jeudi 23 avril 2026

Mon vrai nom est Elisabeth, d'Adèle Yon

 

 L'autrice entame des investigations sur son arrière-grand-mère Betsy, qui a longtemps été internée dans des hôpitaux psychiatriques, d'abord pour des raisons très pragmatiques : la schizophrénie étant en partie héréditaire, avec quel degré de certitude on peut appliquer ce diagnostic à Betsy, dans quelle mesure l'autrice doit-elle s'inquiéter?

 Le puzzle, dont on aura un aperçu synthétique dans le tout dernier chapitre, s'avérera constitué de pièces très diverses (archives, témoignages parfois conflictuels de la famille, de soignant·e·s, ... les voix de Betsy elle-même et de son époux André ne seront présentes directement que dans des lettres qu'iels se sont échangées avant leur mariage), et gagnera en cohérence au fur et à mesure qu'il s'éloignera de la représentation initiale. La lobotomie? C'était une pratique très contestée déjà à l'époque, et elle avait été pratiquée suite à la lourde insistance d'André. La conviction que son petit-fils la regarde nue, depuis sa chambre, à travers les murs? Il ne s'agissait pas de chambre adjacente mais de salle de bain adjacente, et de nombreux éléments laissent penser qu'elle avait été agressée par son père, dans son enfance, dans la salle de bain familiale. 

 Les symptômes de pathologie lourde, sans être exclus, sont de moins en moins établis, et la liste de ceux qui auraient justifié un internement en hôpital psychiatrique relèvent pour beaucoup de protestations, de colère, pour le moins légitimes avec la prise d'un minimum de recul. En effet, si l'existence des délires, des comportements alarmants, est questionnable, les maltraitances sont avérées. André, décrit comme extrêmement sévère, est violent envers elle et leurs enfants. Alors que, ses libertés étaient très limitées, sa vie se résume presque à sa vie conjugale et familiale, il la trompe. Les traitements subis sont également d'une grande violence : série d'électrochocs qui la laissent extrêmement affaiblie et en proie à des migraines, ce qui la rend physiquement incapable de s'occuper de ses enfants et génère une forte culpabilité en plus du manque de liens, lobotomie qui, l'enquête de l'autrice le montre clairement, a plus vocation à rendre docile qu'à soigner, conditions de vie terriblement éprouvantes dans les hôpitaux psychiatriques, ...

 Élisabeth a, de fait, été effacée en plus d'être silenciée, par des forces beaucoup trop lourdes pour pouvoir y résister. Cet ouvrage lui redonne une mémoire qui a été activement écrasée par son époux, une partie de sa famille, les institutions, ... C'est une illustration de la brutalité du sexisme et de la psychiatrisation, qui derrière cette reconstitution si précieuse rappelle implicitement la réalité tragique de toutes les Élisabeth, passées, présentes, probablement futures, qui resteront anonymes.

jeudi 9 avril 2026

Anthropologie de la douleur, de David Le Breton

 

 Si la douleur est un sujet difficilement contournable, sa dimension anthropologique ne saute pas forcément aux yeux. Je veux dire, je peux me tromper mais là, comme ça, j'imagine que quand notre gros orteil fait une rencontre aussi malencontreuse que matinale avec un pied de table, ou quand on se coupe avec une feuille de papier, c'est plutôt rare de penser spontanément à ce que ça dit de notre statut d'animal social.

 Et pourtant, même si c'est de fait d'abord un phénomène biologique, la douleur, à un niveau social mais même à un niveau individuel, a un sens qui lui est donné de façon collective. L'auteur consacre par exemple un chapitre au statut de la douleur dans l'Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, sujet plus complexe qu'on ne pourrait le croire. Mais avoir mal a aussi une infinité de sens différents selon la façon dont c'est exprimé : est-ce que c'est mieux vu d'afficher un stoïcisme inflexible, soit en étant démonstratif dans ledit stoïcisme inflexible soit au contraire en prenant sur soi dans le but d'être discret·ète, ou d'être expressif·ve pour être pris·e au sérieux ou plus simplement pour que l'interlocuteur·ice sache de façon plus précise ce qu'on traverse? Le regard médical sur le sujet à travers les époques est documenté, avec les injonctions sociales sous-jacentes.

 La douleur est souvent subie, comme dans les deux exemples que j'ai cités en début de résumé -on pourrait (hélas!) en citer une infinité d'autres-, mais elle est aussi fréquemment infligée. Ça peut être pour des raisons de discipline, qu'elle soit infligée par soi-même (ascétisme) ou par quelqu'un d'autre (punition), pour élever (rituel initiatique) ou dégrader (torture), ... Là encore, les exemples sont nombreux, et cette quantité d'exemples, de façon générale, c'est à la fois la qualité et le défaut du livre.

 En effet, les dimensions à explorer, une fois engagé·e sur ce chemin, sont exponentielles, on s'en rend très vite compte à la lecture. Quand l'auteur dit dans la page de remerciements "j'amassais des données, des notes, des entretiens, mais je reculais devant l'ampleur de la tâche", on n'a aucun mal à le croire! Et les sources sont presque aussi diverses que les sujets à aborder. L'inconvénient, c'est que chaque thème est traité de façon plutôt rapide, sans forcément permettre d'en retirer une synthèse, une conclusion, et, par la force des choses, c'est difficile d'évaluer dans quelle mesure le propos est documenté : est-ce que l'auteur, là, donne son avis? Est-ce qu'ici il s'est appuyé sur une documentation trop sélective pour avoir un regard global? Est-ce que la thèse développée est contredite de façon solide ailleurs, ou éventuellement litigieuse? Devant l'avalanche de thématiques, difficile d'avoir une réponse à ces questions (sinon que l'auteur n'a pas pu tout explorer à fond parce qu'il n'a qu'une seule vie) et c'est d'autant plus frustrant que, précisément, des questions, le livre invite à s'en poser!

 Frustration supplémentaire (mais ça on ne peut pas le reprocher à l'auteur!), le livre date de 1995, et les sciences humaines ont probablement énormément avancé depuis sur toutes les thématiques couvertes.