vendredi 30 septembre 2016

Choisir une psychothérapie efficace, de Jean Cottraux



 Les types de psychothérapie existants sont nombreux, très nombreux, au point que même l'étudiant·e en psychologie peut parfois être perdu·e quand iel entend parler de telle méthode ou de tel courant pour la première fois alors qu'iel pensait avoir à peu près fait le tour... ce qui donne une idée de ce que le·a patient·e en souffrance peut éprouver lorsque, après avoir pris la décision de se faire aider par un·e professionnel·le, il lui faut encore deviner rechercher la meilleure solution à ses difficultés. Le Code de déontologie des psychologues est par ailleurs là pour rappeler qu'avoir un bac + 5 ne dispense pas de se préoccuper des limites de sa méthode, ce qui peut impliquer de rediriger le cas échéant le·a patient·a vers le·a confrère·sœur qui proposera une aide plus adaptée ("Il définit ses limites propres compte tenu de sa formation et de son expérience. Il est de sa responsabilité éthique de refuser toute intervention lorsqu'il n'a pas les compétences requises", principe 2). L'enjeu du livre est donc plutôt central, et l'auteur est bien placé pour en parler puisqu'il a été l'un des participants à un rapport de l'INSERM en 2004 qui portait précisément sur ce sujet là. Ledit rapport étant bien plus célèbre pour les réactions qu'il a provoquées (d'un côté pression d'associations psychanalytiques qui ont abouti à l'enterrement du rapport, le ministre arguant que "la souffrance psychique n'est ni évaluable ni mesurable" -le sujet dépressif ou schizophrène sera ravi d'apprendre qu'il ne peut pas savoir s'il va mieux, ni tant qu'on y est qu'il ne va pas bien-, de l'autre rédaction du Livre Noir de la Psychanalyse se convainquant de s'attaquer au plus redoutable des adversaires parce que "on peut pas critiquer la psychanalyse c'est plus possible heureusement on est trop des rebelles" -la psychanalyse est critiquée depuis sa création, y compris mais bien sûr pas seulement par des psychanalystes, mais on va pas chipoter- ) que pour son contenu, on ne peut que se réjouir que l'un de ceux qui l'ont élaboré nous éclaire sur le contenu en question.

 Utilisant comme source principale des méta-analyses (analyse et comparaison des résultats de nombreuses études sur un même sujet), les différentes méthodes thérapeutiques sont notées entre A et C selon le niveau de preuve d'efficacité disponible, pour divers troubles (anxiété, phobies, addiction, stress post-traumatique, anorexie mentale, …). Un tableau récapitule le tout à la fin, ce qui permet à un·e patient·e d'éventuellement orienter son choix de thérapie en un coup d'œil sans pour autant acheter lire le livre en entier, livre qui commence par un récapitulatif complet et intéressant des enjeux et de la méthodologie de l'évaluation. Les psychothérapies sont divisées en cinq grands courants : les thérapies psychodynamiques (dérivées de la psychanalyse mais plus centrées sur la guérison du symptôme), les psychothérapies cognitives et comportementales (que l'auteur connaît bien pour être un pionnier de ces thérapies), la thérapie interpersonnelle (j'admets ne pas trop avoir compris de quoi il retournait), les psychothérapies humanistes et les psychothérapies familiales (la thérapie systémique en est la version la plus connue mais il en existe dérivées de la psychanalyse ou des TCC). Une place est également consacrée aux méthodes de relaxation et à la méditation de pleine conscience (si j'ai bien compris l'hypnose est rangée là-dedans, mais il en est hélas très peu question), ou encore, mais très brièvement, à la psychologie positive, lorsqu'il sera question de l'avenir des psychothérapies. Le livre comprend aussi un chapitre original et intéressant sur les liens entre psychothérapie et religion. Chaque courant est décrit dans une perspective historique, avant d'en revenir aux informations scientifiques disponibles, en particulier les limites, les indications et contre-indications de chaque méthode.

 On peut hélas tiquer, pour un livre qui se veut si rigoureux, de voir plusieurs erreurs factuelles se glisser ça et là. Bon, je dis ça et là pour l'ensemble du livre, parce que sur la biographie de Freud qui introduit le chapitre sur la psychanalyse, c'est un festival. Pour mieux démolir l'image quasi-divine de Freud qu'auraient ceux qui apprécient son travail (gné?), l'auteur s'en donne à cœur joie pour le diaboliser le plus possible. C'en est au point où au moment de ma lecture où je m'étonnais qu'il n'ait pas parlé de "Freud et la coke", qui dans les solutions de facilité pour faire du Freud-bashing primaire se place quand même assez haut, je tombe sur une phrase sur le sujet (une phrase toute seule, sans contextualisation aucune, pour les lecteur·ice·s qui douteraient qu'on est dans la solution de facilité). On a également droit au point Godwin qui est peut-être le plus tiré par les cheveux de l'Histoire du point Godwin, alors que cette figure rhétorique est l'emblème même de la paresse argumentative : parmi les milliers de pages publiées par Freud, celui-ci déplore, dans L'avenir d'une illusion, que le peuple ne délaissera ses bas instincts pour se hisser vers la civilisation "que grâce à l'influence de personnes qu'ils reconnaissent comme leurs guides". Vous n'y voyez qu'un éloge de la verticalité, une admiration des grands hommes plutôt répandue? Malheureux·ses, c'est que vous ignorez que "guide", en allemand, se dit Führer! Avec un tel raisonnement, si Jean Cottraux a par hasard parlé de cortex préfrontal dans l'un de ses livres à un moment ou à un autre, c'est une allégeance évidente au Front National (surtout s'il mentionne qu'il concerne les fonctions supérieures!). Freud se voit par ailleurs prêter, en plus de ses affinités avec le régime nazi, des pouvoirs de divination, puisque L'avenir d'une illusion date de 1927 et que Freud était Autrichien et non Allemand. Dans les arguments qui laissent perplexe, on peut ajouter, par une dynamique dont la logique m'échappe, le fait que la théorie analytique devienne soudain valide... quand il s'agit de descendre la psychanalyse. Par une interprétation sortie de son chapeau, Jean Cottraux décrète que le concept du complexe d' Oedipe s'est imposé à Freud parce qu'il avait une liaison avec sa belle-sœur (ne cherchez pas d'autres rapports que le chiffre trois, il n'y en a pas), ou fait une telle description du transfert qu'il donne l'impression qu'après être passé sur le divan, remettre en question la psychanalyse est un exploit à peu près du même ordre que de s'adonner à la brasse papillon après avoir avalé des somnifères. Aliénation supplémentaire : les psychanalystes sont obligés d'exercer longtemps pour amortir le coût de leur analyse didactique... ça alors, il n'y a bien que ces salauds de psychanalystes pour avoir l'idée d'une formation payante, ou encore de la rémunération du travail! Ajoutons à ça que critiquer les positions politiques droitières de Freud ou son souci de notoriété après avoir loué entre autres le travail de Michel Onfray, c'est, disons, rigolo. Le livre contient pourtant des critiques sérieuses de la psychanalyse, dont celle, non négligeable, que l'hypothèse centrale de la substitution du symptôme (faire disparaître un symptôme sans résoudre le conflit psychique qui l'a provoqué ne soignerait en fait rien du tout, le symptôme disparu serait remplacé par un autre) s'est avérée fausse, ce qui a été confirmé par des études portant sur des suivis de plusieurs années, ou, plus anecdotique mais intéressant, que Freud avait tendance à faire le contraire de ce qu'il recommandait (le fait qu'il ait pris sa fille en analyse me fait, à titre personnel, particulièrement tiquer, mais on pourrait ajouter qu'il n'a pas fait d'analyse didactique, qu'il était souvent directif ce qui est contraire au principe d'associations libres, …). Dans les reproches faits aux psychanalystes, l'accusation de manquer d'esprit critique est récurrente : il semble pourtant que la psychanalyse perturbe aussi l'esprit critique de ses détracteur·ice·s.

 Si on peut prêter le passage surréaliste sur Freud à une aversion personnelle, d'autres passages m'ont posé problème, même si c'est plus anecdotique. Inscrivant les thérapies humanistes dans la période "Flower Power", l'auteur les décrit comme centrées sur une idéologie hédoniste. Rogers n'est qu'un exemple parmi d'autres, mais dire qu'il faisait l'éloge de l'hédonisme a à peu près autant de sens que de dire que Freud était réticent à parler de sexualité (et pour un autre exemple, en ce qui concerne Fritz Perls, cet aspect m'a échappé dans ce que j'ai lu de lui). Les thérapies humanistes sont en revanche centrées sur les émotions, ce qui n'est pas spécialement mentionné, en tout cas pas avec insistance (autre élément surprenant : la thérapie centrée sur la personne de Rogers, par ailleurs plus souvent appelée approche centrée sur la personne, est rebaptisée thérapie centrée sur le patient, alors qu'une spécificité plutôt voyante des thérapies humanistes est de parler de client·e plutôt que de patient·e). Tant qu'à être casse-pieds je continue sur un autre chapitre : après avoir parlé du concept systémique d'injonction contradictoire (ou double lien, ou double contrainte, selon les termes choisis pour traduire double bind), et précisé utilement que son rôle dans le développement de troubles ultérieurs n'en est qu'au stade de l'hypothèse car il n'a jamais été prouvé, l'auteur donne des exemples... qui ne sont pas des injonctions contradictoires! Pour présenter le concept, l'exemple donné est celui, incontournable et emblématique, de l'enfant à qui sa mère tend les bras tout en ayant une expression de rejet. Si l'enfant répond à l'invitation, il s'expose donc audit rejet, mais s'il garde ses distances, il se le verra reprocher. La situation le contraint donc à agir, mais son action se retournera forcément contre lui. Si on rappelle que l'attachement est un besoin fondamental, on imagine le niveau de détresse de l'enfant qui se trouve dans cette situation. Mais, comme exemples supplémentaires, l'auteur présente des injonctions qui ont pourtant un rapport assez éloigné, telles que "En démocratie, on est libre, mais personne n'est censé ignorer la loi" (ça alors, les libertés ont des limites! Il ne manquerait plus que de découvrir que l'intérêt général consiste à équilibrer les libertés des uns et des autres!), "Sois spontané!" (l'injonction, dans la forme, peut en effet prêter à sourire, mais elle n'a rien d'un piège sans issue si elle est adressé à quelqu'un qui par exemple est trop scolaire ou inhibé dans son domaine) ou encore "Tu peux partir, je ne dirai rien, simplement, je pleurerai" (on peut si on y tient déplorer une formulation hypocrite ou passive-agressive, mais c'est plutôt clair qu'il y a une injonction de rester et de ne pas faire le contraire). Je suis conscient que mon relevé est pointilleux et redondant, mais ce qui me perturbe dans ces erreurs qui isolément sont presque anecdotiques, c'est précisément que j'ai pu les relever, y compris dans des domaines que, franchement, je connais plutôt superficiellement. Ma vulnérabilité pour avaler tout rond des erreurs du même type par exemple sur les thérapies familiales, sur l'analyse transactionnelle, sur la psychologie positive et encore bien d'autres domaines évoqués dans le livre était donc à peu près totale, alors même que le livre est supposé être placé sous le signe de la suprême rigueur. C'est problématique en soi, ça l'est encore plus quand l'auteur fait en abondance l'éloge des thérapies comportementales et cognitives, tout en étant membre du comité scientifique de l'Iffortecc (ce qui, c'est important de le préciser, n'est absolument pas dissimulé, pas plus que sa participation, enthousiaste de son propre aveu, au Livre Noir de la Psychanalyse). L'efficacité démontrée des thérapies comportementales et cognitives dans de nombreux domaines est peu suspecte, puisque l'efficacité démontrée est précisément l'essence de ces thérapies (ce qui fait partie des reproches qui leurs sont adressés : "la psychothérapie ne prétend pas répondre à l'ensemble des problèmes existentiels", rappelle l'auteur au moment de la conclusion... certains pourront argumenter que c'est une limite préoccupante), et leurs limites et contre-indications ne sont pas oubliées, mais on pourra plus tiquer quand l'éloge sera très peu nuancé ("la TCC s'obligeait elle-même à être efficace ou à périr. Désormais, toutes les écoles de psychothérapie sont obligées d'y répondre. Les bonnes questions ouvrent des chemins sans retour"), quand des principes des TCC sont détectés dans presque toutes les thérapies (ça fera partie, cela va de soi, de leurs qualités) ou quand par exemple l'EMDR sera désigné comme un vulgaire plagiat et expédié en quelques lignes.

 C'est pourtant appréciable que l'auteur ne parle pas que de méta-analyse quand il rapporte des vignettes cliniques (dont... deux exorcismes!), détaille le fonctionnement de la réalité virtuelle comme apport technologique aux TCC, ou décrit sa perplexité devant des pratiquants de kyudo à l'occasion d'un voyage au Japon ou son bref séjour à Esalen, centre des thérapies humanistes, au moment de son apogée. Ce livre qui s'annonçait très impersonnel a donc des aspects extrêmement personnels, ce qui est plus ou moins heureux selon les moments.

vendredi 23 septembre 2016

Everyday Feminism Magazine



 D'habitude, je ne commence pas mes posts de blogs comme ça, mais je vous prie de ne pas fuir en voyant le titre. Le mot "féminisme" fait certes parfois peur (surtout si vous avez lu ce livre là), bien qu'il ne signifie rien de plus qu'être en faveur de l'égalité entre hommes et femmes, mais je ne relaie pas ce site Internet pour faire de la propagande (en plus j'ai un autre blog pour ça O:) ) mais bien parce qu'il m'a autant intéressé qu'en tant qu'étudiant en psycho qu'en tant que citoyen.

 Ce site est plus précisément un site de féminisme intersectionnel, c'est à dire que son objet est non seulement le sexisme, mais l'ensemble des stéréotypes intégrés dans un système de domination (pas dans un sens complotiste mais dans la mesure où nous vivons dans une société qui rend ces stéréotypes, à notre insu ou non, normaux) qui peuvent conduire à des inégalités ou des difficultés au quotidien pour ceux et celles qui les subissent (racisme et homophobie pour les plus connus, validisme -qui concerne le handicap physique mais aussi la maladie mentale-, transphobie, grossophobie -c'est le vrai terme-, ...). L'un des grands intérêts cliniques est de donner d'abord la parole aux personnes directement concernées ("Tout ce qui se fait pour nous sans nous se fait contre nous", disait Nelson Mandela, mais je crois que ce n'était pas dans un article d'everydayfeminism.com ). La démarche n'est pas si fréquente puisque, du fait même des stéréotypes, il n'est pas rare que cette parole soit confisquée, quand la souffrance n'est pas tout simplement niée (le fait que reconnaître cette souffrance soit un premier pas vers la remise en cause du système -par exemple, condamner le harcèlement de rue va à l'encontre de certaines conceptions de la virilité ou de l'injonction à la discrétion des femmes- ne facilite pas les choses).

 Everyday Feminism propose donc une approche intéressante sur des thèmes divers, tels que cet article autobiographique sur comment le rapport à la nourriture dans la famille a largement contribué à des troubles du comportement alimentaire (et la difficulté pour la famille de se remettre en question même après coup) mais aussi des articles sur les idées reçues sur, exemples parmi beaucoup d'autres, la drogue, l'hyperactivité, la paranoïa, ...

 Le site a une quantité particulière de ressources sur la violence conjugale, qu'elle soit physique ou psychologique, ce qui correspond en effet au thème du site : les victimes de violence conjugales sont elles-mêmes victimes de stéréotypes, le racisme ou l'homophobie intégrés peuvent aggraver ces stéréotypes pour les personnes concernées, les stéréotypes de genre ont leur part de responsabilité, ... Le site offre donc de nombreuses ressources et témoignages pour aider les victimes lorsqu'on en a l'opportunité, repérer les signes avant coureurs, déjouer les pièges de la manipulation, mieux connaître le traumatisme qui peut suivre, ...

 Les articles sont écrits par des personnes concernées mais aussi par des professionnel·le·s tels des psychologues ou des travailleur·se·s sociaux·les (d'ailleurs on peut parfaitement être concerné·e et professionnel·le en même temps). Ils peuvent être lus à toute fin utile par tout le monde bien sûr, mais en particulier par l'étudiant·e qui veut recueillir rapidement des infos sur un sujet, le·a soignant·e qui veut donner des informations à la fois pratiques et dé-stigmatisantes à un·e patient·e sur ce dont iel souffre (l'aspect dé-stigmatisant peut être d'autant plus salutaire que tou·te·s les soignant·e·s sont loin d'être à l'abri des stéréotypes), les proches des personnes concernées... Le moteur de recherche est, ça ne gâche rien, très efficace et simple d'utilisation (il est en elastic search : quand on commence à taper un mot, le moteur de recherche commence déjà à proposer une liste d'articles qui correspond) et que, cette qualité est presque un défaut, il y a de nombreux liens intégrés dans chaque article, non pas pour combler ses lacunes parce qu'il n'y en a pas spécialement mais pour approfondir certains aspects : vous risquez donc de vous retrouver rapidement avec une dizaine d'onglets ouverts alors que vous vouliez juste lire un article (c'est d'ailleurs pour ça que je n'ai lu qu'à peu près la moitié des articles mis en lien dans ce post).

 Le site a en revanche le défaut, c'est indéniable, d'être en anglais...

Le lien : http://everydayfeminism.com/ 

mercredi 14 septembre 2016

Pratiquer la psychologie clinique auprès des enfants et des adolescents, dirigé par Silke Schauder


 
Très axé sur la pratique, un peu (qui a dit "exactement"?) comme Pratiquer la psychologie clinique auprès des adultes et des personnes agées qui lui ressemble à s'y méprendre (mais quelle peut bien être la différence entre les deux?), ce livre est constitué de chapitres rédigés par différent·e·s intervenant·e·s qui proposeront, en plus des informations institutionnelles (ce qui inclut souvent les associations avec lesquelles interagir ou encore les évolutions législatives sur le sujet) et d'éléments théoriques de base correspondant à chaque thème, plusieurs vignettes cliniques ou encore les tests (toujours présentés par Silvia Sbedico Miquel) les plus pertinents à utiliser.

 Cela va de soi dès le premier chapitre, qui concerne le travail du psychologue en maternité : intervenir auprès des enfants et des adolescent·e·s, c'est aussi dans la majorité des cas interagir avec la famille, en particulier les parents, donc avoir des interlocuteur·ice·s adultes. L'environnement familial n'a pas seulement un impact sur le passé des patient·e·s, comme ça peut être le cas pour les adultes, mais aussi sur leur présent... et leur souffrance a un impact sur la famille. Si des institutions très spécifiques sont présentées (maternité, PMI, ASE, crèches ou Maisons Vertes, école primaire, …), ce qui est bien pratique pour préparer un stage voire se préparer à y faire ses premiers pas professionnels, des situations plus transversales, qui peuvent concerner n'importe quel·le psychologue travaillant auprès d'un jeune public, sont traitées, telles que le handicap, qu'il soit sensoriel, moteur, intellectuel ou relationnel (une prise en charge précoce favorisera d'autant plus la remédiation et l'adaptation), la prévention du suicide ("il n'est pas possible d'assimiler la notion de mort chez l'enfant aux représentations qu'ont les adultes"), les situations de migration (si la situation de migrant·e a ses spécificités, l'auteur -Olivier Douville- rappelle régulièrement qu'il faut garder à l'esprit qu'on soigne un sujet avant de soigner un·e migrant·e -"le risque sera encore soit de prôner un culturalisme réducteur, soit de s'abriter derrière un universalisme purement abstrait"-), l'addiction (ce chapitre inclut les troubles du comportement alimentaire, qui en effet se déclenchent souvent à l'adolescence... considérer ces troubles comme des addictions ne va pas nécessairement de soi mais peut s'argumenter solidement) ou encore le sujet délicat de l'obligation de signalement, qui pose de nombreuses questions législatives, éthiques et pratiques (les questions complexes de la responsabilité professionnelle sont détaillées, il est rappelé que "le signalement n'est pas une délation, c'est une mesure de protection de l'enfant" mais aussi que le·a psychologue ne doit signaler que ce qu'iel a directement perçu, l'enquête elle-même étant du domaine des institutions judiciaires, il est déconseillé de promettre le secret à l'enfant ou encore de compter sur un membre de la famille pour le signalement dans la mesure où son implication est difficile à évaluer, …).

  Le livre, tout en couvrant de nombreux domaines, tient très largement ses promesses d'ouvrage axé sur la pratique. D'habitude, "axé sur la pratique", ça veut surtout dire qu'il y a des vignettes cliniques. Ici, si vignettes cliniques il y a (et il y en a un certain nombre), le·a lecteur·ice aura surtout à disposition le fonctionnement détaillé des institutions concernées ou encore les tests pertinents et fiables à utiliser. Les développements théoriques sont toutefois riches eux aussi, et une bibliographie commentée (enfin, commentée des fois) donne de quoi d'occuper pour approfondir. Les chapitres sont tout aussi profitables si on les lit séparément, donc ça peut valoir le coup d'avoir le livre sous la main pour préparer par exemple un stage où un mémoire même en étant intéressé par un seul thème.

vendredi 2 septembre 2016

C'est parti pour le M1 développement... à moins que ce ne soit pas parti pour le M1 développement


 
 Ma candidature pour le M1 est envoyée... Il s'agit du M1 DEV pour les intimes, M1 Troubles de l'enfance et de l'adolescence de son nom officiel. J'avais déjà prévu d'intégrer ses rangs l'année dernière mais, souvenez-vous, ça ne s'était pas passé comme prévu . Si j'ai bien compris, il faut s'attendre à une réponse fin septembre-début octobre.

 En cas d'acceptation, c'est parti pour au moins 2 ans d'apnée qui vont impliquer un stage, et un mémoire de recherche donc une grande partie des fiches de lecture qui vont être monothématiques (mais j'ai déjà fait 3 projets tutorés et un stage, donc vous avez l'habitude ^^). En cas de refus, il y a de fortes chances que mes aventures IEDiennes s'arrêtent là au moins pour un moment, mais il ne sera pas question d'arrêter brusquement la psychologie après 7 ans, je vais probablement m'orienter vers une formation plus spécialisée pour m'installer en tant que psychothérapeute... même si ce sera avec beaucoup de regrets dans la mesure où je préfère travailler en équipe donc en institution, et surtout je serais moins compétent que si j'avais un Master au lieu d'une licence, et c'est un peu embêtant quand même.

 Du coup c'est un gros tournant qui s'annonce, mais pour l'instant je n'ai pas grand chose d'autre à faire que d'attendre.

 Bien sûr, les fiches de lecture vont continuer d'arriver ici en attendant la réponse. Parce que.

dimanche 21 août 2016

L'attachement, de la théorie à la clinique, dirigé par Blaise Pierrehumbert



 De nombreux·ses contributeur·ice·s (aussi divers que Bernard Golse, Serge Lebovici, Raphaële Miljkovitch ou Sylvain Missonier) commentent de diverses façons dans de courts textes la théorie de l'attachement. Seulement, contrairement à ce que promet le titre, de clinique il est peu, voire pas, question, ce qui règle tristement le problème posé par ledit titre (on peut en effet être intrigué par l'opposition entre théorie et clinique puisque, comme Anne Ancelin-Schützenberger disait que Kurt Lewin disait, il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie et que celle de Bowlby est précisément très orientée vers la clinique).  


 Les approches sont diverses, et j'aurais du mal à dissimuler que l'intérêt des différents chapitres m'a semblé très divers aussi. Si le prolongement de certaines questions esquissées mais non centrales de la théorie de l'attachement, comme une présentation de l'état de la science sur l'attachement au père ou les conditions pour que le mode de garde soit bien accepté par l'enfant, ou encore la question de savoir dans quelle mesure l'attachement mesuré dans l'enfance a un impact à l'âge adulte (question posée par Raphaële Miljkovitch qui a depuis grandement contribué à y répondre) sont à la fois intéressants en soi et donnent envie d'en savoir plus, les nombreux chapitres consacrés à la mesure minutieuse de la compatibilité entre théorie de l'attachement et psychanalyse (le titre de l'un d'eux,  La théorie de l'attachement constitue-t-elle une trahison de la psychanalyse, nous apprend d'ailleurs que la psychanalyse n'est ni un outil thérapeutique ni un outil de compréhension du psychisme qui aurait vocation à être efficace mais une cause, les patient·e·s seront ravi·e·s de l'apprendre) m'ont parfois semblé aussi palpitants qu'un épisode de Derrick diffusé au ralenti, et ce n'était pas seulement dû à mes connaissances très basiques en psychanalyse qui m'ont, je dois l'admettre, empêché de comprendre certaines subtilités. Le problème est surtout que Bowlby est déjà très clair dans ses écrits sur les liens entre chaque aspect de sa théorie et la psychanalyse. Mieux, pour celles et ceux que le sujet passionnerait, il consacre près de la moitié du première ouvrage de sa trilogie aux intérêts et limites qu'il attache à de nombreux domaines scientifiques, principalement l'éthologie mais aussi la psychologie behavioriste ou même la cybernétique (ce qui me fait redouter a posteriori une seconde édition du livre avec l'addition plusieurs chapitres de comparaison entre chacune de ces sciences et la théorie de l'attachement). Théorie de l'attachement et psychanalyse sont certes liées, et intéressantes individuellement, mais lire que Bowlby se considérait comme psychanalyste jusqu'à la fin de sa vie ou que de toutes façon la psychanalyse s'intéresse au non-observable du psychisme et que ça Bowlby est même pas cap de le faire, c'est quand même moins intéressant la cinquième fois qu'on le lit (en 30 pages) que la première. Si le·e lecteur·ice supposé·e est un·e psychanalyste intrigué·e par la théorie de l'attachement qui voudrait savoir de quoi il retourne, cette partie est en effet pertinente, mais je crains que ce public ne soit restreint, surtout que c'est loin d'être ce que suggère le titre.

 L'intérêt très variable des chapitres n'est techniquement pas très problématique puisque l'ensemble se lit très vite, mais on peut regretter la fausse promesse du titre. La lecture est bien plus confortable si on connaît déjà au moins un peu la théorie de l'attachement, il s'agit plus d'approfondissement que d'initiation.

vendredi 19 août 2016

L'analogie, cœur de la pensée, de Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander



 Ce livre, copieux mais très digeste (si si!), détaille la richesse de l'analogie, incontournable outil de la pensée (au point que même celles et ceux qui la fustigent ne peuvent éviter de l'utiliser dans les termes mêmes qui servent à expliquer en quoi elle est néfaste, comme Hobbes -"s'en servir pour raisonner, c'est errer parmi d'innombrables absurdités"- ou Albéric du Mont-Cassin -"cette distinction de l'attention fait ressembler l'objet à quelque chose de différent ; elle l'habille, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une nouvelle robe de mariée") qui distingue, selon l'argumentation convaincante des auteurs, l'humain de l'ordinateur (qui, s'il a une puissance de calcul qui rend le plus grand expert humain ridicule, reste incapable de traduire un texte simple... ceux qui ont déjà cherché à comprendre une phrase commise avec l'outil Google Translate frémiront à l'évocation de ce souvenir).

 Si les étudiant·e·s en psycho ont rarement à se préoccuper directement du fonctionnement de l'analogie, iels retrouveront un terrain plus familier quand les auteurs rappelleront qu'il s'agit en fait d'une forme de catégorisation (le livre s'achève d'ailleurs sur une très pédagogique démonstration, sous forme de dialogue, que les différences spontanément supposées entre analogies et catégorisation -processus actif VS processus passif, différence de complexité, ...- sont en fait inexistantes). La catégorisation, ça sonne abstrait et technique, mais en fait c'est bien pratique. C'est par exemple ça qui me permet, si je demande à mon voisin ou ma voisine de me passer un stylo, d'être assez serein sur le fait qu'iel ne va pas me passer par erreur un ornithorynque, mais aussi qu'iel ne va pas se demander si son stylo, parce que c'est un stylo bleu ou un stylo de telle ou telle marque, me conviendra quand même. Vous m'objecterez qu'avec ce raisonnement, iel pourra tout aussi bien me passer un stylo qui ne marche pas, ce qui a moins d'inconvénients mais pas beaucoup plus d'avantages que de me retrouver avec un ornithorynque dans les mains. Seulement, si on vous demande la définition d'un stylo, vous allez sans doute préciser que cette bête là sert à écrire : un stylo qui n'écrit pas est donc un exemplaire particulièrement peu ordinaire... d'ailleurs, est-ce encore tout à fait un stylo? En effet, si la plupart des catégories qu'on utilise au quotidien semblent solides, consensuelles et incontestables, plus on s'éloigne de ses éléments les plus typiques, plus on se rend compte que leur frontière est floue ("les catégories sont tout aussi évanescentes et insaisissables, tout aussi floues et vagues, que les nuages", "le flou catégoriel n'est pas lié à un quelconque manque d'expertise, mais fait partie de l'essence même de la catégorisation").

 La catégorisation est donc intrinsèque au fonctionnement psychique, permet la constitution de repères, fait partie intégrante du traitement de l'information ("nous percevons donc à l'aide de nos organes, mais aussi avec nos concepts", "y a-t-il toujours abstraction lors de l'encodage des souvenirs? Oui, toujours"). L'analogie permet, une fois qu'on sait conduire, de ne pas devoir tout réapprendre à chaque fois qu'on a le volant d'une nouvelle voiture entre les mains, de savoir se comporter dans la plupart des situations sociales habituelles, de pouvoir répondre à quelqu'un qui raconte une anecdote qu'il nous est arrivé "exactement la même chose" et de raconter une nouvelle anecdote alors que concrètement il ne nous est pas arrivé "exactement la même chose", ce qui poserait de sérieux problèmes métaphysiques, ... L'analogie, loin de limiter les catégories à des scripts très spécifiques (utiliser un ascenseur, participer à un entretien d'embauche, ...) ou des classifications scolaires (chat/mammifère/animal/être vivant), peut aussi être constituée de catégories qui semblent insolites au premier abord telles que des personnes (on peut ainsi avancer qu'Einstein est le Mohammed Ali de la physique, à moins que Mohammed Ali ne soit l'Einstein de la boxe), des événements (la crise financière de 2008 peut être désignée comme le 11 septembre de la finance), ou même des proverbes qui, comprenant des affirmations parfois contradictoires (les contraires s'attirent/qui se ressemble s'assemble, tout ce qui brille n'est pas d'or/il n'y a pas de fumée sans feu, ...), ont peut-être plus de valeur comme moyen d'exprimer quelque chose de spécifique que comme parole de sagesse (ça marche aussi avec les fables).

 Cependant, loin de se limiter (si on peut dire) à la constitution de repères personnels et communs, l'analogie est aussi le moteur de l'envol créatif des génies (celles et ceux qui font avancer leur domaine de façon radicale, pas qui sortent des lampes, même si chacun sait que j'aime les génies qui sortent des lampes), au point que les auteurs considèrent la capacité à faire les bonnes analogies comme la définition même de l'intelligence ("L'intelligence est, selon nous, l'art d'aller droit au but, au cœur des choses, à l'essentiel, rapidement et de manière fiable. C'est, face à une situation nouvelle, l'art de mettre le doigt, avec souplesse et assurance, sur un précédent (ou une famille de précédents) stockés en mémoire. Cela veut dire ni plus ni moins que la capacité d'isoler le noyau d'une situation nouvelle. Et cela, à son tour, n'est rien d'autre que la capacité de trouver des analogies fortes et utiles"). Si la transmission et l'acquisition de connaissances se font à l'aide d'analogies ("c'est par le biais d'analogies que les concepts scolaires sont formés"), la règle vaut aussi pour la création de connaissances nouvelles. Le dernier chapitre est ainsi consacré aux "analogies qui ont fait trembler la Terre" : le cheminement nécessaire à certaines révolutions mathématiques ou encore, grand luxe, l'évolution théorique d'Einstein racontée par un spécialiste de la physique (l'un des auteurs a, oh, juste un doctorat dans cette discipline), montrent que même dans des domaines emblématiques des sciences dures les évolutions marquantes se font par d'audacieux  (et, ça peut servir, pertinents) sauts théoriques plus que par le griffonnage inlassable d'équations sur un tableau en attendant que les règles existantes aient l'amabilité de révéler un prolongement.

 Les thèmes abordés sont précis et techniques et pourtant on ne s'en rend pas particulièrement compte pendant la lecture : osant ne pas respecter la règle qui fait qu'un cours de psychologie cognitive se doit d'être incompréhensible et assommant, les auteurs font l'exploit de livrer un texte toujours d'une grande clarté (le livre ayant été rédigé simultanément en anglais, ils ont même réussi à le faire en deux langues!), agréable à livre, illustré de nombreux exemples et avec pas mal d'humour. On peut le lire aussi bien pour son intérêt scientifique que par curiosité. 

mardi 12 juillet 2016

L'écorce et le noyau, de Nicolas Abraham et Maria Torok



 Ce classique de la psychanalyse est chaudement recommandé, en particulier par Anne Ancelin Schützenberger, qui oublie quand même de préciser que l'ensemble ne se lit pas tout à fait comme un roman. En effet, entre les réflexions avancées sur des concepts précis de psychanalyse et le fait que de nombreux développements théoriques sont dans la continuité de la phénoménologie, branche de la philosophie réputée particulièrement incompréhensible, j'ai plusieurs fois pensé qu'à la place de ce résumé j'allais vous proposer des vidéos avec des chats (parce que c'est bien aussi). Inutile de préciser que, malgré ma bonne volonté (d'ailleurs pour ceux qui auraient la drôle d'idée de chercher à comprendre quelque chose à la phénoménologie je ne saurais trop recommander cette vidéo, dont je ne prétends pas non plus maîtriser le contenu mais qui est de très loin ce que j'ai trouvé de plus intelligible comme présentation de la bête), une part importante du livre (qui consiste en fait en divers articles -l'un d'eux intitulé, vous ne devinerez jamais, L'écorce et le noyau-, présentations de livres et conférences mis bout à bout) m'est restée parfaitement obscure.

 L'auteur et l'autrice s'attardent longuement sur la notion, en effet importante en psychanalyse, de symbole, le symbole étant distinct, par exemple, du signe ("la symbolisation ne consiste pas à substituer une "chose" à une autre, mais à résoudre un conflit particulier en le transposant"). Cette redéfinition du symbole permet non seulement d'appuyer une réflexion sur la psychanalyse mais aussi d'établir des conclusions cliniques : l'accès au symbole est un pas décisif vers la guérison ("c'est le refoulement de son origine métaphorique qui fait le symbole", "l'écoute analytique commence au moment où à la place de ce que dit le patient on entend des symboles"). Le symbole se manifeste aussi (souvent d'ailleurs : les sonorités et homophonies prennent beaucoup de place dans les analyses des vignettes cliniques) sous forme auditive : le travail analytique a alors pour objet de désamorcer un emboîtement qui fait qu'un mot, s'il évoque indirectement un traumatisme (par exemple lié à un autre mot à la sonorité proche), déclenchera la pulsion ("ces représentations acoustiques elles-mêmes étaient reliées vers l'intérieur à des représentations de "choses" (comprenant sans doute aussi des représentations acoustiques de "choses" et de mots-choses) greffées sur les pulsions"). En considérant que l'accès au symbole par le patient permet la guérison, iels sont plus optimistes que Freud lui-même sur le sujet : lorsque l'Homme aux rats (l'une des Cinq psychanalyses) lui demande en quoi identifier la cause du symptôme permet de le résoudre, le créateur de la psychanalyse est assez embêté pour lui répondre et parle vaguement de catharsis (et ce alors que l'Homme aux rats est la seule thérapie réussie que Le livre noir de la psychanalyse accorde à Freud, même si les auteur·ice·s déplorent qu'il soit mort peu après, trop tôt pour observer une éventuelle rechute).

 L'écorce et le noyau qui ont donné son titre au recueil de textes sont aussi une question de signifiant et de signifié. Le texte qui a lui-même ce titre est d'ailleurs un commentaire du Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (dictionnaire ambitieux qui a impliqué une relecture et une confrontation des textes fondamentaux, parfois en plusieurs langues, pour définir avec précision tous les concepts). L'auteur et l'autrice s'attardent dans ce texte sur la spécificité de la psychanalyse dans le langage, en particulier le fait de mettre une majuscule aux mots (Plaisir, Décharge, ...) pour différencier leur sens analytique de leur sens courant, ce qui revient selon elle et lui à les priver de leur sens courant ("voilà justement le rôle des majuscules : au lieu de les re-signifier, elles dépouillent les mots de leur signification, les dé-signifient pour ainsi dire") et permet de développer le concept d'anasémie de la psychanalyse. Les concepts qui ont donné son titre à cet article comme au livre désignent, pour le Noyau, l'Inconscient freudien, et pour l'Enveloppe, le corps : l'objet de ces concepts est d'enrichir et de nuancer la notion de Somato-Psychique (pour une raison qui m'échappe, les majuscules, pourtant au centre du texte, disparaissent dans le titre, et l'Enveloppe y est rebaptisée écorce). Comme il est question de précision des concepts et de nuances complexes, je vais m'arrêter à ces données assez vagues car comme je n'ai pas tout compris, on court à la catastrophe si j'essaye d'expliquer le texte : j'invite les motivé·e·s à lire cet article de 20 pages en prenant leur temps, des notes et éventuellement de l'aspirine.

 Pour celles et ceux qui comme moi sont entré·e·s là parce qu'iels ont suivi les indications d'Anne Ancelin Schützenberger, ne partez pas tout de suite : il est bel et bien question, et en abondance (le livre se termine d'ailleurs sur un long extrait d'Hamlet où un spectre se manifeste bruyamment pour éviter qu'un secret honteux ne soit dévoilé), de traumatisme inter-générationnel. Tant à travers des cas cliniques qu'à travers des développements théoriques, il est question du poids de secrets de familles honteux, de deuil non faits ("Tous les morts peuvent revenir, certes, mais il en est qui sont prédestinés à la hantise. Tels sont les défunts qui, de leur vivant, ont été frappés de quelque infamie ou qui auraient emporté dans la tombe d'inavouables secrets", "ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres") qui rendent l'analyse insoluble tant que l'analyste ne cherche la solution que dans la biographie de son ou sa patient·e ("il arrive que des révélations providentielles fournies à point nommé par l'entourage, viennent à la rescousse pour apporter les pièces manquantes"). En revanche, à l'instar de Schützenberger qui admet régulièrement son échec sur ce point, ils ne savent pas trop comment le traumatisme se débrouille pour passer d'une génération à une autre (iels parlent d'un passage "dont le mode reste à déterminer").

 Je l'ai précisé plus haut, ce livre est un recueil de textes : le contenu (et, à mon grand soulagement, la complexité) est très varié (et, si un plus grand honneur est fait aux développement théoriques, il y a aussi une place conséquente accordée aux vignettes cliniques, dont une part concerne l'Homme aux loups auquel l'auteur et l'autrice ont déjà consacré un livre). Je ne me suis par exemple pas attardé sur le concept d'introjection (modalité analytique du deuil qui consiste à avaler métaphoriquement l'objet perdu), sur le bilan des apports de Mélanie Klein à la psychanalyse au cours de sa carrière, ni sur le dictionnaire des concepts qu'Imre Hermann (qui aurait influencé Balint, Spitz, Bowlby, Winnicott ou encore Lacan) développe dans L'instinct filial. Le livre est plutôt destiné aux spécialistes et la plupart des textes sont bien plus profitables si on les lit en prenant son temps, mais d'autres sont bien plus accessibles et sont intéressants aussi.