jeudi 20 août 2026

Ta promesse, de Camille Laurens

 


 Le titre est un parti pris original (on est loin de Le Monstre, ou 7ème étage!) mais pourtant, est-ce qu'une relation abusive n'est pas souvent, d'abord, une promesse?

  Ce récit d'autofiction (le principe est expliqué dans le prologue, où l'autrice explique à la première personne que Gilles ne s'appelle pas vraiment Gilles, soulignant par là à la fois qu'il existe mais qu'il n'est pas le personnage du roman, et que Claire bien sûr ne s'appelle pas Claire puisque c'est l'alter ego de l'autrice) montrera en effet à quel point la puissance de cette promesse a permis au mensonge de s'installer, de perdurer ("pour voir une chose, il faut la croire possible"), mais aussi à quel point c'est le fait de briser de façon irréfutable, par "un fait brut échappant à toute subjectivité", cette promesse ("j'ai fait un rêve d'amour et d'indulgence. C'est fini, à présent. Je suis réveillée") qui va faire exploser la colère proportionnellement aux sentiments d'amour intenses de plusieurs années de relation.

 S'il y a un échange de promesses explicite (qui n'est pas révélé tout de suite, je ne vais pas spoiler), la première des promesses, c'est de mettre fin à une succession de relations néfastes. Si Claire s'est engagée, ou a voulu s'engager dans la relation de façon prudente, sur la pointe des pieds, la passion l'emporte bientôt, l'avenir sera non seulement merveilleux mais différent, loin du passé glauque décrit dans ses romans précédents ("Je voyais défiler les héros de mes romans, qui lui ressemblaient si peu. Des borderlines, des machos, des bad boys, des Narcisse, des paumés", "avec Gilles, tout cela était derrière moi, je le savais. Ne pas se tromper de route, enfin").

  Elle finira par se méfier, et une fois que ce sera le cas ça ira crescendo car des raisons de se méfier, c'est le moins qu'on puisse dire, il y en a, d'autant que Gilles se déresponsabilise d'absolument tout (avec le secours, réel ou inventé, de sa psy, qui selon ses dires révèle que Claire déclenche le pire chez lui parce qu'elle ressemble trop à sa mère, elle devrait donc changer de tempérament pour lui faire moins de mal), mais pendant longtemps, elle-même élabore des stratégies, des narrations, pour faire le dos rond, maintenir l'illusion ("on ne veut pas la vérité, on veut la paix"). Elle ne réagit pas aux provocations y compris sur son physique, les prenant à la légère, elle se passerait bien de ses colères intempestives et disproportionnées mais bon, il est comme ça, impossible de lui faire entendre raison et on ne va pas mener une bataille perdue d'avance. La pluralité des regards (des amies de Claire, un ami de Gilles, témoignent) montrent ces concessions sous d'autres angles, en montrant par exemple que les comportements pris à la légère sont bien plus déplacés, bien moins acceptables, que ce que Claire est prête à percevoir et accepter.

 La plupart des récits autobiographiques sur les relations abusives sont d'une grande clarté, avec une volonté didactique. Si les manipulations, les différentes strates de malveillance, le mélange de stratégie et d'orgueil capricieux (Gilles se met en couple avec Claire car il estime qu'elle serait un bon faire-valoir,  et pour autant chaque moment de réussite publique pour elle déclenche une crise de jalousie assortie des représailles les plus passives-agressives), sont décrites avec une extrême finesse, le croisement des récits, la chronologie non-linéaire, la quantité d'informations, restitue aussi dans une certaine mesure la confusion que ces relations peuvent faire vivre. 

 Jusqu'à la révélation finale (là je ne spoile pas, le livre s'ouvre sur le fait qu'il va y avoir une révélation finale), même quand les yeux de Claire commencent à s'ouvrir, elle se voile partiellement la face, ou est en dessous de la réalité. Quand Gilles détruit son ordinateur, sabotant un projet d'écriture qui touchait à sa fin, elle perçoit l'enjeu du projet d'écriture pour son ego à lui, elle est interpellée par le manque de réaction et de compassion, mais pas par le fait que le vase plein s'est soudainement fissuré, et que par ailleurs il s'est fissuré au moment exact où il l'a posé à un endroit inhabituel, juste après lui avoir acheté des fleurs. Quand le soir de la Saint Valentin (elle est en France et lui au Canada), qui est aussi le jour anniversaire de la mort de son fils, il l'appelle sur WhatsApp mais n'est pas au bout du fil, qu'elle l'entend parler à une autre femme, elle n'est pas dupe de ses excuses, se rend compte que l'appel n'était pas du tout involontaire car certaines phrases, référence à leur relation, lui sont adressées à elle, et cherche à l'acculer, elle ne se doute pas qu'il s'agit d'une liaison plutôt longue (même si sa détresse, entretenue par Gilles, la poussera à enquêter jusqu'à obtenir plus d'information que lui ne l'aurait voulu).

 J'ai parlé de la pluralité des voix, une partie du récit fera partager le regard de Gilles, artiste de profession et entre autres marionnettiste, qui au moment de la relation avec Claire crée des spectacles de marionnettes de glace, donc plus vivantes au début qu'à la fin, dont la désagrégation qui se doit d'être très savamment orchestrée pour que ça fonctionne avec le bon timing fait partie du spectacle (oui, le choix du récit romancé, ça permet pas mal de liberté sur les métaphores). Son cynisme extrême, son besoin compulsif de surplomb, ses mensonges constants, son obsession de la manipulation parfois grotesque, sont à la fois dans la continuité du récit qui vient d'être livré et en font mieux comprendre la violence, en particulier après le prisme dominant du regard trop longtemps diplomatique de Claire.

 Ce récit riche sur la forme et sur le fond se prête probablement bien à plusieurs relectures, et représente adroitement le nombre de strates que peut comporter une relation abusive, des comportements malsains à la violence la plus sombre. 

jeudi 6 août 2026

Les revenants, de David Thomson

 

 

 Sans être vraiment, malgré le titre, la thématique extrêmement proche et, évidemment, la chronologie, la suite de ce livre du même auteur, les échos seront extrêmement nombreux.

 Là encore, la diversité des profils saute aux yeux, diversité des motivations au moment de partir (parce que, a priori, revenir implique d'être parti), de l'état d'esprit après le retour... La motivation religieuse est encore bien présente (une mère, par exemple, pleure... de joie après le décès au front, où elle a déjà perdu son époux, d'un de ses fils adolescents), avec cette sensation d'être au service du seul Islam légitime, par opposition au salafisme quiétiste ou d'un Islam compatible avec la République (la démocratie est souvent explicitement rejetée, et selon l'auteur, les programmes de déradicalisation qui reposent sur la proposition d'une autre vision de la religion sont une aberration au niveau des chances de réussite). Cette vision succède souvent à un passé très peu compatible avec une religiosité aussi exigeante (drogue, délinquance, fréquentation assidue des boîtes de nuit, ...), une expérience très commune nommée jahilya (époque de l'ignorance). L'un des repentis ne supporte d'ailleurs pas le discours selon lequel le terrorisme n'est pas le vrai Islam, il estime avoir assez assidûment travaillé sur les textes pour le savoir. Son éloignement de cette idéologie implique donc qu'il n'est pas musulman du tout, pour le plus grand déplaisir de ses parents, religieux et conservateurs mais sans la moindre affinité avec l'organisation de l'État Islamique.

 Cependant, contrairement à la plupart des personnes présentées dans le livre précédent, le déclic théologique, explicitement ou implicitement, n'est pas la seule motivation. Le "jihad LOL" de certains influenceurs qui bombardent les réseaux sociaux, en reprenant leurs codes, créent de l'engagement dans les deux sens du terme, promettant parfois un certain confort de vie (potentiellement d'autant plus attrayant que beaucoup de djihadistes viennent de milieu populaire, ce qui est parfois l'objet de plaisanteries comme l'usage du terme "djihad Segpa") entre deux pillages de cadavres ou décapitations avec le sourire. L'organisation de l'Etat Islamique attache d'ailleurs une grande importance à la mise en scène et à la propagande, avec un matériel audiovisuel de haute technologie et une maîtrise et une réutilisation des codes holywoodiens. Les personnes recherchant ce confort de vie sont parfois satisfaites au moins un temps, mais déchantent vite devant la réalité du front. Les défaites militaires (tues par l'EI dans sa propagande) ont un effet très négatif sur certaines vocations.

 La sexualité est aussi très présente, dans l'au-delà (certains djihadistes ont la promesse des 72 vierges promises aux martyrs bien en tête, l'un proclame même avoir vu les traces d'une éjaculation sur une personne tuée sur le front) mais aussi de façon très terrestre. Les promesses de mariage se font par des échanges en ligne, mais aussi par des séances de speed dating. La polygamie est autorisée, les femmes ont souvent plusieurs époux du fait du fort taux de mortalité masculin (même si elles passent par une période de veuvage obligatoire particulièrement pénible car les femmes célibataires sont logées dans un même lieu où les conditions de vie, pour les pousser à se marier rapidement, sont éprouvantes), et le divorce est autorisé des deux côtés. Toutefois, les échanges laissent entendre que l'épanouissement est rarement au rendez-vous, et les femmes qui voulaient échapper au regard occidental qui les sexualise et les réduit à leur physique vivent souvent la même chose dans cet espace où la constitution de couples a une dimension industrielle.

 Autre point commun avec le livre Les Français jihadistes, l'importance de l'actualité, de la situation concrète. L'une des personnes présentées est arrivée en Syrie au moment de la scission entre Al-Qaida et l'organisation de l'Etat Islamique. Du jour au lendemain, le lieu où il se trouve est le théâtre d'affrontements armés. N'ayant prêté allégeance à aucun des deux camps, son groupe, suspecté par chacun d'être du côté de l'ennemi, se fait tirer dessus par tout le monde. Le discours sur la nécessité de défendre les territoires occupés et de participer à leur extension, ou d'organiser des attaques terroristes en occident, varie aussi. Comme indiqué plus haut, les défaites militaires, l'exposition au risque au quotidien, le niveau de confort sur place, ont un impact sur les motivations et l'adhésion à l'idéologie (mais pas pour toutes les personnes concernées, puisque certaines recherchent la mort, on peut d'ailleurs choisir dans un formulaire d'être orienté en priorité vers des missions suicide).

 L'auteur consacre aussi une place importante aux femmes djihadistes. Au moment de la publication, l'auteur observe que l'Etat français les prend moins au sérieux (l'une des personnes présentées en longueur, revenue car elle a assisté à un accouchement difficile là-bas et avait peur que le sien se passe mal, n'est absolument pas revenue sur son idéologie) et ce alors que, si elles n'ont pas le droit de combattre sur place (droit que certaines revendiquent), elles ne sont ni moins engagées, ni plus manipulées, que les hommes, et peuvent avoir un rôle important dans l'organisation des attentats.

 David Thomson propose peut-être une grille de lecture plus précise, plus de réponses, que dans le livre précédent, mais montre encore à quel point le sujet est complexe et multifactoriel, et à quel point les réponses à apporter doivent être exigeantes et prendre cette complexité au sérieux. 

vendredi 17 juillet 2026

Sans alcool, de Claire Touzard

 


 Dans ce livre sous forme de journal, même si la chronologie propre à l'exercice sera souvent effacée derrière un regard rétrospectif qui permet la vue d'ensemble qui est vraiment l'objet du livre, l'autrice raconte son arrêt de l'alcool, depuis le jour 1.

 C'est après le débordement de trop devant son conjoint de 6 mois ("Il attendait gentiment. Poliment. Tandis que moi, la beurrée, la barrique, je le faisais passer pour un con") qui deviendra le père de son enfant, lui-même ancien alcoolique, à qui elle cachait l'ampleur de sa consommation en prenant soin de s'arrêter au deuxième verre en sa présence ("le troisième, c'est le point de départ invisible vers la débauche"), que Claire Touzard prendra la décision d'arrêter l'alcool.

 Enlever quelque chose qui faisait depuis toujours partie de l'environnement (l'autrice buvait depuis l'adolescence, et l'alcool était très ancré dans l'univers familial) est peut-être le meilleur moyen de se rendre compte de la place que ça prenait. Pour autant, ce n'est pas tant que l'alcool était invisible mais, pour elle comme pour son entourage, il semble qu'il convenait de ne pas trop se poser de questions sur ses inconvénients : il y avait toujours de bonnes raisons de boire, et de boire beaucoup. Parce que c'est festif et qu'on ne veut pas être rabat-joie (l'autrice constatera que d'autres comportements au nom de la joie de vivre, en particulier venant de son père, ne sont pas si joyeux si on regarde de près), parce que c'est une façon de se distinguer des personnes ennuyeuses qui ont une vie rangée (elle a plus d'une fois vu une continuité entre sa consommation et les communautés atypiques rencontrées au cours de reportages, auprès desquelles elle pouvait se sentir mieux que dans son quotidien), ... Et ce alors que les conséquences délétères sur la santé, les comportements qui vont déplacés qui vont blesser la personne concernée et les autres, seront d'autant mieux occultés que le prochain verre est un excellent moyen d'oublier en général.

 Et les choses à oublier, l'autrice le constate, sont nombreuses... Oublier que les soirées trop longues où tout le monde boit sont ennuyeuses, oublier les souffrances mises sous le tapis (qui ont l'impolitesse d'émerger alors que les effets de manque commencent en soi à se faire contraignants), oublier que c'est un sujet assez sérieux pour que, quand on annonce ne pas boire, d'autres s'en mêlent, des personnes qui estiment que la démarche n'a pas de sens et jugent important d'imposer leur point de vue à celles qui s'emparent de l'opportunité pour parler de leurs propres difficultés avec l'alcool, oublier les préoccupations existentielles et la recherche de sens, oublier l'anxiété sociale, ...

 Ce parcours personnel rappelle aussi que, même en étant pleinement convaincu·e de l'importance de la démarche, même en étant accompagné·e par quelqu'un de profondément bienveillant·e et qui comprend, parfois c'est dur (ça a été particulièrement le cas au moment du Covid où la sensation que tout irait tellement mieux avec quelques verres entrait en conflit avec la peur d'une vraie rechute), parfois on cède.

 Si c'est un récit très personnel (avec parfois un regard plus douteux, comme cette comparaison particulièrement obscène dès la première page où l'autrice compare son vécu à celui d'une personne qui vit dehors -"je ne me sens jamais loin de cette homme qui picole au coin de ma rue", "je comprends cette douleur qui le terrasse, cette envie d'être ailleurs"), la multiplicité exponentielle des enjeux fait que des personnes concernées par l'alcool, par des addictions, peut-être par d'autres formes de fuite (en renonçant à ce moyen d'envoyer promener sur commande ce qu'elle ne veut pas, l'autrice est presque contrainte de se demander ce qu'elle veut, de faire face à certaines ambivalences), pourront se sentir concernées, rejointes, à certains moments, être nourries par ce vécu.

lundi 29 juin 2026

Le colosse au pieds d'argile, de Sébastien Boueilh

 

 Le colosse aux pieds d'argile, c'est l'association de lutte contre les violences sexuelles dans le milieu du sport crée par l'auteur, mais c'est aussi l'auteur lui-même, désigné ainsi par son avocat lors du procès de son agresseur, l'auteur qui, si rugbyman de 100 kilos qu'il soit, porte encore, même si elle se referme progressivement, la blessure ouverte des viols qu'il a subis, enfant puis adolescent, de la part d'un proche de la famille.

 Il détaille la sidération au moment des premières violences, l'escalade dans les actes commis et les provocations de l'agresseur qui vient régulièrement passer un moment avec sa famille (il se mariera d'ailleurs avec la cousine de l'auteur, qui a été très tôt au courant et non seulement n'exprimera pas de remords mais l'attaquera en diffamation), la parole qui a été si essentielle à sa réparation (même si elle a aussi créé des divisions dans son entourage, source d'autant de violentes désillusions) mais dont il s'est privé si longtemps, ou encore l'importance du procès et de la condamnation pénale et la violence insupportable pour de la sortie de prison de son agresseur (pour une fin d'incarcération sous bracelet électronique) survenue plus tôt que prévu.

 Moins commun, il détaille aussi, loin du stéréotype de la bonne victime qui est comme de nombreux stéréotypes sur le sujet nuisible à la lutte contre les violences sexuelles, ce qu'il appelle ses "dérives" : alcoolisation et sexualité compulsives (quand il le révélera à son épouse, entre autres car ça allait être révélé lors du procès, ça mettra à terme fin au mariage), violences physiques, ... Face à la violence du traumatisme et à sa solitude dans cette situation, l'auteur a eu, pendant et après, de nombreux comportements qu'il aurait de loin préféré ne pas avoir, et qu'il partage sans complaisance.

 Le style direct de l'écriture est au service du besoin de transparence qui est exprimé, après un silence subi aussi longtemps. Il y a le besoin de partager la réalité des violences sexuelles de façon générale, dans la continuité des travaux de l'association,  mais aussi de faire un récit profondément personnel, car le récit de chaque victime est, à de nombreux égards, y compris sur des aspects sensibles, unique.

jeudi 18 juin 2026

Fouloscopie, de Mehdi Moussaïd

 


 "Capable de briser des murs de briques", de se répandre "enserrant le moindre obstacle, comme un liquide visqueux qu'on laisserait couler entre les doigts de la main", de mettre en difficulté Gary Kasparov, rien que ça, dans une partie d'échecs... le moins qu'on puisse dire, c'est que l'auteur sait présenter la "drôle de créature", cette "mystérieuse créature à mille têtes", qu'est son sujet d'études!

 Le définir n'est par ailleurs pas si simple, d'où le néologisme de "fouloscopie". Mehdi Moussaïd est passé par des laboratoires de psychologie bien sûr mais avant ça de biologie (il a rencontré sa future épouse et mère de ses deux enfants  à l'occasion d'une étude sur les moutons, de quoi faire apprécier la pluridisciplinarité!), de physique (la foule humaine n'est parfois pas si différence de masses matérielles), ... Et, plus surprenant encore, la passion n'a, c'est le moins qu'on puisse dire, pas été innée! C'est l'opportunité d'un poste qui a dirigé cet ingénieur informaticien qui voulait devenir chercheur sans vraiment se préoccuper de ce qu'il allait effectivement chercher vers ce sujet si particulier, et les débuts ont été laborieux : expérience extrêmement répétitive menée en portant une blouse blanche trop grande pour lui, cauchemar des dépouillements ("les chercheurs qui savent de quoi je parle auront des frissons à la simple lecture de ce mot")... tout ça pour savoir si des piéton·ne·s qui s'évitent se déportent spontanément vers la gauche ou vers la droite. Et pourtant, savoir comment les gens s'évitent, ça peut littéralement être une question de vie ou de mort quand une foule est prise de panique dans une forte densité, comme ce sera détaillé dans de nombreux exemples.

 Participer aux avancées de la science en jouant sur son ordinateur à plier des protéines, faire une estimation aussi bien et même souvent mieux qu'un·e expert·e (la règle d'or est "juste" qu'aucun indice -d'autant que la tendance à l'imitation est forte, si forte- ne soit donnée pour que le juste milieu soit celui de personnes qui se sont plantées dans des sens différents), plus altruiste qu'on ne pourrait le croire... a fortiori dans les moments de stress, la lecture est d'autant plus agréable que les sujets sont insolites, mais l'enjeu dépasse largement l'anecdote. Pour les personnes qui préfèrent les vidéos, vous pourrez retrouver beaucoup des sujets évoqués sur la chaîne YouTube de l'auteur.

dimanche 14 juin 2026

Ce que Cécile sait. Journal de sortie d'inceste, de Cécile Cée

 


 Dans ce livre autobiographique qui est dense mais dont la lecture est fluide (en revanche, elle est éprouvante!), Cécile Cée montre à quel point l'inceste ne s'arrête pas à des violences sexuelles d'un individu sur un autre (l'autrice elle-même s'est souvenue adulte de l'agression qu'elle a vécue, et elle ne figure pas dans le livre) mais est un système, qui certes va concerner une personne qui agresse et une personne qui est agressée mais aussi la famille dans son ensemble, la société, ... "L'inceste, c'est le nez au milieu de la figure. On sait qu'il est là mais personne ne le voit jamais et beurk! on ne veut pas y mettre les doigts"

 L'expression récurrente "remettre le monde à l'endroit" prend un sens de plus en plus évident au fur et à mesure de la lecture, tant la confusion est omniprésente. C'est un arbre généalogique incompréhensible ("J'ai essayé plein de fois de dessiner l'arbre généalogique -notamment pour mon fils qui me l'a demandé. Ça foire toujours."), des comportements surréalistes et imprévisibles, des tensions toujours sur le point d'éclater et qui souvent éclatent pour des raisons absurdes, un sentiment d'insécurité tout le temps et des limites qui ne sont pas respectées ou qui sont dénigrées (comme ces deux moments où l'autrice enfant était en larmes et qui ont été racontés, encore et encore, comme des moments hilarants), des règles contradictoires avec la réalité du quotidien et même entre elles auxquelles il est donc impossible de se plier pour se protéger, ...

 Le titre "Journal de sortie d'inceste" pourrait difficilement être plus approprié tant l'inceste est un univers, une toile d'araignée, dont l'autrice s'extirpe progressivement, prise de conscience après prise de conscience, dans un contexte où prendre ses distances avec le système signifie aussi prendre des distance avec sa famille, avec des personnes qui ont été perçues par le passé comme des alliées. Pour rappeler et illustrer que le sujet n'est pas seulement familial mais aussi social, en plus d'évoquer régulièrement non seulement les statistiques (un enfant sur 10 victime selon les estimations) mais surtout ce qu'elles impliquent (chacun·e connaît de nombreux·ses victimes et agresseur·se·s), l'autrice analyse l'attitude violente et manipulatrice de Serge Gainsbourg, en privé mais aussi très en public, agressant sa fille sous la lumière des projecteurs (le tournage du clip Lemon Incest a été particulièrement dur, sans compter qu'une telle chanson a été écrite, produite, que l'auteur est considéré par beaucoup comme un grand artiste, ...).

 Cette lecture est à mon avis indispensable pour comprendre vraiment l'inceste, l'infinité de ses dimensions, à quel point il est insidieux. 

samedi 6 juin 2026

Le développement personnel : nouvel opium du peuple? de Damien Karbovnik

 


 Sociologue et historien des religions, l'auteur livre ici une analyse des nombreuses dimensions de l'univers difficilement contournable du développement personnel. Si le challenge peut sembler à la limite de l'insurmontable tant le sujet est propice à partir dans tous les sens (est-ce qu'on ne s'est pas interrogé depuis toujours, potentiellement depuis l'existence du langage voire avant, sur le sens de la vie et ce que chacun·e voulait en faire? quel rapport véritable entre la psychologie positive, le New Age, le yoga, l'Ennéagramme, la méditation, la consommation d'ayahuasca et le reiki?), il y a pourtant bien un contexte, des lignes directrices commun·e·s, une forme de sphère qui englobe toute ces pratiques. Et de fait, si je ne me reconnais vraiment pas dans certaines, en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je me suis souvent senti concerné au cours de cette lecture (pas seulement dans le passage sur la précarité économique qu'implique cette orientation professionnelle!) qui a parfois, pour de bonnes raisons, été inconfortable.

 Le terme de développement personnel, sans pouvoir être daté précisément, a émergé dans les années 50-60, avec l'idée forte d'un potentiel qu'il faudrait exploiter autant que possible pour profiter pleinement de sa vie. La vie a un sens, qui laisse de la place à l'individu (il ne s'agit plus de se satisfaire d'exister pour une intégration normative dans l'emploi, la famille, voire dans l'armée -le film antimilitariste Hair, dont la dimension ésotérique a par ailleurs été fortement atténuée dans la traduction française,  a été une racine importante du mouvement-, ...), avec un idéal d'épanouissement, de performance, de communion avec l'Univers et de contact profond avec la personne qu'on est vraiment. Le travail de Maslow est pour beaucoup dans cette vision du monde, de nouveaux modèles de psychothérapie comme l'Approche Centrée sur la Personne, la Gestalt thérapie, l'Analyse Transactionnelle, plus tard la psychologie positive, émergent, la consommation d'hallucinogènes avec une dimension spirituelle se démocratise, ... L'institut Esalen est créé en 1962 pour faire converger un certain nombre de ces réflexions et pratiques.

 Progressivement, l'idéal de développement personnel absorbe celui du bien-être, alors que les deux concepts pourraient sembler opposés : le développement personnel, est-ce que ce n'est pas du mouvement, qui implique potentiellement de sortir de sa zone de confort, alors que le bien-être est plus statique et implique de s'emparer de la plénitude de l'instant présent tout en évitant aussi soigneusement que possible ce qui risquerait d'atténuer ce ressenti de joie, de confort? Une soirée Netflix sous un plaid, ça ne sonne pas tout à fait pareil qu'une retraite de méditation spartiate qui va impliquer 8 heures de silence assis·e en tailleur par jour, ou les malaises déclenchés volontairement de la respiration holotropique! Pour autant, dans le développement personnel comme dans le bien-être, il y a cet objectif d'optimisation, de recherche d'un état idéal, et si on veut faire les choses bien de son état idéal, loin du conformisme affligeant des sentiers battus.

 Pour autant, le conformisme est bien présent : on suit un ou des mentors, une communauté, on s'oppose à la consommation mais on consomme (bols tibétains, stages, ...)  pour pratiquer mais aussi pour montrer qu'on pratique, et ce ne sont pas les seuls paradoxes. Par exemple, là où l'horizontalité et le sentiment de communauté sont revendiqués, la hiérarchie est bien présente et se fait fortement sentir entre personnes plus ou moins initiées ("si tout le monde est authentique, certains pourraient être plus authentiques que d'autres"), qui auront un statut différent voire un pouvoir d'inclusion et d'exclusion.

 Une limite forte de ce conformisme paradoxal est la difficulté d'évaluer ce que vivent vraiment les personnes qui s'engagent, la réalité des promesses. D'une part, le ressenti est au centre. La personne estime ou non avoir changé, avoir vécu quelque chose d'important et de fondamental ("le "patient" qui a connaissance de ce qu'il doit éprouver sera d'autant plus enclin à l'éprouver", "un patient non initié pourrait rester extérieur à l'expérience, et le rituel, privé de sens, serait sans effet"). Cette importance accordée à la vie intérieure vaut aussi pour l'évaluation du mentor : "Celui qui a vécu ce qu'il enseigne parle en connaissance de cause, et inspire confiance. Quand quelqu'un se raconte, il est possible pour ceux qui l'écoutent d'accéder à son intériorité, de juger de ses valeurs et de la pratique dont il se fait le porte-parole."  

 Le paradoxe le plus important selon l'auteur, au point qu'il constituera la conclusion du livre, est que cette contre-culture s'accorde étonnamment bien avec la culture dominante, qui l'a maintenant largement absorbée. J'ai parlé plus haut du fort potentiel de commercialisation de certaines pratiques ("une enquête publiée en 2022 par 60 millions de consommateurs estime le seul marché du livre de développement personnel pour la France à quelque 71 millions d'Euros de chiffre d'affaires"), mais le monde du travail a aussi su s'emparer d'une partie des idéaux proclamés, et des valeurs qui derrière un vernis de douceur et de bienveillance s'avèrent profondément individualistes rendent de fait un grand service au maintien des inégalités (pourquoi rejoindre un mouvement social pour obtenir des droits quand il suffit de mieux s'aligner avec l'Univers ou encore de suivre les 7 ou 10 conseils du livre de poche sur lequel on est tombé·e pour réussir dans la vie, ou encore qu'on peut choisir de s'extraire de tout ça pour rejoindre une communauté de vie loin de tout? pourquoi mener une lutte épuisante contre un parcours policier et judiciaire, des injonctions sociales, qui broient les victimes de violences sexistes et sexuelles quand le pardon et la compassion sont une voie de pureté et d'épanouissement dont il ne faudrait surtout pas s'éloigner sous peine d'être rattrapé·e par des émotions toxiques et que l'incapacité à se libérer de son passé révèle une attitude contre-productive et une complaisance à souffrir?).

 Si on devine, dans la densité des sujets évoqué, un travail de fond important, on peut regretter que l'auteur soit dans l'affirmation plus que dans la démonstration, un choix qui, j'imagine, a d'abord été fait pour des raisons de place (chaque chapitre pourrait facilement devenir un livre), mais reste frustrant en particulier pour un livre écrit par un universitaire. Le fait de regrouper dans une même sphère des pratiques aussi diverses est aussi parfois perturbant, mais pas autant, en tout cas pour moi, que  d'en constater les points communs. Sans chercher une nuance faussement diplomatique (le livre contient des affirmations fortes), il ne faut pas y rechercher un "pour ou contre". La personne qui attendait un éloge de ces moyens d'échapper à société absurde n'y trouvera pas son compte (mais ça, avec le titre, on s'y attend un peu!), mais celle qui se faisait une joie de ricaner de la promesse d'être à un déclic de changer sa vie et de s'élever loin au dessus de la masse, d'astrologie quantique ou de regroupements d'illuminé·e·s sera frustrée aussi. Les limites des présupposés, des promesses faites, sont exposées mais ne sont pas exagérées, les besoins sous-jacents sont pris au sérieux (y compris dans la conclusion!), et il n'est aucunement nié que les pratiques peuvent être aidantes voire aussi bouleversantes qu'attendu.