'avec Isabelle Filliozat je suis tellement énervé qu'on m'entend crier à travers l'ordinateur (et encore je n'ai pas lu le livre où elle parle expressément de psychosomatique) alors que là je suis béat d'admiration:p Ma première réaction à toute explication psychologisante du cancer est d'ailleurs la défiance, car cette explication est à la fois trop commode et insupportable par ce qu'elle sous-entend (n'auraient de cancer que ceux·elles qui le veulent bien). De formation scientifique, Schützenberger cite quelques études avec des chiffres en plus de ses cas cliniques. Mais, bien qu'elle relève qu'un chercheur... ayant voulu démontrer le contraire a validé scientifiquement les bienfaits de cette méthode (et que les cas cliniques présentés pour des raisons pédagogiques donnent une impression de quasi-infaillibilité), elle reste très humble sur son évaluation des guérisons effectives ("on peut passer de 46 à 49% de guérison à un peu plus, mettons 50 à 51%"), ce qui ne l'empêche pas de parler, quelle que soit l'issue, d'une grande amélioration de la qualité de vie ("il s'agit de rendre au malade la paix de l'âme et du cœur et de lui permettre de vivre pleinement ce qu'il vit, et souvent alors la stabilisation, la guérison, arrive de surcroît").

 Vous l'aurez compris, c'est un livre que je recommande, qu'on se destine à être soignant·e ou pas et, bien entendu, même si on est en bonne santé! Facile à lire, il peut aussi s'offrir à quelqu'un qui n'y connaît rien en psychologie.