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Dans une démarche très proche de celle de Jessica Taylor, d'ailleurs citée plusieurs fois, l'autrice montre à quel point l'invention de l'hystérie a été dans la continuité de, et au service de, une oppression patriarcale particulièrement écrasante, de la silenciation la plus radicale.
C'était le cas dans le passé, ça l'est encore aujourd'hui, une femme qui parle trop fort (au propre et au figuré, le travail de certaines femmes publiques sur leur voix est évoqué) risque d'être qualifiée de folle, au sens figuré bien sûr ce qui est un stéréotype insultant en soi et au d'une disqualification du propos (le hasard a fait que je lisais ce livre là, illustration bien trop frappante, en même temps que celui de Pauline Chanu), mais aussi au sens propre, avec les diagnostics et traitements (enfermement, médication lourde, électrochocs qui n'ont pas fait l'objet d'un consentement éclairé, voire lobotomie, pour ne citer que quelques exemples) que l'institution psychiatrique peut entraîner. Le diagnostic de folie est utilisé pour donner les moyens de rendre fou ou folle. Le livre Mon vrai nom est Elisabeth, également cité, en donne un exemple sur la longueur, mais si celui-ci évoque un passé récent, les témoignages contemporains de violences en psychiatrie sont nombreux.
Les besoins fondamentaux niés sont physiques (diagnostics et examens tardifs voire non faits, absence de protection contre les violences sexuelles), affectifs (contraintes de rester dans un environnement malveillant), d'épanouissement plus général (l'autrice donne de nombreux exemples où l'enfermement dans le foyer -sous prétexte de repos, toute activité personnelle ou artistique est proscrite- et la participation plus active aux taches ménagères sont littéralement des traitements prescrits, qui vont très étonnamment avoir tendance à renforcer l'état dépressif), ...
La rhétorique, souvent teintée de paternalisme, est imparable : les femmes exagèrent, simulent, elles ont besoin d'un cadre strict et, pour leur bien, de fermeté, voire de se marier et d'avoir des enfants (ce qui est leur véritable nature) pour être enfin moins déraisonnables. Ce regard qui pourrait sembler appartenir aux siècles passés existe toujours dans une certaine mesure, comme peuvent en témoigner les violences médicales, le traitement des victimes de violences sexuelles ou encore, pour parler plus directement de psychiatrie, la mise sous tutelle de Britney Spears (c'est certes un exemple, mais c'est aussi un exemple qui montre que ça arrive encore aujourd'hui, et que ça peut arriver à une femme riche et puissante). Les conséquences même des violences (symptômes traumatiques, détresse, colère, ...) deviennent autant de "preuves" au service de nouvelles violences.
360 pages sont ici résumées en quelques paragraphes, ce qui peut donner la sensation d'une simplification, d'une exagération. Pour autant, le travail de l'autrice est rigoureux et documenté, et c'est bien ce niveau de violence, d'irrationalité au service d'un écrasement individuel et collectif déguisé en normativité, permis par une puissance institutionnelle, qui est décrit. Le livre concerne les violences sexistes, mais le même aurait, ou un ouvrage très proche, aurait probablement pu être écrit sur les violences racistes (la mentalité supposée des personnes colonisées comme prétexte pour la domination est d'ailleurs largement documentée dans ce livre là, même s'il ne concerne pas l'espace médical et psychiatrique), validistes, LGBTphobes, ...
La psychopathologie a, par essence, une dimension normative, et ses enjeux sont loin d'être purement techniques. Comme tout savoir, comme toute institution, elle est issue d'un ordre social et au service, au moins dans une certaine mesure, d'un ordre social. Le livre de Pauline Chanu, indispensable, rappelle à quel point ça peut aller loin.
