Affichage des articles dont le libellé est emotionally focused therapy. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est emotionally focused therapy. Afficher tous les articles

jeudi 18 mai 2023

The love secret, de Susan Johnson

 


 "L'amour a ses raisons que la raison ignore", "de toutes façons, les hommes et les femmes n'arriveront jamais à se comprendre" (oui, le livre a l'agaçante spécificité de sembler croire que les couples sont nécessairement hétéro, ce qui n'est pourtant pas le cas de l'autrice), "passé la passion du début il n'y a plus rien et c'est normal, ça ne sert à rien de se voiler la face"... ces idées reçues, et d'autres, peuvent sembler difficilement contestables, et pourtant des chercheur·se·s, en psychologie et dans d'autres domaines, ont pu réunir un certain nombre d'éléments pour montrer qu'il n'en est rien, et Susan Johnson les rassemble pour montrer qu'en dehors de ses propres succès thérapeutiques (elle estime son taux de réussite en thérapie de couple à 75%), il y a de bonnes raisons de croire qu'une relation amoureuse peut tenir, mais aussi qu'une vie amoureuse épanouie est un pilier important du bien-être global.

 Théorie de l'attachement de John Bolwby, neurologie (et mesures physiologiques en général), éthologie, psychologie sociale, recherches en thérapie de couple évidemment (avec un gros gros accent mis sur la théorie de l'attachement quand même), sont convoquées pour démontrer que, même si l'idée a mis un temps certain à être largement acceptée dans la communauté scientifique (Bowlby aurait évité d'appeler son modèle "théorie de l'amour" par certitude de ne pas être pris au sérieux s'il l'avait fait), la relation amoureuse est un élément important de la vie humaine, presque autant que la relation parents-enfant. Ces éléments permettent à l'autrice de détailler sa propre méthode de thérapie de couple (l'Emotionally Focused Therapy), dont le cœur consiste à identifier les tentatives de rapprochement derrière les manifestations d'hostilité (un reproche, c'est l'expression d'une attente, une attitude froide, c'est le signe qu'on est atteint par les conflits parce qu'on tient à l'autre, une provocation, c'est une tentative de mettre en mouvement, ...) et donc transformer, à long terme et avec un accompagnement compassionnel, un cercle vicieux d'éloignement (la personne se sent atteinte donc riposte, l'autre se sent encore plus mal, les disputes montent en fréquence et en intensité, le mal-être augmente de façon exponentielle, ...) en une expression authentique de ses sentiments envers l'autre et de sa propre vulnérabilité (ce qui passe aussi par reconnaître ses fautes quand on a blessé l'autre). Cette partie thérapeutique est infiniment plus développée dans le livre précédent de Susan Johnson, mais ce nouveau livre inclut une partie supplémentaire, détaillée, sur la sexualité, en partie le type de sexualité que chacun·e tend à développer en fonction de son modèle d'attachement et son impact sur la relation (si le chapitre est riche et intéressant, son insistance sur la sexualité comme pilier du couple m'a fait grincer des dents dans la mesure où elle ne parle à aucun moment d'asexualité, ce qui peut donner l'impression qu'elle n'en reconnaît pas l'existence voire la validité).

 Le livre porte aussi des préoccupations sociales, concernant généralement le numérique, en particulier les sites de rencontres qui peuvent donner la sensation que la clef d'une histoire d'amour épanouie est de sélectionner le bon profil au départ (alors que selon l'autrice les critères de préférences amoureuses s'inclinent bien vite devant la réalité de la rencontre prévue ou imprévue, et surtout une relation amoureuse ça se construit donc attacher trop d'importance au point de départ donne une impression fausse), la pornographie qui donne accès à un plaisir immédiat et sur commande (et une drôle de représentation de la performance) alors que la sexualité c'est d'abord pour elle un espace de rencontre, et le smartphone qui intègre beaucoup trop le multitâche à la vie quotidienne et fait perdre l'habitude d'être vraiment avec l'autre même quand on est effectivement avec l'autre. Ces éléments (et d'autres) sont argumentés, sources à l'appui, donc permettent, au delà d'une posture d'accord/pas d'accord qui peut être assez spontanée sur les sujets de société, de donner des axes de réflexion.

 J'ai été un peu surpris de le constater, je n'ai pas tant que ça aimé ce livre. Ou plutôt, je l'ai beaucoup moins aimé que si je n'avais pas lu Serre-moi fort juste avant : si le propos est dans l'ensemble le même, The love secret consacre selon moi beaucoup moins de temps au cœur du sujet (si la vie de couple peut être si douloureuse c'est précisément parce qu'elle est importante, et cette douleur peut être transformée en un mouvement positif vers l'autre, ce qui est par ailleurs le besoin qu'elle exprime) et beaucoup de temps à faire un inventaire de différentes expériences scientifiques, de noms de partie du cerveau et de mesures physiologiques qui rappellent à quel point l'humain est un être profondément social au cas où les 44 expériences précédentes ne l'auraient pas montré assez clairement. C'est probablement un parti pris (le sous-titre du livre est "The revolutionary new science of romantic relationships", omettant de préciser qu'il sera quand même bien plus question de "science" que de "new") mais, et ce n'est pas faute d'être attaché à la rigueur et aux niveaux de preuve en général, j'ai du mal à en saisir l'intérêt : Serre-moi fort m'avait paru tout aussi sérieux. Sans compter que, même si c'est classe de parler sans arrêt de cerveau et d'IRM, l'aspect scientifique d'une affirmation c'est plus une question de méthodologie que de technologie, et quand par ailleurs l'autrice parle de cerveau mammifère (ça n'existe pas) ou affirme à plusieurs reprises que les neurones miroirs et eux seuls servent à décoder les émotions en quelques millisecondes (c'est aller vite en besogne), ça renforce la sensation que le reste est du vernis (même si je pense que c'est loin d'être le cas). Si c'est important pour vous de parler de couple et d'attachement en balançant plein d'infos éparses, éventuellement avec des mots compliqués ou au moins des noms de chercheur·se·s à lister avec nonchalance pour vous donner l'air intelligent, foncez, sinon je vous recommande plutôt la lecture de Serre-moi fort (qui en plus a été traduit en français).

mardi 31 janvier 2023

Serre-moi fort!, de Susan Johnson

 


 

 Les livres sur le couple ou la thérapie de couple ne manquent pas, mais celui-ci a la spécificité de s'appuyer sur deux postulats forts, en réponse aux frustrations de l'autrice thérapeute débutante et étudiante/chercheuse, qui avait la sensation de passer à côté de quelque chose, au niveau pratique comme au niveau théorique, lorsqu'elle avait affaire à des couples. D'une part, si la théorie de l'attachement, qui reconnaît la relation comme un besoin vital au sens propre, s'est surtout, en particulier dans un premier temps, développée autour de l'enfance voire la petite enfance, Susan Johnson estime que les besoins sont tout aussi primordiaux à l'âge adulte ("les partenaires se comportaient comme si ils se battaient pour leur survie en thérapie parce que c'est exactement ce qu'ils faisaient"). Elle ajoute que dans la société contemporaine plus individualiste, un poids d'autant plus important repose sur la relation amoureuse. D'autre part, élément qui rapproche énormément sa méthode, l'Emotionally Focused Therapy, de l'Approche Centrée sur la Personne (qui n'est pas évoquée là mais l'est dans cet autre livre), les émotions ne sont pas un aspect superficiel de la relation voire un mal nécessaire qu'il faut apprendre à brider pour que les disputes ne prennent pas des proportions impossibles, mais le cœur, l'essence, de la relation amoureuse (sur ce point, elle a mis un temps certain, malgré des preuves empiriques qui s'accumulaient, à être entendue par ses collègues et à se voir accorder une légitimité).

 Du fait que la relation soit un besoin primaire, ce qui génère la tension, l'éloignement, puis la douleur, ce sont paradoxalement des tentatives de se rapprocher, l'expression de la peur de ne pas être aimé·e par l'autre ("derrière toute la détresse, chaque partenaire demande à l'autre : est-ce que je peux compter sur toi, me reposer sur toi? Est-ce que tu es là pour moi? [...] Est-ce que je suis important pour toi? Est-ce que j'ai de la valeur pour toi, est-ce que tu m'acceptes pleinement? Est-ce que tu as besoin de moi, comptes sur moi?"). Les solutions proposées n'auront donc pas vraiment pour but d'apaiser l'objet des conflits, qui en général n'est pas le vrai sujet, mais de se rapprocher vraiment, d'exprimer les sentiments et les craintes qu'il y a derrière puis, à terme, la vulnérabilité, étape qui certes constitue un risque mais si la personne répond amènera à un rapprochement bien plus profond. L'autrice appelle les Dialogues Démon les mécanismes qui se mettent en place et font que les conflits ne rapprochent pas mais éloignent ("le changement débute en observant les schémas, en concentrant l'attention sur le match plutôt que sur tel ou tel échange") : "trouver le coupable", qui consiste à s'attarder sur les faits et démontrer que l'autre est en tort ("la plupart d'entre nous sommes doués pour faire des reproches"), la Polka de la Protestation, qui sur le mode de l'activation d'un attachement insécure va pousser à des réactions défensives d'agressivité ou au contraire de retrait émotionnel ("en voyant des partenaires exiger et se mettre en retrait, je voyais les concepts de Bowlby sur la détresse provoquée par la séparation"), de manifestation d'indifférence ("les relations d'attachement sont les seuls liens sur la planète où n'importe quelle réaction vaut mieux que pas de réaction"), et la Paralysie ou la Fuite, lorsque les mouvements de la Polka de la Protestation ne sont plus supportables et que la personne ou le couple se coupe de ses émotions. Les Dialogues Démon sont à remplacer progressivement par l'ARE, pour Accessibilité (rester ouvert·e à ce que l'autre communique, malgré les désaccords potentiels et les réactions émotionnelles défensives), Réactivité (montrer que les émotions de l'autre, en particulier les manifestations de vulnérabilité ou qui concernent le lien, ont un impact) et Engagement ("l'attention particulière qu'on ne donne qu'à une personne qu'on aime").

 C'est beaucoup de jargon, beaucoup de références à la théorie de l'attachement, mais l'ensemble est rendu extrêmement concret et accessible par l'abondance de vignettes cliniques. Le mouvement (l'autrice parle souvent de danse) amène à un déplacement de l'enjeu, à une nouvelle rencontre lorsque ce qui était vécu comme une incompréhension, une injustice, révèle une angoisse, une volonté de se rapprocher. Certains éléments spécifiques donnent lieu à un développement, comme les blessures du passé qui ne passent pas, et devront être prises au sérieux et se voir accorder une attention spécifique. L'autrice donne l'exemple de la réaction idéale avec un client qui s'excuse en cinq étapes : elle est d'autant plus admiratrice qu'elle n'a elle-même pas réussi à en faire autant quand elle en a eu besoin ("Il a fallu m'y reprendre à trois fois pour arriver ne serait-ce qu'à la moitié de ce que Ted a intégré dans ses excuses lorsque j'ai vraiment fait du mal à ma fille"). Ce type de blessures, comme les traumatismes qui ne sont pas liés au couple, demandent une vigilance particulière car les réactions peuvent sembler disproportionnées, et la cause ne sera pas forcément identifiée par la personne même (l'autrice elle-même a ressenti une colère explosive en voyant les yeux de son mari qui se fermaient pendant une discussion, avant de comprendre qu'elle avait ressenti cette émotion parce que son ex faisait ça régulièrement pour fuir les conversations importantes), et dans le cas d'un traumatisme ça peut être particulièrement difficile d'en parler car trop douloureux voire honteux. Un chapitre est également consacré à la sexualité, qui pour l'autrice à la fois renforce et mesure l'intensité du lien.

 Les explications théoriques, les très nombreux exemples qui seront forcément parlants, sont renforcés, dans ce livre destiné au grand public, par un guide de questions à se poser et de pistes de réflexion pour chaque problématique évoquée. L'autrice précise que ce livre ne concerne pas les relations abusives, ce qui est le cas pour tout ce qui concerne la thérapie de couple mais peut-être plus encore pour l'EFT qui a pour objet d'ouvrir pleinement à la vulnérabilité.

samedi 12 novembre 2022

The Practice of Emotionally Focused Couple Therapy, de Susan Johnson

 


 Si l'EFT (cette EFT ci, à ne pas confondre avec cette EFT là) a de nombreuses racines théoriques et alimente et se nourrit abondamment de la littérature scientifique, son essence peut se saisir sans connaissances encyclopédiques puisqu'il s'agit d'accompagner le couple, émotionnellement, dans l'ici et maintenant.

 J'ai entendu parler pour la première fois d'EFT ici , et la proximité avec l'ACP est en effet marquée, au point que l'autrice, qui s'appuie aussi énormément sur la théorie de l'attachement, souligne la proximité entre les fondamentaux de Rogers et ceux de Bowlby. La méthodologie est certes détaillée, avec des éléments à identifier et des attentes à avoir selon les étapes de la thérapie, mais elle peut presque se résumer à une reformulation de ce qui se déroule dans l'interaction du couple, avec une attention particulière portée à l'aspect émotionnel : le point de départ est l'ici et maintenant, associé au non-jugement. Le principe est que les dysfonctionnements du couple ne viennent pas des défaillances de l'un·e ou de l'autre mais du blocage dans une dynamique d'interaction néfaste : la douleur déclenche, par exemple, de l'agressivité, un retrait affectif, qui va accentuer la douleur de l'autre et provoquer en retour des réactions semblables. Il est donc important que les observations actives et accompagnées se portent sur la personne qui exprime son vécu mais aussi sur la réaction de l'autre, en particulier non-verbale, pendant cette expression, avec un encouragement à partager les émotions qui émergent. Pas la peine de faire un dessin : il faut s'attendre à des premières séances, ou du moins de premiers échanges, intenses, et l'autrice utilise l'expression très parlante de "chuchoter à l'oreille de l'amygdale" (celle-ci, pas celle-là) pour désigner l'attitude apaisée et surtout patiente qui sera nécessaire pour que les messages soient entendus dans leur dimension positive, au delà des réactions défensives voire de détresse.

 Si la thérapie se déroule bien, les conflits devraient s'apaiser dans un premier temps (et, pour les conflits qui persistent, le message implicite qui sera entendu de part et d'autre, donc l'enjeu, ne sera plus le même) et dans un deuxième temps, l'autrice insiste sur le fait que c'est une étape indispensable pour des résultats durables, le couple devrait se rapprocher (il s'agit d'une thérapie de couple et non de la négociation d'un traité de paix, l'objectif est donc bien de renforcer le lien). C'est à partir de cette étape que l'association entre la dimension relationnelle de la théorie de l'attachement et la dimension existentielle de l'ACP donnent une puissance unique à l'EFT : certes, la cliente, c'est la relation, mais la relation à l'autre parle aussi de soi, a fortiori quand une relation aussi fondamentale est menacée. Les mécanismes du conflit, alors que les défenses sont identifiées et surmontées, finissent par mettre à jour des enjeux beaucoup plus intimes : est-ce que je peux vraiment être aimé par quelqu'un d'autre? est-ce que je peux faire, en confiance, le pari que l'autre tient à moi? quelles insécurités profondes la relation vient révéler (besoin de prouver quelque chose, enjeu d'estime de soi voire honte existentielle, ...)? L'autrice, à l'origine plutôt spécialisée dans la thérapie individuelle, dit avoir été plusieurs fois surprise par l'intensité des évolutions personnelles dans la thérapie de couple.

  L'objectif est ambitieux  et le livre est assez complet sur les moyens (à quelles mécaniques être attentif? qu'attendre de telle ou telle étape? comment surmonter les difficultés fréquentes?), tout en étant clair sur le fait qu'on ne peut pas faire l'économie de la pratique et en conseillant fortement d'enregistrer et revisionner les séances, ou à défaut d'utiliser d'autres entretiens retranscrits ou filmés, avec un guide des questions à se poser pour que l'observation soit active. Il n'est malheureusement, à ma connaissance, pas disponible en français, mais sa version à destination du grand public l'est, et pour les personnes qui maîtrisent l'anglais et voudraient aller plus loin, pas mal de ressources sont disponibles sur le site de l'autrice et surtout sur celui de l'EFT, comme elle le rappelle beaucoup dans son livre.