lundi 29 juin 2026

Le colosse au pieds d'argile, de Sébastien Boueilh

 

 Le colosse aux pieds d'argile, c'est l'association de lutte contre les violences sexuelles dans le milieu du sport crée par l'auteur, mais c'est aussi l'auteur lui-même, désigné ainsi par son avocat lors du procès de son agresseur, l'auteur qui, si rugbyman de 100 kilos qu'il soit, porte encore, même si elle se referme progressivement, la blessure ouverte des viols qu'il a subis, enfant puis adolescent, de la part d'un proche de la famille.

 Il détaille la sidération au moment des premières violences, l'escalade dans les actes commis et les provocations de l'agresseur qui vient régulièrement passer un moment avec sa famille (il se mariera d'ailleurs avec la cousine de l'auteur, qui a été très tôt au courant et non seulement n'exprimera pas de remords mais l'attaquera en diffamation), la parole qui a été si essentielle à sa réparation (même si elle a aussi créé des divisions dans son entourage, source d'autant de violentes désillusions) mais dont il s'est privé si longtemps, ou encore l'importance du procès et de la condamnation pénale et la violence insupportable pour de la sortie de prison de son agresseur (pour une fin d'incarcération sous bracelet électronique) survenue plus tôt que prévu.

 Moins commun, il détaille aussi, loin du stéréotype de la bonne victime qui est comme de nombreux stéréotypes sur le sujet nuisible à la lutte contre les violences sexuelles, ce qu'il appelle ses "dérives" : alcoolisation et sexualité compulsives (quand il le révélera à son épouse, entre autres car ça allait être révélé lors du procès, ça mettra à terme fin au mariage), violences physiques, ... Face à la violence du traumatisme et à sa solitude dans cette situation, l'auteur a eu, pendant et après, de nombreux comportements qu'il aurait de loin préféré ne pas avoir, et qu'il partage sans complaisance.

 Le style direct de l'écriture est au service du besoin de transparence qui est exprimé, après un silence subi aussi longtemps. Il y a le besoin de partager la réalité des violences sexuelles de façon générale, dans la continuité des travaux de l'association,  mais aussi de faire un récit profondément personnel, car le récit de chaque victime est, à de nombreux égards, y compris sur des aspects sensibles, unique.

jeudi 18 juin 2026

Fouloscopie, de Mehdi Moussaïd

 


 "Capable de briser des murs de briques", de se répandre "enserrant le moindre obstacle, comme un liquide visqueux qu'on laisserait couler entre les doigts de la main", de mettre en difficulté Gary Kasparov, rien que ça, dans une partie d'échecs... le moins qu'on puisse dire, c'est que l'auteur sait présenter la "drôle de créature", cette "mystérieuse créature à mille têtes", qu'est son sujet d'études!

 Le définir n'est par ailleurs pas si simple, d'où le néologisme de "fouloscopie". Mehdi Moussaïd est passé par des laboratoires de psychologie bien sûr mais avant ça de biologie (il a rencontré sa future épouse et mère de ses deux enfants  à l'occasion d'une étude sur les moutons, de quoi faire apprécier la pluridisciplinarité!), de physique (la foule humaine n'est parfois pas si différence de masses matérielles), ... Et, plus surprenant encore, la passion n'a, c'est le moins qu'on puisse dire, pas été innée! C'est l'opportunité d'un poste qui a dirigé cet ingénieur informaticien qui voulait devenir chercheur sans vraiment se préoccuper de ce qu'il allait effectivement chercher vers ce sujet si particulier, et les débuts ont été laborieux : expérience extrêmement répétitive menée en portant une blouse blanche trop grande pour lui, cauchemar des dépouillements ("les chercheurs qui savent de quoi je parle auront des frissons à la simple lecture de ce mot")... tout ça pour savoir si des piéton·ne·s qui s'évitent se déportent spontanément vers la gauche ou vers la droite. Et pourtant, savoir comment les gens s'évitent, ça peut littéralement être une question de vie ou de mort quand une foule est prise de panique dans une forte densité, comme ce sera détaillé dans de nombreux exemples.

 Participer aux avancées de la science en jouant sur son ordinateur à plier des protéines, faire une estimation aussi bien et même souvent mieux qu'un·e expert·e (la règle d'or est "juste" qu'aucun indice -d'autant que la tendance à l'imitation est forte, si forte- ne soit donnée pour que le juste milieu soit celui de personnes qui se sont plantées dans des sens différents), plus altruiste qu'on ne pourrait le croire... a fortiori dans les moments de stress, la lecture est d'autant plus agréable que les sujets sont insolites, mais l'enjeu dépasse largement l'anecdote. Pour les personnes qui préfèrent les vidéos, vous pourrez retrouver beaucoup des sujets évoqués sur la chaîne YouTube de l'auteur.

dimanche 14 juin 2026

Ce que Cécile sait. Journal de sortie d'inceste, de Cécile Cée

 


 Dans ce livre autobiographique qui est dense mais dont la lecture est fluide (en revanche, elle est éprouvante!), Cécile Cée montre à quel point l'inceste ne s'arrête pas à des violences sexuelles d'un individu sur un autre (l'autrice elle-même s'est souvenue adulte de l'agression qu'elle a vécue, et elle ne figure pas dans le livre) mais est un système, qui certes va concerner une personne qui agresse et une personne qui est agressée mais aussi la famille dans son ensemble, la société, ... "L'inceste, c'est le nez au milieu de la figure. On sait qu'il est là mais personne ne le voit jamais et beurk! on ne veut pas y mettre les doigts"

 L'expression récurrente "remettre le monde à l'endroit" prend un sens de plus en plus évident au fur et à mesure de la lecture, tant la confusion est omniprésente. C'est un arbre généalogique incompréhensible ("J'ai essayé plein de fois de dessiner l'arbre généalogique -notamment pour mon fils qui me l'a demandé. Ça foire toujours."), des comportements surréalistes et imprévisibles, des tensions toujours sur le point d'éclater et qui souvent éclatent pour des raisons absurdes, un sentiment d'insécurité tout le temps et des limites qui ne sont pas respectées ou qui sont dénigrées (comme ces deux moments où l'autrice enfant était en larmes et qui ont été racontés, encore et encore, comme des moments hilarants), des règles contradictoires avec la réalité du quotidien et même entre elles auxquelles il est donc impossible de se plier pour se protéger, ...

 Le titre "Journal de sortie d'inceste" pourrait difficilement être plus approprié tant l'inceste est un univers, une toile d'araignée, dont l'autrice s'extirpe progressivement, prise de conscience après prise de conscience, dans un contexte où prendre ses distances avec le système signifie aussi prendre des distance avec sa famille, avec des personnes qui ont été perçues par le passé comme des alliées. Pour rappeler et illustrer que le sujet n'est pas seulement familial mais aussi social, en plus d'évoquer régulièrement non seulement les statistiques (un enfant sur 10 victime selon les estimations) mais surtout ce qu'elles impliquent (chacun·e connaît de nombreux·ses victimes et agresseur·se·s), l'autrice analyse l'attitude violente et manipulatrice de Serge Gainsbourg, en privé mais aussi très en public, agressant sa fille sous la lumière des projecteurs (le tournage du clip Lemon Incest a été particulièrement dur, sans compter qu'une telle chanson a été écrite, produite, que l'auteur est considéré par beaucoup comme un grand artiste, ...).

 Cette lecture est à mon avis indispensable pour comprendre vraiment l'inceste, l'infinité de ses dimensions, à quel point il est insidieux. 

samedi 6 juin 2026

Le développement personnel : nouvel opium du peuple? de Damien Karbovnik

 


 Sociologue et historien des religions, l'auteur livre ici une analyse des nombreuses dimensions de l'univers difficilement contournable du développement personnel. Si le challenge peut sembler à la limite de l'insurmontable tant le sujet est propice à partir dans tous les sens (est-ce qu'on ne s'est pas interrogé depuis toujours, potentiellement depuis l'existence du langage voire avant, sur le sens de la vie et ce que chacun·e voulait en faire? quel rapport véritable entre la psychologie positive, le New Age, le yoga, l'Ennéagramme, la méditation, la consommation d'ayahuasca et le reiki?), il y a pourtant bien un contexte, des lignes directrices commun·e·s, une forme de sphère qui englobe toute ces pratiques. Et de fait, si je ne me reconnais vraiment pas dans certaines, en tant que thérapeute en Approche Centrée sur la Personne, je me suis souvent senti concerné au cours de cette lecture (pas seulement dans le passage sur la précarité économique qu'implique cette orientation professionnelle!) qui a parfois, pour de bonnes raisons, été inconfortable.

 Le terme de développement personnel, sans pouvoir être daté précisément, a émergé dans les années 50-60, avec l'idée forte d'un potentiel qu'il faudrait exploiter autant que possible pour profiter pleinement de sa vie. La vie a un sens, qui laisse de la place à l'individu (il ne s'agit plus de se satisfaire d'exister pour une intégration normative dans l'emploi, la famille, voire dans l'armée -le film antimilitariste Hair, dont la dimension ésotérique a par ailleurs été fortement atténuée dans la traduction française,  a été une racine importante du mouvement-, ...), avec un idéal d'épanouissement, de performance, de communion avec l'Univers et de contact profond avec la personne qu'on est vraiment. Le travail de Maslow est pour beaucoup dans cette vision du monde, de nouveaux modèles de psychothérapie comme l'Approche Centrée sur la Personne, la Gestalt thérapie, l'Analyse Transactionnelle, plus tard la psychologie positive, émergent, la consommation d'hallucinogènes avec une dimension spirituelle se démocratise, ... L'institut Esalen est créé en 1962 pour faire converger un certain nombre de ces réflexions et pratiques.

 Progressivement, l'idéal de développement personnel absorbe celui du bien-être, alors que les deux concepts pourraient sembler opposés : le développement personnel, est-ce que ce n'est pas du mouvement, qui implique potentiellement de sortir de sa zone de confort, alors que le bien-être est plus statique et implique de s'emparer de la plénitude de l'instant présent tout en évitant aussi soigneusement que possible ce qui risquerait d'atténuer ce ressenti de joie, de confort? Une soirée Netflix sous un plaid, ça ne sonne pas tout à fait pareil qu'une retraite de méditation spartiate qui va impliquer 8 heures de silence assis·e en tailleur par jour, ou les malaises déclenchés volontairement de la respiration holotropique! Pour autant, dans le développement personnel comme dans le bien-être, il y a cet objectif d'optimisation, de recherche d'un état idéal, et si on veut faire les choses bien de son état idéal, loin du conformisme affligeant des sentiers battus.

 Pour autant, le conformisme est bien présent : on suit un ou des mentors, une communauté, on s'oppose à la consommation mais on consomme (bols tibétains, stages, ...)  pour pratiquer mais aussi pour montrer qu'on pratique, et ce ne sont pas les seuls paradoxes. Par exemple, là où l'horizontalité et le sentiment de communauté sont revendiqués, la hiérarchie est bien présente et se fait fortement sentir entre personnes plus ou moins initiées ("si tout le monde est authentique, certains pourraient être plus authentiques que d'autres"), qui auront un statut différent voire un pouvoir d'inclusion et d'exclusion.

 Une limite forte de ce conformisme paradoxal est la difficulté d'évaluer ce que vivent vraiment les personnes qui s'engagent, la réalité des promesses. D'une part, le ressenti est au centre. La personne estime ou non avoir changé, avoir vécu quelque chose d'important et de fondamental ("le "patient" qui a connaissance de ce qu'il doit éprouver sera d'autant plus enclin à l'éprouver", "un patient non initié pourrait rester extérieur à l'expérience, et le rituel, privé de sens, serait sans effet"). Cette importance accordée à la vie intérieure vaut aussi pour l'évaluation du mentor : "Celui qui a vécu ce qu'il enseigne parle en connaissance de cause, et inspire confiance. Quand quelqu'un se raconte, il est possible pour ceux qui l'écoutent d'accéder à son intériorité, de juger de ses valeurs et de la pratique dont il se fait le porte-parole."  

 Le paradoxe le plus important selon l'auteur, au point qu'il constituera la conclusion du livre, est que cette contre-culture s'accorde étonnamment bien avec la culture dominante, qui l'a maintenant largement absorbée. J'ai parlé plus haut du fort potentiel de commercialisation de certaines pratiques ("une enquête publiée en 2022 par 60 millions de consommateurs estime le seul marché du livre de développement personnel pour la France à quelque 71 millions d'Euros de chiffre d'affaires"), mais le monde du travail a aussi su s'emparer d'une partie des idéaux proclamés, et des valeurs qui derrière un vernis de douceur et de bienveillance s'avèrent profondément individualistes rendent de fait un grand service au maintien des inégalités (pourquoi rejoindre un mouvement social pour obtenir des droits quand il suffit de mieux s'aligner avec l'Univers ou encore de suivre les 7 ou 10 conseils du livre de poche sur lequel on est tombé·e pour réussir dans la vie, ou encore qu'on peut choisir de s'extraire de tout ça pour rejoindre une communauté de vie loin de tout? pourquoi mener une lutte épuisante contre un parcours policier et judiciaire, des injonctions sociales, qui broient les victimes de violences sexistes et sexuelles quand le pardon et la compassion sont une voie de pureté et d'épanouissement dont il ne faudrait surtout pas s'éloigner sous peine d'être rattrapé·e par des émotions toxiques et que l'incapacité à se libérer de son passé révèle une attitude contre-productive et une complaisance à souffrir?).

 Si on devine, dans la densité des sujets évoqué, un travail de fond important, on peut regretter que l'auteur soit dans l'affirmation plus que dans la démonstration, un choix qui, j'imagine, a d'abord été fait pour des raisons de place (chaque chapitre pourrait facilement devenir un livre), mais reste frustrant en particulier pour un livre écrit par un universitaire. Le fait de regrouper dans une même sphère des pratiques aussi diverses est aussi parfois perturbant, mais pas autant, en tout cas pour moi, que  d'en constater les points communs. Sans chercher une nuance faussement diplomatique (le livre contient des affirmations fortes), il ne faut pas y rechercher un "pour ou contre". La personne qui attendait un éloge de ces moyens d'échapper à société absurde n'y trouvera pas son compte (mais ça, avec le titre, on s'y attend un peu!), mais celle qui se faisait une joie de ricaner de la promesse d'être à un déclic de changer sa vie et de s'élever loin au dessus de la masse, d'astrologie quantique ou de regroupements d'illuminé·e·s sera frustrée aussi. Les limites des présupposés, des promesses faites, sont exposées mais ne sont pas exagérées, les besoins sous-jacents sont pris au sérieux (y compris dans la conclusion!), et il n'est aucunement nié que les pratiques peuvent être aidantes voire aussi bouleversantes qu'attendu.