mardi 30 septembre 2014

L'aide-mémoire de psychogériatrie en 24 notions, de Pierre Charazac


 Pierre Charazac, psychiatre et psychanalyste SPP (aidé, pour la partie sur le vieillissement cognitif, de M.-C. Gély-Nargeot et S. Raffard), fournit avec ce livre un guide clinique du vieillissement assez conséquent.

 En fait, s'il s'agit bien d'un livre sur la clinique du vieillissement, et que la personne âgée est au centre, elle est loin d'être seule concernée : dépendante ou non, une personnage âgée n'est pas coupée du monde, elle vit avec éventuellement un·e conjoint·e, une famille, un·e aidant, des aides-soignant·e·s (à domicile ou en institution), et l'auteur fait plus que clairement comprendre qu'il est essentiel d'être attentif à l'entourage ("en psychogériatrie, il est rare que le projet soit seulement individuel, pour la raison que le patient vit dans un milieu qui interagit avec lui", "l'effet de la plainte sur l'entourage fait partie de sa sémiologie", ...). Les enjeux et les risques des différentes relations sont d'ailleurs largement détaillées. En plus des personnes, les lieux ont également une grande importance : entrer en cantou ou en Ehpad, ou a fortiori à l'hôpital ("événement redouté qui constitue parfois un mode d'entrée brutal dans la vieillesse, par exemple pour une intervention sur une fracture du col du fémur"), quitter le domicile ou même y retourner, ce n'est pas anodin... et changer de chambre à l'intérieur de l'Ehpad non plus, l'imposer arbitrairement peut constituer une forme de maltraitance. Le milieu, c'est aussi un contexte économique, et même s'il ne faut pas non plus en faire l'unique enjeu ("Un certain discours tend à réduire le soin aux moyens, c'est à dire au personnel et à sa qualification, en en faisant un idéal réservé à une élite hospitalière. Il est indéniable qu'une prise en charge correcte nécessite un minimum de moyens médicaux mais en Ehpad, elle dépend aussi de la façon dont le directeur, le médecin coordonnateur et le cadre de santé assument les problèmes institutionnels et éthiques soulevées par la fonction soignante de l'équipe, y compris dans la façon dont cette dernière vit la confrontation à ses limites"), le sujet est loin d'être éludé ("la notion de vulnérabilité mise au point par les gériatres a des implications économiques majeures"). L'auteur explique par exemple que, pour des raisons très différentes, il est impensable de laisser la seule responsabilité de la dépendance (qui "n'est pas une maladie et elle ne se traite pas", "pour l'homme âge comme pour le nourrisson, la dépendance désigne un état évolutif") aux familles en Chine (parce qu'avec la politique de l'enfant unique beaucoup se retrouveraient avec quatre personnes dépendantes à charge) ou en France (les familles sont particulièrement flexibles -familles recomposées, ...-, la répartition des responsabilités n'est pas nécessairement limpide), et semble aussi parfois regretter entre les lignes que l'Etat ne prenne pas son rôle plus à cœur ("la suppression de la mission originelle de l'hôpital d'accueillir et d'héberger les personnes dont l'âge et les infirmités réclamaient un asile, n'a pas cessé de s'affirmer"). 

 La psychanalyse (kleinienne et winnicottienne) est l'outil de compréhension du psychisme privilégié dans le livre, "car elle offre la mise en place la plus complète du fonctionnement psychique normal et pathologique" (et aussi, peut-être, parce que l'auteur est psychanalyste). Malgré des rappels et un glossaire, des connaissances en psychanalyse (de préférence meilleures que les miennes) seront donc bienvenues pour comprendre certains passages, mais ce serait bien dommage de se priver de l'ensemble du livre pour cette raison. En ce qui concerne l'interprétation des différentes plaintes et souffrances, par exemple, on se rend vite compte qu'il vaut mieux être Sherlock Holmes que Sigmund Freud (les exemples choisis ne sont pas à comprendre comme une incitation au tabagisme). Une personne se plaint de son manque de mémoire? Les tests vont probablement la contredire, si sincère soit-elle, mais la souffrance a de fortes chances d'être réelle (déjà parce que la sensation de perdre la mémoire n'est pas des plus tranquillisantes!). Reste à déterminer si c'est un signe d'anxiété, de dépression, de stress, une perte qui concerne en fait les performances attentionnelles, ... Un·e résident d'Ehpad refuse de sortir de sa chambre? Avant de crier au caprice, on peut se demander s'il s'agit d'une mésentente avec un·e autre résident·e ou un·e soignant·e, une phobie, une difficulté à accepter ce nouveau domicile, la peur de chuter, ... Des accès d'agressivité peuvent simplement venir d'une douleur, un mutisme d'une inhibition (crainte de moquerie ou d'impatience des interlocuteur·ice·s) à cause de difficultés d'élocution (l'auteur déplore qu'alors que les séances d'orthophonie sont un tel enjeu pour les enfants, on les sollicite peu pour les personnes âgées alors que ça peut être essentiel). Si l'auteur ne transige à aucun moment avec le respect de la personne âgée, cela ne passe pas seulement par d'éventuelles injonctions à l'humanisme mais aussi par un aspect pratique : la communication, l'attention, l'échange, avec les moyens disponibles, sont indispensables ne serait-ce que pour comprendre ce qui ne va pas chez une personne qui n'a pas nécessairement tous les moyens pour s'exprimer ("le clinicien doit se mettre à l'écoute de ses réactions, y compris de celles qui lui paraissent le plus déraisonnables ou contraires à sa déontologie", "chez le même sujet, en fonction des circonstances et du milieu, un cri, une déambulation ou une conduite plus complexe prendront des significations différentes").

Il y a quand même un reproche qu'on peut faire au livre, c'est la grande abondance de coquilles (des mots et des lettres manquent ou sont en trop, des signes de ponctuation apparaissent intempestivement, ...), c'est encore pire que sur ce blog, c'est dire! Ce serait sympa de la part de l'éditeur de faire un nouveau tirage après que quelqu'un ait pris la peine de relire. Mais la plus grande frustration, alors qu'il y a une grande quantité d'informations dont chaque paragraphe paraît très important, c'est de ne pas disposer en lisant cet aide-mémoire d'un autre type d'aide-mémoire, genre une cure de magnésium ou une carte SD qui s'intégrerait à l'hippocampe (la partie du cerveau, pas le genre de poisson qui a une tête d'extra-terrestre).

dimanche 21 septembre 2014

Client-Centered Therapy, de Carl Rogers



 Carl Rogers revient, environ 10  ans après la publication de La relation d'aide et la psychothérapie, sur l'approche non-directive.

 Le livre s'ouvre sur une magnifique intro sur la limite des apports théoriques pour l'enseignement de la psychothérapie ("le privilège de participer à l'accouchement d'une nouvelle personnalité"), en particulier de la psychothérapie centrée sur le client. La pire crainte de Rogers est que la mise en concepts et en mots des expériences thérapeutiques "souffre la dégradation ultime de devenir un "savoir académique" - où les mots sans vie d'un auteur sont disséqués et versés dans les esprits d'étudiants passifs, pour que les vivants transmettent des parties mortes et disséquées de ce qui fût des pensées et expériences ressenties, sans même se rendre compte qu'elles ont été vivantes-" Si la théorie, bien entendu, est indispensable ("même si la science ne fait pas le thérapeute, elle aide à la thérapie"), la thérapie non-directive implique des attitudes, une façon d'être particulière ("la thérapie est l'essence de la vie, et c'est comme ça qu'elle doit être comprise"), et ce n'est pas forcément la voie recommandée pour tou·te·s les thérapeutes : faire confiance aux client·e·s, accepter profondément tous ses sentiments, ça ne peut pas s'enfermer dans des concepts (même si, précisément, les auteur·ice·s du livre ont "essayé de fabriquer des concepts qui contiendraient leur expérience"). Pour montrer qu'il est difficile de tricher, Rogers donne l'exemple du langage non-verbal. A un client qui explique à quel point la tendance de sa mère à le critiquer constamment l'énerve de façon épidermique et incontrôlable, la relance adaptée serait "Vous lui en voulez à cause de son attitude critique", ou, plus élaboré, "Si je vous comprends bien, vous lui en voulez beaucoup pour son attitude critique. C'est bien ça?". Sauf que pas mal d'étudiant·e·s utilisent cette (bonne) relance sur le même ton que s'iels disaient "vous avez la rougeole" ou "vous êtes assis sur mon chapeau" (les exemples sont de Rogers!). Bizarrement, même si techniquement la relance est adéquate, elle ne produit alors pas l'effet escompté.

 Dans une première partie, il développe ensuite ce qui était dit dans l'ouvrage précédent, revenant sur certains points (il qualifie par exemple la liste d'indications qu'il donnait alors pour démarrer une thérapie non directive de "less than helpful", ce qu'on pourrait traduire en ne gardant certes pas le niveau de langue mais en retranscrivant bien l'esprit par "c'est du caca"), présentant l'état de la recherche sur le sujet depuis cette publication, ou répondant aux questions que peut se poser le·a thérapeute. Je pense que cette partie bénéficiera bien plus à quelqu'un qui a déjà une certaine expérience de la thérapie non-directive. Il conclut sur trois questions souvent posées par d'autres thérapeutes qui voudraient intégrer l'approche centrée sur la personne à leur pratique ("Comment le transfert est-il géré?", "Comment la thérapie prend-elle en compte le diagnostic?" et "Dans quelles situations la thérapie centrée sur la personne est elle justifiée?") et dont les réponses, si elles ne sont pas développées (respectivement "On s'en fout", "Il n'y en a pas besoin" et "A priori c'est justifié dans toutes les situations") risquent de laisser perplexe quant au niveau intellectuel de l'interlocuteur·ice, et donc à l'intérêt de cette approche. En fait, les thérapeutes n'ont bien entendu pas de bouclier magique contre les effets de transfert (des exemples sont donnés, en particulier de transfert hostile), mais ils sont traités comme les autres émotions, c'est à dire restitués et acceptés, ce qui permet aux client·e·s de se rendre compte que ces sensations lui appartiennent, ne viennent que de lui ou d'elle. En ce qui concerne le diagnostic, ou les indications, dans la mesure où la thérapie non-directive aboutit plutôt à un changement général de la personnalité que le·a client·e effectue à son rythme qu'à la disparition d'un symptôme spécifique, ce ne sont en effet pas des préoccupations capitales.

 Suit la présentation de plusieurs domaines plus ou moins annexes, rédigés par des auteur·ice·s différent·e·s, dans lesquels l'approche non-directive a un intérêt.

 Elaine Dorfman parlera en détails de la "play therapy" (thérapie avec des jeux) non-directive, adressée aux enfants : le principe est le même que pour les adultes, sauf que l'enfant ne parle pas nécessairement, il peut à la place utiliser les différents jeux disponibles (rocking-chair, pâte à modeler, peinture, ...). Le temps de la séance appartient à l'enfant. Il y a bien entendu un cadre à faire respecter (par exemple, au hasard, ne pas ruiner la salle, ni taper sur le·a thérapeute, ni même uriner dessus). Les règles doivent être justifiées lorsque l'enfant le demande, et doivent être assumées par le·a thérapeute ("c'est la méchante école qui prête la salle qui m'oblige à rendre les murs dans la même couleur que je les ai récupérés" sera moins efficace que "je ne t'autorise pas à utiliser la peinture sur les murs, car je ne peux pas me permettre de nettoyer la salle après chaque séance"). Les colères des enfants, peut-être plus fréquentes, doivent être traitées de la même façon que celles des adultes. Les règles à respecter dépendent aussi de la sensibilité des thérapeutes : iels ne pourront pas travailler correctement s'iels se forcent à supporter quelque chose qui va au delà de leurs limites de tolérance. Dans certains cas, les séances donneront l'impression d'être une perte de temps (enfant qui passe ses séances assis à ne rien dire, éventuellement à regarder par la fenêtre) alors qu'elles seront extrêmement profitables (retours positifs de l'extérieur, voire de l'enfant -dans un exemple, le client ne comprend absolument pas pourquoi la thérapeute lui propose d'arrêter les séances- ). Si les enfants peuvent faire preuve d'une capacité d'introspection subtile et surprenante, ça doit avoir lieu, comme pour les adultes, à leur rythme, les interprétations doivent venir d'eux même quand la métaphore paraît transparente (par exemple, un client qui "opère" une saucisse en pâte à modeler alors qu'il est lui-même très angoissé par une opération qu'il va subir).

 Nicholas Hobbs prendra le relais avec la psychothérapie centrée sur le groupe. L'intérêt peut être la préférence de certain·e·s client·e·s (plus à l'aise avec d'autres personnes que seul·e·s avec un·e thérapeute), ou encore l'argument économique (ça fait plus de client·e·s par thérapeute, ce qui peut être bien pratique quand on manque de thérapeutes). Le·a thérapeute ne prend la parole que lorsque les client·e·s semblent le souhaiter, ou pour recadrer quand un·e interlocuteur·ice en juge trop un·e autre dans ses propos (ce qui, semble-t-il, n'arrive pas si souvent). La méthode semble efficace, même s'il faut parfois plusieurs séances pour que certain·e·s prennent la parole (mais un·e client·e silencieux·se n'est pas nécessairement un·e client·e inactif·ve). Les client·e·s qui en profitent le plus sont ceux·elles qui adoptent au plus près l'attitude de thérapeute non-directif·ve.

 Thomas Gordon décrira ensuite le management centré sur le groupe : dans ce cas de figure, "le leader le plus efficace est celui qui créera les conditions dans lesquelles il pourra en fait perdre son leadership". "Le leader centré sur le groupe croit à la valeur des membres du groupe et les respecte en tant qu'individus différents de lui". Contrairement aux dirigeant·e·s dans leur acceptation classique, iel ne prend pas de décision mais aide les autres à prendre les décisions ensemble, en ayant une attitude chaleureuse, en acceptant et en reformulant toutes les suggestions et en les remettant en perspective avec l'objectif... Dans ce cas de figure, c'est donc le·a leader qui a le moins de pouvoir, une sincérité dans la démarche est donc nécessaire (contrairement à l'exemple donné d'un·e dirigeant·e qui a une attitude de pote pour mieux se faire accepter, mais qui continue de détenir le pouvoir et y tient).

 Un certain Carl Rogers parle ensuite de l'enseignement centré sur le client. Ces principes rappellent ceux, en tout cas comme Franck Lepage les résume ici (oui, ça vous fait une belle jambe, un lien vidéo de 3 heures sans qu'il soit précisé à quelle minute il est fait référence, mais je suis paresseux ET en retard), du Centre universitaire de Vincennes, ancêtre de... Paris VIII! Rogers a expérimenté, en tant qu'enseignant, l'enseignement directif et non-directif, et peut donc parler des deux. Il précise régulièrement que ça change radicalement de l'enseignement traditionnel (déjà, imaginez, l'évaluation, même l'évaluation finale, est faite par les élèves! -sur ce point particulier, je peux vous confirmer de façon très sûre que Paris VIII ne le fait plus-). Les élèves décident de l'évaluation donc (qui n'est en fait pas forcément une auto-évaluation, mais les modalités d'évaluation sont décidées par les élèves), mais aussi du contenu et de la forme du cours : les élèves sont donc généralement les premier·ère·s à être pris·es au dépourvu, et passent généralement un temps certain à protester avant de commencer à prendre des décisions. Une fois mise en place, cette façon de faire a un certain nombre d'avantages (Rogers précise que même un cours magistral donné sur décision des élèves n'a rien à voir avec un cours magistral classique) : des élèves disent ainsi s'être beaucoup plus impliqué·e·s dans le travail complémentaire, et un·e élève qui au contraire ne s'est pas impliqué dit que c'est peut-être un mal pour un bien, son manque d'implication étant peut-être une preuve que l'orientation qu'iel avait choisie n'était pas nécessairement celle qui lui convenait le mieux.

 Enfin, Rogers parle de la formation des psychothérapeutes, en présentant la façon de faire initiale (les étudiant·e·s, déjà expérimenté·e·s, étaient encouragé·e·s à se documenter le plus possible et effectuaient parallèlement des thérapies : le groupe et l'enseignant·e revenaient sur ces thérapies en listant ce qui allait et ce qui n'allait pas... selon Rogers, les étudiant·e·s qui ont progressé l'ont fait malgré la formation) et différentes procédures utilisées maintenant. Là encore, les formations s'adressent à des thérapeutes expérimenté·e·s. Iels ont la possibilité d'exercer pendant la formation, d'être eux-mêmes patient·e·s, et les discussions informelles, particulièrement précieuses semble-t-il, sont encouragées (en logeant les élèves ensemble, ou au moment des repas en les plaçant par petits groupes, ...). Rogers précise que les procédures changent régulièrement, au fur et à mesure des apports de l'expérience.

 Les différentes sous-parties peuvent être lues séparément, mais l'ensemble du livre est probablement plus clair si on a déjà lu La relation d'aide et la psychothérapie. Je regrette quand même, et à vrai dire je ne comprends pas, que le livre ne soit pas traduit en français (c'est Rogers quand même, nom d'une inflation, et en plus il étend son approche originale à plusieurs domaines d'une façon qui est loin d'être fantaisiste).

mercredi 3 septembre 2014

C'est re-re-re-re-reparti!




  Me revoilà dans ma résidence secondaire (l'hôtel Campanile de Saint-Denis... enfin, une chambre de l'hôtel Campanile de Saint-Denis) pour la session de rattrapage de l'an de grâce 2014. Vu comme la session de juin s'est passée, il y avait pas mal à rattraper, et peu de temps pour ce faire (c'est pas juste de faire passer les 3ème année en premier, surtout quand je suis en 3ème année et sans réponse à attendre pour l'admission en Master).

 Mais bon, je râle, je râle, et j'oublie de révéler qu'entre juin et septembre a eu lieu non pas une révolte, mais une révolution : je me suis décidé à faire des fiches! Je n'en avais jamais fait parce que j'étais constamment en retard, que quand ça m'arrivait je ne les relisais pas d'une part parce qu'elles étaient moches (parce que je suis gaucher, c'est la faute de la menace du stéréotype tout ça... vilaine menace du stéréotype!) et d'autre part (et surtout) parce que j'avais peur d'oublier des trucs importants, qui se trouveraient justement être l'objet du partiel si ça se trouve. En fait, si ces inconvénients sont incontestables (je confirme, les fiches que j'ai eu le temps de faire sont très moches), ça a quand même pas mal d'avantages. Déjà, reformuler le cours force à une lecture attentive, et à clarifier ce qu'on a pas compris, plutôt que de passer au paragraphe suivant, ensuite le cours, c'est impossible de le relire la veille du partiel, contrairement aux fiches, et puis même quand on manque de temps, pendant qu'on sélectionne les infos pertinentes et qu'on les réécrit, on apprend le cours, peut-être même plus que juste en le lisant (et aussi, pendant qu'on écrit on a les mains prises, donc moins tentées de taper sur le clavier pour répondre à l'appel insistant de twitter ou youtube). Enfin bref, l'entreprise est plus rentable que de passer des heures à regarder le cours droit dans les yeux, serait-ce avec une grande intensité, genre "cette ville est trop petite pour nous deux" avec une musique d'Ennio Morricone en fond sonore. Oui, il m'a fallu 5 ans d'IED pour comprendre ça, c'est peut-être une bonne chose que j'aie raté le concours de professeur des écoles. A ma décharge, je viens de cursus où apprendre par cœur n'avait pas une grande utilité (bac L, puis fac d'anglais, puis, donc, concours de professeur des écoles), ce qui a forcément eu une influence sur ma façon de travailler (oui, bon, d'accord, de ne pas travailler aussi).

 Bon, je dis que c'est une révolution, mais c'est plus un souhait qu'un constat, parce que si vu mes notes depuis mon inscription en psycho la révolution est une nécessité, il faudrait des partiels pour le confirmer, et surtout des partiels que j'ai eu le temps de préparer, en n'ayant pas l'initiative révolutionnaire en plein milieu mais avant de commencer. Cette session, c'est comme les autres, j'y vais avec l'ambition optimiste de limiter les dégâts.

 Au niveau des résumés de livres comme pour les révisions, j'ai eu moyennement le temps cet été. Comme le stage si durement obtenu démarre début octobre et que j'ai pas mal de livres à lire pour l'occasion, il va vraiment falloir que je trace, donc les mises à jour devraient être plus fréquentes à partir de mi-septembre (ou alors je suis dans la m...).

 Sur ce, bonne chance et bon courage aux étudiant·e·s de l'IED qui passent aussi cette session de rattrapage, yes we can, on y croit, tout vient à point à qui sait attendre le bout du rouleau, tout ça tout ça, et surtout les vacances approchent \o/ \o/ \o/

lundi 18 août 2014

Ephémère et délétère



Hécate souffre de troubles du comportement alimentaire, et en parle depuis maintenant 6 années sur ce blog (elle tient un autre blog en parallèle, Mlle B). Elle fait donc partager aux lecteur·ice·s en temps réel ses souffrances, les moments où ça va mieux, la distance qu'elle peut prendre par rapport à son poids ou son impossibilité de penser à autre chose, les moments où elle mange à peine pendant des jours et les moments où elle subit des crises et se gave. La longue durée couverte par le blog, et le fait qu'il ait été publié en temps réel (et sans validation préalable par un·e éditeur·ice), fait précisément qu'il ne parle pas que des troubles du comportement alimentaire d'Hécate, mais d'Hécate en général : ses rapports avec sa famille, les soignant·e·s plus ou moins efficaces et compréhensif·ve·s (et le manque d'accès à des soins satisfaisants en quantité ou en qualité), les agressions qu'elle a subies (le courage de livrer des choses aussi personnelles, surtout dans un espace exposé aux trolls, force l'admiration!), …

 Ce blog contient donc quelque chose qu'on ne trouvera jamais dans une vignette clinique ou une étude de cas, même la plus pertinente, même la mieux rapportée : une parole à la première personne, à des moments différents de sa vie, dans différentes humeurs, dont le sujet principal est la personne et non la pathologie. Et, s'il paraît fantaisiste de se former sans entendre les thérapeutes parler des patient·e·s, il faut sans doute se poser des questions sur les thérapeutes (ou futurs thérapeutes) qui ne s'intéressent pas au point de vue des patient·e·s. Une méthode contre-intuitive (interdire de parler de nourriture dans le dialogue avec la psy) qui s'avère être intéressante, une méconnaissance des troubles du comportement alimentaire qui poussent à une solution de facilité alternative (on va dire que c'est une dépression, pis de toutes façons ça ressemble), entendre Hécate parler de ses thérapies peut donner des idées d'exemples à suivre ou à ne pas suivre.

 On s'y attend, dans un blog qui parle de troubles du comportement alimentaire, à fortiori un blog dont l'autrice se livre autant, le contenu est extrêmement violent (le texte, mais aussi l'habillage du blog) : Hécate parle d'une violence intra-familiale parfois insidieuse, de son état suite aux privations, mais aussi des viols qu'elle a subis, de sa difficulté à réussir à nouveau à se faire vomir sans bruit après une période d'amélioration, ... Une réalité qui est ici racontée à la première personne, sans être accompagnée de développements théoriques.

 Bon, en vrai, je vais m'arrêter là, parce que je suis super mal à l'aise de parler d'un blog aussi personnel, j'ai l'impression de parler de la personne, et faire un post de blog sur une personne c'est moyennement élégant, du coup je fais rien qu'à m'embrouiller. Je récapitule pourquoi j'ai surmonté mon malaise :
-savoir que les troubles du comportement alimentaire sont une réalité violente et le ressentir sont deux choses différentes, et en lisant ce blog on ne peut que le ressentir
-l'avis de patient·e·s sur leurs psys est toujours très précieux, dans la mesure où on peut difficilement deviner à la place des patient·e·s, et que malheureusement un·e psy, même bien intentionné·e, peut faire des dégâts
-des informations exhaustives sur un·e patient·e, ou même une thérapie, c'est rarissime déjà parce que ça prend énormément de place (rien que les huit séances d'Herbert Bryan dans La relation d'aide et la psychothérapie ça occupe, et Psychothérapie d'un Indien des Plaines prend un livre entier) et ensuite parce qu'un·e thérapeute a généralement plusieurs patient·e·s, donc n'en sait pas forcément autant sur chaque patient·e
-le format blog permet une écriture en temps réel, et sans intervention d'un·e éditeur·ice (même si je ne me souviens pas avoir vu de coquilles... je déteste ce blog)... sachant que les gens changent avec le temps, je vois mal quel autre format peut offrir ce type de témoignage
-en plus c'est très bien écrit, et encore une fois le courage qu'il a du falloir pour partager autant son intimité force l'admiration  

lundi 4 août 2014

La Tristitude, version spécial IED


 Pour patienter entre deux fiches de lectures (sont chiants, ces psy, à écrire des trucs longs et même pas en BD!), cette version de La Tristitude écrite spontanément pendant les révisions de juin, à un de ces instants où il est impératif de faire une pause (disons que le cours d'Echelles et Tests était en train de me danser devant les yeux, en chantant le générique d'Happy Tree Friends). Bon, c'est un truc écrit à l'arrache, ça ne fait pas forcément référence à des trucs précis! Merci à http://fr.lyrics.wikia.com/wiki/WikiaParoles pour les paroles par écrit (surtout le refrain, c'est quand même plus pratique), et merci à Oldelaf bien sûr pour la chanson originale (et, tant que j'y suis, pour l'ensemble de son oeuvre).


La tristitude
C'est quand on reçoit jamais sa carte étudiant
Quand ce qu'on retient du cours de stats c'est du néant
Quand manger des PUFs ça commence à devenir chiant
Et ça fait mal
La tristitude
C'est quand personne ne répond aux questions même les tuteurs
Quand sur la plateforme on a pas le bon navigateur
Quand au lieu de réviser on traine sur twitter
Et ça fait mal
La tristitude
C'est moi, c'est toi
C'est nous, c'est quoi?
C'est un peu de détresse dans le creux de nos voix
La tristitude
C'est hum, c'est wouh!
C'est eux, c'est vous
C'est la vie qui te dit que ça va pas du tout
La tristitude
C'est un prof qui est injoignable toute l'année
Surtout quand il s'occupe du projet tutoré
C'est pas savoir comment on va être évalué
Et ça fait chier
La tristitude
C'est quand d'un coup nos notes disparaissent d'EP8
Quand les frais d'inscription se multiplient par huit
Quand le responsable scolarité s'enfuit
Et ça fait mal ma-mal ma-mal
La tristitude
C'est moi, c'est toi
C'est nous, c'est quoi?
C'est un peu de détresse dans le creux de nos voix
La tristitude
C'est hum, c'est wouh!
C'est eux, c'est vous
C'est la vie qui te dit que ça va pas du tout
La tristitude
C'est quand on passe toutes nos vacances à Saint Denis
Quand après les partiels on aime mieux être dans le déni
Quand on est bipolaire sans les phases de manie
Et ça fait mal
La tristitude
C'est lire 100 fois le même cours et rien se rappeler
C'est quand on se retape 3 fois la même année
Quand pour avoir un stage on est prêt à payer
Et ça fait mal ma-mal ma-mal
La tristitude
C'est moi, c'est toi
C'est nous, c'est quoi ?
C'est un peu de détresse dans le creux de la voix
La tristitude
C'est hum, c'est wouh!
C'est eux, c'est vous
C'est la vie qui te dit que ça va pas du tout
Non non non
La tristitude, la tristitude
La tristi, l'attitude, te donne, ta tristiti-titi-titititi-tititude
La tristitude te donne la triste attitude
La tristitude
Wow
La tristiti-titititititude
La tristitude, c'est un peu de tristesse et de solitude
C'est comme de la tristitude plus... rien
En tout cas c'est... la tri la tri la tri la tristitude
La tristitude te donne la triste attitude
La tristitude
Wow non
La tristiti-tititititude wow

mardi 22 juillet 2014

Protocoles et échelles d'évaluation en psychiatrie et psychologie, de Martine Bouvard et Jean Cottraux



 
 Régulièrement réédité (là c'est la 5ème édition), le livre présente de nombreux tests utilisés régulièrement par les psychiatres et psychologues clinicien·ne·s. Ah, et c'est aussi le 50ème livre présenté sur ce blog, youhou \o/ (je sais, en fait on s'en fout un peu)

 Une longue intro de Jean Cottraux décrit la méthodologie de la recherche scientifique, histoire que la deuxième partie ne ressemble pas pour le·a lecteur·ice à du Chinois rédigé en alphabet hébraïque. Si, bien sûr, le vocabulaire et les spécificités importantes des tests sont présentés, cette intro concerne la recherche en général (y compris l'éthique, ou encore des problèmes particuliers comme ceux qui se présentent quand des médicaments sont inclus -comment prendre en compte l'observance ou non du traitement par les sujets, comment gérer les placebo ou les traitements en cours avant l'expérience, ...-) et est donc intéressante en soi (même si un contresens sacrilège horrible y est fait sur l'expérience de Milgram : certes, les traits de caractère propres à la personnalité autoritaire -soumission, conformisme, agressivité- constituent un cocktail des plus redoutables pour une personne mise dans la situation de l'expérience, mais celle-ci est marquante justement parce qu'elle a montré que tout le monde -sauf moi, bien sûr- pouvait être amené à commettre des horreurs sur commande, et PAS seulement ceux ou celles qui auraient une personnalité particulière, scrogneugneu!). Le chapitre de Cottraux a aussi le mérite non négligeable d'être plutôt clair, alors que le sujet évoqué est technique et pas nécessairement simple.

 Comme promis dans le titre, de nombreux tests sont ensuite présentés (par Martine Bouvard), classés par domaine clinique concerné (agoraphobie et attaques de panique, anxiété et anxiété généralisée, phobie sociale et compétence sociale, trouble obsessionnel compulsif, stress post-traumatique, troubles de l'humeur, troubles psychotiques, troubles sexuels et problèmes de couple, médecine comportementale, troubles des conduites alimentaires, addiction, personnes âgées). Sont donnés pour chacun leur intérêt et leurs limites, et quand c'est possible et pertinent plus d'informations sont fournies, en particulier le résultat de leurs études de validation (comparaison entre les résultats d'une population contrôle et ceux de la population ciblée, fidélité test-retest, fidélité inter-juges -ça n'a rien à voir avec la vie sexuelle des magistrat·e·s-, corrélation avec les résultats d'autres tests, …), le plus souvent pour la version française du test et sa version anglophone. Les tests eux-mêmes sont souvent fournis, ce qui a un intérêt énorme en soi (parce que bon, l'ensemble ne se lit pas non plus comme un roman), même si pour certains d'entre eux il faut demander une autorisation supplémentaire pour s'en servir.

 C'est aussi l'occasion, indirectement, de faire de la psychopathologie. Déjà, parce qu'avoir une longue liste d'items auxquels une réponse particulière indique une pathologie (ou un degré plus ou moins important de celle-ci) en apprend plus sur la pathologie : un exemple particulièrement parlant est l'Inventaire des Troubles Alimentaires 2, qui évalue les patient·e·s sur des thèmes très spécifiques aux troubles du comportement alimentaire (recherche de la minceur, boulimie, insatisfaction de son propre corps, ascétisme) mais aussi d'autres plus généraux (perfectionnisme, peur de la maturité, méfiance interpersonnelle, sentiment d'inefficacité, …), pour lesquels les études de validation ont confirmé une différence avec un groupe contrôle. Ensuite, les corrélations entre différents tests constituent un bon rappel des erreurs de diagnostic dont il faut se méfier.

 Le livre ne prend pas beaucoup de place et est bien pratique à avoir sous la main, surtout dans l'optique d'une pratique professionnelle ou pour préparer un mémoire.

dimanche 6 juillet 2014

La relation d'aide et la psychothérapie, de Carl Rogers



 Rogers propose dans ce livre des apports méthodologiques à la psychologie clinique, que ce soit en tant que telle (personne qui vient consulter en demandant qu'on le·a libère d'un problème, thérapie de couple, …) ou quand la discipline est utilisée de façon moins directe (sur le lieu de travail, en milieu scolaire, …), auquel cas l'auteur parle de relation d'aide ("counseling")... c'est d'ailleurs de loin le terme qu'il utilisera le plus souvent. Si Rogers ne parle pas encore de psychologie humaniste, le·a patient·e est déjà rebaptisé·e "client·e" et la méthodologie non-directive est déjà évoquée. En fait, elle est évoquée plus ou moins discrètement au début (par exemple en comparant les approches directive et non-directive), mais il est de plus en plus clair que c'est en fait l'objet du livre, jusqu'à une confession à la fin au cas, on n'est jamais trop prudent, où le·a lecteur·ice n'aurait pas encore compris ("le procédé thérapeutique évoqué ici constitue probablement une grande avancée pour notre société en ce qui concerne la motivation et le comportement humains"). Bien que le livre date de 1942, on ne peut vraiment pas l'accuser d'être poussiéreux (à part des fois le style quand même) : Rogers a principalement travaillé à partir d'entretiens enregistrés (au phonogramme!), et il évoque des enjeux contemporains comme l'intérêt d'utiliser la psychologie clinique pour la réinsertion des anciens combattants (Médiapart a fait un article là-dessus il y a 2 ans, soit quand même 70 ans après), ou encore dans le monde de l'entreprise.

 Mais alors, que se passe-t-il dans le cabinet d'un·e psy (ou d'un·e conseiller·ère dans un collège ou un lycée) qui utilise l'entretien non-directif? Pour aller vite, on peut relever une liste de consignes données (pas par Rogers) pour conduire des entretiens auprès d'employés de la Western Electric Company, choisie (par Rogers) pour en illustrer les principes :
"1. Le chercheur doit écouter son interlocuteur patiemment et amicalement, tout en faisant preuve d'intelligence critique
2. Le chercheur ne doit faire preuve d'aucune autorité
3. Le chercheur ne doit pas donner de conseil ni effectuer d'injonctions morales
4. Le chercheur ne doit pas contredire son interlocuteur
5. Le chercheur ne doit parler ou poser de questions que sous certaines conditions :
a. Pour aider la personne à parler
b. Pour rassurer l'interlocuteur si une crainte ou un sentiment de malaise affecte sa relation avec le chercheur
c. Pour remercier la personne interrogée de restituer avec précision ses pensées et sentiments
d. Pour rediriger la conversation vers un sujet oublié ou évoqué trop rapidement
e. Pour éclairer des messages implicites, quand c'est pertinent"
 Sur le plan plus pratique, le·a client·e vient parler de son/ses problèmes, et le rôle du ou de la psy (ou non-psy, d'ailleurs) est de l'inviter à développer. Le succès de la thérapie est donc autant de la responsabilité des client·e·s que de celle des thérapeutes, c'est ce qui la rend non-directive : le·a client·e ne se verra pas proposer de consignes, de traitement médicamenteux, de règles de vie, d'interprétations sur son subconscient... L'idée est qu'à force de parler de son problème, iel identifiera, à son rythme, les tenants et aboutissants de ce problème (conflit intérieur, bénéfices secondaires, …) - "la compréhension implique généralement le choix entre des objectifs qui garantissent une satisfaction temporaire et immédiate, et d'autres qui promettent une satisfaction plus tardive mais plus permanente"- et sa part de responsabilité, ce qui lui donnera les moyens de s'en débarrasser. "Le client, c'est sûr, ne repart pas avec une "solution" artificielle à son problème, mais en ayant défini bien plus clairement sa situation dans son esprit, avec plus de visibilité sur les choix possibles, et avec la sécurité confortable d'avoir été compris par quelqu'un qui, malgré ses comportements et ses problèmes, a pu l'accepter". De la part du ou de la thérapeute, même les interprétations sont à manipuler avec prudence : si le·a client·e n'est pas prêt·e à accepter l'interprétation proposée, la thérapie sera en fait ralentie par une résistance de sa part ("plus l'interprétation est précise, plus elle a de chances de se voir opposer une résistance défensive").

Vu comme ça, on peut avoir un peu l'impression que le rôle des thérapeutes se limite à attendre que le·a client·e ait fini de parler pour utiliser une relance au hasard ("tiens, c'est marrant, ça fait 4 fois que je tombe sur "silence", hier j'arrêtais pas de tomber sur "écho"... qu'est-ce qu'il est en train de raconter, lui, au fait?"). En fait, relancer de façon adéquate demande savoir théorique et expérience ("Dans la rapidité des échanges pendant un entretien, c'est impossible que chaque réaction soit la plus pertinente, ou la plus cohérente avec le contexte de relation d'aide"). On a déjà vu que l'interprétation était un exercice périlleux, ce qui peut être frustrant pour le·a thérapeute qui voit le·a client·e tourner autour du pot à longueur de séance. Une autre difficulté est d'éviter de répondre trop directement aux demandes des client·e·s. Expliquer le partage des responsabilités peut par exemple demander de la diplomatie (il s'agit de ne pas donner aux client·e·s la sensation qu'on les abandonne, tout en leur rappelant -ou en leur expliquant- qu'il leur revient de faire une grande part du travail) mais, plus généralement, c'est à l'émotion des client·e·s qu'il faut faire écho, plutôt que de rechercher une réponse sur le plan rationnel ("toutes nos prises de paroles peuvent être associées à une attitude émotionnelle"). Un exemple est donné d'une enfant qui prend le thérapeute à témoin pour lui dire que, franchement, ce qu'on apprend à l'école des fois ça ne sert à rien, la trigonométrie par exemple... Son premier réflexe est de lui répondre que, euh, si si ça peut servir, imaginons dans une promenade en forêt, ça peut lui permettre de calculer à quelle distance se trouve tel ruisseau qu'elle aperçoit (autant vous dire qu'à la lecture de cet argument percutant, j'ai toutes affaires cessantes balancé mon livre pour foncer réviser le théorème de Thalès!). Etrangement, l'intervention n'a pas incité la cliente à soudain investir sa scolarité de toute son énergie... L'enjeu était en fait de tester la fidélité du thérapeute : serait-il du côté de l'institution scolaire comme sa mère ou de son côté à elle, lui fournissant en plus un argument à utiliser contre sa mère ("même le psy que tu m'as envoyé voir est d'accord avec moi")? La maladresse de la réponse était un mal pour un bien, permettant difficilement de le situer d'un côté ou de l'autre. Un peu plus tard, les bénéfices secondaires des heures de colles sont évoquées par la cliente : ça lui permet de passer du temps avec des élèves plus rebelles qu'elle n'ose l'être. Cette fois-ci, le thérapeute saisit l'occasion pour lui permettre d'exprimer plus explicitement son sentiment ambivalent envers l'école, ce qui était, sur le plan émotionnel, un autre enjeu de la question sur l'utilité des cours. Rogers recommande aussi de retranscrire le plus exhaustivement possible le contenu des séances, et de le relire très attentivement après coup (il omet juste d'expliquer comment on peut recopier l'intégralité d'un échange de près d'une heure tout en écoutant ce que le·a client·e raconte et en le·a relançant correctement... ça me semble pourtant être une question intéressante). Vous l'aurez compris, ne parler qu'à la fin de la séance pour dire "72 Euros", ce n'est pas de la thérapie non-directive (et j'ai les références culturelles que je veux).

 Des problèmes qui concernent à peu près tous types de psychothérapie sont aussi évoqués. Est-ce que le·a client·e consulte pour lui ou elle ou parce qu'on l'a traîné·e devant le·a thérapeute?  Dans ce dernier cas les premières séances devront lui permettre de s'approprier la thérapie, et de formuler sa propre demande. Est-ce que le·a client·e dit la vérité? Selon Rogers ça n'a pas d'importance, puisque c'est le travail sur le ressenti qui permet d'avancer. Comment mettre fin à la relation? En général le·a client·e sait le faire lui ou elle-même, et plus tôt que prévu, il ne faut donc pas s'alarmer d'une éventuelle régression des symptômes qui surviendrait vers la fin -il semble que ça arrive souvent- quand la thérapie se dirige vers son terme. Peut-on envisager ce type de thérapie avec quelqu'un qu'on connait personnellement? Là c'est très clair c'est non. Avec quelqu'un envers qui on a une relation d'autorité? C'est possible mais c'est partir avec un gros handicap, le·a client·e ne pouvant pas parler librement.

 Le livre s'achève sur la retranscription intégrale de la thérapie d'un dénommé (pour l'occasion) Herbert Bryan (je mets fin au suspense tout de suite : ce client ne rate pas de séance, et prévient la fois où il arrive en retard, le psy n'a donc pas l'occasion de se demander "Where is Bryan?"). L'objet de la consultation est une sensation glaciale, parfois douloureuse, qui paralyse presque le client (qui a par ailleurs souffert, plus jeune, d'un trouble du langage) la plupart des fois où il souhaite entreprendre quelque chose (relation sexuelle, initiative professionnelle, parfois au milieu d'un dialogue philosophique entre amis...), obstacle malvenu opposé à ses ambitions de grandeur. Les huit séances sont commentées en direct par Rogers, qui relève et argumente les bonnes et mauvaises interventions du thérapeute, et les avancées du client. Par contre, si vous n'aimez pas les notes de bas de page, vous allez souffrir. Atrocement. La thérapie illustre parfaitement de nombreux points théoriques du livre. Herbert Bryan identifie progressivement les bénéfices secondaires de son problème, ce qui lui permet de réduire les symptômes. Une fois les enjeux de sa pathologie parfaitement identifiés (à la moitié des séances), il évite pendant un temps conséquent d'une part de décider s'il renonce aux avantages qu'elle procure (ne pas se remettre en question, ne pas se lancer dans la vie professionnelle, …), d'autre part d'admettre qu'il lui revient à lui seul de prendre la décision et d'agir en conséquence. Comme indiqué plus tôt, les interprétations trop rapides donnent lieu à un recul du patient (qui au lieu de continuer de parler de lui se met à parler en termes philosophiques, abstraits, …) pourtant très habitué avant même de venir à l'introspection (il estime qu'il est en train de suivre une psychanalyse, ce n'est pas démenti pour éviter de rentrer dans justement dans un débat théorique). Les progrès sont très clairement visibles (et soulignés par Rogers au cas où on les raterait quand même), lorsque son discours change de tout au tout sur un thème identique (en général, le progrès consiste à admettre sa responsabilité -plutôt que de lister celle des autres, ou des événements extérieurs-, puis sa propre capacité à changer). On peut aussi constater que des progrès radicaux peuvent avoir lieu entre les séances (impensable, selon l'auteur, pour d'autres thérapeutes plus directifs).

 Bien qu'ayant validé le cours de méthodologie de l'entretien (youpi \o/), deux autres résumés de livres de Rogers vont suivre en lien avec ce cours. Certes les livres de cet auteur ne sont ni dans la bibliographie recommandée par la prof, ni dans celle du PUF, mais dans ces livres il est dit plusieurs fois que Rogers a beaucoup fait avancer les choses dans la conception de l'entretien thérapeutique, et cette lecture l'a plutôt confirmé!