L'autrice, thérapeute auprès de personnes anorexiques et enseignante, est une ancienne anorexique, et tient à le revendiquer, non pas par fierté personnelle, mais parce que le discours majoritaire chez les professionnel·le·s selon lequel l'anorexie, on ne s'en sort jamais vraiment, en plus d'être insultant pour les personnes qui s'estiment guéries (dans une continuité préoccupante avec l'attitude qui existe pendant l'accompagnement thérapeutique, les moindres paroles et actes sont autant d'indices que la personne concernée manipule ou au pire est dans la toute puissance, au mieux se voile la face) et sonne comme une condamnation qui, pour le moins, n'aide pas à se mobiliser, ce qui est disons original dans un contexte d'accompagnement (en plus de fortement ressembler à une complaisance à l'inefficacité -"n'est-ce pas bizarre d'oser communiquer sur de tels fiascos?"-).
Ce défaitisme n'est pourtant pas, loin de là, le seul problème dans l'accompagnement contemporain (et certaines situations rapportées sont suffisamment choquantes pour que l'autrice ressente le besoin de rappeler que c'est, en effet, contemporain), comme elle l'a entendu une infinité de fois des personnes dont elle a entendu les propos en tant que thérapeute (des livres autobiographiques sont également cités). De fait, les personnes anorexiques sont le plus souvent des femmes, adolescentes ou jeunes adultes (l'anorexie est tellement associée à la jeunesse que des adultes ont été hospitalisées en pédiatrie), et hospitalisées en psychiatrie, autant d'expositions à la condescendance, à la silenciation, à des violences de la part des soignant·e·s. L'environnement est carcéral (tout espace de liberté -accès à la cour commune, à des livres, voire à ses vêtements et sous-vêtements, visites de la famille, ...- est conditionné à des prises de poids chiffrées), des ateliers sont de rigueur peu importe si ça a du sens ou non pour la personne, une visite avec les parents tant attendue peut être refusée car l'objectif n'est pas atteint à 200g près, la famille est par ailleurs de facto suspecte et éloignée, une patiente dont l'alimentation par sonde est inadaptée et la fait se tordre de douleur est perçue comme résistante et sanctionnée, les livres sont rarement proposés, ... L'autrice, qui se félicite d'y avoir elle-même échappé, rappelle que les conditions d'hospitalisations ne sont pas les mêmes partout, précise qu'à un certain stade l'hospitalisation est salutaire ("la structure hospitalière permet indéniablement de surveiller l'état des organes vitaux et de rétablir l'équilibre physiologique (remonter les taux de phosphore, potassium, calcium... sous les plus brefs délais"), mais insiste sur le fait que les témoignages décrivant cet univers de condescendance et d'humiliations sont nombreux, très nombreux, et a été interpellée par l'absence ou quasi absence de souvenirs d'un propos aidant de la part des soignant·e·s.
L'autrice (elle-même doute de la pertinence en soi de chercher "LA cause") déplore également les certitudes dogmatiques, le plus souvent empreintes de sexisme, assénées aux personnes concernées pour expliquer leur pathologie : c'est la famille qui est dysfonctionnelle (pas besoin d'avoir le moindre contact avec ladite famille pour le savoir), c'est un refus de la féminité, c'est un refus de la vie amoureuse, c'est un refus de la parentalité, ou encore pourquoi pas c'est "le repas transformé en "scène primitive" (ce concept qui voudrait que le petit enfant soit marqué par la vue ou le fantasme du coït parental...), où l'aliment serait érotisé et la pénétration, oralisée. De quoi couper l'appétit au prochain repas en famille!". Si cet inventaire cible de façon ostensible la psychanalyse, Camille Cellier a constaté une essentialisation très proche dans un colloque de TCC. Les patientes se voient aussi reprocher de façon hautaine leur attachement à la minceur (un comble quand hors de ce contexte les injonctions à la minceur sont omniprésentes), leurs ambitions professionnelles les exposent aux ricanements, le projet de parentalité est célébré, elles peuvent se voir inviter à aller sur les applis de rencontre peu importe que ce soit le moment pour elles ou non... La sexualité, la parentalité, ne sont plus des choix personnels (l'autrice insiste au contraire sur le droit fondamental à écouter ses propres désirs sur ces sujets), mais un signe de pathologie ou de bon fonctionnement. Elle se souvient en particulier de ce médecin généraliste s'extasiant "Avec votre poids normal, vos règles doivent être bien rouges!" alors que ça n'avait rien à voir avec le sujet de la consultation.
Si l'enjeu est infiniment moindre que les dénonciations qui sont faites, le livre a toutefois un aspect frustrant voire agaçant : tout le monde fait tout n'importe comment, sauf l'autrice, au point qu'on se demande parfois ce que ce serait si le dogmatisme et la condescendance n'étaient pas aussi abondamment dénoncés. "Le résultat est aléatoire si l'on ne s'adapte pas au profil de chacun·e", mais "les cours de cuisine n'ont aucune chance de réconcilier une anorexique lambda avec la cuisine" (ces deux propos sont espacés de 5 lignes), parler de la mortalité de l'anorexie c'est se complaire à dresser un portrait sombre et démobilisant mais "après 10 ans d'anorexie, le taux de décès, conséquence de dénutrition ou de suicide, s'élève à 7%, et après deux décennies, il grimpe en flèche à 20%", "c'est même l'une des pathologies les plus tueuses", et j'oublie d'autres contradictions. Aucune approche thérapeutique ne trouve grâce, la psychanalyse on aura compris pourquoi, les TCC non plus parce qu'elles occultent le travail sur soi qui est aussi nécessaire, les thérapies systémiques augmentent le risque de suicide après hospitalisation, les approches existentialistes ça ne va pas non plus parce qu'aider les personnes anorexiques à trouver du sens ne correspondrait pas à leur besoin (et ce sont des thérapies trop verticales parce que pourquoi pas), ... Ce que fait l'autrice, de toute évidence, c'est top, mais on n'en saura pas beaucoup plus parce que ça n'intéresse pas les personnes accompagnées (ce qui n'est pas forcément faux, mais dans un livre où elle donne tant de leçons ça pourrait éventuellement intéresser les lecteur·ice·s), et peu importe si les extraits d'entretiens qui figurent dans le livre ressemblent énormément à un travail sur les distorsions cognitives dans le plus grand classicisme des TCC (c'est le deuxième C). La critique des différentes approches thérapeutiques est bien entendu indispensable, mais le caractère binaire fait parfois douter de son sérieux, alors que le sujet, c'est le moins qu'on puisse dire, extrêmement sérieux. Le mépris va jusqu'à toucher certaines personnes concernées, qu'il faut écouter, mais, apparemment, pas si elles ne pensent pas comme elle. Geneviève Brisac se voit retirer sa légitimité à se qualifier de militante féministe (vraie féministe ne veut pas avoir d'enfants) parce qu'elle a dit ne s'être estimée "complètement guérie qu'à la naissance de sa fille" ("s'adapter au profil de chacun·e", là, ça ne compte pas), le témoignage d'une autre donne "l'impression que cette anorexique a gobé tout rond son psy et que c'était ce dernier qui débitait ce message "explicatif" du fond de l'estomac creux de son analysée", dans un livre qui fustige la condescendance et prône l'écoute (mais pas sur le modèle des thérapies existentialistes parce que les anorexiques ne sont pas intéressées par la recherche de sens) et la bienveillance, c'est un parti pris!
Bien entendu, malgré certains aspects dérangeants, le message du livre est indispensable et se doit d'être porté : non seulement de nombreux accompagnements des personnes anorexiques sont violents et déshumanisants ce qui est un problème en soi, mais par ailleurs c'est souvent contreproductif, comme Camille Cellier le rappelle de façon pratico-pratique en soulignant que si une réponse à l'urgence vitale reste nécessaire, ça n'empêche pas d'envisager par exemple des soins en ambulatoire ensuite, plutôt que d'infliger un environnement sexiste, rabaissant, déresponsabilisant et punitif dont la balance bénéfice-risque est loin d'être démontrée.





