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jeudi 13 octobre 2022

L'attachement au cours de la vie, de Raphaële Miljkovitch


 

  Avec un recul d'une vingtaine d'année, Raphaële Miljkovitch, chercheuse spécialiste du sujet, fait une synthèse critique de l'état de la recherche sur la théorie de l'attachement, ses apports, ses limites et les questionnements à explorer, dans un livre qu'on pourrait bien considérer comme le volume 4 de la trilogie de l'attachement.

 Des connaissances sur le concept de John Bowlby ne sont certes pas indispensables dans la mesure où les fondamentaux sont repris, mais une familiarité avec les enjeux de l'attachement sécure ou les différents types d'attachement identifiés par le test de la Situation Etrange facilite la compréhension, dans la mesure où ils sont repris et surtout approfondis rapidement. Certaines critiques de ce dispositif expérimental sont d'ailleurs prises en compte mais réfutées (des mesures physiologiques ont établi que les comportements d'exploration de l'environnement visaient bien à atténuer le stress et n'étaient pas la marque d'un tempérament plus ou moins curieux, la comparaison entre une cohorte gardée au domicile et une autre en crèche a confirmé que l'habitude de -l' "entraînement à"- la séparation n'avait pas d'influence sur les résultats, ...). Mais, comme le titre l'indique, la richesse du livre va surtout consister dans les connaissances disponibles sur l'attachement à l'âge adulte et ses conséquences identifiables sur la parentalité, le couple, le deuil, ... (j'aurais été curieux du résultat de recherches sur l'influence ou non de l'attachement sécure sur la peur de la mort, mais le livre ne va pas aussi loin que ça dans "le cours de la vie")

La question qui est probablement la plus critique, celle de la transmission du style d'attachement de parents à enfants, est longuement traitée, à différents niveaux, du mode de garde (si l'autrice semble peu préoccupée par l'enjeu social des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, reproche par ailleurs régulièrement fait à Bowlby, la conclusion des différentes études commentées est que ça dépend énormément de la qualité du mode de garde utilisé -si stupéfiant que ça puisse paraître, une crèche sous-staffée sera un milieu moins épanouissant- et de la façon dont les parents présentent le mode de garde aux enfants) à l'éventuelle corrélation entre le style d'attachement de la mère et celui de l'enfant. Sur ce dernier point, s'il serait exagéré de dire que le style d'attachement ne se transmet pas du tout (le critère est estimé à 25% de la variance), l'autrice appelle à se méfier des corrélations entre le score de l'adulte à l'Adult Attachment Interview et celui de l'enfant à la Situation Etrange, qui ne mesurent pas exactement la même chose ("nous pensons qu'il serait plus approprié de considérer que les mères d'enfants sécures sont sécurisantes plutôt que sécures"), et fait par ailleurs plusieurs rappels qui invitent à prendre de la distance avec cette approche déterministe (l'attachement à la mère n'est souvent pas identique à l'attachement au père, les styles d'attachement peuvent différer dans une même fratrie, le style d'attachement tend à être de plus en plus stable au cours de la vie -même s'il reste modifiable à l'âge adulte- ce qui implique qu'il est flexible dans l'enfance, ...).

 Certains développements pourront intéresser y compris des thérapeutes qui ne sont absolument pas spécialisé·e·s dans l'attachement, comme ce que l'élaboration de l'Adult Attachment Interview a permis d'identifier sur la construction de récits en particulier autobiographiques, par exemple un attachement sécure est associé au respect des maximes conversationnelles de Grice (la qualité -"n'affirmez pas ce que vous croyez être faux", "n'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves"-, la quantité -ne donner ni trop d'informations ni pas assez-, la relation -la tendance à garder le fil du récit- et la modalité -la clarté, le manque de confusion-) ou le fait qu'une personne ayant un attachement évitant tendra à occulter les éléments autobiographiques négatifs (ainsi, un récit nuancé sera a priori un meilleur signe d'un passé épanoui qu'un récit ne présentant aucun nuage ou s'empressant de relativiser les éléments négatifs), ou encore les nombreux (et complexes!) effets que peut avoir le style d'attachement sur la vie amoureuse (sur ce sujet là en particulier, l'autrice propose un livre plus détaillé encore).

 Le livre commence à dater (il a été édité en 2001!), et la curiosité est parfois grande de savoir si les questions qui y sont posées ont eu des réponses depuis, mais il est extrêmement riche et garantit de beaucoup s'occuper l'esprit, que ce soit en découvrant les sujet évoqués et en les adaptant à sa pratique ou, pour les personnes plus orientées vers la recherche, en reprenant dans le détail les nombreuses références fournies.

dimanche 6 mars 2016

La perte, tristesse et dépression, de John Bowlby



 Après avoir parlé dans le volume 2 de la séparation, Bowlby clôt la trilogie en parlant de la mort, qui est assez incontestablement la forme de séparation la plus radicale. Ce volume parlant principalement d'enfants qui perdent leurs parents, mais aussi de parents qui perdent leurs enfants, il ne sera pas particulièrement placé sous le signe de la joie de vivre. Au niveau de la méthodologie, les principales méthodes utilisées sont les entretiens non-directifs et les vignettes cliniques (de thérapeutes autres que Bowlby), qui ont l'inconvénient et l'avantage de souvent permettre de trouver ce qu'on cherche : l'auteur sera en effet dans cette dernière partie de son œuvre plus dans la confirmation et l'étude des conséquences de sa théorie que dans son élaboration (au point que quand certains éléments manquent il suspecte parfois que c'est parce qu'ils n'ont pas été recherchés), mais dans la mesure où il a déjà consacré deux volumes à l'élaboration théorique, ça peut se comprendre.

 Bowlby s'intéresse dans un premier temps au deuil chez l'adulte, préoccupé par le fait que certains éléments normaux du deuil (la difficulté à réaliser, la colère contre la personne décédée, …) soient parfois considérés comme pathologiques. Tout en gardant à l'esprit que le deuil est en soi une épreuve terrible (des recherches ont relevé que la dépression, l'alcoolisme ou même des problèmes de santé somatique survenaient plus souvent l'année suivant un deuil qu'en temps normal), il s'intéresse aux éléments qui peuvent aider à mieux le supporter, et éviter en particulier ce qu'il appelle le deuil chronique. Sans surprises, les éléments sont assez similaires à ceux, identifiés dans le volume précédent, qui permettent de mieux supporter la séparation. Un entourage patient et à l'écoute, qui ne se sentira pas obligé de brusquer la personne en deuil dans la période initiale de déni ni de lui intimer d'aller de l'avant et de ne pas s'attarder sur ses émotions quand elle parlera du passé et de ses rapports avec la personne décédée, aura une influence très positive. Un décès brusque et inattendu sera plus difficile à supporter, de même que, point qui intéressera particulièrement l'auteur, un décès survenu dans une relation conflictuelle, en particulier lorsqu'un chantage affectif avait lieu ou lorsque des menaces de meurtre, de suicide ou d'abandon ont été proférées. Les signes que la personne en deuil, plusieurs mois après le décès, s'attende littéralement à ce que la personne décédée revienne (à distinguer des très brefs instants où le décès peut être oublié), soit en gardant des choses pour son retour soit en la voyant réincarnée dans une personne, un animal ou un objet, doivent selon l'auteur particulièrement inquiéter et suggèrent qu'une thérapie est nécessaire.

 Le deuil chez l'enfant, et les conditions d'un deuil se déroulant dans de bonnes conditions, sont en fait assez similaires ("dans la préparation de ce volume rien ne m'a fait une plus profonde impression que les éléments démontrant l'influence omniprésente à tout âge du mode de relation au sein de la famille sur la réaction à la perte"), et ce à partir du moment où l'enfant maîtrise à peu près le langage, donc vers deux ans et demie (l'auteur estime manquer de données pour étudier le deuil plus tôt, même s'il présente brièvement l'état des sciences cognitives de l'enfant -des années 70, donc principalement Piaget- sur la perception de la séparation en fin de volume... l'intérêt de ce chapitre est en fait assez limité, d'une part parce que les conclusions de Piaget ont été dépassées mais qu'on est toujours plutôt dans le flou artistique sur le sujet, et d'autre part parce que le plan cognitif et le plan émotionnel sont parfois distincts). Les principales différences entre le deuil de l'enfant et celui de l'adulte sont en fait assez terre à terre : d'une part, il arrive que l'enfant découvre le concept de mort en même temps qu'il doit supporter le décès lui-même, par nature difficile à accepter, et d'autre part l'enfant qui perd l'un de ses parents fait le plus souvent son deuil en compagnie de l'autre parent lui-même en deuil, donc rarement en capacité d'offrir le support nécessaire ("S'occuper d'un enfant en deuil est un travail éprouvant et ingrat, il est donc peu étonnant que la personne concernée finisse par être irritable et d'humeur difficile", "Vivre avec des proches adultes est associé à un deuil mieux supporté pour les veufs ou les veuves, vivre avec des jeunes enfants dont ils ont la responsabilité ne l'est pas"). Les inévitables phases de déni sont délicates dans le cadre d'un deuil à plusieurs (dans la mesure où le déni de l'autre n'aide pas à accepter la nouvelle à son rythme), et l'enfant risque en plus de poser des questions nombreuses et très explicites (comment la personne va-t-elle se nourrir depuis son cercueil? Comment s'habillent et se nourrissent les gens au ciel?) et de prendre les réponses plus littéralement que prévu (une petite fille s'est ainsi mise à pleurer à son anniversaire : que son père ait déménagé -au ciel- c'est une chose, mais il aurait quand même pu faire l'effort de se déplacer pour l'occasion). Les métaphores, voire les mensonges, sont risqués (Bowlby rapporte des cas où les enfants ont eu le malheur de découvrir le cadavre d'un de leurs parents, puis ont eu une version des faits peu cohérente avec la réalité -le parent retrouvé pendu serait mort d'un accident de voiture, celui qui s'est suicidé au fusil aurait subi un arrêt cardiaque, ...- ). L'enfant peut également, plus encore dans le cas du décès d'un parent du même sexe, prendre conscience et s'inquiéter de sa propre mortalité, et être particulièrement angoissé s'il a par exemple des douleurs qui rappellent les premiers symptômes qui ont annoncé la mort du parent. Les conseils de l'auteur pour aider l'enfant dans son deuil sont donc les mêmes que pour l'adulte, mais s'ils sont faciles à comprendre (respecter le rythme émotionnel de l'enfant, lui dire la vérité, accepter ses questions même si elles sont douloureuses et répétitives, ...), ils ne sont pas nécessairement faciles à suivre.

 De façon surprenante, pas la moindre référence n'est faite au travail d'Elisabeth Kübler-Ross, pourtant très complémentaire. Ça n'empêche pas l'ensemble de l'ouvrage d'être documenté et clair, dans la continuité du volume précédent, et rendu concret par de nombreuses vignettes cliniques.

mardi 9 février 2016

La séparation, angoisse et colère, de John Bowlby



 Après un premier volume sur l'attachement, Bolwby s'attarde sur ce qui permet de constater l'importance de l'attachement, à savoir la séparation et ses conséquences.

 Un attachement sécure, on l'a vu dans le premier volume, constitue pour l'enfant une base qui permet, paradoxalement, de s'éloigner plus sereinement de la figure d'attachement, d'explorer l'environnement. Le réflexe, en situation de danger, est non seulement de fuir le danger mais aussi de rechercher une situation de sécurité, qui se trouve souvent, pour l'enfant, être la figure d'attachement (Bowlby avait donné dans le premier volume l'exemple délicat, pour un jeune singe, où la situation faisait que la figure à fuir et la figure auprès de laquelle se réfugier étaient la même -le mâle dominant qui se trouvait être de mauvaise humeur-). Appuyant son argumentation sur des recherches scientifiques commentées et détaillées, Bowlby constate que, chez l'humain comme chez le singe, plus longues, nombreuses et difficiles sont les séparations, moins bien elles sont supportées.

 Une partie conséquente du livre est consacrée à une approche pragmatique de la peur, en particulier de la peur chez l'enfant. Si les psychanalystes tendent à estimer que la peur de la solitude ou du noir, n'étant pas des peurs réalistes (quelqu'un qui rapporte avoir été violemment agressé par la solitude ou l'obscurité risque d'être suspecté de mauvaise foi), sont en fait des peurs d'autre chose, Bowlby rappelle qu'avant que l'humain ne maîtrise la lumière artificielle ou ne puisse construire des logements qui ferment (c'est à dire, du point de vue de l'évolution, à peu près avant-hier), il était plutôt délicat de ne pas pouvoir voir un·e prédateur·ice approcher, et que, surtout pour des enfants mais pour des adultes aussi (statistiques à l'appui), on est bien plus en sécurité à plusieurs que seul. Par ailleurs, en cas de séparation, "moins les lieux et les gens sont familiers, ou plus le geste médical est douloureux, plus l'enfant a des chances d'être effrayé, plus il va être perturbé, à la fois pendant et après la séparation". Les comportements a priori paradoxaux pendant les retrouvailles de l'enfant qui a mal supporté la séparation ont, selon l'auteur, eux aussi une explication pragmatique : "l'attachement anxieux sert à conserver une accessibilité maximale pour la figure d'attachement, et la colère est à la fois un reproche pour ce qui est arrivé et un moyen de prévenir par la dissuasion une nouvelle occurrence".

 Bowlby estime que les conséquences de la peur de la séparation, en particulier lorsqu'elles sont amplifiées par des menaces d'abandon ou de suicide par les parents, sont largement sous estimées par les clinicien·ne·s, d'une part parce que les informations sont difficiles à obtenir (un parent sera probablement réticent à rapporter, au calme et à un·e professionnel·le, des propos qu'il tient dans des accès de colère, en particulier s'ils ne sont pas destinés à l'enfant et tenus dans un contexte conjugal tendu, d'autant qu'il ne fera pas forcément le lien lui-même avec les troubles de l'enfant, et l'enfant risque de les taire par culpabilité - "ça ne fait plaisir à aucun enfant d'admettre que l'un de ses parents a beaucoup à se reprocher"- ou peur que les menaces soient mises à exécution, sans compter que même s'il en parle, la parole de l'enfant, a fortiori de l'enfant qui souffre d'une psychopathologie, tend à être moins prise au sérieux que celle de l'adulte), d'autre part parce qu'elles ne sont pas forcément jugées importantes. L'auteur s'attarde sur la phobie scolaire (en se limitant aux cas, toutefois majoritaires semble-t-il, où l'école elle-même et ce qui s'y passe ne sont pas craints, ce qui laisse penser que la cause principale de la phobie est la peur de s'absenter) et l'agoraphobie, avant de comparer des données disponibles d'études cliniques avec son hypothèse que ces phobies ont quatre causes principales : le fait que l'un des parents ait lui-même un attachement très insécure et fasse tout pour que l'enfant reste auprès de lui, que l'enfant craigne qu'il arrive quelque chose à ses parents pendant son absence, que l'enfant craigne qu'il lui arrive quelque chose à lui, ou que l'un des parents ne fasse tout pour garder l'enfant auprès de lui de peur qu'il ne lui arrive quelque chose ("une fois que les faits sont connus et que la dynamique familiale est identifiée, le comportement de l'enfant trouve une explication simple en fonction de la situation dans laquelle il se trouve"). Les cas cliniques sont en effet assez clairs, et montrent qu'une anamnèse vigilante par un·e clinicien·ne formé·e peut être nécessaire pour percevoir les dynamiques à l'œuvre (de la même façon qu'un enfant qui a un attachement anxieux-ambivalent va ignorer le parent ou être agressif au moment des retrouvailles, le parent à l'attachement insécure tendra à offrir au ou à la clinicien·ne un portrait de lui-même particulièrement flatteur, qui contrastera d'autant plus avec le comportement présenté comme ingrat de l'enfant). Bowlby insiste toutefois fermement sur le fait que les parents ayant des comportements insécurisants pour l'enfant sont avant tout des personnes en souffrance, et que la découverte de ces comportements doit servir à les aider et non à les accuser : une présomption de culpabilité envers les parents (attitude que Bowlby associe par exemple au mouvement de l'anti-psychiatrie) est à la fois problématique éthiquement et contreproductive ("ces remarques ont été si stridentes et si implacables envers les parents que la perspective familiale en a été discréditée et que des éléments pertinents ont été rendus inaudibles").

 Après avoir sensibilisé le·a lecteur·ice aux aspects négatifs de l'attachement insécure, Bowlby, à travers un certain nombre d'études, sur des sujets allant de la petite enfance à l'âge adulte (l'une des études concerne par exemple des astronautes!), recense ce que l'état de la science permet de dire sur les intérêts d'un attachement sécure sur le développement personnel (tout en admettant qu'un consensus sur une définition du développement personnel est impossible). Une étude d'Ainsworth permet ainsi d'observer que des enfants dont l'attachement a été identifié comme sécure à l'âge de 1 an étaient à 21 mois capables de se concentrer mieux et plus longtemps, étaient plus souriants et acceptaient mieux de jouer avec un·e adulte inconnu·e. Plus généralement, un attachement précoce sécure permet d'être plus sûr de soi et de faire plus confiance aux autres au quotidien ("une confiance en soi solide, cela est clair, est non seulement compatible avec la capacité de compter sur les autres, mais est même complémentaire avec cette capacité").

dimanche 10 janvier 2016

L'attachement, de John Bowlby



 En ce moment où on parle pas mal de trilogie, voici l'épisode IV le volume 1 d'une trilogie importantissime en psycho, où John Bowlby présente la notion d'attachement, surtout connue par les étudiant·e·s à travers la fameuse "situation étrange" de Mary Ainsworth.

 Faisant appel à un volume, euh... important d'études scientifiques, Bowlby démontre l'importance, pour le psychisme, de la constitution durant les premiers mois voire les premières années de la vie d'un lien d'attachement solide avec une figure d'attachement principal. Il constate en particulier que nombre de comportements qu'on pouvait interpréter, chez l'humain et d'autres animaux, comme liés à la recherche de nourriture (succion, recherche de proximité avec la mère, ...), ne le sont pas directement : l'affection s'avère bien être un besoin fondamental. L'expérience qui est probablement la plus parlante est celle où des singes ont été élevés seuls,  avec un faux singe en fil de fer auquel un biberon était accroché, et un faux singe recouvert d'une matière plus douce : le jeune singe préférait la compagnie de son faux semblable en matière douce.

 Mon enthousiasme ne me dispense pas d'admettre que ce premier volume n'est pas tout à fait le plus palpitant à lire : pendant une bonne moitié, Bowlby s'explique sur certains points de sa méthodologie, qui intègre il est vrai des domaines aussi divers que la science expérimentale, l'éthologie, la psychanalyse (on reproche souvent à la psychanalyse d'être indémontrable car irréfutable : Bowlby, probablement pas mis au courant, soumet plusieurs raisonnements analytiques à la vérification expérimentale... et en réfute une bonne partie), voire même la cybernétique quand il s'interroge sur ce qu'on peut déduire du fonctionnement de missiles dits intelligents. Des développements complexes sont proposés sur ce que l'observation du comportement permet de déduire quant à une éventuelle intention, sur la notion entre autres d'instinct ou d'intention, sur l'adaptation à l'environnement... Non pas que ce ne soit pas intéressant (loin de là!), mais disons que pour tout suivre il faut beaucoup s'y intéresser, et que ça ne parle pas spécialement d'attachement. Si ma mémoire est bonne, l'auteur lui même propose aux lecteur·ice·s de zapper cette partie si ça les saoule, et je confirme d'une part que ça ne pose pas de problème particulier, et d'autre part que cette partie du livre, très théorique, est très différente de la suite, bien plus concrète, abondamment illustrée de résultats expérimentaux : il ne faut surtout pas éviter de lire la trilogie parce que ces premiers chapitres pourraient être décourageants!

 Les comportements du bébé (et des parents, mais surtout du bébé) tendant vers la création du lien (pleurs, sourires, bras tendus, ...) sont détaillés, avec les différents changements qui surviennent à des âges particuliers (j'ai par exemple appris avec émotion à ma première lecture, peu après la naissance de ma fille aînée, qu'on ne pouvait pas s'habituer aux pleurs parce que le rythme et la fréquence changeaient régulièrement... ô merveilles de la nature). Si le procédé pourrait vite s'apparenter à un catalogue, la plupart des données fournies permettent des éclairages sur la construction de la relation parent-enfant : une mère peut distinguer les pleurs de son enfant de celui des autres 48 heures seulement après la naissance, se comporte différemment quand les pleurs sont causés par la douleur (cri brusque suivi de pleurs moins sonores, le parent se précipite) ou par la faim (le volume sonore va crescendo, le parent finit ce qu'il était en train de faire avant d'arriver), la succion nutritive est différente de la succion non-nutritive, qui a son importance aussi, "quand un bébé n'a pas faim, ni froid, ni mal, les façons les plus efficaces de mettre fin aux pleurs sont, dans l'ordre d'efficacité croissante, le son de la voix, la succion non-nutritive, et bercer le bébé", l'enfant de deux ans se permet des explorations quand la figure d'attachement principale est immobile tant qu'elle reste visible, mais va chercher à la suivre ou surtout à se faire porter si elle s'éloigne, ...

 Le besoin fondamental d'attachement, s'il n'est pas une conséquence du besoin de nutrition, est en fait lié au besoin de sécurité (un jeune singe qui, en l'absence de sa mère, se fait frapper par le mâle dominant, risque donc de se précipiter dans les bras... du mâle dominant) : les comportements d'attachement augmentent avec la fatigue, la maladie, la faim, la peur, ... ce qui n'est pas si différent du comportement adulte ("Dans la maladie ou dans la tragédie, les adultes sont souvent demandeurs de compagnie ; si un danger ou un désastre survient soudainement, il est presque certain qu'une personne va rechercher la proximité avec une autre personne familière et de confiance"). Un attachement de meilleure qualité amènera donc à plus de comportements d'exploration de l'environnement. Le doudou, la succion non-nutritive, loin de constituer une régression, sont un substitut de la figure d'attachement principal, et permettent d'apprendre progressivement à s'en séparer (certains enfants ayant des carences à ce niveau là peuvent justement développer une détestation des objets petits et mous qui peuvent s'apparenter à un doudou). Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, répondre aux demandes relationnelles du bébé contribue à améliorer sa capacité de se séparer sereinement (une recherche d'Ainsworth lui a permis de constater que dans le dernier quart de la première année, les enfants dont la mère répondait rapidement aux pleurs pendant les premiers mois pleuraient moins que les autres) : un attachement de qualité avec la figure d'attachement principal permet même à l'enfant de se constituer d'autres figures d'attachement, alors qu'un enfant dont le lien est moins solide... aura plus tendance à rester scotché à la figure d'attachement principale ("Ce n'est que lorsque l'enfant a atteint l'âge d'aller à l'école que ses demandes peuvent être tempérées avec douceur"). Les cas où Bowlby envisage que les comportements d'attachement soient à limiter sont en fait les cas... où l'offre parentale surpasse la demande de l'enfant.

 Il a souvent été reproché à Bowlby de donner énormément d'importance à la présence de la mère, ce qui peut faire suspecter de sa part une injonction aux femmes à rester au foyer sous peine d'être des parents irresponsables, ou encore une distinction nette des rôles éducatifs du père et de la mère. Il prend le temps de s'en expliquer : d'une part il précise que par mère il n'entend pas nécessairement la mère biologique, et d'autre part que, si la figure d'attachement principal peut parfaitement être quelqu'un d'autre, ça reste la mère dans l'écrasante majorité des données recueillies, et que "mère" c'est quand même plus beaucoup court à écrire à chaque fois que "figure d'attachement principale" (ce dont je peux attester à ce stade du résumé...). On est convaincu si on veut par cette explication (on peut s'étonner que, dans la somme de travail astronomique qu'a probablement représenté l'ouvrage, l'auteur trouve particulièrement épuisant d'écrire quelques mots de plus), et l'ensemble du livre ne me permet de trancher ni dans un sens ni dans l'autre. En dehors de ce problème de vocabulaire qui est, c'est vrai, récurrent, Bowlby ne semble toutefois pas particulièrement être un fanatique de la mère au foyer : il ne donne aucune consigne dans ce sens (alors que même si ce n'est pas formulé comme des consignes il en donne par ailleurs : accepter les demandes d'affection de l'enfant -même quand il y en a beaucoup-, le laisser sucer un truc ou avoir un doudou, ...). Plus spécifique, il rapporte une observation en kibboutz montrant que la situation n'endommage pas le lien d'attachement avec les parents, ou encore une autre observation où le chercheur a constaté que les enfants qui avaient un attachement de qualité avec leurs deux parents allaient plus volontiers vers les autres à 18 mois, informations qu'il aurait été bien ennuyeux de partager s'il y avait une arrière pensée idéologique.

 Reste une question importante : comment mesurer l'attachement? Le dispositif de la "situation étrange", de Mary Ainsworth (c'est écrit Bowlby sur la couverture des livres de la trilogie, mais on en saurait infiniment moins sans les nombreuses recherches d'Ainsworth!), généralement utilisé avec des enfants de un an environ, confronte l'enfant à une séparation progressive de sa figure d'attachement principale dans une pièce accueillante mais inconnue à travers diverses étapes successives d'à peu près trois minutes. La réaction au moment de la séparation ne permet pas de faire de déductions suffisamment précises, c'est donc la réaction au moment des retrouvailles qui est prise en compte. De  très nombreuses utilisations du dispositif dans le cadre de recherches ont permis de délimiter trois profils (en vrai c'est quatre, mais dans le volume 1 seuls les trois principaux sont évoqués, et là c'est le résumé du volume 1) : un attachement sécure (dans 70% des cas), quand la séparation est rapidement acceptée et qu'après de premières protestations l'enfant se concentre sur les jouets à disposition, un attachement anxieux/évitant (dans 20% des cas) où l'enfant va éviter la mère à son retour, voire être plus amical avec l'inconnu·e présent·e dans la pièce ou un attachement anxieux/résistant où l'enfant alterne entre le contact et la fuite. Le résultat de l'observation est plutôt stable, même s'il est par exemple arrivé que des enfants perdent leur attachement sécure entre l'âge de 12 et 18 mois suite à un événement difficile survenu dans la famille.

 On en arrive au moment où je devrais dire à qui recommander le livre, mais j'ai plus de mal à dire à qui ne pas recommander le livre. L'attachement est une notion importante en psychologie clinique, tout·e étudiant·e en psycho pourra profiter des nombreuses données brutes qui sont fournies et sourcées sur le développement de l'enfant (les abondantes références d'études m'ont bien arrangé pour mon projet tutoré en me permettant de gonfler artificiellement la bibliographie d'avoir de nombreuses informations pertinentes au même endroit), les réflexions sur la méthodologie scientifique sont intéressantes aussi même si je pense que personne n'a acheté le livre pour ça, ... Et même sans parler de psychologie clinique, il est question d'un besoin fondamental qui n'est pas toujours considéré comme tel, des données solides contredisent certaines idées reçues sur l'éducation et le comportement de l'enfant, il n'y a pas besoin de connaissances particulières pour comprendre (je l'avais lu en 1ère année sans ressentir de lacunes trop handicapantes) même si il faudra parfois, pour l'étudiant·e avancé·e comme pour le·a débutant·e, pas mal de concentration, donc ne serait-ce que pour la culture générale ce n'est pas une perte de temps non plus. En attendant, je vous dis à bientôt pour le deuxième épisode.