vendredi 27 février 2026

La barbarie des hommes ordinaires, de Daniel Zagury

 


 Psychiatre et fort de nombreuses années d'expertises judiciaires, l'auteur de L'énigme des tueurs en série propose, avec ce titre oxymore, de mieux comprendre ceux et celles qui se cachent derrière une criminalité plus ordinaire statistiquement mais pour autant choquante, avec la démarche annoncée de la recherche de complexité et de l'évitement du piège de comprendre la personne par le prisme de l'acte.

 Des actes aussi divers que le terrorisme, l'emprise sectaire, le meurtre en réponse à une provocation, les néonaticides, les génocides et les homicides conjugaux seront explorés, avec pour finir une réflexion en longueur sur Adolf Eichmann dont l'aspect ordinaire a tellement déstabilisé que l'analyse de son procès par Hannah Arendt a donné lui au concept de banalité du mal.

 Le projet est riche et ambitieux... les moyens que l'auteur s'est donnés le sont moins, au point que le livre m'est tombé des mains un certain nombre de fois. Les sujets, sauf exception, ne semblent absolument pas maîtrisés, le contenu tient parfois de réflexions appuyées sur des présupposés qui ne semblent pas s'alarmer de lacunes stupéfiantes, d'autre qui évoquent le format vlog parce qu'elles ressemblent à une réflexion à haute voix plutôt qu'un contenu documenté, à certains moments l'auteur expose son manque de documentation...

 Par exemple, l'auteur fait l'exploit de parler des thèmes des deux premiers chapitres, les homicides conjugaux et les néonaticides, sans parler de patriarcat. Dans le premier cas, il évoque en longueur la déresponsabilisation des auteurs, et certes prend des distances avec, mais c'est pour la considérer comme une vulnérabilité narcissique (les pauvres, prendre conscience de leurs actes serait trop dissonant avec l'image qu'ils ont d'eux-mêmes!), et non, un exemple au hasard, comme de la manipulation. Ça aurait été surréaliste dans les années 90, mais le livre date de... 2018! Les connaissances sur les violences conjugales, sur la personnalité narcissique, ont évolué, sont loin d'être confidentielles! Le grand public aura par exemple pu observer (certes après 2018), dans le documentaire De rockstar à tueur, Bertrand Cantat jouer l'amoureux transi qui a été dépassé par ses actes et souffre de la perte de la femme de sa vie, avant de changer cyniquement de version une fois que des preuves contredisaient son récit. L'auteur n'aurait jamais été confronté à ce genre de cas (en plus de ne lire, genre, rien sur les violences conjugales) dans le cadre de ses propres expertises? Il va jusqu'à être assez gonflé pour affirmer qu' "il y a des hommes qui n'ont jamais commis la moindre violence physique ou verbale, jusqu'à l'annonce catastrophique de la séparation. Ils sont plus de la moitié des cas", donnant une lecture extrêmement fallacieuse de ce type de violences (j'imagine que l'info a été communiquée par la victime entre un café-clope et l'autopsie). Certes, et c'est une information importante, la séparation est le moment où le passage à l'acte meurtrier est le plus élevé. Pour autant, c'est un passage à l'acte meurtrier qui s'inscrit dans un contexte de violences conjugales!

 Autre exemple, dans un chapitre par ailleurs intéressant, Daniel Zagury détaille plusieurs mécanismes d'emprise d'un mouvement sectaire, allant à l'encontre de plusieurs idées reçues et précisant que dans ces situations, l'expertise des victimes est bien plus instructive que l'expertise des auteur·ice·s (qui vont, vous ne devinerez jamais, se déresponsabiliser). Seulement, il appuie son raisonnement sur une expertise unique, alors que des centaines et des centaines de pages ont été écrites sur les mouvements sectaires. Bosser avant d'écrire, a fortiori quand on a un CV important et un statut médiatique... non?  Et l'auteur pousse l'audace en évoquant au début du chapitre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là, la femme divorcée qui après 30 ans de mariage catalogue son ex-époux pervers narcissique parce qu'elle a fait un test dans un magazine féminin pour se déresponsabiliser de l'échec du mariage (c'est une femme théorique, rien n'indique d'où il la sort). Si c'est aimable de sa part de confirmer, après un chapitre où il l'a fortement laissé entendre, qu'il n'a pas la moindre idée de ce que c'est que vivre une relation abusive, c'est pour le moins créatif d'utiliser le biais de la condescendance pour montrer son ignorance crasse... j'ai très envie de lui recommander de se renseigner sur le sujet, en commençant s'il le souhaite par des magazines féminins dont certains articles, j'en suis convaincu, sont plus solides que ses écrits.

 Le manque d'élaboration sur l'acte par les auteur·ice·s revient, si je ne me trompe pas, dans tous les chapitres, mais si les interprétations divergent selon le contexte, l'auteur semble manquer d'outils pour en faire quelque chose, ce qui est parfois particulièrement déstabilisant. J'ai évoqué le cas des auteurs d'homicides conjugaux où la manipulation ne semble pas être envisagée, pour les génocidaires par exemple c'est le traumatisme qui ne semble pas être envisagé. Il évoque par exemple l'image cliché du responsable de camp de concentration qui rentre chez lui jouer du piano le soir. L'évocation, certes, est parlante, mais là c'est un expert judiciaire (qui revendique la complexité et la nuance, heureusement qu'il le rappelle parfois!) qui parle, et non un romancier. Est-ce que notre joueur de piano s'alcoolise? Fait des cauchemars? Se rigidifie violemment quand certains sujets sont évoqués? A des moments dépressifs ou d'irritabilité exacerbée? Est violent avec sa famille entre deux gammes? Nous n'en saurons rien, et pour les génocidaires expertisés par l'auteur, on n'en saura pas beaucoup plus.

 Certains chapitres sont plus documentés, comme celui sur les terroristes ou celui sur Adolf Eichmann, où il prend soin de distinguer les propos véritables d'Hannah Arendt et le commentaire desdits propos, tout en la confrontant à certaines critiques dont les limites seront explorées aussi. J'aurais peut-être préféré que le propos de ces chapitres soit plus structuré, ils donnent parfois l'impression d'une réflexion à haute voix avec des thèmes explorés de façon un peu aléatoire... la sensation de rigueur et d'intérêt vient surtout de la cohabitation avec les autres chapitres.

 On a donc un projet ambitieux, complexe... avec un manque de rigueur stupéfiant, ce qui constitue un énorme gâchis tant les heures et les heures de rencontre directe de l'auteur avec les personnes dont le comportement est commenté dans le livre devrait être un matériel d'analyse précieux. Un titre et un sous-titre ("Ces criminels qui pourraient être nous") racoleurs servent de support à une absence de sérieux franchement insultante pour les lecteur·ice·s.

jeudi 19 février 2026

Le consentement, de Vanessa Springora

 


 La mère de V. s'est séparée de son père violent, dont la fréquence des visites comme l'investissement affectif lors desdites visites sont aléatoires (la seule constante est qu'il ne faut pas s'attendre à grand chose). Adolescente, elle est solitaire, n'aime pas son corps, est peu sûre d'elle mais adore les livres et la littérature. Alors quelle chance quand à treize ans elle a le privilège d'attirer l'attention de G., adulte (très adulte, il y a trente-six ans d'écart!) et écrivain renommé, avec lequel elle va vivre un amour sulfureux et interdit!

 G. est bien entendu Gabriel Matzneff, connu aujourd'hui pour avoir violé de nombreux·ses enfants et adolescent·e·s, ce qu'il racontait en longueur dans ses livres. 

 Si ça commence par des échanges de lettres, la relation sera sexualisée très rapidement : dès leur premier rendez-vous à l'extérieur, il insiste pour qu'elle aille chez lui. Elle se rendra compte plus tard à quel point les relations sexuelles sont monotones et n'ont rien d'incroyable, mais lui qui a, évidemment, bien plus d'expérience qu'une adolescente de 13 ans se présente comme un généreux initiateur. V. ne se pose pas trop de questions (et G., bien entendu, ne lui posera jamais la moindre question sur ce qu'elle veut) : l'essentiel, c'est d'être au centre du monde pour lui, peu importent les moqueries et les rumeurs au collège (et quand quelqu'un lui assurera qu'iel a vu G. embrasser une autre adolescente, elle mettra des œillères), et peu importent surtout les réticences de sa mère ("Comment peut-elle me priver de cet amour, le premier, le dernier, l'unique? Elle s'imagine peut-être qu'après m'avoir enlevé mon père (car bien sûr, maintenant, tout est de sa faute), je la laisserais faire une seconde fois?"). Ce n'est que deux ans plus tard, avec l'effet cumulé de plusieurs désillusions (qui seront l'occasion d'inversion de la remise en question quand elle essayera de le confronter : face à un écrivain manipulateur plus âgé que son père, l'autrice, à 15 ans, ne peut avoir le niveau pour ce qu'elle appelle des joutes verbales), le fait qu'elle apprenne l'existence d'une autre "maîtresse" (elle aussi âgée de 15 ans), et le soutien d'un homme qui n'a "que" 7 ans de plus qu'elle, soutien qu'aucun autre adulte ne lui a apporté jusqu'ici, qu'elle parviendra à s'affirmer et à le quitter, non sans détresse, douleur et jalousie.

 Elle s'en rendra compte en partie sur la fin de la relation, en partie a posteriori,  ce qu'elle a vécu n'est pas l'histoire d'amour que ses carences affectives, son estime de soi en souffrance, et surtout l'instauration d'une emprise, lui ont fait croire que c'était. Elle observe d'ailleurs que ce récit de l'amour interdit, l'amour qui surpasse les tabous, est fallacieux, une fois qu'on ne se demande plus si c'était normal qu'elle l'aime lui, mais si c'était normal qu'il l' "aime" elle : c'était lui l'adulte qui aurait du trouver évident que rien de tout ça n'aurait du arriver, sans compter que l'infinité de viols sur d'autres enfants et adolescent·e·s montrent bien qu'il ne s'agissait pas d'un amour si intense qu'il a surpassé la barrière de l'âge, mais d'une relation tout à fait ordinaire pour cet agresseur. L'autrice donne un exemple insidieux de dépossession : elle a une rédaction à faire, il est enthousiasmé par le sujet (le récit d'un épisode autobiographique), il veut lui dicter, elle refuse, il fait du chantage affectif, elle finit par céder. Elle a dix-neuf sur vingt, l'enseignante est impressionnée, et partage à toute la classe ce récit qu'elle n'a pas écrit, d'un exploit dans un sport (l'équitation) qu'elle ne maîtrise absolument pas.

 Les dépossessions seront nombreuses : de sa sexualité (elle ne décide de rien dans leurs rapports, il s'agit de viols en fait d'initiation et l'autrice mettra de nombreuses années, traversera de nombreuses souffrances, avant de se réapproprier son corps), de ses proches (G. l'isole et sélectionne, il ne faudrait surtout pas qu'elle fréquente des gens étroits d'esprit qui ne comprennent pas et pourraient les éloigner), mais surtout du récit de leur relation et de son intimité. Les échanges de lettres du début qui donnaient cet aspect romantique et sulfureux, étaient aussi au service d'une discrétion ne pas être vu·e·s ensemble)... et de la conservation d'une trace. V. sait que ça arrivera car elle l'a suffisamment lu dans les autres ouvrages de G. : cet échange épistolaire, rendu public sous un certain angle, donnera une image particulièrement fallacieuse de la relation. Son ascendant, son expérience, lui permettent même dès le début d'orienter le contenu de ses lettres à elle, exprimant ses attentes, orientant le style, avec ses propres lettres. Le récit de l'agresseur, qui en effet le fera passer pour une victime et elle pour une ingrate déraisonnable, sera publié, célébré, pendant qu'elle sera silenciée.  

 Le principal responsable de ces violences est bien sûr G., mais de nombreux autres adultes aussi, qui ne seront pas intervenus, ou encore qui auront fait des reproches... à V.! Sa mère plaindra G. lors de la séparation, un prof de lycée viendra même vérifier les rumeurs auprès de l'autrice, lui dire son admiration pour Matzneff tout en lui adressant un regard libidineux. Cet homme puissant (en particulier dans le monde de l'édition dans lequel V. évoluera adulte), manipulateur, pèsera de tout son poids pour maintenir une emprise, mais même en dehors de son réseau d'influence de nombreux adultes ont laissé faire. L'autrice, après avoir décrit la relation depuis son regard d'adolescente, détaille tous les mécanismes des responsabilités individuelles et collectives, impose sa parole qui a été silenciée, et propose un autre récit que celui qui a permis d'innombrables violences sur des victimes encore plus nombreuses, de la part de G. et d'autres. 

jeudi 12 février 2026

Fille d'octobre, de Linda Boström Knausgard

 


 Ce livre est un récit de vie, ponctué par celui d'une hospitalisation en psychiatrie. Ou plutôt c'est le récit d'une hospitalisation en psychiatrie, entrecoupé de récits de vie. Les évènements décrits sont parfois décousus, souvent difficiles à suivre, ce qui est cohérent avec le contexte puisque l'autrice raconte qu'elle subit des électrochocs, de façon répétée, ce qui impacte ses souvenirs : s'y accrocher, les garder, leur donner un sens est un combat.

 Ces électrochocs infligés régulièrement (la fréquence pluri-hebdomadaire est normale, et l'électroconvulsivothérapie a une efficacité mesurable en cas de dépression, ce qui n'enlève rien au propos de l'autrice) sont déshumanisants à plusieurs titres. Anesthésie générale oblige, les patient·e·s sont emmené·e·s en fauteuil roulant, inconscient·e·s, au lieu qu'elle nomme "l'usine", avec un effet une impression de travail à la chaîne. L'autrice n'a pas son mot à dire sur le traitement (qu'elle a par ailleurs pu refuser lors d'hospitalisations précédentes), et l'équipe soignante ne semble pas se soucier outre mesure de vérifier son efficacité de façon individuelle. Enfin, la minimisation des effets secondaires est déshumanisante en elle-même : le manque d'informations sur les conséquences indésirables d'un traitement est bien entendu en soi une violence et un manque de respect, mais ce que la forme du récit met en avant, c'est que perdre ses souvenirs, c'est aussi dans une certaine mesure une perte d'identité.

 Cette impuissance face à la machine psychiatrique, face à "l'usine", fait écho à d'autres passages du livre, qui est en quelque sorte un anti "quand on veut on peut". L'autrice ne manque certainement pas de volonté ni de compétences, elle est parfaitement capable de se hisser au dessus des autres (sinon je n'aurais pas eu une traduction de son livre entre les mains : le milieu de l'édition est extrêmement concurrentiel), et pourtant des défaillances à un niveau plus social font qu'elle a subi de nombreuses blessures dans l'enfance dans un environnement maltraitant, des relations amoureuses insatisfaisantes, a été plusieurs fois sous l'emprise brutale de la dépression (le mot n'est presque pas utilisé), a fait partie des personnes emmenées plusieurs fois par semaine à "l'usine", ...

 Porter cette voix, c'est aussi rappeler que ces voix doivent être écoutées. Dans ce livre il n'y aura pas de solution, pas de sortie triomphante de la maladie, pas de revanche contre le système. Et c'est un rappel éloquent qu'un système qui permet ça doit être combattu, que c'est un sujet collectif et non individuel, qu'oublier que les personnes même déshumanisées au nom du soin sont pleinement des êtres humains c'est être un engrenage du système, qu'écrivain·e ou non, chacun·e a une histoire à raconter et que les souvenirs de tou·te·s sont précieux.

vendredi 30 janvier 2026

Devenir anorexique, de Muriel Darmon

 

 L'autrice livre les résultats de son travail de recherche, en tant que sociologue, sur l'anorexie. Son travail s'appuie principalement sur des entretiens avec des patientes hospitalisées dans deux cliniques (dont une d'orientation plutôt psychanalytique), des lycéen·ne·s non sélectionné·e·s pour un diagnostic interrogé·e·s sur leur rapport à l'alimentation, et des personnes ayant été diagnostiquées (parfois longtemps avant l'entretien) sans être passées par l'hôpital.

 La spécificité du regard sociologique est évoqué en longueur, et a été un sujet à part entière lors de l'enquête puisque des soignant·e·s revendiquaient leur propre expertise, prêtaient parfois à l'autrice un regard stéréotypé auquel iels pouvaient adhérer par ailleurs (l'anorexie est le résultat de la pression sociale à être mince, dans les magazines dits féminins et dans la médiatisation de la mode en particulier) ou encore étaient directement hostiles (comme un psychiatre chef de service lui expliquant doctement que pour comprendre l'anorexie parler aux patient·e·s n'a aucun intérêt et qu'il ne faut parler qu'aux soignant·e·s, cette grande démonstration de rigueur incluant la remarque que bon franchement la sociologie ce n'est pas très rigoureux). Les observations cliniques montrent aussi que les soignant·e·s ont la sensation de connaître le sujet par cœur (discours tenu au moment de l'admission, caractéristiques physiques ou tempérament, ...) au point que c'est un sujet de complicité, et que les patient·e·s apprennent vite, délibérément ou non, à être d'accord avec le discours porté sur leur pathologie, pour la plus grande satisfaction des psy qui tiennent lesdits discours (interprétations ressenties comme les seules valables, réponses attendues indiquées implicitement, ...).

 L'autrice identifie plusieurs étapes dans le parcours (elle utilise le terme de carrière) des personnes anorexiques : une première perte de poids qui peut être liée ou non à un régime et qui fait débuter les comportements qui iront plus loin, des alertes des proches qui ne seront pas écoutées et qui provoqueront des attitudes de dissimulation ou d'opposition (la liste des stratégies pour cacher la nourriture présentée dans le livre occuperait probablement beaucoup de place), puis une hospitalisation dans laquelle se jouera un rapport de force plus violent encore. Les comportements, qui ont souvent été valorisés dans un premier temps, concernent la restriction alimentaire, mais aussi la pratique intensive du sport, ou l'investissement dans la scolarité, avec à chaque fois une recherche d'excellence.

 Cette recherche d'excellence sera analysée par l'autrice comme allant de pair avec une recherche, pas nécessairement consciente, d'élévation sociale... c'est analysé  par exemple avec l'évolution des goûts alimentaires (ce n'est pas seulement le gras et le sucré qui sont rejetés au profit des aliments moins caloriques, ce sont aussi des aliments attribués aux classes populaires qui sont rejetés au profit d'aliments plus valorisés), des échanges avec parfois une bienveillance condescendante entre boulimiques et anorexiques, la volonté explicite d'être plus maigre que les autres ("ce poids est acceptable chez telle ou telle personne, mais pas pour moi"), ... Renoncer à la perte de poids, ce n'est donc pas, loin de là, juste renoncer à la perte de poids. C'est un changement physiologique important (le corps s'est habitué au jeûne et à une alimentation différente), mais aussi un changement de regard sur soi de façon plus générale, l'arrêt d'un investissement dans des domaines valorisés (sport et études), ...

 Ce travail est une présentation particulièrement intéressante de la méthodologie sociologique et des réflexions qui la sous-tendent, mais aussi un regard très complémentaire avec les approches plus directement thérapeutiques, en particulier dans la mesure où il est appuyé par de nombreux extraits d'entretiens. 

jeudi 15 janvier 2026

Étreindre votre douleur, éteindre votre souffrance, de Stéphany Orain-Pelissolo

 


 Le titre, particulièrement bien trouvé, résume le propos du livre : la douleur, qu'elle soit physique ou psychologique, provoque de la souffrance, mais n'est pas la souffrance. L'un des intérêts de distinguer ces deux concepts c'est que, paradoxalement, en faire trop pour limiter la douleur peut exacerber son impact, soit la souffrance : la douleur devient le centre du monde, ça génère un sentiment d'impuissance, ... Ces mécanismes sont détaillés avec différents niveaux de complexité (et par exemple la distinction entre acceptation -j'intègre que la réalité est telle qu'elle est même si j'aurais tellement besoin qu'elle soit différente- et la résignation -de toutes façons, je ne peux rien faire-), et surtout un programme sur huit semaines est proposé pour aller au delà de l'explication du principe.

 En effet, la promesse est forte puisque dans l'intro sont invoqués, par exemple, les attentats du 13 novembre 2015, qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ont généré d'intenses douleurs physiques comme psychologiques (je vous recommande d'ailleurs fortement de lire ce témoignage). Expliquer la distinction entre douleur et souffrance, expliquer comment lutter contre la douleur peut renforcer la souffrance, c'est important, mais à une certaine intensité (deuil, maladies ou douleurs chroniques, TOCs, traumatismes, ...), un travail sur la longueur est nécessaire pour que la capacité à se préserver en prenant de la distance s'ancre profondément. Le socle du programme est un travail de méditation, dont les principes et les objectifs sont expliqués, et les audios des méditations sont téléchargeables. Des propositions sont aussi faites pour adapter le programme selon ses besoins. Élément appréciable parce que trop rare : il est rappelé que si la méditation est un outil puissant ce n'est pas une baguette magique, qu'il peut y avoir des contre-indications, et que c'est un apprentissage qui demande de la patience et peut être laborieux. Un détail technique que j'ai apprécié : pour la méditation pour l'accueil de ses émotions, il est recommandé de relever qu'on ne ressent pas d'émotions quand on n'en ressent pas, ce qui en effet est une façon importante de respecter son rythme.

 Le travail de fond est rigoureux et s'appuie sur des méthodes validées scientifiquement, et les explications sont claires. Je n'ai pas moi-même testé le programme, mais tout laisse penser qu'il est efficace, certes avec une efficacité différente selon les personnes, et ça implique de consacrer du temps et de l'énergie, sur la longueur, au travail, parfois dans des situations de difficulté extrême. Quel que soit le niveau d'amélioration final, je suis convaincu que les personnes qui vont au bout du programme auront des outils mobilisables au moins pour atténuer leur mal-être.

vendredi 2 janvier 2026

Installation et objectif 2026 : saut en longueur au dessus d'un banc de piranhas

 


 J'avais fait un point installation il y a un peu plus d'un an ici

 Depuis, il y a eu pas mal de bonnes nouvelles.

 Le plus important, c'est que je m'épanouis vraiment professionnellement (ce qui faisait partie de mes appréhensions!), je me sens pleinement à ma place, et en plus je suis aussi devenu directeur de mémoires ^^  

 La création de la page Facebook m'a poussé à écrire des articles pour l'alimenter, exercice plutôt effrayant mais qui s'est avéré très intéressant (il y a maintenant 80 articles, et un nouveau de la rubrique toute récente Santé mentale et culture populaire devrait arriver d'ici la fin de la semaine prochaine)

 L'activité s'est beaucoup, beaucoup mieux développée en 2025 qu'en 2024 : le chiffre d'affaires annuel a été multiplié par 3,5, mes pires semaines étaient des semaines à 2 séances (ce qui était plutôt une semaine normale en 2024) et ce n'est arrivé que 3 fois, et si il y a eu des moments où financièrement c'était vraiment du funambulisme (en particulier après une baisse qui m'a pris par surprise en octobre puis en novembre), même les mois qui en théorie sont catastrophiques (décembre et surtout août) ce n'était pas non plus la chute libre.

 Pour autant, ça ne suffit pas... parce que même avec cette augmentation, les revenus dégagés sont très insuffisants pour en vivre. Ça devrait continuer d'augmenter, mais il faudrait que ce soit le cas très vite puisqu'à partir d'avril/mai je ne vais plus bénéficier des aides de France Travail, et avoir le cabinet suffisamment rempli d'ici là c'est faisable mais mal engagé. Évidemment je vais tout faire pour, et il y a des chances que je puisse augmenter le budget pub bientôt ce qui ferait passer mes chances de "mal engagé" à "tendu", mais ça va être l'épreuve décisive et elle est loin d'être gagnée.

 Comme pour le point installation précédent, l'idée, même si je suis conscient que par moment ça y ressemble beaucoup, n'est pas de me plaindre (surtout que malgré pas mal de moments compliqués, si je pouvais remonter le temps je ne renoncerais certainement pas à quitter mon métier précédent pour m'installer comme thérapeute!), mais de parler de l'aspect pro de ma vie et de ses réalités comme je le faisais avant avec mon parcours d'étudiant.

 Si jamais vous voulez m'aider (normalement c'est le dernier post de blog avec une demande d'aide, surtout que j'imagine bien que vous ne venez pas pour ça!), parlez de moi à vos éventuelles connaissances qui cherchent un thérapeute, en français ou en anglais, sur Lyon ou en visio, ou encore à des pro qui recherchent un psy fiable vers qui rediriger (je sais que ça se voit que je suis extrêmement compétent en lisant ce blog ^^ mais c'est maintenant aussi attesté par les avis Google visibles en scrollant un peu sur la page d'accueil), partagez mon contenu surtout si vous le trouvez intéressant, et/ou abonnez-vous à ma page Facebook (une page Instagram devrait arriver sous peu, ça fait partie de mes résolutions de Nouvel An) (la voilà!).

 En attendant je vous souhaite une bonne année, aussi épanouissante mais peut-être un peu plus zen que la mienne.

mardi 30 décembre 2025

Comment ne plus subir, de Stéphanie Hahusseau

 

 

 Si le livre a une dimension sociale explicite, en dénonçant une société qui produit de la violence et invisibilise ses conséquences sur les victimes, en particulier les femmes ou les enfants, ou encore en faisant le choix d'une rédaction au féminin par défaut, réponse particulièrement cohérente avec l'invisibilisation dénoncée, c'est d'abord une proposition thérapeutique forte.

 En effet, les maltraitances, les violences, sont trop rarement nommées voire perçues comme telles, ce qui conduit entre autres à sous-estimer l'impact de leurs conséquences au quotidien. Pour l'autrice, de nombreuses difficultés de vie (dans la sphère amoureuse ou professionnelle, dans la possibilité d'avoir une hygiène de vie qui préserve la santé, ...) sont en fait des symptômes traumatiques qui ne sont pas identifiés voire pas légitimés à cause de l'infinité d'injonctions sociales à minimiser son vécu (d'autant que leur négation, leur justification ou la négation de leur ampleur font le plus souvent partie intégrante des violences!), ce qui fait que de nombreuses personnes n'avancent pas bien qu'elles aient "tout essayé" dans le domaine de la psychothérapie. 

 L'autrice propose donc un programme plutôt complet, avec une temporalité spécifique, et avec la consigne de garder de la bienveillance envers soi tout le long du processus. Le cheminement commencera par identifier les moments qui pourraient peser aujourd'hui à travers une écoute émotionnelle et un passage par l'écrit, à se connecter aussi au positif, à faire un travail de régulation émotionnelle, ... De la vulgarisation sur différents aspects, dont l'attachement, est aussi proposé.

 La démarche, la sensibilisation à l'impact des traumatismes (donc au fait que ce ne sont pas des évènements de vie normaux, que c'est légitime d'en souffrir et de prendre soin de soi pour réparer ces blessures... ce qui permet aussi de se déculpabiliser à la fois de son passé -car oui, aussi injuste que ce soit, vivre des violences génère souvent de la culpabilité- et des difficultés qu'on ne parvient pas à surmonter dans le présent à la suite des symptômes), est à mon sens extrêmement pertinente, sauf que... pour moi la vulgarisation va extrêmement vite, et les risques sont beaucoup, beaucoup trop minimisés. J'ai un peu tiqué, par exemple, quand les quatre types d'attachement étaient décrits à travers un tableau ce qui donnait l'impression que chaque caractéristique était figée selon le type d'attachement de chaque personne (en plus d'avoir parfois un certain scepticisme sur le fond... une personne qui a un attachement évitant a une estime d'elle-même "idéalisée"? vraiment?), et j'ai énormément tiqué quand la Personnalité Apparemment Normale (un concept qui concerne le diagnostic très spécifique de Trouble Dissociatif de l'Identité) était décrite comme "le "soi central", le "self" ", ou même pourquoi pas "tout simplement le souffle". Oui, vulgariser c'est synthétiser, parler de parties de soi a du sens même quand on ne parle pas de TDI, mais là on parle d'un concept très spécifique, et de mon point de vue on est bien plus dans la génération de confusion que dans la vulgarisation, et l'usage aussi inapproprié d'un terme spécialisé m'interpelle beaucoup de la part d'une psychiatre. 

 De même, l'autrice recommande d'accueillir les émotions qui vont émerger dans le contact avec les souvenirs traumatiques, prévient que ça va être difficile mais argumente que ça le sera moins que de vivre au quotidien avec le poids de ces blessures non cicatrisées. Elle indique ensuite que l'intensité des émotions va monter, puis s'apaiser, le tout généralement sur une durée d'une heure. C'est en effet un protocole utilisé en TCC, mais est-ce que ce n'est pas très imprudent de le faire utiliser à une personne seule, non pas pour la régulation émotionnelle de l'anxiété ou de la colère mais pour des souvenirs traumatiques, donc littéralement insupportables? Parfois même insupportables au point d'amener à se scinder en différentes personnalités, comme dans le TDI qui, comme je le disais plus haut, est évoqué sans être évoqué, et qui apparemment est un trouble qui selon l'autrice peut être traité avec son livre! Par ailleurs, dans le cas par exemple des phobies, ce protocole de désensibilisation peut aggraver le problème si l'exposition n'est pas suffisamment progressive. Comment s'assurer de cette progressivité lorsqu'on se confronte à des souvenirs traumatiques tout·e seule avec un livre, surtout quand l'autrice du livre écrit noir sur blanc que "non mais ne t'inquiète pas le niveau d'anxiété va baisser tout seul et en plus si tu ne fais pas ce que je te dis ça va être encore pire".

 Je ne m'explique pas vraiment cette légèreté que je déplore fortement, dans un livre par ailleurs très documenté (même si cet aspect peut déstabiliser aussi : les références bibliographiques vont de l'article scientifique aux livres de l'autrice) et explicitement militant. Je ne peux qu'espérer très fort une deuxième édition qui mettrait bien plus l'accent sur les symptômes à surveiller pour éviter que le protocole n'aggrave les symptômes au lieu de les soigner, et quel·le·s professionnel·le·s contacter si ça arrive.