Dans ce livre sous forme de journal, même si la chronologie propre à l'exercice sera souvent effacée derrière un regard rétrospectif qui permet la vue d'ensemble qui est vraiment l'objet du livre, l'autrice raconte son arrêt de l'alcool, depuis le jour 1.
C'est après le débordement de trop devant son conjoint de 6 mois ("Il attendait gentiment. Poliment. Tandis que moi, la beurrée, la barrique, je le faisais passer pour un con") qui deviendra le père de son enfant, lui-même ancien alcoolique, à qui elle cachait l'ampleur de sa consommation en prenant soin de s'arrêter au deuxième verre en sa présence ("le troisième, c'est le point de départ invisible vers la débauche"), que Claire Touzard prendra la décision d'arrêter l'alcool.
Enlever quelque chose qui faisait depuis toujours partie de l'environnement (l'autrice buvait depuis l'adolescence, et l'alcool était très ancré dans l'univers familial) est peut-être le meilleur moyen de se rendre compte de la place que ça prenait. Pour autant, ce n'est pas tant que l'alcool était invisible mais, pour elle comme pour son entourage, il semble qu'il convenait de ne pas trop se poser de questions sur ses inconvénients : il y avait toujours de bonnes raisons de boire, et de boire beaucoup. Parce que c'est festif et qu'on ne veut pas être rabat-joie (l'autrice constatera que d'autres comportements au nom de la joie de vivre, en particulier venant de son père, ne sont pas si joyeux si on regarde de près), parce que c'est une façon de se distinguer des personnes ennuyeuses qui ont une vie rangée (elle a plus d'une fois vu une continuité entre sa consommation et les communautés atypiques rencontrées au cours de reportages, auprès desquelles elle pouvait se sentir mieux que dans son quotidien), ... Et ce alors que les conséquences délétères sur la santé, les comportements qui vont déplacés qui vont blesser la personne concernée et les autres, seront d'autant mieux occultés que le prochain verre est un excellent moyen d'oublier en général.
Et les choses à oublier, l'autrice le constate, sont nombreuses... Oublier que les soirées trop longues où tout le monde boit sont ennuyeuses, oublier les souffrances mises sous le tapis (qui ont l'impolitesse d'émerger alors que les effets de manque commencent en soi à se faire contraignants), oublier que c'est un sujet assez sérieux pour que, quand on annonce ne pas boire, d'autres s'en mêlent, des personnes qui estiment que la démarche n'a pas de sens et jugent important d'imposer leur point de vue à celles qui s'emparent de l'opportunité pour parler de leurs propres difficultés avec l'alcool, oublier les préoccupations existentielles et la recherche de sens, oublier l'anxiété sociale, ...
Ce parcours personnel rappelle aussi que, même en étant pleinement convaincu·e de l'importance de la démarche, même en étant accompagné·e par quelqu'un de profondément bienveillant·e et qui comprend, parfois c'est dur (ça a été particulièrement le cas au moment du Covid où la sensation que tout irait tellement mieux avec quelques verres entrait en conflit avec la peur d'une vraie rechute), parfois on cède.
Si c'est un récit très personnel (avec parfois un regard particulier, comme cette comparaison particulièrement obscène dès la première page où l'autrice compare son vécu à celui d'une personne qui vit dehors -"je ne me sens jamais loin de cette homme qui picole au coin de ma rue", "je comprends cette douleur qui le terrasse, cette envie d'être ailleurs"), la multiplicité exponentielle des enjeux fait que des personnes concernées par l'alcool, par des addictions, peut-être par d'autres formes de fuite (en renonçant à ce moyen d'envoyer promener sur commande ce qu'elle ne veut pas, l'autrice est presque contrainte de se demander ce qu'elle veut, de faire face à certaines ambivalences), pourront se sentir concernées, rejointes, à certains moments, être nourries par ce vécu.

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