jeudi 20 août 2026

Ta promesse, de Camille Laurens

 


 Le titre est un parti pris original (on est loin de Le Monstre, ou 7ème étage!) mais pourtant, est-ce qu'une relation abusive n'est pas souvent, d'abord, une promesse?

  Ce récit d'autofiction (le principe est expliqué dans le prologue, où l'autrice précise à la première personne que Gilles ne s'appelle pas vraiment Gilles, soulignant par là à la fois qu'il existe mais qu'il n'est pas le personnage du roman, et que Claire bien sûr ne s'appelle pas Claire puisque c'est l'alter ego de l'autrice) montrera en effet à quel point la puissance de cette promesse a permis au mensonge de s'installer, de perdurer ("pour voir une chose, il faut la croire possible"), mais aussi à quel point c'est le fait de briser de façon irréfutable, par "un fait brut échappant à toute subjectivité", cette promesse ("j'ai fait un rêve d'amour et d'indulgence. C'est fini, à présent. Je suis réveillée") qui va faire exploser la colère proportionnellement aux sentiments d'amour intenses de plusieurs années de relation.

 S'il y a un échange de promesses explicite (qui n'est pas révélé tout de suite, je ne vais pas spoiler), la première des promesses, c'est de mettre fin à une succession de relations néfastes. Si Claire s'est engagée, ou a voulu s'engager dans la relation de façon prudente, sur la pointe des pieds, la passion l'emporte bientôt, l'avenir sera non seulement merveilleux mais différent, loin du passé glauque décrit dans ses romans précédents ("Je voyais défiler les héros de mes romans, qui lui ressemblaient si peu. Des borderlines, des machos, des bad boys, des Narcisse, des paumés", "avec Gilles, tout cela était derrière moi, je le savais. Ne pas se tromper de route, enfin").

  Elle finira par se méfier, et une fois que ce sera le cas ça ira crescendo car des raisons de se méfier, c'est le moins qu'on puisse dire, il y en a, d'autant que Gilles se déresponsabilise d'absolument tout (avec le secours, réel ou inventé, de sa psy, qui selon ses dires révèle que Claire déclenche le pire chez lui parce qu'elle ressemble trop à sa mère, elle devrait donc changer de tempérament pour lui faire moins de mal), mais pendant longtemps, elle-même élabore des stratégies, des narrations, pour faire le dos rond, maintenir l'illusion ("on ne veut pas la vérité, on veut la paix"). Elle ne réagit pas aux provocations y compris sur son physique, les prenant à la légère, elle se passerait bien de ses colères intempestives et disproportionnées mais bon, il est comme ça, impossible de lui faire entendre raison et on ne va pas mener une bataille perdue d'avance. La pluralité des regards (des amies de Claire, un ami de Gilles, témoignent) montrent ces concessions sous d'autres angles, en montrant par exemple que les comportements pris à la légère sont bien plus déplacés, bien moins acceptables, que ce que Claire est prête à percevoir et accepter.

 La plupart des récits autobiographiques sur les relations abusives sont d'une grande clarté, avec une volonté didactique. Dans celui-ci, si les manipulations, les différentes strates de malveillance, le mélange de stratégie et d'orgueil capricieux (Gilles se met en couple avec Claire car il estime qu'elle serait un bon faire-valoir,  et pour autant chaque moment de réussite publique pour elle déclenche une crise de jalousie assortie des représailles les plus passives-agressives), sont décrites avec une extrême finesse, le croisement des récits, la chronologie non-linéaire, la quantité d'informations, restitue aussi dans une certaine mesure la confusion que ces relations peuvent faire vivre. 

 Jusqu'à la révélation finale (là je ne spoile pas, le livre s'ouvre sur le fait qu'il va y avoir une révélation finale), même quand les yeux de Claire commencent à s'ouvrir, elle se voile partiellement la face, ou est en dessous de la réalité. Quand Gilles détruit son ordinateur, sabotant un projet d'écriture qui touchait à sa fin, elle perçoit l'enjeu du projet d'écriture pour son ego à lui, elle est interpellée par le manque de réaction et de compassion, mais pas par le fait que le vase plein s'est soudainement fissuré, et que par ailleurs il s'est fissuré au moment exact où il l'a posé à un endroit inhabituel, juste après lui avoir acheté des fleurs. Quand le soir de la Saint Valentin (elle est en France et lui au Canada), qui est aussi le jour anniversaire de la mort de son fils, il l'appelle sur WhatsApp mais n'est pas au bout du fil, qu'elle l'entend parler à une autre femme, elle n'est pas dupe de ses excuses, se rend compte que l'appel n'était pas du tout involontaire car certaines phrases, référence à leur relation, lui sont adressées à elle, et cherche à l'acculer, elle ne se doute pas qu'il s'agit d'une liaison plutôt longue (même si sa détresse, entretenue par Gilles, la poussera à enquêter jusqu'à obtenir plus d'information que lui ne l'aurait voulu).

 J'ai parlé de la pluralité des voix, une partie du récit fera partager le regard de Gilles, artiste de profession et entre autres marionnettiste, qui au moment de la relation avec Claire crée des spectacles de marionnettes de glace, donc plus vivantes au début qu'à la fin, dont la désagrégation qui se doit d'être très savamment orchestrée pour que ça fonctionne avec le bon timing fait partie du spectacle (oui, le choix du récit romancé, ça permet pas mal de liberté sur les métaphores). Son cynisme extrême, son besoin compulsif de surplomb, ses mensonges constants, son obsession de la manipulation parfois grotesque, sont à la fois dans la continuité du récit qui vient d'être livré et en font mieux comprendre la violence, en particulier après le prisme dominant du regard trop longtemps diplomatique de Claire.

 Ce récit riche sur la forme et sur le fond se prête probablement bien à plusieurs relectures, et représente adroitement le nombre de strates que peut comporter une relation abusive, des comportements malsains à la violence la plus sombre. 

jeudi 6 août 2026

Les revenants, de David Thomson

 

 

 Sans être vraiment, malgré le titre, la thématique extrêmement proche et, évidemment, la chronologie, la suite de ce livre du même auteur, les échos seront extrêmement nombreux.

 Là encore, la diversité des profils saute aux yeux, diversité des motivations au moment de partir (parce que, a priori, revenir implique d'être parti), de l'état d'esprit après le retour... La motivation religieuse est encore bien présente (une mère, par exemple, pleure... de joie après le décès au front, où elle a déjà perdu son époux, d'un de ses fils adolescents), avec cette sensation d'être au service du seul Islam légitime, par opposition au salafisme quiétiste ou d'un Islam compatible avec la République (la démocratie est souvent explicitement rejetée, et selon l'auteur, les programmes de déradicalisation qui reposent sur la proposition d'une autre vision de la religion sont une aberration au niveau des chances de réussite). Cette vision succède souvent à un passé très peu compatible avec une religiosité aussi exigeante (drogue, délinquance, fréquentation assidue des boîtes de nuit, ...), une expérience très commune nommée jahilya (époque de l'ignorance). L'un des repentis ne supporte d'ailleurs pas le discours selon lequel le terrorisme n'est pas le vrai Islam, il estime avoir assez assidûment travaillé sur les textes pour le savoir. Son éloignement de cette idéologie implique donc qu'il n'est pas musulman du tout, pour le plus grand déplaisir de ses parents, religieux et conservateurs mais sans la moindre affinité avec l'organisation de l'État Islamique.

 Cependant, contrairement à la plupart des personnes présentées dans le livre précédent, le déclic théologique, explicitement ou implicitement, n'est pas la seule motivation. Le "jihad LOL" de certains influenceurs qui bombardent les réseaux sociaux, en reprenant leurs codes, créent de l'engagement dans les deux sens du terme, promettant parfois un certain confort de vie (potentiellement d'autant plus attrayant que beaucoup de djihadistes viennent de milieu populaire, ce qui est parfois l'objet de plaisanteries comme l'usage du terme "djihad Segpa") entre deux pillages de cadavres ou décapitations avec le sourire. L'organisation de l'Etat Islamique attache d'ailleurs une grande importance à la mise en scène et à la propagande, avec un matériel audiovisuel de haute technologie et une maîtrise et une réutilisation des codes holywoodiens. Les personnes recherchant ce confort de vie sont parfois satisfaites au moins un temps, mais déchantent vite devant la réalité du front. Les défaites militaires (tues par l'EI dans sa propagande) ont un effet très négatif sur certaines vocations.

 La sexualité est aussi très présente, dans l'au-delà (certains djihadistes ont la promesse des 72 vierges promises aux martyrs bien en tête, l'un proclame même avoir vu les traces d'une éjaculation sur une personne tuée sur le front) mais aussi de façon très terrestre. Les promesses de mariage se font par des échanges en ligne, mais aussi par des séances de speed dating. La polygamie est autorisée, les femmes ont souvent plusieurs époux du fait du fort taux de mortalité masculin (même si elles passent par une période de veuvage obligatoire particulièrement pénible car les femmes célibataires sont logées dans un même lieu où les conditions de vie, pour les pousser à se marier rapidement, sont éprouvantes), et le divorce est autorisé des deux côtés. Toutefois, les échanges laissent entendre que l'épanouissement est rarement au rendez-vous, et les femmes qui voulaient échapper au regard occidental qui les sexualise et les réduit à leur physique vivent souvent la même chose dans cet espace où la constitution de couples a une dimension industrielle.

 Autre point commun avec le livre Les Français jihadistes, l'importance de l'actualité, de la situation concrète. L'une des personnes présentées est arrivée en Syrie au moment de la scission entre Al-Qaida et l'organisation de l'Etat Islamique. Du jour au lendemain, le lieu où il se trouve est le théâtre d'affrontements armés. N'ayant prêté allégeance à aucun des deux camps, son groupe, suspecté par chacun d'être du côté de l'ennemi, se fait tirer dessus par tout le monde. Le discours sur la nécessité de défendre les territoires occupés et de participer à leur extension, ou d'organiser des attaques terroristes en occident, varie aussi. Comme indiqué plus haut, les défaites militaires, l'exposition au risque au quotidien, le niveau de confort sur place, ont un impact sur les motivations et l'adhésion à l'idéologie (mais pas pour toutes les personnes concernées, puisque certaines recherchent la mort, on peut d'ailleurs choisir dans un formulaire d'être orienté en priorité vers des missions suicide).

 L'auteur consacre aussi une place importante aux femmes djihadistes. Au moment de la publication, l'auteur observe que l'Etat français les prend moins au sérieux (l'une des personnes présentées en longueur, revenue car elle a assisté à un accouchement difficile là-bas et avait peur que le sien se passe mal, n'est absolument pas revenue sur son idéologie) et ce alors que, si elles n'ont pas le droit de combattre sur place (droit que certaines revendiquent), elles ne sont ni moins engagées, ni plus manipulées, que les hommes, et peuvent avoir un rôle important dans l'organisation des attentats.

 David Thomson propose peut-être une grille de lecture plus précise, plus de réponses, que dans le livre précédent, mais montre encore à quel point le sujet est complexe et multifactoriel, et à quel point les réponses à apporter doivent être exigeantes et prendre cette complexité au sérieux.