Ce livre, pionnier, a été réédité en 2024. Cette "enquête sur les mauvais traitements, sévices, incestes, viols contre les filles mineures de moins de 15 ans, de 1967 à 1977 en France", ce recensement extrêmement cru qui s'appuie sur des rapports médicaux, dossiers de prison, témoignages destinés à la radio (l'émission de Menie Grégoire), des entretiens avec des condamné·e·s et des professionnel·le·s de police et de justice mais aussi directement avec des adolescentes, est la preuve, la trace écrite, que les informations, déjà en 1978, étaient déjà largement disponibles pour prendre la mesure de l'ampleur de ces violences, de leur caractère systémique.
Violences physiques pouvant aller jusqu'à être mortelles, souvent sur de très jeunes enfants au moment où ils refusent de manger, inceste, viols par des inconnus voire viols collectifs, pornographie qui contourne ou ignore l'interdiction de faire figurer des personnes mineures avec parfois des textes particulièrement obscènes pour insister sur le fait que des adolescentes ou des pré-adolescentes sont représentées voire filmées, le récit est direct, les détails les plus insoutenables sont rapportés, la vérité est présentée telle qu'elle est comme pour briser sans concession un mur du silence. C'est insupportable, et pourtant ça arrive, massivement, quotidiennement.
L'euphémisation peut venir des paroles des auteur·ice·s de violences ("l'autopsie, c'est d'une certaine manière le seul moment de vérité"). Une chute de l'enfant de sa chaise pour éviter un coup de martinet qui l'atteint à l'épaule, chute où sa tête percute le sol, avant qu'elle ne soit secouée, puis des coups répétés sur la tête avec le manche du martinet qui ne cesseront que lorsqu'elle s'étouffe et ne bouge plus ("souvent les mères racontent qu'elles ont donné gifles et coups à un enfant, sans penser qu'il pouvait en mourir. Un enfant ne meurt pas si facilement"), devient "je lui ai dit : "Bébé, dépêche-toi, maman va se fâcher." La petite a continué à mâcher lentement. Je prends le martinet. Elle continue aussi lentement. Je lui donne un coup de martinet... la petite tombe en arrière en se coinçant le pied dans la table. Je lui ai demandé : "Tu as mal?", la petite a secoué la tête. Je lui ai sorti quelques morceaux qui lui restaient dans la bouche et je l'ai envoyée se coucher toute seule." Le père ou le beau-père incestueux (souvent le beau-père, dans les récit rapportés) initie à la sexualité, cède à une séduction, voire protège sa victime des avances de garçons de son âge (parfois en étant violents physiquement... envers elle). Les hommes qui violent à plusieurs une adolescente dans une cave ne font qu'échanger avec une personne consentante (la victime rapporte que son acceptation a été arrachée par des menaces et des violences physiques), voire donnent une leçon à une allumeuse, et s'estiment victimes d'injustice quand le tribunal, à leur grande stupéfaction, les condamne.
Les professionnel·le·s de police et de justice étalent également sans retenue leurs préjugés, même si certain·e·s prennent la mesure des faits avec lucidité et agissent. Les fugues, même quand les violences sont explicitement dénoncées, ne donnent pas lieu aux mesures de protection nécessaires. La sexualité active d'adolescentes, allant jusqu'à la multiplicité des partenaires lors de fugues voire à la prostitution, joue parfois contre les victimes, jugées trop légères, au lieu d'alarmer sur des violences sexuelles subies en amont. L'aspect systémique transparaît également à travers l'omniprésence des violences : les pères incestueux sont souvent auteurs de violences conjugales, et les mères violentes, presque toujours, subissent ou on subi des violences lourdes. L'autrice alarme d'ailleurs sur le risque de répétition, parfois de façon un peu rapide et stigmatisante (un passage en particulier suggère qu'une victime est condamnée à être violente à son tour et maintenir le cycle), mais ce sont des propos qui sont tenus dans le cadre d'un travail pionnier, dont la modernité générale paraît presque insolite tant il n'a pas été suivi d'effets.
Ce livre, signal d'alarme qui n'a pas été écouté comme il aurait du l'être, est le rappel bien trop éloquent que la raison de l'insuffisance de la lutte contre les violences subies par les enfants, les adolescentes, puis plus tard par les femmes adultes (violences conjugales et sexuelles) n'est pas l'ignorance.