jeudi 19 février 2026

Le consentement, de Vanessa Springora

 


 La mère de V. s'est séparée de son père violent, dont la fréquence des visites comme l'investissement affectif lors desdites visites sont aléatoires (la seule constante est qu'il ne faut pas s'attendre à grand chose). Adolescente, elle est solitaire, n'aime pas son corps, est peu sûre d'elle mais adore les livres et la littérature. Alors quelle chance quand à treize ans elle a le privilège d'attirer l'attention de G., adulte (très adulte, il y a trente-six ans d'écart!) et écrivain renommé, avec lequel elle va vivre un amour sulfureux et interdit!

 G. est bien entendu Gabriel Matzneff, connu aujourd'hui pour avoir violé de nombreux enfants et adolescent·e·s, ce qu'il racontait en longueur dans ses livres. 

 Si ça commence par des échanges de lettres, la relation sera sexualisée très rapidement : dès leur premier rendez-vous à l'extérieur, il insiste pour qu'elle aille chez lui. Elle se rendra compte plus tard à quel point les relations sexuelles sont monotones et n'ont rien d'incroyable, mais lui qui a, évidemment, bien plus d'expérience qu'une adolescente de 13 ans se présente comme un généreux initiateur. V. ne se pose pas trop de questions (et G., bien entendu, ne lui posera jamais la moindre question sur ce qu'elle veut) : l'essentiel, c'est d'être au centre du monde pour lui, peu importent les moqueries et les rumeurs au collège (et quand quelqu'un lui assurera qu'iel a vu G. embrasser une autre adolescente, elle mettra des œillères), et peu importent surtout les réticences de sa mère ("Comment peut-elle me priver de cet amour, le premier, le dernier, l'unique? Elle s'imagine peut-être qu'après m'avoir enlevé mon père (car bien sûr, maintenant, tout est de sa faute), je la laisserais faire une seconde fois?"). Ce n'est que deux ans plus tard, avec l'effet cumulé de plusieurs désillusions (qui seront l'occasion d'inversion de la remise en question quand elle essayera de le confronter : face à un écrivain manipulateur plus âgé que son père, l'autrice, à 15 ans, ne peut avoir le niveau pour ce qu'elle appelle des joutes verbales), le fait qu'elle apprenne l'existence d'une autre "maîtresse" (elle aussi âgée de 15 ans), et le soutien d'un homme qui n'a "que" 7 ans de plus qu'elle, soutien qu'aucun autre adulte ne lui a apporté jusqu'ici, qu'elle parviendra à s'affirmer et à le quitter, non sans détresse, douleur et jalousie.

 Elle s'en rendra compte en partie sur la fin de la relation, en partie a posteriori,  ce qu'elle a vécu n'est pas l'histoire d'amour que ses carences affectives, son estime de soi en souffrance, et surtout l'instauration d'une emprise, lui ont fait croire que c'était. Elle observe d'ailleurs que ce récit de l'amour interdit, l'amour qui surpasse les tabous, est fallacieux, une fois qu'on ne se demande plus si c'était normal qu'elle l'aime lui, mais si c'était normal qu'il l' "aime" elle : c'était lui l'adulte qui aurait du trouver évident que rien de tout ça n'aurait du arriver, sans compter que l'infinité de viols sur d'autres enfants et adolescent·e·s montrent bien qu'il ne s'agissait pas d'un amour si intense qu'il a surpassé la barrière de l'âge, mais d'une relation tout à fait ordinaire pour cet agresseur. L'autrice donne un exemple insidieux de dépossession : elle a une rédaction à faire, il est enthousiasmé par le sujet (le récit d'un épisode autobiographique), il veut lui dicter, elle refuse, il fait du chantage affectif, elle finit par céder. Elle a dix-neuf sur vingt, l'enseignante est impressionnée, et partage à toute la classe ce récit qu'elle n'a pas écrit, d'un exploit dans un sport (l'équitation) qu'elle ne maîtrise absolument pas.

 Les dépossessions seront nombreuses : de sa sexualité (elle ne décide de rien dans leurs rapports, il s'agit de viols en fait d'initiation et l'autrice mettra de nombreuses années, traversera de nombreuses souffrances, avant de se réapproprier son corps), de ses proches (G. l'isole et sélectionne, il ne faudrait surtout pas qu'elle fréquente des gens étroits d'esprit qui ne comprennent pas et pourraient les éloigner), mais surtout du récit de leur relation et de son intimité. Les échanges de lettres du début qui donnaient cet aspect romantique et sulfureux, étaient aussi au service d'une discrétion... et de la conservation d'une trace. V. sait que ça arrivera car elle l'a suffisamment lu dans les autres ouvrages de G. : cet échange épistolaire, rendu public sous un certain angle, donnera une image particulièrement fallacieuse de la relation. Son ascendant, son expérience, lui permettent même dès le début d'orienter le contenu de ses lettres à elle, exprimant ses attentes, orientant le style, avec ses propres lettres. Le récit de l'agresseur, qui en effet le fera passer pour une victime et elle pour une ingrate déraisonnable, sera publié, célébré, pendant qu'elle sera silenciée.  

 Le principal responsable de ces violences est bien sûr G., mais de nombreux autres adultes aussi, qui ne seront pas intervenus, ou encore qui auront fait des reproches... à V.! Sa mère plaindra G. lors de la séparation, un prof de lycée viendra même vérifier les rumeurs auprès de l'autrice, lui dire son admiration pour Matzneff tout en lui adressant un regard libidineux. Cet homme puissant (en particulier dans le monde de l'édition dans lequel V. évoluera adulte), manipulateur, pèsera de tout son poids pour maintenir une emprise, mais même en dehors de son réseau d'influence de nombreux adultes ont laissé faire. L'autrice, après avoir décrit la relation depuis son regard d'adolescente, détaille tous les mécanismes des responsabilités individuelles et collectives, impose sa parole qui a été silenciée, et propose un autre récit que celui qui a permis d'innombrables violences sur des victimes encore plus nombreuses, de la part de G. et d'autres. 

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