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jeudi 23 avril 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, d'Adèle Yon

 

 L'autrice entame des investigations sur son arrière-grand-mère Betsy, qui a longtemps été internée dans des hôpitaux psychiatriques, d'abord pour des raisons très pragmatiques : la schizophrénie étant en partie héréditaire, avec quel degré de certitude on peut appliquer ce diagnostic à Betsy, dans quelle mesure l'autrice doit-elle s'inquiéter?

 Le puzzle, dont on aura un aperçu synthétique dans le tout dernier chapitre, s'avérera constitué de pièces très diverses (archives, témoignages parfois conflictuels de la famille, de soignant·e·s, ... les voix de Betsy elle-même et de son époux André ne seront présentes directement que dans des lettres qu'iels se sont échangées avant leur mariage), et gagnera en cohérence au fur et à mesure qu'il s'éloignera de la représentation initiale. La lobotomie? C'était une pratique très contestée déjà à l'époque, et elle avait été pratiquée suite à la lourde insistance d'André. La conviction que son petit-fils la regarde nue, depuis sa chambre, à travers les murs? Il ne s'agissait pas de chambre adjacente mais de salle de bain adjacente, et de nombreux éléments laissent penser qu'elle avait été agressée par son père, dans son enfance, dans la salle de bain familiale. 

 Les symptômes de pathologie lourde, sans être exclus, sont de moins en moins établis, et la liste de ceux qui auraient justifié un internement en hôpital psychiatrique relèvent pour beaucoup de protestations, de colère, pour le moins légitimes avec la prise d'un minimum de recul. En effet, si l'existence des délires, des comportements alarmants, est questionnable, les maltraitances sont avérées. André, décrit comme extrêmement sévère, est violent envers elle et leurs enfants. Alors que, ses libertés étaient très limitées, sa vie se résume presque à sa vie conjugale et familiale, il la trompe. Les traitements subis sont également d'une grande violence : série d'électrochocs qui la laissent extrêmement affaiblie et en proie à des migraines, ce qui la rend physiquement incapable de s'occuper de ses enfants et génère une forte culpabilité en plus du manque de liens, lobotomie qui, l'enquête de l'autrice le montre clairement, a plus vocation à rendre docile qu'à soigner, conditions de vie terriblement éprouvantes dans les hôpitaux psychiatriques, ...

 Élisabeth a, de fait, été effacée en plus d'être silenciée, par des forces beaucoup trop lourdes pour pouvoir y résister. Cet ouvrage lui redonne une mémoire qui a été activement écrasée par son époux, une partie de sa famille, les institutions, ... C'est une illustration de la brutalité du sexisme et de la psychiatrisation, qui derrière cette reconstitution si précieuse rappelle implicitement la réalité tragique de toutes les Élisabeth, passées, présentes, probablement futures, qui resteront anonymes.

jeudi 21 décembre 2023

La montagne escarpée, de Léanne et Pioc

 

 Cette bande dessinée raconte le parcours d'une personne (un canard, semble-t-il) schizophrène, les premiers symptômes (enfin, les premiers symptômes ostensibles, le personnage principal en identifie d'autre a posteriori qui datent de la sixième), l'hospitalisation après une tentative de suicide, le diagnostic que le psychiatre accepte finalement de donner du bout des lèvres, puis le traitement et la rémission, enfin, les rémissions...

 Ce dernier passage donne tout son sens au titre : l'euphorie d'aller mieux alterne avec la douleur des rechutes, le tout coloré par l'état de confusion qui peut être propre à la schizophrénie. Il y a un vrai mieux être, un vrai élan, surtout quand le personnage principal publie et dédicace sa BD dans laquelle d'autres se reconnaîtront ("La plume a compris mon urgence. Elle a convoqué le ciel, les anges. Le soleil était enterré, la plume l'a exhumé"), mais tout ce qui précède rappelle à quel point les moments compliqués peuvent ressurgir.

 Si j'ai bien compris, le récit n'est pas autobiographique, mais j'en ai laborieusement pris conscience tant il ressemble aux autres récits autobiographiques de personnes schizophrènes que j'ai lus (et que j'ai résumés sur ce blog). La confusion croissante des premiers symptômes est particulièrement bien rendue, au point que le glissement d'une écriture, d'une pensées floues, aux premiers délires et mises en danger est presque imperceptible en temps réel. La BD se lit très rapidement, mais le travail qu'il y a eu derrière est probablement conséquent.

samedi 18 janvier 2020

Schizophrènes au XXème siècle. Des effets secondaires de l’histoire, d’Hervé Guillemain




  Sans négliger dans la moindre mesure la gravité des symptômes eux-mêmes, la schizophrénie se caractérise aussi par une image sociale négative : le diagnostic, le mot lui-même est stigmatisant, comme en témoignent certain·e·s patient·e·s, au point que des psychiatres sont parfois réticent·e·s à le communiquer. La démarche entreprise de retracer son histoire au long du XXème siècle, soit le siècle de sa naissance, couvre donc de nombreux enjeux : scientifique (quelle est l’origine de ce diagnostic?), politique (comment ces personnes dépendantes ont-elles été prises en charge par les différentes institutions), médical (historique des traitements proposés et de leur succès), … L’auteur revendique une méthodologie originale, partant des archives de dossiers de patient·e·s, pour raconter avant tout leur histoire.

  Le premier enjeu de la création de ce diagnostic (initialement appelé démence précoce) était institutionnel : il annonçait, implicitement, un pronostic de chronicité. Nommer les patient·e·s de cette façon, c’était conclure, à partir des symptômes observés, que l’hospitalisation allait durer toute la vie. Le terme a commencé à se démocratiser dans la pratique médicale au cours des années 1930. Les questionnements autour des spécificités de cette pathologie consistent pour certain·e·s à la différencier des diverses formes de mélancolie, pour d’autres à rechercher une continuité par la comparaison avec d’autres, semblables, observées dans le passé (hystérie, possession, … l’auteur est sceptique quant à cette démarche). En regardant les dossiers de l’époque, c’est pourtant la déviance par rapport à la norme qui semble être dans un premier temps un critère d’internement : délinquants, hommes pas assez virils ou femmes pas assez féminines ("d’une façon générale, on peut dire en effet qu’une femme qui néglige sa coiffure est très arriérée d’un point de vue mental", peuvent lire les étudiants en psychiatrie dans un manuel de 1929)...  Si la tendance s’inversera vers la fin des années 50, ce sont par ailleurs surtout des femmes qui vont être dans un premier temps concernées. L’auteur a observé que les domestiques et, à une époque où les conditions de travail dans la profession se dégradaient, les sténodactylo, étaient surreprésentées. Si le déracinement, la perte de perspective après un espoir d’ascension sociale, sont suspectés, on peut s’étonner que la piste des violences sexuelles et ses effets traumatiques bien réels ne soit pas explorée (en dehors de l’évocation, dans un témoignage, du harcèlement sexuel qui faisait presque partie de la profession de dactylo), pour ces personnes particulièrement exposées (profession féminine plutôt solitaire, ascendance hiérarchique forte exercée par un ou des hommes, …). De nombreux·ses migrant·e·s sont également interné·e·s en particulier dans les années 30, et parfois déporté·e·s ensuite dans leur pays d’origine.

 Les étiologies suspectées changent avec le temps, et orientent les traitements : la cause est successivement recherchée dans la qualité du sang (les règles sont surveillées de près), rénale, hormonale, on recherche un physique type, puis une gestuelle type du ou de la malade, … L’abondance de données est bien inscrite dans la pratique médicale (la température d’une patiente est prise tous les jours malgré le consensus scientifique sur le fait que la démence précoce ne change rien à la température corporelle, la ponction lombaire devient un passage obligatoire, …), mais la contradiction desdites données avec les hypothèse des psychiatres ne semble pas les perturber outre mesure (l’auteur ironise sur l’evidence-based medecine, ce qui est selon moi à la fois un anachronisme -le terme date de 1980- et un contresens -la pratique de la méta-analyse, de la tentative de réfutation des hypothèse comme recherche de preuve, est plutôt contradictoire avec les pratiques décrites-). Des traitements particulièrement douloureux seront infligés régulièrement ("Gervaise P., une jeune ménagère, subit 23 injections de soude, espacées chacune d’une demi-heure dans la même journée entre 10h et 21h30") sans que, loin de là, la balance bénéfice/risque ne soit étudiée de près, ces pratiques allant jusqu’à la lobotomie ("la lobotomie est une pratique dont la diffusion est indissociable de la construction de l’entité schizophrénique", "la pratique de la lobotomie fonctionne au service de l’ordre institutionnel et d’une justice informelle vouée à établir la mort sociale du sujet").

 La médecine, le traitement des personnes internées, ne sont bien entendu pas indépendants de considérations politiques et économiques. Plus tragique encore que la lobotomie, l’auteur rappelle les décès massifs pendant la seconde guerre mondiale ("56 % des déments précoces et schizophrènes transférés sont morts avant la fin de la guerre") d’une population enfermée exposée à la famine et aux épidémies. Il s’est également particulièrement attardé sur la pratique des transferts, à grande échelle, des patient·e·s parisien·ne·s (les institutions locales étaient surchargées) vers des structures en province, extrêmement lucratifs pour les investisseurs qui en ont bénéficié ("fixé à 13 francs, le prix de journée passe en 1938 à plus de vingt francs, alors que le prix de revient du séjour d’un patient est de 5 francs par jour"), parfois contre la volonté des familles, comme en témoignent certains courriers dénonçant une séparation insupportable pour les proches comme pour les patient·e·s. Aspect politique et économique encore dans l’usage, avec les progrès pharmacologiques, des traitements médicamenteux : la schizophrénie n’est pas soignée mais les symptômes sont émoussés, ce qui facilite aussi la prise en charge… certain·e·s patient·e·s sont ainsi soigné·e·s contre leur gré, et la pratique américaine, où des doses plus fortes sont administrées, est même suspectée de favoriser les passages à l’acte violents. Le développement du traitement par injection permet encore un meilleur contrôle : l’observation quotidienne n’est plus à surveiller, ce qui permet de libérer les patient·e·s de l’hôpital ou, pour le formuler plus cyniquement, de libérer l’hôpital des patient·e·s. Le suivi psychiatrique laisse la place au suivi infirmier, et les efforts nécessaires pour la réinsertion des patient·e·s ne sont pas fournis de façon satisfaisante.

 Le livre se lit facilement, est intéressant, mais, parce qu’il est intéressant, est frustrant. En l’espace d’un peu moins de 300 pages est abordée, sur l’espace de tout un siècle, l’évolution de la société sur le plan médical, scientifique, psychiatrique, politique, économique… Chaque chapitre aurait probablement pu facilement remplir un ouvrage et, la structure du livre étant thématique et non chronologique, c’est plus difficile de se représenter comme un ensemble l’articulation de tous ces aspects avec chaque époque. Certains espaces sont aussi laissés vides, ou presque, comme l’aspect juridique (qui décide de l’internement? qui peut s’y opposer ? les critères étaient ils plutôt centrés sur l’intérêt médical ou sur la préservation de l’ordre public? quelles évolutions pour les droits des patient·e·s?) ou, particulièrement paradoxal pour un ouvrage qui revendique de porter la voix des patient·e·s, leur accès à la parole publique. Certes c’est abordé, mais de façon expresse, au tout début du livre (le travail de Blogschizo est par exemple évoqué… Blogschizo c’est bien, lisez Blogschizo, et suivez la d’urgence sur Twitter) ou encore à la fin pour dire que la médicalisation, avec l’atténuation des symptômes, a permis la prise de parole, mais le sujet aurait certainement pu occuper plus de place (par exemple dès le XIXème siècle, le président Schreber, rendu célèbre par un certain Sigmund Freud, militait pour sa remise en liberté sans dissimuler pour autant des états délirants très avancés). Dans cette mesure, même s’il n’y a pas de prérequis particulier pour comprendre l’ensemble, la lecture est probablement beaucoup plus profitable avec des connaissances en psychopathologie, en histoire de la médecine, des sciences, du droit... Il faut toutefois admettre que l’auteur a répondu en partie à mes protestations en proposant une bibliographie commentée à la fin (sans compter ses propres livres sur d’autres aspects de l’histoire de la psychiatrie).

lundi 15 avril 2019

Un voyage à travers la folie, de Mary Barnes et Joseph Berke




 Le livre est un récit à deux voix de deux ancien·ne·s résident·e·s de Kingsley Hall, Mary Barnes et Joseph Berke, accompagné d’œuvres de Mary Barnes (récits courts et surtout peinture… quasi autodidacte, elle a été exposée plusieurs fois). Difficile toutefois de dire sur quoi exactement porte le récit... Sur l’autobiographie de Mary Barnes, de son enfance à ses études d’infirmière, sa fascination pour la religion, sa douleur insupportable de voir son frère sombrer dans la maladie mentale alors que son propre psychisme est en train de céder, ses années de séjour à Kingsley Hall qui l’ont vu s’enfoncer plus profondément dans la pathologie avant de s’en affranchir progressivement, tout en s’épanouissant artistiquement, le tout éclairé par Joseph Berke, le psychiatre qui l’a suivie de (très) près? Le fonctionnement bien particulier de l’institution Kingsley Hall (ou, selon les habitant·e·s du quartier, "chez les fous") qui doit continuellement se réinventer, que ce soit parce que c’est une invention en soi, parce que le personnel est créatif et veut sans cesse trouver des moyens de faire mieux, ou encore parce que les difficultés rencontrées sont parfois trop grandes pour continuer en l’état? Celui de l’investissement quasi entier de Joseph Berke qui, à force de foi, d’inventivité, d’énergie, d’endurance, mais aussi d’épuisement et de remises en question, finit par relever le défi qu’il s’était lancé de guérir cette patiente si agressive qui refusait de s’alimenter, décorait la chambre et son propre corps quand ce n’était pas l’ensemble de la résidence de ses excréments, et semblait incapable de communiquer, le tout en évitant l’hospitalisation et ses traitements lourds? Celui de la sublimation d’une souffrance intenable dans la création artistique? Celui des thématiques qui habitent Mary Barnes (excréments, refoulement des désirs sexuels, désir de grossesse, identification littérale à la mère ou au thérapeute, impression de toute puissance donc de responsabilité du moindre événement, volonté de retourner dans le ventre de sa mère) qu’on dirait inventées exprès pour un psychanalyste?

 Chacun de ces aspects pourrait justifier un long développement à lui seul, et donner l’impression que l’un se dégage plus particulièrement occulterait les autres et ne ferait pas justice au livre. Il convient aussi de rendre hommage à l’authenticité de l'auteur et de l'autrice : les textes de Mary Barnes sont souvent confus, ce qui nuit au confort du ou de la lecteur·ice qui a pris l’habitude de comprendre ce qui se passe (oubliez les récits bien propres, limpides et didactiques, de Philippe Cado ou Polo Tonka), mais permet de mieux se rapprocher de sa propre perception des choses (et fait ressentir d’autant plus de gratitude en profitant des éclairages ultérieurs du psychiatre!). Joseph Berke, de son côté, et s’il a finalement réussi à soigner Mary Barnes, est transparent sur le fait qu’il a été plusieurs fois dépassé par les événements, et que l’idéalisme et l’énergie, fussent-elles accompagnées d’un apport théorique aussi solide que possible et d’un travail d’équipe avec des personnes tout aussi motivées et qualifiées (son admiration pour Ronald Laing, directeur de Kingsley Hall, revient souvent, et des hommages sont aussi rendu à ceux qui l’ont accompagné dans la thérapie de cette patiente si exigeante), sont loin de toujours suffire. Qu’il le veuille ou non, il a pu ressentir de la lassitude, de l’épuisement, de la colère, du dégoût ("Une seconde! Qu’est-ce qui te met dans un état pareil? Ce n’est rien d’autre que de la merde. La merde, ce n’est pas non plus si terrible. Ça ne change pas de ce qu’elle utilisait pour ses premières peintures murales. Ça ne va pas non plus te tuer de toucher sa merde. En fait, si. Non, en fait non")… au point à une occasion, dans une explosion de rage, de la frapper assez fort pour la faire saigner du nez (cet événement est d’autant plus marquant qu’il est d’abord raconté par Mary Barnes, donnant l’impression qu’il s’agit pour Joseph Berke d’un geste normal -peut-être dans sa volonté d’avoir une approche novatrice et entière de la relation thérapeutique?- : le·a lecteur·ice n’apprend la panique et la culpabilité terrassante du psychiatre que de longues pages plus tard). La thérapie elle-même évoque la théorie de l’attachement (pourtant encore inexistante), Joseph Berke prenant au sérieux le besoin fusionnel de sa présence par Mary Barnes (tout en se ménageant autant que possible des espaces pour respirer et faire la partie de son travail qui concerne sa propre formation, le fonctionnement général de l’institution, ou d’autres patient·e·s), la thérapie systémique (en particulier en interrogeant de rôle de Barnes, souvent au centre de l’attention de tous, dans le fonctionnement de l’institution) ou encore, par certains aspects, la pré-thérapie (en ramenant sa patiente au réel pendant les crises de colère en identifiant ses émotions et en explicitant ses idées délirantes) qu’il pouvait pourtant, sauf erreur de ma part, difficilement connaître. Les éléments théoriques, le courage d’explorer la nouveauté, ne doivent pour autant pas faire oublier que la thérapie a aussi consisté à accepter les hauts le cœur devant l’odeur des excréments qui tapissaient les murs de la chambre voire l’occupante de la chambre elle-même, de se faire hurler dessus, frapper et ceinturer par Mary Barnes (il se félicite souvent de leur différence de gabarit qui permettait qu’elle se passe les nerfs sur lui sans trop de dégâts), la pression de devoir anticiper chacune de ses absences et ses conséquences, …

 Comme expliqué dans le premier paragraphe, le livre est d’une grande richesse, n’est orthodoxe ni sur le fond ni sur la forme, et le·a lecteur·ice sera presque forcément dérangé·e, contraint·e à la réflexion et à la remise en question, à un moment et à un autre, ce à quoi on ne s’attend pas nécessairement en démarrant la lecture d’un récit à deux voix qui annonce surtout la narration d’une résilience à travers la peinture.

jeudi 11 octobre 2018

La pré-thérapie, de Garry Prouty, Marlis Pörtner et Dion Van Verde




 Le thérapeute Garry Prouty, spécialisé dans l’Approche Centrée sur la Personne, exerce dans un atelier d’entraînement au travail pratique qui propose un accompagnement à des personnes souffrant de retard mental ou de maladie mentale. Son superviseur, surpris de ses résultats, lui demande comment il s’y prend. Tout universitaire brillant qu’il soit, Garry Prouty est bien incapable de théoriser ce qu’il fait ("j’étais persuadé de ne rien faire d’autre que de la psychothérapie classique centrée sur la personne et expérientielle"), au point de provoquer la colère dudit superviseur, qui ne comprend pas que Prouty ne comprenne pas ses questions ("Rogers et lui-même n’obtenaient visiblement pas les mêmes résultats"). Comme pour l’Approche Centrée sur la Personne, la pré-thérapie est en effet presque simpliste à expliquer et à appliquer malgré sa puissance et sa richesse, mais comme l’Approche Centrée sur la Personne, elle peut cependant être théorisée, testée et développée, et c’est ce dont il va être question dans ce livre. La présentation de la pré-thérapie par Garry Prouty, dans la première partie du livre, peut se suffire à elle-même, mais il serait bien dommage de se passer de l’expérience, dans l’application concrète, des auteur·ice·s de la 2ème et de la 3ème partie.

 L’Approche Centrée sur la Personne repose avant tout sur l’engagement dans le contact entre thérapeute et patient·e : bien plus que de sélectionner la bonne relance, c’est la qualité de l’écoute empathique qui permettra le mouvement thérapeutique. Hélas, comme je l’ai moi-même expérimenté à plusieurs reprises lors d’un stage en Ehpad, ce contact est bien plus difficile à obtenir et à maintenir avec une personne délirante, ou dont les capacités cognitives ne permettent pas de tenir une conversation. La pré-thérapie permet de passer à ce niveau supérieur de l’Approche Centrée sur la Personne, et les mots de Rogers à Garry Prouty, "Vous avez tué le Bouddha", semble justifiés tant une limite forte de cette méthode se trouve surmontée (c'est une expression bizarre mais elle a du sens pour Rogers, qui avait tendance à être agacé par les personnes qui le considéraient comme une entité indépassable).

 Cinq techniques sont identifiées pour approcher une personne à l’aide de la pré-thérapie : les réflexions situationnelles ("le thérapeute considère la situation présente ainsi que l’environnement du client, puis reflète son comportement par rapport à cela", par exemple "Paul touche la table", "vous regardez la pluie par la fenêtre", …), les réflexions faciales ("le thérapeute considère le visage du client et perçoit quels sont les affects qui s’y ébauchent"), les réflexions corporelles (refléter l’attitude corporelle du ou de la client·e soit par la parole, soit corporellement), les réflexions mot à mot ("le thérapeute écoute attentivement et répète les mots reconnaissables, même s’il n’en saisit pas toujours le sens. Il s’agit de reconnaître que le client veut faire part de quelque chose") et les réflexions réitératives ("lorsqu’une réflexion a créé du contact, il faut la répéter. Il faut distinguer entre la réitération immédiate et la réitération à plus long terme"). Ces techniques permettent une entrée progressive en contact (contact entre client·e et thérapeute, mais surtout dans un premier temps reprise de contact du ou de la client·e avec la réalité qui l’entoure), sachant que le·a thérapeute devra souvent aussi assurer sa présence par… une grande patience. Les premières réactions ne sont pas toujours perceptibles ("un léger recul du corps, une expression du visage", "des sons à peine audibles ou de légers mouvements oculaires", …) et le·a thérapeute peut avoir la sensation d’agir dans le vide. Une vignette clinique rend par exemple compte d’une interaction qui a duré… douze heures. La patience de l’intervenante a toutefois été récompensée : un client, dont le traitement médicamenteux avait été arrêté, dans un état de catatonie sévère, a fini par lui parler, certes peu clairement au départ, d’affects douloureux ("ma tête me fait mal quand mon père parle", "mes frères ne peuvent pas me pardonner"), puis "a fait le tour de la ferme avec elle et lui a parlé des différents animaux sur un ton tout à fait normal". Une thérapie plus classique a pu être entamée par la suite. Si cette vignette clinique est particulièrement impressionnante, beaucoup d’autre décrivent un processus semblable : un comportement, des remarques décousues, finissent par laisser la place à un discours intelligible. Dans un autre cas, la source (un souvenir de maltraitance) d’une hallucination particulièrement effrayante finit par être identifiée. En allant moins loin, la pré-thérapie, en permettant un retour à la réalité, peut aussi plus simplement donner lieu à un apaisement, pour mettre à distance par exemple une hallucination, revenir d’un épisode psychotique ou apaiser une agitation qui promet potentiellement mille complications en collectivité. Il reste important de respecter la distance souhaitée par le·a client·e : s’iel manifeste la volonté d’arrêter, ça peut être pour éviter de se confronter à un affect trop intense (et, dans plusieurs vignettes cliniques, le·a thérapeute prend soin de demander préalablement au ou à la client·e s’iel accepte sa présence).

 Si j’ai bien insisté au début sur le fait que la technique elle-même était presque simpliste, ce n’est pas tout à fait vrai : comme la deuxième partie, sur l’application dans un service psychiatrique, le montre, il n’est pas toujours évident, au jour le jour, de savoir comment s’exprimer, selon les capacités de l’interlocuteur·ice (si les pronoms personnels "tu" ou "vous" "peuvent, le cas échéant, sembler trop intimes pour le client car il vit les relations comme une menace", je pense que je vais m’abstenir, pour des raisons de prudence, de parler aux autres à la troisième personne dans le cadre des groupes de rencontre). "Pour décider s’il faut recourir aux réflexions de contact ou non, il faut constamment évaluer à quel niveau évolue le client". Si les auteur·ice·s ne dissimulent pas les réticences de l’institution, que ce soit les supérieur·e·s hiérarchiques sur le sujet critique du déblocage de budget et de temps, ou les soignant·e·s perplexes à l’idée d’appliquer une méthode en apparence trop passive par rapport à leurs habitudes, les avantages rapportés sont multiples : apaisement plus facile de situations de crise, qui permet un bien moindre recours, et c’est un sujet critique, à la contention, moindre besoin de médicaments, contacts moins impersonnels avec les patient·e·s, ce qui est appréciable même avec les patient·e·s qui étaient agréable parce que très calmes ("je m’occupais bien sûr de Michael, mais je ne savais pas vraiment qui était Michael ni ce qui se passait en lui", "on néglige les patients si on les laisse à leur état psychotique sans les aider").

 En plus de ces avantages pratiques, la pré-thérapie, tout en gardant les mêmes exigences de présence et d’écoute empathique ("je réponds présent", avait d’abord répondu Garry Prouty quand son superviseur lui demandait d’où venaient ses résultats) que l’Approche Centrée sur la Personne, lui offre une toute nouvelle dimension en permettant non seulement un apaisement, mais une entrée en contact avec des personnes qui semblaient difficilement accessibles (la lecture m’a par exemple fait remonter de nombreux souvenir de frustration de mon pourtant court stage en Ehpad). C’est pour moi une étape essentielle de l’Approche Centrée sur la Personne, voire même de la psychothérapie en général.

mardi 8 mai 2018

Personne, de Gwenaëlle Aubry




 Comme pour une reprise de contact avec son père décédé ("je ne fais rien d'autre, finalement, en écrivant ce livre, que prononcer son nom"), l'autrice nous le présente dans cette biographie à deux voix (son texte est accompagné d'extraits d'un autre texte - "près de deux-cent pages rédigées à la main d'une écriture soignée"), qui a la particularité d'être structurée par ordre alphabétique ("ordre sans signification où j'ai tenté d'enserrer son désordre et le mien"). Son père, avocat et professeur de droit, fils et petit-fils de médecin, amateur de jeux de mots enfantins ("comment tuer un caméléon ? -En le posant sur du tissu écossais"," "Un cheval croise Saint-Thomas sur son chemin et l'avale d'un coup ; le Christ qui passe par là lui dit "laisse Thomas dans l'étalon" : c'est idiot, hein ?" et il éclatait d'un rire ravi"), souffrait en effet de psychose maniaco-dépressive ("il m'a tendu une ordonnance sur laquelle étaient inscrites ces trois lettres : PMD"), et le poids de cette maladie a poussé l'autrice à diverses prises de distance avec son père ("quand mon père est mort il avait déjà disparu depuis très longtemps"), et même avec sa propre enfance ("je n'ai pas de souvenir d'enfance, la petite en colère qui a jeté les lunettes par la fenêtre, celle qui réveillait son père chaque matin en passant une brosse dans ses cheveux, celle qui un jour, sur le pas de la porte, lui a donné son jouet préféré en faisant semblant de ne pas comprendre qu'il ne reviendrait plus, cette petite là, je la connais de loin, je ne la reconnais pas ni ne saurait l'appeler par mon prénom").

 Difficile en effet, même avec un manuscrit autobiographique sous la main, de concilier le professeur et avocat respecté, l'homme qui va parfois vivre quelques jours comme un SDF ("j'eus si faim un dimanche midi que j'allai à l'hôpital mendier un sandwich et reçus en outre une barre chocolatée") avant de rejoindre son appartement confortable, celui qui aime faire le clown, le "mouton noir mélancolique" qui a donné un titre à son manuscrit, celui qui se prend pour James Bond ou un aventurier similaire dans ses délires mais qui possède réellement une Mercedes donnée par l'ambassadeur de Bulgarie, la personne dont même la normalité inquiète car elle fait appréhender une rechute, le fils, le père de famille qu'on a brusquement retrouvé un rasoir à la main dans la salle de bain faisant une tentative de suicide, et d'autres encore, "tous logés de force en un seul corps".

L'autrice parle aussi, plus ou moins directement, d'elle-même, de ce que son père plus ou moins présent a représenté pour elle à divers moments de sa vie. Ce témoignage très personnel montre donc les blessures que peut causer la maladie aux malades eux-mêmes, mais également à leurs proches, envahissant la personnalité, l'identité, et rendant les relations difficiles, avec une approche qui peut difficilement s'intégrer de façon satisfaisante dans un ouvrage de psychopathologie, bien que ces éléments soient partie intégrante de la maladie mentale.

samedi 4 novembre 2017

La schizophrénie, idées reçues sur une maladie de l'existence, de Bernard Granger et Jean Naudin



 Comme le suggère très fortement le titre, et peut-être aussi le fait que le livre fasse partie de la collection "Idées reçues", il va être question des idées reçues sur la schizophrénie. L'ouvrage est ainsi organisé par idée reçue (certaines desdites idées reçues s'avérant justifiées), allant des incontournables ("La schizophrénie, c'est le dédoublement de la personnalité", "les schizophrènes sont dangereux", "c'est la famille qu'il faut soigner, pas le schizophrène", …) à des questions bien plus pratiques, qui concerneront peut-être plutôt les patient·e·s et les proches ("les schizophrènes meurent jeunes", "les schizophrènes doivent prendre des médicaments à vie", "la psychanalyse n'est pas bonne pour les schizophrènes", "la schizophrénie, on n'en sort pas", …) en passant par des questions plus générales, sortant du cadre strict de la psychiatrie ("ce sont les autres qui sont malades", "il y a des pays où l'on ne trouve pas de schizophrènes"), …

 L'intérêt du livre va au delà des généralités, puisque les réponses sont détaillées et, bien que chaque réponse soit plutôt brève (quelques pages), on apprend plus de choses que si le développement avait simplement pour but de justifier un "oui" ou un "non". Par exemple, les schizophrènes ne sont pas les seul·e·s à entendre des voix, mais les voix entendues par les schizophrènes concerné·e·s ont la spécificité d'être agressives et dévalorisantes. La psychanalyse peut avoir un certain intérêt, et certains concepts précis de psychanalyse aident à mieux comprendre la schizophrénie, mais les interprétations œdipiennes sont dangereuses car le·a patient·e ne fera pas nécessairement la différence entre le père réel et le père métaphorique. Sous forme de questions-réponses, c'est donc finalement une description plutôt détaillée de la schizophrénie qui est fournie aux lecteur·ice·s. Les zones d'ombre ne sont par ailleurs pas cachées (divers facteurs de risque sont établis mais il est difficile à l'heure actuelle d'arbitrer précisément sur les causes de la maladie, on sait que les schizophrènes consomment souvent alcool et/ou cannabis mais il n'est pas encore déterminé si c'est la schizophrénie qui pousse vers la consommation ou la consommation qui précipite la schizophrénie, …), et les auteurs enlèvent leur blouse blanche pour s'en prendre à des orientations politiques quand ça leur semble pertinent ("se font cruellement sentir les effets d'une crise économique qui n'en finit pas et d'une politique sanitaire orientée vers la réduction du nombre de lits sans que n'ait été développée pour autant l'offre de soins ambulatoire", "en 2001, une personne sur deux pensait que les schizophrènes étaient dangereux pour les autres. Cette opinion n'a malheureusement fait que se renforcer dans une France devenue obsédée par la sécurité, une France à l'insulte et à la gâchette rapide faisant des schizophrènes de parfaits boucs émissaires").

 Peut-être pour mieux mettre en valeur ses autres qualités, le livre a toutefois un gros défaut : les informations, pourtant nombreuses, ne sont pas sourcées. Le·a lecteur·ice n'aura pas plus d'opportunité de savoir d'où les auteurs sortent leurs chiffres que de trouver une photo nette du yéti. A peine aura-t-on parfois le privilège de savoir que telle information vient d' "une étude", voire "une revue récente" ou "une enquête effectuée en 1998 à Hong-Kong" quand les auteurs sont particulièrement intarissables. Si le contenu du livre leur donne plutôt de la crédibilité, ça reste problématique d'être ainsi contraint de les croire sur parole. Le livre a toutefois le mérite de fournir de façon succincte et claire un contenu nuancé, et le rangement par "idée reçue" permet de retrouver rapidement un élément précis. Des livres et sites Internet sont même proposés à la fin, après le lexique, pour qui voudrait approfondir. Ce livre est donc à recommander pour les patient·e·s (en particulier ceux et celles qui seraient un peu lassé·e·s de répondre 350 fois aux mêmes questions) et leurs proches, aux étudiant·e·s, aux soignant·e·s non spécialisé·e·s, voire aux enseignant·e·s qui voudraient organiser le contenu d'un cours ou aux personnes qui ne connaissent aucun·e patient·e mais en ont marre d'être régulièrement exposées aux idées reçues en question.

mardi 7 juin 2016

Demain j'étais folle, d'Arnhild Lauveng



 Ce livre (best-seller traduit en une dizaine de langues) est le récit autobiographique d'une psychologue ancienne schizophrène, même si normalement, de l'aveu de l'autrice, les anciens schizophrènes (contrairement, pour l'instant, aux psychologues), ça n'existe pas ("un ancien schizophrène, ça n'existe pour ainsi dire pas. C'est un rôle qu'on ne vous propose pas").

 Le développement de la maladie, les symptômes, auront bien entendu leur place dans le récit. L'autrice a commencé par subir une altération de la perception de soi (sensation par exemple de ne pas exister, d'être un personnage de fiction) difficile à décrire, donc à la fois à identifier (comment s'assurer que ce que l'on ressent est différent de ce que ressentent les autres?) et à communiquer (par exemple au psychologue du collège, qui lui a expliqué que tous les adolescents étaient perturbés et lui a expliqué le Moi, le Surmoi et le Ça freudiens - "je n'y compris rien, mais je suis pratiquement sûre que lui non plus n'avait rien compris à ce que j'avais essayé de lui expliquer"), puis une altération de la perception de l'environnement (par exemple ne pas oser traverser une route parce que le trottoir semblait haut d'une vingtaine de mètres). Ont suivi hallucinations visuelles (personnages, loups, rats, …) et auditives (à commencer par le Capitaine qui rationnait aux frontières du possible alimentation et temps de sommeil et ordonnait de refaire tout ce qui n'était pas parfait ou encore des automutilations), automutilations violentes, tentatives de suicide, qui ont conduit à des années d'internement psychiatrique.

 L'essentiel n'est pourtant pas dans la description des symptômes mais dans la vie de l'autrice en tant que patiente, dans ce que l'entourage, les institutions, faisaient des symptômes. Elle explique par exemple que si un diagnostic est indispensable pour que les soignant·e·s puissent disposer d'un langage commun, pour que la recherche scientifique soit possible, les professionnel·le·s oublient trop souvent (et oublient donc de le communiquer aux patient·e·s) que le diagnostic n'est pas pour autant une carte d'identité. D'une part, bien entendu, les patient·e·s sont différent·e·s entre elles et eux, au même titre que les individus non malades (puisque, vous l'aurez compris, ce sont des individus), la pathologie ne constitue donc qu'une part de leur personnalité. D'autre part, un diagnostic n'est pas nécessairement aussi précis qu'il n'y paraît. Par exemple, dans le cas de la schizophrénie (comme dans beaucoup d'autres pathologies psychiatriques), certains éléments sont nécessaires pour faire le diagnostic, mais ça n'implique pas qu'une personne schizophrène souffrira de tous les symptômes listés : un même diagnostic concerne donc, on s'en doute, des personnes différentes, mais peut également concerner un ensemble de symptômes différent, le tout sans compter que les classifications évoluent ("cette classification des diagnostics est constamment revue et corrigée. Nous utilisons actuellement la dixième, un peu différente de la neuvième et sans doute aussi de ce que sera la onzième"). La sensation de précision donnée par la terminologie savante est trompeuse ("il y a des différences fondamentales entre les chiens et les chats, et il n'y a aucun cas ambigu ou hybride d'un animal qui serait un peu chat et un peu chien. Il n'en va pas de même avec les diagnostics psychiatriques", "ce sont des descriptions au sens strict, elles n'ont pas vocation à être autre chose. Sauf rares exceptions, les classifications ne disent rien des causes de ces différentes pathologies. Elles ne disent rien non plus des traitements conseillés. Et elles ne disent a priori rien des pronostics, c'est à dire de la situation du patient dans un, cinq ou vingt ans").

 Le diagnostic de schizophrénie, qui peut être particulièrement décourageant ou stigmatisant, a pourtant influencé des comportements plus qu'il ne l'aurait dû. On peut donner l'exemple de cette soignante contrariée qui a appelé ses collègues à l'aide pour maîtriser l'autrice (déclenchant pour le coup une vraie crise) alors qu'elle allait simplement chercher un dictionnaire pour savoir si l'orange était un agrume ou si cette catégorie, comme le pensait la soignante, ne concernait que les citrons (qui aurait cru que cette personne qui hallucinait et s'automutilait allait simplement vérifier une information, alors qu'une professionnelle appelait à l'aide?), de cette fois où, conviée à un goûter avec le groupe malgré les risques d'automutilation avec la vaisselle en verre (à l'occasion d'une visite de spécialistes de la schizophrénie), elle s'est aperçue au moment du retour forcé dans sa chambre (après une tentative d'automutilation) que le mobilier avait été enlevé par anticipation, que ce qui ressemblait à une marque de confiance était en fait tout l'inverse (la crise avait été anticipée voire provoquée), du projet de devenir psychologue qui au lieu d'être soutenu n'était pas pris au sérieux ("mes projets professionnels n'en étaient plus, c'étaient des symptômes d'identification à mon thérapeute, entendis-je dire"), de la cruelle maltraitance psychologique (confiscation de son ours en peluche, propos menaçants, …) de policiers envoyés pour la maîtriser pour une hospitalisation contrainte et qui disposaient d'une folle menottée pour s'amuser ("je devais avoir l'air très bête, car ils n'arrêtaient pas de rire"), … Si éloignée de l'univers du commun des mortels que puisse sembler une personne, cette personne demeure un être humain, qui ressent les souffrances infligées (Philippe Cado se souvient par exemple, bien qu'en plein épisode délirant, avoir été blessé par la remarque méprisante d'un infirmier) : ces souffrances sont non seulement ressenties au moment même, mais ont aussi des conséquences, psychiques voire physiques, sur le long terme ("l'humiliation et la violence ne sont pas nécessaires", "la contrainte vous laisse des traces", "des douleurs physiques m'empêchent encore parfois de dormir la nuit, et même s'ils sont beaucoup plus rares maintenant, les cauchemars n'ont pas complètement disparu").

 L'autrice ne fait pourtant pas preuve d'angélisme, et admet que les contraintes sont nécessaires. Cependant, même dans les situations de contrainte, c'est important que la violence soit limitée au minimum possible ("mon expérience me dit que la distinction entre épouvantable, pas trop mal et un peu sécurisant ne joue pas sur le "quoi", mais sur le "comment" ", "j'aurais très bien pu collaborer avec ceux qui ont fait usage de la force avec moi, s'ils l'avaient fait décemment"). L'autrice donne l'exemple du lit de contention : si son usage est parfois nécessaire ("c'est usant de se mutiler, pénible de perdre le contrôle, voilà pourquoi il est plus rassurant d'être retenu par des sangles. Pas agréable, évidemment, mais au moins, j'étais certaine de ne pas pouvoir me faire du mal, c'était une responsabilité en moins"), utiliser cette "procédure médicale très intrusive" comme menace est bien plus problématique (en particulier si, comme dans le cas de l'autrice, on laisse le lit dans la chambre à côté du lit normal pour influencer le comportement par la crainte -"j'avais si peur que je n'osais pas dormir la nuit" - ). Un exemple parlant du "comment" qui peut changer beaucoup de choses : l'autrice ne supportait pas qu'on lui donne des ordres. Des crises ont ainsi été déclenchées là où une formulation polie, normale, aurait conduit au résultat souhaité. Les règles de la communication sont en effet souvent biaisées dans le rapport entre patient·e·s et soignant·e·s. L'autrice déplore par exemple que la pathologie s'immisce naturellement dans les conversations (elle a par exemple été pendant un moment incapable de comprendre, lorsqu'une soignante lui a demandé où elle habitait, qu'elle parlait de son domicile en dehors de l'hôpital, tant c'était inhabituel), mais aussi que peu d'efforts soient souvent faits pour interpréter les comportements des patient·e·s en fonction du contexte, plutôt qu'en fonction de la pathologie ("les fous crient parce qu'ils sont fous, pas parce qu'ils ont mal aux jambes"). Les règles de vie dans certains services de psychiatrie, certes justifiées par le besoin de sécurité et celui de s'occuper de nombreuses personnes avec un personnel limité, pourraient probablement menacer la santé mentale de nombreuses personnes bien portantes : peu d'occasions de communiquer, nécessité de se conformer à certaines règles (choix du repas, horaires, …), liberté d'aller et venir très limitée ("C'était à l'époque où Ceaucescu fut destitué en Roumanie, et je lus dans le journal que son fils se plaignait que l'ancien leader ne bénéficie que d'une heure de promenade par jour après avoir été emprisonné. Je n'avais jamais commis le moindre génocide, et j'aurais beaucoup apprécié de pouvoir sortir une heure"), … Certains comportements, perçus comme de la mauvaise volonté, voire de la manipulation, sont donc en fait des comportements pertinents dans ce contexte ("je n'ai pas besoin d'entendre que ce n'était pas malin de se mutiler, que c'était bête et inadapté, alors que l'expérience m'a appris que c'était justement ce qu'il fallait faire pour obtenir ce que je voulais", "ce besoin d'attention que nous manifestons tous au quotidien est évidemment beaucoup plus intense quand nous nous sentons menacés ou en danger").

 L'image de soi telle qu'elle est renvoyée par les autres est importante non seulement au quotidien, mais aussi pour améliorer la situation sur le long terme. L'auteur fait ainsi la liste de personnages du conte d'Askeladden qui ont aidé ce "vagabond" "noir et sale", à accomplir les différentes épreuves dont les contes de fée ont le secret, personnages qu'elle a rencontrée elle-même dans son parcours et qui lui ont permis, en plus d'avoir ce statut qui n'existe pas d'ancienne schizophrène, de réaliser son rêve (enfin, un de ses rêves, puisqu'elle est certes devenue psychologue, mais n'a pas remporté de prix Nobel et n'a pas intégré un corps de ballet) : "derrière l'argent et les systèmes, il y a des êtres humains. Qui peuvent parfois changer totalement les choses". "Le premier assistant d'Askeladden était un type qui aimait tant la viande qu'il n'en avait jamais assez. En revanche, il n'était pas particulièrement difficile, et quand il n'avait pas de viande à se mettre sous la dent, il mangeait du granit et s'en contentait". A l'image de cet assistant, les ateliers organisés par les ergothérapeutes, "où les attentes étaient concrètes et gérables" offraient une bouffée d'oxygène, un espace de repos, par rapport aux projets de vie exigeants qui impliquaient "un gigantesque tas de rêves brisés, de projets anéantis" et s'attardaient sur les échecs, même si c'était dans une intention louable (proposer des pistes d'amélioration). Un second personnage du conte, envahi d'une soif immense, se contentait de sucer le robinet d'un tonneau d'où rien ne sortait. Les deux premiers médecins de l'autrice, eux aussi, persévéraient, gardaient espoir, proposaient différentes solutions, "bien qu'ils n'obtinssent jamais la moindre goutte en retour". Un autre personnage "était capable d'une concentration telle qu'il parvenait à entendre l'herbe pousser". Seulement, l'herbe ne pousse pas seulement silencieusement mais aussi lentement. De plus, tirer dessus ne permet pas de la faire pousser plus vite : il faut se contenter, humblement, de réunir les bonnes conditions (eau, soleil, …) même quand le résultat n'est pas perceptible ("malheureusement, la tendance dans les services de santé publics à l'heure actuelle n'est pas à l'écoute de l'herbe qui pousse. La vitesse et l'efficacité sont les maîtres mots"). Le quatrième assistant avait une assez bonne vue pour voir jusqu'au bout du monde. "Quand Askeladden le rencontra, il observait, encore et encore, et j'imagine que ça ne lui donnait pas l'air spécialement malin". De la même façon, un jour où l'autrice avait réalisé une belle peinture, l'idée de sa mère de la suspendre au dessus du canapé dans son salon dans un cadre doré semblait plutôt absurde ("je n'avais pas de canapé, pas de salon, pas de maison, de sortie, de revenus, et pas la capacité d'être dans la même pièce que des objets en verre"). Pourtant, cette étoile de Noël sur fond de ciel bleu foncé se trouve aujourd'hui, dans un cadre doré, au-dessus du canapé dans le salon de l'autrice. L'avant-dernier personnage du conte devait être lesté pour ne pas s'envoler, et était capable d'aller au bout du monde et d'en revenir. A rebours des clichés sur l'administration, de nombreux fonctionnaires des services sociaux ont fait l'impossible pour trouver les solutions les plus adaptées à la situation de l'autrice. Le dernier personnage avait avalé quinze hivers et sept étés : la volonté, la capacité d'endurer le mauvais temps alors que le soleil arrive en quantité moindre, sont d'une grande aide à la fois pour les proches et pour les patient·e·s, même si certain·e·s professionnel·le·s, selon l'autrice, ne sont pas au courant, préférant laisser le moins de place possible aux sentiments, trop perturbateurs.

 Si l'autrice précise que son parcours ne concerne qu'elle, la perspective offerte en particulier sur les situations de contrainte nécessaire, sur l'importance de la considération envers l'autre dans les situations difficiles, sur les moyens de communication à considérer comme tels, sur l'espoir à garder sur le long terme ne serait-ce que parce qu'une perspective positive est thérapeutique en soi, permet un regard exigeant mais précieux et solidement argumenté sur la clinique en général, et si la mission de prévention d'une stigmatisation irrationnelle des patients schizophrènes est remplie, sa portée va bien au delà de la situation spécifique de la schizophrénie.

mardi 15 septembre 2015

Les Voix, d'Aimée F. et Nicole Anquetil


 Psychiatre, Nicole Anquetil reçoit un jour une patiente avec une drôle de demande : souffrant d'hallucinations auditives (le terme d'hallucinations est utilisé dans le livre indifféremment de celui de voix, mais Polo Tonka, par exemple, fait une distinction entre les deux : "les hallucinations sont des images, des odeurs ou des sons produits par le cerveau et qui paraissent réels, alors que les voix sont souvent des pensées qui nous sont propres, inaudibles mais bien réelles, et dont on ne se reconnaît pas la paternité"), elle arrive avec un texte de 30 pages sous le bras et la prie d'en écouter la lecture, ce qui se fera sur une période d'environ 3 ans au rythme d'une séance toutes les deux ou trois semaines, le texte s'épaississant avec le temps. Le texte avait été écrit dans un premier temps pour lutter contre ces voix qui la tourmentaient, et était destiné non pas à la publication en librairie ni même à un·e professionnel·le de la santé mentale mais à un prêtre, dans l'optique d'un exorcisme : très croyante, Aimée F. ne souffre en effet pas de troubles psychiques autres que ces voix persécutrices (pas de délire, poursuite de ses loisirs, de sa vie sociale et conjugale, pas de poursuite de sa vie professionnelle mais en même temps c'est normal elle est retraitée, …) et se voit plus comme victime d'une entité diabolique (ce que confortent les propos des voix) que comme folle, d'où sa réticence à entamer une thérapie de façon classique même en ayant choisi de consulter.

 Le texte est ainsi livré tel quel, Nicole Anquetil ayant l'humilité et l'idée heureuse de garder ses interprétations et commentaires pour la post-face, laissant le·a lecteur·ice l'aborder avec sa propre sensibilité et/ou ses propres référentiels théoriques. Aimée F. raconte dans l'ordre chronologique (mais sans repères temporels, ou alors rarement, ce qui n'aide pas forcément) et de façon détaillée les interventions des voix dans sa vie quotidienne. Les voix se manifestent pour la première fois à travers un merle, ce qui donne à l'autrice l'impression de communiquer par télépathie, mais les interlocuteur·ice·s se multiplient et se diversifient rapidement, et l'agressivité et la violence s'accroissent. Les voix font semblant de faire parler les objets ("il ne fallait brusquer aucun objet, sans quoi j'étais copieusement insultée") voire les légumes, répètent ses pensées, cherchent à donner une impression d'omniscience (mais l'autrice constate que, si elles disent des choses justes sur le présent ou le passé, elles sont incapables de prédire l'avenir), dénigrent l'autrice ("tu es l'esclave de la maison", propos obscènes ou scatologiques, remises en question du bien-fondé de sa foi, …), menacent de l'emporter ou de la violer, se réjouissent des guerres ou soutiennent les dictateurs en entendant l'actualité à la radio, amplifient certains sons (mains dans les cheveux, bruits de vaisselle, de vagues) jusqu'à les rendre difficiles à supporter, ou la torturent en évoquant les événements négatifs les plus pesants que sont ses viols entre l'âge de trois et six ans par son père (qu'elle ne reverra plus après le procès) ou ses deux avortements pour raisons de santé (Aimée F. n'a pas d'enfants), en cherchant en particulier à la culpabiliser. Si les traitements (peu efficaces et de surcroît mal supportés pour cause de problèmes de foie) ou les tentatives d'évitement de certaines situations où les voix sont particulièrement présentes sont évoqués dans le texte, la religion est la principale forme de résistance de l'autrice, en particulier en réaffirmant vigoureusement qu'elle est une créature de Dieu. La religion sera aussi sa référence principale dans sa tentative d'interprétation, qu'elle propose dans un texte séparé. L'autrice finit par arrêter de rédiger le texte car elle a la sensation de se répéter, les provocations des voix ayant souvent des thématiques semblables.

 Aimée F. est un pseudonyme, : non seulement il y a en fait plusieurs lettres à son nom de famille, mais Aimée est son deuxième prénom, et F. est la première lettre du nom de jeune fille de sa mère, ce qui, fait troublant comme le fait remarquer Nicole Anquetil dans l'épilogue, est la seule trace ou presque de sa mère dans le récit. Sa mère l'ayant envoyée et surtout maintenue pendant sa scolarité dans un internat maltraitant (logement insalubre, violences, nourriture insuffisante, …) puis l'ayant logée après sa scolarité dans une chambre hors du logement familial, on peut s'interroger sur la part de rancœur inexprimée dans sa vie psychique (de la même façon, lorsqu'elle parle de son époux dans son texte, elle n'évoque jamais les disputes ni les séparations passées). Si comme je l'avais précisé plus tôt, le témoignage brut a l'avantage de permettre à chaque lecteur·ice d'interpréter les faits avec son propre référentiel théorique (j'ai par exemple constaté que les voix avaient une forte tendance à court-circuiter le Surmoi, culpabilisant l'autrice sur sa religion, sa docilité dans sa vie de couple, l'accusant de cruauté, mais le concept de mémoire traumatique apporte aussi un éclairage conséquent), la psychiatre, non sans avoir livré le diagnostic de psychose hallucinatoire chronique, prend le temps dans l'épilogue de livrer elle même quelques tentatives d'explications, en particulier à travers la psychanalyse lacanienne ou la linguistique, s'attardant sur le contenu des voix mais aussi sur le concept même des voix.

vendredi 21 août 2015

Dialogue avec moi-même, de Polo Tonka



 Souffrant de schizophrénie, Polo Tonka partage son expérience, soucieux de lutter contre les stéréotypes associés à cette pathologie (selon le psychiatre Philippe Jeammet, qui fait partie de celles et ceux qui ont soigné l'auteur et qui a participé au livre en rédigeant une introduction et une postface, le diagnostic est assez stigmatisant pour que même ses confrère·sœur·s hésitent à le dévoiler pour ne pas aggraver la situation), qui se sont modifiés avec l'amélioration des traitements mais sont toujours existants ("si nous sommes aussi fous que nos pères, il n'y a plus personne pour le croire. Avant, frappé de stupeur, on disait : "Mais c'est un fou!" Maintenant on se rassure en disant "C'est un paresseux, un faible d'esprit..." ") et de donner une idée de l'intensité de la souffrance qu'elle peut provoquer ("le psychisme torturé recèle des expériences de douleurs paroxystiques comme autant de tortures invisibles et inexprimables"), tout en sachant que c'est impossible de le faire parfaitement (lire, ce n'est pas ressentir, quelle que soit la qualité du texte).

 Le récit est fait dans l'ordre chronologique, selon la forme annoncée dans le titre : l'auteur reçoit chaque jour la visite de lui-même et lui raconte l'épisode prévu au cours d'une interview. Si les interlocuteurs se vouvoient au début, ils sont de plus en plus proches et ont depuis le début l'espoir de finir par ne faire qu'un. Des délires de persécution sont présents dès l'enfance ("j'ai élaboré une croyance complexe et paranoïaque par laquelle je pensais que les membres de ma famille étaient d'authentiques monstres ayant pour objectif de m'assassiner et qui, selon mon idée, conversaient dans un langage obscur que j'essayais d'intercepter"), mais la première rencontre avec un psychiatre ("cheveux lisses et gominés, des lunettes rectangulaires acérées comme des lames de couteau et un visage plutôt inexpressif", "ce médecin était et demeure un très grand praticien", "sa réputation vaut pour toute l'Île-de-France") a lieu après le lycée. Dans son foyer étudiant, l'auteur est pris d'une apathie et d'une violente tristesse qui ne le quittent jamais ("une sorte de raisonnement en boucle fermée me trottait chaque soir dans la tête et m'empêchait de dormir avant les deux ou trois heures du matin", "je dormais parfois pendant quatorze ou quinze heures d'affilée et je ne me nourrissais que de cappuccinos en sachets", "sont survenues une tristesse sans fondement et une anesthésie de ma volonté"), qui finissent par alerter suffisamment ses parents pour que, pourtant pas trop fans de psys, ils s'empressent de l'emmener consulter. Lors de l'entretien, le psychiatre demande avec insistance à l'auteur s'il entend des voix. Alors que c'était le cas, il répond que non, ne les ayant pas lui-même identifiées comme des voix ("j'étais tellement d'accord avec elles qu'elles me paraissaient normales, logiques, faisant partie intégrante de mon système de pensée"), malgré les souffrances qu'elle provoquaient ("elles me disaient : "Tu es moche! Tu es bête! Tu n'as aucun talent! Personne ne t'aime! Suicide-toi! Tu es nul!"). Le psychiatre le diagnostique donc borderline... et lui indique qu'il est dépressif. Il est en effet plutôt amateur de secret, puisqu'il n'expliquera pas à l'auteur le principe ni le fonctionnement des séances de thérapie (la première année de séances consistera donc à regarder le psy en silence pendant une heure) mais lui dira par contre de ne pas se renseigner de lui-même sur sa pathologie (d'un côté ne pas chercher d'infos sur la dépression quand on souffre de troubles borderline, en soi ça a un sens, mais bon... euh... bon). Malgré plusieurs hospitalisations, qui seront racontées en détail, suite à des crises, la schizophrénie ne pourra être identifiée que quand les troubles dépressifs auront été guéris, presque du jour au lendemain, par... une expérience religieuse à l'occasion d'un séminaire ("Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce groupe charismatique - Le Verbe de Vie - animait ces chants de louange en proposant aux fidèles de battre la mesure en tapant des mains, les bras tendus aussi haut que possible, et que, entraîné par la foule, je me suis retrouvé à louer Dieu, alors même que mon mal, comme une écorce intime et persistante, me brûlait encore le fond de l'âme. Je me suis mis à pleurer comme une madeleine en frappant des mains en cadence, et l'émotion me gagnait chaque seconde davantage jusqu'à me brûler au cœur et à l'âme en un brasier tout autour de moi et en moi. C'est ce jour-là que mes symptômes dépressifs ont disparu et qu'ils m'ont quitté pour ne plus jamais m'envahir de nouveau"). La schizophrénie se manifestera à nouveau suite à une phase maniaque (débordement d'énergie, sensation de toute puissance... c'est généralement suivi par un contre-coup) à laquelle le psychiatre, n'étant pas alarmé par l'épisode, réagira par un faible ajustement du traitement. Une crise plus spectaculaire suivra, alors que l'auteur, se figurant une ligne invisible (qu'il identifie a posteriori comme la ligne entre névrose et psychose correspondant à son diagnostic -finalement révélé, donc- de trouble borderline), interdit à sa famille de la franchir, assortissant même l'interdiction de menaces de mort ("après avoir eu peur de ce dont j'étais capable si un de mes frères m'avait contredit, je crois sincèrement que j'aurais été incapable de lui faire quelque mal que ce soit"), avant de demander lui-même des soins ("c'est moi qui lui ai ordonné [à son père] de téléphoner à l'hôpital de Quimper pour trouver une solution et c'est moi qui ai avalé le Tercian dans l'espoir que le délire s'arrête"), non sans avoir entre temps frappé une bibliothèque en bois massif (qui a dû s'en remettre). Quelques jours plus tard, lors d'une nouvelle crise (causée par un ordinateur qui n'arrêtait pas de bugger, phénomène qui tend par ailleurs à provoquer des crises même quand on n'est pas schizophrène), c'est lui qui appelle ses parents pour qu'ils contactent une ambulance. Après cette nouvelle hospitalisation, les symptômes les plus marquants étaient des crises d'angoisse. La persistance a poussé les parents de l'auteur à changer de médecins, et c'est à ce moment que le diagnostic de schizophrénie a pu être fait, non sans passer par une autre hospitalisation. Si les symptômes sont maintenant stabilisés grâce à un traitement adéquat, qui a par ailleurs pu diminuer grâce à des thérapies cognitivo-comportementales, la situation de l'auteur reste difficile : constamment diminué par les traitements et par son incapacité à faire face à trop d'incertitude ou de stress, il est par exemple incapable de reprendre une vie professionnelle ou de trop sortir de chez lui, sans compter les souvenirs des épisodes douloureux voire insoutenables que la schizophrénie lui a fait subir.

 L'auteur donne des détails plus techniques en listant huit symptômes, "les huit manifestations de délire qui furent les miennes ". La première manifestation est le repli autistique, provoqué par un trop plein d'angoisses ("le corps se regroupe sur lui-même, les épaules vont vers l'avant, le corps est assis et la tête se met à se balancer d'avant en arrière selon l'image classique d'un autiste qui ne sait s'exprimer autrement que par ce balancement", "ce n'est pas le mouvement en lui-même qui rassure, mais la répétition"). L'auteur a également été victime d'hallucinations, à ne pas confondre avec les voix ("les hallucinations sont des images, des odeurs ou des sons produits par le cerveau et qui paraissent réels, alors que les voix sont souvent des pensées qui nous sont propres, inaudibles mais bien réelles, et dont on ne se reconnait pas la paternité", "j'ai eu des pensées impossibles à contrôler pendant presque toute la durée de mes troubles, alors que l'hallucination auditive, je ne l'ai entendue qu'une fois") ou d'obnubilation, sensation d'avoir l'esprit scindé en deux parties, dont une qui a perdu le contrôle ("ce n'est qu'en rentrant chez moi et en prenant rapidement mes médicaments que je peux rétablir l'équilibre"), ainsi que de paranoïa ou de la sensation d'être parcouru d'insectes (la description de l'auteur laissera probablement un souvenir impérissable aux lecteur·ice·s qui ne sont pas spécialement fans d'araignées ou de frelons même quand ces dernier·ère·s ne leur rampent pas dessus), de la sensation de vivre dans un univers surnaturel ou de la croyance en un jumeau maléfique, ce qui explique partiellement le titre.

 Bien que causant parfois un repli dans l'univers du ou de la patient·e, la psychose n'empêche pas que, comme pour les personnes bien portantes, l'environnement joue un rôle d'une extrême importance. L'auteur exprime ainsi régulièrement sa gratitude pour ses parents, dont l'amour lui paraît avoir été capital dans le fait qu'il n'ait pas cédé à la tentation récurrente du suicide. Et, s'il admet que certains aspects de l'hospitalisation sont difficilement évitables (le traitement est indispensable -"j'ai pu le tester par ignorance pendant deux jours chez mes parents, ma vie sans psychotiques est juste complètement invivable"- bien que les effets secondaires puissent être terribles -"je n'avais pas encore mon traitement de choc et j'ai vu une armée de zombies, traînant les pieds avec presque de la bave aux commissures des lèvres, me toisant de leurs regards glauques"-, "cela peut se comprendre, par ailleurs, que les soignants, afin d'avoir des repères stables, fassent bloc dans ce milieu si difficile qui est le leur"), cela ne l'empêche pas d'être critique ("vos moindres réactions seront analysées sous le spectre de votre folie", gestion inadaptée du tabac -interdiction de fumer à l'intérieur alors qu'il n'est pas autorisé de sortir les premiers jours, imposant de fait un calvaire supplémentaire aux patients dépendants, manque de protection contre ceux et celles qui demandent des cigarettes jusqu'à une centaine de fois par jour, ...-) voire de dénoncer la cruauté de certain·e·s soignant·e·s, en particulier d'une certaine Madame T ("j'ai vécu dans ce pavillon particulier un enfer absolu", "quel plaisir serait le mien de lui faire exploser à la tête tout ce que j'aurais voulu lui dire à l'époque et que j'ai du taire").

 Le livre est complété par des explications plus techniques dans la postface de Philippe Jeammet, qui plutôt que de ce contenter de dire dans la postface "ce livre est super, du coup je fais en sorte qu'il y ait mon nom sur la couverture pour qu'il intéresse plus de monde", reprend et met en perspective des extraits précis du livre. Ce livre est très proche de celui de Philippe Cado, mais Polo Tonka décrit peut être un éventail plus large de symptômes, donc donne une idée plus précise de ce que peut être la schizophrénie en général (mais il faut quand même lire le livre de Philippe Cado!). S'il se lit vite, il est assez riche, l'auteur dit pas mal de choses en peu de temps, et ce résumé élude hélas pas mal de sujets (donc il faut lire le livre) (et le livre de Philippe Cado).

jeudi 12 décembre 2013

Le jour où je me suis pris pour Stendhal, de Philippe Cado



 Ce livre n'a pas à voir directement avec le projet tutoré que j'aurai à rendre sur les stéréotypes (je l'ai lu en attendant de recevoir les derniers livres de psy sociale commandés), mais il a à voir directement avec la lutte contre les stéréotypes (il s'agit ici d'expliquer que l'écrasante majorité des schizophrènes ne sont pas, contrairement à l'extrême majorité des schizophrènes évoqués à l'occasion de faits-divers, des sortes de tueur·se·s fous·lles-furieux·ses). L'auteur, schizophrène ("schizophrénie dysthymique, tel est le nom de ma maladie. On peut aussi dire de moi que je suis schizo-affectif"), est aussi diplômé en lettres et en philosophie, a une formation en pédagogie (il fait partie de la génération qui a étrenné feu les IUFM), a participé à des ateliers d'écriture en tant qu'intervenant et en tant que... euh... qu'intervenu, et fait partie d'une association visant à mieux faire connaître cette pathologie ( www.schizo-oui.com ). On a donc le grand luxe d'être invité à l'intérieur de l'esprit d'un schizophrène par quelqu'un qui a des compétences sérieuses en écriture, en pédagogie, et qui a des contacts réguliers avec d'autres personnes souffrant de cette pathologie ("en partageant mon expérience avec d'autres personnes concernées par la maladie, j'apprends aussi beaucoup moi-même sur la schizophrénie"). Le livre est divisé assez nettement en deux parties : dans la première, l'auteur raconte de façon détaillée son basculement progressif (entre le 11 et le 20 mai 1992) vers la schizophrénie (il avait eu une bouffée délirante, avec hospitalisation, quelques années plus tôt) alors qu'il était professeur de français en formation, et dans la seconde partie des informations plus générales sont données sur l'évolution et le traitement de la maladie.

Vers la fin de l'année scolaire, avec un mémoire à présenter et devant faire ce qu'il peut entre les instructions de l'IUFM et l'attitude qu'on pourrait qualifier d'anti-pédagogiste de sa tutrice de stage (on a un bel exemple d'injonction contradictoire, même si rien n'indique si ça a joué ou non un rôle pour la suite), l'auteur est pris de délires de grandeur avec lesquels il prend de moins en moins de distance, avec des passages à l'acte de plus en plus spectaculaires, dont une part non négligeable dans la salle de classe de ses élèves de seconde (il se réjouit à  posteriori à ce sujet d'avoir "le délire ludique comme d'autres ont le vin gai"). Il se sent principalement investi de deux missions : révolutionner la pédagogie en exécutant le cours ultime, sous le regard admiratif non seulement de ses élèves mais aussi du monde entier ("je pensais qu'il me faudrait interdire la porte aux journalistes désireux d'assister à ce cours que je prévoyais exceptionnel") et guérir Angélique (une élève qui lui avait confié souffrir de dépression nerveuse au moment même où de son côté la phase maniaque -euphorie et sentiment de toute-puissance- qui précédait tout le reste démarrait, il en a donc conclu que leurs destins étaient liés et qu'il lui revenait de faire comme une moyenne entre leurs humeurs respectives pour rétablir l'ordre) et la conquérir (autant dire que ce dernier aspect l'a fait bien plus culpabiliser après coup que les ambitions qui se limitaient à la didactique du français). La rapidité du basculement a empêché toute intervention de ses proches ou de ses collègues avant son arrestation par les gendarmes après qu'il ait passé une nuit de passages à l'acte délirants dans la ville de Noyon où il résidait : ses délires de grandeur à son club de théâtre se sont surtout manifestés de façon interne, son état de fatigue avancé (après avoir passé une nuit blanche à élaborer les cours les plus révolutionnaires) inquiète plus ses collègues stagiaires que ses propos étranges, ses cours dérangent de plus en plus les collègues des salles voisines mais ni eux ni les élèves (l'un d'eux lui demandera timidement s'il est alcoolisé) ne convainquent la hiérarchie d'agir en urgence, et même son ami psychologue appelé dans un moment de délire, bien que pas rassuré ("Comment te sens-tu toi?","Mais qu'est-ce que tu me demandes?"), ne perçoit rien de suffisamment net pour s'en préoccuper formellement. L'auteur s'invente, en plus de ses missions générales, des rituels à accomplir de plus en plus contraignants, dans des conditions précises ("Il y avait des choses à faire et à ne pas faire, des circuits à emprunter où à ne pas emprunter", "une seule erreur et la Troisième Guerre Mondiale serait déclenchée"), imagine être observé constamment par des alliés ("dans toute la ville, derrière les volets de leur maison, les habitants de Noyon priaient pour que je réussisse") comme par des adversaires, adapte ses délires à la réalité (persuadé que ses amis l'attendent dans une cathédrale, il s'y rend, ne les voit pas donc en déduit qu'ils l'attendent dans un autre lieu sacré, ou encore il interprète le fait qu'Angélique débranche brusquement le magnétophone, pièce centrale d'un cours qui mêlait Stendhal, le surréalisme, Lacan et Bobby Lapointe, comme une victoire) tout en sachant éviter de trop s'y confronter (" J'ai agi comme si j'avais voulu préserver la fiction que je me créais de tout contact avec une réalité qui la détruirait"), et voit des signes d'une importance capitale dans tout ce qu'il perçoit (son, regard, …). Le texte qu'il a rédigé "sur un très vieux cahier de brouillon à peine entamé en établissant de très savants parallèles et analogies entre les situations de la classe et des instants de ma vie" ressemble probablement par certains aspects au livre autobiographique du Président Schreber (objet de l'une des Cinq psychanalyses de Freud), avec lequel il partage aussi, mais sur un mode moins érotique, des délires sur le thème de l'androgynie ("j'étais capable de me déplacer entre le monde des hommes et celui des femmes. J'en avais pour au moins vingt années de travail à explorer cette découverte"). Cette partie autobiographique du livre s'achève lorsque, à l'occasion de la troisième intervention des gendarmes de la soirée, il est cette fois-ci emmené au poste puis, après examen par un psychiatre, transféré à l'hôpital. Si le psychiatre vu à la gendarmerie a un geste peut-être pas éthique mais heureux ("il m'a dit qu'une ambulance allait venir me chercher dans une demi-heure et qu'il fallait que je signe un papier si je voulais éviter beaucoup d'ennuis"... faire signer un papier sous la menace à quelqu'un qui délire est discutable en théorie, mais ce papier faisait la différence, apparemment considérable, entre une hospitalisation d'office ou volontaire!), l'auteur reproche aux intervenants rencontrés ensuite leur attitude ("personne n'a songé à m'expliquer où je me trouvais ni ce qui allait se passer pour moi", "on n'expliquera jamais assez au personnel soignant qu'il ne faut pas considérer le malade, présentât-il tous les aspects du délire, comme un objet"). Non qu'ils lui aient fait subir des mauvais traitements (dont il a pu avoir l'expérience lors de sa première bouffée délirante! -emmené à l'hôpital endormi par les sédatifs, réveillé par un infirmier avec un plateau-repas qui lui ordonne d'avaler le médicament posé sur le plateau en question, retransféré du pavillon à l'encadrement plus léger où on avait fini par l'admettre au service initial pour une crise de larmes, infirmier qui le trouble en imitant le mouvement de ses pieds "de façon que je ne sache pas si c'était lui ou moi qui guidait le geste" pour s'amuser, douche froide, phlébite prise pour une douleur simulée, …-), mais le fait qu'on ne lui explique rien d'une part n'était pas rassurant et d'autre part laissait libre cours à de nouveaux délires interprétatifs, puisqu'il devait lui-même deviner ce qu'on ne lui expliquait pas (le passage d'une ambulance à un taxi-ambulance a par exemple été interprété comme une libération future : on le sortait selon lui de l'ambulance parce qu'une erreur le concernant avait été admise).

La seconde partie concerne sa première expérience de bouffée délirante, dont j'ai parlé plus haut ("Les médecins pariaient sur le fait que cette bouffée délirante serait la première et la dernière de ma vie. Je fis donc comme si rien ne s'était passé") mais surtout la suite, sa vie de malade : les hospitalisations, le traitement médicamenteux, les symptômes au quotidien, les rechutes, ses activités et projets... Une rechute après avoir obtenu le CAPES de documentaliste l'a dissuadé de reprendre une activité professionnelle (même s'il est maintenant bénévole dans une association, et qu'il n'a jamais pris de décision définitive à ce sujet). Bien qu'il ait à priori tous les éléments pour être un bon enseignant (compétences académiques considérables, nombreuses expériences de contact avec des adolescents - "j'avais été animateur auprès d'enfants, puis formateur auprès de futurs animateurs, j'exerçais le métier de surveillant depuis plusieurs années et avais connu différents types d'établissements"-), il a la particularité d'avoir d'énormes difficultés pour passer du projet (confortable) à son aboutissement, entre autres parce que l'aboutissement constitue la fin du projet, provoquant un vide. De cette angoisse constante du vide ("l'unique sentiment d'un grand vide intérieur sur lequel je ne peux avoir aucune prise"), malgré la pratique de la méditation de pleine conscience, découlent d'autres symptômes ("repli sur soi, retrait social, difficulté à agir, tels sont les trois grands maux contre lesquels j'ai à lutter"). Il a du mal à définir sa propre identité, tend à être d'accord par automatisme avec l'interlocuteur, ne parvient parfois à se concentrer que sur une chose à la fois ("lors d'un pot récent entre amis, je ne me suis aperçu que mon chocolat était délicieux qu'à partir du moment où l'une de mes camarades a fait remarquer à tous combien il était onctueux"). L'un des moyens de lutter contre cette angoisse du vide est de s'occuper constamment, et de s'investir et de s'enthousiasmer pour chacune de ses activités, dont une grande partir consiste à lire ("j'ai réussi l'exploit de m'empêcher de penser en lisant des livres de philosophie"), en particulier dans son lit qui fait office de bulle protectrice. Il souffre également de difficultés à mémoriser, si surprenant que ça puisse paraître au vu de son parcours universitaire.

Le traitement médicamenteux, vital, s'est amélioré au fur et à mesure de tâtonnements, avec des psychiatres plus ou moins disposé·e·s à écouter les demandes et ressentis de leur patient. Son traitement actuel, celui qui a le plus d'avantages ou plutôt le moins d'inconvénients, est le résultat d'environ 20 ans de différentes expériences ("c'est moi qui, grâce à la rencontre d'une amie ancienne interne en psychiatrie et schizophrène elle-même, ai proposé à ma nouvelle psychiatre d'essayer une nouvelle molécule : l'aripiprazole"). L'équilibre à trouver entre la limitation des délires, le contrôle des phases maniaques sans pour autant tomber dans la dépression, les effets secondaires à éviter, est délicat. Un·e psychologue n'est certes pas habilité·e à prescrire, mais ce n'est pas plus mal de préciser qu' "un médicament contre la schizophrénie", ou même "un médicament contre la schizophrénie dysthymique", ça n'existe pas.

Le livre, et je pense que c'est le but, est très accessible. Il est court, se lit aussi facilement qu'un roman (et encore, un roman qui se lit facilement), le propos est toujours clair même pendant la partie narrative, … Il est donc à recommander que l'on soit confronté·e professionnellement à des schizophrènes, que l'on fasse des études pour être amené·e à l'être, que l'on ait un·e proche qui souffre de schizophrénie ou, probablement, que l'on soit soi-même schizophrène. C'est un cliché de dire ça, mais ça permet vraiment de voir la maladie, et surtout ceux et celles qui en souffrent, autrement, ce qui n'est pas forcément évident, j'imagine, quand on les rencontre pendant qu'iels sont pris·es dans un délire intense. Quatre références sont proposées à la fin pour approfondir, trois livres (dont un Que sais-je?) et le site Internet de l'association Schizo? Oui!

mardi 11 décembre 2012

Cléomène le roi fou, de Georges Devereux



  Comme l'éditeur ne l'indique pas sur la couverture, ce livre a été écrit à plusieurs mains. Ce travail que Georges Devereux n'a pu achever à cause d'un empêchement (son décès) n'existait au départ que sous la forme de notes trop éparses pour être publiées telles quelles, mais, selon l'éditeur, trop intéressantes pour ne pas être publiées. Le fait de parfois lire (ça fait bizarre!) "selon Devereux" alors qu'on est justement en train de lire Devereux ne vient donc pas d'une lubie de l'auteur qui, comme César, De Gaulle ou Napoléon, déciderait de parler de lui à la 3ème personne, mais du fait qu'un travail de recherche inachevé ait été complété et mis en page le plus honnêtement possible par des troisièmes personnes (le fait que les noms grecs soient en "latin franchisé" ou encore qu'il ne soit stipulé à aucun moment que Mélanie Klein ne comprend rien à rien sont d'autres indices qu'il ne s'agit pas d'un texte intégral de Georges Devereux).

  Alors que, dans Tragédies et poésie grecques, Devereux utilise les outils conceptuels de l'ethnopsychiatrie pour éclairer et enrichir la littérature de l'Antiquité grecque, son travail est cette fois-ci directement un travail d'histoire où il s'attache à démontrer que le roi spartiate Cléomène (demi-frère de Léonidas, rendu célèbre au cinéma en particulier par un superbe front-kick balancé en hurlant, dans le Grec ancien le plus parfait -qui s'avère ressembler plus qu'on ne le croit à l'anglais US-, "This-is-Spartaaaa!" devant un fond vert sous la caméra de Zack Snyder, qui par ailleurs lui succèdera) souffrait de schizophrénie paranoïde (Cléomène, pas Léonidas), ce qui explique divers épisodes de sa biographie.

 Les ennuis de Cléomène commencent avant sa naissance, alors que son futur père et actuel roi de Sparte, Anaxandride, et son épouse, persistent à ne pas avoir d'enfants, inconvénient majeur pour assurer une descendance, ce qui est généralement mal vu pour un roi. Une loi est donc votée pour l'autoriser à avoir une seconde épouse ("il fut le seul Spartiate à avoir eu deux épouses et à avoir habité simultanément deux maisons"), ladite seconde épouse se trouvant être un peu imposée par le clan achéen, ce qui ennuie Anaxandride qui d'une part aimait sincèrement sa première épouse, d'autre part est Agide (clan rival des Achéens). Une fois Cléomène né de cette seconde union (ça, c'est fait), Anaxandride retourne faire ce qu'il a à faire avec sa première épouse qui par ailleurs deviendra très rapidement enceinte (il paraît que les gynécologues-psychosomaticiens, dont j'ignorais jusqu'ici tout de l'existence, bénéficient de l'appui de recherches sérieuses et solides pour confirmer que la disparition de la stérilité dans de telles circonstances est possible), d'abord d'un fils qu'Anaxandride appellera Dorieus (le Dorien) pour faire chier la belle-famille signifier son hostilité aux Achéens, puis de deux autres fils, à priori jumeaux, Léonidas et Cléombrotos.

 La seule joie que la naissance de Cléomène procurera à son père sera donc celle de pouvoir le délaisser, et sa mère avec lui ("la naissance de Cléomène semble avoir mis fin à la vie affective et sexuelle de sa mère"), ce qui n'augure pas de la vie de famille la plus épanouissante (la grande affection de Cléomène, plus tard, pour sa fille Gorgos, est par ailleurs interprétée comme pouvant permettre une substitution à l'affection paternelle dont Cléomène lui-même a été privé). La naissance de Dorieus, à peine plus jeune que lui, en plus de le priver d'affection, risquait de le priver de pouvoir ("Cléomène dut très tôt comprendre que l'échec de la vie sentimentale de sa mère mettrait en danger ses chances d'accéder au trône"), il a donc dû grandir en se préoccupant d'éviter qu'une nouvelle loi ne le prive de son droit d'aînesse ("si Dorieus espérait pouvoir succéder à son père, c'est qu'il devait lui sembler possible d'annuler rétroactivement la loi qui avait obligé Anaxandride à épouser une seconde femme").

  Les manifestations de schizophrénie paranoïde latente sont ensuite examinées dans la vie de Cléomène adulte et roi. Si elles ne sont pas toujours flagrantes dans la mesure où son exercice du pouvoir constituait précisément une défense ("s'il se maintient longtemps sans qu'éclate sa folie, cela était dû à son pouvoir royal, qui lui permettait de plier la réalité à sa volonté", "tant que Cléomène dirigeait les autres et tant que son échec n'apparaissait pas trop manifestement, il disposait d'une soupape de sûreté qui lui permettait de projeter ses conflits latents vers l'extérieur"), quelques unes restent observables même à travers des sources vieilles de 2500 ans. Le fait que l'exercice du pouvoir constitue une défense est d'ailleurs une manifestation en soi : Cléomène ne se sent exister qu'à travers son pouvoir. A l'inverse de Louis XIV qui, par la maxime "l'Etat c'est moi", exprime le fait qui celui qui insulte le monarque a pour objectif d'insulter la nation, il estime que toute contrariété dans les affaires gouvernementales (revers politique, contestation, …) est une insulte personnelle, ce qui est contraire à la tradition du règne spartiate ("la conception cléoménicienne de la royauté et de l'Etat était complètement incompatible avec la nature de la royauté spartiate"). Ses décisions politiques, suivant un modèle obsolète ("les agissements de Cléomène apparaissent comme des échos du programme politique que Chilon, parent de sa mère, poursuivait vers 550") de façon bornée sont également conformes à la schizophrénie paranoïde ("ils deviennent esclaves du système qu'ils ont construit ou adopté, d'où l'appellation ancienne de délire systématisé. Le comportement du paranoïde apparaît incohérent, obligé qu'il est par son système à réagir à une situation de type A comme s'il s'agissait d'une situation de type B", "ce que l'historien évalue comme une politique anachronique et inadaptée au contexte socio-politique apparaît pour le psychiatre comme l'expression d'un véritable "passage à l'acte" "). Echo direct à son traumatisme initial personnel, il écarte du pouvoir son rival Démarate en contestant la légitimité de sa filiation, argument qu'il avait dû utiliser par le passé à la fois pour écarter son demi-frère du trône et pour affirmer son identité même (affirmation d'une filiation dont son propre père ne voulait pas).

Pour comprendre en quoi certains de ses traits de caractères sont pathologiques, il convient également de les observer à la lumière de la culture spartiate. Ainsi, à l'occasion de négociations, il apprend par les Scythes à boire le vin sans le couper d'eau et surtout, semble-t-il, prend l'habitude de boire régulièrement. Alors que dans de nombreuses cultures à travers le globe et le temps la consommation d'alcool est associée à une virilité guerrière, à Sparte "une telle attitude était considérée comme un défaut grave et même comme déshonorant dans une société qui voyait dans l'ivrognerie une vulgarité digne d'un Hilote" (oui, les Spartiates étaient racistes et utilisaient les Hilotes comme esclaves, et d'ailleurs parfois les forçaient "à s'enivrer puis les exhibaient devant les jeunes de la cité afin de leur enseigner la sobriété"). De même, si l'humour, au même titre que le maniement des armes, était important à Sparte à fortiori pour l'utiliser contre l'ennemi (bien que le film 300 évoqué plus haut prenne sans doutes de très très très... très grandes libertés avec la réalité historique, Léonidas répondant "Eh bien on se battra dans le noir" à la menace de Xerxes de faire tirer tellement de flèches qu'elles masqueront le soleil est cohérent avec ce qui est connu de la culture spartiate), celui de Cléomène, pourtant semble-t-il efficace (il faudra que je lui pique "J'ai oublié le début de ton discours, ce qui m'empêche d'en comprendre le milieu et je suis en désaccord avec ses conclusions") est fondamentalement différent. Il "ne recèle la moindre bonhomie, ni la moindre trace de cette dignité tranquille dont les Spartiates aimaient à se donner au moins les apparences. Ses répliques, boutades ou prétentions s'expriment sans la moindre trace d'humour et sans bonhomie aucune. Ils n'expriment que tension, nervosité, méfiance et mépris ; en un mot, une agressivité gratuite" (en droite ligne avec son agressivité politique, ne reculant pas devant la trahison ou le parjure pour l'emporter sur ses ennemis, même lorsqu'il s'agit de tuer des soldats déjà désarmés).

 Tous ces exemples sont toutefois au service d'un diagnostic qui sera surtout conforté par le suicide de Cléomène. Exilé de Sparte suite à son utilisation inconséquente du pouvoir, puis accepté à nouveau surtout pour éviter qu'il ne soit à l'origine d'un dangereux complot anti-spartiate avec une autre armée, son comportement, loin d'exprimer la rédemption ("il frappait les Spartiates qu'il rencontrait"), conduit à son arrestation. Isolé avec un garde hoplite, il lui demande un couteau (le garde refuse d'abord, mais l'argument que si il osait désobéir il allait voir ce qu'il allait voir quand Cléomène serait libéré non mais oh il sait à qui il parle finit par porter) puis, le couteau obtenu, se lacère violemment, en remontant des cuisses au ventre jusqu'à déchirer les entrailles elles-mêmes. Les versions alternatives proposées par d'autres historiens (assassinat par commodité puis mise en scène, torture, ...) sont une à une réfutées (la torture était rare et ne concernait pas les personnes de haut rang, les Spartiates habitués à la vue des cadavres auraient immédiatement identifié des coups de couteau portés post-mortem, mise en scène de la folie improbable du fait que ce type de suicide n'était pas considéré connu, …) : selon Georges Devereux, privé de la principale défense contre sa folie, Cléomène y a succombé.

 Comme dans Tragédie et poésie grecques, Devereux se livre à un exercice d'ethnopsychiatrie en ajoutant la difficulté de la distance temporelle à celle de la distance géographique. La démonstration est convaincante, mais reste difficile à juger quand le manque de connaissances historiques contraint à le croire sur parole.