jeudi 23 avril 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, d'Adèle Yon

 

 L'autrice entame des investigations sur son arrière-grand-mère Betsy, qui a longtemps été internée dans des hôpitaux psychiatriques, d'abord pour des raisons très pragmatiques : la schizophrénie étant en partie héréditaire, avec quel degré de certitude on peut appliquer ce diagnostic à Betsy, dans quelle mesure l'autrice doit-elle s'inquiéter?

 Le puzzle, dont on aura un aperçu synthétique dans le tout dernier chapitre, s'avérera constitué de pièces très diverses (archives, témoignages parfois conflictuels de la famille, de soignant·e·s, ... les voix de Betsy elle-même et de son époux André ne seront présentes directement que dans des lettres qu'iels se sont échangées avant leur mariage), et gagnera en cohérence au fur et à mesure qu'il s'éloignera de la représentation initiale. La lobotomie? C'était une pratique très contestée déjà à l'époque, et elle avait été pratiquée suite à la lourde insistance d'André. La conviction que son petit-fils la regarde nue, depuis sa chambre, à travers les murs? Il ne s'agissait pas de chambre adjacente mais de salle de bain adjacente, et de nombreux éléments laissent penser qu'elle avait été agressée par son père, dans son enfance, dans la salle de bain familiale. 

 Les symptômes de pathologie lourde, sans être exclus, sont de moins en moins établis, et la liste de ceux qui auraient justifié un internement en hôpital psychiatrique relèvent pour beaucoup de protestations, de colère, pour le moins légitimes avec la prise d'un minimum de recul. En effet, si l'existence des délires, des comportements alarmants, est questionnable, les maltraitances sont avérées. André, décrit comme extrêmement sévère, est violent envers elle et leurs enfants. Alors que, ses libertés étaient très limitées, sa vie se résume presque à sa vie conjugale et familiale, il la trompe. Les traitements subis sont également d'une grande violence : série d'électrochocs qui la laissent extrêmement affaiblie et en proie à des migraines, ce qui la rend physiquement incapable de s'occuper de ses enfants et génère une forte culpabilité en plus du manque de liens, lobotomie qui, l'enquête de l'autrice le montre clairement, a plus vocation à rendre docile qu'à soigner, conditions de vie terriblement éprouvantes dans les hôpitaux psychiatriques, ...

 Élisabeth a, de fait, été effacée en plus d'être silenciée, par des forces beaucoup trop lourdes pour pouvoir y résister. Cet ouvrage lui redonne une mémoire qui a été activement écrasée par son époux, une partie de sa famille, les institutions, ... C'est une illustration de la brutalité du sexisme et de la psychiatrisation, qui derrière cette reconstitution si précieuse rappelle implicitement la réalité tragique de toutes les Élisabeth, passées, présentes, probablement futures, qui resteront anonymes.

jeudi 9 avril 2026

Anthropologie de la douleur, de David Le Breton

 

 Si la douleur est un sujet difficilement contournable, sa dimension anthropologique ne saute pas forcément aux yeux. Je veux dire, je peux me tromper mais là, comme ça, j'imagine que quand notre gros orteil fait une rencontre aussi malencontreuse que matinale avec un pied de table, ou quand on se coupe avec une feuille de papier, c'est plutôt rare de penser spontanément à ce que ça dit de notre statut d'animal social.

 Et pourtant, même si c'est de fait d'abord un phénomène biologique, la douleur, à un niveau social mais même à un niveau individuel, a un sens qui lui est donné de façon collective. L'auteur consacre par exemple un chapitre au statut de la douleur dans l'Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, sujet plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Mais avoir mal a aussi une infinité de sens différents selon la façon dont c'est exprimé : est-ce que c'est mieux vu d'afficher un stoïcisme inflexible, soit en étant démonstratif dans ledit stoïcisme inflexible soit au contraire en prenant sur soi dans le but d'être discret·ète, ou d'être expressif·ve pour être pris·e au sérieux ou plus simplement pour que l'interlocuteur·ice sache de façon plus précise ce qu'on traverse? Le regard médical sur le sujet à travers les époques est documenté, avec les injonctions sociales sous-jacentes.

 La douleur est souvent subie, comme dans les deux exemples que j'ai cités en début de résumé -on pourrait (hélas!) en citer une infinité d'autres-, mais elle est aussi fréquemment infligée. Ça peut être pour des raisons de discipline, qu'elle soit infligée par soi-même (ascétisme) ou par quelqu'un d'autre (punition), pour élever (rituel initiatique) ou dégrader (torture), ... Là encore, les exemples sont nombreux, et cette quantité d'exemples, de façon générale, c'est à la fois la qualité et le défaut du livre.

 En effet, les dimensions à explorer, une fois engagé·e sur ce chemin, sont exponentielles, on s'en rend très vite compte à la lecture. Quand l'auteur dit dans la page de remerciements "j'amassais des données, des notes, des entretiens, mais je reculais devant l'ampleur de la tâche", on n'a aucun mal à le croire! Et les sources sont presque aussi diverses que les sujets à aborder. L'inconvénient, c'est que chaque thème est traité de façon plutôt rapide, sans forcément permettre d'en retirer une synthèse, une conclusion, et, par la force des choses, c'est difficile d'évaluer dans quelle mesure le propos est documenté : est-ce que l'auteur, là, donne son avis? Est-ce qu'ici il s'est appuyé sur une documentation trop sélective pour avoir un regard global? Est-ce que la thèse développée est contredite de façon solide ailleurs, ou éventuellement litigieuse? Devant l'avalanche de thématiques, difficile d'avoir une réponse à ces questions (sinon que l'auteur n'a pas pu tout explorer à fond parce qu'il n'a qu'une seule vie) et c'est d'autant plus frustrant que, précisément, des questions, le livre invite à s'en poser!

 Frustration supplémentaire (mais ça on ne peut pas le reprocher à l'auteur!), le livre date de 1995, et les sciences humaines ont probablement énormément avancé depuis sur toutes les thématiques couvertes. 

jeudi 19 mars 2026

Les corps inutiles, de Delphine Bertholon

 


 Clémence, 15 ans, sort du collège, insouciante, presque euphorique : c'est la fin de l'année scolaire, et elle se rend à une soirée dans la grande maison de son amie Amélie ("elle avait rarement le droit de sortir le soir, c'était exceptionnel"). Elle passe dans une rue au nom d'oiseau "mille fois empruntée, à deux pas de chez elle, à deux pas du collège, petite rue bien tranquille", et soudainement ("Sur l'instant, elle n'a pas compris. Il fallut à son cerveau un temps d'adaptation"), sa vie bascule : "Elle avait quinze ans depuis quelques jours. Elle avait mille ans depuis quelques minutes."

 Un homme armé d'un couteau surgit, l'insulte, la menace de viol. Elle sent son haleine, voit son visage ("Il ne faisait pas peur, n'était pas celui auquel elle s'attendait ; jusqu'à ce qu'elle croise son regard"), sent le couteau s'enfoncer dans sa blouse, puis dans sa peau. Il finit par renoncer et s'enfuir en lui demandant de compter jusqu'à cent, parce qu'il n'avait pas prévu que la porte du chantier dans lequel il pensait l'emmener serait, inhabituellement, cadenassée, parce que son attitude à elle (restant calme, cherchant à dialoguer, après les premiers cris de panique qui l'avaient excité) l'a déstabilisé. Elle apprendra des années plus tard que bien d'autres ne lui ont pas échappé, que l'une de ses victimes, de 19 ans, a cherché à se défendre et a été tuée.

 Après quelques heures à pleurer, elle décide d'aller à la soirée. Si elle reste à déambuler dans la rue, elle risque de le recroiser, si elle rentre, elle devra répondre aux questions de ses parents. Là-bas, personne ne se préoccupe vraiment de son état, de la raison de son arrivée tardive ("Va dans la baignoire, y a des bières au frais", "Virgile posait des questions mais, au fond, se fichait des réponses"). Lorsqu'elle finit par en parler à Virgile, son petit ami, sa réaction fige quelque chose : "Écoute, tu ne t'es pas fait violer, Clémence. C'est pas si grave, ça va aller... Tu veux une autre bière?" La leçon est apprise, en parler, ça ne sert à rien, elle restera seule avec son vécu. En parler à ses parents, ce serait encore pire : ses parents qui ne respectent pas son intimité (la fois où elle a fermé la porte de sa chambre, pour expérimenter le fait d'avoir son espace à elle, ça a été la source de mille suspicions), ses parents surprotecteurs dont l'infinité de précautions compliquent sa vie d'adolescente mais, de toute évidence, sont moyennement efficaces, ses parents qui ont du mal avec le fait d'être soutenants ("si une mauvaise chose lui arrivait, elle en était toujours responsable"), ses parents qui aiment mieux quand les choses sont sous le tapis ("les problèmes, ma petite fille, ça reste à l'intérieur", "chez les Blisson, nous refusons la honte"), ne vont certainement pas lui permettre de surmonter ça.

 La conséquence, c'est que, physiquement, elle ne ressent rien : quand elle se blesse, elle ne s'en aperçoit pas, elle ne ressent pas les contacts physique, les températures (elle doit regarder la tenue des gens dehors pour savoir comment s'habiller), ... Adulte, son métier (elle a fait une formation de maquilleuse car c'était situé un peu loin et ça lui permettait d'échapper à ses parents, qui évidemment l'ont mal pris) est de maquiller des poupées gonflables de luxe, des objets qui ont l'apparence d'un corps, qui sont objets d'attention, mais qui ne ressentent rien non plus. Elle finira, brusquement, par retrouver ses sensations, parler de l'évènement à ses parents, ce qui sera une nouvelle épreuve et l'opportunité d'un nouveau début.

 La forme du roman est au service d'un regard particulièrement incarné sur les réalités que peuvent avoir les conséquences d'un traumatisme : la sensation d'être dépossédé·e de soi, l'importance d'être écouté·e, l'ambivalence entre acceptation et tentatives d'échapper aux symptômes, ... Le récit est fort et a probablement de nombreux niveaux de lecture. 

jeudi 5 mars 2026

Chroniques du travail aliéné, de Lise Gaignard

 


 Le livre est un recueil de chroniques initialement écrites pour le journal militant Alternative libertaire. Si la dimension politique est pour le moins visible sur la couverture ("en France, quand on est victime d'une injustice épouvantable au travail... on demande à aller chez le psy!"), elle est présente de façon plus indirecte dans cette compilation de témoignages de personnes venues consulter l'autrice pour souffrance au travail.

 Les souffrances sont, souvent, extrêmement graves : longs arrêts de travail, infarctus, tentatives de suicide, ... Les secteurs, les classes sociales représentées, sont très divers (il y a par exemple le témoignage d'une chômeuse d'attitudes tellement absurdes qu'elles pourraient être drôles s'il n'y avait pas un risque social derrière qui n'a vraiment rien d'hilarant), et pour autant des thèmes seront récurrents : le manque de reconnaissance, les objectifs inadaptés au contexte de travail ce qui empêche de faire de la qualité et d'être satisfait·e de ce qu'on fait au quotidien, le toujours plus avec toujours moins, la brutalité managériale, ... 

 L'autrice se réjouit ("on ne pouvait pas me faire meilleur compliment") de s'être entendue dire "on ne sait plus qui plaindre!" En effet, les responsabilités s'entrecroisent, celle d'un système économique qui rend aussi récurrent la course au profit jusqu'à l'absurde (peu importe que la qualité ne soit pas au rendez-vous, peu importe que ça broie des gens au passage, toute réduction des coûts, toute augmentation de productivité, est bonne, voire impérative, à prendre), celles de responsables qui profitent de leur pouvoir pour avoir des comportements déplacés, les personnes qui ne savent pas si elles doivent se rendre complices de pratiques illégales où les dénoncer en se sacrifiant au passage, ... Évoquant fortement l'expérience de Milgram, certain·e·s subissent les violences mais les exercent aussi, sans sembler prendre conscience de ce à quoi iels participent, comme cette cheffe d'agence bancaire qui dénonce de nombreuses évolutions néfastes mais s'en prend avec le mépris le plus extrême à ses subordonné·e·s quand elle n'atteint pas des objectifs insensés ("ce n'est pas ma faute s'ils ne m'envoient que des branques! Comment ils veulent que je remplisse les objectifs de la banque avec ses abrutis", "J'en ai un qui a même fait un infarctus devant tout le monde, il faut voir!")

  Comme l'indique le texte sur la couverture, ce livre est un regard de psy pour montrer à quel point, face à l'enjeu, le regard de psy est dérisoire, jusqu'à dénoncer fermement dans la conclusion les entreprises qui envoient leurs employé·e·s chez le psy en cas de difficultés. 

vendredi 27 février 2026

La barbarie des hommes ordinaires, de Daniel Zagury

 


 Psychiatre et fort de nombreuses années d'expertises judiciaires, l'auteur de L'énigme des tueurs en série propose, avec ce titre oxymore, de mieux comprendre ceux et celles qui se cachent derrière une criminalité plus ordinaire statistiquement mais pour autant choquante, avec la démarche annoncée de la recherche de complexité et de l'évitement du piège de comprendre la personne par le prisme de l'acte.

 Des actes aussi divers que le terrorisme, l'emprise sectaire, le meurtre en réponse à une provocation, les néonaticides, les génocides et les homicides conjugaux seront explorés, avec pour finir une réflexion en longueur sur Adolf Eichmann dont l'aspect ordinaire a tellement déstabilisé que l'analyse de son procès par Hannah Arendt a donné naissance au concept de banalité du mal.

 Le projet est riche et ambitieux... les moyens que l'auteur s'est donnés le sont moins, au point que le livre m'est tombé des mains un certain nombre de fois. Les sujets, sauf exception, ne semblent absolument pas maîtrisés, le contenu tient parfois de réflexions appuyées sur des présupposés qui ne semblent pas s'alarmer de lacunes stupéfiantes, d'autre qui évoquent le format vlog parce qu'elles ressemblent à une réflexion à haute voix plutôt qu'un contenu documenté, à certains moments l'auteur expose son manque de documentation...

 Par exemple, l'auteur fait l'exploit de parler des thèmes des deux premiers chapitres, les homicides conjugaux et les néonaticides, sans parler de patriarcat. Dans le premier cas, il évoque en longueur la déresponsabilisation des auteurs, et certes prend des distances avec, mais c'est pour la considérer comme une vulnérabilité narcissique (les pauvres, prendre conscience de leurs actes serait trop dissonant avec l'image qu'ils ont d'eux-mêmes!), et non, un exemple au hasard, comme de la manipulation. Ça aurait été surréaliste dans les années 90, mais le livre date de... 2018! Les connaissances sur les violences conjugales, sur la personnalité narcissique, ont évolué, sont loin d'être confidentielles! Le grand public aura par exemple pu observer (certes après 2018), dans le documentaire De rockstar à tueur, Bertrand Cantat jouer l'amoureux transi qui a été dépassé par ses actes et souffre de la perte de la femme de sa vie, avant de changer cyniquement de version une fois que des preuves contredisaient son récit. L'auteur n'aurait jamais été confronté à ce genre de cas (en plus de ne lire, genre, rien sur les violences conjugales) dans le cadre de ses propres expertises? Il va jusqu'à être assez gonflé pour affirmer qu' "il y a des hommes qui n'ont jamais commis la moindre violence physique ou verbale, jusqu'à l'annonce catastrophique de la séparation. Ils sont plus de la moitié des cas", donnant une lecture extrêmement fallacieuse de ce type de violences (j'imagine que l'info a été communiquée par la victime entre un café-clope et l'autopsie). Certes, et c'est une information importante, la séparation est le moment où le passage à l'acte meurtrier est le plus élevé. Pour autant, c'est un passage à l'acte meurtrier qui s'inscrit dans un contexte de violences conjugales!

 Autre exemple, dans un chapitre par ailleurs intéressant, Daniel Zagury détaille plusieurs mécanismes d'emprise d'un mouvement sectaire, allant à l'encontre de plusieurs idées reçues et précisant que dans ces situations, l'expertise des victimes est bien plus instructive que l'expertise des auteur·ice·s (qui vont, vous ne devinerez jamais, se déresponsabiliser). Seulement, il appuie son raisonnement sur une expertise unique, alors que des centaines et des centaines de pages ont été écrites sur les mouvements sectaires. Bosser avant d'écrire, a fortiori quand on a un CV important et un statut médiatique... non?  Et l'auteur pousse l'audace en évoquant au début du chapitre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là, la femme divorcée qui après 30 ans de mariage catalogue son ex-époux pervers narcissique parce qu'elle a fait un test dans un magazine féminin pour se déresponsabiliser de l'échec du mariage (c'est une femme théorique, rien n'indique d'où il la sort). Si c'est aimable de sa part de confirmer, après un chapitre où il l'a fortement laissé entendre, qu'il n'a pas la moindre idée de ce que c'est que vivre une relation abusive, c'est pour le moins créatif d'utiliser le biais de la condescendance pour montrer son ignorance crasse... j'ai très envie de lui recommander de se renseigner sur le sujet, en commençant s'il le souhaite par des magazines féminins dont certains articles, j'en suis convaincu, sont plus solides que ses écrits.

 Le manque d'élaboration sur l'acte par les auteur·ice·s revient, si je ne me trompe pas, dans tous les chapitres, mais si les interprétations divergent selon le contexte, l'auteur semble manquer d'outils pour en faire quelque chose, ce qui est parfois particulièrement déstabilisant. J'ai évoqué le cas des auteurs d'homicides conjugaux où la manipulation ne semble pas être envisagée, pour les génocidaires par exemple c'est le traumatisme qui ne semble pas être envisagé. Il évoque par exemple l'image cliché du responsable de camp de concentration qui rentre chez lui jouer du piano le soir. L'évocation, certes, est parlante, mais là c'est un expert judiciaire (qui revendique la complexité et la nuance, heureusement qu'il le rappelle parfois!) qui parle, et non un romancier. Est-ce que notre joueur de piano s'alcoolise? Fait des cauchemars? Se rigidifie violemment quand certains sujets sont évoqués? A des moments dépressifs ou d'irritabilité exacerbée? Est violent avec sa famille entre deux gammes? Nous n'en saurons rien, et pour les génocidaires expertisés par l'auteur, on n'en saura pas beaucoup plus.

 Certains chapitres sont plus documentés, comme celui sur les terroristes ou celui sur Adolf Eichmann, où il prend soin de distinguer les propos véritables d'Hannah Arendt et le commentaire desdits propos, tout en la confrontant à certaines critiques dont les limites seront explorées aussi. J'aurais peut-être préféré que le propos de ces chapitres soit plus structuré, ils donnent parfois l'impression d'une réflexion à haute voix avec des thèmes explorés de façon un peu aléatoire... la sensation de rigueur et d'intérêt vient surtout de la cohabitation avec les autres chapitres.

 On a donc un projet ambitieux, complexe... avec un manque de rigueur stupéfiant, ce qui constitue un énorme gâchis tant les heures et les heures de rencontre directe de l'auteur avec les personnes dont le comportement est commenté dans le livre devrait être un matériel d'analyse précieux. Un titre et un sous-titre ("Ces criminels qui pourraient être nous") racoleurs servent de support à une absence de sérieux franchement insultante pour les lecteur·ice·s.

jeudi 19 février 2026

Le consentement, de Vanessa Springora

 


 La mère de V. s'est séparée de son père violent, dont la fréquence des visites comme l'investissement affectif lors desdites visites sont aléatoires (la seule constante est qu'il ne faut pas s'attendre à grand chose). Adolescente, elle est solitaire, n'aime pas son corps, est peu sûre d'elle mais adore les livres et la littérature. Alors quelle chance quand à treize ans elle a le privilège d'attirer l'attention de G., adulte (très adulte, il y a trente-six ans d'écart!) et écrivain renommé, avec lequel elle va vivre un amour sulfureux et interdit!

 G. est bien entendu Gabriel Matzneff, connu aujourd'hui pour avoir violé de nombreux·ses enfants et adolescent·e·s, ce qu'il racontait en longueur dans ses livres. 

 Si ça commence par des échanges de lettres, la relation sera sexualisée très rapidement : dès leur premier rendez-vous à l'extérieur, il insiste pour qu'elle aille chez lui. Elle se rendra compte plus tard à quel point les relations sexuelles sont monotones et n'ont rien d'incroyable, mais lui qui a, évidemment, bien plus d'expérience qu'une adolescente de 13 ans se présente comme un généreux initiateur. V. ne se pose pas trop de questions (et G., bien entendu, ne lui posera jamais la moindre question sur ce qu'elle veut) : l'essentiel, c'est d'être au centre du monde pour lui, peu importent les moqueries et les rumeurs au collège (et quand quelqu'un lui assurera qu'iel a vu G. embrasser une autre adolescente, elle mettra des œillères), et peu importent surtout les réticences de sa mère ("Comment peut-elle me priver de cet amour, le premier, le dernier, l'unique? Elle s'imagine peut-être qu'après m'avoir enlevé mon père (car bien sûr, maintenant, tout est de sa faute), je la laisserais faire une seconde fois?"). Ce n'est que deux ans plus tard, avec l'effet cumulé de plusieurs désillusions (qui seront l'occasion d'inversion de la remise en question quand elle essayera de le confronter : face à un écrivain manipulateur plus âgé que son père, l'autrice, à 15 ans, ne peut avoir le niveau pour ce qu'elle appelle des joutes verbales), le fait qu'elle apprenne l'existence d'une autre "maîtresse" (elle aussi âgée de 15 ans), et le soutien d'un homme qui n'a "que" 7 ans de plus qu'elle, soutien qu'aucun autre adulte ne lui a apporté jusqu'ici, qu'elle parviendra à s'affirmer et à le quitter, non sans détresse, douleur et jalousie.

 Elle s'en rendra compte en partie sur la fin de la relation, en partie a posteriori,  ce qu'elle a vécu n'est pas l'histoire d'amour que ses carences affectives, son estime de soi en souffrance, et surtout l'instauration d'une emprise, lui ont fait croire que c'était. Elle observe d'ailleurs que ce récit de l'amour interdit, l'amour qui surpasse les tabous, est fallacieux, une fois qu'on ne se demande plus si c'était normal qu'elle l'aime lui, mais si c'était normal qu'il l' "aime" elle : c'était lui l'adulte qui aurait du trouver évident que rien de tout ça n'aurait du arriver, sans compter que l'infinité de viols sur d'autres enfants et adolescent·e·s montrent bien qu'il ne s'agissait pas d'un amour si intense qu'il a surpassé la barrière de l'âge, mais d'une relation tout à fait ordinaire pour cet agresseur. L'autrice donne un exemple insidieux de dépossession : elle a une rédaction à faire, il est enthousiasmé par le sujet (le récit d'un épisode autobiographique), il veut lui dicter, elle refuse, il fait du chantage affectif, elle finit par céder. Elle a dix-neuf sur vingt, l'enseignante est impressionnée, et partage à toute la classe ce récit qu'elle n'a pas écrit, d'un exploit dans un sport (l'équitation) qu'elle ne maîtrise absolument pas.

 Les dépossessions seront nombreuses : de sa sexualité (elle ne décide de rien dans leurs rapports, il s'agit de viols en fait d'initiation et l'autrice mettra de nombreuses années, traversera de nombreuses souffrances, avant de se réapproprier son corps), de ses proches (G. l'isole et sélectionne, il ne faudrait surtout pas qu'elle fréquente des gens étroits d'esprit qui ne comprennent pas et pourraient les éloigner), mais surtout du récit de leur relation et de son intimité. Les échanges de lettres du début qui donnaient cet aspect romantique et sulfureux, étaient aussi au service d'une discrétion (ne pas être vu·e·s ensemble)... et de la conservation d'une trace. V. sait que ça arrivera car elle l'a suffisamment lu dans les autres ouvrages de G. : cet échange épistolaire, rendu public sous un certain angle, donnera une image particulièrement fallacieuse de la relation. Son ascendant, son expérience, lui permettent même dès le début d'orienter le contenu de ses lettres à elle, exprimant ses attentes, orientant le style, avec ses propres lettres. Le récit de l'agresseur, qui en effet le fera passer pour une victime et elle pour une ingrate déraisonnable, sera publié, célébré, pendant qu'elle sera silenciée.  

 Le principal responsable de ces violences est bien sûr G., mais de nombreux autres adultes aussi, qui ne seront pas intervenus, ou encore qui auront fait des reproches... à V.! Sa mère plaindra G. lors de la séparation, un prof de lycée viendra même vérifier les rumeurs auprès de l'autrice, lui dire son admiration pour Matzneff tout en lui adressant un regard libidineux. Cet homme puissant (en particulier dans le monde de l'édition dans lequel V. évoluera adulte), manipulateur, pèsera de tout son poids pour maintenir une emprise, mais même en dehors de son réseau d'influence de nombreux adultes ont laissé faire. L'autrice, après avoir décrit la relation depuis son regard d'adolescente, détaille tous les mécanismes des responsabilités individuelles et collectives, impose sa parole qui a été silenciée, et propose un autre récit que celui qui a permis d'innombrables violences sur des victimes encore plus nombreuses, de la part de G. et d'autres. 

jeudi 12 février 2026

Fille d'octobre, de Linda Boström Knausgard

 


 Ce livre est un récit de vie, ponctué par celui d'une hospitalisation en psychiatrie. Ou plutôt c'est le récit d'une hospitalisation en psychiatrie, entrecoupé de récits de vie. Les évènements décrits sont parfois décousus, souvent difficiles à suivre, ce qui est cohérent avec le contexte puisque l'autrice raconte qu'elle subit des électrochocs, de façon répétée, ce qui impacte ses souvenirs : s'y accrocher, les garder, leur donner un sens est un combat.

 Ces électrochocs infligés régulièrement (la fréquence pluri-hebdomadaire est normale, et l'électroconvulsivothérapie a une efficacité mesurable en cas de dépression, ce qui n'enlève rien au propos de l'autrice) sont déshumanisants à plusieurs titres. Anesthésie générale oblige, les patient·e·s sont emmené·e·s en fauteuil roulant, inconscient·e·s, au lieu qu'elle nomme "l'usine", avec un effet une impression de travail à la chaîne. L'autrice n'a pas son mot à dire sur le traitement (qu'elle a par ailleurs pu refuser lors d'hospitalisations précédentes), et l'équipe soignante ne semble pas se soucier outre mesure de vérifier son efficacité de façon individuelle. Enfin, la minimisation des effets secondaires est déshumanisante en elle-même : le manque d'informations sur les conséquences indésirables d'un traitement est bien entendu en soi une violence et un manque de respect, mais ce que la forme du récit met en avant, c'est que perdre ses souvenirs, c'est aussi dans une certaine mesure une perte d'identité.

 Cette impuissance face à la machine psychiatrique, face à "l'usine", fait écho à d'autres passages du livre, qui est en quelque sorte un anti "quand on veut on peut". L'autrice ne manque certainement pas de volonté ni de compétences, elle est parfaitement capable de se hisser au dessus des autres (sinon je n'aurais pas eu une traduction de son livre entre les mains : le milieu de l'édition est extrêmement concurrentiel), et pourtant des défaillances à un niveau plus social font qu'elle a subi de nombreuses blessures dans l'enfance dans un environnement maltraitant, des relations amoureuses insatisfaisantes, a été plusieurs fois sous l'emprise brutale de la dépression (le mot n'est presque pas utilisé), a fait partie des personnes emmenées plusieurs fois par semaine à "l'usine", ...

 Porter cette voix, c'est aussi rappeler que ces voix doivent être écoutées. Dans ce livre il n'y aura pas de solution, pas de sortie triomphante de la maladie, pas de revanche contre le système. Et c'est un rappel éloquent qu'un système qui permet ça doit être combattu, que c'est un sujet collectif et non individuel, qu'oublier que les personnes même déshumanisées au nom du soin sont pleinement des êtres humains c'est être un engrenage du système, qu'écrivain·e ou non, chacun·e a une histoire à raconter et que les souvenirs de tou·te·s sont précieux.