samedi 11 juin 2016

Les fondations du lien amoureux, de Raphaële Miljkovitch


 Dans ce livre, qui résume un travail de recherche, Raphaële Miljkovitch prolonge les travaux de John Bowlby (et les suivants) sur l'attachement en s'interrogeant sur l'influence des relations affectives avec les parents pendant l'enfance sur les relations de couple. Si les deux types de relation sont, bien entendu, différents (il arrive qu'on change un peu quand même entre l'enfance et l'âge adulte et, si l'attachement est un besoin fondamental au tout début de la vie car un jeune enfant ne peut pas survivre seul, le célibat à l'âge adulte, malgré ses éventuels inconvénients, met rarement la vie en danger), on peut difficilement imaginer que la façon de donner et recevoir de l'affection qu'on a connu en grandissant soit sans influence sur les échanges ultérieurs. Le principal outil utilisé est l'analyse d'entretiens, complété dans certains cas par des tests pour vérifier statistiquement les hypothèses plus spécifiques.

 Les données permettent effectivement de confirmer diverses influences. C'est le cas par exemple de la nature des attentes envers l'autre, de la façon de l'exprimer ("bien que le conjoint se comporte différemment de ce qu'on a connu auprès de ses parents, on n'est pas nécessairement en mesure de le voir et de l'intégrer"). Le père de Germaine était violent avec elle et l'ensemble de sa famille, et ne laissait sa mère prendre soin d'elle que quand elle était malade (elle a par ailleurs eu de nombreux problèmes de santé) : elle rapporte durant l'entretien que deux de ses divorces ont été motivés, au-delà des autres problèmes de couple, par un manque d'attention du conjoint lorsqu'elle était malade ("je me traînais avec 40°C de fièvre et il fallait que je lave le linge!"). Marie, cinquième de six enfants non désirés, dit avoir été une enfant collante, et se faisait donc souvent envoyer promener par sa mère. Ce sentiment d'abandon a été renforcé au moment du divorce de ses parents. Adulte, dans le métro avec son conjoint, frustrée qu'ils ne se parlent pas, elle pose sa main sur la sienne : il sursaute et retire brusquement sa main, non pas par rejet mais par surprise. Elle souffre beaucoup de l'incident, choquée qu'il puisse être à ce point perdu dans ses pensées alors qu'il est juste à côté d'elle. Séverine, à l'enfance plus sereine, a au contraire assez de ressources pour supporter des périodes difficiles, comme quand son conjoint, en service militaire, ne rentrait que le week-end et commençait seulement à la fin du week-end à récupérer de sa semaine. Gérald rapporte un manque d'attentions matérielles et affectives de sa mère, mais les faits dans son récit le contredisent : c'est probablement dû au fait que se plaindre était une stratégie pertinente pour attirer l'attention de sa mère, stratégie qui risque de beaucoup moins bien marcher dans le cadre de la vie de couple. Ces influences peuvent s'observer dans les interprétations des réactions du conjoint (comme Marie qui est profondément blessée par un manque passager d'attention) ou encore, dans une certaine mesure, dans le choix du conjoint. Les deux situations peuvent même se présenter pour la même personne, comme c'est le cas par exemple pour Benjamin : violemment maltraité par ses parents, convaincu qu'ils ne l'aimaient pas car il était moche ("C'est vrai, j'étais pas beau ; j'avais les oreilles décollées. Bon, plus tard, on m'a opéré ; ça se voit plus aujourd'hui mais... vraiment j'étais pas beau"), il a du mal à concevoir qu'on puisse l'aimer et se met en échec dans ses relations successives pour ne pas trop s'attacher, au risque d'une rupture qui deviendrait trop difficile à endurer. Il a mis fin à sa dernière relation en date suite à une suspicion d'adultère : leur voiture immobilisée par une crevaison, il a laissé sa compagne quelques instants, le temps d'aller récupérer de quoi changer le pneu, seule avec un passant qui s'était arrêté pour les aider (non sans appréhension : "j'ai dit au type : "Je te confie ma future femme, t'as pas intérêt à déconner. De toutes façons, j'ai relevé le numéro de ta voiture" et je suis parti"). De retour, c'est... le regard de sa compagne qui suffit à le convaincre de façon solide qu'adultère il y a eu, ainsi que le fait qu'elle n'en reparle pas le lendemain. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son manque de confiance en ce qui concerne la fidélité conjugale, il s'était précédemment remarié (après un premier divorce pour adultère) avec une femme qui lui avait été présentée comme "pas sérieuse", donc s'engageant en connaissance de cause dans une relation qui avait d'office de fortes chances de terminer par une rupture. Cette tendance au retrait affectif est mesurable chez les personnes qui ont élaboré ce type de stratégie en grandissant : on observe des réactions physiologiques moindres (en comparant à un groupe contrôle), par exemple, devant des extraits du film L'Ours où un ourson est "en situation de danger, de perte, de rejet, de sécurité et de recherche de proximité avec un adulte".

 Les stratégies d'attachement commencent à s'élaborer dès les premiers échanges entre le nourrisson et l'adulte. Plus l'adulte répond adéquatement à l'enfant de façon habituelle, plus l'enfant prend confiance dans l'efficacité de ses propres modes d'expression (sourire, pleurer, tendre les bras, voire se mettre en colère, ignorer l'adulte, …). L'attachement étant, dans les premières années de la vie, un besoin fondamental, l'enfant cherchera à s'adapter à l'adulte même dans la difficulté, ce qui pourra être dans le cas d'un comportement trop imprévisible de la figure d'attachement source de fortes angoisses et de conduites contradictoires (par exemple, au moment des retrouvailles dans l'expérience de la situation étrange, "mettre les mains devant la bouche, garder les avants-bras en l'air, rester les yeux hagards", en proie à "une représentation de lui-même comme étant à la fois une victime, un sauveur et un persécuteur"). Suzanne a grandi en testant régulièrement la résistance de sa mère à travers de violents caprices, auxquels celle-ci finissait toujours par céder sauf lorsqu'elle faisait appel à un tiers, ce qui aggravait en fait doublement la situation (car confirmant la fragilité qui angoissait Suzanne tout en introduisant un indésirable dans la relation mère-fille). La scolarité se passe très mal car la séparation n'est pas supportée, y compris à l'entrée en CP, trois ans d'école maternelle n'ayant pas suffi à l'habituer à cette séparation (la phobie scolaire, sujet sur lequel Bowlby s'est beaucoup étendu , sera d'ailleurs assez forte et durable pour qu'elle abandonne le lycée au bout de trois mois). Suzanne est par ailleurs incapable de faire face seule à l'angoisse. Elle grandit donc en étant persécutrice (à travers ses caprices) tout en étant sauveur (elle s'apitoie sur sa mère et sa fragilité), mais aussi victime puisque ses besoins affectifs sont ignorés. Ce comportement d'hyperadaptation aura des conséquences lorsqu'elle sera en couple avec un conjoint violent : après avoir été frappée (et dans un cas étranglée au point d'avoir la certitude qu'elle allait mourir), c'est elle qui prend soin de son conjoint, s'inquiétant devant son air "perdu" et cherchant sa propre part de responsabilité ("quand la crise s'est arrêtée, je suis restée avec lui en essayant d'être la plus tendre et rassurante que possible"). Elle a également été en difficulté dans sa relation suivante, ayant du mal à accepter la proximité ("pour moi il tenait du magique et pas du réel. Je voulais pas que ça bouge, qu'il casse cette image") puis avortant malgré son désir de parentalité car ne se sentant pas capable d'être mère ou encore faisant régulièrement subir à son conjoint de fortes colères en fait déclenchées par de violentes angoisses. La mère de Magali était maniaco-dépressive ("elle faisait rien dans la maison, donc fallait bien que je prenne le relais, que j'aide mon père et, surtout, j'avais peur qu'elle se suicide") et son père alcoolique ("c'est vrai que très tôt, vers 8-9 ans, je me souviens avoir ramassé mon père quand il tombait dans l'escalier pour rentrer à la maison parce qu'il avait bu") : la plupart du temps, elle devait donc prendre soin de ses parents, subissant une inversion des rôles parents-enfants. Jeune adulte, elle s'est mise en couple avec des hommes bien plus âgés qu'elle, pour s'assurer qu'ils seraient prêts à beaucoup pour la garder donc qu'elle aurait le contrôle dans la relation et pourrait exiger beaucoup, en contraste avec son vécu d'enfant et d'adolescente. 

 Bien entendu, le livre n'est en aucun cas une sorte de boule de cristal qui prédirait la vie de couple en fonction de l'enfance, ni un prétexte pour accuser nos parents de tous nos problèmes de couples (ce serait d'ailleurs bien dommage de faire ça alors qu'il est si simple d'accuser le·a conjoint·e!). D'une part, le fait qu'une hypothèse soit vérifiée statistiquement veut dire que telle cause a plus de chance de produire tel effet plutôt qu'un autre, et non que telle cause produira automatiquement tel effet. D'autre part, le·a conjoint·e n'est pas les parents, et chaque relation est différente, d'autant qu'il arrive souvent d'avoir plusieurs conjoint·e·s successif·ve·s, donc de changer au fur et à mesure des relations. Et, mieux encore, des pistes sont proposées pour évoluer! Communiquer, prendre conscience de son propre fonctionnement et de celui de son ou sa partenaire, sont des moyens de surmonter des habitudes ou des conceptions néfastes ("les quelques personnes qui, en dépit d'une enfance difficile, parviennent à trouver un équilibre dans leurs liaisons amoureuses se démarquent aussi de celles qui n'ont pas évolué par une bonne conscience réflexive (capacité à concevoir les états mentaux de soi et d'autrui)", "la relation de couple permet ainsi de mettre le doigt sur des points sensibles"). Cela peut être facilité par un·e partenaire particulièrement à l'écoute, même si c'est une très mauvaise idée de tout mettre sur le dos du ou de la partenaire ("à l'âge adulte on est davantage préoccupé que dans l'enfance par des frustrations, qui sont imputées au partenaire" -sur le thème de ne pas faire reposer toute la relation sur l'autre je recommande avec force enthousiasme le film Elle s'appelle Ruby-), ou si nécessaire par un·e thérapeute : "le thérapeute accompagne et soutient dans l'évocation des aspects douloureux de l'existence, jusqu'à ce qu'on parvienne par soi-même à y faire front" (c'est beau, c'est magnifique, c'est formidable! Enfin, forcément que je trouve ça formidable, on dirait du Carl Rogers).

 Un livre qui reprend Bowlby ET Rogers, c'est doublement inutile de dire que j'en pense énormément de bien. Et, bien que ce soit la présentation d'un travail de recherche universitaire, le tout est extrêmement clair et accompagné en abondance d'extraits d'entretiens qui sont cliniquement riches par ailleurs (et je ne dis pas ça juste parce que l'autrice, que sa connexion Internet soit de 1000 Gigas/secondes même quand elle est en vacances à la campagne, que son équipe de foot favorite gagne les cent mille matches à venir, qu'un million de rayons de soleil et de ronronnements de chatons illuminent chaque instant de son existence, est prof en Master développement à l'IED Paris VIII et que je vais sous peu avoir besoin de l'indulgence de l'IED Paris VIII pour être admis en Master développement). Un autre point qui rend le livre particulièrement intéressant : le questionnaire utilisé pour la recherche (répondant au doux nom de Attachment security and secondary strategy interview) est fourni en annexe (et en français). Le recueil de nombreuses données concernant l'attachement peut bien sûr servir pour la recherche, mais on peut probablement aussi lui trouver de salutaires usages dans un cadre thérapeutique (anamnèse, ...), ne serait-ce que parce que répondre au questionnaire est un premier pas pour mieux identifier son propre fonctionnement et que, comme ça a été dit un paragraphe plus haut, c'est une étape importante pour rectifier si besoin les habitudes inadéquates.

mardi 7 juin 2016

Demain j'étais folle, d'Arnhild Lauveng



 Ce livre (best-seller traduit en une dizaine de langues) est le récit autobiographique d'une psychologue ancienne schizophrène, même si normalement, de l'aveu de l'autrice, les anciens schizophrènes (contrairement, pour l'instant, aux psychologues), ça n'existe pas ("un ancien schizophrène, ça n'existe pour ainsi dire pas. C'est un rôle qu'on ne vous propose pas").

 Le développement de la maladie, les symptômes, auront bien entendu leur place dans le récit. L'autrice a commencé par subir une altération de la perception de soi (sensation par exemple de ne pas exister, d'être un personnage de fiction) difficile à décrire, donc à la fois à identifier (comment s'assurer que ce que l'on ressent est différent de ce que ressentent les autres?) et à communiquer (par exemple au psychologue du collège, qui lui a expliqué que tous les adolescents étaient perturbés et lui a expliqué le Moi, le Surmoi et le Ça freudiens - "je n'y compris rien, mais je suis pratiquement sûre que lui non plus n'avait rien compris à ce que j'avais essayé de lui expliquer"), puis une altération de la perception de l'environnement (par exemple ne pas oser traverser une route parce que le trottoir semblait haut d'une vingtaine de mètres). Ont suivi hallucinations visuelles (personnages, loups, rats, …) et auditives (à commencer par le Capitaine qui rationnait aux frontières du possible alimentation et temps de sommeil et ordonnait de refaire tout ce qui n'était pas parfait ou encore des automutilations), automutilations violentes, tentatives de suicide, qui ont conduit à des années d'internement psychiatrique.

 L'essentiel n'est pourtant pas dans la description des symptômes mais dans la vie de l'autrice en tant que patiente, dans ce que l'entourage, les institutions, faisaient des symptômes. Elle explique par exemple que si un diagnostic est indispensable pour que les soignant·e·s puissent disposer d'un langage commun, pour que la recherche scientifique soit possible, les professionnel·le·s oublient trop souvent (et oublient donc de le communiquer aux patient·e·s) que le diagnostic n'est pas pour autant une carte d'identité. D'une part, bien entendu, les patient·e·s sont différent·e·s entre elles et eux, au même titre que les individus non malades (puisque, vous l'aurez compris, ce sont des individus), la pathologie ne constitue donc qu'une part de leur personnalité. D'autre part, un diagnostic n'est pas nécessairement aussi précis qu'il n'y paraît. Par exemple, dans le cas de la schizophrénie (comme dans beaucoup d'autres pathologies psychiatriques), certains éléments sont nécessaires pour faire le diagnostic, mais ça n'implique pas qu'une personne schizophrène souffrira de tous les symptômes listés : un même diagnostic concerne donc, on s'en doute, des personnes différentes, mais peut également concerner un ensemble de symptômes différent, le tout sans compter que les classifications évoluent ("cette classification des diagnostics est constamment revue et corrigée. Nous utilisons actuellement la dixième, un peu différente de la neuvième et sans doute aussi de ce que sera la onzième"). La sensation de précision donnée par la terminologie savante est trompeuse ("il y a des différences fondamentales entre les chiens et les chats, et il n'y a aucun cas ambigu ou hybride d'un animal qui serait un peu chat et un peu chien. Il n'en va pas de même avec les diagnostics psychiatriques", "ce sont des descriptions au sens strict, elles n'ont pas vocation à être autre chose. Sauf rares exceptions, les classifications ne disent rien des causes de ces différentes pathologies. Elles ne disent rien non plus des traitements conseillés. Et elles ne disent a priori rien des pronostics, c'est à dire de la situation du patient dans un, cinq ou vingt ans").

 Le diagnostic de schizophrénie, qui peut être particulièrement décourageant ou stigmatisant, a pourtant influencé des comportements plus qu'il ne l'aurait dû. On peut donner l'exemple de cette soignante contrariée qui a appelé ses collègues à l'aide pour maîtriser l'autrice (déclenchant pour le coup une vraie crise) alors qu'elle allait simplement chercher un dictionnaire pour savoir si l'orange était un agrume ou si cette catégorie, comme le pensait la soignante, ne concernait que les citrons (qui aurait cru que cette personne qui hallucinait et s'automutilait allait simplement vérifier une information, alors qu'une professionnelle appelait à l'aide?), de cette fois où, conviée à un goûter avec le groupe malgré les risques d'automutilation avec la vaisselle en verre (à l'occasion d'une visite de spécialistes de la schizophrénie), elle s'est aperçue au moment du retour forcé dans sa chambre (après une tentative d'automutilation) que le mobilier avait été enlevé par anticipation, que ce qui ressemblait à une marque de confiance était en fait tout l'inverse (la crise avait été anticipée voire provoquée), du projet de devenir psychologue qui au lieu d'être soutenu n'était pas pris au sérieux ("mes projets professionnels n'en étaient plus, c'étaient des symptômes d'identification à mon thérapeute, entendis-je dire"), de la cruelle maltraitance psychologique (confiscation de son ours en peluche, propos menaçants, …) de policiers envoyés pour la maîtriser pour une hospitalisation contrainte et qui disposaient d'une folle menottée pour s'amuser ("je devais avoir l'air très bête, car ils n'arrêtaient pas de rire"), … Si éloignée de l'univers du commun des mortels que puisse sembler une personne, cette personne demeure un être humain, qui ressent les souffrances infligées (Philippe Cado se souvient par exemple, bien qu'en plein épisode délirant, avoir été blessé par la remarque méprisante d'un infirmier) : ces souffrances sont non seulement ressenties au moment même, mais ont aussi des conséquences, psychiques voire physiques, sur le long terme ("l'humiliation et la violence ne sont pas nécessaires", "la contrainte vous laisse des traces", "des douleurs physiques m'empêchent encore parfois de dormir la nuit, et même s'ils sont beaucoup plus rares maintenant, les cauchemars n'ont pas complètement disparu").

 L'autrice ne fait pourtant pas preuve d'angélisme, et admet que les contraintes sont nécessaires. Cependant, même dans les situations de contrainte, c'est important que la violence soit limitée au minimum possible ("mon expérience me dit que la distinction entre épouvantable, pas trop mal et un peu sécurisant ne joue pas sur le "quoi", mais sur le "comment" ", "j'aurais très bien pu collaborer avec ceux qui ont fait usage de la force avec moi, s'ils l'avaient fait décemment"). L'autrice donne l'exemple du lit de contention : si son usage est parfois nécessaire ("c'est usant de se mutiler, pénible de perdre le contrôle, voilà pourquoi il est plus rassurant d'être retenu par des sangles. Pas agréable, évidemment, mais au moins, j'étais certaine de ne pas pouvoir me faire du mal, c'était une responsabilité en moins"), utiliser cette "procédure médicale très intrusive" comme menace est bien plus problématique (en particulier si, comme dans le cas de l'autrice, on laisse le lit dans la chambre à côté du lit normal pour influencer le comportement par la crainte -"j'avais si peur que je n'osais pas dormir la nuit" - ). Un exemple parlant du "comment" qui peut changer beaucoup de choses : l'autrice ne supportait pas qu'on lui donne des ordres. Des crises ont ainsi été déclenchées là où une formulation polie, normale, aurait conduit au résultat souhaité. Les règles de la communication sont en effet souvent biaisées dans le rapport entre patient·e·s et soignant·e·s. L'autrice déplore par exemple que la pathologie s'immisce naturellement dans les conversations (elle a par exemple été pendant un moment incapable de comprendre, lorsqu'une soignante lui a demandé où elle habitait, qu'elle parlait de son domicile en dehors de l'hôpital, tant c'était inhabituel), mais aussi que peu d'efforts soient souvent faits pour interpréter les comportements des patient·e·s en fonction du contexte, plutôt qu'en fonction de la pathologie ("les fous crient parce qu'ils sont fous, pas parce qu'ils ont mal aux jambes"). Les règles de vie dans certains services de psychiatrie, certes justifiées par le besoin de sécurité et celui de s'occuper de nombreuses personnes avec un personnel limité, pourraient probablement menacer la santé mentale de nombreuses personnes bien portantes : peu d'occasions de communiquer, nécessité de se conformer à certaines règles (choix du repas, horaires, …), liberté d'aller et venir très limitée ("C'était à l'époque où Ceaucescu fut destitué en Roumanie, et je lus dans le journal que son fils se plaignait que l'ancien leader ne bénéficie que d'une heure de promenade par jour après avoir été emprisonné. Je n'avais jamais commis le moindre génocide, et j'aurais beaucoup apprécié de pouvoir sortir une heure"), … Certains comportements, perçus comme de la mauvaise volonté, voire de la manipulation, sont donc en fait des comportements pertinents dans ce contexte ("je n'ai pas besoin d'entendre que ce n'était pas malin de se mutiler, que c'était bête et inadapté, alors que l'expérience m'a appris que c'était justement ce qu'il fallait faire pour obtenir ce que je voulais", "ce besoin d'attention que nous manifestons tous au quotidien est évidemment beaucoup plus intense quand nous nous sentons menacés ou en danger").

 L'image de soi telle qu'elle est renvoyée par les autres est importante non seulement au quotidien, mais aussi pour améliorer la situation sur le long terme. L'auteur fait ainsi la liste de personnages du conte d'Askeladden qui ont aidé ce "vagabond" "noir et sale", à accomplir les différentes épreuves dont les contes de fée ont le secret, personnages qu'elle a rencontrée elle-même dans son parcours et qui lui ont permis, en plus d'avoir ce statut qui n'existe pas d'ancienne schizophrène, de réaliser son rêve (enfin, un de ses rêves, puisqu'elle est certes devenue psychologue, mais n'a pas remporté de prix Nobel et n'a pas intégré un corps de ballet) : "derrière l'argent et les systèmes, il y a des êtres humains. Qui peuvent parfois changer totalement les choses". "Le premier assistant d'Askeladden était un type qui aimait tant la viande qu'il n'en avait jamais assez. En revanche, il n'était pas particulièrement difficile, et quand il n'avait pas de viande à se mettre sous la dent, il mangeait du granit et s'en contentait". A l'image de cet assistant, les ateliers organisés par les ergothérapeutes, "où les attentes étaient concrètes et gérables" offraient une bouffée d'oxygène, un espace de repos, par rapport aux projets de vie exigeants qui impliquaient "un gigantesque tas de rêves brisés, de projets anéantis" et s'attardaient sur les échecs, même si c'était dans une intention louable (proposer des pistes d'amélioration). Un second personnage du conte, envahi d'une soif immense, se contentait de sucer le robinet d'un tonneau d'où rien ne sortait. Les deux premiers médecins de l'autrice, eux aussi, persévéraient, gardaient espoir, proposaient différentes solutions, "bien qu'ils n'obtinssent jamais la moindre goutte en retour". Un autre personnage "était capable d'une concentration telle qu'il parvenait à entendre l'herbe pousser". Seulement, l'herbe ne pousse pas seulement silencieusement mais aussi lentement. De plus, tirer dessus ne permet pas de la faire pousser plus vite : il faut se contenter, humblement, de réunir les bonnes conditions (eau, soleil, …) même quand le résultat n'est pas perceptible ("malheureusement, la tendance dans les services de santé publics à l'heure actuelle n'est pas à l'écoute de l'herbe qui pousse. La vitesse et l'efficacité sont les maîtres mots"). Le quatrième assistant avait une assez bonne vue pour voir jusqu'au bout du monde. "Quand Askeladden le rencontra, il observait, encore et encore, et j'imagine que ça ne lui donnait pas l'air spécialement malin". De la même façon, un jour où l'autrice avait réalisé une belle peinture, l'idée de sa mère de la suspendre au dessus du canapé dans son salon dans un cadre doré semblait plutôt absurde ("je n'avais pas de canapé, pas de salon, pas de maison, de sortie, de revenus, et pas la capacité d'être dans la même pièce que des objets en verre"). Pourtant, cette étoile de Noël sur fond de ciel bleu foncé se trouve aujourd'hui, dans un cadre doré, au-dessus du canapé dans le salon de l'autrice. L'avant-dernier personnage du conte devait être lesté pour ne pas s'envoler, et était capable d'aller au bout du monde et d'en revenir. A rebours des clichés sur l'administration, de nombreux fonctionnaires des services sociaux ont fait l'impossible pour trouver les solutions les plus adaptées à la situation de l'autrice. Le dernier personnage avait avalé quinze hivers et sept étés : la volonté, la capacité d'endurer le mauvais temps alors que le soleil arrive en quantité moindre, sont d'une grande aide à la fois pour les proches et pour les patient·e·s, même si certain·e·s professionnel·le·s, selon l'autrice, ne sont pas au courant, préférant laisser le moins de place possible aux sentiments, trop perturbateurs.

 Si l'autrice précise que son parcours ne concerne qu'elle, la perspective offerte en particulier sur les situations de contrainte nécessaire, sur l'importance de la considération envers l'autre dans les situations difficiles, sur les moyens de communication à considérer comme tels, sur l'espoir à garder sur le long terme ne serait-ce que parce qu'une perspective positive est thérapeutique en soi, permet un regard exigeant mais précieux et solidement argumenté sur la clinique en général, et si la mission de prévention d'une stigmatisation irrationnelle des patients schizophrènes est remplie, sa portée va bien au delà de la situation spécifique de la schizophrénie.

mercredi 25 mai 2016

Evaluer les enfants avec déficiences ou troubles du développement, de Catherine Tourrette



 Outils complexes, éventuellement arides au premier abord, les tests peuvent pourtant vite s'avérer indispensables à la pratique du ou de la psychologue : ils sont précieux entre autres pour dépister un trouble,  préciser un diagnostic, élaborer avec les proches et les soignant·e·s un projet adapté, mesurer une progression, identifier des points forts pour compenser certaines lacunes, ou même bien sûr faire de la recherche. L'enfance est par définition le moment où d'éventuelles difficultés de développement vont apparaître, et un moment critique pour proposer une prise en charge pertinente s'il y a lieu, les tests sont donc particulièrement utiles aux psychologues qui ont affaire à ce public là.

 Le livre rappelle l'utilité, le fonctionnement des tests, la spécificité de ce type d'outil, comment ils sont élaborés (un test doit être sensible -permettre de différencier les personnes qui le passent entre elles-, indiquer précisément ce qu'il mesure, doit sauf exception pour être valide avoir été étalonné, c'est à dire passé par un grand nombre de personnes, ce qui permet de situer statistiquement les résultats, …), et surtout comment ils doivent être utilisés (le·a psychologue doit être attentif·ve -dans le sens de vigilant·e mais aussi dans le sens de bienveillant·e- à la personne qui passe le test et à son entourage, l'attitude lors de la passation pouvant donner des informations aussi précieuses que les résultats bruts et faisant partie intégrante des éléments à prendre en compte dans le bilan, les consignes de passation doivent être appliquées avec souplesse selon le contexte et le déroulement du test, …). De nombreux tests sont listés et décrits en détails, avec bien sûr les consignes de passation des différentes épreuves mais aussi des précisions sur leur solidité scientifique, ce qu'ils mesurent, ce qu'ils ne mesurent pas, les compléments qui peuvent être pertinents, … Le·a lecteur·ice sera ainsi renseigné·e sur les outils pour évaluer entre autres le développement intellectuel, psychomoteur, affectif mais aussi les troubles autistiques, les troubles des apprentissages, l'adaptation sociale, …


 Si, par l'abondance des tests présentés, le livre a des aspects de dictionnaire, il n'en a pourtant pas les inconvénients : une troisième partie décrit plus en détails les troubles eux-mêmes et donne des indications pour une évaluation de qualité dans des situations complexes (troubles associés à une déficience visuelle ou auditive, polyhandicap, troubles du langage ou autisme qui peuvent induire en erreur sur certains éléments d'une évaluation si la personne qui évalue n'y est pas vigilante, …) et, surtout, fournit de précieuses vignettes cliniques. En effet, c'est une chose (souhaitable et louable) d'insister dans l'introduction sur le fait que l'attitude de l'évaluateur·ice est d'une grande importance, que le test doit pouvoir être adapté à la personne qui le passe, c'en est une autre de voir des exemples précis où les résultats d'une partie du test sont mis de côté parce que les parents ont un peu trop aidé l'enfant sans que ça ne nuise à l'évaluation dans son ensemble, où une épreuve est zappée parce que l'enfant est vite angoissé par l'échec et qu'elle le mettrait en difficulté, où l'enjeu explicite (savoir si on oriente un enfant en école spécialisée où si on peut le faire redoubler en CP normal) est aussi un enjeu de tension entre les parents et l'enseignante (les parents remettant en question avec virulence les compétences de l'enseignante), le tout dans une situation clinique difficile (les parents sont sur le point de divorcer, l'enfant est accusé successivement d'être réorienté en CLIS parce qu'il ne travaille pas assez bien puis lorsque le CP paraît plus pertinent de rester à l'école parce que la CLIS ne veut pas de lui, …) : le message humaniste devient pragmatique. L'humanisme est d'ailleurs présent jusqu'au dernier paragraphe du livre, qui remercie les enfants de faire progresser les chercheur·se·s ("Nous devons aux enfants dont le développement est contraint par des déficiences ou des anomalies d'avoir interrogé les scientifiques sur les limites de la quantification de leur efficience, d'avoir questionné la psychologie du développement et de l'avoir poussée à évoluer"), façon détournée de rappeler que les tests doivent s'adapter continuellement aux enfants, et non l'inverse (la standardisation des évaluations pourrait pousser indirectement à vouloir faire rentrer les enfants dans des cases). La conclusion s'attarde d'ailleurs sur l'évolution que prend l'évaluation, par exemple la prise en compte croissante de la qualité de vie, ou encore les intérêts et les limites de la passation informatisée.

 Le livre est dans l'ensemble clair mais nécessairement technique. La quantité de tests listés en fait un outils précieux pour l'étudiant·e ou pour le·a practitien·ne, mais il peut également être d'une grande utilité aux proches de patient·e·s, pour en savoir plus sur les troubles mais surtout pour mieux comprendre les différentes évaluations effectuées ou savoir ce qu'ils peuvent attendre d'un bilan.

mercredi 30 mars 2016

Vacances : on va se forcer ^^




 J'avais râlé un peu sur ce blog (alors que c'est vraiment pas mon genre), au moment qui aurait dû être celui de la rentrée, quand j'ai eu la surprise d'apprendre que je n'allais pas rentrer du tout cette année. Dans la mesure où je profite pleinement des inconvénients (le moindre n'étant pas la crainte qu'on me fasse la même blague cette année, même si c'est désormais illégal ), je ne vois pas pourquoi je ne profiterais pas des avantages, et j'ai donc tout un mois entier de suite de vacances, sans partiels à passer ni à préparer. 

 Le temps mort annuel du blog va donc être regroupé sur avril au lieu d'être réparti sur juin et septembre, la prochaine fiche de lecture devrait arriver mi-mai ou fin mai et ça va être de la psychologie du développement (comme le Master où je devrais être inscrit l'année prochaine, c'est fou, ça!). En attendant, la page d'accueil sera ornée d'une magnifique illustration qui confortera l'idée que la fac de psycho c'est pour les paresseux·ses (même si c'est pas vrai, en tant qu'expert en paresse je suis très légitime pour le dire).

lundi 21 mars 2016

Comprendre et soigner la boulimie, de Colette Combe



 Après avoir écrit sur l'anorexie, l'autrice, psychiatre et psychanalyste, forte de 25 ans d'expérience dans le traitement des troubles du comportement alimentaire, offre un guide pour être moins démuni·e face à la boulimie. Si elle est psychanalyste, et si une part importante du livre sera consacrée à une approche analytique, en particulier à travers des extraits d'entretiens ou des analyses de rêve, la pluridisciplinarité y est essentielle (endocrinologie, thérapies comportementales et cognitives, diététique, voire droit quand le traumatisme à l'origine de la boulimie est une violence et que la patiente souhaite porter plainte, …) - "il n'y a pas d'incompatibilité entre les apports des thérapies comportementales du soin de la boulimie et les apports psychanalytiques au sein d'une même consultation"-, et l'importance de la pluralité des intervenant·e·s (hôpital, médecin généraliste, psychiatre, thérapeute libéral·e) est également rappelée pour cette lutte au long cours contre une pathologie à la guérison difficile par plusieurs aspects (ce rappel de la diversité des intervenant·e·s est l'occasion pour l'autrice de signaler au passage que diminuer le budget de la santé n'est pas la plus lumineuse des idées - "la rareté des propositions de soin en santé publique française contemporaine hospitalière est, nous semble-t-il, une des causes de l'aggravation des troubles du comportement alimentaire : on a tendance à intervenir trop tard par manque de lit ce qui aggrave la durée des hospitalisations et parfois les rend inefficaces à long terme"- ).

 Si la notion de chaos était très présente dans le livre de Colette Combe sur l'anorexie, dans le cas de la boulimie aussi, les perturbations de l'alimentation, à travers un déséquilibre violent du fonctionnement habituel des hormones, a des répercussions sur d'autres rythmes du corps, en particulier le sommeil (la boulimie tend à provoquer un endormissement épuisé en fin de nuit, à la suite de plusieurs crises), ainsi qu'une sensibilité moindre à la douleur physique et psychique. Le fonctionnement en est expliqué en détail. La première urgence est donc, à travers une explication pédagogique détaillée et des consignes précises, de rétablir le sommeil ("on commence le traitement par la correction du trouble du sommeil qui réduit les nuits d'une personne boulimique à peau de chagrin") puis plus tard la sensation de satiété ("On distend un estomac en quelques jours. Le volume des prochains repas ne remplira plus l'estomac agrandi"). Cette étape est déjà douloureuse pour la patiente, les rythmes normalisés diminuant la sécrétion de cortisol donc l'anesthésie qui va avec ("dormir lève le déni de l'épuisement", "dans l'état boulimique, l'état émotionnel est instable", …). Cette première difficulté n'est toutefois pas la dernière.

 Les troubles du comportement alimentaire sont réputés incurables, et sans parler du fait que patient·e comme thérapeute (l'autrice appelle à plusieurs reprises à la vigilance sur les contre-transferts) risquent dans ce long parcours d'être découragé·e·s à plusieurs reprises, les obstacles objectifs sont potentiellement nombreux : rechutes, dépression très souvent observée à l'approche de la guérison ("la dépression de croissance sort du chaos", "la personne en voie de guérison vit sous un double horizon : elle retrouve un corps qui marche mais elle perd un moyen de défense qui marchait finalement assez bien jusque là"), réactions paradoxalement négatives des parents ("nier la guérison, ne pas recevoir la transformation de sa fille, nous l'observons tous avec stupéfaction chez les mères de nos patientes quand elles guérissent"), perfectionnisme des patientes qui acceptent difficilement les rechutes ou la lenteur des progrès, ... La première arme contre ces obstacles est la patience et la disponibilité ("la guérison ne pousse pas en un jour, elle ressemble à un arbre", "il vaut mieux pour notre travail un peu de changement, lentement, sans défaire, que beaucoup de changement qui se défait ensuite") et, s'il importe de restaurer les rythmes chronobiologiques en préalable à un travail thérapeutique plus avancé, il importe aussi dans l'analyse de respecter le rythme de la patiente ("les interprétations ne marchent pas si elles sont consistantes et volumineuses", "les erreurs à ne pas faire : vouloir tout savoir ; il nous faut seulement un tout petit trou, une toute petite connaissance d'elle par où l'aider", "comment explorer cette voie sans l'influencer?", ...).

 Si les voies d'entrée dans la boulimie sont clairement identifiées (traumatisme -qu'il faut dans ce cas traiter parallèlement-, suite d'un régime restrictif dur auquel ont été ajoutés vomissements ou laxatifs, ou déclenchement qui semble iatrogène après une anorexie restrictive ou une cure d'amaigrissement, ce qui peut poser à un moment ou à un autre le problème de la responsabilité de l'institution), les enjeux sont divers, et la cure analytique est d'abord un échange ("les voies de passage sont semées d'embûches et de découvertes", "nous croisons nos expériences du soin de la boulimie avec celle de nos patients", …). Les enjeux inconscients révélés par l'analyse seront en effet divers : pallier une absence, refouler une hostilité, appréhension du passage à l'âge adulte et de ses conséquences dans l'équilibre familial, perception de la bouche (qui n'est pas sans rappeler certains aspects du Moi-Peau) comme une porte vers l'extérieur qu'on peut ouvrir ou fermer ("la bouche de la parole, de l'expression et des repas est ainsi l'espace d'articulation et de clôture d'un territoire ainsi que l'espace de son ouverture à un point exogène"), ... Certains points seront particulièrement détaillés à travers des vignettes cliniques.

 Le livre, tout en étant récent et exigeant (plusieurs disciplines y cohabitent, mais le développement théorique est aussi le résultat de discussions rigoureuses et animées entre collègues spécialistes), est abordable même s'il serait peut-être exagéré de dire qu'il est facile à lire de A à Z. Il devrait pouvoir intéresser les professionnel·le·s mais aussi les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire et leurs proches, et les soignant·e·s expérimenté·e·s profiteront plus pleinement des finesses des passages les plus novateurs ou les plus avancés.

vendredi 11 mars 2016

Porter un regard bien-traitant sur l'enfant et sur soi, d'Arnaud Deroo


 Consultant en éducation et formé entre autres à l'analyse transactionnelle, l'auteur donne des conseils pour sortir, dans le cadre de l'éducation des enfants (de 2 à 15 ans... les conseils ont l'avantage d'être valables longtemps), de la grande valorisation sociale de l'obéissance, en particulier à travers l'injonction "sois sage" ou le fait que s'extasier sur le fait qu'un enfant est sage soit une façon habituelle de complimenter les parents.

 L'obéissance tend en effet, entre autres, à donner comme cadre à l'enfant la conformité à la volonté des parents, plutôt que la responsabilisation et l'autonomie. L'auteur donne donc quelques clefs pour changer, telles que s'interroger sur l'émotion qui est la source du comportement (et dans l'idéal dire à l'enfant qu'on est bien conscient de cette émotion - "Oui, Justine, tu as très envie de jouer avec ce jeu et Mila joue avec", … - ), proposer des solutions alternatives ("Paul joue avec la voiture. Je te propose cette voiture") voire inviter l'enfant à en chercher lui-même ("que pouvons-nous faire, pour que ça se passe bien pour toi et moi?"), attendre qu'il soit calmé avant de revenir sur l'incident, se donner les moyens de réagir calmement ("j'accepterai les situations telles qu'elles sont et non telles que je voudrais qu'elles soient", "j'arrête de prêter des réactions négatives à mes enfants", "je sais que prendre contact avec ma respiration peut m'aider à me calmer", "chaque jour, je prendrai un temps de silence pour moi", …), s'interroger sur son propre rapport à l'éducation et sur son origine, ....

 C'est bien expliqué, c'est concret, c'est magnifique, et c'est illustré avec tout plein d'exemples, et l'auteur prévient même qu'il n'y a pas non plus de solution magique qui hop résoudrait chaque situation ("nous ne serons ici que dans des hypothèses, dans des possibles et dans des débuts de solution"). Le problème, parce qu'il y a un problème, c'est que la partie claire et concrète arrive à la fin du livre, et qu'en attendant on doit se contenter de quelques conseils qui peuvent laisser perplexe ("regarder l'enfant"... oui, merci, ça va beaucoup aider) et qui semblent presque donnés par hasard au milieu d'un discours manichéen et binaire (au point que les quelques éléments nuancés qui dépassent -du genre "ça peut quand même servir que l'enfant apprenne les règles de vie en société"- semblent contradictoires avec le reste) entre d'un côté une éducation bien-traitante et épanouissante et de l'autre un carcan qui condamne l'enfant à une vie proche de l'enfer. On apprendra ainsi, avec une argumentation neurologique sommaire, que l'enfant de 2 ans est de toutes façon incapable d'obéir (il faut donc en conclure que se responsabiliser est plus simple qu'obéir) ou que l'éducation orientée vers l'obéissance mène aux résultats de l'expérience de Milgram (une majorité des sujets de l'expérience électrocutaient un·e inconnu·e -avec des chocs fictifs mais ça iels ne le savaient pas- jusqu'à un risque de décès parce qu'un monsieur en blouse blanche leur demandait gentiment) et à celle de Stanford (Phillip Zimbardo a divisé au hasard des sujets entre gardes et prisonniers pour vivre dans une prison fictive, l'expérience a été arrêtée prématurément à cause de la détresse inquiétante des prisonniers et du sadisme de certains gardes -à noter que l'auteur de l'expérience est rebaptisé Zimbando... pourquoi pas, c'est joli aussi... et que le film inspiré de l'expérience est évoqué sans qu'il soit précisé qu'il n'a que le sujet de départ ou presque en commun avec la vraie expérience-). Pire, la punition tue (puisque le chantage, néfaste lui aussi, au même titre d'ailleurs que les récompenses, "ne tue pas l'enfant comme pour la punition"), et les plus sceptiques pourront se référer à "l'étude approfondie des histoires personnelles des nazis, qui démontrent toutes une personnalité de base et une éducation autoritaire rigide de leurs parents" : si vous mettez un enfant au coin, non seulement vous réduisez son estime de soi à néant et il passera le reste de sa vie à le faire payer aux autres (si si, c'est écrit ailleurs), mais en plus vous êtes potentiellement responsables d'un génocide! Bon, la personnalité autoritaire, c'est un tout petit peu plus compliqué qu'une histoire de punitions, et sans nier un certain nombre de responsabilités individuelles, le nazisme a quand même beaucoup à voir avec un contexte particulier, mais c'est tellement productif de parler de bienveillance en traitant quasiment des parents de criminels de guerre parce qu'il leur arrive de lever le ton ou de sanctionner... L'éducation recommandée par l'auteur, en revanche, cela va de soi, ne fait que multiplier les vertus ("une identité solide", "son bonheur construit en cohérence avec lui-même", "une curiosité, des envies d'apprendre, le goût de s'élever", "des relations saines", …).

 Si les conseils finalement donnés sont clairs et semblent sensés, on peut donc déplorer que le·a lecteur·ice ne puisse en bénéficier qu'après avoir été jugé·e avec virulence s'iel ne les suivait pas par anticipation, avec un manichéisme (et quelques approximations) qui en plus nuisent à la crédibilité de l'auteur, et s'étonner que précisément un spécialiste de la communication formé à l'analyse transactionnelle n'inflige une telle (longue) entrée en matière, contradictoire avec les principes même qui sont défendus dans le livre.

dimanche 6 mars 2016

La perte, tristesse et dépression, de John Bowlby



 Après avoir parlé dans le volume 2 de la séparation, Bowlby clôt la trilogie en parlant de la mort, qui est assez incontestablement la forme de séparation la plus radicale. Ce volume parlant principalement d'enfants qui perdent leurs parents, mais aussi de parents qui perdent leurs enfants, il ne sera pas particulièrement placé sous le signe de la joie de vivre. Au niveau de la méthodologie, les principales méthodes utilisées sont les entretiens non-directifs et les vignettes cliniques (de thérapeutes autres que Bowlby), qui ont l'inconvénient et l'avantage de souvent permettre de trouver ce qu'on cherche : l'auteur sera en effet dans cette dernière partie de son œuvre plus dans la confirmation et l'étude des conséquences de sa théorie que dans son élaboration (au point que quand certains éléments manquent il suspecte parfois que c'est parce qu'ils n'ont pas été recherchés), mais dans la mesure où il a déjà consacré deux volumes à l'élaboration théorique, ça peut se comprendre.

 Bowlby s'intéresse dans un premier temps au deuil chez l'adulte, préoccupé par le fait que certains éléments normaux du deuil (la difficulté à réaliser, la colère contre la personne décédée, …) soient parfois considérés comme pathologiques. Tout en gardant à l'esprit que le deuil est en soi une épreuve terrible (des recherches ont relevé que la dépression, l'alcoolisme ou même des problèmes de santé somatique survenaient plus souvent l'année suivant un deuil qu'en temps normal), il s'intéresse aux éléments qui peuvent aider à mieux le supporter, et éviter en particulier ce qu'il appelle le deuil chronique. Sans surprises, les éléments sont assez similaires à ceux, identifiés dans le volume précédent, qui permettent de mieux supporter la séparation. Un entourage patient et à l'écoute, qui ne se sentira pas obligé de brusquer la personne en deuil dans la période initiale de déni ni de lui intimer d'aller de l'avant et de ne pas s'attarder sur ses émotions quand elle parlera du passé et de ses rapports avec la personne décédée, aura une influence très positive. Un décès brusque et inattendu sera plus difficile à supporter, de même que, point qui intéressera particulièrement l'auteur, un décès survenu dans une relation conflictuelle, en particulier lorsqu'un chantage affectif avait lieu ou lorsque des menaces de meurtre, de suicide ou d'abandon ont été proférées. Les signes que la personne en deuil, plusieurs mois après le décès, s'attende littéralement à ce que la personne décédée revienne (à distinguer des très brefs instants où le décès peut être oublié), soit en gardant des choses pour son retour soit en la voyant réincarnée dans une personne, un animal ou un objet, doivent selon l'auteur particulièrement inquiéter et suggèrent qu'une thérapie est nécessaire.

 Le deuil chez l'enfant, et les conditions d'un deuil se déroulant dans de bonnes conditions, sont en fait assez similaires ("dans la préparation de ce volume rien ne m'a fait une plus profonde impression que les éléments démontrant l'influence omniprésente à tout âge du mode de relation au sein de la famille sur la réaction à la perte"), et ce à partir du moment où l'enfant maîtrise à peu près le langage, donc vers deux ans et demie (l'auteur estime manquer de données pour étudier le deuil plus tôt, même s'il présente brièvement l'état des sciences cognitives de l'enfant -des années 70, donc principalement Piaget- sur la perception de la séparation en fin de volume... l'intérêt de ce chapitre est en fait assez limité, d'une part parce que les conclusions de Piaget ont été dépassées mais qu'on est toujours plutôt dans le flou artistique sur le sujet, et d'autre part parce que le plan cognitif et le plan émotionnel sont parfois distincts). Les principales différences entre le deuil de l'enfant et celui de l'adulte sont en fait assez terre à terre : d'une part, il arrive que l'enfant découvre le concept de mort en même temps qu'il doit supporter le décès lui-même, par nature difficile à accepter, et d'autre part l'enfant qui perd l'un de ses parents fait le plus souvent son deuil en compagnie de l'autre parent lui-même en deuil, donc rarement en capacité d'offrir le support nécessaire ("S'occuper d'un enfant en deuil est un travail éprouvant et ingrat, il est donc peu étonnant que la personne concernée finisse par être irritable et d'humeur difficile", "Vivre avec des proches adultes est associé à un deuil mieux supporté pour les veufs ou les veuves, vivre avec des jeunes enfants dont ils ont la responsabilité ne l'est pas"). Les inévitables phases de déni sont délicates dans le cadre d'un deuil à plusieurs (dans la mesure où le déni de l'autre n'aide pas à accepter la nouvelle à son rythme), et l'enfant risque en plus de poser des questions nombreuses et très explicites (comment la personne va-t-elle se nourrir depuis son cercueil? Comment s'habillent et se nourrissent les gens au ciel?) et de prendre les réponses plus littéralement que prévu (une petite fille s'est ainsi mise à pleurer à son anniversaire : que son père ait déménagé -au ciel- c'est une chose, mais il aurait quand même pu faire l'effort de se déplacer pour l'occasion). Les métaphores, voire les mensonges, sont risqués (Bowlby rapporte des cas où les enfants ont eu le malheur de découvrir le cadavre d'un de leurs parents, puis ont eu une version des faits peu cohérente avec la réalité -le parent retrouvé pendu serait mort d'un accident de voiture, celui qui s'est suicidé au fusil aurait subi un arrêt cardiaque, ...- ). L'enfant peut également, plus encore dans le cas du décès d'un parent du même sexe, prendre conscience et s'inquiéter de sa propre mortalité, et être particulièrement angoissé s'il a par exemple des douleurs qui rappellent les premiers symptômes qui ont annoncé la mort du parent. Les conseils de l'auteur pour aider l'enfant dans son deuil sont donc les mêmes que pour l'adulte, mais s'ils sont faciles à comprendre (respecter le rythme émotionnel de l'enfant, lui dire la vérité, accepter ses questions même si elles sont douloureuses et répétitives, ...), ils ne sont pas nécessairement faciles à suivre.

 De façon surprenante, pas la moindre référence n'est faite au travail d'Elisabeth Kübler-Ross, pourtant très complémentaire. Ça n'empêche pas l'ensemble de l'ouvrage d'être documenté et clair, dans la continuité du volume précédent, et rendu concret par de nombreuses vignettes cliniques.