L'autrice livre les résultats de son travail de recherche, en tant que sociologue, sur l'anorexie. Son travail s'appuie principalement sur des entretiens avec des patientes hospitalisées dans deux cliniques (dont une d'orientation plutôt psychanalytique), des lycéen·ne·s non sélectionné·e·s pour un diagnostic interrogé·e·s sur leur rapport à l'alimentation, et des personnes ayant été diagnostiquées (parfois longtemps avant l'entretien) sans être passées par l'hôpital.
La spécificité du regard sociologique est évoqué en longueur, et a été un sujet à part entière lors de l'enquête puisque des soignant·e·s revendiquaient leur propre expertise, prêtaient parfois à l'autrice un regard stéréotypé auquel iels pouvaient adhérer par ailleurs (l'anorexie est le résultat de la pression sociale à être mince, dans les magazines dits féminins et dans la médiatisation de la mode en particulier) ou encore étaient directement hostiles (comme un psychiatre chef de service lui expliquant doctement que pour comprendre l'anorexie parler aux patient·e·s n'a aucun intérêt et qu'il ne faut parler qu'aux soignant·e·s, cette grande démonstration de rigueur incluant la remarque que bon franchement la sociologie ce n'est pas très rigoureux). Les observations cliniques montrent aussi que les soignant·e·s ont la sensation de connaître le sujet par cœur (discours tenu au moment de l'admission, caractéristiques physiques ou tempérament, ...) au point que c'est un sujet de complicité, et que les patient·e·s apprennent vite, délibérément ou non, à être d'accord avec le discours porté sur leur pathologie, pour la plus grande satisfaction des psy qui tiennent lesdits discours (interprétations ressenties comme les seules valables, réponses attendues indiquées implicitement, ...).
L'autrice identifie plusieurs étapes dans le parcours (elle utilise le terme de carrière) des personnes anorexiques : une première perte de poids qui peut être liée ou non à un régime et qui fait débuter les comportements qui iront plus loin, des alertes des proches qui ne seront pas écoutées et qui provoqueront des attitudes de dissimulation ou d'opposition (la liste des stratégies pour cacher la nourriture présentée dans le livre occuperait probablement beaucoup de place), puis une hospitalisation dans laquelle se jouera un rapport de force plus violent encore. Les comportements, qui ont souvent été valorisés dans un premier temps, concernent la restriction alimentaire, mais aussi la pratique intensive du sport, ou l'investissement dans la scolarité, avec à chaque fois une recherche d'excellence.
Cette recherche d'excellence sera analysée par l'autrice comme allant de pair avec une recherche, pas nécessairement consciente, d'élévation sociale... c'est analysé par exemple avec l'évolution des goûts alimentaires (ce n'est pas seulement le gras et le sucré qui sont rejetés au profit des aliments moins caloriques, ce sont aussi des aliments attribués aux classes populaires qui sont rejetés au profit d'aliments plus valorisés), des échanges avec parfois une bienveillance condescendante entre boulimiques et anorexiques, la volonté explicite d'être plus maigre que les autres ("ce poids est acceptable chez telle ou telle personne, mais pas pour moi"), ... Renoncer à la perte de poids, ce n'est donc pas, loin de là, juste renoncer à la perte de poids. C'est un changement physiologique important (le corps s'est habitué au jeûne et à une alimentation différente), mais aussi un changement de regard sur soi de façon plus générale, l'arrêt d'un investissement dans des domaines valorisés (sport et études), ...
Ce travail est une présentation particulièrement intéressante de la méthodologie sociologique et des réflexions qui la sous-tendent, mais aussi un regard très complémentaire avec les approches plus directement thérapeutiques, en particulier dans la mesure où il est appuyé par de nombreux extraits d'entretiens.





