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jeudi 22 mai 2025

Tu n'auras pas mon silence, de Florence Rivières et Steren

 

 Marie a été victime de violences conjugales. Elle a aussi subi plusieurs viols dans le cadre de sa relation avec Arthur. Mais ce n'est pas une "bonne victime", ce qui complique considérablement le dépôt de plainte qu'elle finit par décider de faire ("être un sale type, c'est pas illégal", "alors vous, on vous viole et vous ne vous en rendez pas compte?").

 Ce n'est pas une bonne victime parce qu'elle a eu une sexualité après leur dernière séparation au lieu d'être "brisée" (elle a eu des symptômes traumatiques, mais pas ceux qui sont conformes au stéréotype), parce qu'elle s'est remise en couple de nombreuses fois avec lui, et d'ailleurs c'est lui qui se séparait, parfois une fois par semaine, une fois le prétexte était qu'elle l'avait empêché d'attraper un pikachu à Pokemon Go. Ce n'est pas une bonne victime parce que c'était son supérieur hiérarchique (avec le statut de freelance qui lui-même ouvre énormément aux abus) donc est-ce que ce ne serait pas une contrariété professionnelle qui l'amènerait d'un coup à voir a posteriori des violences. Ce n'est pas une bonne victime parce qu'il n'y a pas eu de coups (Arthur allant jusqu'à dire qu'elle profite de la situation parce que s'il la frappe il y aura des marques et ça va se retourner contre lui donc selon son raisonnement il se retrouve injustement sans défense), parce que les viols ont été le résultat de manipulations et d'insistance et pas imposés physiquement, parce que le dénigrement constant a été intégré (Arthur s'empare d'une expression de visage, du choix d'un mot, pour exploser et dire à quel point elle ne pense qu'à elle et lui fait du mal, générant une vigilance constante bien que forcément insuffisante), parce qu'il a pu imposer sa version auprès de leurs ami·e·s commun·e·s lorsqu'il a perçu que là elle ne reviendrait pas.

 Sauf que "vous savez quoi? Même les bonnes victimes, on ne les écoute pas. Alors autant que je parle". Par ailleurs, tous ces éléments qui pourraient (et ont) fait douter de sa bonne foi sont caractéristiques des violences dans le couple. Il a pu imposer sa version car il la dénigrait et la faisait culpabiliser constamment, il y avait donc peu de chances qu'elle ose parler. La dépendance professionnelle, loin de la servir, a conduit à une exploitation (beaucoup de travail bénévole), et les violences financières ne se sont pas arrêtées là (il l'a fait acheter des billets pour un voyage commun au Japon pour se séparer juste avant, a habité chez elle sans participer au loyer -"bien sûr, le lui faire remarquer aurait fait de moi une personne vénale"-, l'a poussée à déménager pour habiter à deux là encore avant de se séparer, ...).

 Le livre est explicitement militant, mais est aussi très riche sur la description des mécanismes interindividuels de la violence, montrant en particulier comment le doute peut s'ancrer et se maintenir longtemps dans la relation.

jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.


dimanche 4 août 2024

When Men Batter Women, de Neil Jacobson et John Gottman

 

 Ce livre est un objet assez étonnant, puisqu'il est la synthèse d'un travail de recherche de deux chercheurs et thérapeutes de couple, et pas n'importe lesquels, que ce soit Gottman ou Jacobson. La synthèse d'un travail de recherche faite par des chercheurs et thérapeutes, rien d'étonnant jusqu'ici... sauf que ce sont des experts de la thérapie de couple, et une situation de violences conjugales, ce n'est pas une relation amoureuse (même si c'est l'apparence d'une relation amoureuse qui permet de la créer et de la maintenir). En cas de violences conjugales, la thérapie de couple est non seulement contre-indiquée mais dangereuse, et ça... Gottman et Jacobson sont les premiers à le dire, dans leurs livres sur la thérapie de couple.

 La dimension militante, la volonté de faire autant de prévention que possible, est rappelée de diverses façons tout au long du livre, et c'est clairement ce qui a motivé cette recherche, par des experts qui avaient déjà les structures et la méthodologie pour observer des couples (y compris pour mesurer les changements physiologiques à différents moments), et qui ont croisé leurs observations en direct avec des entretiens avec chaque personne observée. Les observations les plus conflictuelles étaient suivies d'interventions pour apaiser le conflit et limiter le risque de violences. Gottman et Jacobson estiment que s'ils ne disposent que de récits pour étudier les violences physiques (ils ne les laissaient pas advenir, et heureusement!, dans leurs labos), les récits de chaque personne concernée avaient tendance à concorder (du moins sur l'aspect factuel du déroulement des violences, puisque les agresseurs tendent à minimiser énormément la gravité de leurs gestes) et étaient cohérents avec les conflits sans violence physique qu'ils ont pu observer. Ils pensent donc avoir recueilli des données aussi fiables que possible. Seuls des couples où des hommes étaient violents envers des femmes ont été observés, mais c'est le cas dans la grande majorité des situations.

 De nombreux éléments rapportés seront déjà connus par les personnes qui s'intéressent au sujet : la violence est d'abord au service du contrôle de l'autre, les violences psychologiques (dénigrement, insultes, autoritarisme -les demandes et besoins de l'agresseur sont non-négociables, ceux de la victime n'ont aucune légitimité-, ...) font partie du quotidien de la relation, le moment de la séparation est celui où le risque de violences est le plus élevé, ... Pour autant, les explications sont de qualité, plutôt denses et appuyées sur des exemples précis, et surtout c'est intéressant de savoir que des connaissances aussi précises existaient dès 1998, année de la parution du livre. Des idées reçues sont aussi démenties, en particulier sur la supposée passivité des victimes (quand bien même cette idée reçue serait une réalité, les auteurs le rappellent abondamment, ça ne rendrait en aucun cas les violences plus tolérables, et ne rendrait évidemment pas les victimes responsables de quoi que ce soit). Les mesures physiologiques sont claires : les victimes ressentent de la colère lors des conflits, même quand cette colère cohabite avec la peur ou la terreur. Le sentiment d'injustice est là, et elles se défendent, dans la mesure du possible et selon ce qu'il est le plus urgent de faire (sachant que leurs enfants peuvent être en danger immédiat dans les moments de violence). Il arrive même qu'elles soient violentes aussi, même si la violence n'est jamais comparable et qu'elles ne sont pas à l'origine du climat de violence. Leur violence les met d'ailleurs souvent en danger car elles servent de prétexte à des représailles (même quand elles sont à l'initiative d'un épisode de violence, ce qui est en général une réaction en différé à ce qu'elles ont subi, le comportement de l'agresseur ne peut absolument pas être assimilé à de la légitime défense, qui consiste à se protéger et chercher à apaiser).

 Autre stéréotype démenti, statistiques à l'appui : les victimes partent, beaucoup plus que ne le font les personnes dans un couple où il n'y a pas de violences. Et surtout, elle le font malgré le risque, qui se vérifie beaucoup trop souvent, d'un harcèlement judiciaire où les enfants vont servir de moyen de pression ou d'une aggravation de la violence physique, y compris des menaces de mort qui peuvent être suivies de tentatives de meurtre (sans compter la situation économique précaire qui est souvent la conséquence d'une asymétrie qui est au centre de la relation). Ce qui peut les faire rester, d'une façon parfois difficilement compréhensible d'un point de vue extérieur, en plus du risque évoqué plus haut, est le fait de s'accrocher à l'espoir que le conjoint arrête d'être violent (c'est exceptionnel, et dans la grande majorité des cas quand les violences physiques cessent les violences psychologiques continuent) donc au rêve vendu en début de relation par des experts de la manipulation, ou encore le manque de conscience que les violences ne sont pas normales (c'est évidemment renforcé par le dénigrement constant, mais ça peut être facilité si par exemple la personne a grandi dans un climat de violences intrafamiliales, qu'elle a reçu le message qu'on devait tout accepter de son mari, ...). Dans cette mesure, toutes les confirmations extérieures que les violences ne sont pas acceptables (en particulier les prises de décision judiciaires) sont d'une valeur inestimable.

 Dans les moyens pour faire cesser les violences, c'est rapidement très clair, c'est à une justice réactive que les auteurs prêtent le plus d'efficacité. Ils sont d'un grand scepticisme envers les programmes thérapeutiques, dans la mesure où les auteurs de violences conjugales sont de grands spécialistes pour dire aux personnes extérieures ce qu'elles veulent entendre. Un exemple glaçant est donné d'un agresseur qui après un programme consistant en des thérapies de groupe a reçu des commentaires élogieux du thérapeute, ce qui a rassuré sa conjointe... qui a été poignardée quelques mois plus tard. Les auteurs s'étonnent par ailleurs que les systèmes policier et judiciaire estiment que les personnes violentes méritent la répression... sauf quand il s'agit de violences conjugales où elles auraient besoin de soins. Gottman et Jacobson ne nient absolument pas que les agresseurs peuvent effectivement être en souffrance (dépendance affective, passé de violences intrafamiliales, addictions, ...), mais estiment, et c'est confirmé par leurs observations (et par des observations d'autres expert·e·s!), que ça ne les rend en rien moins responsables de leurs actes. Leur avis sur les différentes propositions thérapeutiques est par ailleurs extrêmement froid (apprendre à contrôler sa colère... oui ça peut marcher un peu parce que de fait ils sont en colère, même si ce n'est pas le vrai problème), et même cet avis plus que mesuré fait que le chapitre consacré à l'évaluation de ces modèles contraste voire est contradictoire avec leurs propos dans le reste du livre. Pour les auteurs, les thérapies n'ont une chance de marcher que si les agresseurs s'y engagent volontairement (sans attendre de récompense, en particulier de remise de peine, en retour), et seront de toutes façon bien moins efficaces que des sanctions pénales. Ils placent aussi leurs espoirs dans un changement social à grande échelle (ils citent d'ailleurs l'histoire de plusieurs combats féministes, ou encore observent que l'inégale répartition des tâches ménagères maintient une inégalité de fait dans le couple), tout en ne se faisant aucune illusion sur le fait que ça ne puisse être que du très long terme.

 Certains aspects du livre peuvent sembler obsolètes, comme le fait qu'ils estiment que les auteurs de violence se retrouvent plus dans les milieux sociaux défavorisés alors que ça fait partie aujourd'hui des idées reçues souvent critiquées (est-ce que ça pourrait venir de la population qu'ils ont observée, dans la mesure où la participation à la recherche était rémunérée? mais une erreur méthodologique aussi basique de la part de chercheurs aussi expérimentés, c'est étonnant), ou que les auteurs de violences ont presque toujours subi des violences enfant (la thérapie des schémas, par exemple, montre que ce n'est pas forcément le cas pour les personnes narcissiques... 100% des narcissiques ne sont pas auteurs de violences conjugales, et 100% des auteurs de violences conjugales ne sont pas narcissiques, mais beaucoup de comportements se recoupent). Leur insistance sur deux profils d'agresseurs, les Pit-Bulls (forte dépendance affective, vont beaucoup harceler au quotidien, sont violents quand ils se sentent mal que ce soit lié ou non au couple) et les Cobras (environ 20% des agresseurs, de façon stupéfiante, les mesures physiologiques montrent... qu'ils se calment au moment des épisodes de violences, quelle que soit la colère apparente qu'ils dégagent, les violences sont intimement liées au besoin de contrôle et de maintenir et renforcer une hiérarchie, ils sont très calculateurs, vont plus souvent utiliser des armes pour menacer ou agresser et ont déjà été condamnés pour des actes de violence), n'a à ma connaissance pas beaucoup été mobilisée après (je n'en avais jamais entendu parler avant, et leur livre a bientôt 30 ans).

 Je suis curieux de savoir s'ils ont poursuivi leurs recherches, mais à ma connaissance aucun autre livre de vulgarisation n'a suivi, donc s'ils ont continué ça a été médiatisé dans la presse scientifique directement. Je ne sais pas si c'est rassurant ou décourageant, alors que les violences conjugales sont toujours aussi massives, que de telles connaissances soient disponibles depuis si longtemps. Les explications sont claires, denses, documentées, donc ce livre est un excellent outil pour comprendre de nombreux mécanismes.

vendredi 19 juillet 2024

"Aliénation parentale", regards croisés, dirigé par Blandine Mallevaey


 Sur le sujet du syndrome d'aliénation parentale, les échanges sont généralement vifs, avec une fermeture complète au point de vue opposé (je parle d'échanges et non pas de débats car ça suggérerait qu'il y a une certaine équivalence de la qualité des arguments de part et d'autre). Cette situation fait que c'est difficile pour le grand public, et même pour certain·e·s professionnel·le·s, de se faire une idée claire, d'où cet ouvrage constitué d'échanges théoriques et de propositions pratiques, avec comme objectif final de mieux protéger les enfants, en particulier d'un point de vue judiciaire (le livre est dirigé par une chercheuse en droit), lors de séparations conflictuelles des parents.

 La définition la plus consensuelle du syndrome d'aliénation parentale, concept venant du psychiatre Richard Gardner et jamais validé scientifiquement, présentée par Hubert Van Gijseghem, docteur en psychologie et expert psycholégal, se caractérise par une forte alliance à un parent, et un rejet fort de l'autre parent, jusqu'au refus de tout contact. Il recommande un diagnostic en trois étapes (la dernière étant l'identification de la source), en s'appuyant sur huit critères de Gardner : campagne de dénigrement contre le parent rejeté, rationalisations absurdes, manque d'ambivalence du rejet, enfant qui se présente comme le soutien du parent aliénant, animosité qui s'étend à tout ce qui concerne le parent rejeté, scénarii empruntés (l'enfant répète des choses qu'il a entendues mais pas vécues), absence de culpabilité par rapport au rejet. Quatre critères sur huit doivent être observés, dont nécessairement les deux premiers. Selon les critères officiels, si des violences du parent aliéné sur l'enfant sont avérées, il ne s'agit pas d'un syndrome d'aliénation parentale, mais les lecteur·ice·s du livre verront les défenseur·se·s du concept faire preuve d'une flexibilité spectaculaire sur le sujet (mention particulière quand une hostilité de l'enfant qui aurait vu le père exercer une violence sur la mère est mentionnée... j'ai du mal à saisir la tournure d'esprit qui permet d'occulter que les violences d'un parent sur l'autre sont par définition des violences sur l'enfant, donc que c'est lui aussi qu'il chercher à protéger s'il prend des distances).

 Les promoteur·ice·s du concept avancent une volonté de protéger l'enfant bien sûr, mais aussi le parent aliéné de la souffrance à la fois de la calomnie et de la séparation. Les personnes qui s'y opposent avancent le besoin que les accusations de violences, conjugales ou intrafamiliales, soient prises au sérieux, et surtout qu'elles ne soient pas décrédibilisées a priori par un concept qui n'a jamais eu de validation scientifique.

 On comprend, avec des perspectives aussi opposées et sur un sujet aussi sensible, que les échanges soient hostiles. Difficile par exemple de comprendre pourquoi Paul Bensussan, promoteur actif du syndrome d'aliénation parentale en France, déplore l'aspect émotionnel de l'opposition : est-ce qu'il trouve inapproprié de vouloir avec trop de ferveur protéger des enfants des violences psychologiques, physiques, sexuelles, potentiellement quotidiennes, de l'un de ses parents? D'autant que les émotions n'ont jamais empêcher d'avancer des arguments solides, et, là dessus, Bensussan pêche, décrédibilisant son propos à lui tout seul avant même que d'autres auteur·ice·s n'avancent des arguments contre. 

  Il écrit par exemple que la non inscription du syndrome d'aliénation parentale dans le DSM-5 et le CIM-11 viendrait en grande partie d'une pression populaire, alors que les deux classifications sont le résultat d'un travail entre chercheur·se·s et non une sorte de consensus de l'opinion publique (le DSM-5 a par exemple été accusé une infinité de fois d'être au service de l'industrie pharmaceutique et des assurances, sans que sa ligne ne bouge d'un millimètre). Il en vient donc dans un raisonnement circulaire à déplorer que le syndrome d'aliénation parentale n'est pas jugé crédible scientifiquement parce qu'il n'est pas dans le CIM-11 et le DSM-5... sauf que justement, il n'y figure pas parce que les éléments scientifiques étaient insuffisants. Son souci de protéger les enfants se fait par ailleurs particulièrement discret quand il déplore que des psychologues et des médecins écoutent les enfants et font des attestations quand un enfant est mal avant ou après la visite chez un parent (en effet, quel rapport ça pourrait bien avoir avec de la maltraitance!), estime que c'est un indice de syndrome d'aliénation parentale si un parent ne cherche pas à maintenir le lien dans le cadre d'accusations de maltraitance (!), ou encore que la marche à suivre est d'imposer la résidence chez le parent aliéné. Il se présente comme un défenseur des enfants faisant face à une idéologie par trop passionnelle et par dessus le marché à du sexisme anti-hommes, et je ne peux que lui recommander de tenir cette posture (malheureusement assez efficace en rhétorique) parce que sur le terrain de la crédibilité des arguments, c'est mal engagé.

 Gérard Poussin prend un chemin différent en faisant tout le long de son chapitre, qui est illustré par des cas cliniques qu'il a observés lui-même, comme si l'enjeu d'exposer l'enfant à la violence n'existait pas. Il ne parle que de situations où cet enjeu n'est pas présent, ce qui est certes efficace pour donner la sensation que des souffrances sont niées par pure idéologie, mais qui occulte complètement la réalité de l'instrumentalisation du concept, en particulier pour faire croire à de fausses accusations. C'est ce qui sera développé dans le chapitre de Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur, ou dans celui dirigé par Simon Lapierre, cette fois-ci avec des arguments sourcés (Bensussan déplore que le concept n'est pas validé scientifiquement malgré de nombreuses parutions, mais balance des références sans les commenter de façon critique plutôt que de développer une argumentation détaillée et sourcée... sans doute qu'il ne savait pas par où commencer). Le concept a par exemple beaucoup été promu par des associations masculinistes dites de défense des pères, et peut générer par son invocation (alors, une fois encore, qu'il n'y a aucune preuve de son sérieux) une inversion de la charge de la preuve, l'expression d'un besoin de protéger l'enfant devenant intrinsèquement suspecte. "Lorsque le SAP est invoqué, entendu et pris en compte par le juge aux affaires familiales, l'enfant devient l'ennemi de ses besoins fondamentaux". Des descriptions du comportement des mères aliénantes "correspondent aux stratégies de protection mises en place par les femmes victimes de violences conjugales". Et même quand les violences conjugales sont reconnues, "les femmes sont accusées d'exagérer les manifestations ou les conséquences de cette violence". Et, de fait, "aux Etats-Unis, l'usage de l'aliénation parentale par un père accusé de violences conjugales divise au moins par deux la probabilité que le juge reconnaisse la violence".

 On a donc d'un côté un "syndrome" dont la validité n'a jamais été prouvée, et de l'autre des conséquences avérées sur les victimes de violences conjugales et intrafamiliales, avec une composante militante avérée, et qui s'inscrit pour le coup dans la continuité de mécanismes très très avérés des violences conjugales (instrumentalisation de la justice, et souvent des enfants, pour poursuivre les violences).

 C'est observé par plusieurs auteur·ice·s : pour un concept venant de la psychologie clinique, le syndrome d'aliénation parentale est très axé sur le judiciaire, la réponse préconisée étant, en lieu et place d'un protocole thérapeutique, de rapprocher l'enfant, de force s'il le faut, du parent rejeté. Des échos à la théorie de l'attachement, au mécanisme de l'emprise, sont évoqués. Et en effet le syndrome d'aliénation parentale pose aussi un problème épistémique : une grille de lecture qui, c'est un comble, n'explique rien du tout, est posée d'autorité sur des situations qui ont leur complexité et mériteraient d'être explorées avec d'autres outils (l'attachement et l'emprise évoqués plus haut, la psychologie du développement pour éclairer l'attitude de l'enfant selon son âge, la psychologie systémique, ...).

 Blandine Mallevaey déplore dans la conclusion que le manque de distinction entre syndrome d'aliénation parentale, le concept de Gardner, et les situations d'aliénation parentale, qui peuvent exister (certaines sont rapportées dans le livre), "conduit à obscurcir les choses et suscite de la méfiance". Sauf qu'il a été largement démontré que le syndrome d'aliénation parentale était instrumentalisé, et l'était efficacement, par un militantisme masculiniste, pour mettre encore plus en danger les victimes de violences conjugales et intrafamiliales qui sont déjà protégées de façon extrêmement insuffisante. L'appel à l'apaisement dans cette conclusion ("il est dès lors loisible de s'affranchir des approches parfois dogmatiques") est donc selon moi hors de propos puisque le danger de l'utilisation de ce concept est plus qu'avérée, et la voie pour "s'intéresser concrètement aux situations qui correspondent à la définition de ce que certains nomment "aliénation parentale" " ne peut être que de le renvoyer, fermement, à sa juste place.

samedi 18 mai 2024

Le seuil, de Fanny Vella

 
 
 Fanny Vella est l'autrice de l'indispensable Et si on changeait d'angle, dans lequel elle montre astucieusement à quel point ce n'est pas toujours la meilleure idée du monde d'infantiliser... des enfants. Elle est donc particulièrement bien placée pour parler, comme elle le fait ici, de relations abusives, qui ont la spécificité de rendre normale, progressivement, une très grande asymétrie dans le couple.

 La grande originalité du livre est qu'elle ne rentre pas dans le détail des mécanismes qui font que la violence s'installe : Camille flirte avec un autre homme, dit qu'elle veut se séparer, et a le corps couverts de bleus dès les premières cases. Le mode d'emploi des relations abusives est donc fourni en accéléré, un parti pris qui est d'une grande efficacité : dans un bref échange, on peut percevoir à quel point Jonathan souffle le chaud et le froid, dénigre constamment ("ça y est, t'as 22 ans, t'es déjà sur la pente descendante physiquement") avant d'inviter Camille à ne pas se formaliser et de lui dire qu'elle exagère, va jusqu'à affirmer qu'il ne lui ferait jamais de mal, et surtout, quel que soit le sujet, tout est toujours de la faute de Camille ("tu te rends pas compte à quel point tu me fais du mal, Camille").

 L'accent est donc mis sur les difficultés matérielles. Pas d'envie de guérir Jonathan chez Camille, pas de lâcher prise et d'envie de repartir de zéro pendant les phases de lune de miel (au contraire, les moments où il joue, avec succès, le conjoint modèle devant témoins ont plutôt tendance à la révulser), pas de cœur brisé à l'idée de renoncer aux bons moments ("Tu vas finir par me tuer, je suis trop conne!"). Ce qui entrave sont départ, ce sont des problèmes matériels : parce qu'il l'a poussée à quitter son emploi de serveuse ("tu travaillais pas, tu faisais la p...", "tu aimais bien ça, le regard des vieux porcs sur toi"), elle n'a plus de revenus, et au prétexte qu'il paye le loyer depuis six mois, il refuse de quitter son appartement à elle. S'ajoute à ça le danger de quitter une personne violente physiquement, qui entretient constamment l'aspect imprévisible de son comportement (il va d'ailleurs la harceler pendant des mois après la séparation). Et en effet, si l'une des caractéristiques des relations abusives est la confusion qu'elle entretient, à travers des mécanismes qu'il est important de prendre au sérieux, si une aliénation peut se créer qui maintient un attachement voire une dépendance malgré les violences, la réalité matérielle est un sujet à part entière, et certaines victimes ont des difficultés à partir pour des raisons uniquement pratiques, en n'ayant aucune illusion sur la personne avec laquelle elles sont en couple (il va de soi que si ces deux aspects sont distincts et peuvent se cumuler, il n'y a pas de victime plus ou moins légitime qu'une autre, porter un jugement sur la volonté ou les capacités de la victime, c'est être du côté de l'agresseur·se).
 
 Camille sera sauvée par Margaux, qui reste en contact avec elle et renouvelle ses propositions d'aide ("je peux accepter votre proposition d'hébergement pour un temps?") même si elle manque parfois de patience avec sa temporalité ("Camille, merde, tu dois le quitter pour de bon!" "Tu cherches des excuses, là..."), et par Sami, avec qui elle entretient une relation ambiguë (contre sa volonté à lui qui n'a aucune idée de la raison de ces signaux contradictoires) jusqu'à passer le pas de la séparation. Au contraire de Jonathan, Sami est la boussole de ce que doit être une relation saine : il se réjouit des réussites de Camille, la laisse entrer dans la relation à son rythme, et l'encourage même à partir longtemps au Canada pour se reconstruire ("ce départ à l'étranger... c'est une foutue bonne idée"). Il fait par ailleurs face sans crainte à Jonathan, et surtout ne se laisse pas entraîner dans l'univers de l'implicite qui est le terrain des agresseur·se·s ("il se fout de nous, en plus!").

 La BD est extrêmement efficace, en couvrant plusieurs aspects importants des relations abusives de façon très synthétique, avec le parti pris de montrer en miroir les caractéristiques, qui ne vont pas forcément de soi (le cliché du comportement possessif qui serait une preuve d'amour est bien trop répandu), d'une relation saine.

vendredi 15 mars 2024

Was it even abuse, d'Emma Rose Byham

 


 Symptômes traumatiques parfois lourds, difficultés à faire confiance (ou à ne pas trop faire confiance!) et plus généralement à retrouver des repères relationnels, un passé de relation abusive est le plus souvent marquant. Et pourtant, que ce soit d'un point de vue extérieur suite à des stéréotypes de m certaines injonctions sociales, mais aussi, plus perturbant encore, du point de vue de la victime elle-même, c'est parfois extrêmement difficile de mettre le terme de violences sur ce passé, de remettre les responsabilités là où elles sont.

 L'autrice reprend dans le détail, avec une précision et une clarté considérables, ce qui rend la violence si difficile à identifier comme telle, au risque de maintenir des doutes, créer un sentiment de honte qui entraveront le cheminement vers un épanouissement durement gagné. Pourquoi j'y ai cru? Pourquoi iel me manque? Pourquoi je suis resté·e si longtemps? Est-ce que les violences, ce n'était pas de ma faute? Certes iel est allé trop loin, mais ses reproches étaient justifiés. Est-ce que je n'ai pas été violent·e moi aussi? Les effets de la relation abusive se ressentent de façon extrêmement nette ("dans une relation saine vous ne devriez pas avoir à penser cinq tours en avance, à marcher sur des œufs, à anticiper son humeur, à vous faire reprocher toutes les tensions, à vous excuser pour son comportement et à avoir peur qu'il ou elle ne vous aime plus du jour au lendemain", "croire en la bonté de l'agresseur ne change rien à la réalité des violences subies au quotidien"), mais les mécanismes de manipulation ancrent profondément le doute.  

 Résumer ce livre est  nécessairement frustrant, tant chaque phrase ou presque est pertinente et précieuse. Heureusement, des bilans en fin de chapitre et des listes de cinq affirmations importantes font qu'on n'est pas obligé·e de l'apprendre par cœur pour que l'essentiel soit facilement accessible. Les éléments les plus centraux pour inoculer ce poison du doute sont probablement l'entretien de la confusion et le déplacement de la vigilance, et le maintien de la croyance dans une belle histoire d'amour à sauver.

 Dans l'environnement insécurisant d'une relation abusive, la confusion règne. Confusion parce que les comportements sont aléatoires, poussant avec le temps à anticiper constamment... et générant même, potentiellement, de la culpabilité lorsque ce qui était redouté ne se produit pas (quelle horrible image on a de l'autre!). Confusion parce que la conclusion de tout conflit est que c'est de votre faute (si parfois il y a des excuses, le plus souvent après coup, les actes ne suivent pas, ou alors de façon très temporaire). L'autrice donne l'exemple d'une femme qui voulait passer du temps avec ses ami·e·s. Son conjoint, en partie jaloux parce qu'il a moins d'ami·e·s, lui reproche de remuer le couteau dans la plaie de cette solitude et de le laisser seul avec le bébé. Elle propose alors de faire venir sa mère pour garder le bébé. Il lui reproche d'être une mauvaise mère. Avec le temps, ses ami·e·s s'éloignent d'elle. Il lui dit que ce n'est pas étonnant, vu qu'elle n'a fait aucun effort pour se rendre disponible pour elles et eux. Confusion parce que des exigences fortes sont posées, mais que les suivre n'apaise rien du tout. Confusion parce que les déclarations d'amour alternent avec le dénigrement le plus virulent. L'autrice, en citant entre autres une recherche sur le sujet, argumente que les explosions imprévisibles n'ont rien à voir avec un problème de self-control (les agresseur·se·s ne sont selon les données disponibles ni plus ni moins en colère que l'ensemble de la population), mais avec le contrôle de l'autre. La personne qui peut véritablement exploser, parce qu'elle est constamment poussée à bout, c'est la victime, et l'agresseur·se ne manquera pas de lui faire payer ces moments qu'iel a pourtant déclenchés. Les reproches déplacent aussi la vigilance vers ce qu'on doit ou ne doit pas faire, plutôt que sur les techniques de manipulation qui sont la véritable clef de ce qui se joue.

 De nombreuses raisons font également croire que les violences peuvent s'arrêter, qu'elles ne sont pas représentatives de la relation, qu'une forte histoire d'amour peut avoir lieu (oui, je mets un lien vers "Love is an open door" chaque fois que je fais un résumé sur les relations abusives, et, oui, je compte bien continuer tant que perdurera la mythologie qui invente que les victimes sont naïves ou pire au fond aiment les violences). Par exemple, les débuts de relation fusionnels placent la barre très haut, servent de support à une pression pour s'engager plus (on ne va quand même pas le·a décevoir, ça va le·a dévaster!) alors que l'engagement renforce le sentiment de propriété de l'agresseur·se donc augmente le risque de violences, rendent incompréhensibles les comportements abusifs donc font baisser la vigilance. Le long de la relation, plus les marques d'amour sont rares et aléatoires, plus le réflexe est de les attendre, de les investir, de tout faire pour les provoquer, d'autant que l'environnement éprouvant les rend de plus en plus vitales. Et quand l'agresseur·se rompt effectivement, la culpabilisation, le dénigrement qui se sont installés font que, même si la relation était abusive, c'est dévastateur (par ailleurs, il arrive souvent que la rupture ne serve qu'à mieux revenir -hoovering-). L'autrice invite donc à déculpabiliser les victimes qui ont réussi à se séparer mais, malgré la conscience des violences subies, regrettent la relation : le deuil si difficile à faire n'est pas celui de la relation telle qu'elle était, mais de celle que l'agresseur·se a fait miroiter, à travers un certain nombre de mécanismes de manipulation répétés. Emma Rose Byham fournit un excellent éclairage à la phrase "on ne cherche pas à "se remettre d'une rupture", on cherche à guérir de la peste" de Sophie Lambda.

 Dans une dernière partie, l'autrice donne des clefs importantes et déculpabilisantes pour réinvestir une relation saine. La plus centrale est celle de la distinction entre les limites et les conditions. Les conditions sont des exigences dirigées vers l'autre, qui se manifestent par le contrôle. Les limites sont dirigées vers soi, expriment le respect de nos propres besoins. Les limites sont indispensables dans une relation saine, pour soi, mais aussi pour l'autre : ce sont des balises nécessaires pour un respect mutuel qui permet à chacun·e d'être pleinement soi. Pour être plus précis, si les besoins sont exprimés, ça permet de ne pas les anticiper constamment, et donc de ne pas s'adapter sans cesse à ce qu'on imagine être le désir de l'autre. L'autrice rappelle aussi que dans un premier temps, c'est difficile de faire la part des choses entre une réaction de fermeté face à un acte effectivement problématique et une réaction traumatique et disproportionnée. Là encore, elle appelle à la bienveillance : une personne bien intentionnée aura à cœur de prendre soin des angoisses de l'autre et d'ajuster son comportement, une fois les explications passées.

 Même si le problème des violences conjugales persiste, et reste massif, la réalité est aussi que de nombreuses ressources existent, et qu'elles sont souvent de qualité. Pourtant, j'ai rarement vu autant de clarté, et de pertinence dans la façon d'aborder les choses (décrire les mécanismes, c'est une bonne chose et c'est même indispensable, les décrire du point de vue de la victime tout en restant détaillée sur l'aspect technique, ça apporte énormément) que dans ce livre, que j'ai par ailleurs trouvé presque par hasard. Je pense que, comme Pourquoi fait-il ça, extrêmement complémentaire, qui éclaire le point de vue des agresseur·se·s, il fait partie des lectures incontournables pour les personnes qui souhaitent mieux comprendre le sujet. Je déplore d'autant plus qu'il ne soit pas (encore? il date de 2022) traduit en français.

jeudi 1 février 2024

Amours en cendres, d'Anne Billows

 


 Ce roman graphique sur les relations abusives est le résultat d'un important travail de documentation. Les histoires d'Andrea et Thomas, de Femi et Patrick et de Sophie et Julien sont les compilations de nombreux témoignages recueillis, une forme qui permet de préserver l'anonymat des personnes concernées. Entre ces récits sont intercalés des points théoriques indispensables pour vraiment comprendre les relations abusives, saisir en quoi elles sont fondamentalement différentes de relations amoureuses, même conflictuelles. Ces affirmations sont appuyées par des paroles d'expert·e·s, plutôt nombreux·ses ce qui donne une idée du travail de préparation colossal, soit extraites de leurs textes (livres, articles, ...) soit recueillies directement. L'idée probablement la plus importante est que ce sont des situations où l'agresseur, s'il peut mettre en avant avec insistance des motifs qui correspondent aux idées reçues (souffrances terribles infligées par leur mère ou une ex, incapacité à contrôler ses émotions en particulier la colère, ...), perçoit sa compagne comme sa propriété,  ce qui est la cause fondamentale des violences. La tentation de prendre soin de lui, d'écouter ses souffrances, de se plier à ses exigences, aggravera donc la situation au lieu de l'apaiser comme on pourrait s'y attendre. Dans de nombreux cas, il sait d'ailleurs parfaitement avoir un comportement différent selon les interlocuteur·ice·s, soigner son image, ou encore reculer (contrition, promesses, ...) juste assez pour pouvoir ensuite reprendre, plus intensément, son emprise.

 Dans les trois histoires, une femme est victime d'un homme violent, ce qui est le cas dans la très grande majorité des situations même s'il n'est bien entendu pas question de nier le vécu d'hommes victimes de femmes, ou l'existence de violences dans les couples homosexuels. Ces trois histoires sont parlantes et marquantes tant par leurs points communs que dans leurs différences. Dans les trois, un net changement de comportement a lieu quand le couple se rapproche, après une première période idyllique (Julien fait d'ailleurs du forcing pour habiter chez Sophie, prétextant ou provoquant des soucis de logement de son côté, alors qu'elle n'est vraiment pas à l'aise avec l'idée). Dans les trois, les colères, explosives, qu'elles mènent à des violences physiques ou non, sont une menace, un souci constant. Sophie évite de rappeler à Julien pour la énième fois que c'est son tour de faire la vaisselle alors que la situation lui pèse, parce qu'il a fini par hurler lorsqu'elle a insisté un peu après d'infinies précautions pour amener le sujet. Femi, après le premier épisode de violences physiques, estime avoir recadré les choses comme il le fallait et est plutôt satisfaite de, cette fois, ne pas s'être laissée faire, sauf qu'intérieurement la peur s'est installée et qu'elle commence à marcher sur des œufs. Thomas ne frappe pas, mais prive régulièrement Andrea de sommeil par des disputes interminables qui finissent par être tellement vides de sens que, même prête à dire n'importe quoi pour qu'il s'arrête, elle finit par ne pas savoir quoi répondre. Les trois dénigrent régulièrement, très régulièrement, et c'est entrecoupé ou non de périodes plus joyeuses qui laissent la place aux compliments. Les trois disent très régulièrement à quel point elles ne comprennent rien à leur souffrance et passent leur temps à les embêter pour rien. Dans les trois cas, et le livre est certes cru mais a le mérite de rentrer dans les détails de cet aspect important, la sexualité est un outil de manipulation et d'emprise. Thomas pousse sans arrêt Andrea à des pratiques toujours plus extrêmes, qu'elle accepte sous la pression de la comparaison avec ses ex et des accusations d'être coincée. Patrick ne s'intéresse absolument pas au plaisir de Femi, et souvent la viole après des violences physiques. Julien impose à Sophie des choses pour lesquelles elle n'est pas consentante (rapports sexuels pendant les règles alors qu'elle est extrêmement mal physiquement, retrait du préservatif malgré un refus clair, relation sexuelle à côté de sa fille qui dort dans le même lit, pour laquelle il a par ailleurs des gestes alarmants, ...). Les trois isolent leur victime, soit directement comme Patrick qui trace le portable de Femi et l'enferme et coupe l'électricité quand il sort, soit indirectement comme Thomas dont les colères disproportionnées font honte à Andrea. Dans deux cas, c'est un déclic, après une période interminable de doutes, qui poussera à mettre fin à la relation : Andréa voit Thomas se masturber en riant pendant qu'elle essaye de lui parler sérieusement de la relation, et le perçoit soudain comme minable, ridicule et plus effrayant. Femi prend immédiatement la décision de partir, ce qu'elle fait avec énormément de précautions pour se protéger, lorsqu'il frappe leur fille ("Comme si j'étais morte puis revenue à la vie. Faire preuve d'une telle violence à l'égard d'un enfant si petit, pour rien, je ne pouvais pas le supporter."). En ce qui concerne Sophie, c'est la police qui l'encourage à porter plainte alors qu'elle est enfermée hors de son propre appartement (police qui a aussi refusé la plainte de Femi -"on n'est pas des conseillers conjugaux. Madame, nous ne sommes pas là pour régler vos conflits"-).

 La lecture peut être éprouvante car rien n'est euphémisé et le dessin impose une représentation visuelle, mais la complémentarité du récit et des explications permet de vraiment comprendre des aspects cruciaux et hélas probablement éloignés, au service des agresseurs, des représentations générales, comme le fait que, évidemment, les agresseurs ne ressemblent a priori pas à des agresseurs et savent par ailleurs bien dissimuler les choses, que les violences ne sont pas des disputes même si elles peuvent y ressembler au point de tromper les victimes même, que la relation abusive c'est, encore plus que des explosions spectaculaires, un poids constant (pressions sur le comportement, dénigrement, impossibilité de s'exprimer, confusion entretenue, ...) qui a de lourdes conséquences, que les proches et les forces de l'ordre ne protègent pas nécessairement les victimes, ... C'est à ma connaissance l'un des livres voire le livre en français le plus complet sur le sujet, et si la forme du récit fait que les informations sont données de façon implicite, le contenu est extrêmement riche.

jeudi 14 décembre 2023

Gaslighting, de Stephanie Sarkis


 

 Manipulation bien spécifique caractéristique des relations abusives, le gaslighting tire son nom d'un film de 1944 (Gaslight, Hantise en français, et je viens de voir qu'il était sur Dailymotion je vais enfin pouvoir le voir) lui même tiré d'une pièce de théâtre racontant l'histoire d'une femme manipulée par son époux qui veut lui faire croire qu'elle est folle. Le gaslighting consiste à faire douter de la réalité en niant des faits, en changeant de version, ... Un phénomène relativement facile à comprendre de loin, mais plutôt complexe à saisir dans sa spécificité. Par exemple, qu'est-ce qui fait la différence entre du gaslighting et un mensonge, voire de la mauvaise foi? Pourquoi est-ce que ça peut être aussi dévastateur, spécifique au point d'avoir immortalisé un film que probablement personne ne connaît sinon parce qu'il a donné un nom à cette pratique? Comment s'en défendre?

 Stephanie Sarkis est spécialiste des troubles de l'attention, elle a donc les compétences rêvées pour aider à comprendre finement ces manipulations qui exploitent les failles des compétences cognitives. Dans l'intro, elle rappelle que le gaslighting ne concerne pas que les relations abusives, mais peut concerner l'espace intrafamilial (qui n'a jamais entendu parler de parents qui dénigrent leur enfant tout en lui répétant à quel point iels sont bienveillant·e·s et aimant·e·s?), l'espace professionnel (harcèlement moral, entretien de rumeurs, appropriation du travail des autres, ...), voire les relations amicales (enfin, du coup, "amicales") et de voisinage. Autant dire qu'après la lecture de l'intro, j'étais extrêmement enthousiaste! Et... ça n'a pas duré. Vraiment pas.

 La première déception est que le livre ne va pas particulièrement parler de gaslighting (hop, envolées les promesses d'analyses précises de mécanismes) mais de relations abusives en général (en utilisant "gaslighteur·euse" plutôt qu'un autre terme pour parler des personnes qui ont ledit comportement abusif, ce qui ne change absolument rien sur le fond à part une perte de précision qui va, et c'est là que la lecture est pénible, être au service d'un manque de rigueur sur l'ensemble du texte). C'est ballot, parce que j'avais acheté le livre exactement pour ça. Allez savoir pourquoi, le fait que le titre soit Gaslighting m'a induit en erreur. L'autrice tire son autorité sur le sujet de son expérience de clinicienne auprès de personnes souffrant de troubles de l'attention ou de maladie chronique, qui lui a permis de constater que les personnes vulnérables étaient particulièrement ciblées par les gaslighteur·euse·s (ou pas, ça dépend des passages), et aussi d'une chronique qui a été virale. Elle aurait du en rester là (je dis ça parce que je n'ai pas lu la chronique, donc je peux encore supposer qu'elle est bien).

 Sur ce sujet pour lequel il existe énormément de vulgarisation de qualité, le manque de rigueur est criant. Comme il se doit, presque aucune information n'est sourcée, c'est embêtant quand on ne sait pas d'où elle sort ses connaissances (ce n'est pas son sujet d'étude, elle n'a pas d'expérience professionnelle directe, ...). Pire, l'autrice balance le plus tranquillement du monde une chose et son contraire (ce qui est au passage un comble dans un livre sur... le gaslighting!) selon l'humeur du moment (les gaslighteur·euse·s selon les passages ne s'aperçoivent pas de ce qu'iels font -elle dit donc le plus sérieusement du monde que des personnes enlèvent des collègues de mailing lists puis le nient, marmonnent des insultes en passant devant puis font comme si de rien n'était, sans s'en apercevoir-, sont au contraire froides et manipulatrices, puis à un autre moment sont la proie d'émotions incontrôlables...). Ça pourrait être drôle (mention spéciale dans le chapitre sur la séduction sur "les gaslighteur·euse·s habitent dans de grandes villes", un conseil qui va énormément aider à savoir si on s'engage dans une relation dangereuse ou non), si ce n'était pas un sujet grave, où des informations imprécises pouvaient mettre en danger les personnes concernées. Et là où l'agacement devient stratosphérique et où ça devient vraiment difficile de trouver l'ensemble drôle, malgré les efforts et, disons le, la performance de l'autrice, c'est qu'elle est titulaire d'un doctorat, donc parfaitement capable d'être précise sur les concepts et de sourcer ses informations (et comme elle est née avant la honte, elle prend bien soin de le rappeler sur la couverture).

 Elle demande par exemple aux personnes dans une relation abusive de fuir pour sauver leurs enfants d'éventuelles tentatives de meurtre en oubliant de préciser que le risque de passage à l'acte violent augmente au moment de la séparation. Elle invite aussi, après la séparation (toujours s'il y a des enfants en commun), à entamer une thérapie à deux avec le·a gaslighteur·se (la thérapie de couple est fortement contre-indiquée pendant une relation abusive, inutile de préciser qu'après une séparation, où l'agresseur·se est souvent obsédé·e par les opportunités de représailles, c'est la dernière chose à faire). L'autrice va encore plus loin avec certains passages qui sont clairement au service de la cause masculiniste (donc des personnes qui estiment que la source des malheurs contemporains c'est qu'il n'y a pas assez d'inégalités de genre, en particulier que les femmes ne sont pas assez exposées aux violences) comme quand elle parle sérieusement du syndrome d'aliénation parentale (une mythologie relayée comme propagande masculiniste et qui a empêché des enfants d'échapper à des violences intrafamiliales et à des incestes) ou quand elle explique, sans la moindre source évidemment, que dans les couples hétérosexuels, les hommes sont tout autant victimes que les femmes de relations abusives mais on ne le sait pas parce qu'ils n'osent pas en parler (ce qui sous-entend que les femmes qui en parlent sont généralement écoutées et soutenues, encore un propos dangereux). Cette dernière affirmation est appuyée par le rappel que les hommes victimes de violences sont tout aussi légitimes dans leur recherche de soutien (sauf que vu que personne ne dit le contraire, c'est un homme de paille, c'est redoutable en rhétorique, ça l'est beaucoup moins si on veut parler sérieusement), et qu'il y a des violences dans les couples LGBT donc c'est bien la preuve que des femmes peuvent être violentes (sauf que l'affirmation de départ était qu'il y avait autant d'hommes victimes de violence par des femmes que de femmes victimes de violence par les hommes, donc là on est carrément dans le... gaslighting!).

 Certes il y a de bons passages, mais on peut trouver l'équivalent ailleurs, sans propos dangereux voire nauséabonds autour. En anglais je recommande fortement celui-ci ou celui-ci par exemple (le second est inégal, mais être pseudoscientifique en parlant de cerveau gauche-cerveau droit ça n'a pas le même enjeu que conseiller une thérapie de couple post-séparation avec une personne manipulatrice et violente!), et en français celui-ci (traduit depuis peu!) ou celui-ci. Et si jamais vous avez un livre sur le gaslighting qui parle effectivement du gaslighting à me recommander, je suis preneur parce que, vous l'aurez compris, je n'ai pas tout à fait trouvé les infos que j'étais allé chercher dans ce livre là.

lundi 28 février 2022

Pourquoi es-tu restée? de Christine Payot

 


 Je dois admettre que ce qui a attiré mon attention vers ce récit autobiographique n'est pas la question posée dans le titre (les raisons de rester, dans les situations de violences conjugales, sont multiples... l'efficacité des manipulations -le dénigrement constant ou au contraire les promesses récurrentes de, cette fois, se reprendre et tout arrêter-, l'isolement social construit par l'agresseur·se, les difficultés matérielles, le danger -le moment de la séparation est celui où le risque de passage à l'acte violent voire meurtrier est le plus élevé-, ...), mais à l'inverse celle de savoir comment l'autrice a pu partir après 25 ans de relation, 25 ans de violence et d'emprise.

 Si Jérôme sait en effet dans un premier temps se montrer "gentil, prévenant", au point de convaincre l'autrice de quitter son compagnon actuel pour lui, il impose vite ses propres règles, fait comprendre, de moins en moins implicitement, que l'important, ce sont ses désirs. Il accepte, réticent, qu'elle fasse un stage chez les pompiers pour lequel elle est enthousiaste, mais c'est pour lui reprocher, de façon virulente ("Il ne dit pas un mot. Ensuite, il hurle... Il gueule après moi, accélère et tape sur son volant à coup de poing"), d'avoir osé figurer sur la photo de groupe faite à la fin. Elle va passer des vacances chez sa correspondante en Allemagne? C'est un motif de rupture. Finalement, c'est annulé, ouf! Mais il ouvre sa valise et constate qu'il y a des jupes, c'est suspect! Ces deux incidents, et d'autres, lui seront reprochés un nombre incalculable de fois.

 Les règles imposées sont de plus en plus absurdes, de plus en plus violentes, jusqu'à interdire à la famille de l'autrice d'être présente à leur mariage (et aller les narguer en klaxonnant devant leur maison le jour même), lui interdire un travail s'il risque d'impliquer un contact avec des hommes. Il devient de plus en plus capricieux, estime qu'il est à plaindre que sa compagne soit inconsolable après une fausse couche, puis plus tard que leur fils pleure. Il boit, s'enferme, devient de plus en plus agressif avec les années. Il s'énerve contre les voisins trop bruyants jusqu'à exiger un déménagement, ne travaille pas et bien sûr refuse à l'autrice le droit de travailler elle-même (tout en exigeant qu'elle aille lui acheter alcool et cigarettes), regarde pendant des heures des documentaires sur des dictateurs (pour les admirer!) et des films pornographiques. L'autrice apprend à repérer les signes avant coureurs de ses colères qui explosent souvent la nuit, redescendra à sa rencontre alors qu'elle est déjà couchée pour préserver les enfants (qui, iels le confirmeront plus tard, entendent tout, évitent même d'aller aux toilettes pour ne pas prendre de risques), apprendra à laisser autant que possible passer l'orage ("Un mot, une réflexion, un reproche. Je sais qu'il ne faut rien répondre. Pourtant, il l'attend sa réponse en tapant du poing sur la table, il hurle, se relève, se rassoie. Va-t-il oser ce soir?"), les interrogatoires interminables où il cherchera des preuves d'adultère, l'accusera continuellement, lui qui en début de relation lui avait fait la liste de ses conquêtes, de vouloir "faire la pute", ce qui semble être selon lui le but dans la vie de l'ensemble des femmes.

 Elle fera un premier pas vers la sortie de cette prison en créant un espace pour elle, un blog littéraire, en se mettant elle-même à l'écriture, avec son accord (il dénigrera régulièrement ses compétences d'écrivaine), en s'engageant à ne pas interagir avec des hommes. Mais la règle est de plus en plus difficile à respecter : comment garder un lien avec une communauté dans ces conditions? Elle s'interdit d'abord les messages privés, puis renonce aussi à cette règle. C'est ainsi qu'elle fait la rencontre de Marco, et échange de plus en plus avec lui, malgré le risque, s'aperçoit qu'elle a des sentiments. Elle se livre peu à peu, en minimisant de moins en moins. Il partage avec elle des vidéos sur les pervers narcissiques : le profil correspond énormément à celui de Jérôme!

 La séparation arrive enfin, avec l'aide de sa mère, d'une association, de Marco, et Jérôme continue d'être méchant, mesquin, de poser des exigences, de garder le plus d'affaires possibles (y compris des souvenirs ou la voiture de leur fils aîné), utilise les enfants pour faire du mal (il les suit, les épie, lorsqu'il les voit les interroge sur les faits et gestes de leur mère). L'autrice découvre la vie sans cette chape de plomb avec laquelle elle a si longtemps vécu, mais doit subir le système judiciaire dont il s'empare pour manipuler encore ("l'avocate de Jérôme, que je connais, se penche vers moi et me dit : -Vous savez, il vous aime encore, il a sur lui un petit cadre avec une photo de vous. Il me l'a montré. Il est vraiment peiné par votre séparation"), en particulier en demandant un droit de visite, qui lui sera accordé (en terrain neutre), visites auxquelles il ne daignera pas se rendre ("Encore une fois, pourquoi laisser une nouvelle chance à un homme qui en a laissé passer des centaines? Pensent-ils vraiment dans ces tribunaux que nous n'avons pas déjà eu notre compte de fausses excuses, de plaintes, de remords?"), et surtout vivre avec la crainte qu'il ne décide, un jour, d'utiliser son fusil ("Chaque jour, j'ai peur au point de ne plus oser regarder ces histoires meurtrières. La question me taraude  : je porterai quel numéro?", "Son neveu a commis un féminicide : je l'apprends en écrivant ce livre. Il a pleuré, lui aussi, aux obsèques de sa compagne en tenant la main de sa petite fille. Et pourtant, c'est lui qui l'avait étouffée puis il avait noyé ses deux chiens"). Mais malgré ces difficultés et injustices, aucun regret d'avoir fait ce choix : "partir, c'est se sauver".

 Ce livre est adressé aux victimes de violences conjugales, femmes et hommes, mais aussi à leurs proches ("son silence et son effacement ne sont pas une acceptation. Lui parler, c'est être un soutien, un encouragement ou juste incarner une écoute. Ecoutez ce qu'elle consentira à vous dire. Soyez une présence. Ne la jugez pas. Vos jugements, vos critiques, donnent raison à son bourreau"), et à la France qui est malheureusement encore loin de faire le nécessaire pour protéger les victimes.

lundi 10 mai 2021

Becoming the narcissist's nightmare, de Shahida Arabi

 


 Le·a narcissique (terme employé dans ce livre, qui s'ouvre sur des informations très détaillées sur la distinction entre narcissique, psychopathe et sociopathe, mais qui évoque concrètement les relations abusives en général -amoureuses surtout mais aussi parent/enfant, dans le monde du travail, ...- et ne se limite pas à une définition stricte) cherche à posséder sa cible, dans le plus de sens du terme possible, et à utiliser sa souffrance et sa détresse comme autant de confirmations de son importance, de son égo jamais pleinement satisfait. Le cauchemar du ou de la narcissique que l'autrice propose de devenir, c'est une personne pleinement épanouie, qui se donne à elle même l'importance qu'elle mérite, désormais invulnérable aux manipulations et autres gesticulations de l'ancien bourreau.

 La partie qui détaille l'état de la science est assez claire... sur les zones d'ombres. S'il y a des pistes argumentées pour établir un profil du ou de la narcissique, les vulnérabilités spécifiques des victimes, les données (et l'expérience personnelle de l'autrice, victime plusieurs fois et très active dans plusieurs groupes de partage qui lui ont beaucoup apporté), le profil type n'existe pas. Certain·e·s agresseur·se.s correspondent au profil identifié par certain·e·s chercheur·se·s de l'ancien enfant roi auquel ses parents ne refusaient rien, d'autres semblent correspondre au profil identifié par d'autres chercheur·se·s d'un trait de personnalité consécutif à un ou des traumatismes. Certaines victimes ont des vulnérabilités identifiables (parents narcissiques, forte tendance à chercher à se conformer au désir de l'autre avant de s'écouter soi, ...), d'autres pas du tout et pour autant ont vécu des situations semblables. Le tronc commun réside surtout dans l'absence de bienveillance du ou de la narcissique, et ses techniques de manipulation, au service de son égo et du contrôle de l'autre, en particulier le cycle des violences : idéalisation (l'agresseur·se se présente sous son meilleur jour, le visage agréable et séduisant visible de l'extérieur, et multiplie les déclarations les plus flatteuses), dénigrement (la victime devient soudain méprisable, ce qu'elle fait n'est jamais satisfaisant, les qualités d'hier deviennent des défauts -l'ambition devient prétention, le physique avantageux devient la preuve d'une personnalité superficielle et/ou d'un besoin malvenu de séduire, ...-), l'abandon (rupture brusque, potentiellement en la rendant délibérément blessante), la destruction (renforcement de l'étape précédente, ça peut être une campagne de diffamation, s'afficher avec un·e nouveau·elle partenaire, ...), et la récupération -hoovering en anglais, qui évoque l'aspirateur-, qui consiste à relancer la victime, et qui tout en ayant l'apparence d'une volonté de tirer un trait sur le passé, ou plutôt de revenir au passé d'avant les violences, est en fait une tentative pour l'agresseur.se de maintenir son pouvoir.

 Ces mécanismes créent et exploitent des vulnérabilités (dont par exemple la faible estime de soi, la recherche d'une belle relation mais aussi les vulnérabilités, non négligeables dans cette situation, que sont l'empathie et la bienveillance) pour aboutir au contrôle et à la destruction, le plus longtemps possible (faire du mal, c'est exercer un pouvoir). Comprendre que la personne qui nous a fait vivre de si belles choses au début est un masque, que la personne qui agresse est la vraie personne, et non l'inverse, comprendre que célébrer et dénigrer les mêmes qualités n'est pas contradictoire (c'est selon si, en ce moment, l'égo du ou de la narcissique est gonflé, par procuration, ou menacé par ces qualités), comprendre que la personne qui revient vers nous après avoir dit tout le mal possible n'a pas changé d'avis sur nous mais a le comportement qui sert le mieux son envie immédiate, comprendre éventuellement que les violences ne sont pas la conséquence d'une pathologie mentale ou d'un traumatisme (qui peuvent par ailleurs être bien réels) mais d'une vision de la relation, ça demande du recul, particulièrement difficile à prendre dans ces circonstances, et surtout ça demande de penser au pire, ce qui n'est généralement pas spontané et qu'on peut n'avoir aucune envie de faire, en particulier quand le début de la relation était si beau. L'autrice donne d'ailleurs quelques clefs pour être vigilant·e en début de relation. Ses attentions semblent disproportionnées par rapport à l'état de la relation? Iel vous laisse très peu d'espace personnel (parce que, bien sûr, iel ne peut pas se passer de vous et a besoin d'être avec vous tout le temps)? Posez explicitement des limites, sa réaction devrait être parlante. Son ex est folle? Vous serez probablement la prochaine "ex folle".

 Et la meilleure solution, sur laquelle l'autrice insistera le plus (d'où le titre), est de vous éloigner et de vous concentrer sur vous. La solution qui l'a le plus aidée, c'est de couper le contact ("go No Contact") ou, quand c'est impossible autrement (enfants ou entreprise en commun, par exemple), passer au contact minimum ("low contact"). Le contact minimum implique de limiter les échanges aux stricts aspects pratiques, de poser des limites claires et les maintenir (horaires pour les appels par exemple, ou interdiction d'entrer dans le domicile), éventuellement imposer un canal unique pour les communications (l'écrit est idéal car ça permet de garder des traces, et limite les risques d'entrer dans un jeu de manipulation). Dans les témoignages, certain·e·s disent aussi que l'aide d'un tiers (avocat·e, conjoint·e actuel·le) pour relire les échanges et limiter l'impact émotionnel ou la manipulation peut aider. En ce qui concerne le "No Contact", si l'autrice célèbre son efficacité (tout en disant qu'il faut attendre à peu près deux mois pour commencer à en bénéficier pleinement), elle ne prétend pas que c'est facile. Il ne s'agit pas seulement de résister à la tentation de répondre au téléphone ou de lire les SMS, voire d'appeler ou écrire soi-même, mais aussi de ne pas aller regarder les publications du ou de la narcissique sur les réseaux sociaux, éventuellement ne pas être en contact sur les réseaux sociaux avec des ami·e·s commun·e·s (d'autant que le·a narcissique sera le·a premier·ère à s'en emparer pour envoyer des messages directs ou implicites), et, surtout, dans les moments difficiles, s'occuper activement de soi (faire une activité agréable, ou épanouissante, ou qui a du sens, même si c'est juste faire une série d'abdos ou lire un poème si on a pas beaucoup de temps). Reconnaître que c'est difficile, c'est aussi se féliciter quand certains paliers de durée ont été atteints (et être indulgent·e avec soi-même en cas de rechute : le dénigrement, on le laisse au ou à la narcissique). Le "No Contact", s'il a l'air simple (d'ailleurs le concept tient en trois syllabes), est un parcours qui va beaucoup dépendre de la personne et des circonstances, et va plus ou moins aider, comme les très nombreux témoignages présentés dans le livre permettent de se rendre compte.

 Le pendant positif du "No Contact", c'est que ça laisse d'autant plus d'espace pour être en contact avec soi. L'autrice insiste là-dessus, les circonstances, si sombres soient-elles, sont aussi une opportunité pour grandir, tout en acceptant la patience nécessaire pour récupérer. Prendre soin de soi, c'est acter qu'on le mérite, récupérer activement, c'est acter qu'on ne subit plus. La psychothérapie (l'autrice fournit un éventail d'exemple), le contact avec d'autres victimes à travers les réseaux sociaux ou des associations, l'investissement dans des activités professionnalisantes ou artistiques, sont autant d'outils pour contrer le manque de ce qui a été perdu, le temps passer à douter, à ruminer (ce qui ne signifie certainement pas que la culpabilisation est justifiée quand la douleur est trop forte pour faire quelque chose). Plus spécifiquement, Shahida Arabi insiste sur le sport, les comédies ou spectacles comiques, la méditation, pour contrer les effets physiologiques du stress vécu et du manque de la relation amoureuse passée.

 S'il fallait faire un reproche au livre, c'est qu'il est assez inégal. Les contenus sont variés sur la forme (articles d'auteur·ice·s invité·e·s, liens, témoignages, chapitres détaillés, interventions extrêmement brèves) et pas toujours intégrés de façon organisée, la structure est parfois confuse, il y a pas mal de redites alors que le livre... fait 500 pages. Les chapitres qui concernent l'aspect neurologique et hormonal du traumatisme, et de la fusion traumatique ("traumatic bonding"), étaient clairement une mauvaise surprise : l'avalanche de terme techniques qui sont certes impressionnants mais n'aident pas en soi à la compréhension (c'est classe de dire -plusieurs fois- qu'un effet du traumatisme sur l'aire de Broca, qui contrôle le langage, a été démontré, mais pourquoi ne pas dire un mot sur l'effet concret du traumatisme sur la maîtrise du langage?) cohabitent avec des mythes pseudoscientifiques comme le cerveau reptilien (ironiquement rangé dans la section "faits sur le cerveau"... les faits, c'est surtout que ça n'existe pas  ), le syndrome de Stockholm souvent évoqué (pour le syndrome de Stockholm, "pseudoscientifique", c'est gentil) ou encore la sécrétion de dopamine comparée à l'addiction à la cocaïne parce que, bien sûr, le-circuit-de-la-récompense... Pourquoi pas, en cas de réédition, revoir la structure du livre et confier la partie qui concerne l'aspect biologique à des expert·e·s, vu qu'il y a déjà pas mal d'invité·e·s? Mais cette critique ne me dissuade absolument pas de recommander le livre, pédagogique et riche au niveau factuel, et qui communique une force nettement intensifiée par la quantité de témoignages recueillis sur Self-Care Haven, le site de l'autrice (elle a aussi une chaîne YouTube), qui peuvent aussi contribuer à briser la potentielle sensation de solitude qui peut s'immiscer après un tel vécu. Comme le livre est un best-seller, je ne désespère pas de voir un jour une traduction en français (et même dans d'autres langues).

lundi 22 mars 2021

It's my life now, de Meg Kennedy Dugan et Roger R. Hock

 


 Ce livre très complet, recommandé par Lundy Bancroft, prépare aux épreuves de la vie après une relation abusive, et est adressé avant tout aux personnes concernées. En effet, si partir est, pour de multiples raisons, extrêmement difficile, l'enfer ne prend pas fin, comme on pourrait le penser (et l'espérer!), dès la séparation. La violence laisse des traces, et les contraintes sont aussi bien physiques, matérielles (isolement, précarité financière, risque de représailles bien réel) que psychiques ("On ne cherche pas à "se remettre d'une rupture", on cherche à guérir de la peste!"). Ce livre, sans sombrer une seconde dans l'angélisme (les difficultés sont prises très au sérieux), garde une tonalité optimiste, et s'attaque en particulier à la confusion et l'autodénigrement souvent causés par le vécu de violences.

 Le livre accorde beaucoup d'importance à l'accessibilité (enfin, à la condition de maîtriser l'anglais) et l'action : les chapitres, introduits par les idées reçues effectivement répandues mais souvent culpabilisantes sur le sujet, sont brefs, et suivis d'une partie consacrée à l'auto-exploration pour que le·a lecteur·ice puisse au mieux adapter le contenu à sa propre situation. Certains sont particulièrement incontournables (assurer au mieux sa sécurité physique, comprendre les spécificités d'une relation abusive, protéger les enfants dans la mesure du possible, évaluer le besoin éventuel d'un·e thérapeute professionnel·le, ...), d'autres peut-être plus inattendus mais tout aussi indispensables (la sexualité dans une relation abusive, les relations abusives pour les personnes LGBT+ ou quand un homme est victime d'une femme, comment gérer les sentiments amoureux qui persistent ou même l'envie de revenir, ...). Le dernier, "Aimer de nouveau", fournit les éléments pour s'assurer au mieux que la nouvelle relation sera saine (si le·a partenaire demande de l'attention H24 et de l'engagement très vite et le prend mal quand des limites sont posées, s'iel est jaloux·se et vous surveille beaucoup, a tendance à être très critique de ce qu'iel estime être des défauts, méfiance...), mais invite aussi à ne s'engager dans une nouvelle relation que quand on en a l'envie et la sensation d'avoir les ressources pour.

 Au moment de la rupture, tout un nouveau fonctionnement interne est à mettre en place. Les proches ne sont pas toujours compréhensif·ve·s, d'autant que les agresseur·se·s savent donner le change, et l'hyperadaptation qui a été nécessaire pour tenir n'est plus utile, ce qui laisse la place, très brusquement,  à toutes les pensées, émotions, qui ont été bloquées. C'est aussi à ce moment là, quand une certaine sécurité est atteinte, que les effets traumatiques peuvent se faire sentir. La relation abusive étant centrée sur le contrôle, l'agresseur·se peut en plus s'emparer du moindre espace laissé par cette confusion pour regagner du territoire (menaces explicites ou implicites, ou encore entretien de la confusion -est-ce qu'il n'y a pas une co-responsabilité, après tout? et puis, est-ce que l'aspect abusif n'a pas été exagéré?- ou promesses de changement). Accueillir les émotions, retrouver l'estime de soi, prend du temps, et l'écriture à la fois sérieuse et optimiste aide à l'accepter tout en donnant des conseils concrets (identifier d'où vient cette voix qui nous dénigre, trouver un espace pour exprimer pleinement sa colère en toute sécurité, consulter un professionnel en cas d'idées suicidaires, ...). Voir les stratégies de l'agresseur·se comme des stratégies est une protection en soi et permet de jouer avec les même règles. Au même titre que la demande d'aide (financière, thérapeutique, ...), même si un sentiment de honte peut émerger, c'est justifié par la situation et, l'auteur et l'autrice insistent là-dessus, parfaitement légitime.

 S'il y avait une critique à faire sur le livre, c'est qu'aucune information n'est sourcée. Le contenu, s'il est pertinent, n'est pas consensuel (par définition, même, puisqu'il contredit explicitement des idées reçues), mais rien n'est fourni pour recouper un élément qui interrogerait plus qu'un autre (vous m'avez d'ailleurs peut-être entendu grincer des dents de là où vous étiez au moment de l'évocation du très pseudoscientifique syndrome de Stockholm). Pour autant, l'ensemble (bon, l'ensemble à part la partie sur le syndrome de Stockholm) m'a semblé solide, et le contenu est a priori soigné puisque le livre en est à sa troisième édition.

lundi 16 décembre 2019

Le monstre – la suite, d’Ingrid Falaise




 Si partir d’une relation abusive est en soi difficile, voire dangereux, et constitue une étape extrêmement importante, les souffrances ne s’arrêtent hélas pas là. En dehors du problème bien réel et pressant de subir ou d’appréhender que l’agresseur ne revienne à la charge (même sans passage à l’acte, en cas de contact encore possible, l’alternance potentielle entre menaces, insultes, et promesses d’amour et de changement sont un écho bien trop similaire à la situation qui vient d’être fuie), les mois ou les années vécus, par bien des aspects, laissent des traces durables dans le psychisme. Comme l’explique Sophie Lambda, "On cherche pas à "se remettre d’une rupture", on cherche à guérir de la peste!". Alors que Le monstre, avec sa narration qui débute avec la déposition auprès d’un avocat, pouvait donner le sentiment apaisant que tout était fini, Ingrid Falaise raconte ici les longues années qu’il lui a fallues, après avoir subi insultes, isolement social, coups, exploitation économique, viol collectif, tentative de meurtre, en deux ans de relations ("je suis comme un oiseau blessé, aux ailes déchirées : vulnérable et misérable"), pour aller au bout de sa reconstruction, mais surtout dire que, si difficile que ce soit, si hors de portée que ça puisse sembler, c’est possible ("oui, des ailes, ça repousse").

 En dehors des messages, alternativement effondrés, langoureux, insultants ou menaçants laissés massivement par M, sa présence brusque dans un parc en face du lieu de travail d’Ingrid, jouant l’amoureux transi mais aussi rappelant qu’il a retrouvé sa trace ("Je serai dans le parc, à midi, tous les jours, en attente d’un signe de vie de ta part") -avant d’être chassé par un détective privé-, celui qui est appelé le monstre a laissé des traces profondes, visibles (l’alliance encore portée quelques temps après la séparation, une bosse sur le nez, rappel douloureux pour Ingrid à chaque fois qu’elle se regarde dans le miroir, des crises de panique) et invisibles (ses insultes, qu’elle continue d’entendre régulièrement comme s’il s’adressait encore à elle, l’hypervigilance qu’elle a été contrainte d’adopter - "un monstre saura toujours nous surprendre. C’est une des armes qu’il détient"-, les cauchemars terrifiants et fréquents, …). Parmi les épreuves à surmonter, il y a celle d’avoir vécu, à certains moments, aussi lointain que ça puisse sembler a posteriori, une relation amoureuse ("le sevrage est abrupt et j’ai de la difficulté à m’y adapter", "pourquoi ne puis-je pas simplement effacer les bons moments qui reviennent me hanter, nos fous rires et nos retrouvailles, qui m’injectaient ce poison de la passion?"), avec des moments où croire que ça pouvait aller mieux n’a fait qu’amener plus de souffrances ("J’ai enduré les mots, les coups. Je lui ai donné ma vie. Je marchais au pas et me moulais à son désir. Pourquoi ? Pour rien"). Vivre après la séparation, c’est certes la fin d’un isolement social, d’une emprise psychique imposés, mais c'est aussi conserver une solitude contrainte, avec le sentiment d’avoir dans une certaine mesure trahi ses proches en rejoignant l’agresseur par le passé, la volonté de taire le pire pour les préserver, mais aussi les humeurs changeantes, l’automutilation en cachette…

 "Je dois gravir ce puits, seule, pierre par pierre". Ce livre montre en effet à quel point la résilience est progressive et exigeante, avec une temporalité parfois si décourageante qu’elle en est cruelle (après de nombreux combats contre elle même, de nombreuses victoires, Ingrid, indépendante financièrement, est dans un couple stable, réussit professionnellement et artistiquement et… a des envies suicidaires). Pour tenir, elle s’est fait du mal (automutilation, drogue, boulimie, …), a parfois fait du mal aux autres (incapable de s’engager dans une relation amoureuse, elle séduisait des hommes avant de les rejeter, s’assurant de garder le pouvoir à chaque seconde). Chaque victoire semble être l’annonce d’une nouvelle épreuve, quand ce n’est pas un fonctionnement alors indispensable qui deviendra un obstacle ("Ses mots n’ont plus d’impact. Ils butent contre le mur de glace qui désormais me protège. Ce mur qui ne laisse plus rien entrer ni sortir. Cette protection invisible dont je me suis moi-même faite prisonnière"). Sortie des griffes du monstre, Ingrid est certes en sécurité (même si ça implique le recrutement d’un détective privé, qui par ailleurs fera lui-même des avances déplacées), mais vit avec ses parents, est dépendante financièrement. Elle parvient à réussir un entretien d’embauche, ce qui nécessite de se faire confiance, mettre en valeur ses compétences, alors qu’elle a été violemment dénigrée au quotidien pendant deux ans, mais ça l’expose, alors qu’elle est vulnérable, aux humeurs d’un supérieur abusif. Elle se sent capable de retrouver l’univers de la séduction, mais c’est pour être elle-même la marionnettiste des hommes qu’elle séduit. Un peu plus tard, paradoxalement rassurée par l’idée qu’une relation amoureuse ne dure pas toute la vie, elle s’engage sérieusement (non sans hésitations) avec une homme sécurisant, protecteur (la vraie conquête amoureuse à faire étant surtout de retrouver son amour pour elle!). Après des années de relation stable, d’épanouissement professionnel, elle s’effondre : une thérapeute lui fait remarquer que l’investissement dans le travail, dans le sport, dans son régime alimentaire, dans l’épuisement que ça implique, est une fuite de l’écoute de son passé, et lui propose une thérapie de groupe sur plusieurs jours qui restera un événement important. Les thérapeutes eux·elles-mêmes, rencontré·e·s plus ou moins brièvement, apporteront soit rien pour certain·e·s, soit des outils ponctuels, pertinents au moment de la rencontre. En plus des blessures traumatiques, restent à combler les failles qui ont augmenté la vulnérabilité, l’envie de plaire, la difficulté à dire non ("je ne savais pas que dire non lorsque le creux de notre poitrine le dicte, c’est se respecter"). Si l’autrice est transparente sur la douleur, le découragement, le désespoir qu’elle a endurés, elle est aujourd’hui dans une relation amoureuse pleinement épanouie, mère alors qu’à un moment de sa vie elle y avait définitivement renoncé, a appris la phrase magique "ça ne me convient pas" (utilisée peut-être avec un peu trop d’enthousiasme au début), et s’implique activement dans la lutte contre les violences conjugales.

 Ce livre qui parle d’obstacles qui s’empilent les uns après les autres, de culpabilité envers soi, envers ses proches, de comportements autodestructeurs, de moments de désespoir, de thérapies qui ne permettent de faire qu’une partie du chemin, indique donc surtout qu’il y a une issue, que le processus est long et irrégulier et que rechute ne veut pas dire échec, et la transparence sur les difficultés renforce la force positive du message. Pour les lecteur·ice·s français·e·s, le livre est disponible (uniquement, sauf erreur de ma part), comme l’autrice me l’a indiqué sur Twitter (oui, c’est du name-dropping parfaitement gratuit) sur www.librairieduquebec.fr

vendredi 29 novembre 2019

Helping her get free, de Susan Brewster



 Pour se sortir d’une situation de violence conjugale, que ce soit pour prendre la décision de partir, pouvoir le faire dans de bonnes conditions, ou pour mieux vivre l’après, l’entourage est souvent important. Ingrid Falaise a trouvé la force de partir quand des détectives privés, engagés par ses parents avec qui elle avait coupé le contact, ont trouvé sa trace. Avant ça, une phrase de son beau-père, l’attitude du meilleur ami de son conjoint, n’ont pas changé grand-chose concrètement mais ont eu assez d’impact pour qu’elle s’en souvienne des années après. Sophie Lambda, après la rupture, a énormément souffert de l’incompréhension de ses proches. Asa Grennwall a pu compter sur son père pour l’héberger quand elle est partie, et pour récupérer ses affaires en sécurité le lendemain. Pourtant, alors que dans ces situations de danger les bonnes intentions ne suffisent pas et peuvent même être contre-productives, peu de ressources (à ma connaissance) sont destinées spécifiquement aux proches des victimes. C’est ce que propose l’autrice, psychothérapeute et travailleuse sociale spécialiste du sujet, elle-même ancienne victime. Elle utilise systématiquement le masculin pour parler de l’agresseur et le féminin pour parler de la victime, ce qui reflète probablement son expérience professionnelle, choix que je vais conserver dans ce résumé bien que ces violences existent aussi dans des couples homosexuels ou, bien plus rarement, infligées par des femmes à des hommes.

Si la situation est hélas fréquente (l’autrice rappelle que le·a lecteur·ice connaît probablement, qu’iel en ait conscience ou non, des agresseurs et des victimes), certains aspects peuvent en effet prendre au dépourvu même une personne bien intentionnée, qu’ils relèvent d’une méconnaissance des conséquences du traumatisme (état de confusion extrême, estime de soi très basse -le dénigrement, sous forme de culpabilisation, d’insultes, ... fait partie des violences-, espoir de voir l'agresseur changer) ou d'idées reçues sur le couple (ça peut arriver à tout le monde de s’énerver, les problèmes de couple se règlent en couple, il suffit de partir, elle devrait mieux s’affirmer, elle n’est probablement pas non plus facile à vivre, …). Pour toutes ces raisons, le plus important est d’écouter, sans jugement, la victime, et, ce qui est peut-être le plus difficile, de respecter son rythme. L’humilité est d’ailleurs au cœur des recommandations, au point que, si l’autrice insiste sur le fait qu’il ne faut pas culpabiliser si ça se termine mal (l’agresseur est le seul responsable et coupable des violences), il n’y a pas lieu non plus de se féliciter en cas de succès : c’est la victime qui, en s’emparant des ressources fournies, a fait l’essentiel du travail. Si récompense à rechercher il y a, c’est dans les compétences acquises en servant de soutien.

 Le premier risque est d’être trop distant·e. L’isolement est une part intégrante de la relation abusive, les espaces pour développer des relations sociales sont potentiellement réduits. La victime passe l’essentiel de son temps avec une personne qui la fait douter de ses perceptions, éventuellement la maintient dans la honte, voire la dissuadera plus directement de parler en la menaçant de représailles. La construction d’une relation de confiance demandera du temps. Les premières évocations des violences seront probablement allusives, la situation minimisée. Si le rythme de la parole est à respecter (simplement être disponible pour la recueillir, ce qui peut consister dans un premier temps à appeler ou passer du temps ensemble sans parler de la raison pour laquelle on se rend réellement activement disponible, est déjà une étape importante), les allusions devront être relevées, éventuellement en demandant plus de précisions avec des questions ouvertes, sans pression à en dire plus mais en marquant un intérêt : les premiers pas doivent être encouragés, sinon la victime risque de laisser tomber. Et surtout, il est important de respecter sa perception même quand elle semble indulgente envers l’agresseur (sans pour autant exprimer qu’on partage cette perception, surtout si ce n’est pas le cas -la sincérité est fondamentale-), de ne pas prendre parti, quelle que soit la difficulté de rester neutre. Se rendre disponible ne dispense pas de tenir compte de ses propres ressources : le rôle éprouvant de soutien implique souvent d’avoir soi-même besoin de soutien, sans compter que se ménager des pauses, c’est aussi donner l’exemple, rappeler à la victime que c’est important de se respecter soi.

 Le second risque est… d’être trop pro-actif·ve! Le titre initial du livre, To be an anchor in the storm, l’exprime bien : l’autrice invite bel et bien à être une ancre dans la tempête, et non, si tentant que ce soit, un phare ou un gouvernail. Paradoxalement, le nouveau titre (L’aider à prendre sa liberté), peut être interprété dans ce sens... Être ferme envers la victime pour la pousser à agir, dans une situation si évidemment néfaste, peut avoir l’air d’être la chose à faire, mais c’est en fait la pousser à choisir entre l’agresseur et nous… et l’agresseur, c’est la situation qu’elle connaît, c’est son conjoint, et c’est un manipulateur adroit : l’expérience professionnelle de l’autrice lui a permis d’observer que les victimes qui partaient sous la contrainte revenaient plus souvent et plus vite vers leur ex. Autre élément important : la rupture est le moment le plus dangereux, et un regard extérieur ne permet pas d’identifier aussi clairement que la victime le risque bien réel de représailles. Plus insidieux, prendre des initiatives, faire des choix à la place de la victime, c’est nier ses compétences et son autonomie, alors même que la confiance en elle est un élément essentiel de la résilience, de la reprise de pouvoir dont elle aura besoin précisément pour s’en sortir. L’autrice va jusqu’à inciter à ne pas donner de conseils même quand ils sont demandés. Elle invite par contre à rappeler à la victime les choix pertinents qu’elle a pu faire par le passé.

Les deux paragraphes précédents ont le point commun de mettre en valeur l'aspect désintéressé que doit avoir l'aide apportée : vous êtes l’ancre qui permettra à la victime de mieux percevoir la situation, et d’accéder à ses propres ressources. L’autrice donne des conseils précis, insiste sur le fait que devenir une ancre demande un entraînement (inévitablement, des erreurs seront faites… ça se rattrape) et invite à se jeter à l’eau (à l’eau… oui parce qu’on est une ancre… c’est drôle parce que… non, rien) : elle le répète plusieurs fois, le changement vient de l’action, plus que l’inverse. Ses conseils sont extrêmement proches de l’Approche Centrée sur la Personne, donc je ne peux qu’approuver (avec la plus grande objectivité) : reformuler les phrases de la victime (pour signifier son écoute, pas pour faire une imitation!) plutôt que chercher à lui répondre, prendre conscience de ses propres émotions pour mieux accueillir les siennes, faire la distinction entre émotions et pensées et éventuellement rediriger l'attention vers les émotions, avoir une attitude d’acceptation inconditionnelle (il faut s’attendre à ce que la victime prenne un certain nombre de décisions qui vont nous déplaire, voire nous sembler aberrantes) en posant toutefois comme limite notre propre sécurité, …

Des conseils sont aussi donnés pour faire face à l’agresseur, qui consistent en grande partie à des choses à ne (surtout) pas faire : le risque de confrontation, potentiellement de danger, est bien réel (l’amie qui a servi d’ancre à l’autrice s’est fait briser la vitre de sa voiture alors qu’elle fuyait l’agresseur venu à son domicile pour lui demander où trouver son ex, et a du s’échapper en appuyant sur l’accélérateur avec deux pneus crevés). Une étape importante est de savoir à qui on a affaire : les agresseurs, pour l’essentiel, sont des manipulateurs adroits, et ont presque pour automatisme de rejeter la faute de leurs propres actions sur les autres (ça peut inclure l’ancre : l’autrice prévient, si insolite que ça puisse paraître, qu’il est possible de culpabiliser soi-même envers l’agresseur contre lequel on consacre pourtant tant de temps et d’énergie à lutter). L’attitude la plus autodestructrice serait de rentrer dans son jeu, que ce soit dans la manipulation (c’est lui qui va gagner, il a toute une vie d’expérience) ou dans l’escalade de violence. Chercher à le changer est tout aussi illusoire : il ne changera que s’il le décide lui-même et qu’il s’y consacre activement avec une thérapie spécialisée (une thérapie tout court, ça ne marche pas : le problème, ce n’est pas qu’il souffre, c’est qu’il fait souffrir les autres, ce n’est pas qu’il ne contrôle pas sa colère, c’est qu’il estime que sa colère l’autorise à être violent). L’une de ses forces, en dehors du fait de se déresponsabiliser, c’est de mettre mal à l’aise, ce qui est particulièrement pratique lorsqu’il reste dans l’univers de l’implicite : lui demander d’expliciter ses actions ("tu dis que tu t’es un peu énervé hier, il s’est passé quoi exactement? Ah, c'est tout le monde qui criait? Parce que xxx me dit que tu l’as poussée devant les enfants et que tu as cassé des meubles", "Tu viens de me dire : "ça vaut mieux pour tout le monde si tu me donne la nouvelle adresse de xxx, je ne suis pas quelqu’un de très patient", qu’est-ce que tu entends par là? C’est une menace?"), c’est lui retirer une arme, comme par exemple refuser de se justifier lorsqu’il demande des comptes. Autre élément important : faire en sorte que ses actions aient des conséquences (dépôt de plainte, appel des forces de l’ordre en cas d’urgence, …), et ne pas céder lorsqu’une conséquence a été annoncée. Rentrer dans le jeu de la violence, c’est aller vers l’escalade, chaque message d’impunité, c’est aller vers l’escalade. Connaître précisément la loi (et, c’est hélas un critère, l’autrice a d’ailleurs eu l’occasion de le constater directement, le niveau d’implication des forces de l’ordre locales) est un atout important.

Ce livre très recommandé par Lundy Bancroft donne, en plus des encouragements pour qui s’engagera sur ce chemin potentiellement long et éprouvant, des conseils précis, souvent contre-intuitifs, pour assurer dans les meilleurs conditions possibles sur ce rôle de soutien qui pourrait pourtant sembler aller de soi… jusqu’aux premières difficultés. Hélas, le livre n’existe pas en français.