jeudi 28 novembre 2024

La malédiction du chat hongrois, d'Irvin Yalom

 

 


 Pour les six nouvelles qui composent ce recueil, Yalom dit avoir souvent hésité entre la pédagogie et la narration, et tranché pour la narration. En effet, si les récits sont denses, si les réflexions du thérapeute sont généralement retranscrites explicitement, souvent avec beaucoup d'autodérision (une autodérision où, paradoxalement, Yalom critique la plupart des fois son égo), les histoires se lisent bien, et on est impatient de connaître la suite, ce qui est par ailleurs un signe que ni les enseignements techniques ni la narration ne sont convenus.

 Les quatre premiers récits (je ne sais pas si l'ordre est le même dans la version anglophone et dans la version française) sont à la première personne. Yalom raconte un accompagnement de deuil particulièrement confrontant qui a secoué ses certitudes, et qui lui a valu d'être régulièrement secoué, pas au sens propre mais ça aurait peut-être été moins éprouvant, par sa cliente, une animation de groupe dans les conditions difficiles et frustrantes des thérapies de groupe en psychiatrie qui lui a valu des félicitations mais lui a laissé un sentiment d'inachevé et d'amertume, une rencontre intense, sur des années, avec une cliente atteinte de cancer qui lui a énormément appris et avec laquelle la relation était si fusionnelle qu'il percevait les conflits avec elle comme des conflits intérieurs, et, ce sera le seul récit imaginaire, une rencontre onirique avec sa mère au seuil de sa propre mort, qui donnera lieu à une explication de gravure émouvante et exigeante.

 Pour les deux autres récits, les lecteur·ice·s de Mensonges sur le divan retrouveront Ernest Lash, son intransigeance et ses questionnements constants. L'un des récits est centré sur le point de vue de la cliente, qui stagne dans sa thérapie et tient à le faire savoir le plus régulièrement possible et découvre, en écoutant la cassette de sa séance précédente, que Lash a enregistré par erreur et sans le savoir ce qu'il pensait d'elle dans le cadre d'une supervision... sur le contre-transfert négatif! L'autre récit tient plus du fantastique, et je ne vais certainement pas révéler qui le thérapeute va effectivement accompagner!

 Le thème du deuil est particulièrement présent, sous différentes formes, mais, Yalom oblige, c'est celui de la relation thérapeutique qui est le plus souvent à l'honneur. Comme d'habitude, la lecture est fluide mais il y a de quoi nourrir des réflexions pour un moment.

jeudi 14 novembre 2024

Violences et traumatismes intrafamiliaux, dirigé par Alessandra Duc Marwood et Véronique Regamey

 


 Ce livre est le partage d'environ 10 ans d'expérience, en particulier dans la clinique Les Boréales, de la thérapie extrêmement exigeante des violences intrafamiliales. Exigeante parce que les émotions vécues par les thérapeutes peuvent être particulièrement dures, parce que les interlocuteur·ice·s sont multiples et ont généralement une vision aussi intransigeante que divergente de la vérité et vont rechercher des alliances ("avoir la conviction que notre subjectivité est l'objectivité nous aveugle"), parce que le statut de thérapeute va avec celui de représentant·e des institutions qui, aux yeux des victimes, sont défaillantes voire complices des violences ("plus la victime est confrontée jeune aux transgressions plus il est difficile de croire en la capacité des adultes de contenir, protéger, instaurer des règles et des cadres sécurisants", "on exige d'elle qu'elle suive les procédures pour porter plainte, solliciter de la protection, et en même temps rien n'est exigé de l'auteur.e qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'au moment du jugement", ...), ...

 Si la théorie est présente (sur les violences conjugales par exemple, chapitre qui évoque l'impact des violences sur les enfants, ou sur les violences des parents sur les enfants, avec les différentes attitudes possible du parent qui n'exerce pas directement de violences -complicité, discrétion, culpabilité, conflit, ...-), elle laisse vite la place à de nombreuses propositions pratiques. Un travail efficace en réseau, par exemple, est indispensable, à la fois pour ne pas perdre les patient·e·s ni les différent·e·s intervenant·e·s, mais aussi pour ne pas se perdre soi (entre les différents rôles qu'on pourrait être tenté de tenir, ou encore dans une alliance qui éloignerait d'une attitude thérapeutique avec l'ensemble des personnes concernées).

 Plus inattendu mais tout aussi riche : une large part est laissée à la multiplicité des formes d'intervention. En effet, travailler sur le traumatisme est extrêmement délicat (la fenêtre de tolérance est souvent évoquée), et un travail classique purement verbal trouve rapidement ses limites ("Nous avons dans un premier temps tenté de mettre des mots sur le vécu intérieur de nos patients en leur prêtant nos ressentis, ou en déduisant de leurs discours, de leurs expressions, ce qu'ils devaient vivre. Rapidement, nous avons constaté que cette attitude était vécue comme une agression nouvelle."). Des moyens sont donc développés pour contourner cette difficulté, mais aussi pour permettre un travail avec des enfants qui ont des modalités d'expression et d'élaboration différentes ou encore de faciliter la communication, par le symbolique, sur des sujets conflictuels : mandalas, symbolisation par des objets ("le sac à dos car je ne sais pas quoi faire de ma colère. Il faut pardonner mais je ne veux pas pour le moment. Je veux porter ma colère pour ne pas minimiser. C'est grave ce qui m'est fait"), cartes Dixit (jeu de cartes illustrées créé par un thérapeute), contes ("lorsqu'on lit un conte à des patient.e.s, on a tendance à imaginer qu'ils/elles s'identifient aux héros.ïnes. Mais lorsqu'on les interroge, c'est rarement le cas"), travaux de groupe qui permettent de contourner la méfiance de l'institution...

 Les apports théoriques sont importants en soi, mallette de déminage pour des situations pour le moins explosives, mais surtout la diversité des approches thérapeutiques complémentaires, qui permettent autant de modalités d'expression et de respect du rythme des personnes accompagnées, est d'une grande richesse au delà du thème spécifique des violences intrafamiliales.