vendredi 25 octobre 2024

On tue les petites filles, de Leïla Sebbar

 


 Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.

 Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.

 L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.

 Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.

 Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.

samedi 12 octobre 2024

Cartes des pratiques narratives, de Michael White

  Un enfant souffrant de TDAH qui arrive progressivement à s'adapter de la façon qui lui convient plutôt que de renoncer à tout contrôle sur ses symptômes à partir du moment où il commence à parler de son trouble (rebaptisé "TAH") comme d'une personne extérieure, un jeune adulte violent et délinquant qui communique mieux avec ses proches et choisit de changer de vie après que l'attention ait été portée sur un moment où il a réussi à et surtout choisi de sortir de la pièce dans une situation conflictuelle plutôt que de rentrer dans un mécanisme d'escalade, ces situations, et d'autres, généralement présentées très en longueur, sont utilisées pour décrire les mécanismes de la thérapie narrative, que l'auteur a co-créée avec David Epston.

 La thérapie narrative permet de sortir d'une situation qui semble bloquée en construisant, avec le·a patient·e, un récit alternatif, qui a la spécificité de ne pas être fictionnel mais bien réel, et qui permet d'accéder à une autre lecture et surtout à d'autres perspectives. S'attarder sur un moment contradictoire avec ce blocage apparent, c'est montrer par l'expérience qu'un autre chemin est possible, point de départ qui permet d'élaborer avec la personne concernée ce qu'elle souhaite vraiment, en commençant par explorer avec elle ce qu'elle a effectivement voulu au moment où elle a agi dans un sens différent. Le mécanisme thérapeutique permet de sortir de l'impuissance, puis de dessiner un chemin, chemin qui partira des représentations et désirs du ou de la patient·e.

 Le livre présente des vignettes cliniques sur la longueur, ce qui permet de bien comprendre la temporalité et surtout le fort aspect co-opératif : le·a thérapeute n'assène pas une réalité mais questionne, avec patience si nécessaire, sur ce moment qui a montré qu'autre chose était possible, ce que la personne a vécu, ressenti, ce qui l'a motivée. Les vignettes cliniques sont suivies de développements plus techniques qui permettent de mieux comprendre comment mener ces entretiens, comment orienter vers un changement.

 Malgré les efforts de pédagogie et la structure qui a priori s'y prête parfaitement, je n'ai malheureusement pas pu saisir finement les mécanismes présentés, je ne sais pas si c'est un manque de clarté des explications ou juste moi et mon état de fatigue (l'explication n°2 est extrêmement plausible). Pas de "heureka" pour nourrir ma pratique donc, et pourtant j'aurais bien voulu et je suis convaincu qu'à peu de choses près ça aurait pu, car autant la démarche que les moments forts relatés dans les vignettes cliniques m'ont plutôt convaincu.