100 personnes choisies au hasard dans la population adulte doivent résoudre un problème de logique complexe. Coup de bol, l'un des participants est un fan de jeux de logiques, et a d'ailleurs reconnu le test de Raven. La solution est donc toute trouvée : on va le laisser faire, avec d'autant plus d'enthousiasme que les membres de l'assistance qui ont une forte aversion pour tout ce qui peut s'apparenter aux mathématiques sont plus que ravis de passer leur tour. Sauf que, en parlant de mathématiques... sur 8 réponses proposées à chaque question, les réponses des personnes qui n'y connaissent absolument rien vont être réparties comme aléatoirement, soit 12,5% par proposition, ce qui n'aura pas d'influence sur le résultat final. Plus la réponse est plausible, plus elle va agréger de participant·e·s. De fait, lorsque l'expérience est effectuée, on peut s'attendre à 100% de bonnes réponses pour le groupe, contre 82 à 90% de réponses pour l'expert·e.
Une fois la nouvelle, pour le moins contre-intuitive, intégrée, la question est v ça résout un certain nombre de problèmes, c'est le moins qu'on puisse dire! N'en déplaise aux personnes qui ont à cœur de se repaître de leur élitisme, si l'intelligence collective peut dépasser celle d'un expert sur un sujet aussi pointu que le test de Raven qui fait par ailleurs partie des outils de mesure du test de QI le plus répandu, le dispositif devrait être utilisé pour tout résoudre.
Par exemple, si on se met à 100 pour jouer à Qui veut gagner des millions, même en divisant le butin ça fait une belle somme à se partager! Oui, mais en parlant de Qui veut gagner des millions, il est arrivé que le public se vautre à des questions plutôt simples. Jouer aux échecs, alors? En plus, la capacités requises sont exactement les mêmes que pour le test de Raven, c'est une question de logique. Enfin, vu de loin, oui. Sauf qu'aux échecs il faut composer avec un adversaire, s'adapter à une situation changeante, et surtout la quantité astronomique de possibilité demande une puissance de calcul exponentielle pour anticiper les coups suivants possibles. Bon, peu importe, plus important que les échecs, plus important encore (mais si!) que la cagnotte si attractive d'un célèbre jeu télévisé, l'intelligence collective pourrait permettre de donner des réponses définitives à des questions morales complexes, comme les pires dilemmes de l'utilitarisme. Encore que, en y réfléchissant mieux, aux échecs, on sait qui a gagné, pour le test de Raven ou pour Qui veut gagner des Millions, les bonnes et les mauvaises réponses sont clairement délimitées. Savoir s'il est légitime d'assassiner un·e inconnu·e pour sauver cinq inconnu·e·s via le don d'organe, c'est plus délicat d'arbitrer a posteriori (et ne parlons pas de savoir qui il est préférable d'assassiner ou d'épargner selon l'âge, le genre, la profession, les compétences en tricot ou en cuisine, le nombre d'animaux de compagnie ou les goûts vestimentaires).
Si la narration du livre est légère et réjouissante, et si le contenu est toujours accessible, les sujets ouvrent les yeux sur les différences subtiles entre différents problèmes, et explique aussi comment différent·e·s chercheur·se·s se sont cassé·e·s les dents sur certaines difficultés avant (ou non!) de trouver le décodeur. Pour les questions de culture générale, l'astuce est de demander aux personnes la réponse qu'elles pensent juste, puis la réponse qu'elles pensent que la majorité répondra, pour distinguer l'expertise véritable de l'expertise autoattribuée (un chapitre qui sera l'occasion de découvrir à quel point on est nul·le·s en capitales, même si moi, ça va de soi, je savais parfaitement que la capitale de la Turquie est Ankara et que celle de la Côté d'Ivoire est Yamoussoukro, et non respectivement Istanbul et Abidjan, d'ailleurs je n'ai pas eu besoin de revérifier à l'instant). Pour les échecs, une foule peut en effet donner du fil à retordre à un·e joueur·se de haut niveau (mais ça se passe mieux si les plus nombreux·se·s ont aussi un bon niveau), mais pas le vaincre passé un certain seuil, et encore moins si l'expert·e a pensé à l'astuce de tendre des pièges (un coup qui donne l'impression de donner un gros avantage alors qu'il permet une ouverture pour une action plus décisive).
Si l'ambition est explicitement de donner des clefs de compréhension dont l'auteur est convaincu qu'elles sont utiles voire fondamentales, on explore tout autant les subtilités du raisonnement que celles du collectif. Avec parfois des découvertes désobligeantes, comme le fait que dans certains cas l'égoïsme va être délétère pour le groupe... mais va bel et bien récompenser les personnes égoïstes.
La rigueur scientifique (l'auteur est chercheur) s'articule merveilleusement avec les compétences de narration (l'auteur est YouTuber) et, si je suis peut-être moins optimiste sur la capacité du contenu à changer le monde si suffisamment de personnes s'en emparent, ce serait dommage de passer à côté d'un livre qui se lit aussi vite tout en étant dense en informations.