mercredi 25 mai 2016

Evaluer les enfants avec déficiences ou troubles du développement, de Catherine Tourrette



 Outils complexes, éventuellement arides au premier abord, les tests peuvent pourtant vite s'avérer indispensables à la pratique du ou de la psychologue : ils sont précieux entre autres pour dépister un trouble,  préciser un diagnostic, élaborer avec les proches et les soignant·e·s un projet adapté, mesurer une progression, identifier des points forts pour compenser certaines lacunes, ou même bien sûr faire de la recherche. L'enfance est par définition le moment où d'éventuelles difficultés de développement vont apparaître, et un moment critique pour proposer une prise en charge pertinente s'il y a lieu, les tests sont donc particulièrement utiles aux psychologues qui ont affaire à ce public là.

 Le livre rappelle l'utilité, le fonctionnement des tests, la spécificité de ce type d'outil, comment ils sont élaborés (un test doit être sensible -permettre de différencier les personnes qui le passent entre elles-, indiquer précisément ce qu'il mesure, doit sauf exception pour être valide avoir été étalonné, c'est à dire passé par un grand nombre de personnes, ce qui permet de situer statistiquement les résultats, …), et surtout comment ils doivent être utilisés (le·a psychologue doit être attentif·ve -dans le sens de vigilant·e mais aussi dans le sens de bienveillant·e- à la personne qui passe le test et à son entourage, l'attitude lors de la passation pouvant donner des informations aussi précieuses que les résultats bruts et faisant partie intégrante des éléments à prendre en compte dans le bilan, les consignes de passation doivent être appliquées avec souplesse selon le contexte et le déroulement du test, …). De nombreux tests sont listés et décrits en détails, avec bien sûr les consignes de passation des différentes épreuves mais aussi des précisions sur leur solidité scientifique, ce qu'ils mesurent, ce qu'ils ne mesurent pas, les compléments qui peuvent être pertinents, … Le·a lecteur·ice sera ainsi renseigné·e sur les outils pour évaluer entre autres le développement intellectuel, psychomoteur, affectif mais aussi les troubles autistiques, les troubles des apprentissages, l'adaptation sociale, …


 Si, par l'abondance des tests présentés, le livre a des aspects de dictionnaire, il n'en a pourtant pas les inconvénients : une troisième partie décrit plus en détails les troubles eux-mêmes et donne des indications pour une évaluation de qualité dans des situations complexes (troubles associés à une déficience visuelle ou auditive, polyhandicap, troubles du langage ou autisme qui peuvent induire en erreur sur certains éléments d'une évaluation si la personne qui évalue n'y est pas vigilante, …) et, surtout, fournit de précieuses vignettes cliniques. En effet, c'est une chose (souhaitable et louable) d'insister dans l'introduction sur le fait que l'attitude de l'évaluateur·ice est d'une grande importance, que le test doit pouvoir être adapté à la personne qui le passe, c'en est une autre de voir des exemples précis où les résultats d'une partie du test sont mis de côté parce que les parents ont un peu trop aidé l'enfant sans que ça ne nuise à l'évaluation dans son ensemble, où une épreuve est zappée parce que l'enfant est vite angoissé par l'échec et qu'elle le mettrait en difficulté, où l'enjeu explicite (savoir si on oriente un enfant en école spécialisée où si on peut le faire redoubler en CP normal) est aussi un enjeu de tension entre les parents et l'enseignante (les parents remettant en question avec virulence les compétences de l'enseignante), le tout dans une situation clinique difficile (les parents sont sur le point de divorcer, l'enfant est accusé successivement d'être réorienté en CLIS parce qu'il ne travaille pas assez bien puis lorsque le CP paraît plus pertinent de rester à l'école parce que la CLIS ne veut pas de lui, …) : le message humaniste devient pragmatique. L'humanisme est d'ailleurs présent jusqu'au dernier paragraphe du livre, qui remercie les enfants de faire progresser les chercheur·se·s ("Nous devons aux enfants dont le développement est contraint par des déficiences ou des anomalies d'avoir interrogé les scientifiques sur les limites de la quantification de leur efficience, d'avoir questionné la psychologie du développement et de l'avoir poussée à évoluer"), façon détournée de rappeler que les tests doivent s'adapter continuellement aux enfants, et non l'inverse (la standardisation des évaluations pourrait pousser indirectement à vouloir faire rentrer les enfants dans des cases). La conclusion s'attarde d'ailleurs sur l'évolution que prend l'évaluation, par exemple la prise en compte croissante de la qualité de vie, ou encore les intérêts et les limites de la passation informatisée.

 Le livre est dans l'ensemble clair mais nécessairement technique. La quantité de tests listés en fait un outils précieux pour l'étudiant·e ou pour le·a practitien·ne, mais il peut également être d'une grande utilité aux proches de patient·e·s, pour en savoir plus sur les troubles mais surtout pour mieux comprendre les différentes évaluations effectuées ou savoir ce qu'ils peuvent attendre d'un bilan.

mercredi 30 mars 2016

Vacances : on va se forcer ^^




 J'avais râlé un peu sur ce blog (alors que c'est vraiment pas mon genre), au moment qui aurait dû être celui de la rentrée, quand j'ai eu la surprise d'apprendre que je n'allais pas rentrer du tout cette année. Dans la mesure où je profite pleinement des inconvénients (le moindre n'étant pas la crainte qu'on me fasse la même blague cette année, même si c'est désormais illégal ), je ne vois pas pourquoi je ne profiterais pas des avantages, et j'ai donc tout un mois entier de suite de vacances, sans partiels à passer ni à préparer. 

 Le temps mort annuel du blog va donc être regroupé sur avril au lieu d'être réparti sur juin et septembre, la prochaine fiche de lecture devrait arriver mi-mai ou fin mai et ça va être de la psychologie du développement (comme le Master où je devrais être inscrit l'année prochaine, c'est fou, ça!). En attendant, la page d'accueil sera ornée d'une magnifique illustration qui confortera l'idée que la fac de psycho c'est pour les paresseux·ses (même si c'est pas vrai, en tant qu'expert en paresse je suis très légitime pour le dire).

lundi 21 mars 2016

Comprendre et soigner la boulimie, de Colette Combe



 Après avoir écrit sur l'anorexie, l'autrice, psychiatre et psychanalyste, forte de 25 ans d'expérience dans le traitement des troubles du comportement alimentaire, offre un guide pour être moins démuni·e face à la boulimie. Si elle est psychanalyste, et si une part importante du livre sera consacrée à une approche analytique, en particulier à travers des extraits d'entretiens ou des analyses de rêve, la pluridisciplinarité y est essentielle (endocrinologie, thérapies comportementales et cognitives, diététique, voire droit quand le traumatisme à l'origine de la boulimie est une violence et que la patiente souhaite porter plainte, …) - "il n'y a pas d'incompatibilité entre les apports des thérapies comportementales du soin de la boulimie et les apports psychanalytiques au sein d'une même consultation"-, et l'importance de la pluralité des intervenant·e·s (hôpital, médecin généraliste, psychiatre, thérapeute libéral·e) est également rappelée pour cette lutte au long cours contre une pathologie à la guérison difficile par plusieurs aspects (ce rappel de la diversité des intervenant·e·s est l'occasion pour l'autrice de signaler au passage que diminuer le budget de la santé n'est pas la plus lumineuse des idées - "la rareté des propositions de soin en santé publique française contemporaine hospitalière est, nous semble-t-il, une des causes de l'aggravation des troubles du comportement alimentaire : on a tendance à intervenir trop tard par manque de lit ce qui aggrave la durée des hospitalisations et parfois les rend inefficaces à long terme"- ).

 Si la notion de chaos était très présente dans le livre de Colette Combe sur l'anorexie, dans le cas de la boulimie aussi, les perturbations de l'alimentation, à travers un déséquilibre violent du fonctionnement habituel des hormones, a des répercussions sur d'autres rythmes du corps, en particulier le sommeil (la boulimie tend à provoquer un endormissement épuisé en fin de nuit, à la suite de plusieurs crises), ainsi qu'une sensibilité moindre à la douleur physique et psychique. Le fonctionnement en est expliqué en détail. La première urgence est donc, à travers une explication pédagogique détaillée et des consignes précises, de rétablir le sommeil ("on commence le traitement par la correction du trouble du sommeil qui réduit les nuits d'une personne boulimique à peau de chagrin") puis plus tard la sensation de satiété ("On distend un estomac en quelques jours. Le volume des prochains repas ne remplira plus l'estomac agrandi"). Cette étape est déjà douloureuse pour la patiente, les rythmes normalisés diminuant la sécrétion de cortisol donc l'anesthésie qui va avec ("dormir lève le déni de l'épuisement", "dans l'état boulimique, l'état émotionnel est instable", …). Cette première difficulté n'est toutefois pas la dernière.

 Les troubles du comportement alimentaire sont réputés incurables, et sans parler du fait que patient·e comme thérapeute (l'autrice appelle à plusieurs reprises à la vigilance sur les contre-transferts) risquent dans ce long parcours d'être découragé·e·s à plusieurs reprises, les obstacles objectifs sont potentiellement nombreux : rechutes, dépression très souvent observée à l'approche de la guérison ("la dépression de croissance sort du chaos", "la personne en voie de guérison vit sous un double horizon : elle retrouve un corps qui marche mais elle perd un moyen de défense qui marchait finalement assez bien jusque là"), réactions paradoxalement négatives des parents ("nier la guérison, ne pas recevoir la transformation de sa fille, nous l'observons tous avec stupéfaction chez les mères de nos patientes quand elles guérissent"), perfectionnisme des patientes qui acceptent difficilement les rechutes ou la lenteur des progrès, ... La première arme contre ces obstacles est la patience et la disponibilité ("la guérison ne pousse pas en un jour, elle ressemble à un arbre", "il vaut mieux pour notre travail un peu de changement, lentement, sans défaire, que beaucoup de changement qui se défait ensuite") et, s'il importe de restaurer les rythmes chronobiologiques en préalable à un travail thérapeutique plus avancé, il importe aussi dans l'analyse de respecter le rythme de la patiente ("les interprétations ne marchent pas si elles sont consistantes et volumineuses", "les erreurs à ne pas faire : vouloir tout savoir ; il nous faut seulement un tout petit trou, une toute petite connaissance d'elle par où l'aider", "comment explorer cette voie sans l'influencer?", ...).

 Si les voies d'entrée dans la boulimie sont clairement identifiées (traumatisme -qu'il faut dans ce cas traiter parallèlement-, suite d'un régime restrictif dur auquel ont été ajoutés vomissements ou laxatifs, ou déclenchement qui semble iatrogène après une anorexie restrictive ou une cure d'amaigrissement, ce qui peut poser à un moment ou à un autre le problème de la responsabilité de l'institution), les enjeux sont divers, et la cure analytique est d'abord un échange ("les voies de passage sont semées d'embûches et de découvertes", "nous croisons nos expériences du soin de la boulimie avec celle de nos patients", …). Les enjeux inconscients révélés par l'analyse seront en effet divers : pallier une absence, refouler une hostilité, appréhension du passage à l'âge adulte et de ses conséquences dans l'équilibre familial, perception de la bouche (qui n'est pas sans rappeler certains aspects du Moi-Peau) comme une porte vers l'extérieur qu'on peut ouvrir ou fermer ("la bouche de la parole, de l'expression et des repas est ainsi l'espace d'articulation et de clôture d'un territoire ainsi que l'espace de son ouverture à un point exogène"), ... Certains points seront particulièrement détaillés à travers des vignettes cliniques.

 Le livre, tout en étant récent et exigeant (plusieurs disciplines y cohabitent, mais le développement théorique est aussi le résultat de discussions rigoureuses et animées entre collègues spécialistes), est abordable même s'il serait peut-être exagéré de dire qu'il est facile à lire de A à Z. Il devrait pouvoir intéresser les professionnel·le·s mais aussi les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire et leurs proches, et les soignant·e·s expérimenté·e·s profiteront plus pleinement des finesses des passages les plus novateurs ou les plus avancés.

vendredi 11 mars 2016

Porter un regard bien-traitant sur l'enfant et sur soi, d'Arnaud Deroo


 Consultant en éducation et formé entre autres à l'analyse transactionnelle, l'auteur donne des conseils pour sortir, dans le cadre de l'éducation des enfants (de 2 à 15 ans... les conseils ont l'avantage d'être valables longtemps), de la grande valorisation sociale de l'obéissance, en particulier à travers l'injonction "sois sage" ou le fait que s'extasier sur le fait qu'un enfant est sage soit une façon habituelle de complimenter les parents.

 L'obéissance tend en effet, entre autres, à donner comme cadre à l'enfant la conformité à la volonté des parents, plutôt que la responsabilisation et l'autonomie. L'auteur donne donc quelques clefs pour changer, telles que s'interroger sur l'émotion qui est la source du comportement (et dans l'idéal dire à l'enfant qu'on est bien conscient de cette émotion - "Oui, Justine, tu as très envie de jouer avec ce jeu et Mila joue avec", … - ), proposer des solutions alternatives ("Paul joue avec la voiture. Je te propose cette voiture") voire inviter l'enfant à en chercher lui-même ("que pouvons-nous faire, pour que ça se passe bien pour toi et moi?"), attendre qu'il soit calmé avant de revenir sur l'incident, se donner les moyens de réagir calmement ("j'accepterai les situations telles qu'elles sont et non telles que je voudrais qu'elles soient", "j'arrête de prêter des réactions négatives à mes enfants", "je sais que prendre contact avec ma respiration peut m'aider à me calmer", "chaque jour, je prendrai un temps de silence pour moi", …), s'interroger sur son propre rapport à l'éducation et sur son origine, ....

 C'est bien expliqué, c'est concret, c'est magnifique, et c'est illustré avec tout plein d'exemples, et l'auteur prévient même qu'il n'y a pas non plus de solution magique qui hop résoudrait chaque situation ("nous ne serons ici que dans des hypothèses, dans des possibles et dans des débuts de solution"). Le problème, parce qu'il y a un problème, c'est que la partie claire et concrète arrive à la fin du livre, et qu'en attendant on doit se contenter de quelques conseils qui peuvent laisser perplexe ("regarder l'enfant"... oui, merci, ça va beaucoup aider) et qui semblent presque donnés par hasard au milieu d'un discours manichéen et binaire (au point que les quelques éléments nuancés qui dépassent -du genre "ça peut quand même servir que l'enfant apprenne les règles de vie en société"- semblent contradictoires avec le reste) entre d'un côté une éducation bien-traitante et épanouissante et de l'autre un carcan qui condamne l'enfant à une vie proche de l'enfer. On apprendra ainsi, avec une argumentation neurologique sommaire, que l'enfant de 2 ans est de toutes façon incapable d'obéir (il faut donc en conclure que se responsabiliser est plus simple qu'obéir) ou que l'éducation orientée vers l'obéissance mène aux résultats de l'expérience de Milgram (une majorité des sujets de l'expérience électrocutaient un·e inconnu·e -avec des chocs fictifs mais ça iels ne le savaient pas- jusqu'à un risque de décès parce qu'un monsieur en blouse blanche leur demandait gentiment) et à celle de Stanford (Phillip Zimbardo a divisé au hasard des sujets entre gardes et prisonniers pour vivre dans une prison fictive, l'expérience a été arrêtée prématurément à cause de la détresse inquiétante des prisonniers et du sadisme de certains gardes -à noter que l'auteur de l'expérience est rebaptisé Zimbando... pourquoi pas, c'est joli aussi... et que le film inspiré de l'expérience est évoqué sans qu'il soit précisé qu'il n'a que le sujet de départ ou presque en commun avec la vraie expérience-). Pire, la punition tue (puisque le chantage, néfaste lui aussi, au même titre d'ailleurs que les récompenses, "ne tue pas l'enfant comme pour la punition"), et les plus sceptiques pourront se référer à "l'étude approfondie des histoires personnelles des nazis, qui démontrent toutes une personnalité de base et une éducation autoritaire rigide de leurs parents" : si vous mettez un enfant au coin, non seulement vous réduisez son estime de soi à néant et il passera le reste de sa vie à le faire payer aux autres (si si, c'est écrit ailleurs), mais en plus vous êtes potentiellement responsables d'un génocide! Bon, la personnalité autoritaire, c'est un tout petit peu plus compliqué qu'une histoire de punitions, et sans nier un certain nombre de responsabilités individuelles, le nazisme a quand même beaucoup à voir avec un contexte particulier, mais c'est tellement productif de parler de bienveillance en traitant quasiment des parents de criminels de guerre parce qu'il leur arrive de lever le ton ou de sanctionner... L'éducation recommandée par l'auteur, en revanche, cela va de soi, ne fait que multiplier les vertus ("une identité solide", "son bonheur construit en cohérence avec lui-même", "une curiosité, des envies d'apprendre, le goût de s'élever", "des relations saines", …).

 Si les conseils finalement donnés sont clairs et semblent sensés, on peut donc déplorer que le·a lecteur·ice ne puisse en bénéficier qu'après avoir été jugé·e avec virulence s'iel ne les suivait pas par anticipation, avec un manichéisme (et quelques approximations) qui en plus nuisent à la crédibilité de l'auteur, et s'étonner que précisément un spécialiste de la communication formé à l'analyse transactionnelle n'inflige une telle (longue) entrée en matière, contradictoire avec les principes même qui sont défendus dans le livre.

dimanche 6 mars 2016

La perte, tristesse et dépression, de John Bowlby



 Après avoir parlé dans le volume 2 de la séparation, Bowlby clôt la trilogie en parlant de la mort, qui est assez incontestablement la forme de séparation la plus radicale. Ce volume parlant principalement d'enfants qui perdent leurs parents, mais aussi de parents qui perdent leurs enfants, il ne sera pas particulièrement placé sous le signe de la joie de vivre. Au niveau de la méthodologie, les principales méthodes utilisées sont les entretiens non-directifs et les vignettes cliniques (de thérapeutes autres que Bowlby), qui ont l'inconvénient et l'avantage de souvent permettre de trouver ce qu'on cherche : l'auteur sera en effet dans cette dernière partie de son œuvre plus dans la confirmation et l'étude des conséquences de sa théorie que dans son élaboration (au point que quand certains éléments manquent il suspecte parfois que c'est parce qu'ils n'ont pas été recherchés), mais dans la mesure où il a déjà consacré deux volumes à l'élaboration théorique, ça peut se comprendre.

 Bowlby s'intéresse dans un premier temps au deuil chez l'adulte, préoccupé par le fait que certains éléments normaux du deuil (la difficulté à réaliser, la colère contre la personne décédée, …) soient parfois considérés comme pathologiques. Tout en gardant à l'esprit que le deuil est en soi une épreuve terrible (des recherches ont relevé que la dépression, l'alcoolisme ou même des problèmes de santé somatique survenaient plus souvent l'année suivant un deuil qu'en temps normal), il s'intéresse aux éléments qui peuvent aider à mieux le supporter, et éviter en particulier ce qu'il appelle le deuil chronique. Sans surprises, les éléments sont assez similaires à ceux, identifiés dans le volume précédent, qui permettent de mieux supporter la séparation. Un entourage patient et à l'écoute, qui ne se sentira pas obligé de brusquer la personne en deuil dans la période initiale de déni ni de lui intimer d'aller de l'avant et de ne pas s'attarder sur ses émotions quand elle parlera du passé et de ses rapports avec la personne décédée, aura une influence très positive. Un décès brusque et inattendu sera plus difficile à supporter, de même que, point qui intéressera particulièrement l'auteur, un décès survenu dans une relation conflictuelle, en particulier lorsqu'un chantage affectif avait lieu ou lorsque des menaces de meurtre, de suicide ou d'abandon ont été proférées. Les signes que la personne en deuil, plusieurs mois après le décès, s'attende littéralement à ce que la personne décédée revienne (à distinguer des très brefs instants où le décès peut être oublié), soit en gardant des choses pour son retour soit en la voyant réincarnée dans une personne, un animal ou un objet, doivent selon l'auteur particulièrement inquiéter et suggèrent qu'une thérapie est nécessaire.

 Le deuil chez l'enfant, et les conditions d'un deuil se déroulant dans de bonnes conditions, sont en fait assez similaires ("dans la préparation de ce volume rien ne m'a fait une plus profonde impression que les éléments démontrant l'influence omniprésente à tout âge du mode de relation au sein de la famille sur la réaction à la perte"), et ce à partir du moment où l'enfant maîtrise à peu près le langage, donc vers deux ans et demie (l'auteur estime manquer de données pour étudier le deuil plus tôt, même s'il présente brièvement l'état des sciences cognitives de l'enfant -des années 70, donc principalement Piaget- sur la perception de la séparation en fin de volume... l'intérêt de ce chapitre est en fait assez limité, d'une part parce que les conclusions de Piaget ont été dépassées mais qu'on est toujours plutôt dans le flou artistique sur le sujet, et d'autre part parce que le plan cognitif et le plan émotionnel sont parfois distincts). Les principales différences entre le deuil de l'enfant et celui de l'adulte sont en fait assez terre à terre : d'une part, il arrive que l'enfant découvre le concept de mort en même temps qu'il doit supporter le décès lui-même, par nature difficile à accepter, et d'autre part l'enfant qui perd l'un de ses parents fait le plus souvent son deuil en compagnie de l'autre parent lui-même en deuil, donc rarement en capacité d'offrir le support nécessaire ("S'occuper d'un enfant en deuil est un travail éprouvant et ingrat, il est donc peu étonnant que la personne concernée finisse par être irritable et d'humeur difficile", "Vivre avec des proches adultes est associé à un deuil mieux supporté pour les veufs ou les veuves, vivre avec des jeunes enfants dont ils ont la responsabilité ne l'est pas"). Les inévitables phases de déni sont délicates dans le cadre d'un deuil à plusieurs (dans la mesure où le déni de l'autre n'aide pas à accepter la nouvelle à son rythme), et l'enfant risque en plus de poser des questions nombreuses et très explicites (comment la personne va-t-elle se nourrir depuis son cercueil? Comment s'habillent et se nourrissent les gens au ciel?) et de prendre les réponses plus littéralement que prévu (une petite fille s'est ainsi mise à pleurer à son anniversaire : que son père ait déménagé -au ciel- c'est une chose, mais il aurait quand même pu faire l'effort de se déplacer pour l'occasion). Les métaphores, voire les mensonges, sont risqués (Bowlby rapporte des cas où les enfants ont eu le malheur de découvrir le cadavre d'un de leurs parents, puis ont eu une version des faits peu cohérente avec la réalité -le parent retrouvé pendu serait mort d'un accident de voiture, celui qui s'est suicidé au fusil aurait subi un arrêt cardiaque, ...- ). L'enfant peut également, plus encore dans le cas du décès d'un parent du même sexe, prendre conscience et s'inquiéter de sa propre mortalité, et être particulièrement angoissé s'il a par exemple des douleurs qui rappellent les premiers symptômes qui ont annoncé la mort du parent. Les conseils de l'auteur pour aider l'enfant dans son deuil sont donc les mêmes que pour l'adulte, mais s'ils sont faciles à comprendre (respecter le rythme émotionnel de l'enfant, lui dire la vérité, accepter ses questions même si elles sont douloureuses et répétitives, ...), ils ne sont pas nécessairement faciles à suivre.

 De façon surprenante, pas la moindre référence n'est faite au travail d'Elisabeth Kübler-Ross, pourtant très complémentaire. Ça n'empêche pas l'ensemble de l'ouvrage d'être documenté et clair, dans la continuité du volume précédent, et rendu concret par de nombreuses vignettes cliniques.

mardi 9 février 2016

La séparation, angoisse et colère, de John Bowlby



 Après un premier volume sur l'attachement, Bolwby s'attarde sur ce qui permet de constater l'importance de l'attachement, à savoir la séparation et ses conséquences.

 Un attachement sécure, on l'a vu dans le premier volume, constitue pour l'enfant une base qui permet, paradoxalement, de s'éloigner plus sereinement de la figure d'attachement, d'explorer l'environnement. Le réflexe, en situation de danger, est non seulement de fuir le danger mais aussi de rechercher une situation de sécurité, qui se trouve souvent, pour l'enfant, être la figure d'attachement (Bowlby avait donné dans le premier volume l'exemple délicat, pour un jeune singe, où la situation faisait que la figure à fuir et la figure auprès de laquelle se réfugier étaient la même -le mâle dominant qui se trouvait être de mauvaise humeur-). Appuyant son argumentation sur des recherches scientifiques commentées et détaillées, Bowlby constate que, chez l'humain comme chez le singe, plus longues, nombreuses et difficiles sont les séparations, moins bien elles sont supportées.

 Une partie conséquente du livre est consacrée à une approche pragmatique de la peur, en particulier de la peur chez l'enfant. Si les psychanalystes tendent à estimer que la peur de la solitude ou du noir, n'étant pas des peurs réalistes (quelqu'un qui rapporte avoir été violemment agressé par la solitude ou l'obscurité risque d'être suspecté de mauvaise foi), sont en fait des peurs d'autre chose, Bowlby rappelle qu'avant que l'humain ne maîtrise la lumière artificielle ou ne puisse construire des logements qui ferment (c'est à dire, du point de vue de l'évolution, à peu près avant-hier), il était plutôt délicat de ne pas pouvoir voir un·e prédateur·ice approcher, et que, surtout pour des enfants mais pour des adultes aussi (statistiques à l'appui), on est bien plus en sécurité à plusieurs que seul. Par ailleurs, en cas de séparation, "moins les lieux et les gens sont familiers, ou plus le geste médical est douloureux, plus l'enfant a des chances d'être effrayé, plus il va être perturbé, à la fois pendant et après la séparation". Les comportements a priori paradoxaux pendant les retrouvailles de l'enfant qui a mal supporté la séparation ont, selon l'auteur, eux aussi une explication pragmatique : "l'attachement anxieux sert à conserver une accessibilité maximale pour la figure d'attachement, et la colère est à la fois un reproche pour ce qui est arrivé et un moyen de prévenir par la dissuasion une nouvelle occurrence".

 Bowlby estime que les conséquences de la peur de la séparation, en particulier lorsqu'elles sont amplifiées par des menaces d'abandon ou de suicide par les parents, sont largement sous estimées par les clinicien·ne·s, d'une part parce que les informations sont difficiles à obtenir (un parent sera probablement réticent à rapporter, au calme et à un·e professionnel·le, des propos qu'il tient dans des accès de colère, en particulier s'ils ne sont pas destinés à l'enfant et tenus dans un contexte conjugal tendu, d'autant qu'il ne fera pas forcément le lien lui-même avec les troubles de l'enfant, et l'enfant risque de les taire par culpabilité - "ça ne fait plaisir à aucun enfant d'admettre que l'un de ses parents a beaucoup à se reprocher"- ou peur que les menaces soient mises à exécution, sans compter que même s'il en parle, la parole de l'enfant, a fortiori de l'enfant qui souffre d'une psychopathologie, tend à être moins prise au sérieux que celle de l'adulte), d'autre part parce qu'elles ne sont pas forcément jugées importantes. L'auteur s'attarde sur la phobie scolaire (en se limitant aux cas, toutefois majoritaires semble-t-il, où l'école elle-même et ce qui s'y passe ne sont pas craints, ce qui laisse penser que la cause principale de la phobie est la peur de s'absenter) et l'agoraphobie, avant de comparer des données disponibles d'études cliniques avec son hypothèse que ces phobies ont quatre causes principales : le fait que l'un des parents ait lui-même un attachement très insécure et fasse tout pour que l'enfant reste auprès de lui, que l'enfant craigne qu'il arrive quelque chose à ses parents pendant son absence, que l'enfant craigne qu'il lui arrive quelque chose à lui, ou que l'un des parents ne fasse tout pour garder l'enfant auprès de lui de peur qu'il ne lui arrive quelque chose ("une fois que les faits sont connus et que la dynamique familiale est identifiée, le comportement de l'enfant trouve une explication simple en fonction de la situation dans laquelle il se trouve"). Les cas cliniques sont en effet assez clairs, et montrent qu'une anamnèse vigilante par un·e clinicien·ne formé·e peut être nécessaire pour percevoir les dynamiques à l'œuvre (de la même façon qu'un enfant qui a un attachement anxieux-ambivalent va ignorer le parent ou être agressif au moment des retrouvailles, le parent à l'attachement insécure tendra à offrir au ou à la clinicien·ne un portrait de lui-même particulièrement flatteur, qui contrastera d'autant plus avec le comportement présenté comme ingrat de l'enfant). Bowlby insiste toutefois fermement sur le fait que les parents ayant des comportements insécurisants pour l'enfant sont avant tout des personnes en souffrance, et que la découverte de ces comportements doit servir à les aider et non à les accuser : une présomption de culpabilité envers les parents (attitude que Bowlby associe par exemple au mouvement de l'anti-psychiatrie) est à la fois problématique éthiquement et contreproductive ("ces remarques ont été si stridentes et si implacables envers les parents que la perspective familiale en a été discréditée et que des éléments pertinents ont été rendus inaudibles").

 Après avoir sensibilisé le·a lecteur·ice aux aspects négatifs de l'attachement insécure, Bowlby, à travers un certain nombre d'études, sur des sujets allant de la petite enfance à l'âge adulte (l'une des études concerne par exemple des astronautes!), recense ce que l'état de la science permet de dire sur les intérêts d'un attachement sécure sur le développement personnel (tout en admettant qu'un consensus sur une définition du développement personnel est impossible). Une étude d'Ainsworth permet ainsi d'observer que des enfants dont l'attachement a été identifié comme sécure à l'âge de 1 an étaient à 21 mois capables de se concentrer mieux et plus longtemps, étaient plus souriants et acceptaient mieux de jouer avec un·e adulte inconnu·e. Plus généralement, un attachement précoce sécure permet d'être plus sûr de soi et de faire plus confiance aux autres au quotidien ("une confiance en soi solide, cela est clair, est non seulement compatible avec la capacité de compter sur les autres, mais est même complémentaire avec cette capacité").

dimanche 10 janvier 2016

L'attachement, de John Bowlby



 En ce moment où on parle pas mal de trilogie, voici l'épisode IV le volume 1 d'une trilogie importantissime en psycho, où John Bowlby présente la notion d'attachement, surtout connue par les étudiant·e·s à travers la fameuse "situation étrange" de Mary Ainsworth.

 Faisant appel à un volume, euh... important d'études scientifiques, Bowlby démontre l'importance, pour le psychisme, de la constitution durant les premiers mois voire les premières années de la vie d'un lien d'attachement solide avec une figure d'attachement principal. Il constate en particulier que nombre de comportements qu'on pouvait interpréter, chez l'humain et d'autres animaux, comme liés à la recherche de nourriture (succion, recherche de proximité avec la mère, ...), ne le sont pas directement : l'affection s'avère bien être un besoin fondamental. L'expérience qui est probablement la plus parlante est celle où des singes ont été élevés seuls,  avec un faux singe en fil de fer auquel un biberon était accroché, et un faux singe recouvert d'une matière plus douce : le jeune singe préférait la compagnie de son faux semblable en matière douce.

 Mon enthousiasme ne me dispense pas d'admettre que ce premier volume n'est pas tout à fait le plus palpitant à lire : pendant une bonne moitié, Bowlby s'explique sur certains points de sa méthodologie, qui intègre il est vrai des domaines aussi divers que la science expérimentale, l'éthologie, la psychanalyse (on reproche souvent à la psychanalyse d'être indémontrable car irréfutable : Bowlby, probablement pas mis au courant, soumet plusieurs raisonnements analytiques à la vérification expérimentale... et en réfute une bonne partie), voire même la cybernétique quand il s'interroge sur ce qu'on peut déduire du fonctionnement de missiles dits intelligents. Des développements complexes sont proposés sur ce que l'observation du comportement permet de déduire quant à une éventuelle intention, sur la notion entre autres d'instinct ou d'intention, sur l'adaptation à l'environnement... Non pas que ce ne soit pas intéressant (loin de là!), mais disons que pour tout suivre il faut beaucoup s'y intéresser, et que ça ne parle pas spécialement d'attachement. Si ma mémoire est bonne, l'auteur lui même propose aux lecteur·ice·s de zapper cette partie si ça les saoule, et je confirme d'une part que ça ne pose pas de problème particulier, et d'autre part que cette partie du livre, très théorique, est très différente de la suite, bien plus concrète, abondamment illustrée de résultats expérimentaux : il ne faut surtout pas éviter de lire la trilogie parce que ces premiers chapitres pourraient être décourageants!

 Les comportements du bébé (et des parents, mais surtout du bébé) tendant vers la création du lien (pleurs, sourires, bras tendus, ...) sont détaillés, avec les différents changements qui surviennent à des âges particuliers (j'ai par exemple appris avec émotion à ma première lecture, peu après la naissance de ma fille aînée, qu'on ne pouvait pas s'habituer aux pleurs parce que le rythme et la fréquence changeaient régulièrement... ô merveilles de la nature). Si le procédé pourrait vite s'apparenter à un catalogue, la plupart des données fournies permettent des éclairages sur la construction de la relation parent-enfant : une mère peut distinguer les pleurs de son enfant de celui des autres 48 heures seulement après la naissance, se comporte différemment quand les pleurs sont causés par la douleur (cri brusque suivi de pleurs moins sonores, le parent se précipite) ou par la faim (le volume sonore va crescendo, le parent finit ce qu'il était en train de faire avant d'arriver), la succion nutritive est différente de la succion non-nutritive, qui a son importance aussi, "quand un bébé n'a pas faim, ni froid, ni mal, les façons les plus efficaces de mettre fin aux pleurs sont, dans l'ordre d'efficacité croissante, le son de la voix, la succion non-nutritive, et bercer le bébé", l'enfant de deux ans se permet des explorations quand la figure d'attachement principale est immobile tant qu'elle reste visible, mais va chercher à la suivre ou surtout à se faire porter si elle s'éloigne, ...

 Le besoin fondamental d'attachement, s'il n'est pas une conséquence du besoin de nutrition, est en fait lié au besoin de sécurité (un jeune singe qui, en l'absence de sa mère, se fait frapper par le mâle dominant, risque donc de se précipiter dans les bras... du mâle dominant) : les comportements d'attachement augmentent avec la fatigue, la maladie, la faim, la peur, ... ce qui n'est pas si différent du comportement adulte ("Dans la maladie ou dans la tragédie, les adultes sont souvent demandeurs de compagnie ; si un danger ou un désastre survient soudainement, il est presque certain qu'une personne va rechercher la proximité avec une autre personne familière et de confiance"). Un attachement de meilleure qualité amènera donc à plus de comportements d'exploration de l'environnement. Le doudou, la succion non-nutritive, loin de constituer une régression, sont un substitut de la figure d'attachement principal, et permettent d'apprendre progressivement à s'en séparer (certains enfants ayant des carences à ce niveau là peuvent justement développer une détestation des objets petits et mous qui peuvent s'apparenter à un doudou). Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, répondre aux demandes relationnelles du bébé contribue à améliorer sa capacité de se séparer sereinement (une recherche d'Ainsworth lui a permis de constater que dans le dernier quart de la première année, les enfants dont la mère répondait rapidement aux pleurs pendant les premiers mois pleuraient moins que les autres) : un attachement de qualité avec la figure d'attachement principal permet même à l'enfant de se constituer d'autres figures d'attachement, alors qu'un enfant dont le lien est moins solide... aura plus tendance à rester scotché à la figure d'attachement principale ("Ce n'est que lorsque l'enfant a atteint l'âge d'aller à l'école que ses demandes peuvent être tempérées avec douceur"). Les cas où Bowlby envisage que les comportements d'attachement soient à limiter sont en fait les cas... où l'offre parentale surpasse la demande de l'enfant.

 Il a souvent été reproché à Bowlby de donner énormément d'importance à la présence de la mère, ce qui peut faire suspecter de sa part une injonction aux femmes à rester au foyer sous peine d'être des parents irresponsables, ou encore une distinction nette des rôles éducatifs du père et de la mère. Il prend le temps de s'en expliquer : d'une part il précise que par mère il n'entend pas nécessairement la mère biologique, et d'autre part que, si la figure d'attachement principal peut parfaitement être quelqu'un d'autre, ça reste la mère dans l'écrasante majorité des données recueillies, et que "mère" c'est quand même plus beaucoup court à écrire à chaque fois que "figure d'attachement principale" (ce dont je peux attester à ce stade du résumé...). On est convaincu si on veut par cette explication (on peut s'étonner que, dans la somme de travail astronomique qu'a probablement représenté l'ouvrage, l'auteur trouve particulièrement épuisant d'écrire quelques mots de plus), et l'ensemble du livre ne me permet de trancher ni dans un sens ni dans l'autre. En dehors de ce problème de vocabulaire qui est, c'est vrai, récurrent, Bowlby ne semble toutefois pas particulièrement être un fanatique de la mère au foyer : il ne donne aucune consigne dans ce sens (alors que même si ce n'est pas formulé comme des consignes il en donne par ailleurs : accepter les demandes d'affection de l'enfant -même quand il y en a beaucoup-, le laisser sucer un truc ou avoir un doudou, ...). Plus spécifique, il rapporte une observation en kibboutz montrant que la situation n'endommage pas le lien d'attachement avec les parents, ou encore une autre observation où le chercheur a constaté que les enfants qui avaient un attachement de qualité avec leurs deux parents allaient plus volontiers vers les autres à 18 mois, informations qu'il aurait été bien ennuyeux de partager s'il y avait une arrière pensée idéologique.

 Reste une question importante : comment mesurer l'attachement? Le dispositif de la "situation étrange", de Mary Ainsworth (c'est écrit Bowlby sur la couverture des livres de la trilogie, mais on en saurait infiniment moins sans les nombreuses recherches d'Ainsworth!), généralement utilisé avec des enfants de un an environ, confronte l'enfant à une séparation progressive de sa figure d'attachement principale dans une pièce accueillante mais inconnue à travers diverses étapes successives d'à peu près trois minutes. La réaction au moment de la séparation ne permet pas de faire de déductions suffisamment précises, c'est donc la réaction au moment des retrouvailles qui est prise en compte. De  très nombreuses utilisations du dispositif dans le cadre de recherches ont permis de délimiter trois profils (en vrai c'est quatre, mais dans le volume 1 seuls les trois principaux sont évoqués, et là c'est le résumé du volume 1) : un attachement sécure (dans 70% des cas), quand la séparation est rapidement acceptée et qu'après de premières protestations l'enfant se concentre sur les jouets à disposition, un attachement anxieux/évitant (dans 20% des cas) où l'enfant va éviter la mère à son retour, voire être plus amical avec l'inconnu·e présent·e dans la pièce ou un attachement anxieux/résistant où l'enfant alterne entre le contact et la fuite. Le résultat de l'observation est plutôt stable, même s'il est par exemple arrivé que des enfants perdent leur attachement sécure entre l'âge de 12 et 18 mois suite à un événement difficile survenu dans la famille.

 On en arrive au moment où je devrais dire à qui recommander le livre, mais j'ai plus de mal à dire à qui ne pas recommander le livre. L'attachement est une notion importante en psychologie clinique, tout·e étudiant·e en psycho pourra profiter des nombreuses données brutes qui sont fournies et sourcées sur le développement de l'enfant (les abondantes références d'études m'ont bien arrangé pour mon projet tutoré en me permettant de gonfler artificiellement la bibliographie d'avoir de nombreuses informations pertinentes au même endroit), les réflexions sur la méthodologie scientifique sont intéressantes aussi même si je pense que personne n'a acheté le livre pour ça, ... Et même sans parler de psychologie clinique, il est question d'un besoin fondamental qui n'est pas toujours considéré comme tel, des données solides contredisent certaines idées reçues sur l'éducation et le comportement de l'enfant, il n'y a pas besoin de connaissances particulières pour comprendre (je l'avais lu en 1ère année sans ressentir de lacunes trop handicapantes) même si il faudra parfois, pour l'étudiant·e avancé·e comme pour le·a débutant·e, pas mal de concentration, donc ne serait-ce que pour la culture générale ce n'est pas une perte de temps non plus. En attendant, je vous dis à bientôt pour le deuxième épisode.