jeudi 12 novembre 2015

Auriez vous crié "Heil Hitler"?, de François Roux



 Ayant entendu parler du livre dans Cerveau et Psycho, je m'attendais plutôt à un ouvrage (certes copieux, 850 pages c'est beaucoup) sur les différents mécanismes qui orientent l'individu vers un comportement de bourreau, de complice actif·ve ou passif·ve, ou de résistance/désobéissance active ou passive (comme celui-ci, ou celui-là ). Si l'auteur a bien une formation en psychologie, et si le sous-titre ("Soumissions et résistances au nazisme, l'Allemagne vue d'en bas (1918-1946)") suggère que l'angle de réflexion sera bien la différence de comportements dans des contextes particuliers (multiples, comme l'indique ne serait-ce que l'amplitude de la période concernée), c'est pourtant plutôt d'un livre d'histoire qu'il s'agit (même s'il n'est pas écrit par un historien, contrairement par exemple, sur un thème semblable, à Croire et détruire de Christian Ingrao, qui a eu entre autres le mérite de me faire vite constater que je n'étais pas historien). Je le résume quand même ici parce que d'une part vu qu'il est super long ça fait longtemps que je n'ai pas posté de résumé sur ce blog, et d'autre part, comme le montre la structure plutôt particulière du classique The Lucifer Effect, qui encadre la partie sur l'état de la science sur le sujet (ce qui incite à un comportement de héros ou de bourreau) par deux autres qui décrivent un phénomène précis de façon très détaillée (respectivement l'expérience de Stanford sur les gardes et les prisonniers et l'utilisation massive de la torture par l'armée américaine en Irak et en Afghanistan), pour comprendre un phénomène, il importe d'avoir une connaissance précise des faits, le savoir sur les mécanismes n'étant qu'une grille de lecture. La partie purement historique a aussi le mérite de permettre de revenir sur un certain nombre d'idées reçues : la république de Weimar, qui a précédé le régime nazi, était plutôt progressiste (droit de vote aux femmes, indemnités aux chômeur·se·s, séparation des pouvoirs, …), il est exagéré de dire qu'Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes (il a culminé à environ un tiers des voix, favorisé par la violente crise économique, et était plutôt en train de descendre quand il a été placé au pouvoir dans le cadre d'une cohabitation dans un contexte de crise politique, ce qui l'a mis suffisamment en position de force pour s'emparer des pleins pouvoirs par la négociation, la trahison et la violence), si ses projets de génocide, d'invasion et de totalitarisme étaient explicites dans Mein Kampf, le livre était peu lu et la surenchère était la norme dans les discours politiques (sans compter que le parti nazi variait beaucoup ses discours selon les interlocuteur·ice·s), peu d'observateur·ice·s s'attendaient donc à ce que fût le régime nazi même dans celles et ceux qui voulaient voir Hitler au pouvoir (beaucoup estimant en plus que ce serait provisoire), les frontières étaient ouvertes jusqu'au début de la guerre (en même temps pour organiser les JO c'est plus pratique) (mais fuir le régime n'était pas pour autant si simple... il a vite été imposé aux Juif·ve·s qui émigraient de laisser toutes leurs possessions en Allemagne, tous les pays n'étaient pas particulièrement enthousiastes en ce qui concerne l'accueil de réfugié·e·s -en France, pendant la "drôle de guerre", les réfugié·e·s allemand·e·s étaient arrêté·e·s en tant qu'allié·e·s potentiel·le·s des nazis, avant d'être livré·e·s à l'Allemagne en tant qu'ennemi·e·s des nazis au moment de l'Occupation-, sans compter que de plus en plus d'Etats ont été alliés des nazis ou envahis), la population allemande était très réticente à la guerre, les plus séduit·e·s par le discours suprémaciste sur le peuple allemand étant largement satisfait·e·s par l'annexion de l'Autriche et de la République Tchèque, certains humoristes étaient autorisés à critiquer assez directement le régime tant qu'ils ne s'en prenaient pas à Hitler qui avait une aussi haute idée de sa personne que ce que suggérait la propagande, les Jeunesses Hitlériennes, en plus d'être plutôt recommandées pour ne pas se faire repérer négativement par le régime, étaient très appréciées par les participant·e·s, mais les sessions d'endoctrinement étaient plutôt ressenties comme une partie ennuyeuse, …

 L'histoire n'étant pas particulièrement le sujet du blog (ce qui tombe plutôt bien vu que je ne suis pas du tout historien), je vais plutôt essayer de voir ici en quoi la psychologie (surtout la psychologie sociale) peut éclairer les événements racontés.

 La psychologie sociale identifie quatre conditions pour agir en direction d'un changement, que je vais illustrer avec l'exemple vraiment pas original (oui, bon, ça va, hein!) de la cigarette. 1°) identifier le fait qu'il y a un problème (continuer de fumer risque de provoquer un cancer du poumon), 2°) être ennuyé par le problème (je ne veux pas avoir de cancer du poumon), 3°) identifier une solution (si j'arrête de fumer, je ne vais pas avoir de cancer du poumon), 4°) estimer que la solution est réalisable (je suis capable d'arrêter de fumer). A l'exception de la seconde condition, l'extrême violence du régime nazi, semant la terreur dès l'arrivée au pouvoir d'Hitler (arrestations massives et passages à tabac voire meurtres de membres du parti communiste et autres opposants politiques), organisant rapidement un référendum à la gloire du régime nazi où les auteur·ice·s des votes négatifs étaient clairement identifiables et fichables, interdisant de communiquer et a fortiori de s'unir (être à plusieurs était une circonstance très aggravante pour les actes d'insoumission) contre le régime, recommandant fortement d'appartenir à une organisation du parti et de montrer ostensiblement sa dévotion (une loi de 1933 invite les amputé·e·s du bras droit à utiliser le bras gauche pour le salut nazi), n'encourageait pas tout à fait à résister, et ce d'autant plus que, si les résultat d'un acte de résistance étaient incertains, les risques, pour les auteur·ice·s et leurs proches, étaient clairs. Il est malgré tout arrivé que le régime plie, qu'une revendication aboutisse dans un contexte où le rapport de force était provisoirement en défaveur du pouvoir : des ouvrier·ère·s (essentiel·le·s dans le contexte d'effort de guerre) ont obtenu des concessions sur les sacrifices qui leur étaient demandés en terme de quantité de travail et de salaire suite à un ralentissement du travail (ce qui ne doit pas faire oublier que de nombreux ouvrier·ère·s, dans des tentatives similaires, ont subi la répression nazie sans rien obtenir), l'évêque August Von Galen, identifiant un contexte favorable (besoin du soutien populaire pendant l'offensive contre la Russie), s'oppose publiquement à l'Aktion T4 (meurtre des handicapé·e·s physiques et mentaux·ales, les "incurables" selon la terminologie nazie, principalement en chambre à gaz) et obtient un recul, des Juifs ont été sauvés de la déportation par leurs épouses non-juives suite à une manifestation de trois jours, qui avait l'avantage d'avoir lieu en ville donc en public (ce qui n'a pas empêché la police de charger les manifestantes en Jeep), …

 Associé au danger constant et bien palpable, la confusion est également un obstacle à l'action, et constitue un aspect important du régime nazi (n'oublions pas que son idéologie du surhomme grand et blond était portée par un hypocondriaque brun et chétif, qui déclamait avec un fort accent autrichien des discours enflammés sur la supériorité du peuple allemand). Hitler, élément central du régime selon son slogan "Ein Volk, ein Reich, ein Führer" ("on peut comprendre le fonctionnement du système soviétique sans connaître la biographie de Staline, tandis que Hitler a inventé le national-socialisme, l'a incarné, et est mort avec lui", rappelle l'auteur avant d'entamer une biographie vraiment pas flatteuse), méprise ouvertement la culture, laissait déjà aux autres les aspects pratiques quand il n'était à la tête que de son parti, et n'aime pas se compliquer la vie avec tout ce qui tient sur du papier (au point de n'avoir jamais officiellement abrogé la république de Weimar!), ce qui lui permet de n'accorder aucune importance à ses engagements, de pouvoir nier ensuite avoir donné tel ou tel ordre (vous avez je pense déjà fait le lien avec le génocide juif) ou encore d'exiger sans se préoccuper de la hiérarchie, du pouvoir officiel de son interlocuteur·ice, à charge pour elle ou lui de se débrouiller pour obtenir un résultat (la Shoah par balles a débuté alors que la consigne était donnée d'expulser les Juif·ve·s du territoire polonais, sans préciser où les envoyer... l'interprétation de l'ordre comme une autorisation du génocide était cohérente avec la façon de faire nazie). Ce flou constant, où l'interprétation individuelle remplace une hiérarchie stricte, n'est pas cantonné au haut commandement nazi : l'allégeance remplace la compétence dans les nominations de fonctionnaires, les différentes institutions ne coordonnent pas nécessairement leur fonctionnement, … Les risques courus par ceux et celles qui sont surpris·es à résister au régime sont eux-mêmes aléatoires ("s'il était en effet possible d'accomplir certains actes de résistance sans risque excessif, toute désobéissance, même minime, si elle était découverte, pouvait mener à la torture, au camp de concentration ou sur l'échafaud"). S'ajoute à cela des années de propagande constante (l'auteur rappelle que sous une dictature, ou en situation de guerre, tout est propagande, ce qui donne une idée de la situation des Allemands au moment de la guerre -la confusion était telle que la population, plutôt solidaire avec les Juif·ve·s victimes de persécutions du moins pour celles et ceux qui en étaient témoins, croyait sincèrement que les bombardements alliés étaient des représailles commanditées par lesdit·e·s Juif·ve·s-, sans compter qu'à l'approche de la défaite allemande, les bombardements délibérés de civil·e·s et les massacres et viols de l'armée russe -représailles aux comportements similaires de l'armée nazie sur le front Est- n'aidaient pas à accueillir les Alliés en libérateurs -une Juive qui suivait avec enthousiasme sur la radio étrangère l'avancement de l'armée rouge a été violée par des soldats à leur arrivée, alors que son époux, touché d'une balle dans la hanche, agonisait à côté d'elle-). Les discours ou tracts subversifs pouvaient être l'œuvre d'agents du régime pour tester la ferveur des sujets qui risquaient alors d'être enlevés s'iels ne dénonçaient pas. La doublepensée est un élément central du régime de Big Brother, dans l'incontournable ouvrage 1984, de George Orwell : l'aboutissement de la propagande est de faire accepter deux idées contradictoires comme des vérités (les trois institutions les plus importantes y sont le Ministère de la Paix, le Ministère de l'Amour -où les opposant·e·s sont incarcéré·e·s et torturé·e·s- et... le Ministère de la Vérité, où travaille le personnage principal). Si les chercheur·se·s en psychologie sociale qui parlent de 1984 ont plutôt tendance à en faire l'éloge, la doublepensée n'a jamais été, à ma connaissance, étudiée scientifiquement en tant que telle. Un concept fondateur s'en rapproche toutefois : la dissonance cognitive, identifiée par Léon Festinger. Des étudiant·e·s sont invité·e·s à effectuer une tâche ennuyeuse, certain·e·s sont payés 1 Dollar, d'autres 20 Dollars. Les moins bien payé·e·s expliqueront ensuite que la tâche n'était pas si ennuyeuse, qu'elle avait en fait des intérêts (bien) dissimulés, ce qui ne sera pas le cas des autres : dans une situation incohérente, l'individu retient, au moment de la rationalisation, l'explication qui l'arrange le plus, ce qui peut amener comme dans cet exemple à expliquer la cause par sa conséquence. L'explication, une fois faite, est en revanche bien intégrée : dans une autre expérience, il était demandé à des étudiant·e·s de rédiger un texte en faveur d'une descente de police dans l'Université (événement plutôt impopulaire...). Ceux qui avaient été payé une somme symbolique avaient après la rédaction un avis plus favorable sur la descente de police que les autres. Avant les expériences de Festinger, Robert Antelme, déporté, avait identifié un phénomène similaire chez les gardes : l'état des prisonniers démontrait selon eux qu'ils étaient des sous-hommes, donc que les camps de concentration étaient justifiés! Stanley Milgram, dans sa célèbre expérience sur la soumission à l'autorité, a constaté que lors du débrief après l'expérience, les sujets étaient prompts à estimer que c'était le faux scientifique qui donnait les ordres, voire le faux élève qui ne répétait pas comme il fallait, qui était le·a vrai·e responsable. On imagine facilement les justifications qu'ont pu trouver les Allemand·e·s sous le nazisme, pour lesquel·le·s le risque en cas de désobéissance était explicite et réel, pour se convaincre qu'iels agissaient pour le mieux ou du moins le moins pire, en particulier quand les tenants et aboutissants des éventuelles initiatives étaient difficilement identifiables. La foule d'une centaine de personne qui assistait en tremblant au saccage d'un commerce juif par quatre excités avec une barre de fer craignait plus les représailles du régime que les vandales en question. Malgré ces conditions, de nombreux Allemand·e·s ont été condamnés en tant qu'opposant·e·s par le régime, y compris dans les forces armées (les soldats n'ayant que deux alternatives extrêmes : la désertion ou résistance directe ou la soumission totale).

 En constatant l'épaisseur du livre, je m'étais dit que vu le titre, l'auteur aurait pu gagner du temps en écrivant juste "oui" ou "non" selon le·a lecteur·ice. La réponse aurait en fait probablement été "oui", quel que soit le·a lecteur·ice : résistant·e acharné·e ou adorateur·ice de Hitler ne bronchant pas quand il se compare au Christ, ne pas montrer publiquement son enthousiasme revenait à courir un risque bien peu rentable (une alternative était de remplacer l'acclamation par "Drei Liter"). Cependant, chaque compromis revient à mettre le pieds dans un engrenage ("le premier renoncement enclenche un processus difficilement réversible. Chaque pas dans la soumission est une petite avancée qui ne justifie pas la révolte à elle seule mais rend plus difficile le retour en arrière"). Ce type de mécanisme est décrit en détail (dans des contextes moins extrêmes!) par Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois dans leur Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens ou dans La soumission librement consentie (ou sinon ici... allez-y, vraiment, c'est 55 minutes mais ça les vaut!). Le "pied dans la porte", par exemple, est le fait que demander quelque chose de peut contraignant aide à ensuite avoir une réponse positive à une demande plus contraignante. Plus problématique, sur le modèle de la dissonance cognitive, l'action peut avoir un effet... sur l'opinion, qui renforcera ensuite la tendance à agir dans le même sens.

 L'essentialisme (déduire que la personnalité d'un individu est déterminé par nature par son appartenance à telle ou telle communauté -couleur de la peau, sexe, religion, orientation sexuelle, ...), difficile de passer à côté, est une composante essentielle de l'idéologie nazie. L'univers nazi est composé de peuples destinés à être dominants ou à être dominés, ce qui débouche sur une doctrine eugéniste où le meurtre n'est rien d'autre qu'une forme d'écologie (et où il est justifié d'arracher des enfants à leurs familles pour les élever dans des centres spécialisés parce qu'ils sont blonds aux yeux bleus). Le gazage des "incurables" (handicapé·e·s physiques et mentaux·ales), la déportation des tziganes, des homosexuels, le génocide juif (selon la propagande nazie, les Juif·ve·s commettaient l'exploit d'être à la fois le bras armé de la finance, s'enrichissant indûment au détriment des vrai·e·s travailleur·se·s, et des marxistes), les pillages, viols ("en dépit de l'interdiction des relations sexuelles avec les Slaves, sous peine de "délit racial", et contrairement aux affirmations ultérieures des anciens combattants, le viol était si répandu que, si l'on avait voulu le réprimer, la moitié de l'armée [aurait du] passer en jugement"), massacres, réductions en esclavage de la population des territoires occupés à l'Est pour exploiter les ressources, peuvent ainsi passer pour l'ordre souhaitable des choses, Himmler se permettant même de s'estimer plutôt bienveillant ("Nous autres Allemands, qui sommes les seuls au monde à nous montrer corrects avec les animaux, nous le serons également à l'égard de ces bêtes humaines, mais ce serait un crime à l'égard de notre sang de leur apporter des idéaux"). Si, sous le régime nazi, l'essentialisme était probablement plus exacerbé qu'il ne l'a jamais été, cette vision du monde n'était pas le fait de cette seule dictature, et l'a même indirectement servie... A une époque où la démocratie n'était pas la norme partout en Europe, où même dans la démocratie la plus exemplaire la police pouvait être envoyée pour réprimer à balles réelles les mouvements populaires, Hitler, une fois au pouvoir, n'était pas si mal vu diplomatiquement qu'on n'aurait pu le croire... beaucoup estimaient que la dictature convenait bien au tempérament du peuple allemand, jugé peu friand de démocratie. Ce même essentialisme du peuple allemand a fait que la résistance allemande a eu bien du mal à être reconnue après la guerre ("Gerhard Leo fut fait chevalier de la Légion d'Honneur en 2004. Il n'avait attendu que 60 ans. Maurice Papon avait reçu la même distinction en 1948"), y compris en Allemagne ("La réhabilitation par l'Allemagne des résistants aux nazismes fut à peu près achevée en 2004"), et si de nombreux procès de "dénazification" organisés par les alliés ont eu lieu dans des conditions pas forcément optimales (d'ancien·ne·s nazi·e·s qui avaient beaucoup à se reprocher achetaient des témoignages pour pouvoir dire au tribunal qu'iels avaient caché des Juif·ve·s, au péril de leur vie bien sûr, les citoyen·ne·s ordinaires coopéraient peu, jugeant hypocrite l'attitude des libérateurs, …), d'anciens membres zélés du parti hitlérien ont pu par la suite retrouver des postes de pouvoir. S'il devait y avoir une particularité du peuple allemand qui le rendait réceptif au discours nazi, il serait plutôt à rechercher dans le traumatisme de la première guerre mondiale : entre l'endettement colossal à supporter en temps de crise économique, l'humiliation du traité de Versailles, les territoires perdus,  le "coup de couteau dans le dos" des ennemis intérieurs qui avaient osé signer l'armistice (bien pratique en période électorale pour calomnier l'adversaire), les ennemis à désigner étaient nombreux, le désir de revanche facile à éveiller (l'auteur, après avoir rappelé que dictature et crimes contre l'humanité n'ont pas été le seul fait de l'Allemagne nazie ni du peuple Allemand, concède que la culture allemande, imprégnée de "l'esprit d'ordre et d'économie", a pu favoriser la montée du nazisme... j'ai du mal à le suivre là-dessus : comme je l'ai expliqué plus haut -parce que l'auteur me l'a expliqué avant, d'ailleurs-, l'ordre n'était pas tout à fait une caractéristique du régime nazi -c'est un euphémisme-, et à supposer que le fanatisme de l'ordre ait imprégné le peuple allemand, l'ensemble de la classe politique, et pas seulement le NSDAP, aurait été porteur de promesses d'organisation impeccable).

 La violence et l'incohérence, l'essentialisme, le "tout ou rien" (à l'approche de la défaite, Hitler s'emportait contre ce peuple qui ne le méritait pas) ne sont toutefois pas sans évoquer la personnalité autoritaire... même le bref passage sur le cynisme et l'opportunisme des proches d'Hitler font écho au livre (gratuit) (en ligne) (je dis ça je dis rien) de Robert Altemeyer. Mais, comme le précisait le même Robert Altemeyer, "les gens sont plus compliqués que les psychologues aimeraient qu'ils ne le soient". Des soutiens importants du régime nazi ou du moins d'une partie de son idéologie (August Von Galen, évoqué plus haut, n'était pas tout à fait un progressiste) se sont ouvertement rebellés quand ils estimaient qu'une frontière avait été franchie, y compris des responsables militaires ("dans la guerre, la mort des hommes peut sembler naturelle, jamais celle des femmes et des enfants"). La personnalité autoritaire pouvait également motiver la résistance contre le régime nazi, comme le rappellent les récits presque difficiles à croire des témoins de Jéhovah refusant de tenir un fusil après avoir été recrutés de force dans l'armée, ou encore dont la ferveur dans les camps de concentration allait jusqu'à effrayer les gardes (un témoignage rapportent par exemple une scène où les gardes avaient eu bien du mal à éloigner des témoins de Jéhovah d'un peloton d'exécution car ils résistaient et hurlaient de toutes leurs forces pour... être fusillés eux aussi et finir en martyrs, notion de martyr qui faisait même que la torture semblait parfois les renforcer).

 Comme je l'ai déjà précisé, le livre est un peu (limite beaucoup) long, et quelqu'un qui vient de le lire risque de trouver mon résumé plus simpliste que synthétique. On ne peut pourtant pas accuser l'auteur d'être bavard : l'écriture est claire, va plutôt à l'essentiel (on peut même estimer qu'il manque des pages : l'auteur n'explique pas pourquoi les dénonciations pleuvaient tellement au début de la prise de pouvoir nazi que la police était débordée -certes, dénonciation ne veut pas dire ferveur nazie, c'est aussi un moyen bien pratique de se débarrasser de quelqu'un, mais quand même ça ferait beaucoup de gens qui ont des ennemis-, ni pourquoi universitaires et médecins étaient plutôt favorables au régime nazi alors qu'en théorie tout les oppose), mais la période couverte est longue et les détails sont importants. Un point fort du livre est que les chapitres sont clairement délimités : on peut sans problèmes les lire séparément (par exemple la biographie d'Hitler jusqu'à sa prise de pouvoir, l'histoire de la place de telle ou telle institution dans la résistance, la perception du régime par la population trois ans après, …). N'étant pas historien moi-même, je ne peux pas trop me prononcer sur sa fiabilité, ni savoir si l'auteur prend une position particulière sur un éventuel sujet litigieux, mais le fait que les sources, diverses, soient données voire commentées, et le refus du manichéisme (sauf en ce qui concerne les dirigeants nazis, mais bon, là, en même temps, ...), mettent plutôt en confiance. C'est en tout cas un bon moyen d'en savoir plus sur une période de l'Histoire très commentée, ou de voir dans un contexte extrême que l'éthique interdit heureusement de reproduire en laboratoire comment des gens peuvent être poussés à risquer le pire et prendre les armes, que ce soit contre ou au service du totalitarisme.

2 commentaires:

  1. Là où tu as raison, Grégoire, c'est que ce livre est remarquable. Il remet les choses en perspective, et moi qui pensais connaître l'histoire allemande, je me suis retrouvé dans la peau d'un ignorant bêta, tant les détails de l'Histoire sont d'autant plus importants, qu'on se rend compte que l'Histoire elle-même a été confisquée par non seulement par les vainqueurs, mais aussi par les vaincus, chacun ayant énormément à se reprocher dans l'ignominie hitlérienne. Le point positif restant d'ailleurs le fait que l'humanité, l'Europe, la conception des droits de l'homme a finalement beaucoup avancé principalement en fonction du fait qu'en ayant poussé l'abomination à un tel point, on en est être attentif à tout ce qui peur rapprocher de l'horreur. De ce point ce vue, même si le fameux point Godwin est un obstacle à la pensée, elle est aussi un nouveau point réflexe à la réflexion, nous rappelant sans cesse, que l'humanité a commis l'irréparable et que l'ensemble des institutions internationales a eu sa part de complicité. Ce n'est là qu'un point de départ de réflexion sur l'ouvrage qui mérite bien plus.
    Merci de m'avoir incité, voire quasi obligé à le lire. Il aura, quoi qu'il advienne, marqué mon existence.

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  2. Si la seconde guerre mondiale a en effet abouti à la création d'institutions ayant vocation à protéger la paix, et à la création juridique de la notion de crime contre l'humanité, elle a aussi précédé la guerre froide et sa propagande basée sur le manichéisme, qui est probablement la meilleure justification pour commettre le pire (parce que, par définition, on le fait pour se protéger de l'autre, qui est pire que nous).
    En revanche, sur le point Godwin, je ne te suis pas du tout : le point Godwin est une paresse argumentative pour reprocher à l'interlocuteur, en substance, de ne pas être d'accord avec nous, on est loin d'un rappel que l'humanité a commis l'irréparable... sans oublier que l'humanité a commis l'irréparable avant, et l'a commis après (Russie stalinienne, Cambodge, Rwanda, Syrie actuellement, pour ne donner que quelques exemples). Le point Godwin a donc plutôt un impact simplificateur et essentialiste, à l'inverse selon moi de la démarche du livre.

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