dimanche 14 juin 2026

Ce que Cécile sait. Journal de sortie d'inceste, de Cécile Cée

 


 Dans ce livre autobiographique qui est dense mais dont la lecture est fluide (en revanche, elle est éprouvante!), Cécile Cée montre à quel point l'inceste ne s'arrête pas à des violences sexuelles d'un individu sur un autre (l'autrice elle-même s'est souvenue adulte de l'agression qu'elle a vécue, et elle ne figure pas dans le livre) mais est un système, qui certes va concerner une personne qui agresse et une personne qui est agressée mais aussi la famille dans son ensemble, la société, ... "L'inceste, c'est le nez au milieu de la figure. On sait qu'il est là mais personne ne le voit jamais et beurk! on ne veut pas y mettre les doigts"

 L'expression récurrente "remettre le monde à l'endroit" prend un sens de plus en plus évident au fur et à mesure de la lecture, tant la confusion est omniprésente. C'est un arbre généalogique incompréhensible ("J'ai essayé plein de fois de dessiner l'arbre généalogique -notamment pour mon fils qui me l'a demandé. Ça foire toujours."), des comportements surréalistes et imprévisibles, des tensions toujours sur le point d'éclater et qui souvent éclatent pour des raisons absurdes, un sentiment d'insécurité tout le temps et des limites qui ne sont pas respectées ou dénigrées (comme ces deux moments où l'autrice enfant était en larmes et qui ont été racontés, encore et encore, comme des moments hilarants), des règles contradictoires avec la réalité du quotidien et même entre elles auxquelles il est donc impossible de se plier pour se protéger, ...

 Le titre "Journal de sortie d'inceste" pourrait difficilement être plus approprié tant l'inceste est un univers, une toile d'araignée, dont l'autrice s'extirpe progressivement, prise de conscience après prise de conscience, dans un contexte où prendre ses distances avec le système signifie aussi prendre des distance avec sa famille, avec des personnes qui ont été perçues par le passé comme des alliées. Pour rappeler et illustrer que le sujet n'est pas seulement familial mais aussi social, en plus de rappeler régulièrement non seulement les statistiques (un enfant sur 10 victime selon les estimations) mais surtout ce qu'elles impliquent (chacun·e connaît de nombreux·ses victimes et agresseur·se·s), l'autrice analyse l'attitude violente et manipulatrice de Serge Gainsbourg, en privé mais aussi très en public, agressant sa fille sous la lumière des projecteurs (le tournage du clip Lemon Incest a été particulièrement dur, sans compter qu'une telle chanson a été écrite, produite, que l'auteur est considéré par beaucoup comme un grand artiste, ...).

 Cette lecture est à mon avis indispensable pour comprendre vraiment l'inceste, l'infinité de ses dimensions, à quel point il est insidieux. 

samedi 6 juin 2026

Le développement personnel : nouvel opium du peuple? de Damien Karbovnik

 


 Sociologue et historien des religions, l'auteur livre ici une analyse des nombreuses dimensions de l'univers difficilement contournable du développement personnel. Si le challenge peut sembler à la limite de l'insurmontable tant le sujet est propice à partir dans tous les sens (est-ce qu'on ne s'est pas interrogé depuis toujours, potentiellement depuis l'existence du langage voire avant, sur le sens de la vie et ce que chacun·e voulait en faire? quel rapport véritable entre la psychologie positive, le New Age, le yoga, l'Ennéagramme, la méditation, la consommation d'ayahuasca et le reiki?), il y a pourtant bien un contexte, des lignes directrices commun·e·s, une forme de sphère qui englobe toute ces pratiques. Et de fait, si je ne me reconnais vraiment pas dans certaines, en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je me suis souvent senti concerné au cours de cette lecture (pas seulement dans le passage sur la précarité économique qu'implique cette orientation professionnelle!) qui a parfois, pour de bonnes raisons, été inconfortable.

 Le terme de développement personnel, sans pouvoir être daté précisément, a émergé dans les années 50-60, avec l'idée forte d'un potentiel qu'il faudrait exploiter autant que possible pour profiter pleinement de sa vie. La vie a un sens, qui laisse de la place à l'individu (il ne s'agit plus de se satisfaire d'exister pour une intégration normative dans l'emploi, la famille, voire dans l'armée -le film antimilitariste Hair, dont la dimension ésotérique a par ailleurs été fortement atténuée dans la traduction française,  a été une racine importante du mouvement-, ...), avec un idéal d'épanouissement, de performance, de communion avec l'Univers et de contact profond avec la personne qu'on est vraiment. Le travail de Maslow est pour beaucoup dans cette vision du monde, de nouveaux modèles de psychothérapie comme l'Approche Centrée sur la Personne, la Gestalt thérapie, l'Analyse Transactionnelle, plus tard la psychologie positive, émergent, la consommation d'hallucinogènes avec une dimension spirituelle se démocratise, ... L'institut Esalen est créé en 1962 pour faire converger un certain nombre de ces réflexions et pratiques.

 Progressivement, l'idéal de développement personnel absorbe celui du bien-être, alors que les deux concepts pourraient sembler opposés : le développement personnel, est-ce que ce n'est pas du mouvement, qui implique potentiellement de sortir de sa zone de confort, alors que le bien-être est plus statique et implique de s'emparer de la plénitude de l'instant présent tout en évitant aussi soigneusement que possible ce qui risquerait d'atténuer ce ressenti de joie, de confort? Une soirée Netflix sous un plaid, ça ne sonne pas tout à fait pareil qu'une retraite de méditation spartiate qui va impliquer 8 heures de silence assis·e en tailleur par jour, ou les malaises déclenchés volontairement de la respiration holotropique! Pour autant, dans le développement personnel comme dans le bien-être, il y a cet objectif d'optimisation, de recherche d'un état idéal, et si on veut faire les choses bien de son état idéal, loin du conformisme affligeant des sentiers battus.

 Pour autant, le conformisme est bien présent : on suit un ou des mentors, une communauté, on s'oppose à la consommation mais on consomme (bols tibétains, stages, ...)  pour pratiquer mais aussi pour montrer qu'on pratique, et ce ne sont pas les seuls paradoxes. Par exemple, là où l'horizontalité et le sentiment de communauté sont revendiqués, la hiérarchie est bien présente et se fait fortement sentir entre personnes plus ou moins initiées ("si tout le monde est authentique, certains pourraient être plus authentiques que d'autres"), qui auront un statut différent voire un pouvoir d'inclusion et d'exclusion.

 Une limite forte de ce conformisme paradoxal est la difficulté d'évaluer ce que vivent vraiment les personnes qui s'engagent, la réalité des promesses. D'une part, le ressenti est au centre. La personne estime ou non avoir changé, avoir vécu quelque chose d'important et de fondamental ("le "patient" qui a connaissance de ce qu'il doit éprouver sera d'autant plus enclin à l'éprouver", "un patient non initié pourrait rester extérieur à l'expérience, et le rituel, privé de sens, serait sans effet"). Cette importance accordée à la vie intérieure vaut aussi pour l'évaluation du mentor : "Celui qui a vécu ce qu'il enseigne parle en connaissance de cause, et inspire confiance. Quand quelqu'un se raconte, il est possible pour ceux qui l'écoutent d'accéder à son intériorité, de juger de ses valeurs et de la pratique dont il se fait le porte-parole."  

 Le paradoxe le plus important selon l'auteur, au point qu'il constituera la conclusion du livre, est que cette contre-culture s'accorde étonnamment bien avec la culture dominante, qui l'a maintenant largement absorbée. J'ai parlé plus haut du fort potentiel de commercialisation de certaines pratiques ("une enquête publiée en 2022 par 60 millions de consommateurs estime le seul marché du livre de développement personnel pour la France à quelque 71 millions d'Euros de chiffre d'affaires"), mais le monde du travail a aussi su s'emparer d'une partie des idéaux proclamés, et des valeurs qui derrière un vernis de douceur et de bienveillance s'avèrent profondément individualistes rendent de fait un grand service au maintien des inégalités (pourquoi rejoindre un mouvement social pour obtenir des droits quand il suffit de mieux s'aligner avec l'Univers ou encore de suivre les 7 ou 10 conseils du livre de poche sur lequel on est tombé·e pour réussir dans la vie, ou encore qu'on peut choisir de s'extraire de tout ça pour rejoindre une communauté de vie loin de tout? pourquoi mener une lutte épuisante contre un parcours policier et judiciaire, des injonctions sociales, qui broient les victimes de violences sexistes et sexuelles quand le pardon et la compassion sont une voie de pureté et d'épanouissement dont il ne faudrait surtout pas s'éloigner sous peine d'être rattrapé·e par des émotions toxiques et que l'incapacité à se libérer de son passé révèle une attitude contre-productive et une complaisance à souffrir?).

 Si on devine, dans la densité des sujets évoqué, un travail de fond important, on peut regretter que l'auteur soit dans l'affirmation plus que dans la démonstration, un choix qui, j'imagine, a d'abord été fait pour des raisons de place (chaque chapitre pourrait facilement devenir un livre), mais reste frustrant en particulier pour un livre écrit par un universitaire. Le fait de regrouper dans une même sphère des pratiques aussi diverses est aussi parfois perturbant, mais pas autant, en tout cas pour moi, que  d'en constater les points communs. Sans chercher une nuance faussement diplomatique (le livre contient des affirmations fortes), il ne faut pas y rechercher un "pour ou contre". La personne qui attendait un éloge de ces moyens d'échapper à société absurde n'y trouvera pas son compte (mais ça, avec le titre, on s'y attend un peu!), mais celle qui se faisait une joie de ricaner de la promesse d'être à un déclic de changer sa vie et de s'élever loin au dessus de la masse, d'astrologie quantique ou de regroupements d'illuminé·e·s sera frustrée aussi. Les limites des présupposés, des promesses faites, sont exposées mais ne sont pas exagérées, les besoins sous-jacents sont pris au sérieux (y compris dans la conclusion!), et il n'est aucunement nié que les pratiques peuvent être aidantes voire aussi bouleversantes qu'attendu.

jeudi 7 mai 2026

Sociologie de l'obésité, de Jean-Pierre Poulain

 


 Un regard sociologique a toute sa place sur un sujet qui, certes, a une dimension médicale, mais est ostensiblement lié à des évolutions sociales : dans nos sociétés modernes, nous sommes à la fois à l'abri de la pénurie alimentaire (on pourrait même parler de situation d'abondance) et, suite aux progrès technologiques, exerçons des métiers qui demandent une dépense calorique bien moindre. Rien d'étonnant, donc, à ce que la proportion de personnes obèses dans la population augmente inexorablement, avec les conséquences sur la santé publique, et le coût desdites conséquences, que ça implique (le livre est paru en 2009, et l'auteur évoque plusieurs fois l'annonce que la France va rattraper les États-Unis dans 20 ans). L'enjeu de la prévention est donc urgent, à un niveau à la fois individuel et collectif, et doit se porter en priorité sur les personnes qui, par gourmandise, par oisiveté, par ignorance, ne prennent pas la responsabilité d'accorder une importance suffisante à leur hygiène de vie.

 Un tel bilan peut paraître évident, indéniable (encore que, j'espère que vous avez au moins levé un sourcil quand j'ai vraiment forcé le trait sur la fin), et pourtant il est faux, ou en tout cas repose sur de nombreuses informations qui sont loin d'être simples à démontrer. En effet, la dimension idéologique est forte dans ce sujet qui se prête comme aucun autre à la désignation de coupables (la moralité des personnes concernées, parfois de façon particulièrement grotesque comme quand l'économiste Xavier Méra affirme sans frémir que rembourser certains soins médicaux ou interdire les suppléments de coûts pour une place d'avion revient à subventionner l'obésité, l'industrie pharmaceutique et alimentaire qui s'empressent de mettre les promesses d'amaigrissement au service de leur chiffre d'affaire, les irresponsables, scientifiques ou médiatiques, qui minimiseraient le problème ou au contraire seraient inutilement alarmistes, ...), et sur lequel chacun·e avait probablement un avis avant d'ouvrir le livre.

 Chaque affirmation qui peut paraître évidente s'avère quand on se pose la question de façon plus précise extrêmement complexe à mesurer, et des choix initiaux dont la pertinence peut rarement être évaluée a priori auront un impact conséquent sur les résultats ("Les premières critiques étonnent. Lorsqu'elles émanent du milieu scientifique, elles sont inaudibles. Lorsque ce n'est pas le cas, ceux qui les formulent sont des hurluberlus ou des irresponsables. Le temps passe. Le sujet s'use à faire la Une des médias, le soufflet retombe. Les chiffres prennent des proportions plus modestes : d'une première estimation de 400 000 morts, on passe à 25 000"). Quel critères pour estimer qu'une personne est en surpoids, ou obèse? L'IMC est très imparfait, et même en faisant abstraction de cet obstacle, quel seuil est pertinent? Sachant que fixer ledit seuil plus haut ou plus bas peut changer radicalement les chiffres. Comment mesurer l'impact de l'obésité sur la santé? On l'a vu, définir l'obésité de façon satisfaisante ne va pas de soi, que dire des corrélations avec tel ou tel problème de santé, sans parler de la causalité? Pour éclairer cette difficulté, l'auteur donne l'exemple du taux de prévalence très bas de la maladie d'Alzheimer chez les personnes alcooliques. Vous l'aurez compris, ce n'est pas lié à un effet positif d'une grande quantité d'alcool sur le vieillissement du cerveau, mais au fait que l'alcoolisme empêche bien trop souvent de vieillir tout court. La stigmatisation des personnes obèses, et son effet néfaste, est en revanche pour le moins indéniable.

 Les recherches scientifiques de qualité sur le sujet sont donc bien plus rares que ce que son importance médiatique, économique, sa forte place dans les préoccupations sociales, ne le laisseraient supposer. L'auteur rentre dans le détail des données disponibles, et commente les apports et les limites des différentes études. Le livre permet de s'emparer de la complexité du sujet mais aussi, probablement, pour la plupart des lecteur·ice·s (ça a été le cas pour moi!), de prendre la mesure de cette complexité. 

jeudi 23 avril 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, d'Adèle Yon

 

 L'autrice entame des investigations sur son arrière-grand-mère Betsy, qui a longtemps été internée dans des hôpitaux psychiatriques, d'abord pour des raisons très pragmatiques : la schizophrénie étant en partie héréditaire, avec quel degré de certitude on peut appliquer ce diagnostic à Betsy, dans quelle mesure l'autrice doit-elle s'inquiéter?

 Le puzzle, dont on aura un aperçu synthétique dans le tout dernier chapitre, s'avérera constitué de pièces très diverses (archives, témoignages parfois conflictuels de la famille, de soignant·e·s, ... les voix de Betsy elle-même et de son époux André ne seront présentes directement que dans des lettres qu'iels se sont échangées avant leur mariage), et gagnera en cohérence au fur et à mesure qu'il s'éloignera de la représentation initiale. La lobotomie? C'était une pratique très contestée déjà à l'époque, et elle avait été pratiquée suite à la lourde insistance d'André. La conviction que son petit-fils la regarde nue, depuis sa chambre, à travers les murs? Il ne s'agissait pas de chambre adjacente mais de salle de bain adjacente, et de nombreux éléments laissent penser qu'elle avait été agressée par son père, dans son enfance, dans la salle de bain familiale. 

 Les symptômes de pathologie lourde, sans être exclus, sont de moins en moins établis, et la liste de ceux qui auraient justifié un internement en hôpital psychiatrique relèvent pour beaucoup de protestations, de colère, pour le moins légitimes avec la prise d'un minimum de recul. En effet, si l'existence des délires, des comportements alarmants, est questionnable, les maltraitances sont avérées. André, décrit comme extrêmement sévère, est violent envers elle et leurs enfants. Alors que, ses libertés étaient très limitées, sa vie se résume presque à sa vie conjugale et familiale, il la trompe. Les traitements subis sont également d'une grande violence : série d'électrochocs qui la laissent extrêmement affaiblie et en proie à des migraines, ce qui la rend physiquement incapable de s'occuper de ses enfants et génère une forte culpabilité en plus du manque de liens, lobotomie qui, l'enquête de l'autrice le montre clairement, a plus vocation à rendre docile qu'à soigner, conditions de vie terriblement éprouvantes dans les hôpitaux psychiatriques, ...

 Élisabeth a, de fait, été effacée en plus d'être silenciée, par des forces beaucoup trop lourdes pour pouvoir y résister. Cet ouvrage lui redonne une mémoire qui a été activement écrasée par son époux, une partie de sa famille, les institutions, ... C'est une illustration de la brutalité du sexisme et de la psychiatrisation, qui derrière cette reconstitution si précieuse rappelle implicitement la réalité tragique de toutes les Élisabeth, passées, présentes, probablement futures, qui resteront anonymes.

jeudi 9 avril 2026

Anthropologie de la douleur, de David Le Breton

 

 Si la douleur est un sujet difficilement contournable, sa dimension anthropologique ne saute pas forcément aux yeux. Je veux dire, je peux me tromper mais là, comme ça, j'imagine que quand notre gros orteil fait une rencontre aussi malencontreuse que matinale avec un pied de table, ou quand on se coupe avec une feuille de papier, c'est plutôt rare de penser spontanément à ce que ça dit de notre statut d'animal social.

 Et pourtant, même si c'est de fait d'abord un phénomène biologique, la douleur, à un niveau social mais même à un niveau individuel, a un sens qui lui est donné de façon collective. L'auteur consacre par exemple un chapitre au statut de la douleur dans l'Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, sujet plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Mais avoir mal a aussi une infinité de sens différents selon la façon dont c'est exprimé : est-ce que c'est mieux vu d'afficher un stoïcisme inflexible, soit en étant démonstratif dans ledit stoïcisme inflexible soit au contraire en prenant sur soi dans le but d'être discret·ète, ou d'être expressif·ve pour être pris·e au sérieux ou plus simplement pour que l'interlocuteur·ice sache de façon plus précise ce qu'on traverse? Le regard médical sur le sujet à travers les époques est documenté, avec les injonctions sociales sous-jacentes.

 La douleur est souvent subie, comme dans les deux exemples que j'ai cités en début de résumé -on pourrait (hélas!) en citer une infinité d'autres-, mais elle est aussi fréquemment infligée. Ça peut être pour des raisons de discipline, qu'elle soit infligée par soi-même (ascétisme) ou par quelqu'un d'autre (punition), pour élever (rituel initiatique) ou dégrader (torture), ... Là encore, les exemples sont nombreux, et cette quantité d'exemples, de façon générale, c'est à la fois la qualité et le défaut du livre.

 En effet, les dimensions à explorer, une fois engagé·e sur ce chemin, sont exponentielles, on s'en rend très vite compte à la lecture. Quand l'auteur dit dans la page de remerciements "j'amassais des données, des notes, des entretiens, mais je reculais devant l'ampleur de la tâche", on n'a aucun mal à le croire! Et les sources sont presque aussi diverses que les sujets à aborder. L'inconvénient, c'est que chaque thème est traité de façon plutôt rapide, sans forcément permettre d'en retirer une synthèse, une conclusion, et, par la force des choses, c'est difficile d'évaluer dans quelle mesure le propos est documenté : est-ce que l'auteur, là, donne son avis? Est-ce qu'ici il s'est appuyé sur une documentation trop sélective pour avoir un regard global? Est-ce que la thèse développée est contredite de façon solide ailleurs, ou éventuellement litigieuse? Devant l'avalanche de thématiques, difficile d'avoir une réponse à ces questions (sinon que l'auteur n'a pas pu tout explorer à fond parce qu'il n'a qu'une seule vie) et c'est d'autant plus frustrant que, précisément, des questions, le livre invite à s'en poser!

 Frustration supplémentaire (mais ça on ne peut pas le reprocher à l'auteur!), le livre date de 1995, et les sciences humaines ont probablement énormément avancé depuis sur toutes les thématiques couvertes. 

jeudi 19 mars 2026

Les corps inutiles, de Delphine Bertholon

 


 Clémence, 15 ans, sort du collège, insouciante, presque euphorique : c'est la fin de l'année scolaire, et elle se rend à une soirée dans la grande maison de son amie Amélie ("elle avait rarement le droit de sortir le soir, c'était exceptionnel"). Elle passe dans une rue au nom d'oiseau "mille fois empruntée, à deux pas de chez elle, à deux pas du collège, petite rue bien tranquille", et soudainement ("Sur l'instant, elle n'a pas compris. Il fallut à son cerveau un temps d'adaptation"), sa vie bascule : "Elle avait quinze ans depuis quelques jours. Elle avait mille ans depuis quelques minutes."

 Un homme armé d'un couteau surgit, l'insulte, la menace de viol. Elle sent son haleine, voit son visage ("Il ne faisait pas peur, n'était pas celui auquel elle s'attendait ; jusqu'à ce qu'elle croise son regard"), sent le couteau s'enfoncer dans sa blouse, puis dans sa peau. Il finit par renoncer et s'enfuir en lui demandant de compter jusqu'à cent, parce qu'il n'avait pas prévu que la porte du chantier dans lequel il pensait l'emmener serait, inhabituellement, cadenassée, parce que son attitude à elle (restant calme, cherchant à dialoguer, après les premiers cris de panique qui l'avaient excité) l'a déstabilisé. Elle apprendra des années plus tard que bien d'autres ne lui ont pas échappé, que l'une de ses victimes, de 19 ans, a cherché à se défendre et a été tuée.

 Après quelques heures à pleurer, elle décide d'aller à la soirée. Si elle reste à déambuler dans la rue, elle risque de le recroiser, si elle rentre, elle devra répondre aux questions de ses parents. Là-bas, personne ne se préoccupe vraiment de son état, de la raison de son arrivée tardive ("Va dans la baignoire, y a des bières au frais", "Virgile posait des questions mais, au fond, se fichait des réponses"). Lorsqu'elle finit par en parler à Virgile, son petit ami, sa réaction fige quelque chose : "Écoute, tu ne t'es pas fait violer, Clémence. C'est pas si grave, ça va aller... Tu veux une autre bière?" La leçon est apprise, en parler, ça ne sert à rien, elle restera seule avec son vécu. En parler à ses parents, ce serait encore pire : ses parents qui ne respectent pas son intimité (la fois où elle a fermé la porte de sa chambre, pour expérimenter le fait d'avoir son espace à elle, ça a été la source de mille suspicions), ses parents surprotecteurs dont l'infinité de précautions compliquent sa vie d'adolescente mais, de toute évidence, sont moyennement efficaces, ses parents qui ont du mal avec le fait d'être soutenants ("si une mauvaise chose lui arrivait, elle en était toujours responsable"), ses parents qui aiment mieux quand les choses sont sous le tapis ("les problèmes, ma petite fille, ça reste à l'intérieur", "chez les Blisson, nous refusons la honte"), ne vont certainement pas lui permettre de surmonter ça.

 La conséquence, c'est que, physiquement, elle ne ressent rien : quand elle se blesse, elle ne s'en aperçoit pas, elle ne ressent pas les contacts physique, les températures (elle doit regarder la tenue des gens dehors pour savoir comment s'habiller), ... Adulte, son métier (elle a fait une formation de maquilleuse car c'était situé un peu loin et ça lui permettait d'échapper à ses parents, qui évidemment l'ont mal pris) est de maquiller des poupées gonflables de luxe, des objets qui ont l'apparence d'un corps, qui sont objets d'attention, mais qui ne ressentent rien non plus. Elle finira, brusquement, par retrouver ses sensations, parler de l'évènement à ses parents, ce qui sera une nouvelle épreuve et l'opportunité d'un nouveau début.

 La forme du roman est au service d'un regard particulièrement incarné sur les réalités que peuvent avoir les conséquences d'un traumatisme : la sensation d'être dépossédé·e de soi, l'importance d'être écouté·e, l'ambivalence entre acceptation et tentatives d'échapper aux symptômes, ... Le récit est fort et a probablement de nombreux niveaux de lecture. 

jeudi 5 mars 2026

Chroniques du travail aliéné, de Lise Gaignard

 


 Le livre est un recueil de chroniques initialement écrites pour le journal militant Alternative libertaire. Si la dimension politique est pour le moins visible sur la couverture ("en France, quand on est victime d'une injustice épouvantable au travail... on demande à aller chez le psy!"), elle est présente de façon plus indirecte dans cette compilation de témoignages de personnes venues consulter l'autrice pour souffrance au travail.

 Les souffrances sont, souvent, extrêmement graves : longs arrêts de travail, infarctus, tentatives de suicide, ... Les secteurs, les classes sociales représentées, sont très divers (il y a par exemple le témoignage d'une chômeuse d'attitudes tellement absurdes qu'elles pourraient être drôles s'il n'y avait pas un risque social derrière qui n'a vraiment rien d'hilarant), et pour autant des thèmes seront récurrents : le manque de reconnaissance, les objectifs inadaptés au contexte de travail ce qui empêche de faire de la qualité et d'être satisfait·e de ce qu'on fait au quotidien, le toujours plus avec toujours moins, la brutalité managériale, ... 

 L'autrice se réjouit ("on ne pouvait pas me faire meilleur compliment") de s'être entendue dire "on ne sait plus qui plaindre!" En effet, les responsabilités s'entrecroisent, celle d'un système économique qui rend aussi récurrent la course au profit jusqu'à l'absurde (peu importe que la qualité ne soit pas au rendez-vous, peu importe que ça broie des gens au passage, toute réduction des coûts, toute augmentation de productivité, est bonne, voire impérative, à prendre), celles de responsables qui profitent de leur pouvoir pour avoir des comportements déplacés, les personnes qui ne savent pas si elles doivent se rendre complices de pratiques illégales où les dénoncer en se sacrifiant au passage, ... Évoquant fortement l'expérience de Milgram, certain·e·s subissent les violences mais les exercent aussi, sans sembler prendre conscience de ce à quoi iels participent, comme cette cheffe d'agence bancaire qui dénonce de nombreuses évolutions néfastes mais s'en prend avec le mépris le plus extrême à ses subordonné·e·s quand elle n'atteint pas des objectifs insensés ("ce n'est pas ma faute s'ils ne m'envoient que des branques! Comment ils veulent que je remplisse les objectifs de la banque avec ses abrutis", "J'en ai un qui a même fait un infarctus devant tout le monde, il faut voir!")

  Comme l'indique le texte sur la couverture, ce livre est un regard de psy pour montrer à quel point, face à l'enjeu, le regard de psy est dérisoire, jusqu'à dénoncer fermement dans la conclusion les entreprises qui envoient leurs employé·e·s chez le psy en cas de difficultés.