Psychiatre et fort de nombreuses années d'expertises judiciaires, l'auteur de L'énigme des tueurs en série propose, avec ce titre oxymore, de mieux comprendre ceux et celles qui se cachent derrière une criminalité plus ordinaire statistiquement mais pour autant choquante, avec la démarche annoncée de la recherche de complexité et de l'évitement du piège de comprendre la personne par le prisme de l'acte.
Des actes aussi divers que le terrorisme, l'emprise sectaire, le meurtre en réponse à une provocation, les néonaticides, les génocides et les homicides conjugaux seront explorés, avec pour finir une réflexion en longueur sur Adolf Eichmann dont l'aspect ordinaire a tellement déstabilisé que l'analyse de son procès par Hannah Arendt a donné lui au concept de banalité du mal.
Le projet est riche et ambitieux... les moyens que l'auteur s'est donnés le sont moins, au point que le livre m'est tombé des mains un certain nombre de fois. Les sujets, sauf exception, ne semblent absolument pas maîtrisés, le contenu tient parfois de réflexions appuyées sur des présupposés qui ne semblent pas s'alarmer de lacunes stupéfiantes, d'autre qui évoquent le format vlog parce qu'elles ressemblent à une réflexion à haute voix plutôt qu'un contenu documenté, à certains moments l'auteur expose son manque de documentation...
Par exemple, l'auteur fait l'exploit de parler des thèmes des deux premiers chapitres, les homicides conjugaux et les néonaticides, sans parler de patriarcat. Dans le premier cas, il évoque en longueur la déresponsabilisation des auteurs, et certes prend des distances avec, mais c'est pour la considérer comme une vulnérabilité narcissique (les pauvres, prendre conscience de leurs actes serait trop dissonant avec l'image qu'ils ont d'eux-mêmes!), et non, un exemple au hasard, comme de la manipulation. Ça aurait été surréaliste dans les années 90, mais le livre date de... 2018! Les connaissances sur les violences conjugales, sur la personnalité narcissique, ont évolué, sont loin d'être confidentielles! Le grand public aura par exemple pu observer (certes après 2018), dans le documentaire De rockstar à tueur, Bertrand Cantat jouer l'amoureux transi qui a été dépassé par ses actes et souffre de la perte de la femme de sa vie, avant de changer cyniquement de version une fois que des preuves contredisaient son récit. L'auteur n'aurait jamais été confronté à ce genre de cas (en plus de ne lire, genre, rien sur les violences conjugales) dans le cadre de ses propres expertises? Il va jusqu'à être assez gonflé pour affirmer qu' "il y a des hommes qui n'ont jamais commis la moindre violence physique ou verbale, jusqu'à l'annonce catastrophique de la séparation. Ils sont plus de la moitié des cas", donnant une lecture extrêmement fallacieuse de ce type de violences (j'imagine que l'info a été communiquée par la victime entre un café-clope et l'autopsie). Certes, et c'est une information importante, la séparation est le moment où le passage à l'acte meurtrier est le plus élevé. Pour autant, c'est un passage à l'acte meurtrier qui s'inscrit dans un contexte de violences conjugales!
Autre exemple, dans un chapitre par ailleurs intéressant, Daniel Zagury détaille plusieurs mécanismes d'emprise d'un mouvement sectaire, allant à l'encontre de plusieurs idées reçues et précisant que dans ces situations, l'expertise des victimes est bien plus instructive que l'expertise des auteur·ice·s (qui vont, vous ne devinerez jamais, se déresponsabiliser). Seulement, il appuie son raisonnement sur une expertise unique, alors que des centaines et des centaines de pages ont été écrites sur les mouvements sectaires. Bosser avant d'écrire, a fortiori quand on a un CV important et un statut médiatique... non? Et l'auteur pousse l'audace en évoquant au début du chapitre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là, la femme divorcée qui après 30 ans de mariage catalogue son ex-époux pervers narcissique parce qu'elle a fait un test dans un magazine féminin pour se déresponsabiliser de l'échec du mariage (c'est une femme théorique, rien n'indique d'où il la sort). Si c'est aimable de sa part de confirmer, après un chapitre où il l'a fortement laissé entendre, qu'il n'a pas la moindre idée de ce que c'est que vivre une relation abusive, c'est pour le moins créatif d'utiliser le biais de la condescendance pour montrer son ignorance crasse... j'ai très envie de lui recommander de se renseigner sur le sujet, en commençant s'il le souhaite par des magazines féminins dont certains articles, j'en suis convaincu, sont plus solides que ses écrits.
Le manque d'élaboration sur l'acte par les auteur·ice·s revient, si je ne me trompe pas, dans tous les chapitres, mais si les interprétations divergent selon le contexte, l'auteur semble manquer d'outils pour en faire quelque chose, ce qui est parfois particulièrement déstabilisant. J'ai évoqué le cas des auteurs d'homicides conjugaux où la manipulation ne semble pas être envisagée, pour les génocidaires par exemple c'est le traumatisme qui ne semble pas être envisagé. Il évoque par exemple l'image cliché du responsable de camp de concentration qui rentre chez lui jouer du piano le soir. L'évocation, certes, est parlante, mais là c'est un expert judiciaire (qui revendique la complexité et la nuance, heureusement qu'il le rappelle parfois!) qui parle, et non un romancier. Est-ce que notre joueur de piano s'alcoolise? Fait des cauchemars? Se rigidifie violemment quand certains sujets sont évoqués? A des moments dépressifs ou d'irritabilité exacerbée? Est violent avec sa famille entre deux gammes? Nous n'en saurons rien, et pour les génocidaires expertisés par l'auteur, on n'en saura pas beaucoup plus.
Certains chapitres sont plus documentés, comme celui sur les terroristes ou celui sur Adolf Eichmann, où il prend soin de distinguer les propos véritables d'Hannah Arendt et le commentaire desdits propos, tout en la confrontant à certaines critiques dont les limites seront explorées aussi. J'aurais peut-être préféré que le propos de ces chapitres soit plus structuré, ils donnent parfois l'impression d'une réflexion à haute voix avec des thèmes explorés de façon un peu aléatoire... la sensation de rigueur et d'intérêt vient surtout de la cohabitation avec les autres chapitres.
On a donc un projet ambitieux, complexe... avec un manque de rigueur stupéfiant, ce qui constitue un énorme gâchis tant les heures et les heures de rencontre directe de l'auteur avec les personnes dont le comportement est commenté dans le livre devrait être un matériel d'analyse précieux. Un titre et un sous-titre ("Ces criminels qui pourraient être nous") racoleurs servent de support à une absence de sérieux franchement insultante pour les lecteur·ice·s.





