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jeudi 24 juillet 2025

Votre peau a des choses à vous dire, de Laurent Misery

 


 La peau, de toute évidence, a d'abord un caractère physiologique. Certes un psychanalyste s'y est intéressé de près, mais en fac de psychologie, j'en ai entendu parler très brièvement, et c'était une infime partie d'un cours de neurologie. Pour autant, cette partie du corps est intimement liée à la santé mentale : "il faut admettre que la peau n'est pas qu'un morceau de cuir inerte. Au contraire, il faut prendre conscience qu'elle possède tous les outils physiologiques pour exprimer physiquement nos émotions."

  On peut, dans le domaine de la psychothérapie, faire l'impasse de tout ce qui concerne la peau (même si ce serait, comme le démontre le livre, un point aveugle) mais l'auteur, dermatologue, va rapidement convaincre le·a lecteur·ice qu'on peut difficilement se préoccuper de la santé de la peau sans se préoccuper de santé mentale, tant les liens peuvent être intimes. En effet, la peau, c'est l'image de soi : des rougeurs, de l'acné, des cheveux qui tombent, peuvent être dévastateurs à vivre. Les démangeaisons, les problèmes chroniques, peuvent générer des souffrances extrêmes ("un patient atteint de dermatite atopique passe en moyenne 2 heures sur 24 à se gratter"), et je pense qu'une argumentation détaillée est superflue pour expliquer que le manque de sommeil, l'inconfort qui ne laisse jamais tranquille, le désespoir, tendent à être moyennement épanouissants. Certaines pathologies poussent à s'automutiler de diverses façons, ce qui implique de reconnaître les lésions et peut être très délicat à amener en consultation, certains délires relevant d'un suivi psychiatrique convainquent la personne de problèmes qui s'avéreront non observables, la dysmorphophobie pousse certain·e·s patient·e·s à demander des soins qui n'atténueront pas la souffrance (la partie du corps jugée difforme en sera une autre), ... Les maladies psychosomatiques sont également une réalité, que l'auteur invite à prendre au sérieux de façon critique ("le stress n'a pas d'effet sur la peau par magie ou par des ondes mais bien parce qu'il y a des substances chimiques qui transmettent l'information aux cellules").

 Tous ces sujets peuvent s'articuler. Autant dire que la complexité est grande, et la détresse des personnes accompagnées rend d'autant plus indispensable d'avoir la bonne attitude. Les situations cliniques permet d'apprécier la difficulté non seulement de faire le bon diagnostic, mais aussi d'être entendu·e pour que les recommandations soient appliquées. Certaines situations sont particulièrement contre-intuitives : un jeune patient souffre de prurit tout en étant dans le déni d'une souffrance psychique visible. Il finit par en prendre conscience et entame une psychothérapie qui était plus qu'indispensable. Pour autant, le prurit ne disparaît pas, et d'ailleurs son apparition et son intensité n'étaient pas corrélées à son bien-être, il s'agissait bien de deux sujets distincts (qu'il traitera de deux façons distinctes avec deux soignant·e·s distinct·e·s). Si l'auteur reconnaît la complexité du sujet, parfois amplifiée par l'attitude de certain·e·s proches (même si les proches sont très aidant·e·s dans la plupart des situations évoquées) ou par des convictions complotistes, il dénonce sans complaisance le manque d'humilité, le manque d'écoute, qui peuvent pousser à des erreurs (avec des situations qui tiennent de l'aberration, par exemple le fait que les livres de médecine aient affirmé pendant deux siècles qu'il n'y avait pas de prurit au cours du psoriasis -avec le manque d'écoute auprès des personnes concernées, et les erreurs de diagnostic, qu'on peut imaginer- alors que quand un chercheur a pris la peine de vérifier il s'est avéré que c'était le cas dans 80% des situations, ce qui fait un peu plus que 0%).

 Les informations techniques sont précieuses et étonnamment accessibles (même si je ne vais pas faire semblant d'avoir tout retenu!), mais sont surtout l'opportunité de rappeler comment écouter les personnes accompagnées, comment prendre en compte toutes les dimensions de leur souffrance même si certaines, niées ou trop douloureuses, peuvent être difficilement accessibles, comment s'exprimer en prenant en compte ce qui sera entendable. 

mercredi 24 août 2022

Tu comprendras ta douleur, de Martin Winckler et Alain Gahagon


 Dans ce livre qui a l'ambition explicite d'être mis à jour régulièrement à travers des rééditions (les auteurs fournissent une adresse e-mail destinée spécifiquement à recueillir les critiques et suggestions), de nombreux outils sont fournis pour comprendre, soulager, éventuellement accompagner l' "expérience personnelle, intime et non comparable" qu'est la douleur. 

 Si l'expérience de la douleur est d'abord sensorielle, elle est en effet aussi psychique ("tout ce qui se passe dans le cerveau peut agir (en bien ou en mal) sur la douleur, et la douleur "colore" tout ce qui se passe dans le cerveau"), et dans le cas où elle est le plus éprouvante (maladie grave, douleurs chroniques, ...), l'enjeu relationnel est également important. Le sujet est technique, et entre les outils diagnostics et le détail des traitements possibles avec leurs avantages et inconvénients le livre n'en fait pas l'économie (les deux auteurs sont médecins) mais, c'est rappelé à de nombreuses reprises, la relation thérapeutique est importante, que ce soit pour ajuster au mieux le diagnostic et le traitement ("ne pas croire ce que dit un·e patient·e est l'une des principales causes de mauvais traitement, d'erreurs de diagnostic et d'accidents thérapeutiques"), ou même pour éviter un effet nocebo bien mesurable. Il va sans dire que minimiser n'est pas recommandé non plus : "il y a infiniment plus de personnes qui souffrent et qui ne sont pas bien soulagées que de personnes à qui on donne des antidouleurs pour rien".

 En plus des outils pour mieux comprendre, mesurer, soigner et interpréter la douleur (y compris chez des personnes qui ne sont pas forcément en mesure de l'exprimer verbalement, comme les enfants ou les personnes âgées), le livre porte une vision exigeante de la relation thérapeutique, qui semble adressée aussi bien aux patient·e·s qu'aux soignant·e·s, évoquant par exemple le prolongement des discriminations de la société dans le domaine médical (le racisme, le sexisme, conscients ou non, ont une influence sur la prise au sérieux de la douleur par le·a soignant·e, le surpoids peut être source de remarques déplacées ou d'erreurs de diagnostic... les personnes souffrant de troubles psychiatriques, si je ne me trompe pas, ne sont pas nommé·e·s mais auraient pu, ...), le droit d'être correctement informé·e et de voir sa souffrance prise en compte (certains procédures inutiles sont listées de façon critique) ou encore le droit de refuser un traitement ou une procédure ("vous devriez toujours vous sentir libre de cesser une thérapie qui ne vous convient pas pour des raisons physiques ou morales").

 Certains éléments intéresseront encore plus spécifiquement les psychothérapeutes, comme les détails, de l'historique et théorique au très pratique, de l'effet placebo ou encore les recommandations pour accompagner psychologiquement les personnes souffrant de douleurs (pour un effet directement antalgique, l'hypnose et les TCC sont particulièrement plébiscitées, mais tout ce qui détourne l'attention, met en mouvement, remet en contact avec le plaisir, a des effets positifs).

mardi 16 août 2022

Notre corps ne ment jamais, d'Alice Miller

 


 Alice Miller s'intéresse ici à une injonction sociale qui prolonge les violences intrafamiliales (ce qu'elle nomme "pédagogie noire"), celle d'aimer ses parents, qui devient une injonction contradictoire dans les cas de parentalité maltraitante, et qui est si ancienne et ancrée que l'autrice s'y réfère souvent sous sa forme biblique, en parlant de Quatrième Commandement (elle suspecte par ailleurs que la religiosité renforce, généralement, cette injonction). Pour Miller, non seulement c'est néfaste, mais c'est un non sens, dans la mesure où les sentiments ne se décrètent pas. Et c'est, précisément, le sens du titre : si on peut se dissimuler une réalité difficile à supporter, a fortiori si cette dissimulation est conforme à une injonction sociale souvent implicite mais forte, la contradiction reste ancrée quelque part, et peut se manifester avec violence.

 Maladie somatique (de l'asthme au cancer), suicide, anorexie, boulimie, alcoolisme, schizophrénie, une liste interminable de malheurs vous attend si vous ne laissez pas sa juste place à votre colère, selon Alice Miller, qui n'a pas vraiment développé de sens de la nuance depuis C'est pour ton bien. En plus, ça va de soi, de maltraiter vous-mêmes vos enfants (oui, tous les enfants maltraitants deviennent des parents maltraitants, elle a décidé -certes les données disponibles ne disent pas ça, mais est-ce que quelqu'un qui se compare sérieusement à Galilée a bien le temps de s'embarrasser de ce genre de détails?-), et d'éventuellement devenir dictateur ou tueur·se en série (d'ailleurs, il ne faut surtout pas pardonner aux parents, mais au tueur·se·s en série, si, apparemment, puisqu'iels ont été victimes de maltraitance -les parents aussi, si on la suit, mais ça ne compte pas, je suppose-). Avec sa méthodologie bien particulière qui consiste à tirer des traits entre les éléments qui vont dans son sens et à mettre tout le reste de côté, Miller appuie son propos sur des biographies de personnes célèbres, en ayant souvent besoin de préciser, on se demande bien pourquoi, que ni les personnes concernées (y compris des artistes ayant exploré très finement leur propre psychisme), ni les biographes ne sont parvenus à ses propres conclusions (et, si les données sont manquantes, c'est qu'elle vont dans son sens -oui, elle dit vraiment ça-, je vais désormais appeler ça "faire un Alice Miller").

 En dehors de cette attitude caricaturale (ne faites jamais lire ce livre à un·e sociologue -c'est souvent une gymnastique particulière de se rappeler que le livre a été publié en 2004 et non en 1904, et que de nombreuses affirmations disons surprenantes sont vérifiables-), le propos est pourtant riche et intéressant, et l'enjeu fort. Les nombreuses vignettes cliniques illustrent les chemins complexes que peut prendre le psychisme pour s'accommoder d'un passé de maltraitance, la façon dont des parents peuvent maintenir délibérément ou non une emprise malsaine, ou encore... les dégâts que peuvent faire, avec de fausses bonnes idées, des thérapeutes a priori bien intentionné·e·s. L'injonction à pardonner, se réconcilier (ce qui peut sembler en effet sembler pertinent lorsque, par exemple, la personne à pardonner est mourante ou affaiblie par la vieillesse ou la maladie), à prendre en compte la souffrance probable des parents, ou encore à nuancer la souffrance passée en la contrebalançant avec les bons moments, peut être vécue, en particulier quand elle vient de la personne de confiance qu'est le·a thérapeute, comme une prolongation de la maltraitance, une invitation à encore prioriser l'autre sur soi, à minimiser ses souffrances, à souscrire jusqu'au bout au tabou de la haine contre ses propres parents. Si c'est, l'ensemble du livre est limpide là-dessus, extrêmement facultatif, Alice Miller précise d'ailleurs que selon elle, même le pardon ne peut être vrai (et non rester au niveau externe pour donner le change) que quand la colère a été pleinement acceptée et intégrée.

 Au delà de la forme parfois grotesque du propos qui peut hélas avoir de vraies conséquences (jusqu'à preuve du contraire -et les preuves, ce n'est pas la grande passion d'Alice Miller-, toutes les maladies ne sont pas psychosomatiques, avoir été maltraité ne transforme pas automatiquement en mauvais parent), le livre explore donc un tabou bien réel et insidieux et donne de nombreux exemples des formes qu'il peut prendre. Dommage que le propos, riche et original, soit desservi avec une telle énergie.

lundi 13 février 2017

La dette de vie, Itinéraire psychanalytique de la maternité, de Monique Bydlowski



  L'autrice, dans ce livre, nous fait profiter de ses expériences dans des services de périnatalité, bien loin (techniquement, sinon physiquement) du divan auquel les psychanalystes sont plus souvent accoutumé·e·s (pratique qu'elle juge toutefois nécessaire de continuer en parallèle, comme des gammes de piano). Même si le livre est centré sur le vécu des patient·e·s, la multiplicité des interlocuteur·ice·s est souvent rappelée : le·a psychanalyste peut en effet salutairement désamorcer des situations tendues quand des soignant·e·s, que ce soit par leur sensibilité personnelle ou par leur rôle, sont en difficulté avec certain·e·s patient·e·s ("on ne saurait trop insister sur l'importance de cette disponibilité aux équipes et du temps incompressible qu'il faut y consacrer"). Les thèmes abordés sont nombreux dans ce petit livre (200 pages) : représentation de l'enfant, du désir d'enfant et de la grossesse, appréhension de l'accouchement, stérilité, procréation médicalement assistée... Le livre est recommandé par Anne Ancelin Schützenberger, spécialiste de la psychogénéalogie, et ce n'est pas surprenant : la transmission de la vie n'est-elle pas le moment intergénérationnel par excellence? 

  Les liens abordés ne seront d'ailleurs pas uniquement entre la mère et l'enfant, la grossesse interrogeant, selon le propos de l'autrice, les représentations, inconscientes ou non, de l'enfance, de la parentalité, de la transmission de la vie, faisant parfois surgir des conflits ou des douleurs qui jusque là ne semblaient pas occuper de place importante dans le psychisme. L'autrice évoque de très nombreux cas où une stérilité, parfois pesante depuis de longues années, ne trouvant pas d'explication médicale, se trouve soudainement résolue après la prise de conscience d'un deuil, d'une angoisse ou d'une rancœur ancienne, … Le vécu de l'enfance et la relation aux parents seront principalement interrogés, et des liens faits entre le concept freudien d'envie du pénis (pour aller très vite, étape freudienne du développement psychique de la petite fille où elle réalise que, contrairement aux garçons, elle n'a pas de pénis) et la grossesse.

  Si une partie des propos sont appuyés sur des recherches scientifiques (dont l'une, un entretien semi-directif passé par des donneuses d'ovocytes dans le cadre d'une procréation médicalement assistée, a été menée par l'autrice elle-même) ou s'articulent avec des situations cliniques bien précises (dont des dates de naissances qui coïncident avec une date très significative dans la vie psychique de la mère, éléments qui rappellent furieusement le travail de Schützenberger), les éléments théoriques proposés, foisonnants, ne sont pas toujours justifiés ou expliqués en longueur. On ne comprend par exemple pas nécessairement pourquoi le fait qu'une mère ne s'inquiète pas pendant sa grossesse indique qu'elle refoule une appréhension, pourquoi une très forte angoisse après une expérience terrible lors d'un accouchement précédent (douleurs intenses, enfant mort-né ou souffrant de séquelles, …) viendrait d'éléments de l'inconscient plutôt que de la peur bien palpable d'une répétition (une sage-femme refusant d'appeler un médecin malgré les demandes insistantes voire terrifiées de la personne qui accouche, n'est-ce pas marquant en soi, sans aller chercher un enjeu œdipien?), ou encore comment l'autrice a conclu que "chez l'humain, à la différence de l'animal, les conduites sexuelles s'appuient sur l'identification aux aînés" (pensée émue pour les chameaux, ornithorynques, libellules ou autres hamsters passés sur le divan pour faire avancer la science). On pourrait aussi mentionner des affirmations contradictoires ("l'avortement peut être le prix du sang à verser pour devenir femme soi-même" mais "l'adolescence féminine ne s'achève qu'avec la première naissance, même tardive") ou au contraire le fait que l'autrice reprenne à son compte une phrase de Nietzsche ("plus actuelle encore aujourd'hui qu'à son époque") qui n'est que trop compréhensible et dont le sexisme mettrait mal à l'aise Jean-Marie Bigard ("Tout chez la femme est énigme et tout chez la femme a une solution unique, laquelle a nom grossesse").

  Si les éléments avancés ne sont donc généralement pas assez développés, les pistes théoriques restent nombreuses et peuvent permettre, par exemple dans le cadre d'un stage dans le secteur de la périnatalité, d'être attentif·veà différents enjeux mis à jour par une pratique professionnelle riche et intense.

mercredi 20 février 2013

Les Premiers Liens, de T. Berry Brazelton et Bertrand Cramer

 Ne soyez pas leurrés par le titre, il ne s'agit pas d'un prequel de 50 Shades of Grey. Travail commun d'un pédiatre (Brazelton) et d'un psychiatre, ce livre a pour objectif d'éclairer la clinique du nourrisson d'un regard nouveau mais aux enjeux importants, dans la mesure où "même lorsqu'il existe une pathologie organique nette -comme une anomalie de naissance ou congénitale […] le pronostic en ce qui concerne de tels enfants dépend énormément de la façon dont les parents perçoivent et ressentent l'anomalie, et dont ils s'en accommodent".

 Dans un premier temps, les auteurs (enfin, surtout Brazelton si on en croit les recherches évoquées pour appuyer le propos) présentent les interactions entre parents et enfants en fonction du développement sensori-moteur du nourrisson. Si l'enjeu clinique est loin d'être au centre de cette première partie, il est tout de même présent : les interactions réussies sont une récompense tant pour l'enfant que pour les parents, encourageant les performances de l'enfant tout en favorisant une relation épanouie. Une étude a même permis d'observer qu'un simple échange de regards juste après la naissance a un impact positif sur l'expérience de la parentalité ("30 jours plus tard, ces parents étaient nettement plus sensibles aux signaux visuels et auditifs de leurs bébé que des parents qui n'avaient pas eu l'occasion d'une interaction visuelle immédiatement après l'accouchement"). Pour optimiser ces échanges, le parent doit être vigilant à la disponibilité du bébé (désir d'échanger, état d'éveil satisfaisant), être vigilant à ses réponses et le montrer (excitation du bébé quand il réalise qu'il peut avoir un impact sur le comportement des parents), éviter la surstimulation (et, en cas de surstimulation, ne pas interpréter les pleurs du bébé comme un rejet du parent), … Cette communication entre des interlocuteur·ice·s aux repères si différents ne va bien entendu pas toujours de soi, d'autant que le bébé, une fois maître de ce type d'échanges ("vers 4 mois, nos études démontrent que le bébé mène le jeu aussi souvent que les parents"), fait preuve d'une autonomie ("après qu'une séquence de réponses synchrones a été démarrée, le bébé a tendance à interrompre le dialogue en détournant le regard vers une autre partie de la pièce, vers sa main ou sa chaussure. C'est tellement prévisible vers 5 mois que nous en sommes venus à appeler les bébés de cet âge des "bébés-chaussures" (shoebabies)") qui peut être surprenante et douloureuse pour les parents, interprétée comme un rejet, alors même qu'il s'agit, semble-t-il, pour le bébé, d'une preuve de confiance dans la relation dans la mesure où ça implique d'accepter une distance sans crainte d'abandon ("le bébé handicapé ou prématuré qui a été "couvé" attendait souvent d'avoir sept ou huit mois avant d'oser atteindre le même état d'autonomie").

 La partie plus strictement clinique concerne principalement l'image que les parents peuvent avoir du bébé. L'enfant est, de façon plus ou moins consciente, de façon plus ou moins impérative, un projet (le "il sera bien ce qu'il voudra" de la mère de Kirikou enceinte dans la comédie musicale va bien moins de soi qu'il n'y paraît), et les interactions entre parents et enfants démarrent et évoluent dès la grossesse. Après la naissance, le bébé est également un vecteur capital d'estime de soi, à la fois en tant que miroir (amour-propre) qu'en tant que représentation de soi envers les autres. Ses premières communications (sourires, mouvements, vocalises) seront définies au départ par leur interprétation par les parents, ce qui est indispensable au développement (une communication a pour objet d'être interprétée), mais peut être dangereux dans des contextes difficiles où pathologiques, où des intentions néfastes (provocation, méchanceté, rejet, mépris) peuvent être attribuées. Rappelant, et éclairant (un terme très récurrent est celui de "fantôme dans la nursery" repris à Selma Fraiberg) des principes de la psychogénéalogie (bien que l'analyse concerne ici un maximum de deux générations), le livre développe en détail et très clairement comment les fantasmes des parents, leur vécu de leur propre enfance, les deuils non faits ou les projets abandonnés peuvent contribuer à rendre la parentalité très difficile, parfois au désarroi du personnel soignant (les auteurs ont plusieurs fois reçu en consultation des parents qui s'étaient d'abord vu répondre que les pleurs étaient dûs à des coliques et que ça allait passer). Le·a lecteur·ice thérapeute est d'ailleurs encouragé·e à laisser les parents s'exprimer : ils livreront le plus souvent eux-même la raison jusqu'ici invisible de l'angoisse ou du conflit, et seront par la suite bien plus réceptifs aux interprétations et solutions proposées. L'ouvrage s'achève sur une série de cas cliniques qui illustrent avec précision les théories proposées juste avant.

 Même si les parties "développement" et "clinique" semblent en premier lieu ne pas avoir de liens entre elles, leur complémentarité est bien plus flagrante à la fin. La partie clinique, très spécialisée mais très riche (à partir du 4ème chapitre, "Les Scénarios Imaginaires"), peut toutefois être lue séparément. C'est bien dommage que la crédibilité du tout soit ébréchée par la courte partie "Devenir père", qui semble avoir été coécrite avec Borat et David Douillet, où l'on apprend par exemple qu'il faut se préserver des dangers de "tomber dans une illusion d'identité entre les sexes", et que les bienfaits de la présence du père sont confirmées entre autres par "l'étude de garçons très féminisés (dès la fin de la deuxième année) ou dans l'histoire de certains transsexuels" (mais qu'est-ce que ça peut bien être, un garçon très féminisé à 3 ans? Il écoute Britney Spears, est fan d'Abba, de Glee et de Sex and the City et regarde les mauvaises pages du catalogue de jouets?). Bien entendu, cette partie n'est pas représentative du reste, et sa lecture n'est vraiment pas indispensable.

dimanche 23 décembre 2012

Le plaisir de vivre, d'Anne Ancelin Schützenberger

 Titre pas original ni contrariant, joli dessin de Noël sur la couverture (intitulé La lecture de Grand-Maman )... ça sentirait pas un peu la guimauve? Oui, mais sur la couverture il y a aussi le nom de l'autrice, Anne Ancelin Schützenberger, Mme Psychogénéalogie, Mme Psychodrame, qui a fait une partie de son analyse didactique avec Dolto et travaillé avec des élèves directs de Kurt Lewin, qui nous écrit du haut de ses 90 ans, alors le moins qu'on puisse dire c'est qu'on ne risque pas grand chose à aller plus loin.

 Et, si l'agréable et magnifique avant propos constitue un éloge des petits (et pourquoi pas des grands) plaisirs du quotidien ("ce plaisir de vivre améliore la situation quelle qu'elle soit"), même (presque surtout) à un âge avancé ("les petits rien de la vie sont la terre de l'existence. Quatre plaisir par jour, tous les jours, redonnent du sel à la vie"), ce livre à l'argumentation (la narration?) étrangement articulée nous guidera vers une façon d'exister qui limite les effets du cancer (le vrai cancer qui se soigne avec des chimios, pas le cancer métaphorique qui désigne tout truc d'abord insidieux qui pourrit l'existence de façon de plus en plus inéluctable). Et le mot de la fin ("Pour guérir, il faut vouloir guérir. Pour vouloir guérir, il faut avoir envie de vivre. On a d'autant plus envie de vivre qu'on a réellement affronté la mort, qu'on s'est découvert soi-même, ses possibilités et sa voie.") fait tout de suite moins guimauve que la couverture.

  L'avant-propos est suivi par un développement sur le concept de sérendipité avec des exemples vécus, un récapitulatif des recherches effectuées, un résumé du conte Les trois Princes de Serendip, ... La sérendipité est une réceptivité aux coïncidences heureuses et décisives. Les Princes de Serendip ont en effet une vie remplie de ce genre d'évènements, qui permet si mes souvenirs sont bons (oui là maintenant j'ai la flemme de relire) de sauver le monde, entre autres, dont, comme il se doit, une princesse. En même temps ils trichent un peu, non seulement ce sont des princes mais ce sont aussi des personnages principaux de conte (et en plus ils sont trois, ce qui a tendance à être bien vu dans les contes, mais ça c'est compliqué à expliquer à son·a conjoint·e). Qu'est-ce que ça fait entre un avant-propos et un récit autobiographique? La conclusion est que si seul le hasard peut initier les coïncidences, on ne peut en bénéficier que si on sait les saisir. Cette conclusion est une grille de lecture qui explique l'intérêt du parcours de vie raconté ensuite.

 Histoire et géographie ont en effet pas mal promené Anne Ancelin Schützenberger. Départ aux Etats-Unis (où elle découvrira plus tard la psychologie sociale qui ne s'appelle pas encore comme ça mais surtout le psychodrame) annulé par trois fois (dont une par la seconde guerre mondiale)... mais si elle était partie plus tôt, ses aller-retour entre Europe et Amérique alors que la psychologie cherche à se définir auraient-ils été si décisifs? Mari rencontré à une soirée entre étudiant·e·s où elle se sentait obligée d'aller et voulait ne faire que passer... parce qu'elle avait un rendez-vous galant programmé ce soir là (il a dû passer une bonne soirée, lui!). Contacts avec des universitaires influent·e·s indirectement obtenus grâce aux réseaux constitués en tant que résistante puis bénévole. Recherche financée par un chercheur rencontré à une journée de conférences... où elle était de passage un quart d'heure avant de prendre l'avion. Rencontre avec Moreno (créateur du psychodrame) qui a mal démarré (une amie, estimant qu'il était indispensable qu'elle le rencontre, la "kidnappe" et lui fait faire dix-huit heures de voiture au prétexte d'une petite course, ce qui n'empêche pas l'intéressée d'estimer encore aujourd'hui "j'ai horreur des surprises, des cadeaux, et de ce que l'on fait pour moi sans me prévenir ni me demander mon accord") et s'est mal terminée (une conférence de très grande ampleur sur le psychodrame, initialement organisée en Hongrie, a dû être déplacée en panique en Autriche... sauf que rien en Autriche n'a été financé, et Moreno fait le sourd quand les organisateurs frappent à la porte de sa chambre d'hôtel en disant qu'ils doivent tout annuler si personne ne passe à la caisse... Schützenberger, dos au mur, dépense sa propre épargne et s'endette, ce qui lui vaut... la rancœur de Moreno qui ne lui reparlera que sur son lit de mort -cet épisode n'y sera pas évoqué-). En fait de chercheuse, Anne Ancelin Schützenberger ne serait qu'une plume ballotée par le vent, qui n'a rien trouvé mais qui a été trouvée par ses découvertes? Oui mais... si elle avait renoncé à son voyage aux Etats-Unis après trois coups du sort? Si elle n'avait pas relevé le challenge quasi imposé d'organiser des conférences sur le psychodrame en Europe (elle reçoit une plaquette présentant la conférence... et découvre qu'elle y est désignée organisatrice!)? Si les conditions matérielles difficiles de l'après-guerre l'avaient conduite à sécuriser carrière et salaire (elle travaillait au départ dans le droit des assurances) plutôt que de reprendre des études, au détriment du niveau de vie de son jeune couple? Le tout est raconté dans un style très simple (une feinte? "Les gens sont très gentils, quand on est plein de bonne volonté mais un peu stupide, ils vous aident beaucoup. Alors que si on est intelligent, ils ont peur de vous. Ainsi je dis : je ne comprends pas... Et ils expliquent. Ils rentrent dans les détails.") qui rappelle Candide sans l'ironie. La simplicité sera d'ailleurs un élément important dans son approche de la thérapie du cancer ("tout le monde se méfie toujours des choses simples, gratuites et pleines de bon sens").

 Marquée par la mort de sa cousine d'un cancer duquel tout était réuni pour qu'elle survive ("bonne chimiothérapie", "opération réussie" "à Paris par les princes de la cancérologie", elle-même "médecin", "directrice d'un centre de recherche médicale", "mère de famille, grand-mère, sportive, très épanouie, l'image de la joie, de la bonne humeur"), elle s'est intéressée aux travaux de chercheur·se·s (en particulier Carl Simonton et son épouse Stephanie Matthews) qui se demandaient ce qui différenciait ceux·elles qui survivaient de cancers réputés incurables des autres patient·e·s. Le développement qui suit, l'essentiel du livre à mon avis, convoque d'autres chercheur·se·s et l'expérience clinique personnelle d'Anne Ancelin Schützenberger. L'essentiel consiste à développer un projet de vie ("ceux qui étaient soignés dans des hôpitaux parlaient de survivre, alors que ceux qui utilisaient la méthode Simonton en plus parlaient de vivre")... et à savoir être égoïste! D'une part prendre conscience des bénéfices secondaires de la maladie (le·a patient·e a-t-iel une raison de vouloir mourir?), ce à quoi la psychogénéalogie aide considérablement (loyauté invisible, script de vie inconscient, ...). D'autre part, parler de ses souffrances quand le besoin s'en fait sentir (tant pis pour l'autre s'iel n'est pas disponible pour accueillir cette douleur) et élaborer des projets, ce qui va d'être acteur·ice du projet de soin ou prévoir de réaliser un rêve (perdu pour perdu, une patiente au stade terminal a quitté l'hôpital pour faire le tour du monde qu'elle avait toujours voulu faire... et a miraculeusement guéri) à se ménager des moments de plaisir chaque jour (écouter de la musique, manger un carreau de chocolat...), même si les circonstances ne semblent pas s'y prêter (les moments de plaisir se voient... prescrits par l'équipe soignante -"on les "oblige" donc à faire des choses agréables"-). En plus de ça, la méditation plusieurs fois par jour est capitale, pour se représenter les mauvaises cellules redevenir bonnes mais aussi mieux supporter la douleur ("quand on est trop angoissé ou quand on a mal, on ne peut plus consacrer ses forces à guérir").

  Toutefois, Anne Ancelin Schützenberger prend bien soin de préciser ce qu'elle ne dit pas ("Ne me faites pas dire qu'il suffit de changer de manière de penser et de vivre, de manger, de renverser la vapeur pour sauver tous les malades. Je ne le dis pas, et ne le pense pas"). Et, point essentiellissime, il est précisé que cette méthode (ces méthodes) ne dispensent pas d'un traitement médical conventionnel ("cette méthode est une méthode adjuvante de la médecine classique"), même si la méditation est infiniment plus sexy que la chimiothérapie. Non parce que je vous entends d'ici, dire qu'avec Isabelle Filliozat je suis tellement énervé qu'on m'entend crier à travers l'ordinateur (et encore je n'ai pas lu le livre où elle parle expressément de psychosomatique) alors que là je suis béat d'admiration:p Ma première réaction à toute explication psychologisante du cancer est d'ailleurs la défiance, car cette explication est à la fois trop commode et insupportable par ce qu'elle sous-entend (n'auraient de cancer que ceux·elles qui le veulent bien). De formation scientifique, Schützenberger cite quelques études avec des chiffres en plus de ses cas cliniques. Mais, bien qu'elle relève qu'un chercheur... ayant voulu démontrer le contraire a validé scientifiquement les bienfaits de cette méthode (et que les cas cliniques présentés pour des raisons pédagogiques donnent une impression de quasi-infaillibilité), elle reste très humble sur son évaluation des guérisons effectives ("on peut passer de 46 à 49% de guérison à un peu plus, mettons 50 à 51%"), ce qui ne l'empêche pas de parler, quelle que soit l'issue, d'une grande amélioration de la qualité de vie ("il s'agit de rendre au malade la paix de l'âme et du cœur et de lui permettre de vivre pleinement ce qu'il vit, et souvent alors la stabilisation, la guérison, arrive de surcroît").

 Vous l'aurez compris, c'est un livre que je recommande, qu'on se destine à être soignant·e ou pas et, bien entendu, même si on est en bonne santé! Facile à lire, il peut aussi s'offrir à quelqu'un qui n'y connaît rien en psychologie.

vendredi 27 juillet 2012

Au coeur des émotions de l'enfant, d'Isabelle Filliozat




  Psychothérapeute (et même psychologue-psychothérapeute, d'après son site web) mais aussi, ça aura de l'importance, mère de famille, l'autrice propose des moyens d'élever son enfant en respectant ses émotions plutôt qu'en les réprimant, cette seconde option étant pourtant parfois conseillée plus ou moins explicitement par des ami·e·s, de la famille, des passant·e·s, des professionnel·le·s qui trouvent vital d'établir une autorité ferme, le moindre signe d'obéissance à l'enfant risquant d'en faire un enfant-roi, un·e délinquant·e, ... Isabelle Filliozat, voyant plus les enfants comme des fleurs que comme des bonzaïs, démontre pas à pas que l'écoute des enfants et la prise en compte de leurs désirs est souhaitable pour tou·te·s, et ne mène pas aux catastrophes annoncées à travers des conseils "bienveillants" (ou un hochement de tête d'un air entendu et des propos nostalgiques d'un -il paraît- âge d'or quand l'enfant a l'excellente idée, pour le plus grand bonheur de ses parents, de faire une crise spectaculaire dans un lieu public).

 L'autrice insiste pour qu'on accepte le fait que les émotions des enfants ont un sens, qu'elles sont saines, même si des fois on est fatigué·e et on a pas envie ("nous aimerions que nos enfants ne soient pas des enfants!"). Il importe donc de laisser s'exprimer la colère, les larmes, même lorsqu'elles sont en réaction à une demande ou une interdiction justifiée, ou que l'argument facile que ce sont les petit·e·s qui pleurent nous tend la main. 
 Une émotion exprimée n'est par ailleurs pas nécessairement une demande, par exemple si un enfant n'a pas l'autorisation de rester debout après l'heure du coucher, l'autoriser à dire qu'il n'est pas d'accord ne remet pas pour autant la règle en question, on peut même lui dire qu'on comprend qu'iel ne soit pas d'accord (une anecdote est rapportée où, alors que la fille de l'autrice dit qu'elle a envie d'un gadget, elle lui répond qu'elle ne peut pas l'acheter - réponse réprobatrice: "Je sais que tu ne vas pas me l'acheter, mais j'ai quand même le droit d'en avoir envie!"). S'il est possible d'enseigner à ses enfants à ne pas exprimer leurs émotions, en particulier négatives, les émotions elles-mêmes ne disparaissent pas pour autant par un étrange tour de magie, et cette réprobation a un coût qu'iels payeront, ou feront payer à leur futur conjoint·e, leurs futurs enfants, ... 
 
 Le sens de telle ou telle effusion est par ailleurs parfois plus facilement accessible à l'adulte attentif·ve, qui prend le temps de questionner et d'écouter les réponses, qu'à l'enfant lui-même. Quand une réaction est disproportionnée, l'événement qui en est à l'origine n'est est probablement que le déclencheur, et une angoisse, une rancœur, une tristesse plus profondes ne peuvent que gagner à être identifiées à cette occasion. Il est donc conseillé de ne pas céder à la tentation de minimiser l'incident, mais de demander à l'enfant, une fois calmé (si vous avez déjà essayé vous savez qu'avant c'est pas la peine), ce qu'il a ressenti, comment l'incident a été vécu, ... en évitant la question "pourquoi", bien pratique mais trop vague et parfois porteuse de jugement car rhétorique.

 Les recommandations faites pour les enfants pourraient en fait en grande partie s'appliquer aux adultes... ce qui est précisément l'occasion de faire comprendre à l'adulte en question que, dans la mesure où iel a les clefs pour tourner les émotions négatives des enfants à leur avantage, iel doit s'en donner les moyens rationnels (ça en théorie c'est fait quand on a lu le livre, ou alors le but de l'autrice m'a un peu échappé) mais aussi émotionnels. Quand vient le moment de poser un interdit, quand l'exaspération monte, il peut être intéressant de respirer à fond et de se demander la raison de la règle énoncée, de l'impatience. Une règle dont les tenants et les aboutissants sont maîtrisés par celui ou celle qui l'impose (non, "parce que c'est comme ça", ce n'est pas maîtriser les tenants et les aboutissants) peut être comprise et négociée, donc mieux acceptée, par l'enfant (l'autrice a par exemple accepté de laisser manger une glace en entrée par sa fille après s'être renseignée et avoir constaté que ça n'avait pas nécessairement moins de sens que de la manger en dessert... l'intéressée, après un certain temps d'expériences de repas dans le désordre, a fini prendre l'habitude de manger ses desserts en fin de repas par conformisme, et n'en a à aucun moment déduit qu'elle avait le contrôle de ce qui se passait à table... à un autre moment, l'autrice, agacée que ses enfants ramassent des marrons plutôt que de monter dans la voiture pour rentrer, a réfléchi une seconde et réalisé que son projet de la journée était de passer un bon moment avec eux, que ramasser des marrons était donc plutôt une bonne initiative, et les a rejoints). Mais la raison peut également être plus profonde, le mal-être a un prix qu'on peut tendre à faire payer, volontairement ou non, aux autres. Il faut donc savoir reconnaître ses propres besoins, les écouter, et éventuellement les dire et les revendiquer... le bien-être, c'est aussi savoir apprécier les moments de bonheur, et s'en souvenir pour relativiser quand l'exaspération se fait sentir un peu trop vite. Plus délicats sont les conflits d'enfance avec les parents non résolus, les rancœurs gardées pour soi. Le premier pas pour s'en libérer est de les identifier et de les accepter, même s'il peut être difficile d'accepter d'en vouloir à ses parents, en particulier quand on a passé une grande part de sa vie à le refuser.

 Si l'ensemble de l'argumentation se tient, sans être révolutionnaire (en même temps on peut vouloir être guidé dans l'art impossible d'être un parent parfait sans vouloir apprendre par cœur Freud, Rosenberg, Bowlby, Rogers ou le Traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens) mais abondamment illustrée de situations concrètes, certaines affirmations peuvent parfois faire sauter au plafond! Je ne me suis personnellement pas remis de l'odieux et absurde "tout se joue avant 6 ans" (à se demander l'intérêt d'écrire le livre, puisqu'il y a de fortes chances que le·a lecteur·ice moyen·ne ait dépassé cet âge), situé en intro pour donner envie de lire le reste, ni, pire encore, de quand l'autrice évoque (au moment où elle confond joyeusement pensée prélogique et inconscient) un enfant qui aurait développé une leucémie pour remettre ses parents ensemble (j'espère, j'espère, s'il s'agit d'une situation réelle, qu'elle n'a pas sorti sa connerie aux parents... elle n'y va d'ailleurs pas de main morte sur le psychosomatique, l'épouse insatisfaite qui ne prend pas l'initiative de divorcer risque de "faire (sic) un cancer", et elle affirme plus tard "Vous n'êtes pas heureux dans votre vie? Cancer, infarctus ou dépression ne vont pas soulager vos enfants"... vous allez être gravement malade ET être responsable des souffrances de vos enfants, vous voilà prévenu·e!). On peut également sourire quand elle dévoile en deux phrases le secret pour gagner les JO, rien que ça (l'éthique me force à partager un savoir si précieux - "qu'est-ce qui fait la différence entre celui qui deviendra un champion olympique et un autre? La fierté, la joie ressentie du succès"- les personnes intéressées n'ont plus qu'à préparer Rio 2016). Je me demande également s'il est si sain que ça de laisser exploser à fond sa colère devant ses enfants (ou d'aller ostensiblement -discrètement, c'est un peu compliqué- le faire dans une autre pièce), même en s'assurant après qu'ils aient bien compris qu'ils n'étaient pas responsables de cette colère, ou de dire à un enfant "j'ai envie de te frapper", même si c'est vrai et qu'on explique après que, pour de très bonnes raisons, on évite de le faire (le tout après avoir évoqué, constat d'origine inconnue, "les difficultés assez généralisées des adultes d'aujourd'hui à gérer leur colère de manière efficace et non-violente"... il y a de quoi être rassuré qu'elle ne donne pas de solution pour gérer la cupidité ou l'excès de libido). Elle développe également un point de vue (défavorable) sur les contes de fées qui devrait être passible d'une peine de mort lente et douloureuse que je désapprouve (on ne touche pas aux contes de fées, non mais!).

 C'est donc quelque peu frustrant de voir ce plaidoyer contre une tendance à voir l'éducation comme l'apprentissage de la soumission (pour le bien des enfants, cela va de soi), alors qu'apprendre la liberté c'est précisément apprendre à être responsable, fourni avec manuel pédagogique d'application (bilans des chapitres sous formes de listes, situations concrètes très, très nombreuses), parsemé d'étrangetés plus ou moins absurdes et plus ou moins graves. A moins qu'il ne s'agisse d'une invitation à appliquer ce conseil donné en début d'ouvrage : "faites-vous confiance", "quand on fait quelque chose par obéissance aux idées d'un autre, on peut se tromper". Oui, on va dire que c'est ça...