Affichage des articles dont le libellé est TCC. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est TCC. Afficher tous les articles

jeudi 15 janvier 2026

Étreindre votre douleur, éteindre votre souffrance, de Stéphany Orain-Pelissolo

 


 Le titre, particulièrement bien trouvé, résume le propos du livre : la douleur, qu'elle soit physique ou psychologique, provoque de la souffrance, mais n'est pas la souffrance. L'un des intérêts de distinguer ces deux concepts c'est que, paradoxalement, en faire trop pour limiter la douleur peut exacerber son impact, soit la souffrance : la douleur devient le centre du monde, ça génère un sentiment d'impuissance, ... Ces mécanismes sont détaillés avec différents niveaux de complexité (et par exemple la distinction entre acceptation -j'intègre que la réalité est telle qu'elle est même si j'aurais tellement besoin qu'elle soit différente- et la résignation -de toutes façons, je ne peux rien faire-), et surtout un programme sur huit semaines est proposé pour aller au delà de l'explication du principe.

 En effet, la promesse est forte puisque dans l'intro sont invoqués, par exemple, les attentats du 13 novembre 2015, qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ont généré d'intenses douleurs physiques comme psychologiques (je vous recommande d'ailleurs fortement de lire ce témoignage). Expliquer la distinction entre douleur et souffrance, expliquer comment lutter contre la douleur peut renforcer la souffrance, c'est important, mais à une certaine intensité (deuil, maladies ou douleurs chroniques, TOCs, traumatismes, ...), un travail sur la longueur est nécessaire pour que la capacité à se préserver en prenant de la distance s'ancre profondément. Le socle du programme est un travail de méditation, dont les principes et les objectifs sont expliqués, et les audios des méditations sont téléchargeables. Des propositions sont aussi faites pour adapter le programme selon ses besoins. Élément appréciable parce que trop rare : il est rappelé que si la méditation est un outil puissant ce n'est pas une baguette magique, qu'il peut y avoir des contre-indications, et que c'est un apprentissage qui demande de la patience et peut être laborieux. Un détail technique que j'ai apprécié : pour la méditation pour l'accueil de ses émotions, il est recommandé de relever qu'on ne ressent pas d'émotions quand on n'en ressent pas, ce qui en effet est une façon importante de respecter son rythme.

 Le travail de fond est rigoureux et s'appuie sur des méthodes validées scientifiquement, et les explications sont claires. Je n'ai pas moi-même testé le programme, mais tout laisse penser qu'il est efficace, certes avec une efficacité différente selon les personnes, et ça implique de consacrer du temps et de l'énergie, sur la longueur, au travail, parfois dans des situations de difficulté extrême. Quel que soit le niveau d'amélioration final, je suis convaincu que les personnes qui vont au bout du programme auront des outils mobilisables au moins pour atténuer leur mal-être.

vendredi 1 mars 2024

Introduction aux thérapies comportementales et cognitives (TCC), de Cyrille Bouvet

 


 Comme le titre l'indique, le livre présente, vous ne le devinerez jamais, les thérapies comportementales et cognitives. Assez présentes en tout cas dans l'imaginaire des thérapeutes, souvent célébrées comme évidemment supérieures à toutes les autres approches ou dénigrées comme étant l'incarnation d'une démarche antithérapeutique (tiens tiens, comme la psychanalyse...), le livre permet de savoir à travers des développements synthétiques en quoi elles consistent vraiment, leurs atouts et leurs limites.

 Comme le nom le souligne, si les TCC sont souvent désignées comme une approche (je suis le premier à faire ça), elles consistent en un ensemble de modèles théoriques qui s'y sont greffés avec le temps ("Les TCC sont un regroupement et une mise en cohérence de diverses thérapies qui, au départ, étaient indépendantes les unes des autres. En ce sens, on pourrait donc dire qu'il s'agit d'une approche intégrative."). La pluralité est telle que, dans un chapitre, la psychologie positive fait partie des TCC et dans un autre c'est une méthode proche des TCC! Les interventions, au cours du processus thérapeutique, vont avoir lieu, vous l'aurez compris, au niveau comportemental (s'exposer progressivement aux difficultés de façon à ce qu'elles soient de plus en plus supportables) et cognitif (interroger la rationalité des pensées qui font du mal et entretiennent un sentiment d'impuissance et proposer des alternatives) mais aussi corporelles (exercices de relaxation, pratiqués d'abord en cabinet avec le·a thérapeute puis en autonomie) et, en particulier pour les TCC dites de troisième vague, émotionnelles (ce qui peut passer exemple par l'accueil de la subjectivité comme en ACT où ce qui est important pour le·a patient·e est au centre, ou par des exercices d'entraînement pour distinguer pensées, émotions et faits pour enrayer des spirales négatives).

 Ce qui les distingue en particulier des autres approches est que les protocoles sont régulièrement évalués par la recherche scientifique, ce qui permet de les modifier et de conserver les exercices et les plans d'action les plus efficaces. L'autre spécificité est qu'elles sont centrées sur le problème : le·a patient·e arrive avec une difficulté à résoudre, le·a thérapeute propose des solutions, avec des objectifs mesurables. La grande richesse du livre est d'ailleurs selon moi que les TCC sont présentées à travers leur spécificité : les autres approches sont décrites de façon respectueuse, et les limites des TCC ne sont pas dissimulées, le tout, ce qui fait d'autant plus honneur à l'auteur, sans fausse neutralité. C'est particulièrement visible lorsque le sujet de la preuve scientifique est abordé. La démarche scientifique est présentée (hypothèse, expérimentation, groupe contrôle, tout ça...) avec ses intérêts et ses limites, ça reste classique, mais l'effet dodo, pourtant bien confortable à nier pour les défenseur·se·s des TCC, est présenté en longueur : dans les recherches qui font aujourd'hui consensus, parmi les nombreux critères qui font l'efficacité d'une thérapie (qualité de la relation, rapport du ou de la patient·e à ses difficultés, gravité des symptômes, ...), la méthode utilisée certes a une influence, mais qui est loin d'être la plus élevée, ce qui permet tel le dodo d'Alice au Pays des Merveilles qui arbitre une course autour d'un lac sans mesurer les distances parcourues, de proclamer "Everybody has won and all must have prizes". Pour le dire plus vite, une méthode ultra efficace avec, par exemple, une relation thérapeutique déplorable, aura moins d'effet qu'une méthode pseudoscientifique avec une excellente relation thérapeutique (ou autre critère plus important que la méthode utilisée). Limite supplémentaire : une recherche scientifique implique de délimiter précisément l'objet étudié, ce qui crée un point aveugle, par définition, sur ce qui n'est pas circonscrit et anticipé (contexte, effets positifs ou négatifs inattendus, ...).

 Bien que la précision soit au centre (la dernière partie du livre consiste en des exemples de protocoles pour différents problèmes comme le traumatisme, les troubles du comportement alimentaire, les phobies... ce qui montre à quel point les différentes composantes des TCC s'articulent, et que cette articulation ne doit pas se faire de la même façon selon les situations), l'auteur rappelle régulièrement à quel point la relation thérapeutique est un élément capital, y compris pour des considérations extrêmement pratiques. Par exemple, la définition du problème à résoudre doit dépendre des besoin du ou de la patient·e, et non du projet et des compétences du ou de la thérapeut·e : certes un programme réaliste doit être proposé, mais il est indispensable que ledit projet ait du sens pour la personne accompagnée. Plus technique, pour la partie cognitive, il va de soi que les interprétations alternatives proposées doivent rester réalistes pour le·a patient·e, il importe donc particulièrement d'être extrêmement attentif·ve à ses représentations.

 La promesse d'un livre accessible et factuel est largement tenue, mais comme je le disais plus haut avec une richesse et une subjectivité qui sont loin d'aller de soi dans ce type de format. Le livre pourra intéresser les thérapeutes (enfin, pas les thérapeutes TCC qui vont peut-être s'ennuyer quand même!), les étudiant·e·s en psychologie... ou les personnes intéressées par la santé mentale en général.

(je me rends compte à la fin du résumé que l'édition que je présente est la 1ère édition, de 2014,  il y en a eu une autre depuis)

dimanche 14 janvier 2024

La force de l'optimisme, de Martin Seligman


 Martin Seligman livre ici les prémices de la psychologie positive, dont il sera le créateur (il me semble toutefois que le terme n'est nulle part dans le livre), à travers les multiples enjeux de l'optimisme qu'il a découverts à travers ses recherches.

 Tout commence lorsque Seligman, jeune chercheur, arrive dans un labo réputé de sciences comportementales où les chercheur·se·s sont déstabilisé·e·s : les chiens ne se comportent pas comme ils sont censés se comporter, et c'est bien embêtant pour comparer une condition contrôle à une condition expérimentale si la condition contrôle n'est pas assez compréhensible pour contrôler quoi que ce soit. La situation donne une idée à Seligman, assez enthousiasmante pour lever, après quelques hésitations et des échanges avec un spécialiste d'éthique, ses réticences à maltraiter des animaux pour la science : et si c'était leur statut de sujet d'expérience qui expliquait les comportements bizarres des chiens? Il crée un dispositif expérimental où deux chiens subissent les mêmes chocs électriques. L'un peut les arrêter en trouvant la bonne manipulation (de mémoire, appuyer sur un levier), pour l'autre les chocs s'arrêtent quand ils s'arrêtent pour le premier. Les chiens des deux groupes sont ensuite mis dans un nouveau dispositif où il suffit de sauter par dessus un petit obstacle pour échapper aux chocs. Les premiers s'en sortent évidemment rapidement, deux tiers des seconds subissent les chocs malgré la solution a priori évidente. Une expérience semblable est faite avec des humains (avec des bruits désagréables... l'électrocution c'est mal vu, allez savoir pourquoi), les résultats sont similaires. Ce travail fait pas mal de bruit, en particulier parce qu'il remet en question plusieurs conceptions du psychisme (en particulier du psychisme animal, qui si on en croit Seligman était en soi un concept aberrant à l'époque), certaines objections reviennent donc souvent, et il sait y répondre. Jusqu'à ce qu'à une conférence, quelqu'un lui fasse remarquer que ses explications ne prennent absolument pas en compte le tiers de sujets qui ne basculent pas dans cette impuissance acquise.

 C'est de la découverte qui a suivi que le livre va essentiellement traiter : la différence, ça peut sembler simpliste dit comme ça, c'est l'optimisme. Le pessimisme a ses atouts, il permet en particulier de ne pas se lancer à l'aveugle dans des projets irréalistes ou d'évaluer avec précision les performances passées (les personnes optimistes les surestiment, les personnes pessimistes, alors qu'on pourraient s'attendre à ce qu'elles les sous-estiment, tendent à avoir une vision proche de la réalité), mais l'optimisme permet de persévérer, de surmonter l'adversité, de rechercher des solutions parfois inattendues face à l'échec. Ça a un enjeu dans les milieux professionnels où l'échec est quantitativement plus fréquent que la réussite (comme appeler des inconnu·e·s au hasard pour faire de la vente, un exemple très très documenté dans le livre), pour rester volontaire dans des circonstances éprouvantes (comme le test d'entrée dans une académie militaire), et surtout, c'est l'enjeu qui a d'abord motivé Seligman, pour prévenir la dépression. La dépression implique en effet, entre autres, d'être terrassé·e par un sentiment d'impuissance, et des recherches épidémiologiques commentées en détail (mais pas sourcées... aucune des très nombreuses recherches mentionnées n'est sourcée, ce qui est difficilement compréhensible et plutôt douteux dans un livre qui parle autant de recherche, surtout quand elles sont mentionnées par celui qui les a faites ce qui peut rendre tentant d'enjoliver les résultats et leur portée) ont laissé penser à l'auteur non seulement que la proportion de personnes dépressives augmentait de façon très inquiétante aux Etats-Unis, mais aussi que le degré d'optimisme était un bon prédicteur de risque dépressif (la première version du livre a 30 ans, je serais curieux de savoir où en est le consensus scientifique aujourd'hui).

 Face à une situation difficile, le pessimisme se manifeste principalement de trois façons : c'est à cause de moi, ça se passe tout le temps comme ça, cette situation spécifique est représentative de ma vie en général. Par exemple, si une promotion attendue nous passe sous le nez : "je suis incompétent·e, évidemment que personne de censé·e ne me donnerait ce poste, de toutes façons chaque fois que j'entreprends un truc je me plante". Cet exemple concerne le milieu professionnel, mais ce même fonctionnement peut se retrouver au niveau relationnel ("mon ami·e n'a pas répondu à mes messages, j'imagine qu'iel me déteste, iel ne va plus jamais me parler"), si la voiture familiale part au fossé quand on est au volant ("on ne peut rien me confier"), ou dans bien d'autres situations. Seligman fournit des tests pour évaluer les différents aspects de l'optimisme chez l'enfant ou à l'âge adulte. Sa solution principale consiste à utiliser une technique de TCC ancienne, très ancienne (mais par définition elle l'était moins à l'époque de la parution du livre), soit ABC, pour "Adversity, Belief, Consequences" (problème, croyance, conséquence). Il s'agit dans un premier temps d'identifier (et surtout de séparer!) les trois aspects, ce qui implique, ce n'est pas négligeable, de rappeler que les croyances sont des croyances. Par exemple, pour le cas de l'accident de voiture, "A j'ai eu un accident de voiture B on ne peut pas me faire confiance, je détruis tout ce que j'ai entre les mains C sans voiture l'organisation de la semaine est détruite, il va falloir payer les réparations ça va remettre en question l'équilibre financier, mon ou ma conjoint·e va me détester et mes enfants aussi". 

 Le simple fait de séparer les trois rappelle que A ne signifie pas nécessairement C, mais l'objectif est dans un second temps de remettre B et C en question. L'idée n'est pas de tout repeindre en rose, ni de bombarder du déo sur une réalité qui peut avoir des effluves préoccupantes, mais de prendre le temps de confronter les représentations à la réalité, de passer de l'absolu au relatif. Seligman déplore que, alors qu'on ne prendrait a priori pas au sérieux les invectives d'un·e inconnu·e alcoolisé·e croisé·e dans la rue, on tende à considérer comme parfaitement fiables les reproches qu'on s'adresse à soi-même, alors qu'ils parlent plus de notre histoire que de ce qui se passe ici et maintenant. En reprenant l'exemple précédent, on pourrait par exemple nuancer B par "cette route est dangereuse, beaucoup d'autres personnes ont eu exactement le même accident ici", "je dois constamment me dépêcher parce que j'ai un emploi du temps serré pour satisfaire tout le monde, donc évidemment qu'il y a plus de risques que ça m'arrive à moi", et C par "tel voisin a déjà proposé de nous prêter sa voiture, c'est l'occasion de lui demander", "quand mon ou ma conjoint·e a été licencié·e pour faute, ça nous a aussi mis dans une situation compliquée, mais ça n'a pas généré de tensions dans la famille". L'auteur recommande, pour les personnes pessimistes, de répéter l'exercice régulièrement jusqu'à ce que ce soit un automatisme, éventuellement en imaginant dans un premier temps que les idées négatives sont formulées par une personne qu'on déteste, pour se motiver à répondre et inhiber le réflexe d'autoflagellation. Dans l'idéal, on peut même le faire avec un·e volontaire qui fera le travail de proposer des interprétations négatives. Il donne des indications pour pratiquer aussi avec des enfants (l'échec scolaire est l'un des enjeux qu'il identifie).

 La psychologie positive subit un certain nombre d'attaques plus ou moins documentées, principalement des procès en naïveté (en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je sympathise) ou en superficialité, voire d'autres peut-être plus inattendus sur le fait qu'elle s'appuie sur des résultats expérimentaux (je crois que je ne me suis toujours pas remis du rédacteur en chef du Cercle Psy ironisant sur le fait qu'elle soit "saupoudrée d'études scientifiques, dont irréfutable"... l'analogie avec le saupoudrage me laisse toujours aussi perplexe, mais surtout, c'est un point de méthodologie vraiment basique en psycho -et pas seulement en psycho- , l'expérimentation scientifique permet au contraire, par définition, de proposer des résultats réfutables), j'étais donc assez curieux de ce que j'allais découvrir. Passant outre les élucubrations de l'auteur dans le dernier chapitre (on est devenus individualistes parce qu'on ne croit plus dans la nation ni dans la famille -d'ailleurs l'interdiction du divorce garantissait une vie familiale épanouie, il dit ça le plus sérieusement du monde-, parce que famille et patrie dans les priorités qu'est-ce qui pourrait mal se passer, donc pour s'en sortir il faut mettre diverses choses en place dont, là encore il est sérieux, passer 3 heures par semaine à donner de l'argent aux sans-abris mais seulement après avoir parlé avec eux ou elles et avoir jaugé s'iels allaient suffisamment bien utiliser l'argent), j'ai trouvé l'ensemble plutôt convainquant, à la fois dans la façon de poser le problème et dans les solutions proposées. Par contre, comme je l'ai mentionné plus haut, le livre a 30 ans, et les propositions sont très ambitieuses : le travail de Seligman permet certes de casser les pieds à plus de gens pour leur vendre des assurances (il faut croire que c'est très important pour lutter contre l'individualisme), mais aussi de prévenir, rien que ça, la dépression, ou encore de lutter contre l'échec scolaire ou de... renforcer le système immunitaire. Je suis donc assez frustré, en ayant eu entre les mains une édition de 2018, que pas un mot ne soit dit sur le recul scientifique qu'on a aujourd'hui (ça et, je l'ai déjà mentionné, le fait que ça parle autant de recherche sans faire figurer la moindre référence).

mardi 19 décembre 2023

Ça n'a pas l'air d'aller du tout! de Olivia Hagimont et Christophe André


 Olivia Hagimont a des crises de panique, de plus en plus fortes, dont l'appréhension croissante l'empêche souvent de sortir ("-nous sommes très intéressés par des illustrations, on vous paierait 12000 Euros les 3 illustrations, nous sommes à Balard, vous êtes libre quand? -Hum! J'aimerais, mais un poney m'a écrasé le pied et je ne peux pas marcher... On peut faire ça par mail?"), et parfois de rentrer (au point une fois de rester plusieurs heures sur le parking d'un magasin de peinture, pour le plus grand bonheur de sa mère qui l'accompagnait). La crise de panique de trop (avec envies de mort, à 3 heures du matin, et surtout au domicile qui n'est même plus une protection) la décide à aller en hôpital psychiatrique, puis à entamer une psychothérapie (l'herboriste et le magnétiseur avaient été des réussites plutôt mitigées).

 L'autrice est aussi dessinatrice, c'est donc par la BD qu'elle décrira son parcours avant, pendant et après l'hôpital psychiatrique (elle partagera aussi des peintures réalisées pendant son parcours de guérison), et ses dessins donnent une bonne idée de l'état mental dans lequel on peut se trouver dans les périodes difficiles! Quelques pages de la BD dispensent des explications sur le trouble, mais c'est surtout dans la partie qui suit, rédigée par Christophe André, que des informations complètes seront données : définitions, comment fonctionne la thérapie (en faisant semblant qu'il n'y a que les thérapie comportementales et cognitives qui existent), comment faire face au quotidien, est-ce qu'on peut guérir définitivement, ... L'idée est d'apprendre à accepter les réactions physiologiques qui indiquent une montée de l'angoisse (il est même recommandé de faire du sport -trois fois une demi-heure de marche rapide par semaine- pour s'habituer par exemple à l'accélération du rythme cardiaque, à l'essoufflement, ...), et de s'entraîner en parallèle à la maîtrise d'exercices de relaxation. Il faut aussi s'attendre à des rechutes, qu'on imagine particulièrement difficiles à accepter quand en plus il ne faut pas paniquer en observant qu'on re-panique!

 Le livre est extrêmement pédagogique, la boîte à outils tient en quelques pages (et est illustrée aussi!) et me semble plutôt complète, c'est parfait pour les personnes concernées et leurs proches.

samedi 2 septembre 2023

Le club des anxieux qui se soignent, de Frédéric Fanget, Catherine Meyer et Pauline Aubry

 

 


 Ce volume de la série BD Psy, qui me donne plutôt confiance envers les autres, traite des nombreuses réalités que peuvent recouvrir l'anxiété, en donnant des pistes à la fois pour mieux les comprendre et pour s'en sortir.

 Parfois particulièrement paralysante (phobie sociale intense, agoraphobie, crises d'angoisse fréquentes, ...), parfois généralisatrice d'angoisses qui rendent le quotidien extrêmement pénible (hypocondrie, trouble anxieux généralisé, ...), d'autres fois encore extrêmement spécifique (phobies, ...), l'anxiété est présentée comme un signal d'alarme qui serait déréglé ("exactement comme si l'alarme d'une maison se mettait en marche dès qu'une mouche vole. Alors qu'elle doit se mobiliser seulement en cas d'effraction d'un cambrioleur. Une mouche, ce n'est pas un danger. Sans compter qu'elle risque de déclencher l'alarme toutes les deux secondes.") : anticiper les dangers au quotidien, c'est nécessaire dans l'absolu, mais quand ça prend certaines proportions, ça ne sert plus à rien voire l'anxiété devient un danger à anticiper en soi, générant un cercle vicieux.

 Selon l'état de la science d'aujourd'hui, les causes sont à rechercher du côté de prédispositions génétiques, de l'éducation (pression subie au quotidien, monde extérieur présenté comme hostile et dangereux, ...) et de l'histoire personnelle (moments de vie particulièrement douloureux, ...). La thérapie présentée, d'orientation TCC (selon les auteur·ice·s la seule qui a des preuves d'efficacité scientifique contre l'anxiété), repose sur trois axes : la partie cognitive (identifier les idées angoissantes et les comparer avec des idées alternatives, par exemple ce qui s'est passé les fois précédentes dans des situations semblables ou, à travers un dialogue imaginaire ou réel avec un·e ami·e, se demander comment quelqu'un de plus apaisé percevrait la situation), la partie comportementale (exercices de relaxation à pratiquer régulièrement -la vraie efficacité sera sur le long terme- en mesurant les résultats, exposition très progressive aux situations les plus difficiles, ...) et la partie émotionnelle (issue des TCC 3ème vague comme la thérapie d'acceptation et d'engagement, qui consistera par exemple à identifier son état et différencier pensée, ressenti et réalité objective).

 Le livre fournit clefs en main des outils très clairs pour comprendre les mécanismes et aller mieux, et le cas échéant chercher un·e thérapeute ou gérer des questions délicates et complexes comme l'impact des traitements médicamenteux (qui peuvent être pris pour traiter directement l'anxiété, ou répondre à d'autres besoins mais avoir un impact sur l'anxiété qui est à surveiller). En revanche, si la lecture est très rapide, les auteur·ice·s sont clairs sur le fait que des résultats solides (qui consisteront généralement à atténuer l'anxiété et la rendre vivable, la faire disparaître ne sera pas nécessairement possible) demanderont un travail assidu et plutôt de long terme (au moins plusieurs mois).

dimanche 25 juin 2023

Chute libre - carnets du gouffre, de Mademoiselle Caroline

 


 L'autrice décrit dans ce livre sa cohabitation avec la dépression pendant une dizaine d'années, de la première prescription d'anti-dépresseurs par son généraliste ("C'est bizarre... Vous ne riez plus?!"), prescription d'un mois en omettant de préciser qu'il ne faut surtout pas arrêter brusquement ("J'ai tenu un mois, mais je me sentais glisser. Tout redevenait pesant, lourd, mou... Et puis un jour je me suis mise à pleurer, comme ça, presque pour le plaisir de pleurer") à l'après, de nombreuses années et souffrances, jusqu'aux idées suicidaires, et 4 psys plus tard, un après certes relatif ("une jolie boîte de médicaments pour une prise quotidienne inéluctable", "il est hors de question que j'y retourne. C'est une lutte quotidienne. Je suis sur mes gardes") mais radicalement différent de ce qui a été vécu pendant toute cette période ("j'apprenais à 35 ans le bonheur, j'apprenais en fait à ne plus en avoir peur").

 Le récit couvre la compréhension progressive de la maladie, les moments les plus difficiles vécus avec les proches ("je me prenais la tête, je me parlais en la secouant... Un jour, mon homme l'a découvert et j'ai vu la peur, la vraie, sur son visage", "mon fils était terrifié : il n'avait jamais vu ma mère pleurer"), parfois soutenant·e·s ("merci du fond de mon âme à Raf, qui ne m'a jamais lâchée ni jugée") parfois moins ("M'enfin, je ne comprends pas!? Tu as tout pour être heureuse! Oui mais c'est dans ta tête, la santé, ça va?! Alors ça va"). Une maladie avec des moments de mieux donc d'espoir, et des moments plus alarmants qui déclenchent des sentiments d'urgence, souvent suivis du début d'un suivi psy plus ou moins concluant (quand ce n'est pas l'appel à d'autres types de pro -exorciste, magnétiseuse, ...-, démarches auxquelles l'autrice adhère moyennement -"J'avais un truc à lire. Façon "mantra"... Une feuille que je devais lire tous les jours devant mon miroir. Pour aller mieux, me calmer. Je l'ai fait une fois. A défaut d'aller mieux, j'ai bien rigolé"-).

 L'autrice fait une distinction très radicale entre ses trois premiers psy et le quatrième, recommandé par Christophe André (et à "seulement" 1h30 de route) dont elle a découvert par hasard qu'elle connaissait l'épouse. Les trois premier·ère·s l'écoutaient raconter ses difficultés, ce qui lui a permis d'avancer sur certains sujets, mais pas sur sa dépression (ce qui n'a pas empêché les deux premiers, au moment d'arrêter le suivi pour des raisons extra-thérapeutiques -déménagement pour l'une, retraite pour l'autre- d'affirmer que "Mais ça tombe bien. Vous êtes guérie"). Le quatrième se démarque dès les premières phrases (l'autrice est plus directe en parlant de "grosses claques dans ma face"), en particulier en la déculpabilisant ("Ce n'est pas de votre faute! Vous êtes tout simplement MALADE!") et en lui parlant de guérison ("Vous pouvez guérir. Et vous allez guérir"). Avec lui, pas d'espace pour parler de "ma mère, ma sœur, l'argent, mon boulot, la vie en général, mon corps affreux, les questions en spirale, l'Himalaya, pourquoi elle et pas moi?, mes bouquins", mais de la psychoéducation ("mon cerveau déforme allègrement la réalité", "le moindre "traumatisme" laisse une longue trace. Il est comme bloqué dans le système nerveux, gravé", "je sais que je ne risque rien, mais je ne le ressens pas, j'ai peur"), et des exercices, des "choses nases" (méditation, sollicitude, fleurs, croix sur la main pour penser à faire une "crise de calme" -exercice de relaxation dont l'efficacité croît avec la répétition- en la voyant) mais qui fonctionnent ("j'aurais pu en rire, mais là, je buvais ses paroles"). En plus de l'impact direct sur les symptômes, le mieux-être s'accompagne d'un changement intérieur ("je m'autorisais à me faire du bien", "Un boulot super pourri? Que si je veux", "J'ai le droit"). 

 Le livre est assez dense en informations, mais le format BD et autobiographique fait qu'on s'en rend surtout compte après la lecture. Le parcours est raconté pour l'essentiel en temps réel, sur un ton positif mais sans angélisme, y compris pour l'après. Il permet d'éclairer sur différents aspects de la dépression, y compris certains qui sont inattendus (le fait par exemple que ça peut ne pas se voir de l'extérieur, que c'est parfois difficile d'identifier et de comprendre ce qui aide ou pas, ...).


samedi 3 juin 2023

Je réinvente ma vie, de Jeffrey Young et Janet Klosko


 Difficultés à dire non ou à s'affirmer de façon plus générale, anxiété de la performance, besoin d'être dépendant·e de ses proches, crainte envahissante de tomber malade ou de sombrer dans la pauvreté, de nombreux freins qui peuvent franchement pourrir la vie (potentiellement aussi celle des autres) découlent de visions du monde qui se sont construites et ancrées dans l'enfance et dont les adaptations (éviter de se confronter aux situations difficiles ou au contraire surcompensation), quand elles sont mises en place, ne suffisent pas nécessairement pour les surmonter à l'âge adulte.

 L'auteur et l'autrice partagent dans ce livre les outils de la thérapie des schémas pour vous aider à vous sortir de ces, vous l'aurez compris, schémas, ou "pièges", et le programme est pour le moins chargé! L'auteur et l'autrice de ce livre là rappellent que les client·e·s s'appuient sur différents leviers pour chercher des solutions, Young et Klosko ne font pas dans la dentelle et vous invitent à solliciter tous les leviers (dans l'introduction de la version anglophone, Young raconte son parcours et surtout ses frustrations de thérapeute, confronté successivement aux différentes limites des modèles qu'il avait appris à utiliser). Après une description de chaque schéma, un test est proposé pour voir si vous êtes concerné·e, et à quel degré (de "c'est un sujet mais ce n'est a priori pas trop encombrant" à "c'est un pilier de votre fonctionnement") : j'ai par exemple pu voir sur un test dont j'avais presque l'impression qu'il était fait exprès pour moi que certes j'étais concerné mais ça pourrait être bien plus envahissant. Sont ensuite proposés des éléments de compréhension exhaustifs (qu'est-ce qui sous-tend le schéma, d'où il vient généralement, quelle vision du monde il entretient pour différents domaines, ...), une liste des conséquences à prévoir en particulier dans les sphères amoureuses, familiales et professionnelles, et des exercices pour s'en sortir qui vont concerner les sphères cognitives (mesurer les appréhensions puis estimer leur réalisme), comportementales (faire une liste de choses que le schéma empêche de faire, graduer leur difficulté puis s'y confronter en commençant par les plus faciles), autobiographiques (identifier les racines du schéma, les souvenirs d'enfance qui émergent devant les moments compliqués de la vie d'adulte peuvent aider), expérientielles (communiquer avec l'enfant intérieur, se confronter de façon imaginaire aux adultes qui nous ont fait du mal, ...). Ces deux dernières parties ne sont pas à négliger, tant les schémas semblent émerger souvent, très souvent, de violences intrafamiliales (et plus les violences sont importantes -même si toute violence est à prendre au sérieux-, plus le schéma risque de s'ancrer profondément), ce qui peut rendre la lecture éprouvante. Le sujet de la vie de couple est également récurrent : le choix du ou de la partenaire peut renforcer les schémas (et une relation saine est une première porte de sortie)... et les problèmes de couple sont très fréquemment l'objet de la première consultation (parfois en estimant que le problème vient de l'autre). L'auteur et l'autrice fournissent systématiquement ou presque une liste d'attitudes qui doivent être objet de vigilance chez l'autre selon ses propres vulnérabilités.

 Contrairement à ce que le titre indique, vous n'allez pas inventer grand chose tant la démarche est guidée mais des changement radicaux sont promis... conditionnés à du travail! Si le livre est blindé théoriquement, c'est d'abord un support pour un investissement exigeant et laborieux, et une première lecture, même si elle va nécessairement être enrichissante et potentiellement secouer, ne permet de profiter que d'une fraction de ce qui est proposé. Mais les résultats promis sont précis aussi, et le détail des chaînes qui peuvent entraver peut franchement motiver à se lancer.

dimanche 22 janvier 2023

Petit guide de l'amour heureux, de Stéphanie Hahusseau

 



 L'autrice passe un bon moment avec Paul. Elle et lui sont déjà en couple, il n'y a donc pas a priori d'ambigüité, et pourtant, elle est de plus en plus à l'affut de ses SMS, mails... et finit brisée lorsqu'elle apprend que ses sentiments, qui sont allés croissants de façon exponentielle, ne sont pas réciproques. Plus tard, elle rencontre Hugues. Même contexte (bon moment passé ensemble, mais pas de recherche d'un côté ni de l'autre d'une relation amoureuse), même niveau d'attirance physique (sans plus), et pourtant, cette fois, ni étincelle ni brasier... enfin, pour elle, parce que des sentiments naissent et s'amplifient de son côté à lui, et c'est cette fois-ci elle qui mettra fin à ses espoirs (elle en parlera plus tard, dans la relation amoureuse, on aime en grande partie être aimé·e, mais là ça ne suffira pas). Deux vécus qui avaient de quoi interpeller une psychiatre, par ailleurs spécialiste des émotions, et qui ont donné naissance à ce livre. Dans la mesure où "si commencer une relation amoureuse est l'un des évènements de vie qui rend le plus heureux, y mettre un terme fait partie de ceux qui ont le plus grand impact négatif sur le bonheur", il y a en effet un sujet!

 De la naissance de la passion qui génère ce fameux sourire niais (mais réveille aussi pas mal de douleurs et d'anxiété si on a eu des expériences éprouvantes) au coup difficile à encaisser de la séparation, en passant par la séduction, la naissance de la relation et son grand huit émotionnel, la sexualité, la consolidation du couple au moment où la bamboche c'est terminé "les hormones, c'est fini" et la parentalité (qui est selon l'autrice une épreuve et non une rampe de lancement, épreuve qui peut s'atténuer proportionnellement à l'implication du père pour les couples héréro), des explications techniques et des conseils éclaireront de fond en comble l'ensemble des étapes de la relation amoureuse. Les thérapies comportementales et cognitives (principalement) guideront sur la façon de s'emparer du positif, de traverser les épreuves, rendre les conflits (indispensables à la solidité de la relation) moins douloureux et plus constructifs, avec souvent des méthodes précises qu'il faudra prendre le temps d'appliquer (d'autres accessibles plus immédiatement, comme être vigilant·e au fait que vouloir réprimer une émotion -"ne pensez pas à un ours blanc"- va avoir tendance à l'amplifier), et la théorie de l'attachement, entre autres, permettra de mieux comprendre ses attentes et attitudes et celles du ou de la partenaire.

 D'autres éléments viendront de la psychologie évolutionniste, pas toujours très fiable, et renforceront, en insistant sur les traits spécifiquement masculins et féminins, l'aspect très hétérocentré du livre (les couples homosexuels se verront consacrer une phrase, qui indique que pour elles et eux c'est à peu près pareil). Et, si l'ensemble des informations sont sourcées, et que la plupart des sources sont des articles de revues scientifiques (encore que, pour l'accroissement du désir les week-ends de pleine lune pour 30% des femmes, il faudra se contenter de "la rumeur dit que"... c'est 30%, ni 15% ni 40% ni même un tiers, elle est précise, la rumeur!), certains extraits s'apparentent à un bombardement de faits, sans hiérarchisation de leur fiabilité, avec parfois des affirmations contradictoires : ça peut être l'intégration de l'écoute de l'autre à ses propres revendications rejetée de façon sarcastique -avec une blague sur le fait de gifler, ce que je trouve extrêmement douteux-, avant d'être développée de façon plus convaincante, moins caricaturale et... recommandée dans un autre chapitre, ou encore, mon passage préféré : "Si vous vous sentez sexy, vous l'êtes. Quittez ce vieux survêt et cette vieille culotte certes très confortables, mais réellement moches. Soyez sûr de votre charme, bien dans votre corps, un corps propre, doux, parfumé, entretenu par une activité sportive régulière". Ben oui, soyez sûr·e de vous, mais seulement si vous faites du sport, portez de la lingerie et/ou êtes parfumé·e et confiant·e, si vous vous laissez complètement aller (votre quotidien n'est pas un sujet) attendez vous quand même à ce que votre partenaire trouve que vous ne ressemblez à rien! Un aspect inégal particulièrement frustrant dans un livre clairement axé sur la vulgarisation et l'accessibilité, donc où le·a lecteur·ice n'est pas censé·e s'attendre à devoir faire du tri.

 La synthèse est efficace, la lecture agréable, des outils à la fois de compréhension ("l'amour a ses raisons que la raison ignore", mais a surtout des émotions que la raison permet de bien éclairer) et d'action sont proposés pour une multiplicité de situations, mais je garde des regrets pour les passages qui m'ont fait grincer des dents, pour les raisons exposées plus haut.

mercredi 21 décembre 2022

La thérapie des schémas, de Jeffrey Young, Janet Klosko et Marjorie Weishaar

 



 Si les TCC ont rapidement fait leurs preuves pour de nombreuses pathologies de la santé mentale (axe I du DSM), ce modèle a été confronté à certaines limites, qui pourraient sembler extra-thérapeutiques (abandon de la thérapie, conflit avec le·a thérapeute, travail demandé entre les séances non fait, ...), dans le traitement des troubles de la personnalité (axe II du DSM). La thérapie des schémas propose des solutions passant par une identification très détaillée des fonctionnements sous-jacents : avec la construction de la personnalité (contexte social, familial, attentes et injonctions explicites et implicites, ...) se développent entre autres des conceptions des relations (amicales, amoureuses, professionnelles, ...), un rapport à la réussite ou à l'échec, une façon d'exprimer ou non ses besoins, qui auront nécessairement un impact sur la relation thérapeutique ("plus le schéma est lourd, plus les situations qui vont l'activer seront nombreuses").

 L'auteur et les autrices entreprennent dans ce livre de recenser et d'expliquer les nombreux outils de la thérapie des schémas pour cibler ces fonctionnements spécifiques, ce qui peut constituer une thérapie en soi ou permettre de mieux comprendre et surmonter des obstacles dans la thérapie. Lesdits schémas sont au nombre de dix-huit, classés dans quatre sphères : déconnexion et rejet (abandon, privation émotionnelle, défiance, ...), atteinte à l'autonomie et rapport à la performance (dépendance/sentiment d'incompétence, crainte du danger ou de la maladie, ...), atteinte du rapport aux limites (grandeur, manque de self-contrôle ou de discipline, ...),  focalisation sur l'autre (subjugation, sacrifice de soi, recherche d'approbation et de reconnaissance) et hypervigilance et inhibition (négativité et pessimisme, attitude hypercritique, attitude punitive, ...). Une même personne peut être concernée par plusieurs schémas, et les manifestations peuvent être diverses voire contradictoires (se comporter conformément au schéma, éviter par anticipation de s'exposer aux déclencheurs ou surcompenser, c'est à dire se comporter autant que possible à l'exact opposé du schéma). Inutile de préciser que le diagnostic sauvage, dans la relation thérapeutique et a fortiori en dehors du cabinet, n'a aucun début de pertinence : de mêmes éléments autobiographiques peuvent générer des schémas différents, un même schéma peut avoir plusieurs origines différentes (une attitude narcissique peut découler d'un dénigrement par les parents ou au contraire d'une éducation où peu de limites sont posées) et un comportement spécifique n'est en aucun cas une indication suffisante (certains comportements peuvent correspondre à plusieurs schémas différents, et dans le cas d'une surcompensation il sera même contradictoire avec le schéma du ou de la patient·e). Pour ne rien simplifier, ce point n'est pas sans évoquer l'analyse transactionnelle, une même personne peut passer par plusieurs modes (enfant vulnérable, abandon, adulte sain, protecteur distancié, ...) qui activeront des schémas différents. Et... les outils proposés sont eux-mêmes nombreux, et exigeants au niveau de la maîtrise par le·a thérapeute qu'ils demandent, concernant à la fois la sphère cognitive (la partie la plus normative, des éléments sont donnés au ou à la patiente pour réévaluer la pertinence de ses craintes et de ses attentes), la sphère comportementale (principalement des objectifs et des exercices proposés entre les séances) et la sphère expérientielle (avec des exercices très proches voire directement tirés de la Gestalt-thérapie). Autant dire que, malgré son épaisseur, le livre ne se substitue pas à une formation (mais, pour appliquer sur soi les principes de la thérapie des schémas, la même équipe propose un livre plus adapté au grand public).

 Toutefois, même sans avoir l'intention de l'appliquer, la thérapie des schémas est extrêmement riche dans la compréhension du psychisme proposée, et offre entre autres une approche particulièrement intéressante du contre-transfert (des exemples spécifiques de schémas de thérapeute qui peuvent être activés par certains schémas du ou de la patient·e sont d'ailleurs donnés). Les enjeux sont particulièrement clairs dans les derniers chapitres, qui sont un guide pour accompagner respectivement un·e patient·e borderline et un·e patient·e narcissique : au delà de la marche à suivre étape par étape qui sera surtout utile au cas très spécifique qui concerne le chapitre, des indications précieuses sont données sur les changements parfois brusques à attendre dans la relation thérapeutique, les éléments de vigilance à surveiller dans le contre-transfert, ou encore, ce qui peut être particulièrement complexe a fortiori dans une situation éprouvante émotionnellement, les éléments importants pour poser un cadre qui protège à la fois le·a thérapeute et le·a patient·e.

lundi 19 septembre 2022

Couples en difficulté, accepter ses différences, de Andrew Christensen, Brian Doss et Neil Jacobson

 

 Debra en a marre de l'attitude renfrognée de Frank, qui semble plus préoccupé de retrouver la télé plutôt qu'elle quand il rentre du travail. Quand elle cherche à en parler, il met fin à l'échange en disant qu'il est "fatigué". Frank trouve ces reproches injustes, il a d'autres qualités mais Debra semble accorder une importance démesurée à ce trait de caractère qui ne lui convient pas. En plus, ses journées de travail sont stressantes et il a effectivement besoin de s'affaler devant la télé en rentrant. Iels ont par ailleurs une différence de tempérament : Debra est assez émotive, et Frank, qui aime plutôt quand tout est calme, a souvent du mal à la suivre. Iels passent une soirée au restaurant avec un couple d'ami·e·s. Leur complicité, par contraste avec son propre couple, est douloureuse à voir pour Debra (et le contraste entre leurs réussites professionnelles n'arrange pas particulièrement son ressenti). Ce n'est plus possible, il faut faire quelque chose. Ce soir, pas de "je suis fatigué", on en parle, un point c'est tout. Frank a passé une bonne soirée, et est surpris de se faire encore tomber dessus. Là il n'a pas envie de subir encore une colère de Debra avec son cortège de reproches, si même une soirée entre ami·e·s peut servir de déclencheur il ne va jamais avoir la paix. Pour signifier que la conversation est close, au cas où son attitude ne serait pas assez claire, il se couche et met son oreiller sur ses oreilles. Debra répond à cette provocation en rallumant la lumière et en haussant le ton. La colère a maintenant atteint un certain niveau des deux côtés, et des mots agressifs, blessants, sont échangés qui ne reflètent certainement pas l'état d'esprit initial de Frank ni de Debra ni ce que chacun·e ressent pour l'autre.

 Un livre de thérapie de couple (c'est la version destinée au grand public de celui-ci) qui s'ouvre sur la description d'une dispute qui n'a absolument rien d'original, mais pour quoi faire? Sauf que les auteurs commencent par présenter le point de vue unilatéral de Debra puis de Frank, et ça change tout. Debra n'a aucune idée du ressenti de Frank sur leur sujet récurrent de conflit, puisqu'il refuse d'en parler. Frank ne mesure pas la violence de son geste quand il met son oreiller sur ses oreilles, puisque s'il a bien vu venir qu'il y aurait "encore" une dispute, il n'a pas réalisé que du point de vue de Debra il y avait "encore" un évitement et que, ce soir où elle avait décidé de ne pas laisser passer, ce geste revient à la réduire au silence. Lui sortait d'une soirée légère et agréable, elle d'une prise de conscience douloureuse. L'essentiel des lecteur·ice·s (à part peut-être celles et ceux qui ne se sont jamais disputé·e·s avec leur conjoint·e) reconnaîtront probablement de nombreux mécanismes dans cette introduction : quand les sujets conflictuels prennent de l'ampleur, ça devient de plus en plus évident que le problème, c'est l'autre, et c'est très important de lui faire comprendre, puisque la solution, tout aussi évidente si ce n'est plus, c'est qu'iel se décide enfin à changer, selon les modalités qu'on s'évertue à répéter et pas autrement. Maintenant. Sans surprise, ce point de vue, et les réactions qui tendent à aller avec (critiques, reproches, sarcasmes), enveniment les choses plus qu'elles ne les arrangent.

 Si le diagnostic est rapide, l'éventail des solutions proposées relève plus du guide d'escalade de l'Everest que du catalogue de baguettes magiques. Les auteurs affirment explicitement que les solutions simples sont rarement efficaces. Ils donnent l'exemple d'un couple dont le conflit porte sur les tâches ménagères : une solution simple consiste à lui demander de faire les corvées qu'elle lui demande de faire. Mais cette solution, qui certes ressemble à un juste milieu, n'est satisfaisante ni pour elle (elle doit toujours aller le chercher derrière son journal pour qu'il s'occupe de quelque chose), ni pour lui (ses exigences de propreté à elle ne sont pas ses exigences à lui, elle sera frustrée du résultat et lui fera savoir, et lui récoltera des reproches alors qu'il a fait des efforts). Pour ne rien arranger, les progrès ne seront probablement pas linéaires : faire un pas vers l'autre, c'est s'exposer, avec les risques que ça implique, en particulier dans un contexte tendu, avec des rancœurs accumulées potentiellement depuis des mois ou des années. Les conseils donnés couvrent un éventail large, sont précis et s'inscrivent chacun dans une démarche clairement décrite, mais s'il fallait les synthétiser (ce qui va forcément en donner une image simpliste et faussée, pardon les auteurs), ils consistent à gagner en bienveillance, envers soi et envers l'autre, et prendre de la distance, inscrire les échanges difficiles dans une vision plus générale, en particulier en identifiant au mieux les émotions impliquées et la demande derrière le message. En effet, paradoxalement, les émotions exprimées sont généralement plus agressives que les émotions ressenties (par exemple, "tu passes ton temps sur ton téléphone" pour exprimer le besoin de passer plus de temps avec la personne).  Les personnes familières avec la CNV seront souvent en terrain connu (de nombreux chapitres détaillent comment aider l'autre à exprimer son besoin, comment identifier le sien, comment reformuler la situation dans des termes neutres et faire une demande claire, parler de son ressenti ...), mais les outils qui concernent directement la communication ne seront pas les seuls proposés. Identifier les différences de tempérament et de mode d'expression, être vigilant·e aux difficultés extérieures qui peuvent exacerber les tensions (maladie, conflit avec la famille, difficultés financières, ...) et leur laisser leur juste place, travailler l'acceptation et ne pas la confondre avec la résignation, font partie des nombreuses propositions (et pour les personnes qui finiraient par vouloir jeter l'éponge devant l'ampleur de la tâche, les auteurs donnent des indications à la fin pour choisir un·e thérapeute de couple).

 Le livre s'achève sur la conduite à tenir quand certaines limites significatives ont été franchies, à savoir les violences physiques, les violences verbales, et l'adultère. Les auteurs sont extrêmement clairs : les situations de relation abusive ne relèvent pas de la thérapie de couple, et s'il est vital (potentiellement au sens propre) de se faire aider, les outils proposés dans le livre ne sont pas appropriés (d'autres ressources sont proposées, dont ce livre là ). Pour les violences physiques qui ne relèveraient pas de la violence conjugale (qui relèvent de l'exception plutôt que de la continuité, et bien sûr qui sont plus légères que des coups de poing ou un jet d'objet sur la personne -pousser, intimider physiquement, casser des effets personnels, ça relève de la violence physique-), la tolérance zéro est préconisée, d'une part pour le risque d'escalade en cas de récidive et d'autre part pour l'effet évidemment traumatogène pour la victime. Concernant les violences verbales, elles sont dans certains cas évidentes à identifier (menaces!, propos humiliants, ...), dans d'autres moins, auquel cas la solution est de poser et s'approprier (ça évite d'entrer dans le débat de savoir si le propos est objectivement intolérable ou non) ses limites ("pour moi ce terme est une insulte/n'est pas acceptable, ne l'utilise pas avec moi"), et d'effectivement couper court à l'échange (en sortant de la pièce, par exemple) si le·a partenaire persiste à l'utiliser (je rappelle que cette marche à suivre ne concerne pas les relations abusives, où les attentes ne peuvent pas être les mêmes). La réconciliation post-adultère est complexe (une section des ressources en fin de livre y est d'ailleurs consacrée) et je ne peux pas la résumer de façon satisfaisante ici. Le point commun entre ces trois éléments est que la seule personne responsable quand ces limites sont franchies, c'est la personne qui les a franchies : qu'elle dise ou même pense qu'elle a agi "pour" telle ou telle raison ou en réaction à telle ou telle action ne doit pas occulter que c'est une réaction possible parmi d'autres, qui relève d'un choix.

 Le livre est accessible, du moins autant que possible vu son ambition et son exhaustivité, et appuyé à la fois par des évaluations quantitatives et par l'expérience clinique des thérapeutes. Il permet d'explorer en profondeur la partie qui fait moins rêver des relations amoureuses, et donne de bonnes pistes (même si elles sont exigeantes) pour se sortir d'un enlisement douloureux.

samedi 9 avril 2022

La répétition des scénarios de vie, de Jean Cottraux

 



  Dans une métaphore parfois très très filée (limite un peu trop à mon goût) avec le cinéma, Jean Cottraux liste les raisons qui font qu'on se heurte parfois bien malgré nous aux mêmes obstacles tout au long de la vie, occasionnant parfois beaucoup de souffrances.

 Divers outils psychologiques sont explorés, parfois avec les tests qui vont avec, tels que la personnalité (qui peut avoir un impact biographique mais aussi sur le déroulement de la thérapie, en particulier à travers les différentes perceptions du ou de la thérapeute qui en découlent), le traumatisme, ou encore les conceptions inconscientes détaillées par la théorie des schémas, la dépendance ou le traumatisme, pour mieux comprendre comment on peut se retrouver encore et encore dans les situations qu'on veut précisément (et vivement) éviter. Pour ne rien arranger, des pièges peuvent se glisser... dans la perspective du changement, d'une part parce que notre fonctionnement actuel ne vient pas de nulle part mais est né d'une adaptation qui a été utile dans le passé et peut par ailleurs l'être pour certains aspects du présent et que l'option de juste gommer la source des souffrances est rarement disponible ("comme le disait Stendhal, "entre le chagrin et nous, il faut mettre quelquefois des faits nouveaux : fut-ce se casser un bras" ") et d'autre part, pour encore compliquer les choses, la tentation opposée, celle d'au contraire changer du tout au tout, n'est certes pas sans attrait (quelle personne introvertie et conciliante n'a jamais rêvé d'un moment d'explications particulièrement limpides avec une ou deux personnes qui en abusaient, et peut-être d'autres aussi tant qu'on y est?) mais a de fortes chances d'être inadaptée ("dans ces cas de figure, il n'y a pas véritablement de changement : on reste dans le même schéma qui est simplement inversé").

  Après les outils diagnostics (partie qui peut prendre au dépourvu tant ils semblent parfois balancés dans un ordre aléatoire, parfois -très- abondamment illustrés de... synopsis de films alors que le passage de l'un à l'autre déconcentre plus qu'autre chose -tiens, ça me rappelle justement une critique de films - ), il est temps de passer à l'action. Les outils présentés sont commentés et contextualisés, illustrés par des vignettes cliniques, et divers, de la version très courte (une patiente qui trouve des solutions simplement en transcrivant sa situation selon les critères du modèle d'analyse des récits de Greimas) au déroulement et aux mécanismes d'une thérapie étendue sur plusieurs mois, en passant (c'est le dernier chapitre) par les pistes qu'on peut explorer soi-même (s'assurer de la réalité du problème et de son statut effectif de problème répétitif, définir le scénario, évaluer son impact sur la qualité de vie, développer la modification au changement,  déconstruire le scénario, utiliser la résolution de problème, réécrire le scénario).

 Si on peut regretter, surtout dans un livre qui parle autant de cinéma, les problèmes de montage évoqués plus haut (je me dis aussi que consacrer moins de place aux outils diagnostics et plus au détail des solutions aurait peut-être été préférable surtout dans un livre de vulgarisation, mais je n'ai pas assez de connaissances en TCC pour vraiment en juger), le livre évoque un sujet pour lequel il est difficile de ne pas se sentir concerné·e, et sans prétendre que ce sera facile donne des pistes concrètes pour s'en sortir.

dimanche 3 avril 2022

L'estime de soi, de Christophe André et François Lelord

 



 D'apparence évident et plutôt omniprésent (le sujet peut se glisser dans la vie amoureuse, scolaire, professionnelle, ou même quand on se regarde dans le miroir ou qu'on choisit une voiture ou des vêtements), le terme n'est pourtant pas si évident à définir, que ce soit pour l'ensemble de la population ("demandez-leur de vous donner une définition aussi précise que possible, ils en seront pour la plupart incapables") ou pour... des professionnel·le·s ("l'estime de soi est encore, pour les chercheurs, un vaste chantier d'où n'émerge aucune théorie globale. Les approches sont multiples et foisonnantes, et s'y repérer n'est pas facile"). 

  Pour ne rien arranger, l'estime de soi se définit par son degré (on peut avoir une estime de soi haute ou basse) mais aussi par... sa stabilité, élevée ou au contraire très vacillante, autant dire que ses manifestations sont diverses! Et, niveau de complexité supplémentaire, une même manifestation (comme se réhausser par procuration, par exemple par le name-dropping ou à l'inverse en rabaissant d'autres personnes, ou encore ne pas mettre tous les moyens pour réussir et le faire savoir) peuvent avoir des racines différentes voire opposées (si je révise peu pour mon concours, ça peut être pour pouvoir dire que l'échec à venir n'était finalement pas un vrai échec, mais quelqu'un d'autre pourra au contraire se réjouir à l'avance de pouvoir dire qu'iel a réussi sans même avoir besoin de travailler). Les enjeux sont nombreux, et peuvent concerner le rapport à l'échec (donc la capacité à avoir des objectifs ambitieux et surtout à persévérer, sachant en plus que le vécu ne sera pas le même selon qu'objectifs et éventuelles difficultés seront ou non publics), la sécurité de l'image de soi (complexes physiques, besoin d'afficher sa supériorité -avec des signes ostensibles de goût ou de richesse-, en racontant -peut-être avec un peu de liberté créative- ses exploits, ...-), ou encore la capacité à accepter des critiques ou... des compliments! Les auteurs détailleront aussi l'influence que pourront avoir les déchirures de l'ego dans des pathologies telles que l'alcoolisme, la dépression ou les traumatismes, ainsi que l'intérêt et les limites de travailler sur cet axe.

 L'enfance et l'adolescence ont évidemment leur importance : les auteurs invitent les parents à être présents tout en laissant de l'espace et à pratiquer l'écoute avant les conseils (la solutionnite aigüe dépossède la personne ainsi "aidée" de son pouvoir d'agir, en plus de risquer de tomber à côté du vrai besoin), mais aussi associer approche positive inconditionnelle (être adoré·e quand on gagne une médaille de natation, puis détesté·e quand on a pas été assez conciliant·e lors d'une dispute, si c'est au quotidien ça complique les choses pour construire un socle sain) et... conditionnelle. Ce dernier point peut prendre au dépourvu (surtout pour moi qui me forme à un modèle de thérapie dont l'approche positive inconditionnelle est littéralement l'un des piliers!), mais en y regardant de plus prêt, répéter à son enfant qu'il est le meilleur quelles que soient les circonstances et que les signes du contraire ne font que révéler que l'Univers se trompe n'aide en effet probablement pas à accepter les critiques constructives et les situations d'échec (et pour ce qui est de dénigrer de façon inconditionnelle, inutile de faire un dessin). Les auteurs donnent aussi des clefs pour réparer ou booster l'estime de soi dans le couple ou en milieu professionnel, y compris en proposant des contre-modèles avec des listes de choses à ne pas faire (qui serviront respectivement à mettre de côté de mauvaises habitudes et communiquer plus sainement, et à identifier des situations de harcèlement moral en entreprise, et non l'inverse, enfin j'espère!).

 Les deux derniers chapitres concerneront les solutions plus concrètes, respectivement les défenses, solutions tentantes et effectivement efficaces à court terme mais nourrissant potentiellement un cercle vicieux que chacun·e aura probablement mis en place au moins une (ou deux) (ou douze) fois, et les conseils de thérapeute pour une réparation plus solide. Ce dernier chapitre peut parfaitement se lire indépendamment du reste pour les personnes qui veulent passer aux choses sérieuses plus que tout savoir sur les subtilités du sujet. Les auteurs proposent et détaillent neuf clés (se connaître, s'accepter, être honnête avec soi-même, agir, faire taire le·a critique intérieur·e, accepter l'échec, s'affirmer, être empathique, s'appuyer sur le soutien social), elles-mêmes réparties en trois domaines (le rapport à soi-même, le rapport à l'action, le rapport aux autres), et conseillent de concentrer ses efforts sur l'une d'entre elles, dans la mesure où elles sont interdépendantes (plus je suis à l'aise pour agir et prendre des risques -en restant dans une zone de confort qui me convient!-, plus je vais oser et donc réussir, et moins je vais dépendre de l'approbation des autres). Ils donnent également des conseils pour choisir un·e thérapeute pour les personnes qui voudraient avoir une aide professionnelle, et invitent à se concentrer sur certaines attitudes (l'acceptation des questions et critiques, la transparence sur le fonctionnement de la thérapie, ...) plus que sur les diplômes, ce que j'approuve avec la plus incontestable des objectivités.

 L'aspect vraiment concret arrive peut-être un peu tard pour un livre de vulgarisation, mais les conseils pratiques, qui sont solidement argumentés, peuvent se lire séparément, et la partie théorique reste impliquante et accessible.

jeudi 5 novembre 2020

Integrative Behavioral Couple Therapy, de Andrew Christensen, Brian D. Doss, et Neil S. Jacobson


 Dans une seconde édition flambant neuve... 25 ans après la première, les auteurs nous disent tout sur l'Integrative Behavioral Couple Therapy (thérapie de couple comportementale intégrative), IBCT pour les plus romantiques. Ce recul d'un quart de siècle a permis d'accumuler une quantité considérable d'expérience clinique et empirique, et ainsi de mieux trier ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, pour élaborer un modèle thérapeutique optimal. Des comparaisons détaillées seront d'ailleurs faites avec les modèles précédents (qui ont des noms poétiques tels que TBCT, CBCT ou encore EFCT), qui seront infiniment plus claires pour les lecteur·ice·s qui auront déjà entendu parler desdits modèles précédents, mais, bien que l'IBCT soit par plusieurs aspects assez technique, les propositions thérapeutiques seront claires et concrètes, et on suivra bien plus l'évolution de vies de couple (en particulier celle d'Hank et Maria, dont le mariage va très mal depuis la naissance de leur enfant James) que celle de considérations techniques.

 Les auteurs précisent à la fin que tout ce qui est proposé n'a pas vocation à être une méthode clefs en main, que le·a thérapeute devra prendre ses propres décisions et qu'ils estiment d'ailleurs qu'iel est là pour ça, la flexibilité, l'adaptation étant garantes d'une bonne thérapie... mais heureusement qu'ils le disent! Un des éléments qui rend le contenu particulièrement dense est que les étapes thérapeutiques sont extrêmement structurées, avec un nombre optimal de séances (huit) qui inclut, dans un ordre donné, des séances avec le couple ensemble et séparément avec chaque membre, des instructions précises sur ce qui est à évaluer et comment l'évaluer, les propositions successives pour aboutir d'une part à une meilleure écoute et d'autre part à des actions concrètes, avec même des indications pour les cas spécifiques (situation d'adultère, violences dans le couple, éviter les discriminations involontaires, ...) ... Certes, rien ne permet de douter de la vitalité du processus thérapeutique (des exemples sont régulièrement donnés, dont des retranscriptions d'extraits de séances, et même des vidéos que je n'ai pas encore pris le temps de regarder), mais le protocole de départ est plutôt strict. 

 L'évaluation initiale des difficultés du couple se fait selon le modèle DEEP. Le D de départ correspond aux Différences entre partenaires : non, l'âme sœur absolue n'existe pas, et des différences de tempérament, de désirs sexuels, de valeurs (dans l'éducation des enfants, par exemple, ou même le désir d'enfants), ... pourront être source de conflits, potentiellement récurrents. Le premier E désigne la vulnérabilité émotionnelle ("Emotional Sensitivities") : ce qui est blessant pour l'un·e peut être anodin pour l'autre, avec le risque d'un manque d'attention d'un côté, et d'une réaction perçue comme exagérée de l'autre. Avec le second E, on passe de l'interne à... l'Externe, avec les circonstances extérieures qui parfois pèsent lourd sur la relation : maladie (dans le cas d'Hank et Maria, un soupçon de retard de développement pour James), précarité, relations compliquées avec les parents de l'un ou de l'autre, ... Enfin, le P de DEEP est l'identification des modèles ("Patterns") de communication et d'interaction, la façon qu'a chacun de tenter de résoudre les difficultés. Oui, en français ça fait DVEM et ça ne veut absolument rien dire. Ce modèle permet d'aller plus loin ("deeper") dans l'analyse des difficultés, tout en restant conforme au principe de départ selon lequel la relation se détériore avec l'augmentation des moments désagréables et la diminution des moments agréables. Pour mieux comprendre ce qui se passe, pour chacun·e, derrière chaque élément, il est indispensable de prendre le temps de faire des entretiens individuels avec chaque membre du couple, ce qui est proposé par les auteurs après une première séance commune. Ces entretiens permettront aussi de savoir dans quel mesure chaque personne a l'intention de s'investir dans la thérapie et croit que le couple peut effectivement aller mieux, et de présenter un questionnaire hebdomadaire (degré de satisfaction dans le couple, interactions positives et déplaisantes de la semaine, ...) qui servira d'appui aux séances suivantes.

 En plus de l'élaboration de changement concrets et précis qui conviendront à chaque membre du couple (tout en gardant des attentes réalistes : par exemple, quelqu'un qui rentre souvent tard peut s'engager à rentrer moins tard en général, à l'heure prévue une ou deux fois par semaine, et prévenir quand il est en retard, plutôt que d'annoncer que du jour au lendemain il va soudain être à l'heure tous les jours) avec, j'en ai parlé plus haut, une méthodologie détaillée, un fort accent sera mis sur la communication et, TCC 3ème vague obligent, en particulier sur l'aspect émotionnel de la communication. Les axes principaux seront l'acceptation des sentiments de l'autre (accepter ne signifiant pas nécessairement être d'accord), donc de prendre le temps de les écouter dans un premier temps sans jugement, avant de répondre en explicitant ses propres sentiments. La diminution de l'intensité des émotions négatives sera aussi un élément important ("Dans presque tous les conflits conjugaux quelle qu'en soit la durée, il y a à la fois un problème bien réel et une certaine tendance a surréagir, ou une sensibilité acquise, suite aux nombreux échecs à régler ce problème")  : c'est plus facile d'écouter l'autre, de prendre soin de l'émotion derrière la demande, quand on est pas soi-même dans un état de détresse (colère, découragement, ...) envahissant. Un exercice particulièrement contre-intuitif sera par exemple proposé : déclencher le conflit avant d'être vraiment en colère, et observer ce que ça change dans les échanges qui vont suivre. 

 Le livre se marque vraiment par son aspect détaillé, inutile de préciser que je n'ai fait qu'en évoquer rapidement les grandes lignes. Il n'est malheureusement pas disponible (pour l'instant?) en français... mais un site propose documents et formations , ce qui m'a permis de voir que le livre des mêmes auteurs destinés aux couples (Reconciliable Differences, résumé a venir sur ce blog mais pas tout de suite du tout) a, lui, été traduit, si lesdites grandes lignes vous ont donné envie d'en savoir plus.

jeudi 8 octobre 2020

Psychothérapie du trouble borderline, de Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon


 Le trouble borderline se caractérise, entre autres, par une insécurité dans les relations sociales ("92 à 96 % des patients souffrant de ce trouble présentent un attachement insécure"), de la violence dans les émotions ressenties et de l’impulsivité (pouvant pousser à des colères intenses, à l’automutilation ou à des tentatives de suicide) et parfois, pour éviter une sensation de vide qui serait insupportable, à la multiplication d’activités ou à la consommation d’alcool et de cannabis pour émousser l’émotivité. Les autrices proposent une thérapie intégrative, reprenant les principes de la thérapie comportementale dialectique et de la thérapie d’acceptation et d’engagement, permettant de lutter contre ces symptômes et, au-delà, de donner des clefs pour un meilleur épanouissement personnel.

Les principes théoriques seront à chaque fois immédiatement illustrés par un extrait de séances avec Clémence, Isabelle, Martine et Julie, que nous suivrons tout au long du livre, ce qui est extrêmement pratique pour comprendre à quoi servent exactement les principes qui viennent d’être expliqués, et comment les présenter aux patient·e·s. Les lecteur·ice·s familier·ère·s avec l’ACT seront en terrain connu : des métaphores, des méditations, et du tri, beaucoup de tri (et aussi, comme il se doit -ceux et celles qui savent, savent-, des matrices à remplir, mais l’ensemble du contenu est clair même si on ne comprend pas le fonctionnement de la matrice ACT). L’objectif principal est en effet d’atténuer l’intensité des émotions, surtout quand elle est douloureuse, et de réfléchir à ce qu’on veut vraiment avant d’agir. Pour donner les moyens d’y arriver, les thérapeutes, à travers des exercices et des réflexions guidées sur des moments difficiles récents, invitent à différencier les perceptions, les émotions et les pensées, et surtout à les distinguer de la réalité (une impulsion suicidaire ne va pas dire qu’on va effectivement se suicider, l’interprétation de ce qu’on perçoit dépend beaucoup de notre état présent et du contexte, de la même façon que le contenu d’un rêve s’avère imaginaire au réveil le contenu des pensées ne reflète pas nécessairement la réalité, …). Progressivement, la thérapie amène à décider d’agir, puis à agir, en fonction de ce qui nous convient intimement, par opposition à l’action pour changer la réalité, action qui n’apportera de la satisfaction que si la réalité change effectivement, mais qui si ce n’est pas le cas va intensifier les souffrances à moyen et long terme : l’action, quelle qu’elle soit (la forme n’est pas vraiment importante), doit pouvoir nous satisfaire indépendamment du résultat. Le cœur de la méthode est en effet d’amener à se diriger vers une satisfaction interne, plutôt que d’aller la chercher dans des objets externes. 

La démonstration est claire et les points ciblés semblent pertinents. Oui, mais... En plus du gros problème de forme causé par l’utilisation du même terme (attachement) pour deux choses différentes, sans prendre le temps de préciser qu’il s’agit du même terme pour deux choses différentes, qui en plus s’avèrent être très importantes pour le thème traité (d’un côté le concept clinique développé par John Bowlby, de l’autre le contraire du détachement), les autrices mettent parfois beaucoup de poids sur l’énonciation de principes de philosophie bouddhiste, avec certaines formulations franchement binaires (sans la renonciation à tout, point de salut, semble-t-il). Ces principes sont riches, et ont largement influencé la thérapie d’acceptation et d’engagement, mais pour un livre qui parle beaucoup de distinguer les différents éléments qui constituent l’espace psychique, l’aspect philosophique (sans compter que le bouddhisme, c’est aussi une religion, ce qui si je ne me trompe pas n’est mentionné à aucun moment) est bien peu distingué de l’aspect clinique : j’ai ressenti à pas mal de reprises un malaise que je n’avais pourtant ressenti à aucun moment, par exemple, en lisant L’autocompassion, qui s’appuie sur la même base théorique et qui, comme le titre ne le cache pas, insiste beaucoup sur la dimension compassionnelle. Et le malaise, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas diminué en lisant les méditations guidées (aussi disponibles en audio), dont certains extraits consistent à dire "avant je me fourvoyais, mais maintenant que j’ai trouvé la voie je vais enfin être épanoui·e" dans des termes à peine moins nuancés ("J'ai agi sous le contrôle d'une perturbation mentale. Une caractéristique temporaire de mon esprit qui n'est pas moi. Une perturbation mentale qui ne correspond pas à la nature claire de mon esprit" -et les perturbations mentales sont comme des "cellules cancéreuses" et "conduisent inévitablement à de grandes souffrances", ce n'est pas du tout anxiogène). En plus de presque donner la sensation que les autrices cherchent à recruter pour un séminaire (coup de grâce quand dans la conclusion on apprend avec émotion que les enseignements bouddhistes n’ont pas été créés par des "personnes ordinaires" -sic!-), cet aspect binaire est directement contradictoire avec ce que j’ai compris de l’ACT (c'est une injonction à viser une perfection qui n’est par définition pas atteignable, donc qui peut pousser à culpabiliser parce qu’on y arrive pas, puis à culpabiliser de culpabiliser parce que la culpabilité c’est une émotion négative et les émotions négatives c'est la perdition).

  Je suis donc vraiment partagé après ma lecture… à la fois très convaincu par le modèle clinique (en particulier par la partie sur la thérapie des impulsions suicidaires) et la façon extrêmement pédagogique de le présenter, et à la fois très gêné par ce malaise diffus qui a été renouvelé à plusieurs moments distincts. Je ne peux qu’espérer que le livre des mêmes autrices à destination des patient·e·s, Borderline, cahier pratique de thérapie à domicile, donne plus de poids aux conseils et exercices thérapeutiques et moins à l’injonction à des choix de vie radicaux (si par malheur vous aimez bien remplir des grilles de sudoku ou regarder des séries, c'est un emprisonnement, sachez le) et quasi manichéens.

jeudi 25 juin 2020

Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique, de Pascale Brillon



 Dans ce livre, que j’ai connu en le voyant recommandé assez unanimement dans un groupe Facebook consacré aux TCC, l’autrice explique les mécanismes qui provoquent le stress post-traumatique et détaille les moyens thérapeutiques qui peuvent être mis en place. Les solutions proposées ne sont en aucun cas des techniques à utiliser de manière linéaire avec chaque patient·e : l’autrice compare la thérapie à l’art tout en précisant qu’un·e artiste a souvent besoin de maîtriser un certain nombre de techniques.

Le stress post-traumatique est une réaction physiologique et psychique normale à une situation anormale. Cette réaction peut toutefois être mal comprise par la victime et… par son entourage, qui parfois se met en tâche de se transformer bravement en Captain Hindsight qui aurait bien entendu eu la réaction idéale à chaque instant de l’incident (braquage, accident de voiture, agression physique ou sexuelle, catastrophe naturelle, …) ou de l’inviter à guérir un peu plus vite, de penser positif et de se complaire un peu moins dans ses symptômes. Pascale Brillon précise qu’expliquer à la victime que ces attitudes sont souvent, respectivement, une réaction défensive contre la peur, par procuration, de l’incident, et une expression de la douleur du sentiment d’impuissance à mieux aider, peut aider à mieux les supporter. Une comorbidité est fréquente avec des conduites addictives (pour atténuer ses émotions et mieux supporter l’anxiété) ou avec une dépression, qu’il faudra soigner en priorité pour que le·a patient·e puisse s’investir dans une thérapie exigeante. Les symptômes sont variables (des outils, commentés, sont fournis pour un diagnostic détaillé) mais peuvent comporter par exemple des pensées et sensations intrusives qui font revivre l’événement, une anxiété ou une irritabilité accrues, la mises en place d’habitudes d’évitement de tout ce qui peut rappeler l’événement traumatique, de l’hypervigilance, des troubles du sommeil, une perte d’intérêt pour des activités ou des projets, …

Si les symptômes se démarquent par l’intensité des ressentis, le vécu de l’incident, le récit autobiographique qui en est fait, sera d’une grande importance. Une partie importante de la thérapie consistera donc à évaluer et nuancer les partie les plus néfastes, en particulier la dévalorisation du ou de la patient·e et la surévaluation du risque. L’autrice met en garde contre la pensée positive magique : il ne s’agit pas d’expliquer doctement que tout va bien et de faire répéter ces sages propos au ou à la patient·e, mais de rentrer dans le détail des raisonnements existants, en passant éventuellement par les ressentis plus profonds qui en sont la source, puis d’élaborer conjointement des cognitions plus satisfaisantes. Absurde, par exemple, de chercher à faire croire à une victime d’agression que nous vivons dans une société sécurisée où les agressions n’existent pas (pensée que, potentiellement, la victime avait avant son traumatisme). Arriver progressivement à l’idée que le risque d’être agressé·e simplement en sortant de chez soi est objectivement faible, bien que l’anxiété élevée donne l’impression du contraire, est plus aidant et réaliste. Les objectifs comme la procédure sont complexes, et le chapitre qui les détaille est le plus long du livre.

 Un axe central, mais particulièrement confrontant, de la thérapie, est l’exposition, dans un premier temps aux stimuli angoissants (bruits, environnements, situations rappelant l’incident) puis au récit du traumatisme lui-même. Ces étapes sont particulièrement exigeantes ("les symptômes d’évitement sont l’essence même du TSPT… et une démarche thérapeutique va exactement dans le sens inverse"), et demandent d’une part beaucoup de ressources de la part du ou de la patient·e, ce qui peut impliquer d’avoir au préalable soigné les autres problèmes psychiques, d’être dans une situation (financière, relationnelle, …) relativement stable, mais aussi une pédagogie empathique et complète pour que le·a patient·e comprenne bien pourquoi on lui inflige tout ça. L’exposition devra être progressive (pour les stimuli, en commençant par les moins effrayants, pour le traumatisme, en commençant par le raconter au ou à la thérapeute dans son cabinet à son rythme et au passé), répétée pour être efficace (expositions d’une heure environ, presque quotidiennement), et le niveau d’anxiété régulièrement mesuré à différents moments de l'exposition (par une autoévaluation sur cent). En effet, l’évitement est une solution efficace à court terme, mais à long terme renforce l’anxiété associée : la fuite est intégrée par l’organisme comme une réaction nécessaire à un danger terrible (effet qui est également renforcé dans le cas d’une exposition inadaptée, trop intense). L’objectif est d’accepter, comme l’algue épouse le mouvement du courant sans se laisser emporter, la sensation d’anxiété qui n’est pas un danger en soi jusqu’à un certain stade, et de voir que, ce que la fuite empêche habituellement de constater, elle diminue après un certain temps d’exposition. Et, bien entendu, l’exposition au traumatisme est le moment le plus difficile puisque, par définition, il s’agit d’un moment qui a été littéralement insupportable ("n’oublions pas que ce que nous demandons à la victime est très difficile pour elle"). Les situations de traumatismes multiples décuplent la complexité de la thérapie, et ce en particulier lorsque les traumatismes sont la conséquence de violences sexuelles ou qu’ils datent de l’enfance (dans ces cas là, l’exposition à un traumatisme peut en réveiller un autre plus violent encore).

 Bien que destiné à des spécialistes et rentrant plusieurs fois dans la complexité, le livre est extrêmement accessible et la lecture est fluide. Pour autant, l’autrice le dit très fermement, il ne constitue certainement pas une formation. "D’abord, ne pas nuire" s’applique peut-être encore plus qu’ailleurs pour une thérapie qui donne autant d’importance à l’exposition ("considérons tout de suite votre inexpérience des stratégies d’exposition comme une contre-indication importante"), qui consiste a intégrer un ou des évènement(s) aussi insupportable(s), et ce malgré la tentation possible quand on a une procédure détaillée sous les yeux ("Le danger du traitement cognitivo-comportemental, c’est qu’il a l’air simple, facile, à la portée de tous, sous prétexte qu’il est plus systématisé et plus défini. Or, rien n’est plus faux"). La meilleure façon d’aider une personne souffrant de stress post-traumatique, sans risquer d’aggraver ses troubles, sans être soi-même spécialiste et sans avoir de spécialiste à portée de main, est donc peut-être de lui conseiller Se relever d’un traumatisme, de la même autrice, destiné aux victimes : si la qualité est la même que celle de ce livre, je pense qu’on peut le proposer en toute confiance.

mardi 7 janvier 2020

Gérer la dissociation d’origine traumatique, de Suzette Boon, Kathy Steel et Onno van der Hart




 Deux des auteur·ice·s du Soi Hanté s’associent à Suzette Boon pour un manuel centré sur l’application pratique de la méthode décrite dans le livre précédent. Appui pour des thérapies en groupe ou encore pour des patient·e·s en thérapie spécialisée, les auteur·ice·s sont clair·e·s sur le fait que l’ouvrage n’est pas suffisant pour se soigner soi-même, et surtout qu’il ne constitue certainement pas, à lui seul, une formation pour exercer : seul·e·s des thérapeutes spécialisé·e·s et expérimenté·e·s peuvent recevoir, à deux ou trois, des groupes de patient·e·s. Autres précisions : selon les recommandations des auteur·ice·s, la thérapie en groupe ne dispense pas d’une thérapie individuelle, qui doit elle aussi être spécialisée (le trouble dissociatif d’origine traumatique ne doit pas être soigné distinctement des autres problématiques)… ce qui fait regretter que le livre ne donne pas d’indications pour trouver le·a soignant·e approprié·e, alors même que la difficulté d’accès à des soins de qualité (par exemple un·e généraliste bienveillant·e, pour ne pas risquer d’aggraver les troubles) est évoquée à plusieurs reprises.

 Très complémentaire avec Le soi hanté, ce livre entre dans le détail de ce qui y était décrit de façon théorique : comment s’ancrer dans le présent, comment prendre mieux conscience des différentes parties créées par la dissociation (Personnalité(s) Apparamment Normale(s), Personnalité(s) Emotionnelle(s) ) et les faire communiquer entre elles, y compris gérer leurs oppositions, mais aussi comment reprendre le contrôle sur le quotidien par l’acquisition d’habitudes plus saines (sommeil, alimentation) et en développant ses compétences relationnelles (comment ne pas être débordé.e par ses émotions, poser ses limites, gérer un conflit, …). Chaque chapitre, plutôt bref, correspond à une séance de thérapie et à une thématique précise, et inclut des explications théoriques, des conseils pratiques, et surtout, c’est particulièrement important, des exercices d’application à faire entre les séances, qui consisteront généralement à appliquer les conseils et à observer ce qui se passe et revenir dessus.

Même si ce n’est pas l’usage idéal, le livre peut aussi permettre à des client·e·s ou à des thérapeutes non spécialisé·e·s de mieux comprendre certaines manifestation du trauma complexe qui… porte bien son nom!, et proposer des pistes de sorties. Les propositions d’exercices, pour les personnes traumatisé·e·s en cours de guérison, peuvent aussi éventuellement servir d’appoint pour améliorer un aspect particulier.