vendredi 24 août 2018

Sur l'autre rive de la vieillesse, de Dominique Rivière




 Sans nier la souffrance liée au vieillissement et à la perte d'autonomie, que ce soit pour la personne concernée, les proches ou les professionnel·le·s, le psychogériatre Dominique Rivière relève le défi de remettre en question sa représentation comme une perspective terrifiante, si insupportable que rien que l'intitulé de sa profession effraie ("Gériatre, passe encore, car depuis quelques années, la spécialité a acquis quelques petites lettres de noblesse, depuis que la "silver économie" a fait florès, mais gériatre en psychiatrie, c'est le bouquet!").

 La société en effet valorise par de nombreux aspects non seulement la jeunesse mais aussi l'énergie, l'autonomie, la productivité. Quel bonheur quand le bébé s'affranchit des couches pour aller aux toilettes, peut dire ce qui lui pose problème plutôt que de laisser aux adultes deviner la raison des  pleurs, quand le·a jeune adulte passe le permis, conquiert son premier salaire... et quelle douleur, par contraste, de s'imaginer un jour remettre les clefs de sa voiture, ne plus pouvoir assurer par son travail ses besoins matériels, porter à nouveau des couches (à ce détail près qu'elles sont rebaptisées "protections"), perdre son savoir et ses compétences intellectuelles si laborieusement bâties, voire même ses valeurs les plus fondamentales ("tes synapses sont déjà en manque de neurotransmetteurs et, dans bien peu de temps, tu ne distinguera plus rien entre tous ces dieux pour lesquels, dis-tu, tu as donné ta vie", "Dans très peu de mois ou d'années, tu mettras ton livre saint en mille morceaux, tu briseras toi-même les objets que tu as vénérés, tu pourras te déshabiller en pleine célébration, ou uriner, ou pousser des cris"). L'auteur rappelle pourtant que toute vie est destinée à prendre fin ("le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà à tout jamais", dit Pascal, cité dans la préface de Didier Martz) et que, à moins de mourir jeune, ce qui est rarement perçu comme une bonne nouvelle, la perte de capacités est un horizon inévitable, quelles que soient les consignes de prévention qui valent ce qu'elles valent ("prenez un peu de toxiques, saupoudrez de quelques lésions vasculaires, faites cuire avec un niveau scolaire très faible, faites revenir avec un noyau de dépression, et vous aurez le plat démentiel servi à point! Quand on prend connaissance des conclusions de certains spécialistes, lors des congrès ou à la lecture de la littérature médicale, on finirait presque par déclarer, péremptoire : "Vaut mieux être riche, intelligent et en bonne santé que pauvre, c..., et malade!" "). La perte d'autonomie, même, est peut-être plus dramatisée que de raison ("je suis bien obligé de reconnaître que je suis dépendant de mon garagiste, de mon épicier, et d'une foule de gens et d'institutions dont je ne peux me passer. Pourquoi être dépendant de son informaticien et de son plombier serait plus enviable que de l'être de son aide-soignante?").

 Par provocation assumée, l'auteur refuse le terme de "déments" et lui substitue celui, entre guillemets, de "présents" ("des personnes dont les fonctions supérieures ne sont plus directement compréhensibles, on ne peut dire qu'une chose : "Ils sont là présents, donnés à tous" "), et intitule le premier chapitre "Le jour où il nous tardera d'être "présents", nous serons sur la bonne voie". Il propose de voir cette attente de la mort comme, d'une certaine façon, un retour à l'essentiel. Alors que les capacités (langage, raisonnement, motricité, ...) déclinent, les préoccupations sont différentes. Si la personne âgée est tout aussi mortelle que la personne jeune en pleine forme, elle est moins en mesure de se dissimuler cet état de fait, et peut commencer le chemin de l'acceptation de sa mortalité. L'auteur illustre en partie ces éléments par une situation qui l'avait initialement perturbé : alors qu'un résident d'EHPAD plutôt autonome et bien portant mourait d'une fausse route malgré les efforts des soignant·e·s pour le sauver, son voisin de table continuait, imperturbable, son repas. "Je ne suis pas certain que ce voisin de table se moquait de son collègue mourant sous ces yeux. Simplement, ne pouvant effectivement rien tenter d'efficace, ni se rendre utile de quelque manière que ce soit, et peut-être même pressentant que toute action de sa part -un mouvement de panique, une réaction intempestive, un cri- pouvait au contraire se révéler nuisible en détournant l'attention de la personne agonisante, il est resté neutre, mais aussi pleinement vivant. Donc mangeant, respirant, buvant. Face à la mort, l'attitude de vivre reste finalement la meilleure"). Bien entendu, il n'est prétendu à aucun moment que le vieillissement, la dépendance, sont des promesses de plénitude ininterrompues. L'auteur ne passe pas sous silence la violence dont peuvent être auteur·ice ou victime lesdits "présents", le manque de moyen des aides soignant·e·s pour faire leur travail comme iels le voudraient, la surmédication (Dominique Rivière déplore que les traitements qui préviennent l'aggravation de pathologies, en fin de vie, ont souvent plus d'effets secondaires que de bienfaits, mais précise qu'il ne se limite pas dans la prescription d'antalgiques), ... 

 L'une des grandes performances du livre est précisément de tenir un propos fort, tout en restant nuancé (le fait de dire que la recherche scientifique, les normes de sécurité, la médecine face à un déclin inéluctable, sont nécessaires dans une certaine mesure après les avoir critiquées rend la critique plus précise et non moins crédible) : alors qu'on pouvait craindre le pire d'un ouvrage qui convoque Tintin, Lévinas, Mozart, les recherches sur la maladie d'Alzheimer et les plans santé du gouvernement, le tout dans 200 petites pages, pour défendre une thèse qui est louable mais pas si originale ("on stigmatise la vieillesse et c'est pas bien"), le tout est solidement argumenté et avance plusieurs propositions pratiques (remise en question de la fausse bonne idée du maintien à domicile qui risque d'augmenter le sentiment de solitude et est moins sécurisé, animations à centrer sur le lien social créé par l'intervenant·e plutôt que sur les sollicitations potentielles de l'activité proposée, ...) en plus de traiter son sujet principal.

jeudi 12 juillet 2018

Vers une psychologie de l’Être, d’Abraham Maslow




 Maslow prolonge dans ce livre les thématiques de l’ouvrage précédent, en particulier sur ce qui définit l’humain qui a atteint son plein potentiel de réalisation de soi (moins d’1 % de la population selon lui). S’il utilise son propre recueil de données et situe bien sa pensée dans le cadre de la psychologie (discipline qui englobe trop peu de choses selon lui), il est transparent sur le fait de faire part en grande partie de réflexions personnelles (principalement issues du taoïsme et de la philosophie existentielle, l’ensemble du propos aurait probablement été plus limpide pour moi si j’avais eu quelques connaissances sur ces bases théoriques), et conclut le livre sur quarante-trois hypothèses qu’il invite les chercheur·se·s qui voudraient approfondir son œuvre à confirmer ou réfuter.

 Un point central de son développement est la distinction entre la cognition centrée sur le manque (Deficiency cognition, ou D-Cognition) et la cognition centrée sur l’Être (B-cognition pour Being cognition) : le sens d’une action, la motivation, seront radicalement différents selon que l’objectif soit de combler un manque ou d’être soi, de se réaliser. La notion de motivation elle-même dans le cas de la B-cognition sera d’ailleurs bien plus floue, le moyen étant souvent aussi une fin en soi (un·e artiste peintre peindra certes pour avoir à la fin une toile à exposer, mais aussi, dans l’instant présent, pour peindre), alors que la personne qui cherche à combler un manque se préoccupera beaucoup plus du résultat que du processus, qui tiendra plutôt de l’inconvénient. Peut-être moins évident, la B-cognition intègre des éléments comme être capable de faire preuve non-jugement absolu (pouvoir admirer au microscope la beauté d’une cellule cancéreuse, en mettant volontairement de côté ce qu’elle fait à l’organisme) ou de percevoir les choses comme un tout, la catégorisation limitant nécessairement la perception (en la spécialisant), l’opposition entre la catégorisation et la perception holistique étant par ailleurs une préoccupation récurrente de Maslow.

 L’auteur s’interroge aussi sur la nature humaine, tout en étant clair sur le fait que son accomplissement ne peut être permis qu’en se voyant offrir des ressources suffisantes (matérielles mais aussi, par exemple, affectives) et non par la contrainte, serait-ce pour guider dans une direction qui paraît être la bonne. Il est un peu plus directif quand il estime que ne pas développer une qualité intrinsèque créera une sensation de manque, et que par exemple une personne musclée ressentira le besoin d’utiliser ses muscles (et pour ne pas laisser passer une occasion de dire quelque chose de douteux, il liste l’utérus dans ses exemples de qualités à utiliser). S'il parle pour une raison qui m'échappe d'une nature masculine ou féminine à développer pleinement avant de développer sa nature humaine (qu'est-ce que ce serait si il aimait bien les catégorisations!), il précise qu'alors que pour lui la nature de chaque animal est plutôt facile à identifier (selon ce qu'on attend de l'animal), l'humain·e idéal·e est plus difficile à définir. Il va jusqu'à donner des inconvénients de certains éléments associés à la B-cognition, qui m'ont pour certains laissé perplexe, comme le fait que l'acceptation pourrait mener à la passivité (alors qu'en renonçant à changer ce sur quoi on ne peut pas agir, l'acceptation libère au contraire des ressources pour mettre en œuvre des solutions plus pragmatiques), ou encore quand pour le non jugement il donne l'exemple du ou de la chirurgien·ne perdu·e dans l'observation non-jugeante de la tumeur qui en oublie d'opérer (non mais, je veux dire, c'est une vraie préoccupation des patient·e·s et des professionnel·le·s? il y a des stats annuelles ou par hôpital d'opérations qui ratent parce que le·a chirurgien·ne est paralysé·e parce qu'iel devient subitement incapable de faire une hiérarchie entre l'action d'opérer et l'action de rester là à regarder l'intérieur de son ou sa patient·e?).

 Ce livre est un objet particulier, entre la psychologie scientifique et les considérations philosophiques. Mais s’il ne m’a pas tant passionné que ça, c’est peut-être parce que les pistes évoquées ont depuis été développées avec par exemple les principes de la méditation, de l’Approche Centrée sur la Personne, de la psychologie positive (enfin je suppose je ne connais pas grand-chose à la psychologie positive), et si je ne sais pas vraiment dans quelle mesure ce livre est pionnier, il a clairement anticipé la direction qu'allait prendre une part importante de la psychologie clinique.



mercredi 4 juillet 2018

Devenir le meilleur de soi-même, d’Abraham Maslow





 Abraham Maslow est surtout connu pour sa fameuse pyramide, dont une version mise à jour est disponible ici (même si ça semble évident, je précise que ce dessin est humoristique : une représentation sérieuse aurait bien sûr inclus le café, en dessous du Wi-Fi). Ce livre détaille les raisonnements qui sont derrière cette pyramide, ce qui permet de se représenter plus précisément ce qu’elle implique. Il précise par exemple qu’aucun des besoins représentés par des étages n’est jamais satisfait à 100 %. Il ne s’agit donc pas d’un processus linéaire qui voudrait qu’une fois atteint le sommet d’un étage, on passe automatiquement au suivant, mais d’une représentation de priorités : en substance, on se soucie rarement de mieux comprendre les subtilités de la poésie surréaliste quand on n’a pas mangé depuis 3 jours. Maslow va d’ailleurs appliquer ce raisonnement aux mouvements sociaux (une minorité dont la survie est en danger va d’abord chercher à se faire accorder assez de ressources pour satisfaire ses besoins primaires, avant de se poser la question, par exemple, d’obtenir le droit de vote), ce qui me semble un peu simpliste (se battre contre une inégalité de traitement, c’est, au-delà de la recherche de meilleures conditions de vie, revendiquer son humanité… point de vue qu’on peut par ailleurs parfaitement argumenter avec les concepts même de Maslow!). Cette vision de la satisfaction des besoins est d’autant moins linéaire qu’une même action peut avoir des significations différentes : la séduction peut avoir pour objet d’améliorer l’estime de soi plus que de soulager la frustration sexuelle, un enfant qui hurle parce que ses parents lui refusent une glace peut être perturbé par le fait que ses parents ne lui obéissent pas au doigt et à l’œil parce qu’il y perçoit un manque d’affection plutôt que parce que l’idée de ne pas manger de glace là maintenant tout de suite lui est à ce point insupportable (j’ai l’impression que Maslow aime moins les glaces que moi, mais c’est un autre sujet), … Autre point important, Maslow avance qu’un individu dont les besoins sont habituellement comblés supportera mieux la frustration, parce qu’il sera moins angoissé par la perspective du manque… esquissant en avance des éléments importants de la si précieuse théorie de l’attachement.

 L’auteur s’attardera particulièrement sur le sommet de la pyramide, la réalisation de soi, nous faisant partager le résultat d’une recherche sur les personnes qu’il estime s’être pleinement réalisées, qu’il poursuivra sur de nombreuses années (on peut déplorer qu’en dehors de la sélection des sujets, il est particulièrement discret sur la méthodologie, ce qui laisse redouter qu’il ait relevé les récurrences qu’il supposait au départ qu’il allait trouver). On peut trouver, ce qui ne sera pas sans faire écho au grand succès clinique de la méditation, les capacités d’acceptation, ou d’accepter l’instant présent, le fait de privilégier la qualité à la quantité dans les relations sociales (toute ressemblance avec le tempérament réservé de Maslow présenté en introduction est forcément une coïncidence), l’éthique, l’humilité, l’indépendance d’esprit (la personne épanouie n’ira pas contre l’ordre établi au nom de l’anticonformisme, mais fera spontanément ce qui lui semble pertinent même si ça va contre la norme sociale), le fait de s'intéresser autant au processus en soi qu'à l'atteinte de l'objectif lorsqu'on cherche à accomplir quelque chose, … Par ailleurs, selon lui, les besoins les plus élevés sur la pyramide sont les plus spécifiquement humains, mais aussi les plus altruistes (remplir son propre estomac ne permet pas particulièrement d’aider son prochain, alors que l’affection, le savoir, peuvent se partager). Il constate aussi que la créativité, sujet important pour lui, n’est pas directement liée à la réalisation de soi, contrairement à ce qu’il pensait au départ : de grand·e·s artistes sont connu·e·s pour leurs souffrances, et au contraire des personnes très épanouies ne font pas nécessairement preuve de la moindre créativité. Pour lui, le point de départ de la créativité est l’absence d’inhibition, la capacité à ne pas redouter le jugement de l’autre, et son accomplissement est permis par le travail, pour affiner et sublimer l'intuition de départ.

 Maslow prend le temps d’étendre son raisonnement à des sujets plus généraux, en particulier la recherche scientifique et la conception générale de la psychologie clinique, mais ces parties m’ont plutôt évoqué, en dehors du constat que la psychologie clinique se préoccupe infiniment plus de comment ne pas aller mal que de comment aller bien (Wikipédia me dit dans l’oreillette que la psychologie positive est officiellement née en 1998, soit longtemps après la mort de Maslow), un (long!) alignement de lieux communs. L’auteur déplore en particulier que la recherche scientifique reste enfermée dans une méthodologie restrictive, ou encore la spécialisation (alors qu'on pourrait bêtement croire que c'est plus pratique pour connaître l'état de la science, préalable qui facilite quand même un peu les choses pour proposer des recherches innovantes), ce qui limite considérablement ses champs d’exploration (allant jusqu’à évoquer l’histoire de la personne qui cherche ses clefs sous le lampadaire alors qu’il les a perdues ailleurs parce que sous le lampadaire il y a de la lumière), mais à la fin de son développement je n’avais pas particulièrement compris comment la recherche scientifique était possible sans institution et sans méthodologie, ce qui n’empêche pas par ailleurs de critiquer les institutions et la méthodologie pour en améliorer le fonctionnement (de façon plus générale, Maslow s’attarde dans un autre chapitre sur les avantages et les inconvénients du réflexe humain de former des catégories, mais comme les auteurs de ce livre là il me semble que la catégorisation a plus d’avantages que d’inconvénients, et, malgré ses nombreuses injonctions à sortir des cadres et à se méfier de l’acquis, il ne semble d’ailleurs pas trouver insupportablement restrictif d’écrire son livre dans le carcan du vocabulaire et de la grammaire existants).

 Le livre est ouvertement ambitieux (peut-être parfois un peu trop selon moi), et moins obsolète qu’on ne pourrait le croire. C’est aussi probablement le moyen le plus direct de savoir en quoi consiste exactement la célébrissime pyramide de Maslow.

mardi 19 juin 2018

Le couple et l’âge, de Pierre Charazac et Marguerite Charazac-Brunel




 Spécialistes du vieillissement (en particulier du suicide chez les personnes âgées concernant Marguerite Charazac-Brunel) et, si j’ai bien compris (il faut dire que la presse people ne suit pas leur situation de très près), couple, l'auteur et l'autrice s’attachent à éclairer de leurs connaissances et de leur expérience l’infinité d’enjeux qui se présentent dans la clinique des couples vieillissants.

 La complexité de la notion de couple (liens amoureux, matériels, sexuels, affectifs, éventuellement parentalité, importance de l’autre et de la relation dans l’image de soi, …) et de celle de vieillissement (perspectives de la mort et de la dépendance, remaniement de l’image de soi, déclin physique et cognitif, …) donne en effet une idée de l’ambition d’un tel livre, qu’on ne suspectait pas nécessairement avec un titre qui tient en cinq petits mots… et plusieurs lectures, confrontées pour le·a clinicien·ne à son expérience professionnelle, seront probablement nécessaires pour profiter de toute sa richesse.

 Le vieillissement peut en effet venir bouleverser, ou réinterroger, par différents éléments, un équilibre qui jusqu’ici pouvait sembler stable : la dépendance ou le décès d’un parent peut réveiller des conflits ou des souffrances en suspens, selon des modalités qui ne sont pas sans évoquer la psychogénéalogie, l’entrée d’un des membres du couple dans la dépendance peut modifier les rôles implicites et l’identité respective de chacun, l’acceptation de la mortalité ne se fait pas nécessairement au même rythme… Ces modifications peuvent par ailleurs brusquement remettre en question le couple lui-même, le changement de perspective permettant à l’un des membres de s’apercevoir que la vie serait peut-être plus heureuse seul·e ou avec quelqu’un d’autre, alors même que l’angoisse de la rupture, l’âge augmentant, n’a plus le même enjeu.

 Une part importante de l’ouvrage est consacrée à la violence dans le couple. Parfois difficile à percevoir pour l’entourage qui ne peut ou ne veut pas s’en rendre compte, voire qui estime que ça fait partie de la vie de couple normale, elle peut prendre diverses formes qui évoluent parfois avec le temps : violence physique, morale avec la dévalorisation de l’autre (parfois alternant avec les compliments, quand l’estime de soi est fragile, pour renforcer l’emprise), matérielle (dans plusieurs vignettes cliniques, des femmes à qui il a été imposé un rôle de femme au foyer se voient reprocher par leur époux de profiter de leur argent), … Le couple peut aussi lui-même être violent, comme dans ces cas rapportés d’inceste subi par les petits-enfants, où la grand-mère va soutenir son conjoint face à la/aux victime(s).

 La spécialisation de l'auteur et de l'autrice est précieuse sur ce thème qui complexifie encore les nombreux enjeux du vieillissement. Ce livre sera probablement utile pour le·a clinicien·ne qui y est confronté·e au quotidien, mais donne aussi de nombreuses pistes d’approfondissement pour quelqu’un qui souhaiterait mieux connaître le sujet.

samedi 16 juin 2018

Note de service



 Pour des raisons successives de sommeil et de PC défectueux, vous l'aurez peut-être remarqué, l'activité du blog a pas mal ralenti (mais bon, pendant ce temps, c'était la présentation du blog Allodoxia en page d'accueil, et ça, c'est classe).

 Maintenant que c'est à peu près rétabli, l'activité va reprendre... euh, lentement en fait, puisque le blog va prendre son rythme d'été, où je ne poste pas beaucoup soit parce que j'ai trop de travail, soit parce que je suis en vacances. Mais je vais reprendre quand même. Et il y aura un jeu avec des millions d'euros à gagner, et des présentations de livres de Maslow (enfin, pour les millions à gagner, je vais réfléchir).

samedi 12 mai 2018

Allodoxia, observatoire critique de la vulgarisation, d'Odile Fillod




 Si je vous dis que des chercheur·se·s ont constaté qu'exposés à des jouets pour garçons et pour filles, les singes mâles ont montré une préférence pour les jouets pour garçons, et les singes femelles pour les jouets pour filles, et que vous me faites confiance (ce qui n'est en soi pas nécessairement une bonne idée puisque sur ce blog je présente des contenus que je viens de lire, donc mon niveau d'expertise est très relatif, mais c'est un autre sujet), vous allez probablement vous imaginer des singes mâle se ruant sur des jouets pour garçons, et des singes femelle se ruant sur les jouets pour filles. Si j'ajoute que "Chaque année, au moment de Noël, la section féministe de l'association Mix-Cité fait des descentes dans les grands magasins pour mettre en garde les parents sur la nature sexuée des jouets. Voyez-vous, acheter des poupées pour sa fille et des soldats pour son fils les inscrit à tout jamais dans un genre socialement déterminé. En décembre prochain, Mix-Cité devra aussi manifester dans les zoos", cela augmentera vos chances de penser que décidément, entre ça, la suppression du terme "Mademoiselle" et l'écriture inclusive, certains personnes ont du temps à perdre. Si j'avais fait une présentation de l'étude plus longue précisant que si mâles et femelles ont passé un peu plus de temps avec les jouets indiqués, aucun jouet n'a été complètement délaissé par l'un des deux sexes, que le jouet le plus investi a été la peluche (rangé dans les jouets neutres), que l'effectif était faible (ce qui augmente les chances d'obtenir des effets statistiques marqués) et que des singes ont été éliminés des résultats pour des motifs non renseignés donc suspects,  et que parmi les six jouets proposés, la casserole figurait dans les jeux féminins et la balle dans les jeux masculins, choix loin d'être incontestable (comme pour la peluche évoquée à l'instant), l'image aurait été considérablement nuancée, et la conclusion sur l'opposition aux jouets genrés encore moins évidente. Le fait que des années plus tard, une seule étude semblable a été publiée (ce qui peut suggérer que les autres tentatives de réplication ont échoué), avec une race de singes différente et même une classification des jouets différente (la peluche n'est plus un jouet neutre mais féminin), et a obtenu des résultats d'une amplitude peu déterminante, peut également faire tiquer.

 Pour cet exemple et bien d'autres de résultats de recherche peu fiables mais très médiatisés, l'autrice, sur ce blog explicitement militant, reprend dans le détail les recherches originelles, présente l'état de la science et l'historique de la médiatisation. L'écrasante majorité concerne les stéréotype de genre (ce dont je n'irais pas me plaindre) mais d'autres sujets sont également traités. Si les médias généralistes vont souvent un peu vite pour faire état de la recherche scientifique, beaucoup de choses peuvent se passer entre la présentation d'une étude par les chercheur·se·s, la communication sur cette étude par l'institution, le communiqué de presse officiel, et la reprise par des journalistes plus ou moins spécialisé·e·s, avec parfois une déformation suspecte qui laisse supposer une volonté de propagande idéologique (surtout quand c'est récurrent, comme pour de nombreux vulgarisateur·ice·s/chercheur·se·s nommé·e·s sur le blog). J'ai moi-même bénéficié directement du contenu de ce blog, en particulier en apprenant que le travail de Sebastien Bohler (auquel, en tant qu'abonné à Arrêts sur Images où il avait une chronique et à Cerveau&Psycho dont il est un contributeur important, j'étais souvent exposé) était bien moins rigoureux qu'il ne semblait l'être, ou que Boris Cyrulnik avait tendance à préférer un bon récit à un récit rigoureux (encore que le principal artisan, pour moi, de la décrédibilisation de Boris Cyrulnik a été Boris Cyrulnik lui-même, avec entre autres l'inoubliable affirmation non sourcée que pendant les guerres il n'y avait pas d'insomnies, ou encore sa simplification surréaliste sur la montée de l'idéologie nazie en Allemagne).

 Le travail est extrêmement détaillé et rigoureux, et la lecture des posts du blog (dont certains dépassent les 40 pages sur Word!) demandent souvent concentration et connaissances (les bases du sujet évoqués sont rappelées, mais ça ne devient pas simple pour autant de comprendre les fondamentaux de la génétique, des connectomes, de l'état de la science sur la schizophrénie ou de la maladie d'Alzheimer, …), même si des sarcasmes de haut niveau se glissent parfois entre deux explications très techniques : lecture des publications sur le thème évoqué (réplications, résultats, fiabilité des supports de publication, ...), détail et argumentation des failles de la procédure expérimentale, reprise des calculs, éventuellement contact avec les chercheur·se·s pour plus de précisions... le travail de fond est considérable (ce qui n'empêche pas les détracteur·ice·s du blog de très rarement argumenter sur ledit fond). L'autrice est également très présente (et souvent très patiente!) dans les commentaires (et pas seulement : il lui arrive de surgir dans une conversation sur le net -en commentaires d'un autre site par exemple- pour contre-argumenter quand son travail est critiqué). Hélas, le fait qu'une telle rigueur soit nécessaire est, par certains aspects, un peu désespérant. En ce qui me concerne par exemple, je ne cache pas que je n'ai pas tout à fait, entre le temps que ça demande, mon niveau affligeant de connaissances en stats, et le fait que, n'étant plus à la fac, il me faudrait payer pour avoir accès à la plupart des articles, tendance à faire ce travail à chaque fois qu'une étude est citée (j'en suis plutôt au stade où je me sens super rigoureux les fois où je prends l'initiative de regarder le résumé de l'étude en question). Pire, en dehors des livres de vulgarisation (dont certains en prennent pour leur grade), il me semble qu'il n'y a pas beaucoup d'options pour continuer à me former en dehors des revues directement scientifiques que Cerveau&Psycho (évoquée plus haut) ou Sciences Psy, dirigée par... Boris Cyrulnik. Reste l'option de médiatiser le blog qui, en plus de donner de précieux éléments de méthodologie, a pour objectif explicite de décrédibiliser certain·e·s expert·e·s (Sebastien Bohler, Peggy Sastre, …) qui ont beaucoup de visibilité médiatique pour que leur parole soit moins relayée.



mardi 8 mai 2018

Personne, de Gwenaëlle Aubry




 Comme pour une reprise de contact avec son père décédé ("je ne fais rien d'autre, finalement, en écrivant ce livre, que prononcer son nom"), l'autrice nous le présente dans cette biographie à deux voix (son texte est accompagné d'extraits d'un autre texte - "près de deux-cent pages rédigées à la main d'une écriture soignée"), qui a la particularité d'être structurée par ordre alphabétique ("ordre sans signification où j'ai tenté d'enserrer son désordre et le mien"). Son père, avocat et professeur de droit, fils et petit-fils de médecin, amateur de jeux de mots enfantins ("comment tuer un caméléon ? -En le posant sur du tissu écossais"," "Un cheval croise Saint-Thomas sur son chemin et l'avale d'un coup ; le Christ qui passe par là lui dit "laisse Thomas dans l'étalon" : c'est idiot, hein ?" et il éclatait d'un rire ravi"), souffrait en effet de psychose maniaco-dépressive ("il m'a tendu une ordonnance sur laquelle étaient inscrites ces trois lettres : PMD"), et le poids de cette maladie a poussé l'autrice à diverses prises de distance avec son père ("quand mon père est mort il avait déjà disparu depuis très longtemps"), et même avec sa propre enfance ("je n'ai pas de souvenir d'enfance, la petite en colère qui a jeté les lunettes par la fenêtre, celle qui réveillait son père chaque matin en passant une brosse dans ses cheveux, celle qui un jour, sur le pas de la porte, lui a donné son jouet préféré en faisant semblant de ne pas comprendre qu'il ne reviendrait plus, cette petite là, je la connais de loin, je ne la reconnais pas ni ne saurait l'appeler par mon prénom").

 Difficile en effet, même avec un manuscrit autobiographique sous la main, de concilier le professeur et avocat respecté, l'homme qui va parfois vivre quelques jours comme un SDF ("j'eus si faim un dimanche midi que j'allai à l'hôpital mendier un sandwich et reçus en outre une barre chocolatée") avant de rejoindre son appartement confortable, celui qui aime faire le clown, le "mouton noir mélancolique" qui a donné un titre à son manuscrit, celui qui se prend pour James Bond ou un aventurier similaire dans ses délires mais qui possède réellement une Mercedes donnée par l'ambassadeur de Bulgarie, la personne dont même la normalité inquiète car elle fait appréhender une rechute, le fils, le père de famille qu'on a brusquement retrouvé un rasoir à la main dans la salle de bain faisant une tentative de suicide, et d'autres encore, "tous logés de force en un seul corps".

L'autrice parle aussi, plus ou moins directement, d'elle-même, de ce que son père plus ou moins présent a représenté pour elle à divers moments de sa vie. Ce témoignage très personnel montre donc les blessures que peut causer la maladie aux malades eux-mêmes, mais également à leurs proches, envahissant la personnalité, l'identité, et rendant les relations difficiles, avec une approche qui peut difficilement s'intégrer de façon satisfaisante dans un ouvrage de psychopathologie, bien que ces éléments soient partie intégrante de la maladie mentale.