samedi 6 juin 2026

Le développement personnel : nouvel opium du peuple? de Damien Karbovnik

 


 Sociologue et historien des religions, l'auteur livre ici une analyse des nombreuses dimensions de l'univers difficilement contournable du développement personnel. Si le challenge peut sembler à la limite de l'insurmontable tant le sujet est propice à partir dans tous les sens (est-ce qu'on ne s'est pas interrogé depuis toujours, potentiellement depuis l'existence du langage voire avant, sur le sens de la vie et ce que chacun·e voulait en faire? quel rapport véritable entre la psychologie positive, le New Age, le yoga, l'Ennéagramme, la méditation, la consommation d'ayahuasca et le reiki?), il y a pourtant bien un contexte, des lignes directrices commun·e·s, une forme de sphère qui englobe toute ces pratiques. Et de fait, si je ne me reconnais vraiment pas dans certaines, en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je me suis souvent senti concerné au cours de cette lecture (pas seulement dans le passage sur la précarité économique qu'implique cette orientation professionnelle!) qui a parfois, pour de bonnes raisons, été inconfortable.

 Le terme de développement personnel, sans pouvoir être daté précisément, a émergé dans les années 50-60, avec l'idée forte d'un potentiel qu'il faudrait exploiter autant que possible pour profiter pleinement de sa vie. La vie a un sens, qui laisse de la place à l'individu (il ne s'agit plus de se satisfaire d'exister pour une intégration normative dans l'emploi, la famille, voire dans l'armée -le film antimilitariste Hair, dont la dimension ésotérique a par ailleurs été fortement atténuée dans la traduction française,  a été une racine importante du mouvement-, ...), avec un idéal d'épanouissement, de performance, de communion avec l'Univers et de contact profond avec la personne qu'on est vraiment. Le travail de Maslow est pour beaucoup dans cette vision du monde, de nouveaux modèles de psychothérapie comme l'Approche Centrée sur la Personne, la Gestalt thérapie, l'Analyse Transactionnelle, plus tard la psychologie positive, émergent, la consommation d'hallucinogènes avec une dimension spirituelle se démocratise, ... L'institut Esalen est créé en 1962 pour faire converger un certain nombre de ces réflexions et pratiques.

 Progressivement, l'idéal de développement personnel absorbe celui du bien-être, alors que les deux concepts pourraient sembler opposés : le développement personnel, est-ce que ce n'est pas du mouvement, qui implique potentiellement de sortir de sa zone de confort, alors que le bien-être est plus statique et implique de s'emparer de la plénitude de l'instant présent tout en évitant aussi soigneusement que possible ce qui risquerait d'atténuer ce ressenti de joie, de confort? Une soirée Netflix sous un plaid, ça ne sonne pas tout à fait pareil qu'une retraite de méditation spartiate qui va impliquer 8 heures de silence assis·e en tailleur par jour, ou les malaises déclenchés volontairement de la respiration holotropique! Pour autant, dans le développement personnel comme dans le bien-être, il y a cet objectif d'optimisation, de recherche d'un état idéal, et si on veut faire les choses bien de son état idéal, loin du conformisme affligeant des sentiers battus.

 Pour autant, le conformisme est bien présent : on suit un ou des mentors, une communauté, on s'oppose à la consommation mais on consomme (bols tibétains, stages, ...)  pour pratiquer mais aussi pour montrer qu'on pratique, et ce ne sont pas les seuls paradoxes. Par exemple, là où l'horizontalité et le sentiment de communauté sont revendiqués, la hiérarchie est bien présente et se fait fortement sentir entre personnes plus ou moins initiées ("si tout le monde est authentique, certains pourraient être plus authentiques que d'autres"), qui auront un statut différent voire un pouvoir d'inclusion et d'exclusion.

 Une limite forte de ce conformisme paradoxal est la difficulté d'évaluer ce que vivent vraiment les personnes qui s'engagent, la réalité des promesses. D'une part, le ressenti est au centre. La personne estime ou non avoir changé, avoir vécu quelque chose d'important et de fondamental ("le "patient" qui a connaissance de ce qu'il doit éprouver sera d'autant plus enclin à l'éprouver", "un patient non initié pourrait rester extérieur à l'expérience, et le rituel, privé de sens, serait sans effet"). Cette importance accordée à la vie intérieure vaut aussi pour l'évaluation du mentor : "Celui qui a vécu ce qu'il enseigne parle en connaissance de cause, et inspire confiance. Quand quelqu'un se raconte, il est possible pour ceux qui l'écoutent d'accéder à son intériorité, de juger de ses valeurs et de la pratique dont il se fait le porte-parole."  

 Le paradoxe le plus important selon l'auteur, au point qu'il constituera la conclusion du livre, est que cette contre-culture s'accorde étonnamment bien avec la culture dominante, qui l'a maintenant largement absorbée. J'ai parlé plus haut du fort potentiel de commercialisation de certaines pratiques ("une enquête publiée en 2022 par 60 millions de consommateurs estime le seul marché du livre de développement personnel pour la France à quelque 71 millions d'Euros de chiffre d'affaires"), mais le monde du travail a aussi su s'emparer d'une partie des idéaux proclamés, et des valeurs qui derrière un vernis de douceur et de bienveillance s'avèrent profondément individualistes rendent de fait un grand service au maintien des inégalités (pourquoi rejoindre un mouvement social pour obtenir des droits quand il suffit de mieux s'aligner avec l'Univers ou encore de suivre les 7 ou 10 conseils du livre de poche sur lequel on est tombé·e pour réussir dans la vie, ou encore qu'on peut choisir de s'extraire de tout ça pour rejoindre une communauté de vie loin de tout? pourquoi mener une lutte épuisante contre un parcours policier et judiciaire, des injonctions sociales, qui broient les victimes de violences sexistes et sexuelles quand le pardon et la compassion sont une voie de pureté et d'épanouissement dont il ne faudrait surtout pas s'éloigner sous peine d'être rattrapé·e par des émotions toxiques et que l'incapacité à se libérer de son passé révèle une attitude contre-productive et une complaisance à souffrir?).

 Si on devine, dans la densité des sujets évoqué, un travail de fond important, on peut regretter que l'auteur soit dans l'affirmation plus que dans la démonstration, un choix qui, j'imagine, a d'abord été fait pour des raisons de place (chaque chapitre pourrait facilement devenir un livre), mais reste frustrant en particulier pour un livre écrit par un universitaire. Le fait de regrouper dans une même sphère des pratiques aussi diverses et aussi parfois perturbant, mais pas autant, en tout cas pour moi, que  d'en constater les points communs. Sans chercher une nuance faussement diplomatique (le livre contient des affirmations fortes), il ne faut pas y rechercher un "pour ou contre". La personne qui y recherche un éloge de ces moyens d'échapper à société absurde n'y trouvera pas son compte (mais ça, avec le titre, on s'y attend un peu!), mais celle qui se faisait une joie de ricaner de la promesse d'être à un déclic de changer sa vie et de s'élever loin au dessus de la masse, d'astrologie quantique ou de regroupements d'illuminé·e·s sera frustrée aussi. Les limites des présupposés, des promesses faites, sont exposées mais ne sont pas exagérées, les besoins sous-jacents sont pris au sérieux (y compris dans la conclusion!), et il n'est aucunement nié que les pratiques peuvent être aidantes voire aussi bouleversantes qu'attendu.