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jeudi 7 août 2025

La fin de la plainte, de François Roustang

 


 

 Ce livre, écrit non pas par François Roustang psychanalyste mais par François Roustang hypnothérapeute (c'est extrêmement net dans les réflexions théoriques), s'applique à travers une série d'articles à définir en quoi consiste vraiment l'acte thérapeutique, ou peut-être plutôt le mouvement thérapeutique.

 Dans la tradition du mouvement systémique, il va beaucoup être question de pas de côté. Le premier est indiqué dans le titre, ou plutôt dans l'explication qu'en fait l'auteur : se donner comme objectif de mettre fin à la plainte n'est pas, comme on pourrait le penser intuitivement, se débarrasser des symptômes (parce que oui, de fait, plus de symptôme, plus de plainte... enfin, en théorie, justement!) mais réduire le décalage entre la plainte et la souffrance, la réalité de la personne accompagnée. 

 La plainte occupe l'espace, devient un objet en soi, focalise l'attention sur un élément au détriment des autres, potentiellement entretient l'impuissance. S'intéresser à la spécificité de la plainte comme forme permet un regard différent sur le fond. De plus, mettre fin à la plainte ne consiste pas à régler tous les problèmes, mais à déplacer l'objectif thérapeutique sur  le vécu, la perception de la personne.

 Cette idée se prolonge dans des réflexions sur le mouvement dans la continuité de la théorie systémique : l'état de souffrance correspond à un équilibre, donc par essence chercher à bouger tel ou tel élément de l'équilibre s'opposera à une résistance. Ce qui va vraiment générer, ou plutôt permettre, du mouvement, c'est le vide. François Roustang propose par exemple de revenir à l'ici et maintenant, d'amener le·a client·e à s'attarder, en profondeur, à percevoir et ressentir, la situation telle qu'elle est, d'oublier temporairement la destination et le blocage qu'elle va nécessairement générer, une attitude contre-intuitive mais conforme par exemple aux principes de l'Approche Centrée sur la Personne, et illustrée dans une vignette clinique parlante.

 Une autre idée forte, peut-être une autre facette de la première, concerne l'attitude du ou de la thérapeute. Il est encore question de vide : les conditions du mouvement thérapeutiques seront favorisées par l'accueil, plus que par le fait, en caricaturant un peu, de jeter le plus de techniques possible sur le·a client·e en attendant que l'une d'elles fonctionne. "Le sens va naître des sens, car il nous disent une complexité particulière que nous n'avons jamais appréhendée auparavant, puisque nous ne nous sommes jamais trouvés auparavant devant cette personne, cette famille, ce groupe." Si cette vision me paraît particulièrement précieuse, j'ai du mal à suivre l'auteur quand il appelle plus ou moins à oublier la théorie, en particulier dans le titre du chapitre qui invite, rien que ça, à "en finir avec la psychologie" (et en plus, du coup, si on "en finit avec la psychologie", qui va lire son livre?).

 Ce désaccord peut-être un peu technique ou hors-sol ("oui, c'est bon, on a compris qu'il ne parlait pas en absolu, en plus, même si il est peut-être un peu condescendant, il dit bien dans le même chapitre que la théorie est utile") illustre une difficulté récurrente que j'ai eue avec ce livre : les développements sont plus ou moins poussés, plus ou moins complexes, plus ou moins puristes, et ce n'est pas toujours évident de savoir si, depuis son expérience et son goût poussé pour les pas de côté, l'auteur dit quelque chose de subtil et d'important qu'il vaudrait vraiment la peine de prendre le temps de saisir, ou s'il est juste en train de s'écouter parler (un comble pour quelqu'un qui parle de Narcisse toutes les 5 minutes dans les premiers chapitres). Hélas, certains moments ne sont pas rassurants tant il sait prendre un ton particulièrement hautain pour dire des banalités (un exemple parmi d'autres, le fait de faire un groupe contrôle avec un placebo dans les études pharmaceutiques serait contradictoire avec la part de mystère qu'aurait l'effet placebo, on ne sait pas trop pourquoi, mais l'auteur semble trouver son point de vue sur la question particulièrement brillant). Le dernier chapitre, en particulier, où il pousse la condescendance jusqu'à l'écrire sous la forme d'un dialogue entre un père et "une petite fille", est particulièrement pénible à lire : entre la forme qui caricature la personne qui s'écoute parler ("L'avare de mots est un avare de pensées, l'avare de pensées est un avare de corps, l'avare de corps est celui qui ne montre plus rien parce que, dans sa plénitude, il accède à la banalité", "la plus sûre cachette de l'avarice, c'est l'ordinaire des jours"... écoute, pourquoi pas, si ça te fait plaisir...) et les adversaires imaginaires (pensée particulière aux "travaux savants qui, à grand renfort de linguistique ou de révolution quantique, et payés par le gouvernement, s'il vous plaît, veulent prouver ce que tout le monde sait depuis toujours", et évidemment il dit une énormité juste après) qu'il terrasse de la brillance autoproclamée de sa rhétorique, j'ai résisté à la tentation de jeter le livre en travers de la pièce mais j'ai du le refermer plusieurs fois le temps de soupirer et lever les yeux au ciel pour venir à bout de ces dernières pages.

 Le propos, le regard, sont intéressants et originaux, mais peut-être moins (voire beaucoup moins!) que ne semble le penser l'auteur... c'est dommage, parce que l'agacement et l'impatience m'ont peut-être fait passer à côté de vraies prises de conscience en me faisant renoncer à prendre le temps de vraiment comprendre certains passages. 

lundi 7 janvier 2019

Ma voix t’accompagnera… , de Sidney Rosen et Milton Erickson



 Sidney Rosen regroupe dans ce livre de brèves histoires, pédagogiques, de Milton Erickson (créateur de l’hypnose ericksonienne), le plus souvent des anecdotes familiales ou des vignettes cliniques. Si la plupart des textes peuvent sembler simples voire simplistes, le recueil n’est pas (contrairement à ce que peut laisser craindre la très élogieuse intro) une simple invitation à s’émerveiller de la sagesse d’Erickson : chaque histoire illustre une, voire des, indications cliniques précises, et parfois comporte plusieurs niveaux de lecture, indiqués ou non en commentaire.

 Si des termes comme transe bien sûr, mais aussi l’opposition entre niveau conscient et niveau inconscient ou la notion de marquer certains mots ou certaines phrases sont présents, il est en fait très peu question de la technique même de l’hypnose, et ce sont des principes thérapeutiques qui sont présentés. L’idée qui réunit peut-être l’essentiel des textes est que la demande du ou de la client·e, si on y répond trop directement, va plutôt le·a conduire à perfectionner ses propres symptômes qu’à vraiment aller mieux. Si l’idée d’un·e thérapeute assertif·ve et autoritaire est rejetée, ça semble surtout être parce que c’est contre-productif (sinon à titre de provocation pour déclencher une réaction) : l’horizontalité est bien présente dans la mesure où le·a client·e est pris·e au sérieux en tant qu’individu, où ses valeurs sont respectées, mais Erickson garde le contrôle total de ce qui a lieu, souvent par une manipulation certes bienveillante. Ça peut passer par la prescription du symptôme (à une adolescente qui suce constamment son pouce, au grand désespoir de ses parents et enseignants, Erickson prescrit de sucer son pouce très bruyamment à des moments bien précis qui vont être particulièrement désespérants pour son entourage, ce qui la poussera rapidement à arrêter, par agacement), par une attitude inattendue (il rentre d’office dans le conflit avec une enfant particulièrement réticente à rencontrer un thérapeute, avant de lui dire quelque chose de gentil là où elle attendait une méchanceté), en faisant le contraire de ce qui avait été essayé jusqu’ici (une étudiante qui arrivait toujours en retard en promettant à chaque fois de ne jamais recommencer est accueillie par une révérence de toute la classe en arrivant dans le cours d’Erickson, elle devient ensuite ponctuelle alors qu’aucun reproche des enseignant·e·s ne l’avait fait arriver à l’heure), en proposant aux client·e·s un point de vue différent sur le symptôme (il reproche à une cliente qui a développé une phobie sociale grave suite à des flatulences en classe, très religieuse, de manquer de respect, par sa honte, à la complexe construction divine qu’est le corps humain), … Si des solutions plus conventionnelles sont parfois proposées (optimiser la concentration de tireurs sportifs, par l’hypnose, en leur permettant de percevoir chaque tir de la compétition comme le premier, surmonter quelque chose qui semble impossible en imaginant, en transe hypnotique, se rapprocher de l’objectif très progressivement), il n’est pas surprenant qu’un chapitre soit consacré à la confrontation avec des prestidigitateurs, et un autre à des blagues faites par Milton Erickson et des membres de sa famille. Surprendre l’autre, c’est un point récurrent, implique non seulement d’être très attentif·ve à ses valeurs, à sa demande explicite, à sa situation, à ses résistances, à son langage non verbal, mais aussi à élargir le spectre des perceptions du ou de la thérapeute comme celles du ou de la client·e.

 Si l’intérêt pédagogique du livre est son intérêt principal, et que le·a professionnel·le de l’hypnose y verra probablement un nouvel enseignement à chaque lecture (s’iel a suffisamment élargi le spectre de ses perceptions depuis la lecture précédente!), l’alignement de réussites, renforcé par le fait qu'Erickson est souvent présenté comme un faiseur de miracles (ne faites pas de jeu à boire où vous buvez chaque fois qu'il est dit qu'il est consulté en dernier recours, ce serait dangereux même avec de l'eau), ferait presque oublier qu’utiliser la déstabilisation comme ressort thérapeutique est une prise de risques. On n’est plus dans la thérapie brève mais dans la thérapie ultrabrève, et même les client·e·s qui quittent le cabinet en exprimant leur désapprobation de manière pas tout à fait ambigüe se manifestent des mois ou des années plus tard, éventuellement en envoyant d’autres client·e·s, expliquant à quel point Erickson leur a sauvé la vie. J’aurais été curieux d’avoir au moins quelques anecdotes où il s’est planté, ou même d’avoir à peu près la proportion de fois où il a échoué.

 Le livre reste précieux dans la mesure où il présente une approche originale, et, qu’on s’intéresse ou non à l’hypnose, donne un point de vue intéressant sur la relation thérapeutique et la relation au symptôme, à la distinction éventuelle entre demande exprimée et besoin réel, tout en rappelant le besoin d’être attentif·ve à l’infinité de modes d’expression des client·e·s.