samedi 30 mai 2015

J'arrive enfin au bout... de la licence -_-


 Comme souvent (tout le temps en fait, depuis mon inscription) à cette période de l'année, je prends le train demain pour voir si l'hôtel Campanile de Saint Denis n'a pas changé depuis mes dernières visites (est-ce que la façade est toujours verte? suspense insoutenable...). J'ai le cœur serré en pensant que c'est la seule fois de l'année où j'y vais : les regroupements de licence, je les ai déjà fait pendant l'année scolaire 2012-2013 (oui, je sais, ça fait 3 ans que je suis en 3ème année de licence), et là je n'ai que deux matières à passer (même si techniquement Echelles et Tests en vaut quatre ou cinq), ça va être la troisième fois que je les passe, et je n'ai même pas besoin d'avoir la moyenne (et en plus maintenant ça rigole plus je fais des fiches), donc si j'ai besoin d'aller aux rattrapages je pense que vous m'entendrez crier de là où vous êtes.

 J'avais redoublé (oui, redoublé, pas triplé, parce que je parle du redoublement du semestre 6 ^^ ) principalement à cause du stage pas trouvé à temps, d'où le fait qu'il ne me reste que deux matières à passer et que j'en ai profité pour lever un peu le pied cette année (je suis même parti en VACANCES) avant les au moins quatre ans d'apnée qui m'attendent (Master 1 et 2), mais j'ai quand même appris quelques trucs :
-30 pages (quantité demandée pour le rapport de stage), c'est LONG (oui il m'a fallu presque deux bac +3 pour apprendre ça... arrêtez de ricaner, de très grand·e·s pédagogues disent que chacun·e apprend à un rythme différent), surtout quand on met un temps certain à s'y mettre à chaque fois (à faire des calculs savants pour que stresser en se demandant si notre ébauche de plan va bien aboutir à 30 pages ou si on va devoir se taper une réorganisation/réécriture conséquente)
-30 pages, c'est bien plus galère à relier que 15 (projet tutoré), parce qu'on a très peu de marge sur cette scrogneugneu (oui je sais je suis virulent) de spirale donc à la fin on doit mettre les feuilles une par une en surveillant TOUTES les perforations et sans les abîmer (sinon il faut tout réimprimer -_-) et, partie la plus dure, sans s'énerver sinon on devient encore plus maladroit·e et on s'en sort pas
-on peut tout à fait finir l'année en retard même quand on n'a que deux matières à préparer, mais il ne faut pas se leurrer ça demande un niveau d'élite en procrastination, et la rédaction du rapport de stage a quand même bien facilité les choses

 J'arrive enfin, normalement, à la fin de la licence, donc si tout va bien l'année prochaine je vais être en Master clinique (dans l'idéal) ou développement, ce qui va impliquer d'augmenter considérablement la cadence de travail (du coup je ne regrette qu'à moitié d'avoir un peu ralenti cette année)... mais pas tout de suite, vu que l'inscription est en octobre. Les prochaines fiches de lecture, comme pas mal des précédentes, seront donc plus des choix perso qu'imposées par des matières à préparer/des recherches à faire (même si c'est bien aussi, c'est d'ailleurs là-dessus que j'ai démarré le blog).

 En attendant je souhaite bonne chance à tou·te·s les L3 qui commencent lundi (même si je doute beaucoup qu'iels vont passer par ici avant), et comme je suis quelqu'un de sympa je souhaite aussi bonne chance à ceux et celles qui ne sont pas en L3 et qui ont encore quelques jours de révisions intensives à endurer.

 Ah sinon il y a une nouveauté, maintenant vous pouvez vous abonner au blog (oui, je sais, j'aurais pu y penser avant). C'est sur le côté, si si, juste là, au dessus du rangement par thèmes et en dessous de la pub si vous avez pas installé AdBlock, il y a simplement votre adresse e-mail à rentrer (en plus l'étudiante qui m'a donné l'idée s'est même pas abonnée... tssss) (ah, en fait si... mille excuses... voilà que je calomnie mes lecteur·ice·s :/, à ma décharge, le système pour voir le nombre d'abonné·e·s est complètement incompréhensible). Mais vous pouvez aussi venir tous les deux jours voir si il y a un nouvel article, ça me fera plaisir de vous voir.

lundi 18 mai 2015

Le livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona




 Le titre peut surprendre. On imagine mal, en effet, une Apologie des violences sexuelles, ni même un Plaidoyer pour les violences sexuelles, d'autant que, comme le précise Virginie Despentes (dans King-Kong théorie), "les hommes continuent à faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu'ils ont fait". Ce titre est pourtant pleinement justifié, d'une part parce que, même si leurs auteur·ice·s les appellent autrement (ce qui aggrave le problème), les violences sexuelles sont extrêmement répandues ("dans leur vie, 16% des femmes ont subi des viols ou des tentatives de viol", "moins de 8% des viols font l'objet de plaintes"), y compris sur des mineur·e·s ("près de 50% des violences sexuelles sont commises sur des filles de moins de 16 ans", en France "26% des Français connaissent au moins une personne victime d'inceste dans leur entourage et 3% des Français déclarent avoir été victimes d'incestes -5% des femmes et 1% des hommes-"), et d'autre part parce que tant la société dans son ensemble qu'une partie des professionnel·le·s directement concerné·e·s (médecins, services sociaux, justice, …) ont leur part de responsabilité dans la situation, du fait de certains tabous (il est plus difficile de se représenter des violences dans certains cadres tels le couple, la famille, …) ou au contraire d'une violence jugée à tort inhérente à certains contextes (sexualité, éducation, ...), d'une société inégalitaire (la parole et les droits fondamentaux de la femme ou de l'enfant sont moins pris au sérieux que celui de l'homme ou de l'adulte, "40% des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie", ...) et d'une méconnaissance générale de l'effet de ces violences (et d'autres violences) sur les victimes.

 Suite à des mécanismes plus idéologiques que rationnels, les victimes qui parlent de ce qui leur est arrivé sont en effet souvent traitées comme des coupables, accusées d'exagérer, d'avoir provoqué, de ne pas se remettre assez rapidement, … Est-ce qu'elles se sont bien rendues compte de l'effet qu'elles faisaient à l'agresseur? Est-ce que c'était si limpide que ça qu'elles n'étaient pas consentantes? N'est-ce pas étrange qu'elles ne se soient pas plus défendues? L'enfant qui refuse le droit de visite de son père et dénonce des violences n'est-il pas manipulé par sa mère dans le cadre du divorce? L'autrice dénonce un univers qui banalise cette idéologie, à travers un sexisme généralisé ou un manque de respect de l'adulte envers l'enfant, et estime responsables entre autres la prostitution et la pornographie (qui sont pour elle des violences sexuelles en soi), les violences éducatives (l'adulte est plus prompt à juger le comportement de l'enfant qu'à surveiller le sien, et se donne le droit de frapper pour rectifier le comportement de l'enfant qui serait trop indiscipliné) ou des idées inégalitaires répandues (racisme, …). Cette tendance est non seulement destructrice pour la victime qui se verra privée de renforts externes et internes (comprendre qu'on a été victime d'une agression et être légitimé dans ce sens, loin d'inciter à une supposée complaisance, fait partie intégrante du processus thérapeutique), mais limite les opportunités de changer aux coupables qui voudraient se remettre en question, et risquent d'être confrontés à des discours de type "ça arrive à tout le monde de craquer", "ce n'est pas non plus si grave", ... Du fait de la sidération (et d'une absence de repères dans une situation incompréhensible, en particulier pour les enfants victimes de violences sexuelles) au moment des violences, la victime risque de plus d'être colonisée par ce type de discours inversant les culpabilités de la part de l'auteur·ice des violences ("les agresseurs ne se contentent pas de faire souffrir leurs victimes, ils les obligent souvent à dire et penser que c'est pour leur bien, qu'elles aiment ça, leur déniant ainsi toute possibilité de se défendre et de se plaindre") et d'intégrer ces pensées... le risque est bien entendu décuplé si en plus elle l'entend d'un·e proche ou d'un·e professionnel·le dont le rôle est de la soutenir. Du fait d'une sous-estimation de la gravité des faits, même les gens compréhensifs dans un premier temps risquent de moins l'être en voyant que la victime ne se remet pas de ce qu'elle a subi. Et, si les proches même finissent par ne plus être des allié·e·s quand l'agression n'est pas oubliée fissa, on n'ose imaginer la difficulté de trouver du soutien quand se manifestent des conséquences moins connues du traumatisme qui peuvent franchement prendre au dépourvu les gens non avertis (repli sur soi alternant avec des conduites extrêmes, des violences auto-infligées et des prises de risque).

 La police et les tribunaux sont hélas aussi concernés par ce manque de formation, voire contaminés par cette idéologie (l'autrice rappelle que beaucoup de victimes silencieuses -"pour le viol, qui est un crime jugé en cour d'assise, ce sont moins de 10% de plaintes, 3% de poursuites judiciaires et entre 1 et 2% de condamnations"- ça veut mathématiquement dire beaucoup de coupables inconnu·e·s... dont certain·e·s risquent donc de se retrouver à un point ou à un autre de la chaîne judiciaire en cas de procédure). A cela s'ajoutent, pour une victime qui rappelons-le vient de subir un traumatisme, des examens physiques et psychiques qui peuvent être éprouvants, revivre le traumatisme en le racontant à un·e enquêteur·ice qui cherchera les failles (serait-ce pour les anticiper de la part de la défense) donc posera des questions sur les signaux envoyés, la raison pour laquelle la plainte n'a éventuellement pas été déposée de suite, … Le processus peut se révéler douloureux même avec des interlocuteur·ice·s bienveillant·e·s, ce qui n'est pas, loin de là, nécessairement le cas. Muriel Salmona ne réclame pourtant pas que les murs des tribunaux soient couverts du sang des violeur·se·s, qu'une pique avec la tête des auteur·ice·s de violence conjugale orne l'entrée des commissariats, et est extrêmement claire sur son respect des droits de la défense ("il est facile de comprendre qu'un accusé ait tout intérêt à nier son crime et à mettre en cause la victime, et qu'il puisse bénéficier de la présomption d'innocence"). On peut toutefois se demander ce qui se passe dans l'univers de ceux qui supposent par défaut que quelqu'un aurait l'idée saugrenue de porter plainte, d'aller jusqu'au bout de la procédure, après une relation sexuelle consentie. Certes c'est une possibilité, et les victimes de calomnie sont aussi à protéger, mais agir comme si le mensonge était la règle plutôt que l'exception? Imaginons un instant la même situation avec un autre type d'infraction (l'exemple n'est pas de moi, mais c'était dans un fichier image pêché sur le net et non sourcé)... "Je me promenais rue xxx vers 22h" "Dans ce quartier là? Le soir ?" "Euh... oui" "Et vous étiez habillé comme ça ? En costume ?" "Oui. Et d'un coup, un inconnu a surgi, il m'a menacé avec une arme et m'a demandé mon portefeuille" "Et vous lui avez donné? Vous ne vous êtes pas défendu?" "Il m'a pris par surprise, il avait une arme, j'ai cru qu'il allait me tuer!" "En plus, si je ne me trompe pas, vous êtes quelqu'un de généreux, non?" "Euh... oui, je donne à des associations" "Donc vous exhibez votre richesse dans un quartier chaud le soir, et quand on vous demande votre portefeuille vous vous exécutez sans vous défendre. En plus, vous êtes quelqu'un qui aime donner de l'argent! Ce que je pense, c'est que vous avez donné de l'argent volontairement, et qu'après vous avez changé d'avis!". S'ajoute encore à ça le manque de considération pour la sécurité des victimes : il arrive souvent qu'aucune mesure ne soit prise pour éviter que le·a coupable ne puisse les approcher. L'autrice déplore également que certaines données scientifiques solides n'aient pas leur place dans les tribunaux, alors que le Syndrome d'Aliénation Parentale, à la validité scientifique pour le coup inexistante, peut influencer des jugements. Que des circonstances aggravantes, comme l'alcoolisation, se transforment en circonstances atténuantes (si la victime a bu elle n'avait qu'à être plus lucide, si l'agresseur a bu comment vouliez-vous qu'il se contrôle ?). Enfin, le livre comprend des exemples concrets de réticence, voire de maltraitance des professionnel·le·s de la justice. Une adolescente de 15 ans vierge est violée par un ancien camarade de classe qui reconnaît qu'elle avait dit non et qu'il avait du lui tenir les bras. Le procureur prononce un non-lieu. Elle se retrouve en garde à vue (où elle se fait traiter de menteuse et annoncer qu'elle risque 10 ans de prison) pour dénonciation mensongère. Le tout, semble-t-il, parce qu'elle n'avait pas parlé d'échanges MSN entre eux avant le viol. Un non-lieu est prononcé alors qu'on petit garçon de 10 ans a été sodomisé par son cousin de 17 ans, parce qu'il aurait été demandeur (malgré une loi alors en vigueur selon laquelle l'enfant ne peut consentir). Un psychiatre, dans le cadre de l'expertise, harcèle la plaignante qui ne cède pas puis fait un rapport d'expertise destructeur et insultant. Un policier fait savoir crûment à une femme de 25 ans que vu la façon dont elle s'est défendue il pourrait la violer de suite, puis plus tard tente de l'embrasser de force (elle s'est défendue!). En estimant leur comportement tout à fait légitime puisque l'audition est filmée (victime mineure), le brigadier et la brigadière rient quand une adolescente de 13 ans décrit son viol par trois adultes ayant autorité, la traitent de libertine, lui demandent si elle a aimé être sodomisée, et lui expliquent qu'une fille violée ne se serait pas débattue comme elle. Un autre policier insiste pour faire dire à une autre adolescente, de 14 ans, séquestrée et violée par deux hommes pendant 48 heures, qu'elle ment. Elle dit qu'elle a crié, il rétorque que c'était de plaisir. Quand elle prévient qu'elle a la nausée et qu'elle va vomir (elle est sous traitement préventif de VIH), en revanche, il trouve ça assez intolérable pour oublier une seconde l'uniforme qu'il porte et le respect de la loi qu'il implique ("Tu n'as pas intérêt sinon je t'en retourne une!"), révélant son sens des priorités. Ces exemples, qui dans une fiction ne seraient pour la plupart pas crédibles car trop surréalistes, concernent les seul·e·s patient·e·s de Muriel Salmona, sur la seule année qui précède l'écriture du livre!

 L'autrice regrette aussi le manque de formation des professionnel·le·s de la santé. Au delà des éventuelles violences exercées avec l'appui du pouvoir que peut conférer la blouse blanche, elle a observé dès sa formation, y compris en psychiatrie, un manque de vigilance et de considération envers le vécu de victime et ses conséquences. Dans le cas de certain·e·s patient·e·s, les informations sur les violences subies, bien qu'obtenues ou pas trop dures à obtenir en s'intéressant au sujet, n'étaient pas reliées à la pathologie présentée alors que le lien aurait expliqué bien des choses. En tant qu'étudiante en psychiatrie, elle était frustrée par les modèles théoriques existants et a compris et théorisé, à travers des recherches utilisant témoignages, œuvres d'art, travaux sur le traumatisme et le stress post-traumatique et neuro-imagerie, le fonctionnement de la mémoire traumatique. Cependant, le manque de formation sur le sujet pose encore problème aujourd'hui. Les médecins, y compris ceux dont l'expertise sera utilisée dans le processus judiciaire, méconnaissent souvent le sujet ("La reconnaissance des dommages psychiques ne va donc pas de soi, et elle est le plus souvent soumise à des évaluations aléatoires et dépendantes de chaque médecin. Ces derniers restent malheureusement persuadés, dans leur grande majorité, qu'il n'existe pas de symptômes spécifiques scientifiquement validés"). L'enjeu est pourtant de taille, comme ça a pu par exemple être constaté lors d'une enquête de médecins et de sages-femmes en Seine-Saint-Denis (en 2005 et 2006). Il s'agissait de poser trois questions à des patientes qui venaient en consultation de médecine générale : avez-vous déjà subi des violences verbales? physiques? sexuelles? Bien que pour certains réticents au départ ("bonjour, je porte une blouse blanche qui peut intimider et je vais vous poser une question potentiellement intime et qui risque de réveiller un vécu difficile alors que vous venez me voir pour autre chose... sinon, vous avez votre carte vitale sur vous?"), iels ont été surpris de la facilité à poser les questions, et de la facilité avec laquelle les patientes répondaient. 54% des patientes ont dit avoir subi des violences, 90% d'entre elles en parlaient pour la première fois à un médecin. Et, comme l'autrice le précise dans l'intro, les violences vécues peuvent être la cause d'autres symptômes, psychiques mais aussi somatiques, qui impliquent une thérapie adaptée.

 Face à une agression subie, le cerveau a un fonctionnement spécifique. Comme je suis à peu près aussi doué en neurologie qu'un hamster (ce qui va bien m'embêter dans deux semaines, mais c'est un tout autre sujet), je ne vais pas m'aventurer à reprendre les explications détaillées du livre, parce que ce serait laborieux et que je suis paresseux, et aussi accessoirement parce que je risquerais de glisser pas mal d'erreurs. Je vais donc me contenter de réexpliquer ce que j'en ai compris, et qui éclaire déjà énormément de choses. Pour celles et ceux qui sont très motivé·e·s et/ou qui ne sont pas intimidé·e·s même quand il y a des mots compliqués ET des dessins en même temps, vous en saurez beaucoup plus, tadaaaam, ici, ne me remerciez pas (surtout que précisément j'ai rien fait). Je disais donc, face à une agression subie, le cerveau a un fonctionnement spécifique : lorsque la douleur, la peur, deviennent insupportables, il s'anesthésie, au prix d'un court-circuit des moteurs de la peur et de la douleur, mais aussi du raisonnement. La personne agressée se retrouve ainsi incapable de se contrôler, d'agir de façon appropriée, perd ses repères, ce qui la livre à son agresseur·se. Cette disjonction explique les comportements qui de l'extérieur peuvent sembler inadaptés (accepter le discours dégradant de l'agresseur·se, rester inerte un long moment après, ne pas avoir sur le coup l'idée de porter plainte, …). Vous mesurez le problème du manque de formation : les symptômes qui précisément prouvent le vécu de violences vont dans les faits décrédibiliser la victime! Le fonctionnement traumatique sera d'autant plus puissant que la vie est mise en danger, ou qu'il est impossible de donner un sens à ce qui se passe, ce qui arrive souvent... car l'agresseur lui-même disjoncte de la même façon, l'empathie étant un réflexe (neurones-miroirs), donc agresser l'autre a un impact psychique significatif mais aussi, dans la mesure où on disjoncte, prive l'autre des repères non verbaux qui se mettent normalement en place face à l'autre. Ce vécu, qui est par définition insupportable (puisqu'il fait disjoncter le cerveau), hantera ensuite la victime qui fera son possible pour éviter tous les stimuli, pas nécessairement identifiés, qui pourraient éveiller son souvenir (et la vague de souffrances qui accompagneront ce souvenir), et qui sont potentiellement nombreux (odeur, photo, situation particulière, voire heure où l'agression a eu lieu). Cependant, ce mécanisme a aussi un effet d'anesthésie, et devient donc paradoxalement une solution face au stress insupportable provoqué... par le traumatisme. Ce fonctionnement explique des comportements a priori contradictoires (et qui, déjà séparément, exposent à l'incompréhension et aux critiques de l'entourage) où une surprotection qui peut être prise pour de la complaisance précède des comportements extrêmes (automutilations qui peuvent même reproduire le souvenir traumatique, comme l'auto-strangulation pour une personne qui a été étranglée lors de viols, exposition à des risques d'agression, …) qui fonctionnent sur le mode d'une drogue, avec un phénomène d'accoutumance et de dépendance (impliquant la nécessité de "doses" de plus en plus fortes). Dans ces tentatives de s'anesthésier, du fait que pendant l'agression la conscience de soi est anéantie, la victime peut même prendre les pulsions et discours de l'agresseur pour les siens, ajoutant la culpabilité à la souffrance. Muriel Salmona compare la situation des victimes au port d'un lourd sac à dos invisible : gravement handicapées dans leur santé, leur vie scolaire, professionnelle, amoureuse, elles sont en plus priées de faire des efforts sans nécessairement se rendre compte qu'elles ne partent pas à égalité.

 J'ai précisé plus haut que l'agresseur·se disjonctait de la même façon : les agresseur·se·s sont généralement d'anciennes victimes de violences (donc plus de thérapies adaptées, c'est moins de personnes qui continuent de souffrir de leur traumatisme, mais aussi moins d'agresseur·se·s), même si l'essentiel des victimes ne devient pas agresseur·se. Iels reproduiront les violences qu'iels ont eux-même subies ou auxquelles iels ont assisté, sans forcément s'en apercevoir, ou alors en pensant que ce n'est pas si grave puisqu'eux-mêmes s'en sont remis (sans réaliser qu'iels reproduisent ce qu'ils ont vécu précisément parce qu'ils ne s'en sont pas remis, iels ont juste la sensation que ce n'était pas grave parce qu'ils ont mis en place la défense traumatique). L'autrice précise qu'une société inégalitaire est propice à ce genre de comportement, l'ancien·ne agressé·e saisissant l'occasion donnée de se venger en se mettant en position de force.

 La thérapie consiste principalement à expliquer le principe de la mémoire traumatique (permettant éventuellement d'identifier les stimuli problématiques et les réactions associées) et à décoloniser l'esprit de la victime, en rappelant que l'agresseur·se est responsable, que le droit est du côté de la victime, que l'agression n'est en rien légitime, en étant à l'écoute des souffrances endurées… Le récit, même hors thérapie, est à encourager, ce qui peut se faire sous forme artistique. Il peut être utile d'associer à une thérapie spécialisée une thérapie par EMDR ou des médicaments (en gardant à l'esprit le risque d'accoutumance et de dépendance) pour diminuer la puissance des symptômes, ou encore d'effectuer une psychanalyse, sous certaines réserves (absence de jugement de la part de l'analyste, prise en compte sérieuse des événements extérieurs et pas uniquement du fonctionnement intra-psychique, et bien entendu les discours sur les fantasmes - "en fait je vous l'apprends mais inconsciemment vous aviez super envie d'être agressé·e"- sont particulièrement dangereux dans ce contexte).

 Vous l'avez déjà constaté, la mémoire traumatique, au centre du livre, ne concerne pas uniquement les violences sexuelles, malgré le titre. Elle concernent également les violences intra-familiales non sexuelles, les violences institutionnelles, les crimes de guerre... Un des symptômes décrits dans le livre (insomnie par peur des rêves qui surviendront durant le sommeil) est d'ailleurs à l'origine d'un fait divers qui a inspiré le film Freddy, les griffes de la nuit (un adolescent ayant vécu une partie de son enfance dans un camp de réfugiés était convaincu qu'il allait être assassiné dans son sommeil s'il s'endormait... il a effectivement fini par mourir, dans son sommeil semble-t-il, et il a été découvert qu'il cachait une quantité astronomique de café dans sa chambre) (par ailleurs le personnage de Freddy est plus ou moins implicitement un agresseur pédocriminel) (et le réalisateur précise dans le commentaire audio quand la mère de l'héroïne est tuée à la fin que pour lui elle devait être punie, car elle n'avait pas cru sa fille, ce qui reprend la problématique de la loi du silence) (bon je vais peut-être arrêter de parler de ce film c'est un peu pas le sujet au départ). Cependant, les violences sexuelles sont particulièrement emblématiques de violences tues du fait d'une société inégalitaire, de la difficulté même d'en parler quand on les a subies, et sont extrêmement répandues. En plus de l'intérêt de les médiatiser pour mettre fin dans la mesure du possible au non-dit, elles cristallisent à la fois la critique générale de la société par l'autrice et les recommandations cliniques qui intéresseront tout·e professionnel·le, dans le domaine de la santé comme dans le domaine de la justice.

mercredi 15 avril 2015

Baubo, la vulve mythique, de Georges Devereux (et aussi un texte de Freud et un texte de Ferenczi)




 Déplorant le manque de travail des psychanalystes sur "le symbolisme des organes sexuels de la femme" et plus généralement sur la sexualité féminine, Georges Devereux, en prenant comme point de départ le mythe de Baubo ("le fantasme de Baubo continue d'ailleurs de hanter même notre siècle"), nous fait partager "l'aboutissement de presque un demi-siècle de réflexion intermittente" (oui, l'auteur même qui dit que "toute recherche est autopertinente sur le plan inconscient" a passé 50 ans a réfléchir sur ce sujet... bon, ceci ne nous regarde pas).

Le mythe de Baubo a principalement deux versions connues, dont je vais reproduire ici le résumé par Robert Neuburger dans la préface parce que je suis quelqu'un de sympa (et aussi parce que c'est quand même plus pratique). La situation est la même dans les deux versions : Déméter, en deuil de sa fille Perséphone qu'Hadès a enlevée pour l'épouser (Hadès étant le dieu de la mort, ça sous-entend qu'elle est un peu décédée, d'où le deuil), cesse de manger et de boire. Sa servante Baubo tente de lui faire retrouver de la joie de vivre. Pour la première version, due à Clément d'Alexandrie : "Ayant ainsi parlé, Baubo retroussa son péplos pour montrer de son corps (à Déméter) tout ce qu'il y a d'obscène ; le jeune Iachkos qui était là, tout en riant, agitait la main sous le sein de Baubo ; la déesse, alors, sourit dans son cœur ; elle accepte la coupe aux reflets bigarrés, où se trouvait du cycéon". Pour la seconde version (d'Arnobe -aucun lien avec l'acteur qui a joué Terminator-) : "Baubo tira son vêtement depuis le bas et exposa aux yeux (de Déméter) les formes des parties naturelles qu'en agitant d'une main creuse -elles avaient un aspect d'enfant- elle frappe, palpe amicalement. Alors la déesse, fixant des yeux d'auguste lumière et un peu adoucie, dépose les tristesses de son âme puis de sa main prend la coupe et riant, boit joyeuse, tout la liqueur du cycéon." (le cycéon est une boisson traditionnelle -sans alcool, mais qui n'a pas inspiré les couleurs du costume du père Noël- de l'époque).

 La présence d'un enfant (Iachkos) ne veut pas dire que Baubo s'exhibe aussi devant un enfant, mais (c'est implicite mais démontré de façon détaillée dans le livre) qu'elle accouche devant Déméter, ou lui montre un début d'accouchement. Si le fait qu'elle accouche sur commande et en faisant le clown est surtout rendu possible par sa nature de personnage mythologique, le fait qu'elle ne s'allonge pas avant est moins surréaliste : la position accroupie pour accoucher existe, bien que peu répandue dans l'occident contemporain, et cet élément est beaucoup utilisé par Devereux pour commenter des œuvres d'art (surtout des statuettes) représentées accroupies, les genoux écartés. Plusieurs éléments font que Devereux prend ce mythe comme élément central de son travail : l'exhibition est plutôt réputée pour être un trait de caractère masculin, l'exhibition de la vulve a en général plutôt vocation a être insultante pour la cible (deux exemples sont donnés, de femmes perses et d'une femme spartiate s'exhibant à leurs soldats en fuite pour les traiter de lâches), et la présence de Iachkos, en plus d'évoquer la grossesse et l'accouchement, suggère un symbole phallique qui précisément n'apparaît pas là où on l'attend. C'est d'ailleurs principalement Iachkos qui permet à Devereux de proposer des interprétations cliniques du mythe (dans la citation, Iambe désigne Baubo -sinon ça voudrait dire que le même bébé est accouché par plusieurs personnes en même temps, et c'est déjà assez compliqué comme ça- ): "en exhibant ses parties sexuelles, Iambe rappelle à Déméter non seulement qu'elle n'est pas la seule à être châtrée (à avoir subi une perte) (pénis=enfant), mais aussi et surtout qu'ayant une vulve, elle peut concevoir d'autres enfants, qui remplaceront Perséphone, descendue aux Enfers", "le sexe de Baubo, dont émerge la partie supérieure du corps du bébé Iachkos, avait un aspect phallique et, de ce fait, niait la castration (symbole et prototype de toute perte et de tout deuil)".

 Les discussions sur le mythe même prendront en fait relativement peu de place dans l'ouvrage, même s'il sera souvent rappelé. Comme précisé dans l'intro, l'objectif de Devereux est surtout de faire avancer la psychanalyse de la sexualité féminine et du corps féminin. Comme pour la plupart de ses textes, ses analyses se baseront sur des éléments psychanalytiques bien sûr (extraits d'analyses), mais aussi historiques, anthropologiques, artistiques, sur des thèmes aussi prometteurs que "la femme phallos" , "la vaginalisation de la verge", "l'homme tubulaire et la femme bouchée", "le ventre facifié", … Les lecteur·ice·s intéressé·e·s pourront prolonger avec le chapitre sur la virginité de Femme et mythe (que je n'ai pas résumé sur ce blog parce que le livre concerne la littérature, la mythologie plutôt que la psychanalyse ou l'ethnopsychiatrie). De façon assez surprenante, le fait que Devereux soit capable d'un sexisme violent et ahurissant (il déplore au détour d'une interprétation mythologique "la tapageuse campagne "anti-viol" (= anti-hommes) de nos jours" (!), je comprends mieux comment il se débrouillait dans Femme et mythe pour trouver que les Etats-Unis des années 70 sont une société matriarcale et pleurnicher à ce sujet) ne transparaît pas particulièrement dans ses nombreuses analyses.

 L'essai de Georges Devereux est complété de très courts textes qu'il aura utilisés dans son analyse, respectivement de Freud (traduit par Robert Neuburger), Parallèle entre des mythes et une obsession visuelle, où le mythe de Baubo est directement cité pour éclairer l'idée obsédante d'un patient de 21 ans à propos de son père (le mot "Vaterarsch", qui littéralement désigne le postérieur du père mais ressemble phonétiquement au mot patriarche en allemand, et son image "sans tête ni thorax, mais comme un abdomen nu nanti de bras et de jambes"), et de Ferenczi, La nudité comme moyen d'intimidation, deux vignettes cliniques concernant des femmes se représentant, vous ne devinerez jamais, leur nudité comme moyen d'intimidation (envers des enfants -garçons-).

lundi 6 avril 2015

Le chercheur d'âme – un roman psychanalytique, de Georg Groddeck



 Freud, enthousiasmé par ce texte du prestigieux médecin Groddeck (bien plus qu'il ne le sera plus tard par Le Livre du ça, du même auteur), l'a fait publier en 1921 dans l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag. Le livre met en scène August Müller, qui après avoir été traumatisé par son incapacité, malgré d'épiques efforts, à venir à bout, sur demande de sa sœur Agathe, de punaises envahissant une pièce de la maison, sera pris d'un délire de grandeur commençant plus ou moins au moment où il marchera trop bien à une plaisanterie de Lachmann, médecin ancien admirateur de sa sœur, qui lui proposera une solution, présentée comme la culmination de milliers d'années de sagesse et accueillie avec le plus grand des enthousiasmes : "Remède infaillible contre les punaises. Tue chaque punaise que tu trouves. Quand tu auras tué la dernière, alors il n'y en aura plus."

 Après s'être évadé de la chambre supposée être libérée des punaises (Agathe l'y avait mis en quarantaine, Lachmann lui ayant fait croire qu'il avait la scarlatine), il se rebaptisera Thomas Weltlein et n'aura de cesse d'accomplir le destin de grandeur auquel il a décrété qu'il était promis : Lachmann, incapable de lui faire entendre raison, ne pourra bien vite que constater qu'il a été dépassé par sa propre plaisanterie. Le délire de grandeur se manifeste principalement par une interprétationnite aigüe, dans un premier temps de signes extérieurs vus comme des consignes pour aller à la rencontre de son destin (il décidera ainsi par exemple qu'il doit se faire incarcérer à la place d'un voleur célèbre recherché par la police, au point d'insister avec virulence pour aller en prison quand le vrai voleur est retrouvé et de le traiter d'imposteur), puis d'interprétations qui se rapprochent plus de l'analyse freudienne, qu'il assénera doctement aux différents publics qu'il trouvera (personnes se trouvant dans le musée ou restaurant où il a commencé à parler, public plus officiel lorsqu'il parvient à monter sur scène à l'occasion d'un débat, ou encore profiteur·se·s qui prennent la décision périlleuse de le suivre pour profiter de sa richesse non pas intellectuelle mais matérielle) en plus de ses illuminations sur le fonctionnement général de la société, ce qui se terminera souvent en bagarre. Il ne s'affranchira jamais toutefois du traumatisme initial des punaises.

 Je ne m'aventurerais pas à me lancer dans une interprétation du roman, ni même à dire pourquoi Freud l'a tant apprécié alors qu'il n'est par certains aspects pas vraiment flatteur pour la psychanalyse... En plus de se sentir de décrypter un message ou un sous-texte précis dans un livre aussi insolite, le comprendre vraiment implique probablement d'en savoir beaucoup sur Don Quichotte, roman très cher à Freud auquel il est fait référence, ou encore de parler allemand (plusieurs jeux de mots sont explicités par le traducteur, sur les noms ou, plus indispensable, sur les sonorités des mots qui amènent Weltlein à leur imaginer un sens particulier, mais il semble y en avoir un certain nombre) ou de bien connaître la psychanalyse freudienne et surtout son avancement au moment de l'écriture du livre... domaines que Freud, on peut l'imaginer, maîtrisait plutôt bien.

 Si le livre ne va pas nécessairement beaucoup faire avancer les compétences cliniques de ses lecteur·ice·s, ça vaut quand même la peine de le lire ne serait-ce que par curiosité (on ne peut en tout cas pas dire que ce n'est pas un livre curieux!) si on s'intéresse à la psychanalyse et à son histoire, de préférence pour celles et ceux qui le peuvent en allemand sinon on rate probablement beaucoup de choses.

lundi 2 mars 2015

Neurocomix, de Matteo Farinella et Hana Ros


 Alors qu'il s'apprêtait à engager une conversation avec une charmante demoiselle, le personnage principal se retrouve propulsé dans une drôle de forêt... demandant son chemin à un passant qui s'avérera être Santiago Ramon y Cajal (prix Nobel de médecine, considéré comme le père des neurosciences), il apprend qu'il est en fait dans un cerveau : les arbres ne sont pas des arbres mais des neurones. Notre personnage vivra un certain nombre de péripéties (dont échapper à l'attaque d'un calamar géant qui veut se venger des expériences faites sur ses congénères -les calamars ont l'avantage d'avoir des axones d'un millimètre de diamètre-) pour parvenir à sortir de là, tout en bénéficiant d'explications des plus grands noms de l'histoire des neurosciences sur le fonctionnement de l'échange entre neurones, explications qu'il n'écoutera qu'à moitié parce que c'est d'autre chose et surtout avec quelqu'un d'autre qu'il veut  bavarder, donc là sa préoccupation c'est de sortir.

 Les explications scientifiques sont bien intégrées dans la narration, même s'il faut parfois se concentrer pour bien comprendre ce qui est dit sur la structure du neurone, la plasticité cérébrale, la façon dont ils communiquent entre eux (l'axone, le truc qui est particulièrement épais chez les calamars évoqués tout à l'heure, est comme un pont que traverse l'information pour aller d'un neurone à un autre)... ce qui éclaire, par exemple, le fonctionnement de la drogue ou des antidépresseurs. C'est une partie du programme de 1ère année, donc l'étudiant·e en psychologie qui le lit n'apprendra pas grand chose, mais ça reste une façon plus sympa pour revenir sur certains points que se replonger dans ses cours (en tout cas, les miens manquaient furieusement de chiens qui parlent, et les neurotransmetteurs ne portaient même pas de costume d'aventurier!). En plus, l'illustrateur ne sait pas dessiner que des portraits de chercheurs célèbres, des arbres qui avalent les gens ou des limaces qui jouent du banjo, puisqu'il est aussi docteur en neurosciences (tiens, en Angleterre aussi ça a l'air dur de trouver un poste dans la recherche... c'est un peu comme jouer au loto, sauf que pour jouer au lieu d'acheter un ticket il faut passer un doctorat).

 Le·a lecteur·ice passe un moment agréable et, au pire, n'aura pas perdu beaucoup de temps, la bande-dessinée se lit en 20-30 minutes.

jeudi 26 février 2015

Les Violences ordinaires des hommes envers les femmes, de Philippe Brenot




 Philippe Brenot, thérapeute de couple, liste dans ce livre les violences que les hommes font subir, individuellement (violence conjugale) ou collectivement (inégalités sociales), aux femmes. Il précise que cette violence des hommes envers les femmes semble parfois tellement naturelle qu'elle en devient invisible ("l'androcentrisme est ainsi, à notre corps défendant, toujours présent dans une société qui a été pensée, organisée et dirigée par les hommes depuis tant de siècles") et que tous les hommes, lui y compris, doivent être vigilants sur leur comportements. Les violences vont donc des inégalités à grande échelle (différence de salaire à poste égal, faible proportion de femmes dans certains domaines - "ce sont l'université, la politique et l'armée qui ont le plus longtemps opposé une résistance à l'entrée des femmes en leur sein", les plaintes pour viol et violences conjugales, qui concernent majoritairement les femmes même si l'auteur ne manque pas de rappeler que certains hommes les subissent par des femmes, sont de fait le plus souvent enregistrées par des hommes, …) au plus intime, au sein du couple : refus de remise en question par l'homme qui estime être dispensé d'écouter sa compagne, violence physique, négligence au niveau de l'hygiène ("un comportement inconscient de rejet, de mépris, de désintérêt"), absence de disponibilité à l'autre, viol conjugal (l'auteur a le mérite de consacrer du temps à ce sujet parfois tabou, au travers de suffisamment de vignettes cliniques pour montrer que la situation n'est pas une exception et que le violeur ne peut pas ignorer l'absence de consentement de sa victime), comportements entre lesquels Philippe Brenot refuse d'ériger des frontières ("il n'y a pas de différence de nature mais seulement de degrés de la violence").

 Une chose pourtant intrigue : alors qu'il décrit largement en quoi les stéréotypes de la virilité, une certaine conception du couple dont il reste des traces dans l'inconscient collectif, une société où dans de nombreux domaines l'homme est privilégié par rapport à la femme, contribuent à ces violences (au point qu'il perçoit cette violence, lorsqu'elle est commise par des femmes sur des hommes, comme une revanche), il martèle tout au long du livre que c'est très important, mais alors très très important, d'insister sur la différence entre les sexes ("c'est cette tendance à vouloir interchanger les rôles et à abolir les spécificités qui me semble être à l'origine de la poursuite des violences", "une seule voie pour l'avenir : accepter la réalité de l'inégalité et non tendre vers l'utopie d'un idéal égalitaire", "notre société manque cruellement d'éducation à la différence des sexes", …). Bon, avant de se demander ce qui lui prend, on va peut-être chercher à comprendre ce qu'il peut bien vouloir dire par là... "la paternité n'est jamais l'équivalent masculin de la maternité, pas plus que la maternité n'est l'équivalent féminin de la paternité", dit-il en citant Sylviane Agacinsky (Politique des sexes) et en oubliant de dire ce qu'il entend, dans ce livre qui par ailleurs ne s'attarde pas sur la parentalité, par paternité ou maternité, termes qui, c'est vrai, ne recouvrent pas grand chose et vont un peu de soi. On va chercher ailleurs, alors... Ah, formidable, une différence précise, dans le fonctionnement cognitif : "il a bien été montré combien les femmes réussissent toujours mieux que les hommes dans les tests de mémoire verbale et qu'elles ont une meilleure mémoire "fortuite" ", ce qui expliquerait certaines réactions rapportées en vignette clinique, comme "lui, il vit dans l'instant. Ce qui est passé est passé. Mais toutes ces humiliations, ces réflexions blessantes, je ne veux pas les oublier, je ne peux pas les oublier!". On pourrait croire bêtement que quand quelqu'un tient un propos humiliant, c'est plus marquant pour la personne qui en est la cible que pour la personne qui en est l'autrice, surtout quand ça arrange bien la personne en question de dire que l'autre en rajoute (quelqu'un qui prend la bonne habitude de tenir des propos humiliants n'est pas nécessairement quelqu'un qui supporte bien de les entendre!), cas qui se présente dans de très très nombreuses vignettes cliniques du livre, mais en fait non, c'est plus probablement une liaison mystérieuse entre les ovaires et l'hippocampe que les chercheur­·se­·s en neurologie ne sauraient tarder à découvrir. Heureusement, Philippe Brenot a anticipé ma mauvaise volonté, et fournit encore un autre exemple : Adrien, 12 ans ("il est bagarreur et tape tous ceux qui refusent son autorité", "il a vu son père frapper sa mère lors de leur séparation"), frappe Chloé, 14 ans, la sœur d'un de ses amis, parce qu'elle ne veut pas le laisser passer devant elle au self. Il explique au surveillant qu'il ne comprend pas bien ce qu'on lui reproche, d'une part parce que "cette pouffiasse" était parfaitement libre de se pousser, d'autre part parce que des coups "j'en reçois tous les jours et ne dis rien". Le­·a lecteur­·ice apprendra que dans cette situation, le problème, ce n'est pas qu'Adrien ne soit pas foutu d'attendre son tour au self, ni que sa réaction spontanée en cas de conflit soit de frapper (même si c'est lui qui a déclenché ledit conflit), ni même qu'il trouve normal de prendre des coups, non non non, le problème, c'est que, comme Adrien, "trop d'hommes sont encore aujourd'hui ignorants de la différence des sexes" (pourtant Adrien ne semble pas l'ignorer tant que ça... c'est quoi, le masculin de "pouffiasse"?). Si vous êtes un homme, faites bien attention de ne pas avoir Philippe Brenot derrière vous quand vous faites la queue au self!

 Bon, il est temps d'avouer que je suis un peu de mauvaise foi dans ma façon de présenter les choses : il y a bel et bien plus de précisions sur les différences entre hommes et femmes qui selon l'auteur sont salutaires, et il admet lui-même que c'est compliqué, mais d'une part il faut attendre la fin du livre (donc se taper un certain nombre de rappels sur le risque d'apocalypse si on ne respecte pas assez ces différences, ce qui m'a laissé pas mal d'occasions de me demander s'il fallait que je fasse des concours de pets, que je regarde plus souvent le foot -mais sans ma femme, dans l'idéal en m'engueulant avec elle parce qu'elle veut regarder Titanic- et que je quitte la fac de psycho pour un BEP mécanique, pour servir la cause réellement urgente de l'égalité homme/femme), d'autre part ces différences concernent surtout la séduction (en gros, l'homme doit accepter d'être à l'écoute, sensible, d'apprécier les moments passés ensemble, ce qui, alors qu'on pourrait croire que c'est l'apprentissage du vivre-ensemble, revient en fait à accepter la féminité de sa partenaire, tout en conservant les traits masculins qui sont jugés sexy). Autre élément qui n'aide pas à attendre sereinement la fin du livre pour savoir ce que l'auteur peut bien vouloir dire : sur ce sujet particulièrement sensible, l'auteur dit un certain nombre de fois une chose et son contraire... je défie quiconque de rester zen du début à la fin. La répartition des rôles hommes/femmes telle qu'elle a existé et existe encore est génératrice de violences, mais "c'est cette tendance à vouloir interchanger les rôles et à abolir les spécificités qui me semble être à l'origine de la poursuite des violences", peu importe que la recherche d'emprise dans le couple soit "depuis si longtemps au service du stéréotype masculin du machisme qu'elle peut être considérée comme un caractère appris et, encore une fois, qui peut se désapprendre". "Accepter l'égalité entre les sexes serait le minimum que pourrait faire une classe politique timide" mais "une seule voie pour l'avenir : accepter la réalité de l'inégalité des sexes et non tendre vers l'utopie d'un idéal égalitaire" (par ailleurs, contrairement à ce qu'il laisse entendre, l'auteur n'ignore pas que proclamer l'égalité dans la loi n'est pas suffisant en soi pour qu'elle existe, puisqu'il énumère les différents progrès législatifs qui ont été faits jusqu'à aujourd'hui, y compris l'effroyablement récente -1990- reconnaissance du viol conjugal dans le code civil). Le viol, c'est très mal, la preuve c'est entre autres que c'est aussi "une arme de guerre, il accompagne tous les conflits armés", mais on apprend plus tard à propos du guerrier que tout homme se doit d'être (!) que "les vertus de ce guerrier sont le courage, la gloire, l'honneur, toutes qualités passant au-dessus de la violence qui n'est jamais le but de la guerre". Autre élément intéressant : le viol est une action intrinsèquement masculine parce que "le viol implique l'intrusion d'un sexe ou d'un objet proéminent à l'intérieur du corps de la victime, arme que tout homme porte sur lui en permanence", "un homme ne peut être pris à son corps défendant par une femme, fondement de l'inégalité des attitudes que nous dénonçons"... alors qu'on pourrait bêtement croire que le stéréotype du désir masculin qui ne supporte pas la contrariété (les lecteurs du blog se souviennent peut-être que Dolto estime que c'est bien normal qu'un homme couche avec sa fille, ravie de lui rendre ce service, si son épouse se dérobe au devoir conjugal), ou la représentation répandue de la pénétration comme une domination virile ("enculé", très répandu dans le langage, n'est pas un terme aimable -l'homophobie n'est d'ailleurs pas un obstacle pour qu'un homme stipule à un autre qu'il l'encule-, et dire à quelqu'un qu'on a des ébats torrides avec sa mère est rarement en soi un compliment sur le physique de cette dernière), ont plus à voir avec ce crime qu'une coïncidence anatomique. Enfin, c'était intéressant d'apprendre que les femmes n'ont pas de doigts...

 Le livre est aussi ponctué de plusieurs charges contre le féminisme, qui, ça va de soi, est agressif et clivant et a pour obsession de traquer et détruire ce qui constitue la féminité ou la masculinité, mais surtout ne sert à rien : "les femmes révolutionnaires, quand à elles, se sont cassé les dents sur un machisme inébranlable", "le féminisme a été une source d'évolution, aujourd'hui il ne l'est plus". Eh oui, les évolutions sociales et législatives sont apparues comme ça, d'un coup, pouf pouf, comme les cadeaux à minuit sous le sapin de Noël. Les combats laborieux, l'obligation de faire ses preuves ou de provoquer une dette (travail en usine pendant la première guerre mondiale, résistance et risques de mort et de torture que ça implique pendant la seconde en ce qui concerne la France, selon mes souvenirs de collège qui sont sûrement un portrait un peu simpliste mais je suis pas historien on va faire avec), en fait ça n'a servi à rien, il fallait juste attendre, ou à la limite écrire une jolie lettre aux gentils elfes législatifs du Pôle Nord. D'ailleurs, ils vont peut-être livrer cet après-midi le droit de conduire aux femmes d'Arabie Saoudite, on ne sait jamais... Mieux, "en face d'un féminisme libérateur ne s'est levé aucune franche opposition". C'est vrai ça, la Déclaration des Droits de la Femme d'Olympe de Gouges a été immédiatement acceptée dans la joie et la bonne humeur, les féministes d'aujourd'hui ne doivent pas subir menaces de viol et de passage à tabac massives ou suppositions sur leur sexualité sur les réseaux sociaux, quant à celles qui s'opposent aux Talibans, ça se termine systématiquement dans la rigolade autour d'un verre. Et tant qu'on y est, l'évolution post-68arde des mentalités "s'est faite en moins de trois générations sans que les deux camps ne se soient réellement affrontés" (c'est vrai que les hommes et les femmes, qui pour l'occasion sont des camps -déjà que d'ajouter le concept de genre au concept de sexe a provoqué pas mal de malentendus, est-ce bien nécessaire d'ajouter celui de camp?-, ne se croisent qu'exceptionnellement... heureusement qu'il y a les cigognes pour que l'espèce humaine puisse se perpétuer!). De crainte que le terme de féminisme ne soit pas assez effrayant, Philippe Brenot utilise parfois celui de "post-féminisme". Bon, ce n'est pas de la psycho, mais je me permets une précision, parce que si ce n'est pas clair pour Philippe Brenot ce n'est peut-être pas clair pour d'autres personnes non plus : le féminisme, c'est la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes, point (ça n'implique absolument pas de détester les hommes, ni de brûler les poupées et les ballons de foot). Comme la société est complexe, que les interactions entre hommes et femmes sont omniprésentes, et que les inégalités, qui sont bien plus souvent en faveur des hommes, sont nombreuses, il y a un certain nombre de façons d'être féministe. La définition des inégalités (une femme qui porte le voile de son plein gré, est-elle aliénée, auquel cas il faut la convaincre d'arrêter, ou est-ce que ne pas respecter son choix est sexiste en soi?), les moyens d'arriver à l'égalité (les quotas permettent de corriger un déséquilibre existant, mais c'est aussi inscrire la discrimination, serait-ce de la discrimination positive, dans la loi), posent des questions dont les réponses ne font pas l'unanimité, les débats entre féministes sont donc parfois virulents. Et si l'injonction à être belle provoque par certains aspects des inégalités, on peut parfaitement être féministe et aimer le maquillage. Etre pour l'égalité des salaires, c'est une revendication féministe. Vouloir sortir dans la rue sans subir des techniques de drague à base de sifflements et de cris d'animaux (et d'insultes dans le cas surprenant d'un refus) même quand il est tard et qu'on est dans tel ou tel quartier, c'est une revendication féministe. Même si par ailleurs on aime le maquillage, les décolletés plongeants, les hommes qui ont des épaules larges, … Donc, quand Philippe Brenot liste, statistiques à l'appui, des discriminations subies par les femmes, y compris les plus insupportables qui sont les expositions à la violence, il s'agit incontestablement de revendications féministes. Et écrire un livre rempli de revendications féministes, avec un titre féministe, tout en disant que le féminisme c'est le mal, ce n'est plus de l'équilibrisme, c'est du contorsionnisme, d'où de nombreux passages qui laissent perplexe. Heureusement qu'il ne fait pas pareil avec tous les termes, sa vie serait quand même compliquée... "Tu fais quoi?" "J'ai battu des œufs, j'ai assaisonné, et là je les fais cuire à la poêle" "Ah, OK, une omelette, bon appétit" "Ah mais non, pas une omelette, quand même pas, t'es fou toi, moi je fais pas d'omelettes!"

 Mais, rappelons le, l'auteur est aussi thérapeute de couple, et donne des solutions bien concrètes à des situations qui pourtant semblaient insolvables à la lecture des nombreuses vignettes cliniques énumérant des hommes qui ne voient pas où est le problème (sinon dans le comportement de leur épouse qui ne comprend rien à rien), ou qui s'estiment impulsifs mais ne trouvent pas de solutions pour arrêter de frapper quand la situation ne leur convient pas, c'est à dire souvent. Quelques extraits particulièrement représentatifs : "Je suis trop frustré si on me dit non! Et puis, il n'y a aucune raison de le faire car j'essaye d'être le plus juste avec tous, ma femme, comme avec mes enfants", "elle me dit que ça ne lui plait pas, mais dans le fond je pense qu'elle aime bien" (à propos d'une tenue vestimentaire négligée). Une autre explication claire, que Philippe Brenot a emprunté à Patricia Evans (L'agression verbale dans le couple) : "Plus il se met en colère et plus elle tente de comprendre comment le fait de dire que la salade est au réfrigirateur a pu l'amener, lui, à croire qu'elle pensait qu'il en voulait. Lui n'est, bien entendu, pas hors de lui au sujet de la salade. Il se fâche parce qu'il a besoin d'exprimer sa colère, en tout impunité. Cette impunité s'est trouvée menacée quand elle a répondu : "Pourquoi te fâches-tu?". Il s'est alors senti contrecarré et s'est dit qu'il risquait de perdre son pouvoir sur elle". La priorité est d'enrayer le cycle de la violence (et comme le monde est bien fait, c'est le titre du chapitre) : il faut donc résister aux impulsions de rendre les coups, de se murer dans le silence par protection ou en représailles, ou de critiquer trop frontalement le comportement d'un interlocuteur qui se trouve trop parfait pour supporter la critique, car ces réactions entretiendraient un cercle vicieux. Le conseil de l'auteur est plutôt de signifier l'interdit en allant systématiquement porter plainte ou déposer une main courante, même si on est un homme victime d'une femme et que c'est difficile à aller raconter à des gens et même en cas d'insultes (eh oui, les insultes, c'est illégal), ce qui a en plus l'avantage d'introduire un tiers : ce n'est pas une épouse qui n'a mesuré ni ses propres failles ni la perfection de son conjoint qui dit non, c'est la société, à travers le code pénal et le commissariat (d'autres tiers peuvent fonctionner, et permettre un début de dialogue, mais les parents sont à éviter, d'un point de vue stratégique, parce que ça atténue la dimension de conflit entre adultes). Philippe Brenot invite aussi à une méthode de dialogue (la communication paradoxale) qui consiste à commencer sa réponse par des propos positifs et valorisants, rendant la critique qui suit recevable (exemple de l'auteur : "oui, je comprends bien ce que tu viens de dire et tu as raison dans un certain sens, car ce n'est jamais très simple de communiquer entre nous... par contre, je n'accepte pas la façon dont tu cries et les mots dévalorisants que tu utilises pour me parler")... utiliser l'humour de façon préventive pour désamorcer peut fonctionner aussi. L'intervention d'un­·e professionnel­·le, qu'iel soit psychiatre, psychothérapeute, psychologue, médecin, psyn'importe du moment qu'iel a une formation solide en thérapie de couple, est fortement recommandée, mais dans certaines condition : ça ne peut pas fonctionner si les deux membres du couple ne sont pas volontaires, impliqués dans la démarche, et il est souhaitable qu'iels consultent la même personne, mais chacun­·e individuellement. Pour certaines personnes, la thérapie de couple ne suffit pas, il faut une thérapie tout court ou une réponse pénale ("devant la résistance de certaines personnalités rigides, très narcissiques, voire perverses, les stratégies conjugales de la communication montrent peu d'efficacité") (Philippe Brenot ne le précise pas, mais c'est par ailleurs très souvent le cas : la maladresse dans la communication ou l'impulsivité sont souvent des excuses ou des prétextes pour faire accepter des comportements de violence et d'emprise dans une relation abusive).

 Les conseils pour désamorcer la violence, les abondantes vignettes cliniques, sont précieux, et c'est peut-être dommage de prendre le risque de perdre de nombreux­·ses lecteur­·ice­·s avec une approche aussi clivante : le titre risque de faire fuir certaines personnes, l'auteur s'en prend frontalement (faute de le faire avec de la précision factuelle) au féminisme mais tient des propos féministes qui ne sont pas des moins virulents (invitation explicite pour chaque homme à se remettre en question, statistiques sur la violence subie par les femmes en tant que femmes, présentation de la structure psychique selon Freud -en particulier le concept d'envie du pénis chez la femme- comme résultant d'une culture sexiste, liens entre certains aspects de la virilité et violence dans le couple, refus d'une distinction entre les violences autre qu'une distinction de degré, …), le premier chapitre est intitulé "j'accuse les hommes", ce qui fera sauter au plafond ceux et celles qui ne veulent pas entendre parler de ce qu'on peut appeler domination masculine (comme Bourdieu souvent cité), patriarcat ou androcentrisme (le terme choisi par l'auteur), le second est intitulé "mais je demande aux femmes" et sera perçu comme odieusement paternaliste par ceux et celles qui sont sensibles à cet androcentrisme (avec raison, puisque dans ce chapitre il explique aux femmes ce qu'il ne faut surtout pas faire face à la violence, mais ne dit pas ce qu'il faut faire, c'est réservé à un chapitre qui n'est pas, ce serait trop simple, le suivant), … En plus de faire des choix plus diplomatiques, il était peut-être aussi possible de faire une distinction entre la violence sociale, qu'il reste indispensable de dénoncer, et la violence interindividuelle dans le couple, donc de parler moins constamment de masculin et de féminin, moins constituer ce qu'il en arrive à appeler des camps : si les deux sont à l'évidence liées (les viols, les violences conjugales, sont pour l'écrasante majorité des violences que des hommes font subir à des femmes), s'il y a une continuité, sont-elles complètement indissociables? Est-ce qu'il est impossible qu'un couple qui vit dans le partage des tâches le plus traditionnaliste et y tient (l'homme est responsable de ramener un salaire, à la maison il ne lève pas le petit doigt) vive dans le respect mutuel avec des sentiments amoureux réciproques? Qu'un homme qui clame au contraire être favorable à l'égalité frappe sa conjointe et lui demande de rendre compte de son moindre mouvement de sourcil parce que, il n'y peut rien, c'est quelqu'un de passionné et impulsif (dans 7ème étage, Nils profite précisément qu'Asa ait le permis de conduire et pas lui pour maîtriser encore plus la situation en profitant de sa vulnérabilité de fait quand elle conduit)? Et on peut douter qu'aucun couple homosexuel ne puisse profiter de ces conseils de thérapie de couple : pourtant, parmi les si nombreuses vignettes cliniques, toutes concernent des couples hétérosexuels. Les mécanismes décrits, d'estimer son propre désir comme la chose la plus importante du monde et le ressenti de l'autre comme à côté de la plaque, qu'il n'y a plus aucun effort à faire une fois que la relation est inscrite dans la durée (mariage, …), de vivre comme une agression les demandes de passer du temps ensemble, de trouver acceptable de frapper pour maintenir une domination, est-ce que ce ne serait pas, au delà d'une distinction homme masculiniste/femme victime de l'androcentrisme, une distinction sujet/objet, donc des compétences fondamentales du vivre-ensemble qui ne font pas partie des préoccupations de la personne violente en plus d'être une situation favorisée par des stéréotypes?

jeudi 19 février 2015

Le psychodrame, d'Anne Ancelin Schützenberger



 La pionnière française du psychodrame a réédité son Précis de psychodrame en 2003, puis en 2008 (et, tant qu'à faire, l'a rebaptisé).

 Le psychodrame, créé par Jacob Levy Moreno, consiste à faire jouer, sous la direction d'un·e animateur·ice, des scènes qui vont impliquer émotionnellement les acteur·ice·s ("réalisation totale de la psyché (âme) par l'action (drama)"), en général dans un but thérapeutique ("le théâtre avait pour effet d'être une thérapie pour le groupe des spectateurs (alors que c'est le but du psychodrame thérapeutique, et souvent un effet du psychodrame pédagogique)"). En fait, je ne vais pas rentrer dans les détails techniques pour l'imparable raison que je n'ai pas tout compris (euphémisme), mais on distingue plusieurs types de psychodrame, qui dépendent en particulier de la base théorique de l'animateur·ice (psychanalyse, psychologie sociale, Gestalt, thérapie systémique, psychiatrie, …) et bien sûr de sa formation initiale au psychodrame proprement dit. Le psychodrame peut être utilisé pour de nombreux publics, des employé·e·s d'une entreprise qui ont du mal à faire face à une situation professionnelle aux patient·e·s psychotiques d'un hôpital psychiatrique. On peut même faire jouer une seule personne, dans le cadre d'une psychanalyse.

 Bien qu'on puisse faire des marathons (séances de 24 heures, à destiner plutôt aux sessions de formation), une séance dure une à deux heures (les séances plus longues ont en général pour effet de permettre d'aller chercher des choses plus profondes), pour un nombre de séances très variable (6 à 60). La séance commence par un échauffement, pour que chacun se sente à l'aise dans le groupe, mais aussi pour déterminer quelle scène sera jouée : les méthodologies sont très variables, de l'interdiction de la parole qui contraint à communiquer par geste, la prise de parole à tour de rôle en tenant un sablier virtuel, l'animateur·ice qui dégage un thème des conversations spontanées ou qui fait décider le groupe selon la méthode non directive, … La scène est ensuite mise en place, la personne qui va jouer le rôle principal va être amenée par le·a psychodramatiste à décrire l'environnement avec le plus de détails possible (tous les accessoires et éléments de décors seront virtuels, à charge aux acteur·ice·s de les faire apparaître) et les rôles seront distribués. Le·a patient·e échangera donc avec d'autres acteur·ice·s (les ego-auxiliaires), qui pourront aussi jouer le rôle du ou de la patient·e pendant qu'elle ou lui jouera un autre rôle (un proche, un désir, une émotion, …), les rôles pouvant parfaitement changer pendant la scène sur consignes du ou de la psychodramatiste, qui reste très actif·ve tout le long, au même titre que tou·te·s les participant·e·s ("le psychodrame est une rencontre privilégiée qui ne peut comporter que des participants"), qui sont actif·ve·s à la fois par leur jeu et par leurs émotions ("l'acteur atteint à une émotion qui se communique au groupe, comme une pierre jetée à l'eau forme des cercles qui se propagent", "un psychodrame réussit lorsqu'il fond et unifie un groupe dans une émotion commune"). Après le jeu, il est capital de revenir sur le vécu des participants, y compris à la séance suivante, ce qui permet par exemple de revenir sur les rêves, ... S'il s'agit bien de théâtre, si les accessoires restent imaginaires et que, bien entendu, certains gestes ne devront pas être réalisés (comme, si incroyable que ça puisse paraître, frapper quelqu'un ou se déshabiller), l'implication devra être sincère : Schützenberger fait une très nette distinction entre faire "comme si" et faire semblant -si on fait semblant, il ne s'agit pas de psychodrame-. Le·a patient·e pourra élaborer des conflits (le psychodrame peut par exemple consister à le·a faire dialoguer avec différentes perceptions contradictoires qu'il a d'un projet, d'une personne, d'un problème, …), communiquer avec un·e proche (y compris avec un·e proche décédé·e), exprimer un désir (une technique du psychodrame est celle de la boutique magique, où iel peut demander ce qu'iel veut -des fins de mois moins acrobatiques, des années de vies en plus, un voyage, ...-, à charge au ou à la marchand·e d'en déterminer le prix -pas nécessairement de l'argent- avec pour seule contrainte qu'il soit abordable) ou encore, c'est peut-être l'objet principal du psychodrame, passer plus directement par l'émotion à travers une catharsis ("pour Moreno, une fois la catharsis faite, les choses sont définitivement terminées, ou presque").

 Les catharsis provoquées peuvent être particulièrement intenses ("la catharsis est parfois accompagnée de larmes, sueurs -exceptionnellement même de vomissements, s'il s'agit de psychotiques-, tremblements, changements de ton et de voix, de langage, d'attitude, ..."), et même si on peut se contenter de se réjouir que le psychodrame soit une thérapie puissante, c'est bien entendu un élément à prendre au sérieux. Schützenberger, sans être aussi radicale que Moreno ("les gens venant au psychodrame déjà traumatisés par leur vie propre, il faut avoir le courage, dit Moreno, de ne pas craindre de les traumatiser dans une séance de psychodrame"), précise qu'il y a aussi un danger non négligeable à freiner ou à stopper le jeu par crainte d'une catharsis trop violente ("il est moins traumatisant pour un individu de s'exprimer en groupe, que d'être arrêté par un psychodramatiste trop "prudent", et d'avoir à se "débrouiller" seul et après la séance avec ce qui a été refoulé, et qui le travaille"). Le retour du ou de la psychodramatiste sur la catharsis avec le·a patient·e reste, on l'aura compris, indispensable.

 La structure du livre est particulière et prend un peu au dépourvu. Loin de se lire comme un roman comme la plupart des autres livres de Schützenberger (Aïe mes aïeux, Psychogénéalogie, Le plaisir de vivre, ...) qui restent, incontestablement, des livres théoriques, là le·a lecteur·ice se fait d'office décrire de façon détaillée le contenu d'une séance puis, après une brève case vignettes cliniques certes particulièrement intéressante (une phrase anodine fait hurler et fondre en larme une patiente pourtant déjà analysée plusieurs fois, et lui fait comprendre pourquoi elle a toute sa vie rejeté son frère, une patiente psychotique, dans une séance animée par Moreno, dialogue avec ses hallucinations ou prend la parole à la place de certaines - "entrer dans le monde de l'hallucination, c'est d'abord l'explorer pour essayer de voir comment il est, non pas objectivement, mais subjectivement, pour le malade", "d'après Moreno, le monde du malade vaut bien notre monde à nous – et de toutes façons, c'est la seule manière de le comprendre de l'intérieur, pour l'aider à s'en sortir", …) mais plutôt courte, le·a lecteur·ice est invité·e à lire la définition de 130 techniques du psychodrame (sur les 350 existantes que Schützenberger regrette de ne pas avoir pu regrouper), puis un glossaire des concepts du psychodrame à peu près aussi fourni (ça fait une table des matières très très longue!), suivi pour ceux et celles que ça intéresse d'une histoire synthétique du psychodrame. La façon de présenter les choses rend donc la lecture peut-être un peu indigeste, et surtout donne la sensation que le titre initial, Précis de psychodrame. Introduction aux aspects techniques, est plus adapté. Certes j'ai pu faire ce résumé donc ce serait exagéré de dire qu'on n'apprend on qu'on ne retient rien, mais à certains moments on se demande ce qu'on est censé faire du déroulement détaillé d'une séance alors qu'on n'a pas encore compris les tenants et les aboutissants, ou d'une liste (et même deux) de termes techniques dans l'ordre alphabétique. Je pense que le livre est plus adapté, de par sa structure, à des gens qui sont déjà formés, même si tout·e lecteur·ice comprendra à peu près, peut-être plus laborieusement que nécessaire, en quoi consiste le psychodrame.