Ce livre est un récit de vie, ponctué par celui d'une hospitalisation en psychiatrie. Ou plutôt c'est le récit d'une hospitalisation en psychiatrie, entrecoupé de récits de vie. Les évènements décrits sont parfois décousus, souvent difficiles à suivre, ce qui est cohérent avec le contexte puisque l'autrice raconte qu'elle subit des électrochocs, de façon répétée, ce qui impacte ses souvenirs : s'y accrocher, les garder, leur donner un sens est un combat.
Ces électrochocs infligés régulièrement (la fréquence pluri-hebdomadaire est normale, et l'électroconvulsivothérapie a une efficacité mesurable en cas de dépression, ce qui n'enlève rien au propos de l'autrice) sont déshumanisants à plusieurs titres. Anesthésie générale oblige, les patient·e·s sont emmené·e·s en fauteuil roulant, inconscient·e·s, au lieu qu'elle nomme "l'usine", avec un effet une impression de travail à la chaîne. L'autrice n'a pas son mot à dire sur le traitement (qu'elle a par ailleurs pu refuser lors d'hospitalisations précédentes), et l'équipe soignante ne semble pas se soucier outre mesure de vérifier son efficacité de façon individuelle. Enfin, la minimisation des effets secondaires est déshumanisante en elle-même : le manque d'informations sur les conséquences indésirables d'un traitement est bien entendu en soi une violence et un manque de respect, mais ce que la forme du récit met en avant, c'est que perdre ses souvenirs, c'est aussi dans une certaine mesure une perte d'identité.
Cette impuissance face à la machine psychiatrique, face à "l'usine", fait écho à d'autres passages du livre, qui est en quelque sorte un anti "quand on veut on peut". L'autrice ne manque certainement pas de volonté ni de compétences, elle est parfaitement capable de se hisser au dessus des autres (sinon je n'aurais pas eu une traduction de son livre entre les mains : le milieu de l'édition est extrêmement concurrentiel), et pourtant des défaillances à un niveau plus social font qu'elle a subi de nombreuses blessures dans l'enfance dans un environnement maltraitant, des relations amoureuses insatisfaisantes, a été plusieurs fois sous l'emprise brutale de la dépression (le mot n'est presque pas utilisé), a fait partie des personnes emmenées plusieurs fois par semaine à "l'usine", ...
Porter cette voix, c'est aussi rappeler que ces voix doivent être écoutées. Dans ce livre il n'y aura pas de solution, pas de sortie triomphante de la maladie, pas de revanche contre le système. Et c'est un rappel éloquent qu'un système qui permet ça doit être combattu, que c'est un sujet collectif et non individuel, qu'oublier que les personnes même déshumanisées au nom du soin sont pleinement des êtres humains c'est être un engrenage du système, qu'écrivain·e ou non, chacun·e a une histoire à raconter et que les souvenirs de tou·te·s sont précieux.
