dimanche 4 août 2024

When Men Batter Women, de Neil Jacobson et John Gottman

 

 Ce livre est un objet assez étonnant, puisqu'il est la synthèse d'un travail de recherche de deux chercheurs et thérapeutes de couple, et pas n'importe lesquels, que ce soit Gottman ou Jacobson. La synthèse d'un travail de recherche faite par des chercheurs et thérapeutes, rien d'étonnant jusqu'ici... sauf que ce sont des experts de la thérapie de couple, et une situation de violences conjugales, ce n'est pas une relation amoureuse (même si c'est l'apparence d'une relation amoureuse qui permet de la créer et de la maintenir). En cas de violences conjugales, la thérapie de couple est non seulement contre-indiquée mais dangereuse, et ça... Gottman et Jacobson sont les premiers à le dire, dans leurs livres sur la thérapie de couple.

 La dimension militante, la volonté de faire autant de prévention que possible, est rappelée de diverses façons tout au long du livre, et c'est clairement ce qui a motivé cette recherche, par des experts qui avaient déjà les structures et la méthodologie pour observer des couples (y compris pour mesurer les changements physiologiques à différents moments), et qui ont croisé leurs observations en direct avec des entretiens avec chaque personne observée. Les observations les plus conflictuelles étaient suivies d'interventions pour apaiser le conflit et limiter le risque de violences. Gottman et Jacobson estiment que s'ils ne disposent que de récits pour étudier les violences physiques (ils ne les laissaient pas advenir, et heureusement!, dans leurs labos), les récits de chaque personne concernée avaient tendance à concorder (du moins sur l'aspect factuel du déroulement des violences, puisque les agresseurs tendent à minimiser énormément la gravité de leurs gestes) et étaient cohérents avec les conflits sans violence physique qu'ils ont pu observer. Ils pensent donc avoir recueilli des données aussi fiables que possible. Seuls des couples où des hommes étaient violents envers des femmes ont été observés, mais c'est le cas dans la grande majorité des situations.

 De nombreux éléments rapportés seront déjà connus par les personnes qui s'intéressent au sujet : la violence est d'abord au service du contrôle de l'autre, les violences psychologiques (dénigrement, insultes, autoritarisme -les demandes et besoins de l'agresseur sont non-négociables, ceux de la victime n'ont aucune légitimité-, ...) font partie du quotidien de la relation, le moment de la séparation est celui où le risque de violences est le plus élevé, ... Pour autant, les explications sont de qualité, plutôt denses et appuyées sur des exemples précis, et surtout c'est intéressant de savoir que des connaissances aussi précises existaient dès 1998, année de la parution du livre. Des idées reçues sont aussi démenties, en particulier sur la supposée passivité des victimes (quand bien même cette idée reçue serait une réalité, les auteurs le rappellent abondamment, ça ne rendrait en aucun cas les violences plus tolérables, et ne rendrait évidemment pas les victimes responsables de quoi que ce soit). Les mesures physiologiques sont claires : les victimes ressentent de la colère lors des conflits, même quand cette colère cohabite avec la peur ou la terreur. Le sentiment d'injustice est là, et elles se défendent, dans la mesure du possible et selon ce qu'il est le plus urgent de faire (sachant que leurs enfants peuvent être en danger immédiat dans les moments de violence). Il arrive même qu'elles soient violentes aussi, même si la violence n'est jamais comparable et qu'elles ne sont pas à l'origine du climat de violence. Leur violence les met d'ailleurs souvent en danger car elles servent de prétexte à des représailles (même quand elles sont à l'initiative d'un épisode de violence, ce qui est en général une réaction en différé à ce qu'elles ont subi, le comportement de l'agresseur ne peut absolument pas être assimilé à de la légitime défense, qui consiste à se protéger et chercher à apaiser).

 Autre stéréotype démenti, statistiques à l'appui : les victimes partent, beaucoup plus que ne le font les personnes dans un couple où il n'y a pas de violences. Et surtout, elle le font malgré le risque, qui se vérifie beaucoup trop souvent, d'un harcèlement judiciaire où les enfants vont servir de moyen de pression ou d'une aggravation de la violence physique, y compris des menaces de mort qui peuvent être suivies de tentatives de meurtre (sans compter la situation économique précaire qui est souvent la conséquence d'une asymétrie qui est au centre de la relation). Ce qui peut les faire rester, d'une façon parfois difficilement compréhensible d'un point de vue extérieur, en plus du risque évoqué plus haut, est le fait de s'accrocher à l'espoir que le conjoint arrête d'être violent (c'est exceptionnel, et dans la grande majorité des cas quand les violences physiques cessent les violences psychologiques continuent) donc au rêve vendu en début de relation par des experts de la manipulation, ou encore le manque de conscience que les violences ne sont pas normales (c'est évidemment renforcé par le dénigrement constant, mais ça peut être facilité si par exemple la personne a grandi dans un climat de violences intrafamiliales, qu'elle a reçu le message qu'on devait tout accepter de son mari, ...). Dans cette mesure, toutes les confirmations extérieures que les violences ne sont pas acceptables (en particulier les prises de décision judiciaires) sont d'une valeur inestimable.

 Dans les moyens pour faire cesser les violences, c'est rapidement très clair, c'est à une justice réactive que les auteurs prêtent le plus d'efficacité. Ils sont d'un grand scepticisme envers les programmes thérapeutiques, dans la mesure où les auteurs de violences conjugales sont de grands spécialistes pour dire aux personnes extérieures ce qu'elles veulent entendre. Un exemple glaçant est donné d'un agresseur qui après un programme consistant en des thérapies de groupe a reçu des commentaires élogieux du thérapeute, ce qui a rassuré sa conjointe... qui a été poignardée quelques mois plus tard. Les auteurs s'étonnent par ailleurs que les systèmes policier et judiciaire estiment que les personnes violentes méritent la répression... sauf quand il s'agit de violences conjugales où elles auraient besoin de soins. Gottman et Jacobson ne nient absolument pas que les agresseurs peuvent effectivement être en souffrance (dépendance affective, passé de violences intrafamiliales, addictions, ...), mais estiment, et c'est confirmé par leurs observations (et par des observations d'autres expert·e·s!), que ça ne les rend en rien moins responsables de leurs actes. Leur avis sur les différentes propositions thérapeutiques est par ailleurs extrêmement froid (apprendre à contrôler sa colère... oui ça peut marcher un peu parce que de fait ils sont en colère, même si ce n'est pas le vrai problème), et même cet avis plus que mesuré fait que le chapitre consacré à l'évaluation de ces modèles contraste voire est contradictoire avec leurs propos dans le reste du livre. Pour les auteurs, les thérapies n'ont une chance de marcher que si les agresseurs s'y engagent volontairement (sans attendre de récompense, en particulier de remise de peine, en retour), et seront de toutes façon bien moins efficaces que des sanctions pénales. Ils placent aussi leurs espoirs dans un changement social à grande échelle (ils citent d'ailleurs l'histoire de plusieurs combats féministes, ou encore observent que l'inégale répartition des tâches ménagères maintient une inégalité de fait dans le couple), tout en ne se faisant aucune illusion sur le fait que ça ne puisse être que du très long terme.

 Certains aspects du livre peuvent sembler obsolètes, comme le fait qu'ils estiment que les auteurs de violence se retrouvent plus dans les milieux sociaux défavorisés alors que ça fait partie aujourd'hui des idées reçues souvent critiquées (est-ce que ça pourrait venir de la population qu'ils ont observée, dans la mesure où la participation à la recherche était rémunérée? mais une erreur méthodologique aussi basique de la part de chercheurs aussi expérimentés, c'est étonnant), ou que les auteurs de violences ont presque toujours subi des violences enfant (la thérapie des schémas, par exemple, montre que ce n'est pas forcément le cas pour les personnes narcissiques... 100% des narcissiques ne sont pas auteurs de violences conjugales, et 100% des auteurs de violences conjugales ne sont pas narcissiques, mais beaucoup de comportements se recoupent). Leur insistance sur deux profils d'agresseurs, les Pit-Bulls (forte dépendance affective, vont beaucoup harceler au quotidien, sont violents quand ils se sentent mal que ce soit lié ou non au couple) et les Cobras (environ 20% des agresseurs, de façon stupéfiante, les mesures physiologiques montrent... qu'ils se calment au moment des épisodes de violences, quelle que soit la colère apparente qu'ils dégagent, les violences sont intimement liées au besoin de contrôle et de maintenir et renforcer une hiérarchie, ils sont très calculateurs, vont plus souvent utiliser des armes pour menacer ou agresser et ont déjà été condamnés pour des actes de violence), n'a à ma connaissance pas beaucoup été mobilisée après (je n'en avais jamais entendu parler avant, et leur livre a bientôt 30 ans).

 Je suis curieux de savoir s'ils ont poursuivi leurs recherches, mais à ma connaissance aucun autre livre de vulgarisation n'a suivi, donc s'ils ont continué ça a été médiatisé dans la presse scientifique directement. Je ne sais pas si c'est rassurant ou décourageant, alors que les violences conjugales sont toujours aussi massives, que de telles connaissances soient disponibles depuis si longtemps. Les explications sont claires, denses, documentées, donc ce livre est un excellent outil pour comprendre de nombreux mécanismes.